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MARINA EDELMAN
ES)

LA V I E ET L ' O E U V R E D'ANNA A K H M A T O V A
C O M M E UN P H É N O M È N E DE
L ' O P P O S I T I O N I N T E L L E C T U E L L E EN URSS

Mémoire
présenté
à la Faculté des études supérieures
de l'Université Laval
pour l'obtention
du grade de maître es arts (M.A.)

Département d'histoire
FACULTÉ DES LETTRES
UNIVERSITÉ LAVAL

JUILLET 2000

© Marina Edelman, 2000


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Résumé

Ce mémoire est une contribution à l'étude de la position des intellectuels


critiques en Union Soviétique depuis ses débuts jusqu'aux années 1960. De ce
point de vue, nous examinons la vie et l'oeuvre d'Anna Akhmatova ( 1889-1966), un
grand poète du XX-ème siècle. Nous cherchons d'abord à préciser les liens
d'Akhmatova avec certaines tendances intellectuelles russes des époques
précédentes, et surtout avec la tradition pouchkinovienne dont elle s'estimait être
l'héritière directe, et ce non seulement sur le plan littéraire, mais également quant à
la place et au rôle du poète dans la société. En deuxième lieu, nous analysons
comment Akhmatova, placée dans le contexte politique de l'époque soviétique, a
interprété et développé cette tradition intellectuelle.

recherche Étudiant
Avant-propos

Je tiens à exprimer toute ma gratitude à mon directeur de recherche, M. Bogumil Koss.


professeur au Département d'histoire, pour son soutien compétent et attentif et pour ses
encouragements stimulants sans lesquels ce mémoire n'aurait pu voir le jour.

Mes remerciements s'adressent également à M. Renéo Lukic, professeur au


Département d'histoire, et à M. Alexandre Sadetsky, professeur au Département de langues,
linguistique et traduction, qui ont aimablement accepté le rôle des examinateurs du mémoire
et dont les remarques et les commentaires judicieux ont été fort appréciés
TABLE DES MATIERES

TABLE DES MATIÈRES ii

INTRODUCTION 1

CHAPITRE I Le problème de relations mutuelles entre le pouvoir,


le peuple et l'intelligentsia en Russie vu par
des intellectuels russes des différentes époques 12
- Les réformes de Pierre le Grand 13
- Alexandre Radischev 14
- Alexandre Pouchkine Î6
- Slavophiles et occidentaux 21
- L'avancement des idées révolutionnaires 23
- Lénine et son modèle de nouvel État 29
- Lapropagande soviétique 34
- L'époque stalinienne 36
- Les années 1960. Le "dégel", le mouvement dissident 38

CHAPITRE II. L'oeuvre d'Anna Akhmatova depuis ses débuts


jusqu'au milieu des années 1920 43
- Les deux premiers recueils: Le soir (1912), Le rosaire (1914) 43
- La première guerre mondiale. Le troisième recueil des poèmes:
La volée blanche (1917) 45
- Après la révolution de 1917. Les recueils: Le plantain (1921) et
Anno domimi (1922) 49
- L'évaluation de l'oeuvre d'Akhmatova par la critique soviétique
dans les années 1920 56

CHAPITRE III. Anna Akhmatova, lectrice et analyste de Pouchkine 65


- La place de Pouchkine dans la culture russe 65
- Akhmatova et Pouchkine 66
- Le début des études d'Akhmatova sur la vie et l'oeuvre de
Pouchkine; les motifs personnels de ses recherches 68
- L'essai d'Akhmatova "nocnenHM cica3Ka nyuiKHHa"0'Le dernier
conte de Pouchkine") (1931-1935) 71
- Les aspects autobiographiques de l'essai d'Akhmatova "KoMeuHbiu
zocmb nyniKHHa" ("Le convive de pierre de Pouchkine") ( 1947).... 74
- L'essai ""CJIOBO O nyuiKHHe" ("À propos de Pouchkine") (1961).... 77
Ill

CHAPITRE IV. Requiem 84


- L'histoire de la création du Requiem 84
- La structure et le contenu du Requiem 87
L'épigraphe 87
"En guise de préface" 88
"Dédicace" 92
"Introduction" 94
Dix poèmes lyriques 95
"Épilogue I" 97
"Épilogue II" 98
- Le Requiem vu par ses lecteurs 105

CONCLUSION 107

BIBLIOGRAPHIE 113
Introduction

Depuis sa formation, l'intelligentsia russe1 cherche à identifier sa place et son


rôle dans la société. Se considérant comme l'un des grands acteurs de l'histoire, elle
essaie, entre autres, de se situer par rapport à deux autres forces majeures de la vie
politique et sociale - le pouvoir2 et le peuple3. C'est notamment dans le cadre de ces
réflexions que les intellectuels russes définissent habituellement leur position dans
l'État et dans la nation4.

1
Traditionnellement, en Russie, le terme "intelligentsia" désigne des intellectuels,
autrement dit, des individus qui contribuent à produire, à exprimer ou à populariser telle ou telle
"vision du monde". (Dictionnaire de sociologie, sous la direction de Gilles Ferréol, Paris,
Armand Colin Éditeur, 1995, p. 124). Dans ce sens, on entend par ce vocable tous ceux dont
l'activité est de nature idéologique, puisqu'elle consiste à écrire, à enseigner, à s'exprimer sur
des sujets publics, à pratiquer les arts ou les lettres. (Dictionnaire de sciences humaines,
sociologie anthropologie, Paris, Éditions Nathan, 1994, p. 185). Nous nous rendons compte que
L intelligentsia russe n'est pas un groupe monolitique; pendant l'histoire, ce groupe a beaucoup
évolué et s'est modifié en présentant plusieurs courants de pensée, souvent contradictoires. Nous
utilisons ce terme dans le sens très large en soulignant une grande tendance propre aux
représentants de divers courants de l'intelligentsia russe au cours de différentes époques.
2
Nous entendons par ce terme une autorité légitimée, le gouvernement d'un pays qui
exerce ses fonctions. (Nouveau Larousse dictionnaire encyclopédique, Paris, Larousse, 1994,
vol.2, p. 1254).
3
Dans le sens restreint, ce terme désigne les couches les plus modestes de la population
qui ne vivent que de leur travail, par opposition aux classes possédantes ou à ceux qui s'en
distinguent par leur niveau social, culturel, etc. (Grand Larousse universel, Paris, Larousse,
1995, vol. 11, p. 8038). En Russie, aux XVIIIe et XIXe siècles, par "peuple" (narod) on entendait
traditionnellement la paysannerie russe. À l'époque soviétique, conformément à l'idéologie
officielle, le peuple était considéré comme détenteur du pouvoir, selon la vision héritée de la
Révolution française. (Voir Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable. L'histoire de la
représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998).
4
Le premier chapitre du mémoire est conçu pour historiser et justifier cette thèse.
Anna Akhmatova, le grand poète et l'héritière célèbre de la tradition
culturelle classique russe, a-t-elle hérité de cette tendance dans le contexte historique
de l'époque soviétique? A-t-elle continué à réfléchir et à débattre les observations
formulées par les intellectuels des générations précédentes9 Notre étude permettra
de répondre positivement à cette question. Notre but est également d'examiner
comment ces réflexions ont été exprimées dans l'oeuvre d'Akhmatova au temps où
les intellectuels ont été interdits de parole publique libre5.

Anna Akhmatova (1889-1966) est une figure à part dans les lettres et la vie
intellectuelle russes. Elle débute sa carrière poétique en 1912, lorsque son premier
recueil de poèmes Beuep (Le soir) voit le jour; sur-le-champ, ce petit livre lui apporte
la gloire et la distingue dans les milieux littéraires péterbourgeois. La première
guerre mondiale et la révolution de 1917 bouleversent sa vie, transforment son
oeuvre. Elle repousse la tentation d'émigrer s'estimant responsable moralement de
sa nation et du pays; elle désire partager leur sort. Akhmatova se fait juge des
événements politiques à partir des valeurs humanistes et perçoit la révolution comme
une tragédie humaine et une catastrophe nationale. Le caractère intime de son recueil
et inscription dans la tradition classique de sa poésie, proclamée désormais
bourgeoise et idéologiquement nocive aux lecteurs soviétiques, lui ferment la porte
des maisons d'édition. Graduellement réduite au silence et vivant dans la misère,
Akhmatova n'a jamais cédé aux pressions du régime communiste quant à ses
principes moraux et artistiques. Elle a survécu par miracle à la terreur stalinienne,
mais on a arrêté ses proches, dont son fils qui n'a été définitivement relâché qu'en

3
Vers la fin des années 1920, même des intellectuels de l'esprit "révolutionnaire" et
"prolétarien" subissaient la pression de la censure politique et idéologique et étaient obligés de
peser chaque mot. (Voir, notamment, Michel Heller, Aleksandr Nekrich, L'utopie au pouvoir.
Histoire del'U.RS.S. de 1917 à nos jours, Paris, Calmann-Lévy, 1985, pp. 157-164, 212-227).
3

1956. De ces "années d'enfer" naît le Requiem, le cycle des poèmes, dans lequel
Akhmatova expose les crimes du régime et se fait l'interprète d'un pays entier. Le
Requiem est resté inédit en URSS jusqu'en 1987.

Le glissement vers une poésie civique6 à résonance nationale s'est également


manifesté au moment de la guerre (1941-1945) lorsque les poèmes patriotiques
d'Akhmatova ont été publiés en URSS. On a même réédité son oeuvre de façon
sélective et la popularité lui revint. L'écho public de ses vers a cependant inquiété
l'autorité communiste. En 1946. suite à la résolution du parti et du rapport de Jdanov
sur la littérature, Akhmatova a été publiquement qualifiée de facteur de
"désorganisation idéologique". La deuxième période de disgrâce et d'isolation
profonde n'a pris fin qu'après la mort de Staline.

Pendant les années 1960, Akhmatova a achevé HOIMV ôe3 zepon (Le poème
sans héros), une oeuvre sur laquelle elle avait travaillé depuis 1940. Enrichi d'une
dimension historique par l'entrelacement savant de souvenirs, de réminiscences et
d'allusions historiques et littéraires, ce poème fait la synthèse des thèmes de toute
sa poésie. Cette dernière période de la vie d'Akhmatova contraste avec les
précédentes. Elle connaît alors de nouveau une vraie gloire. En 1962, on a édité le
Requiem en Occident, on a traduit ses poèmes en plusieurs langues. En France, en
Allemagne, en Italie, aux États-Unis, ses oeuvres paraissent alors en version
originale et en traduction. En 1964, l'Union des écrivains européens lui a décerné
le prix littéraire Etna-Taormina et le gouvernement soviétique a autorisé son voyage
en Italie. En 1965, l'Université d'Oxford lui a décerné le doctorat honoris causa et

6
L'adjectif "civique" est relatif au nom "civisme" et concerne le sentiment de
responsabilité d'un individu en tant que citoyen. (GrandLarousse universel, Pans, Larousse,
1995, vol. 4, p. 2276). Dans ce sens-ci, nous parlons de la "poésie civique" d'Akhmatova
puisqu'elle exprime ses visions sur des sujets sociaux et politiques.
4

elle a pu se rendre à Oxford. Mais l'essentiel pour elle, c'était l'édition de ses deux
recueils~de poèmes7 en URSS; bien que censurés, ces livres ont toutefois présenté
l'oeuvre d'Akhmatova de façon plus complète que jamais.

Décédée en 1966. Akhmatova est restée, pour les autorités soviétiques,


"le facteur de la désorganisation idéologique"même après sa mort. À preuve, les
membres de l'équipe cinématographique qui ont filmé les funérailles d'Akhmatova
à Leningrad, ont perdu leur travail.8

De nos jours, Akhmatova figure parmi les plus grands poètes du monde. En
Russie, son nom est devenu une légende. Ayant préservé les traditions littéraires
classiques, sa poésie conserve les liens indispensables entre le passé
prérévolutionnaire et l'époque actuelle. En plus de reconnaître la qualité de son
oeuvre, on rend aussi hommage à son courage personnel et à sa résistance
personnelle au régime. Son refus d'accepter le contrôle imposé par le parti
communiste à la création littéraire est maintenant reconnu comme symbole de
l'intégrité sans compromis d'un artiste vivant sous un régime totalitaire.

L'un des grands penseurs de notre siècle, Isaiah Berlin, définit ainsi le rôle
historique d'Akhmatova:
"Akhmatova lived in terrible times, during which [...] she behaved
with heroism. This is borne out by all available evidence. She did not in
public, nor indeed to me in private, utter a single word against the Soviet
regime; but her entire life was what Hertzen once described virtually all
Russian literature as being - one uninterrupted indictment of Russian reality.

7
Anna Akhmatova, Stikhotvorénïa (Poèmes) (1909-1960), Moscou, 1961; Anna
Akhmatova, Beg vréméni (La course du temps), Moscou, 1965.
8
Voir, Amanda Haight, Anna Akhmatova: A Poetic Pilgrimage, New York, Oxford
University Press, 1976, p. 74.
The widespread worship of her memory in the Soviet Union today, both as
an artist and as an unsurrendering human being, has, so far as I know, no
parallel. The legend of her life and unyielding passive resistance to what she
regarded as unworthy of her country and herself, transformed her into a figure
[...] not merely in Russian literature, but in Russian history in our century."9

On peut approcher l'oeuvre et le personnage d'Akhmatova de façons bien


différentes. Pour certains, Akhmatova est, avant tout le poète d'amour féminin dont
le lyrisme intime a toujours été admiré par les lecteurs. D'autres apprécient les
aspects philosophiques de la poésie d'Akhmatova, la manière originale, quoique
toujours inscrite dans la tradition classique, de sa pensée. On célèbre également
Akhmatova comme chroniqueur de son temps; cette liste de diverses interprétations
de son oeuvre peut être prolongée infiniment.

Dans le cadre de notre mémoire, Akhmatova nous intéressera comme


intellectuelle qui incarne la "survivance" de la pensée libre dans une société
totalitaire, comme une rare représentante de l'intelligentsia soviétique qui a résisté
silencieusement au régime et éprouvé la nécessité de rester fidèle à sa position
même quand elle était interdite de parole par la censure politique. Nous allons
montrer qu'Akhmatova a raffermi sa position au cours des années en s'appuyant
toujours sur les valeurs et des idées reconnues fondamentales par les intellectuels
russes des époques précédentes. C'est dans l'esprit de cette tradition intellectuelle
russe qu'elle a perçu et évalué des problèmes politiques qui se posaient. Nous allons
voir également ce que le peuple et le pouvoir représentaient, selon elle, en accord
avec la tradition de la pensée politique russe: les deux forces majeures par rapport

9
Isaiah Berlin, "Anna Akhmatova: A Memoir", dans, The Complete Poems of Anna
Akhmatova, traduit par Judith Hemschemeyer, édité par Roberta Reeder, Boston, Zephyr Press,
1992, p.53.
6
auxquelles elle s'efforçait d'identifier son rôle dans la société en tant que poète.
DepuisTe milieu du XIXe siècle, le pouvoir et le peuple étaient les deux repères
politiques traditionnels par rapport auxquels les intellectuels russes précisaient leur
statut et leur fonction sur l'arène historique donnée. Ce fut une règle à laquelle
Akhmatova n'a pas fait une exception.

Dans notre recherche, nous envisageons alors Akhmatova comme poète pour
qui l'exil intérieur a renforcé le sens civique. C'est, pourtant, sur les sujets civiques
qu'elle n'était pas en mesure de s'exprimer sous le régime totalitaire soviétique. Sa
position était donc très ambiguë; elle souffrait de son silence forcé mais, par le refus
de devenir poète du réalisme socialiste, elle témoignait des limites du conformisme.
Son Requiem, ainsi que certain nombre de courts poèmes et une partie du Poème
sans héros - écrits clandestinement et dans lesquels Akhmatova a clairement parlé
de la souffrance du peuple - demeuraient inconnus en URSS. Malgré tout, elle
désirait témoigner et croyait que le public allait recevoir son message. Dans notre
mémoire, nous allons examiner cet aspect de l'oeuvre d'Akhmatova, en particulier
le cas du Requiem.

Au cours des décennies, le nom d'Akhmatova est demeuré interdit en URSS.


Les critiques de ses recueils poétiques des années 1910-1920 sont longtemps restées
les seules études et évaluations objectives de son oeuvre10. Par la suite, la critique
littéraire soviétique ne la mentionnait que pour la fustiger: "poétesse bourgeoise",
"intimiste" et "nocive" idéologiquement. Ce n'est que dans les années 1960 que les

10
La première étude profonde de la poésie d'Akhmatova a été écrite par l'universitaire
soviétique Boris Eikhenbaum: Anna Akhmatova. Opyt analysa. (Anna Akhmatova. L'essai de
l'analyse), Petrograd, Kouznitsa, 1923.
7

recherches sérieuses sur la poésie réhabilitée d'Akhmatova ont recommencé"


Cependant, pour des raisons de contrôle idéologique et de censure, les chercheurs
soviétiques se limitaient aux questions idéologiquement neutres. Ainsi, toute la
problématique de la vision politique d'Akhmatova est absente de ces ouvrages.

Lorsque l'accès aux archives secrètes de l'État est devenu possible, les
chercheurs se sont concentrés sur la publication de nouveaux documents d'archives.
Notamment, Roman Timentchik a publié de nombreux documents d'archives sur
Akhmatova: ses lettres, les extraits des critiques littéraires de ses poèmes, les
mémoires de ses contemporains et les correspondances portant sur sa personne et sur
son oeuvre12.

La chute du régime communiste et le changement du climat politique et


idéologique en URSS ont enfin permis l'édition des oeuvres d'Akhmatova "sans
coupure"13. Depuis ce temps-là, le Requiem et les autres poèmes civiques
d'Akhmatova sont devenus l'objet d'études de spécialistes russes14.

En Occident, les premiers ouvrages sur Akhmatova sont apparus dans les

11
Notamment, Alexandre Pavlovski, Anna Akhmatova, Leningrad, Lenizdat, 1966;
Evgueni Dobine, Poézïa Anny Akhmatovoï (Lapoésie d'Anna Akhmatova). Leningrad, Lenizdat,
1968; Vladimir Jirmounski, Tvortchestvo Anny Akhmatovoï (L'oeuvre d'Anna Akhmatova),
Leningrad, Naouka, 1973.
12
Roman Timentchik a réuni des documents d'archives sur Akhmatova dans son livre:
Anna Akhmatova, en 5 volumes, Moscou, MPI, 1989.
13
L'une des premières éditions qui contient des oeuvres civiques d'Akhmatova: Anna
Akhmatova, Sotchinénïa (Oeuvres choisies), 2 vols. V.A.Tchernykh (éd.), Moscou, Panorama,
1990.
14
Notamment, on trouve l'analyse du Requiem dans Alexandre Pavlovski, Anna
Akhmatova. Jizn ' i tvortchestvo. (Anna Akhmatova. La vie et l'oeuvre), Moscou,
Prosvechtchénïé, 1991, pp. 117-124.
8

années 1960. Ces livres étaient des biographies, plutôt descriptives qu'analytiques1".
Les auteurs occidentaux ont mis l'accent sur l'opposition d'Akhmatova au régime
soviétique, sans cependant analyser sa position en détail. Actuellement, la biographie
la plus complète d'Akhmatova, accompagnée de l'étude sélective de son oeuvre, est
due à Roberta Reeder16. Nous nous servirons souvent de cette publication et de la
riche documentation qui est y présentée.

Les deux publications analytiques récentes sont très proches de notre


problématique. Ce sont les livres de Susan Amert17 et de David Wells1*. Les auteurs
traitent, entre autres, des allusions et des messages codés dans les poèmes
d'Akhmatova.

L'étude de Susan Amert porte sur la poésie des dernières années


d'Akhmatova. La chercheuse décode les allusions et les citations latentes
(réminiscences littéraires) qu'elle attribue à la nécessité de s'exprimer dans un
langage intentionnellement codé. La reconstitution des origines de quelques
réminiscences littéraires permet à Amert de déchiffrer le double sens de certains
poèmes d'Akhmatova et de rattacher leur problématique à la réalité socio-politique
de l'époque.

15
Jeanne Rude, Akhmatova Anna, Paris, Seghers, 1968; Eliane Bickert, Anna Akhmatova.
Silence à plusieurs voix, Paris, Editions Resma, 1970; Sam N. Driver, Anna Akhmatova, New
York, Tvvayne Publichers, Inc., 1972; Amanda Haight, op. cit.
lfi
Roberta Reeder, Anna Akhmatova: Poet and Prophet, New York, St. Martin's Press,
1994.
17
Susan Amert, In a Shattered Mirror: The Later Poetry ofAnna Akhmatova, Stanford,
Stanford University Press, 1992.
18
David Wells, Akhmatova and Pushkin: The Pushkin Contexts of Akhmatova's Poetry,
Birmingham, University of Birmingham, 1994.
9

David Wells examine les relations littéraires entre Akhmatova et Pouchkine,


notamment, les aspects politiques de l'oeuvre des deux poètes. Wells aborde lui
aussi la question des allusions et des réminiscences littéraires en tant que moyens de
coder le texte poétique et de surmonter les restrictions imposées par la censure.

Les observations contenues dans les deux ouvrages sont très pertinentes afin
d'alimenter la problématique du troisième chapitre de notre mémoire.

Il faut constater que les spécialistes russes-soviétiques et occidentaux,


critiques littéraires, n'ont considéré la vie et l'oeuvre d'Akhmatova que dans
l'optique de l'histoire de la littérature. Notre approche est différente. Nous traiterons
le personnage d'Akhmatova dans l'optique de l'histoire intellectuelle russe en la
considérant comme une intellectuelle qui, dans le contexte de l'époque soviétique,
s'inspirait des valeurs morales et des idées développées par les intellectuels russes
des époques précédentes. Notre tâche est donc de reconstituer, entre autres, la
perspective historique de la grande tradition intellectuelle russe afin de préciser le
rôle et la place qu'Anna Akhmatova y occupe.

Le premier chapitre du mémoire présentera un bref aperçu de l'histoire


intellectuelle russe, interprétée du point de vue des relations entre le pouvoir, le
peuple et l'intelligentsia, depuis les réformes de Pierre le Grand jusqu'aux années
1960. D'autre part, nous y mettrons en évidence les traditions culturelles et
idéologiques sur lesquelles s'est appuyée Akhmatova en formant sa propre position
civique. Notons que nous nous y appuierons souvent sur le livre de Nicolas
Berdiaev Les sources et le sens du communisme russe19 où le grand historien et
philosophe russe a présenté l'histoire des idées et des opinions politiques et sociales

19
Nicolas Berdiaev, Les sources et le sens du communisme russe, Paris, Gallimard, 1951
1 /-%

en Russie. Les interprétations successives par ies intellectuels russes de leur rapport
au pouvoir et au peuple sont au coeur de l'histoire intellectuelle et politique russe.

Le deuxième chapitre du mémoire portera sur la première période de l'oeuvre


d'Akhmatova (1912-1924), période au cours de laquelle les opinions civiques du
poète se sont formées et où le conflit avec l'autorité soviétique s'est amorcé.

Dans le troisième chapitre, nous analyserons quelques essais d'Akhmatova


sur Pouchkine écrits entre 1935 et 1962. Nous considérerons ces essais comme des
étapes de la réflexion d'Akhmatova sur le statut et le rôle du poète dans la société,
ainsi que sur les rapports entre le poète, le pouvoir et le peuple. À notre avis, par le
biais de ses observations sur l'oeuvre de Pouchkine, Akhmatova exprime sa propre
position et trouve le moyen de la dire publiquement.

Le quatrième chapitre sera consacré au Requiem, l'oeuvre où les opinions


politiques et civiques d'Akhmatova ont été ouvertement exposées. Nous
examinerons des idées formulées dans le Requiem du point de vue de notre
piobiématique. Les essais sur Pouchkine et le Requiem ont été écrits simultanément,
au cours des années 1935 à 1962, ce qui nous permet de mettre en parallèle certaines
idées exprimées par Akhmatova dans ces essais et dans le Requiem.

Notre recherche ne traitera que d'un nombre limité des écrits d'Akhmatova.
Nous estimons néanmoins que notre analyse établira les étapes et les tendances
majeures de sa prise de position civique.

Notre analyse portera sur les textes originaux d'Akhmatova en version


intégrale en russe. Nous n'avons retenu que les versions autorisées par Akhmatova.
Dans le mémoire, les textes d'Akhmatova sont cités en russe et accompagnés d'une
11

traduction française ou anglaise.

Nous reconnaissons une certaine bigarrure linguistique dans la présentation


de notre recherche. Pourtant, cette imperfection nous apparaît absolument
inévitable. Étant donné la qualité littéraire des textes poétiques et prosaïques
d'Akhmatova, nous ne nous estimons pas capable de les traduire en français nous-
même. Nous sommes donc obligée de recourir aux traductions des oeuvres
d'Akhmatova faites par des spécialistes. Puisque notre mémoire est rédigé en
français, les traductions françaises sont préférées. C'est seulement dans le cas où
la traduction française d'un texte d'Akhmatova n'est pas disponible que nous
recourons à la traduction anglaise. Ainsi, la nécessité de citer les traductions des
textes littéraires d'Akhmatova soit en français, soit en anglais est justifiée. Les
éditions des oeuvres d'Akhmatova en russe, en français et en anglais, utilisées dans
le mémoire, sont présentées dans la première partie de la bibliographie du mémoire.
Chapitre 1

Le problème de relations mutuelles entre


le pouvoir, le peuple et l'intelligentsia en Russie
vu par des intellectuels russes des différentes époques

Le peuple et l'État... Ce sont deux facteurs politiques et sociaux majeurs par


rapport auxquels l'intelligentsia russe, le troisième grand acteur de l'histoire de la
Russie, a cherché, tout au long de son existence, à découvrir sa propre identité et
ainsi, à préciser son statut.

Dans une perspective historique, le chapitre retracera ce trait dominant de la


vie intellectuelle russe, expliquera ses origines et ses raisons.

Nous allons montrer que la littérature nationale jouait un rôle très important
dans la vie de la société russe, qu'elle avait une force d'action considérable sur
l'évolution des idées et la formation des attitudes. On peut constater sans exagérer
que de grands hommes de lettres russes étaient des figures historiques majeures de
leur époque. Ils prenaient position sur les problèmes brûlants de leur temps et
s'exprimaient, entre autres, sur la place de l'intelligentsia vis-à-vis du peuple et du
pouvoir. C'est aussi le cas d'Anna Akhmatova qui, par certains poèmes et
particulièrement le Requiem, prend position à ce propos.
Cet aperçu nous permettra, dans les chapitres suivants, d'inscrire la position
individuelle d'Akhmatova dans la perspective historique des prises de position par
les intellectuels russes. D'abord, nous allons mettre en évidence les traditions
culturelles et idéologiques sur lesquelles s'est appuyée Akhmatova pour établir sa
propre position civique. Ensuite, au sein de l'histoire soviétique, nous allons
préciser le rôle d'Akhmatova à titre de grand intellectuel de son époque, dont
l'opposition au régime réside à l'origine du mouvement libéral en URSS.

Il faut cependant souligner que cet aperçu est loin d'être exhaustif. Compte
tenu de nos fins, nous allons nous concentrer principalement sur des événements et
sur des mouvements intellectuels du passé qui ont influencé la position prise par
Akhmatova face au pouvoir et à l'égard du destin du peuple russe à l'époque
soviétique. Notre survol historique couvrira la période allant depuis le XVIIIe siècle
jusqu'aux années I960, les dernières années de la vie d'Akhmatova.

Les réformes de Pierre le Grand

Au cours du premier quart du XVIIIe siècle, en Russie, Pierre le Grand a


effectué de profondes réformes dont l'objectif était de transformer la structure de
l'État, de rattraper un retard économique et technologique sur l'Occident et surtout
d'européaniser le pays dans tous les domaines. Ces réformes ont marqué une toute
nouvelle période de l'histoire de la Russie et, en même temps, elles sont devenues
l'objet des débats auxquels les futures générations d'intellectuels ont pris part. En
effet, les réformes ont engendré des contradictions dans la société russe que Nicolas
Berdiaev, l'historien et le philosophe du XXe siècle, a caractérisées de la façon
suivante:
"La révolution de Pierre, en fortifiant l'État russe, en entraînant le
14

pays dans le sillage de la culture occidentale et universelle, a accentué le


divorce entre le peuple et la classe dirigeante et cultivée. Pierre a
sécularisé l'empire orthodoxe; mais tandis que la noblesse et les
fonctionnaires accédaient enfin à la civilisation, le peuple continuait à végéter
parmi ses anciennes croyances et ses anciennes coutumes [...] L'empire édifié
par Pierre se développait extérieurement, fondait sa grandeur dans le monde,
jouissait au-dehors des prestiges d'une unité factice, mais en fait il ne
possédait pas l'unité intérieure, il restait profondément déchiré. Déchirure
entre les dirigeants et le peuple, entre le peuple et 1'intelligentzia..."20

Ainsi, Berdiaev a résumé que les réformes de Pierre le Grand avaient été à
l'origine des contradictions entre les trois forces politiques majeures de la société
russe. Il insiste sur la rupture culturelle entre le peuple et les intellectuels, d'une
part, et sur l'opposition entre l'État despotique (le pouvoir monarchique) et le peuple
réduit à l'esclavage, d'autre part: "... les intérêts du peuple étaient sacrifiés à la
puissance et à l'organisation de l'État."21

Les réformes petroviennes constituent, depuis le 19e siècle, une sorte de lieu
de mémoire de cette rupture qui inaugure non seulement l'autonomie de l'État qui
se modernise à l'image de l'Occident, mais aussi sa séparation culturelle d'avec le
peuple, soit du gardien de la vraie tradition russe, pourtant, abandonné à son
ignorance. L'intelligentsia prétend pouvoir rétablir l'unité perdue.

Alexandre Radischev

C'est aussi au XVIIIe siècle que la libre pensée russe a commencé à se


former. À cette époque, les intellectuels appartenaient uniquement à la noblesse.

20
Nicolas Berdiaev, Les sources et le sens du communisme russe, Paris, Gallimard, 1951.
pp.21et23.
21
Ibid, p.ll.
15
Tandis qu'ils demeuraient socialement étrangers au peuple, auquel la culture
européenne était inconnue, certains d'entre eux ne pouvaient pas rester indifférents
devant les formes arriérées du servage que subissait le peuple.

Alexandre Radischev ( 1749-1802) a été le premier intellectuel russe à avoir


exprimé sa compassion pour le peuple opprimé et ce. dans une oeuvre littéraire.
Formé par la philosophie française du XVIIIe siècle, par Voltaire, Diderot et
Rousseau, il a écrit en 1790 son seul mais célèbre livre: Voyage de Pétersbourg à
Moscou. Il l'a fait imprimer clandestinement dans sa propre maison, sans le signer
de son nom. Bientôt, cependant, il a été arrêté, condamné à la peine de mort,
commuée plus tard en exil en Sibérie22.

Dans son livre, auquel il a donné la forme d'un récit de voyage, Radischev
a présenté des images de la cruauté des nobles envers les paysans. Il y a attaqué le
servage en faisant appel au sens de l'humanité. "Bêtes avides, insatiables sangsues!"
lance-t-il aux nobles possesseurs d'esclaves, "Que laissons-nous au paysan0 ce que
nous ne pouvons lui retirer: l'air [...] C'est le lot du captif, le lot du prisonnier d'une
geôle fétide, le lot du boeuf sous le joug"23. Nicolas Berdiaev juge que Radischev a
été le premier à incarner "le type de 1'intelligentzia russe" déjà présent au XVIIIe
siècle. L'historien estime que la formule célèbre de Radischev: "Mon âme est
accablée par le poids des souffrances humaines ", "peut servir de devise à tous ceux
qui le suivront"24.

22
Voir Jules Legras, La littérature en Russie, Paris, Librairie Armand Colin, 1929, pp.51-
52; A.Moser (éd.), The Cambridge History ofRussain Literature, Cambridge, Cambridge
University Press, 1992, pp. 105-106.
23
Alexandre Radischev, Izbrannoé (Oeuvres choisies), Moscou, 1959, p. 61. Cité dans
Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Paris, Pion, 1997, p. 565.
24
Berdiaev, op. cit, p.35.
16

La réaction du pouvoir de l'État aux idées de Radischev exposées dans ce


livre a aussi été caractéristique du conflit naissant: c'était la première confrontation
entre la pensée libre et la censure étatique. Le cas de Radischev inaugure
l'opposition entre l'intelligentsia libérale et le pouvoir monarchique en Russie25.

Alexandre Pouchkine

Le XTXe siècle est marqué par le développement et la diffusion graduelle des


idées révolutionnaires. Le jeune Pouchkine, dont le nom deviendrait plus tard le
symbole de la littérature russe, était également passionné pour ces idées. La majorité
de ses amis faisait partie des sociétés politiques secrètes. L'ode de Pouchkine,
"Liberté" (1817), qui manifestait indubitablement sa révolte contre l'absolutisme
du pouvoir, était l'hymne des décembristes. Son idole était André Chénier. Les
poésies de Pouchkine, à caractère politique, ses épigrammes et ses satires circulaient
en manuscrits et obtenaient un énorme succès. Exilé d'abord dans le Midi et ensuite
dans une propriété de sa mère, Mikhaïlovskoïé, le poète restait toujours sous la
surveillance de la police. À son retour à Pétersbourg, le tsar s'est nommé lui-même
son censeur26.

Par ailleurs, il faut remarquer que le credo politique de Pouchkine a évolué


au fil des années et qu'il s'est finalement éloigné des idées révolutionnaires.

Toutefois, notre intérêt est surtout attiré par quelques nouveaux sujets

25
Selon Michel Heller, l'impératrice Catherine II prenait l'ouvrage de Radischev pour
une attaque personnelle. (Michel Heller, op. cil., p. 565).
26
Voir notamment E.Maïmine, Pouchkine. Jizn ' i tvortchestvo. (Pouchkine. La vie et
l'oeuvre), Moscou, Nauka, 1981, pp.27-28.
17
importants que Pouchkine a introduits dans la vie intellectuelle de son époque. La
position-et les interprétations des problèmes tels que "le poète et le pouvoir", "le
poète et le peuple", "le peuple comme l'acteur de l'histoire" sont devenues très
significatives pour des générations suivantes des intellectuels russes.

Au cours de la deuxième moitié des années 1820, Pouchkine a écrit quelques


poèmes, liés entre eux de façon thématique, les fruits de ses réflexions sur le
problème du statut du poète dans la société. Il s'agit des poèmes "Le prophète ",
"Le poète ", "Le poète et la foule " et "Au poète ".

Nous estimons nécessaire de considérer ici le poème "Le prophète " parce
que Pouchkine y a exposé ses idées fondamentales sur la nature de la création
poétique. Il a insisté sur l'origine divine de l'inspiration et sur le fait que le poète est
le prophète de son époque.Dans un langage allégorique et en empruntant au style
biblique, Pouchkine présente le poète comme un voyant chargé par Dieu
d'annoncer la vérité:
"La voix de Dieu vint m'appeler:
"Debout, prophète, entends et vois,
Que ma volonté te pénètre
Et que ton verbe en tout endroit
Brûle le coeur de tous les êtres."27

La haute mission du poète est inspirée par Dieu. L'image du poète-prophète


est devenue classique dans la littérature Risse28. En même temps, qu'il soulignait le
rôle tout particulier du poète dans la société, Pouchkine reconnaissait à l'État la

27
Alexandre Pouchkine, Oeuvres poétiques, 1.1, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1981, p.93.
28
Comparez avec les paroles d'Alexandre Blok, le grand poète russe du XXe siècle, au
sujet de la jeune Akhmatova: "Akhmatova écrit des vers comme si un homme la regardait. Or il
faut écrire comme si Dieu nous regardait." (Cité par Jeanne Rude dans, Anna Akhmatova, Paris,
Seghers, 1968, p. 102).
18
légimité d'une censure raisonnable29.

En effet, selon Pouchkine, le poète, tout comme les prophètes de Bible,


pouvait et devait juger l'autorité inique de son temps en lui annonçant
courageusement ses critiques. Inspiré par le pouvoir divin, libre de prononcer son
jugement, le poète de Pouchkine s'opposait alors inévitablement à l'unjuste pouvoir
terrestre. C'est ainsi que Pouchkine a défini les relations entre le poète et le pouvoir.
A ce propos, il s'est prononcé à plusieurs reposes dans ses oeuvres en se dissimulant
derrière ses personnages. Notamment, dans la "Légende d'01 eg sage', Pouchkine
dit, par la voix du vieux mage:
"Jamais les oracles ne craignent les grands,
Du prince ils dédaignent l'offrande;
Leur libre parole ne feint ni ment;
Les dieux tout-puissants la commandent."30

Dans le poème dramatique au sujet historique, "Boris Godounof",


Pouchkine introduit le moine Pimène qui, dans ses annales manuscrites, dévoilait un
crime caché du tsar Boris. Le manuscrit menaçait le tsar puissant, ce qui a inspiré à
l'autre personnage du poème, Grigori, le commentaire suivant:
"Boris, Boris, tout devant toi tremble de crainte.
Qui donc, à ta mémoire, oserait rappeler
Le sort fatal d'un innocent infortuné?
Et cependant, ici, dans sa sombre cellule,
Un moine, contre toi, dresse un affreux rapport:
Tu ne peux échapper au jugement des hommes,

29
Voir ses deux "Épîtres au censeur" dans, Alexandre Pouchkine, Stikhotvorenïa
(Poésies), v.2, Moscou, Izdatelstvo Akadémii Nauk, 1956, pp. 121, 219.
30
Alexandre Pouchkine, Oeuvres poétiques, t.l, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1981,
p.265.
19

Non plus que te soustraire au jugement de Dieu."31

Selon Pouchkine, le poète était une figure de grande importance; la


puissance de sa parole exigeait son indépendance personnelle et artistique vis-à-vis
du pouvoir.

Également dans "Boris Godounof. Pouchkine a exposé sa vision du peuple


en tant que force historique. Dans le poème dramatique dont l'action se situe à
l'époque des troubles politiques en Russie au début du XVIIe siècle, le peuple est
présenté à la manière d'un choeur antique qui commente de façon émotionnelle ce
qui se passe devant le spectateur. Mais aussi, dans ce poème, Pouchkine traite le
peuple comme un acteur de l'histoire auquel des personnages politiques s'adressent
pour justifier leurs actions. Ainsi, l'un des boyards déclare qu'il suit l'attitude du
peuple est cela garantit le succès de sa politique32. Rien, cependant, n'empêche les
politiciens de mentir souvent au peuple et de manipuler son opinion.

La scène finale de "Boris Godounof montre le peuple comme une force


indépendante; au moment où, selon le scénario préparé par des boyards, le peuple
aurait du saluer le nouveau tsar, il garde silence:
"Mossalski: Pourquoi vous taisez-vous? Criez: vive le tsar Dimitri
Ivanovitch!
Le Peuple (reste muet)."33

Le silence symbolique du peuple dans cette fameuse scène a été


différemment interprété par les intellectuels russes. L'opinion la plus répandue
voulait que ce silence éloquent "annonce" une réprobation du peuple en tant que

31
Alexandre Pouchkine, Boris Godounof, Paris, Librairie des cinq continents, 1971, p.32.
i2
Ibid, p.\\2.
3J
Ibid, p. 119.
20

juge de l'histoire34.

Peu avant sa mort, Pouchkine a écrit le poème "Mon monument" (1836) en


interprétant à sa façon le sujet de l'ode de Horace "Exegi monumentum aère
perennius ". Pouchkine y fait un bilan de sa vie affirmant avec fierté que son nom
et sa poésie resteront connus et aimés du peuple.

"Mon monument n'est pas l'ouvrage des humains.


Et mon peuple y viendra par un sentier, dont l'herbe
Ne cachera jamais la trace aux pèlerins [...]

Longtemps je serai cher à la foule innombrable


Pour avoir réveillé la bonté dans les coeurs,
Chanté la liberté dans mon siècle implacable,
Crié grâce pour le malheur! "3>

Dans "Le monument", Pouchkine insiste sur les liens indissolubles entre le
grand poète et son peuple, alors que le poète se trouvait en conflit avec le pouvoir36.

La position de Pouchkine par rapport au pouvoir et au peuple a eu un grand


effet sur l'intelligentsia russe. Notamment, Akhmatova suivait les idées de

34
Comparez notamment, dans les mémoires de Nadejda Mandelstam: "Il [Ossip
Mandelstam] croyait également que "le peuple, tel un juge, porte un jugement" et il avait dit
aussi: "Dans les années difficiles, tu te lèves, ô soleil, ô juge, ô peuple." Je partage cette foi, et je
sais que le peuple prononce son jugement, même lorsqu'il se tait." (Nadejda Mandelstam,
Contre tout espoir, Paris, Gallimard, 1972, p. 154.
35
Alexandre Pouchkine, Oeuvres poétiques, t.2, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1981,
p.351-352.
36
II faut remarquer que les funérailles de Pouchkine ont démontré la justesse de cette
vision. Dès que la nouvelle de sa mort s'est répandue à Pétersbourg, les milliers des gens sont
venus à la maison du poète pour lui dire leurs adieux. Le gouvernement, effrayé de la grande
affluence du peuple, a ordonné à la police d'emmener clandestinement son corps hors de la ville
et de l'enterrer à la campagne; on a défendu ensuite de mentionner le nom de Pouchkine dans les
journaux. (Voir I.I.Malanïa, Istoriïa russkoï litératury (L'histoire de la littérature russe), v.l,
Toronto, Izdanïé fédératsii russkikh kanadtsev, 1949, pp.252-253).
21

Pouchkine autant dans son oeuvre que dans sa vie. En général, l'intelligentsia
interprétait l'opposition du poète au pouvoir comme l'expression du conflit de la
libre pensée avec le pouvoir despotique. Nicolas Berdiaev a écrit à ce propos:

"Voilà qui doit commander tout le XIXe siècle, ce heurt entre deux
consciences, d'une part celle de l'Empire appuyé sur la force et, de l'autre,
celle de 1'intelligentzia. Le pouvoir, de plus en plus, s'écarte des groupements
intellectuels où grandiront par contre les tendances révolutionnaires."^7

Slavophiles et occidentaux

Au milieu du XIXe siècle, les intellectuels russes se sont divisés en deux


grands courants: celui des Slavophiles et celui des occidentaux. À l'origine de cette
opposition demeurait la perception différente des réformes de Pierre le Grand. De
plus, les visions différentes du peuple et de son rôle dans l'histoire russe
constituaient les points décisifs de cette divergence. Par "peuple" on comprenait
alors avant tout les paysans russes dont la vie était réglée par les anciennes coutumes
et croyances religieuses.

Les Slavophiles critiquaient les réformes de Pierre puisqu'ils y voyaient une


déviation des voies organiques de la Russie, une transgression des principes
fondamentaux de la culture russe

Les occidentaux, par contre, approuvaient les réformes de Pierre; ils ne


reconnaissaient pas le caractère particulier de la Russie qu'ils considéraient être un
pays arriéré. À son opposé, les pays occidentaux représentaient pour eux le modèle
unique de culture et de civilisation.

37
Berdiaev, op. cit., p.24.
T)

Néanmoins, ce qui unissait des intellectuels des différents courants, c'est le


sentiment de séparation du peuple, raison de leur déracinement. Ils idéalisaient le
peuple en croyant qu'il possédait des connaissances mystérieuses, le secret de la vie
véritable, cachés aux classes cultivées. "Ce paysan lointain, a écrit Berdiaev, pour
les classes cultivées, pour F intelligentzia, il demeurait une énigme irrésolue. Peut-
être, en ces masses silencieuses, illettrées, réside une grande vérité humaine qui, un
jour, viendra à se révéler9"38

Les Slavophiles estimaient les classes supérieures coupables d'avoir rompu


avec des croyances et le genre de vie populaires. Ils percevaient cette rupture comme
une véritable tragédie pour la Russie. Les occidentaux, pour leur part, se sentaient
coupables devant le peuple, parce que leur culture s'était formée et reposait
entièrement sur l'exploitation de la classe laborieuse. Les idées de Radischev se sont
développées au cours du XIXe siècle et se sont manifestées dans des mouvements
populistes d'inspiration socialiste. Ce sentiment de culpabilité devant le peuple
opprimé a trouvé une expression vigoureuse, notamment, dans l'oeuvre de Nicolas
Necrassov (1821-1878). Sa poésie a résonné comme la voix de la "conscience
malade" de l'intelligentsia russe.

Bien que pour des raisons différentes, les Slavophiles et les occidentaux
trouvaient insupportable Ja situation politique et culturelle en Russie et cherchaient
à la changer. Leurs programmes différaient également.

Les Slavophiles insistaient sur le retour aux sources afin de reprendre la voie
authentique de l'ancienne Russie, différente de celle des pays européens. En
défendant le caractère particulier du christianisme orthodoxe russe, ils jugeaient que

38
Ibid, p.26.
23

le peuple était le seul gardien des valeurs perdues. Ils appelaient à suivre le peuple,
à emprunter sa foi, sa patience, son amour et son humilité. Des populistes de
diverses inspirations "allaient au peuple" pour se fusionner avec lui. Léon Tolstoï
notamment, un célèbre adepte de cette doctrine, a essayé de retourner à la terre, de
reprendre contact avec le peuple et avec le sol.

À la différence des Slavophiles, les occidentaux désiraient que la Russie suive


le chemin historique des pays européens. Il était évident pour eux que le servage
freinait le développement de la Russie. D'après des occidentaux, le peuple, malgré
ses forces potentielles, constituait une masse ignare et passive. On estimait donc que
le devoir de l'intelligentsia était de le civiliser et de l'instruire. On "allait au peuple"
pour accomplir cette mission, pour construire des écoles et des hôpitaux. Des
populistes révolutionnaires voulaient également mobiliser le peuple contre la
monarchie.

Selon Michel Heller, "par-dessus toutes les disputes qui prenaient un


caractère de plus en plus aigu, se trouvait la conviction - commune aux partisans
d'une autocratie patriarcale protectrice et aux tenants des idées libérales,
révolutionnaires qui ne cessaient de se radicaliser - du caractère particulier,
exceptionnel de la Russie, de sa mission unique. Les uns proclamaient que la Russie
sauverait le monde de la révolution, les autres répliquaient qu'elle apporterait la
révolution au monde"39

39
Michel Heller, op. cit., p. 717.
24
L'avancement des idées révolutionnaires

Nous allons nous concentrer sur les idées qui amenèrent la Russie à la
révolution d'octobre 1917. Il s'agit de l'histoire de la pensée révolutionnaire
empruntée aux tendances les plus radicales des occidentaux. Nous nous intéressons
toujours aux relations entre trois forces historiques: le pouvoir, le peuple et
l'intelligentsia. C'est sous cet angle que nous allons approcher ce mouvement des
idées et, plus précisément, les prédécesseurs idéologiques de Lénine.

D'après Nicolas Berdiaev, le socialisme révolutionnaire russe doit ses bases


à Vissarion Belinski (1811-1848):

"Encore que Belinski fût un homme des années 40, qu'il appartînt
à la génération des Slavophiles et des Occidentaux, il exprime, le premier
peut-être, le type de F intelligentzia révolutionnaire dont il a, à la fin de
sa vie, formulé les principes et la conception du monde tels qu'ils devaient
être développés au cours des années 60 à 70 [...] Moralement, il présente les
traits typiques de F intelligentzia, intolérance et fanatisme [...] il révise
constamment ses vues sur le monde non pas seulement selon ses exigences
de la connaissance pure, mais afin d'étayer ses aspirations vers le bien, vers
une meilleure justice sociale [...] Ce désir si authentiquement russe de trouver
une conception universelle du monde par laquelle on réponde à toutes les
questions, qui concile la raison théorique et la raison pratique et permette de
justifier, d'un point de vue philosophique, l'idéal social - ce désir a été toute
sa vie celui de Belinski."40

Belinski était un brillant critique littéraire. Tout comme la littérature en


général, la critique littéraire a été appelée à jouer un rôle essentiel dans l'histoire de
la pensée sociale russe. Dans le cadre des conditions créées par la censure politique,
ce n'est que sous la forme de critique que des idées radicales pouvaient être
exprimées. À partir de Belinski, la critique littéraire est devenue un véritable champ

40
Berdiaev, op. cit., pp.65-67.
25
des batailles idéologiques, alors que les critiques littéraires s'adressaient au public
à titre de professeurs de la vie. "On en arrive ainsi à une situation unique en son
genre", écrit Michel Heller, "les guides de la pensée et du mouvement sociaux sont
désormais les critiques littéraires. À Belinski succède Pissarev, à Pissarev
Tchernychevski, à Tchernychevski Dobrolubov"41.

Belinski était l'héritier direct de Radischev quant au refus passionné du


servage, la compassion pour la souffrance du peuple et le sentiment exalté de
l'humanité en général. Il affirmait la dignité de la personne et son droit à la vie.
Graduellement, ses recherches d'un ordre social juste l'ont amené aux idées
révolutionnaires. Influencé d'abord par Hegel, Belinski a commencé ensuite à
s'intéresser à Feuerbach et est passé finalement à la pensée socialiste française42. La
solution au problème s'est alors manifestée à lui: c'est la nouvelle société élaborée
par la révolution qui devait sauver la personne humaine de la souffrance et de
l'humiliation. "Ce processus dialectique, tel qu'il apparaissait en Allemagne, à l'aile
gauche des hégéliens, avec Feuerbach et Marx, se fait jour dans la pensée russe à la
fin des années 40, écrit Berdiaev, c'est l'époque où on rompt avec l'idéalisme
abstrait pour aller à Faction concrète."43

Mais cependant, c'est à partir de ce point-là que l'idée humaniste de Belinski


s'est transformée en son opposé. En 1841, il écrit dans une lettre à un compagnon
de pensée: "Je commence à aimer l'humanité à la façon de Marat: pour faire le
bonheur d'une minorité d'entre elle, il me semble que je serais prêt à exterminer tout

41
Michel Heller, op. cit., p. 776.
42
Voir A.Moser (éd.), The Cambridge History of Russian Literature* Cambridge,
Cambridge University Press, p. 194.
43
Berdiaev, op. cit., p.74.
26

le reste par le fer et le feu"44.

Ces mots de Belinski sont bien caractéristiques. Comme Festime tout


justement Berdiaev, "par compassion envers l'humanité, il est enclin à prêcher la
tyrannie et la cruauté [...] En vue d'assurer le bonheur à la plus grande partie des
humains, il faut trancher des têtes, et jusqu'à des centaines de milles. Belinski
apparaît là comme le précurseur de la morale bolcheviste. Les hommes sont
tellement stupides qu'on ne peut les mener au bonheur que par la contrainte. S'il eût
été tsar, il avoue qu'il se serait fait tyran au nom de la justice."45

Nous allons montrer, dans les prochains chapitres, que c'est notamment à
cette éthique qu'Akhmatova s'est opposée.

Il a y un autre aspect de la théorie sociale de Belinski qu'il est important de


signaler: c'est le principe de la collectivité dans l'organisation de la nouvelle société.
Conçue pour sauver la personne humaine de l'injustice sociale, cette nouvelle société
allait pourtant contribuer à niveler les individus. On voit, d'une part, la croyance en
la supériorité de la personne, de l'autre, l'absorption de cette personne par la
collectivité. Voici une contradiction insoluble de la pensée socialiste.

Il est également à remarquer que Belinski a insisté, dans ces travaux de


critique littéraire, sur l'approche utilitaire de la littérature. Selon lui, la littérature
devait refléter la vie de façon réaliste tout en se concentrant sur son aspect social46.

44
Cité dans Michel Heller, op. cit., p. 776.
45
Berdiaev, op. cit., p.74-75.
4
" Belinski n'a pas été Fauteur de cette théorie, mais c'est lui qui l'a formulée de la
manière la plus complète et vigoureuse.
27

Cette position a inspiré plus tard la théorie de la "commande sociale " qui se trouve
à la base"du réalisme socialiste de l'époque soviétique.

Dans les années I860, la politisation de l'intelligentsia russe se poursuivait


de façon de plus en plus rapide. La nouvelle génération - connue sous le nom de
raznotchintsy (ceux qui appartenaient aux divers rangs sociaux) - avait un
programme politique plus radical visant un renversement révolutionnaire du statu
quo. Nicolas Tchernychevski (1828-1889) et Nicolas Dobrolubov (1836-1861), les
membres principaux de la rédaction de la revue Le Contemporain étaient en tête de
ce mouvement dont des adeptes ont reçu le nom de démocrates révolutionnaires.

C'est aussi dans les années 1860-70 que l'intelligentsia a commencé à se


proclamer le porte-parole du peuple qui effectivement n'avait pas de voix politique
propre. Notamment, des intellectuels de tendances révolutionnaires se croyaient
obligés de défendre des intérêts du peuple en payant ainsi des dettes des classes
supérieures, dont plusiers étaient issus. Ils se jugeaient capables de comprendre les
nécessités du peuple et de connaître des moyens de les satisfaire sans, cependant,
prêter attention à l'opinion du peuple à ce propos. C'était le cas, par exemple, de
Piotre Lavrov (1823-1900) et de Nicolas Mikhaïlovski (1842-1904). Les idées, à
leurs yeux, restaient le monopole de l'intelligentsia. Celle-ci devait servir le peuple,
travailler à son affranchissement, mais garder vis-à-vis de lui son indépendance
intellectuelle. Selon leur'programme, la tâche de l'intelligentsia était d'instruire le
peuple et de lui apprendre à lutter contre son oppression. Paradoxalement, l'image
du peuple comme une masse à contrôler s'imposait de plus en plus dans leurs esprits.

Mikhail Bakounine, leur adversaire idéologique, avait toutefois lancé un


avertessement à cette tendance: "Il faut que notre esprit apprenne à comprendre
l'esprit du peuple, et que nos coeurs s'accoutument à battre à l'unisson de son coeur
28
grandiose, mais qui nous reste obscur. Nous devons voir en lui, non pas un moyen,
mais une~fin, ne pas le considérer comme un matériau de révolution conforme à nos
idées, comme de la "chair à liberation"47.

Cependant, l'image du peuple, auparavant sacrée, se transformait de plus en


plus, dans des ouvrages les révolutionnaires-théoriciens, en une masse impersonnelle
et aveugle. Piotre Tkatchev (1844-1885), qualifié par Berdiaev de "remarquable
théoricien de la révolution [qui] plus qu'aucun autre doit être considéré comme le
précurseur de Lénine"48, partageait cette attitude. L'idée fondamentale de Tkatchev
était la prise du pouvoir par une minorité révolutionnaire. Pour parvenir à cette fin,
il fallait désorganiser le pouvoir existant au moyen de la terreur. Le peuple, selon
Tkatchev, était toujours prêt pour la révolution, car son rôle était seulement de servir
d'instrument à la minorité agissante. Tkatchev estimait inutile de faire précéder la
révolution d'une éducation du peuple ("des masses") et d'une propagande
quelconque.

La même conception utilitaire et cynique du rôle du peuple au moment de la


révolution était partagée par Sergueï Netchaev (1847-1872), Fauteur du
"Catéchisme révolutionnaire ", le document le plus radical de l'époque. Lénine lui
a emprunté la conception de parti centralisé et la morale révolutionnaire selon
laquelle tout ce qui empêchait la révolution de s'accomplir devait être supprimé.
D'après Berdiaev, Netchaev niait la démocratie49.

Ainsi, il ne nous reste qu'à conclure sur les valeurs humanistes au nom

47
Cité dans Michel Heller, op. cit., p. 776.
48
Berdiaev, op. cit., p. 134.
49
Ibid, p. 118.
29
desquelles le mouvement révolutionnaire s'est déclenché en Russie: ces valeurs ont
été graduellement remplacées par des idées antidémocratiques afin de rendre
possible F avènement de la révolution. De bénéficiaire de la révolution, le peuple est
devenu son moyen.

Lénine et son modèle de nouvel État

Maintenant, nous allons passer à l'époque post-révolutionnaire et examiner


comment le rapport pouvoir - peuple - intelligentsia se posait dans les premières
années de l'État soviétique.

Tout comme ses prédécesseurs, des théoriciens de la révolution au XIXe


siècle, Lénine traitait les masses comme "une force qui devait être guidée par un
centre détenteur de la théorie, de la ligne juste'"0. Les bolcheviques, qui ont mis en
pratique la théorie, représentaient en majorité un nouveau type de révolutionnaire,
celui pour lequel les valeurs humanistes du passé avaient perdu tout intérêt. Nadejda
Mandelstam a décrit ce nouveau révolutionnaire dans le personnage de Larissa
Reisner51 :
"Dans son milieu, le culte de la force régnait. De tout temps, le
bien du peuple a justifié le droit de recourir à la force: il faut rassurer le
peuple, il faut lui donner à manger, il faut le préserver de tous les maux...
Larissa méprisait les arguments de ce genre, et avait même exclu le mot
peuple de son vocabulaire. Elle voyait là aussi de vieux préjugés
d'intellectuels. Toute sa colère et toute son éloquence accusatrice étaient
dirigées contre l'intelligentsia."32

50
Dominique Colas, Le léninisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1982, p. 139.
51
Larissa Reisner (1895-1926), écrivain, héroïne et figure légendaire de la révolution et
de la guerre civile; première femme-commissaire de FÉtat-major de la manne.
il
Nadejda Mandelstam, op. cit., p. 108.
30

On voit dans ce portrait type que le pouvoir ( Larissa Reisner l'incarnait)


méprisait autant le peuple que les intellectuels. Cette attitude s'affirmait
constamment dans la pratique politique du pouvoir soviétique.

Plusieurs recherches concluent sur le caractère despotique du régime


soviétique. En nous appuyant sur certains de ces ouvrages, nous allons indiquer
quelques contradictions profondes entre le pouvoir et le peuple qui se sont
manifestées dans l'État créé par Lénine. L'existence de ces contradictions s'était
déjà annoncée, à notre avis, dans l'un des slogans de 1918: "D'une poigne de fer,
poussons l'humanité vers le bonheur!"53

Lénine a transposé le principe de l'organisation du parti à la construction de


l'État procédant à l'identification de l'État au parti: "Le Parti bolchevique a dû,
après octobre, édifier un appareil d'État, un État si peu indépendant par rapport au
parti qu'on peut se demander s'il mérite encore ce nom. L'État bolchevique
fonctionne [...] plutôt comme un système d'exécution des décisions du parti...""4 Le
principe d'organisation du parti centralisé, selon la conception de Lénine, excluait
la démocratie; le même principe s'était étendu sur le fonctionnement de l'État.
Berdiaev a écrit à ce propos:
"La Russie entière, tout l'ensemble du peuple russe ont été soumis,
non seulement à la dictature du parti communiste, mais à la dictature que le
dictateur communiste exerçait jusque sur la pensée et sur sa conscience [...]en
lui [en Lénine] il unissait deux traditions - la tradition de l'intelligentsia
révolutionnaire dans ses tendances les plus extrêmes, et la tradition russe du
pouvoir dans ses manifestations les plus despotiques, il a mis en action les

>3
Cité dans, Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka. Nouvelles découvertes
dans les archives littéraires du KGB, Paris, Robert Laffont, 1996, p. 161.
54
Dominique Colas, op.cit., p. 154.
31

mêmes moyens de mensonge et de contrainte, il s'est servi avant tout de sa


police et de son armée.""

On connaît la définition d'une dictature donnée par Lénine lui-même: "La


notion scientifique de dictature s'applique à un pouvoir que rien ne limite,
qu'aucune loi, qu'aucune règle absolument ne bride et qui se fonde sur la
violence."36 On sait aussi que la dictature sanglante sous Lénine a bien correspondu
à cette définition. De façon égale, le peuple et l'intelligentsia ont été des victimes de
la terreur57.

La Tcheka, le premier organisme de répression qui intervenait dans tous les


secteurs de la vie politique et privée, a été créée le 10 novembre 191758. En août
1918, Lénine a ordonné l'organisation des premiers camps de déportation.

La paysannerie, qui incarnait traditionnellement le peuple russe et que Lénine


estimait "socialement étrangère" pour la nouvelle société socialiste, a subi le
premier coup de la terreur en 1918. Sous la pression de la famine, l'Etat a utilisé des
moyens militaires pour s'approprier du blé. Selon le projet de Lénine, cette
campagne a dû être poursuivie par la collectivisation des terres afin de réaliser la
transformation idéologique de la paysannerie'9. C'est Staline qui a mis en oeuvre ce
projet:
"... la collectivisation forcée des campagnes fut une véritable guerre

55
Nicolas Berdiaev, op. cit., p.236-237, 254.
56
Cité dans Dominique Colas, op.cit., p. 146.
i7
Voir notamment J.Baynac, A.Skirda, O.Urjewicz, La terreur sous Lénine 1917-1924,
Paris, La Sagittaire, 1975, pp. 15-20.
58
Les institutions qui lui ont succédé: Gépéou, NKVD, MGB, KGB.
59
Voir Robert Linhert, Lénine, les paysans, Taylor, Paris, Seuil, 1976, p.41-42.
32

déclarée par l'État soviétique contre toute une nation de petits exploitants.
Elus de deux millions de paysans déportés [...] dix millions morts de faim, des
centaines de milliers morts en déportation [...] Cette guerre dura au moins
jusqu'au milieu des années 30, culminant au cours des années 1932-33,
marquées par une terrible famine délibérément provoquée par les autorités
pour briser la résistance de la paysannerie [...] elle constitue une étape
décisive dans le développement de la Terreur stalinienne."60

Quant à l'intelligentsia, elle demeurait en tout temps le groupe social


idéologiquement le plus opposé au pouvoir. Le pouvoir soviétique a soumis les
intellectuels à la répression, ce qui correspondait par ailleurs à la tradition historique
des relations entre le pouvoir et l'intelligentsia en Russie en général.

Au printemps 1922, l'offensive sur "le front idéologique" a été lancée. Alors
que l'autorité procédait à des arrestations massives de prêtres, Lénine a demandé à
Dzerjinski, le chef de la Gépéou, de préparer l'expulsion à l'étranger des intellectuels
qui "soutenaient la contre-révolution". C'est ainsi qu'une grande partie de l'élite de
l'intelligentsia russe a été contrainte à l'exil sur une simple décision administrative.
Il faut remarquer que cette fois-ci, et cela deviendrait la pratique habituelle, l'autorité
a exercé ces "mesures" en se référant à la volonté du peuple. En effet, la Pravda
affirmait: "Les mesures adoptées par le pouvoir soviétique seront certainement
accueillies avec une sympathie chaleureuse par les ouvriers et paysans russes qui
attendent impatiemment que ces partisans idéologiques de Wrangel et de Koltchak
soient boutés hors du territoire de l'URSS..."61

En même temps, le pouvoir ne cachait pas le fait qu'il expulsait des

,0
Stéphane Courtois, Rémi Kauffer, Le livre noir du communisme: crime, terreurs et
répressions, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 164.
61
Cité dans, Vitali Chentaliski, op. cit., p. 179.
intellectuels en tant qu'adversaires potentiels. Lev Trotski était très clair à ce propos:
"Les éléments que nous expulsons et allons expulser sont nuls en soi, mais ils
représentent une arme potentielle entre les mains de nos ennemis éventuels"62. Le
procureur Krylenko s'est même exprimé plus ouvertement: "... même des
conversations autour d'une tasse de thé pour parler du système qui remplacerait le
pouvoir soviétique [...] sont des actes contre-révolutionnaires."63 Les intellectuels qui
était restés dans le pays, on les accusait d'être des "émigrés de l'intérieur". Cette
étiquette a notamment été accolée à Akhmatova.

L'extermination de l'intelligentsia dite bourgeoise s'accompagnait de la


formation par le parti et le pouvoir soviétique de la "nouvelle" intelligentsia, loyale
au pouvoir et fidèle à la doctrine idéologique communiste. Le contrôle idéologique
global, la censure et la surveillance par des organes de répression assuraient
l'uniformité mentale de la société soviétique.

En novembre 1917, le Comité central du parti a supprimé la liberté de la


presse, sous prétexte qu'elle permettait aux capitalistes "d'empoisonner la
conscience populaire"64. Ces mesures ont été complétées en janvier 1918 par un
décret du Conseil des commissaires du peuple instituant un "Tribunal
révolutionnaire de la presse", une censure qui recevait ses directives de la Tchéka.
En 1922, cette institution a été remplacée par le Glavlit: on ne pouvait désormais rien
éditer sans l'autorisation de cet organisme d'État65. Le premier critère d'évaluation

bl
Ibid., p. 179.
63
Ibid, p.\73.
64
Cité dans Charles Corbet, Une littérature aux fers: le pseudo-réalisme soviétique,
Paris, La Pensée universelle, 1975, p.39.
65
Ibid, p.56.
34

d'une oeuvre littéraire était désormais sa qualité idéologique.

En exerçant sa dictature idéologique, le parti exigeait que Fart, et la littérature


en particulier, participent étroitement à l'édification de la nouvelle société et
diffusent la doctrine soviétique. Déjà en 1905, Lénine écrivait l'article
"L'organisation du Parti et la littérature du Parti " où il définissait la stratégie du
parti dans le secteur de la littérature:
"À bas les littérateurs sans-parti! À bas les surhommes de la
littérature! La littérature doit devenir un élément de la cause générale du
prolétariat, "une roue et petite vis" dans le grand mécanisme social-
démocrate [...] La littérature doit devenir partie intégrante du travail organisé,
méthodique et unifié du Parti social-démocrate."66

Ce principe a été étendu plus tard à toute la vie littéraire en URSS. Le congrès
inaugural de l'Union des écrivains qui s'est ouvert à Moscou le 17 août 1934, a dû
exhiber à la face du monde l'adhésion unanime des intellectuels au régime
soviétique.

La propagande soviétique

La propagande présentait l'image des relations entre le pouvoir, le peuple et


l'intelligentsia en URSS autrement à ce qu'elles étaient en réalité.

Les bolcheviques déclaraient tout haut leur fidélité aux programmes


populistes du XLXe siècle où les valeurs humanistes et le rôle politique dominant du
peuple étaient reconnus. Selon la doctrine bolchevique officielle, les intérêts du
peuple constituaient l'unique mesure de la politique du pouvoir soviétique. Etant

66
Cité dans Chaké der Melkonian-Minassian, Politiques littéraires en U.R.S.S. depuis les
débuts à nos jours, Montréal, Les Presses de l'Université du Québec, 1978, p l i .
35

donné que le parti des ouvriers et des paysans créé par Lénine détenait le pouvoir
dans l'État soviétique, c'était par conséquent le pouvoir du peuple. Des slogans
affirmant l'unité du parti et du peuple dominaient la propagande politique en URSS.
Quant aux dirigeants du parti et de l'État, ils étaient par définition des porte-paroles
du peuple. En bref, selon la propagande soviétique, le pouvoir et le peuple se sont
fusionnés dans le nouvel État socialiste.

L'alliance entre le peuple et l'intelligentsia était, elle aussi, chose jointe. La


doctrine communiste a développé la thèse traditionnelle selon laquelle l'intelligentsia
devait servir le peuple. On a proclamé entre autres "l'art pour le peuple", on exigeait
des artistes et des hommes de lettres la réalisation de la commande sociale dans l'art
et la littérature. De l'autre côté, l'intelligentsia soviétique se trouvait subordonnée
au pouvoir selon une logique toute simple: puisqu'elle servait le peuple et puisque
le parti était l'avant-garde du peuple, l'intelligentsia était alors sous les ordres du
parti et du pouvoir 67. Le "Précis de l'histoire du Parti communiste bolchevique)
d'Union Soviétique " affirmait en 1937:
"...L'intelligentzia de FU.R.S.S. a également évolué. Elle est issue,
dans de larges proportions, des milieux ouvriers et paysans [...]
L'intelligentzia est devenue un membre à part entière de la communauté
socialiste. Cette intelligentzia bâtit avec les ouvriers et les paysans la nouvelle
société socialiste. L'exemple-type du membre de cette intelligentzia est celui
qui sert le peuple [...] L'histoire de l'humanité n'a jamais connu une telle

67
Comparez notamment avec des discours politiques au sujet de la littérature: "La
grandiose mission des écrivains soviétiques c'est le service rendu au peuple" ( le titre du
discours de Khrouchtchev au troisième Congrès des écrivains soviétiques en 1959); "C'est un
grand bonheur pour notre art, que le parti, le porte-parole des intérêts essentiels du peuple et
dont toute l'activité repose sur la conception du monde la plus progressiste, définisse les
objectifs de l'orientation de la création artistique." (l'extrait du discours de L.F.Ilitchev intitulé
"Produire pour le peuple au nom du Communisme" en 1962). Cité dans Chaké der Melkonian-
Minassian, op. cit., p.227, 245.
36

intelligentzia."68

On voit ainsi que, selon la propagande soviétique, l'opposition entre le


pouvoir, le peuple et l'intelligentsia, propre pour la Russie pre-révolutionnaire,
n'existait plus dans la nouvelle société. De plus, la rupture culturelle entre le peuple
et l'intelligentsia, ce pénible problème d'autrefois, avait également disparu.

Il est évident que des intellectuels n'étaient pas en mesure de protester


ouvertement contre ces mensonges de la propagande véhiculés par la presse
officielle. C'est seulement dans des écrits clandestins qu'ils ont pu exprimer leurs
points de vue et témoigner de leur expérience des relations mutuelles entre le
pouvoir, le peuple et l'intelligentsia en URSS, comme Fa fait Akhmatova dans son
"Requiem ".

L'époque stalinienne

On sait que Lénine a fondé le premier État totalitaire du XXe siècle. Berdiaev
a ainsi déterminé sa place et celle de Staline dans l'histoire récente.
"...Lénine a été un anti-humaniste, comme il a été un anti-démocrate;
et en ceci, il est Fhomme d'une époque neuve, de celle des révolutions, non
seulement communistes, mais fasciste. Mussolini et Hitler copieront en lui
ce trait; Staline après lui réalisera le type achevé du chef dictateur. Si le
léninisme n'a pas été, tant s'en faut, un fascisme, le stalinisme semble déjà
se rapprocher quelque peu de cette formule "69

La période stalinienne est faite d'une série de purges, de procès politiques


fabriqués, de la décapitation de l'élite politique et intellectuelle. La terreur a pris une
ampleur extrême dans les années 1935-38, après l'assassinat de Kirov. C'est dans

68
Ibid, p. 136.
69
Nicolas Berdiaev, op. cit., p.246-247.
37

ces années-là qu'Akhmatova, mère malheureuse d'un prisonnier70, a écrit


secrètement son "Requiem", le monument littéraire de cette époque. Les
intellectuels ont particulièrement souffert de la Grande Purge, des milliers d'entre
eux ont été physiquement liquidés ou expédiés aux camps de travail pour y
disparaître.

Pendant la seconde guerre mondiale, le contrôle du parti sur la vie


intellectuelle s'est considérablement atténué. On a commencé notamment à publier
des poésies d'Akhmatova dans la presse. Cependant, après la guerre, en vue de
reprendre le plein contrôle de la situation, le Comité central du parti a pris, le 14 août
1946, la fameuse "Résolution sur les revues littéraires "Zvezda" et "Leningrad".
Cette mesure administrative a eu pour but d'intimider l'ensemble des intellectuels.
Le coup majeur a été assené à deux personnalités: le poète Anna Akhmatova et
l'écrivain satirique Mikhail Zochtchenko, dont les revues en question avaient
publié des écrits. La critique portée dans cette résolution contre Akhmatova visait
avant tout l'aspect idéologique de ses textes. On estime aujourd'hui que la raison
principale de l'attaque du Comité central résidait dans le fait que des écrits
d'Akhmatova et de Zochtchenko jouissaient d'une grande popularité dans les
milieux littéraires et auprès des lecteurs soviétiques71. La résolution a déclenché une
sauvage campagne de presse contre les deux écrivains. Pour Akhmatova, cette
nouvelle période de disgrâce a duré jusqu'à la fin des années 1950. Au cours de
cette période, le parti a intensifié la vigilance idéologique sur toute la vie
intellectuelle et artistique en URSS. Alexandre Soljénitsyne a comparé le destin d'un

70
Lefilsd'Akhmatova, Lev Goumilev, a été arrêté trois fois: en 1935, 1938, 1949.
71
Voir notamment Chaké der Milkonian-Minassian, op. cit., p. 146-147; Konstantine
Simonov, " Glazami tchéloveka moégo pokolénïa" ("Vu par un homme de ma génération"},
Znamia, 1988, N3, p.49-50.
38
homme de lettres soviétique avec celui d'un clandestin:
"Il n'est pas question de dire, d'écrire ou de raconter ouvertement
à nos amis ce que nous pensons et comment en vérité les choses se sont
passées - mais nous allons jusqu'à craindre de nous confier au papier, car
la hache est suspendue comme autrefois au-dessus de chaque tête [...] Mais
plonger dans le souterrain et souhaiter ardemment non point que le monde
vous découvre - à Dieu ne plaise! - mais bien au contraire, qu'il ne vous
découvre pas - voilà bien l'apanage de l'écrivain de chez nous, de l'écrivain
purement russe, russe soviétique!"72

Et pourtant, c'est dans les oeuvres littéraires que l'opposition au régime s'est
manifestée de la manière la plus retentissante. Comme le remarquent les auteurs de
l'histoire de la dissidence en URSS, "dans cette lutte contre la propagande et les
prétentions dogmatiques du pouvoir, écrivains et artistes jouent un rôle actif. Ce
faisant, ils renouent avec une solide tradition [...] Bâillonnée durant la terreur
stalinienne, cette voix naturelle de l'opposition se fit de nouveau entendre dès la
mort du tyran."73

Les années 1960. Le "dégel", le mouvement dissident

À vrai dire, il a fallu attendre trois ans après la mort de Staline en 1953 pour
que Khrouchtchov rende public son fameux rapport secret au XXe Congrès du Parti
communiste. En février 1956, le XXe Congrès, qui est entré dans l'histoire comme
le congrès de la déstalinisation, a ouvert l'époque des changements lents et
compliqués. Le rapport de Khrouchtchov. réservé en principe aux membres du parti,
a bientôt été connu dans les milieux intellectuels. Dés lors, la période du "premier

72
Alexandre Soljénitsyne, Le chêne et le veau, Paris, Seuil, 1975, pp. 7-8.
73
Jean Chiama, Jean-François Soulet, Histoire de la dissidence: opposition et révoltes en
URSS et dans les démocraties populaires, de la mort de Staline à nos jours, Paris. Seuil, 1982,
p.57.
39
dégel" a commencé. Mais la plus importante conséquence du XXe Congrès, peut-
être, a été la libération des prisonniers du Goulag et la réhabilitation posthume de
ceux qui y étaient déjà morts.

On sait qu'au XXIIe Congrès du Parti, tenu en octobre 1961, Khrouchtchov


a lancé la seconde attaque contre "le culte de la personnalité de Staline" et ses abus.
Il a ainsi ouvert le "second dégel", plus profond que le premier. Cette période a été
marquée notamment par la publication d' "Une journée d'Ivan Denissovitch"
d'Alexandre Soljénitsyne dans la revue "'Novy mir"14, grâce à la permission
personnelle de Khrouchtchov. Pourtant, à partir du printemps 1963. le raidissement
du régime sonnait la fin du dégel. Aussi, le KGB a repris la surveillance étroite des
milieux intellectuels.

Bien que très courts, les premier et second dégels ont changé de façon
considérable le climat politique au pays, ayant provoqué de toutes nouvelles
tendances: la littérature de samizdat apparaissant depuis 1956, de même que
l'édition à l'étranger des textes interdits en URSS.

Des manuscrits refusés par les maisons d'édition d'État ont été dans la
majorité des cas diffusés sous forme de samizdat. Copiés à la main, à la machine ou
ronéotypés, ces textes qui circulaient clandestinement ont eu un grand impact
intellectuel et idéologique. Cette littérature parallèle est devenue un terrain
d'expression des écrivains non-conformistes et une manifestation de la résistance au
régime. Dans les années 1970, Grigorij Svirskij, un des écrivains opposants, a ainsi
caractérisé la littérature soviétique: "...modern Soviet literature is like an iceberg:
above the surface it is smouth and shining, subject of censorship and often Aesopian,

74
Ce récit de Soljénitsyne présente la vie quotidienne d'un des camps de travail, le sujet
absolument interdit autrefois.
40

while beneath the surface we have samizdat covered in sharp and sometimes
formeless outcrops." 3

Depuis le premier dégel, les échanges culturels entre l'Est et l'Ouest ont
commencé: des frontières se sont entrouvertes. De plus en plus, des écrits refusés par
des maisons d'édition soviétiques pour des raisons idéologiques parvenaient à
l'étranger. Les publications de ces textes en Occident suscitaient l'ire des autorités
soviétiques puisqu'elles provoquaient généralement la polémique sur la liberté
d'expression en URSS".

En 1957, Boris Pasternak a publié en Italie son roman "Docteur Jivago"


interdit en URSS. L'année suivante, Pasternak a reçu le prix Nobel de la littérature.
Une virulente campagne officielle a été déclenchée contre lui dans la presse
soviétique, les protestations individuelles alternaient avec les condamnations
collectives. Pasternak a été exclu de l'Union des écrivains de l'URSS.

En 1963, le "Requiem" d'Akhmatova est paru à Munich à Finsu de son


auteur. Refusé par la revue "Novy mir", ce texte avait rejoint la littérature de
samizdat et était finalement parvenu en Occident. Heureusement pour elle, cet
événement n'a pas eu de conséquences graves pour Akhmatova. Après "l'affaire
Pasternak" qui avait causé un retentissant scandale et des protestations même du
côté de la presse communiste occidentale, les autorités soviétiques ont choisi
d'ignorer la publication du Requiem.

"- Grigorij Svirskij, A History of Post-War Soviet Writing: the literature of moral
opposition, New York, Knopf, 1976, p. 11.
70
Le premier scandale de ce genre a eu lieu en 1929 quand deux écrivains soviétiques,
Zamiatine et Pilniak, ont publié leurs oeuvres à l'étranger.
41

Au milieu des années 1960, le raidissement du régime en URSS s'est


manifesté entre autres par des procès des écrivains. En 1964, un jeune poète, Iossif
Brodski, qui s'estimait disciple d'Akhmatova, en est devenu la première victime.
Accusé de parasitisme, il a été arrêté et condamné aux travaux forcés. Le
sténogramme de son procès pris par une journaliste, Frida Vigdorova, a été publié
en Occident où il a provoqué un vaste mouvement de protestation; l'année suivante,
Brodski a été libéré.

Le mouvement dissident en URSS est né dans les milieux littéraires. La


première revue souterraine s'appelait "Syntaxe "; elle a connu deux numéros en
1959. Son éditeur, Alexandre Guinsbourg, a été condamné à la prison. "Syntaxe "
a ressuscité sous le titre de "Phénix 61"; son éditeur, Galanskov, a été condamné
à sept ans de camp.

L'histoire du mouvement dissident reste étroitement liée à la publication à


l'étranger des oeuvres littéraires et des textes politiques. En 1965, deux écrivains,
André Siniavski et Yuri Daniel, ont été dénoncés et arrêtés pour avoir fait paraître
des articles et des nouvelles jugés "antisoviétiques" dans des revues françaises. Leur
condamnation à respectivement sept ans et cinq ans de prison a entraîné de
nombreuses protestations y compris en URSS qui témoignaient l'existence d'une
opinion indépendante en URSS. La même année, le SMOG (Parole-Pensée-Image-
Profondeur) fut créée. Le SMOG a organisé une manifestation sur la place
Pouchkine le 14 avril 1965; on y a réclamé la libération de Brodski, de Siniavski et
de Daniel. Selon la juste remarque de Charles Corbet, "désormais, les arrestations
et les procès formeront partie intégrante de l'histoire des lettres russes: on les verra
prendre un tour de plus en plus politique"77.

77
Charles Corbet, op. cit., pp.323-324.
42

Akhmatova, décédée en 1966. ne peut pas être nommée dissidente dans le


propre terme de ce mot: elle n'a fait aucune déclaration politique ouverte, sa
résistance personnelle au régime s'est exprimée dans ses oeuvres poétiques.
Pourtant, son "Requiem " a fait partie des premières "publications" du samizdat. On
l'a finalement publié en Russie au début de la "perestroïka" en présentant le poème
comme purement dissident78. C'est pourquoi David Wells a eu toutes les raisons
pour dire:
"At the same time [...] she [Akhmatova] was also establishing herself
as an inofficial leader of the dissident mouvement [...] the direct attack to
totalitarianism which appeared in unpublished works such as Requiem,
circulated surreptitiously by hand, all served to enhance her authority as the
spokesman, par excellence, of her generation [...] Since her death
Akhmatova's reputation has only continued to grow [...] Her status as one of
the most significant cultural figures of the twentieth century Russia is now
unassailable."79

Le prochain chapitre sera consacré à la première période de la vie et de


l'oeuvre d'Akhmatova. Nous allons examiner sa carrière poétique depuis ses débuts
jusqu'à ses premiers conflits avec le pouvoir. C'est dans ces années-là que la
formation de son opinion civique en tant que poète vis-à-vis du pouvoir, de même
que vis-à-vis du peuple russe devient nécessaire. Cette nécessité de prendre position
s'est imposée à Akhmatova avec force. Ainsi, elle s'est retrouvée dans la position
classique du poète en Russie et s'est sentie obligée de s'exprimer sur ce sujet
réitératif dans l'histoire intellectuelle russe.

78
Le "Requiem " a été publié en 1987 dans deux importantes revues presque en même
temps: dans "Oktiabr"', N 3, et dans "Neva", N 6.
'9 David Wells, Akhmatova and Pushkin: the Pushkin Contexts of Akhmatova's Poetry,
Birmingham, 1994, pp.22-23.
Chapitre 2

L'oeuvre d'Anna Akhmatova depuis ses débuts


jusqu'au milieu des années 1920

Les deux premiers recueils: Le soir (1912), Le rosaire (1914)

Anna Akhmatova a débuté sa carrière poétique dans les années 1910, à


l'époque qu'on appelle maintenant F"Âge d'argent"80 de la culture russe, pour sa
richesse dans tous les domaines de l'art et surtout dans la poésie, en référence à
l'époque de Pouchkine dénommée, pour les mêmes raisons, F"Âge d'or".

L'entrée de la jeune Akhmatova dans la poésie russe "a été triomphale", selon
l'expression de l'historien de la littérature, Vladimir Jirmounski81. En 1912, son
premier recueil, Benep (Le soir), a connu un grand succès. La critique était
bienveillante. Viatcheslav Ivanov, un des maîtres poétiques de l'époque, a salué ce
livre comme "un événement dans la poésie russe"82. Le succès s'est transformé

80
L'"Âge d'argent" a duré depuis la dernière décade du XIXe siècle jusqu'à la révolution
de 1917.
81
Vladimir Jirmounski, Tvortchestvo Anny Akhmatovoï (Oeuvre d'Anna Akhmatova),
Leningrad, Nauka, 1973, p. 38.
82
Cité dans Jeanne Rude, Anna Akhmatova, Paris, Seghers, 1968, p. 23.
44

ensuite en gloire dès que son deuxième recueil, Temmi (Le rosaire), fut sorti en
1914. Elle est devenue en effet l'un des poètes les plus lus de son temps.

Akhmatova était avant tout, dans la première période de son ouvre, le poète
de l'amour. On l'appelait "la Sapho russe", tout en désignant le caractère unique de
sa manière poétique. "Ce sont des extraits d'un journal intime", disait l'écrivain
Victor Chklovski83. On parlait de l'aspect psychologique de son monologue lyrique,
on remarquait que ses petits poèmes rappelaient souvent des drames en quelques
lignes. "Akhmatova apporta dans la poésie lyrique russe toute l'énorme complexité
et la richesse du roman russe du XIXe siècle [...] Elle développe sa forme poétique
nette et originale, en portant un regard sur la prose psychologique", écrivait
notamment le poète Ossip Mandelstam84.

La voix et la vision purement féminines constituaient également des qualités


particulières de l'oeuvre d'Akhmatova. Dans l'histoire de la poésie russe,
Akhmatova a occupé une place unique: pour la première fois, peut-être, une femme
poète y s'est exprimée avec telle force artistique. Et les femmes ont beaucoup
apprécié son talent. La poésie féminine de l'époque a été fortement influencée par
l'oeuvre d'Akhmatova. On imitait sa manière poétique, ses intonations et même le
caractère de son héroïne lyrique.

Le nom de la jeune Akhmatova était lié étroitement avec un courant poétique,


l'acméisme, fondé par son époux, le poète Nicolai Goumilev. Le manifeste des
acméistes, rédigé par Goumilev et Sergeï Gorodetski, est paru en 1912 dans la revue
Apollon; quelques années plus tard, Ossip Mandelstam a exposé la doctrine acméiste

n
lbid., p. 68.
"Ibid., p. 83.
45
dans un court essai "Le matin de 1 Acméismé".

L'acméisme est né, avant tout, comme une opposition des jeunes poètes au
symbolisme, à un courant poétique dominant toujours dans la poésie, mais qui
connaissait la crise dans les années 1910. Les acméistes protestaient contre le
mysticisme et l'occultisme propres au symbolisme, ils insistaient pour que le monde
reflété par la poésie soit clair, sonore, coloré et matériel. Une autre particularité des
acméistes venait du principe que la poésie devait être capable de surmonter les
distances entre les différents siècles et civilisations. Les acméistes se croyaient les
héritiers de toute la culture universelle, c'est pourquoi leurs oeuvres étaient pleines
de réminiscences historiques et d'allusions, surtout à l'antiquité gréco-latine et à
la Bible.

La première guerre mondiale. Le troisième recueil de poèmes: La volée


blanche (1917).

Le déclenchement de la première guerre mondiale, le 14 juillet 1914, a


bouleversé Akhmatova. Beaucoup plus tard, dans les années 1960, elle a écrit dans
ses mémoires que cette guerre avait marqué le début d' "un vrai 20e siècle'* 3. La
même impression d'un changement de siècle se retrouve dans le poème écrit en
1916, "UoMHmu 19 WOJW 1914" ("In Memoriam, July 19, 1914"):

"Mbi Ha CTO Jier cocrapHjincb, H 3TO "We aged a hundred years, and this

85
On lit dans les mémoires d'Akhmatova: "Twentieth century began with the war in the
fall of 1914, just as the nineteenth century began with the Congress of Vienna. Dates on the
calendar have absolutely no meaning." (Anna Akhmatova, My Haifa Century: selected prose,
Ann Arbor, Ardis, 1992, p. 11).
46

Toraa cjryHHjiocb B nac OHMH..."86 Happened in a single hour..."87

Également, dans le Poème sans héros. Akhmatova, en évoquant l'époque


avant la guerre, a écrit:
A no Ha6epe>KHOH JiereHaapHOH "Mais sur le quai légendaire déjà
npHOJintfcajicfl He KajieHnapHbiH - Le Vingtième siècle s'avançait, -
HacTOfliuHH UBaauaTbiH BeK."88 Pas celui du calendrier, - le vrai."89

Akhmatova a perçu la guerre comme une grande tragédie humaine qui a


réveillé dans son âme des sentiments civiques. Sans aucun doute, c'est pour la
première fois de sa vie qu'elle a pris conscience du fait que son talent poétique la
chargeait d'une mission spéciale auprès de la société russe. Le poème cité plus
haut, "in Memoriam, July 19, 1914", témoigne de cette métamorphose interne
qu'elle a vécu face à la guerre. Il est aussi évident que c'est "Le prophète", le poème
célèbre de Pouchkine90, qui lui a servi de modèle pour le quatrain suivant:
"H3 naMHTH, KaK rpv3 OTHbme JIHUIHHH Like a burden henceforth unnecessary,
HcHe3JiH TeHH neceH H cTpacTeM. The shadows of passion and sons
Eïï - onycTeBineft - npHKa3aji BceBbiuiHHH vanished from my memory.
91
d a T b cTpauiHOH KHHTOH' rpo30Bbix BecreH." Most High ordered it - emptied -
To become a grim book of calamity."92

86
Anna Akhmatova, Sotchinénia (Oeuvres choisies), vol. I, Moscou, Panorama, 1990, p.
109. Par la suite, dans les notes: Akhmatova, vol. 1, p. ...
87
The Complete Poems ofAnna Akhmatova, translated by Judith Hemschemeyer, ed. by
Roberta Reeder, Boston, Zephyr Press, 1992, p. 210.
88
Akhmatova, vol. 1, p. 295.
89
Traduit par Éliane Moch-Bickert dans, Anna Akhmatova, Le poème sans héros, Paris,
Librairie de cinq continents, 1977, p. 47.
90
Voir le chapitre 1 de ce mémoire, pp. 5-6.
91
Akhmatova, voL 1, p. 110.
92
The Complete Poems ofAnna Akhmatova..., p. 211.
47

L'héroïne lyrique d'Akhmatova, tout comme le poète de Pouchkine dans "Le


prophète ", subit une transformation spirituelle: elle se sent élue par Dieu et, pour
cette raison, capable de dévoiler aux gens des choses dont ils ne sont pas conscients.
Sous cette forme allégorique, on découvre chez Akhmatova la certitude tellement
propre à un chaque grand écrivain russe - la certitude d'exprimer dans son oeuvre
la conscience morale et civique de la société.

Ainsi, Akhmatova, dont la poésie amoureuse avait été si éloignée des sujets
sociaux, s'est sentie responsable, dans les premiers mois de la guerre, du destin
historique de son pays. En 1915, dans l'un de ses poèmes, elle insiste sur ce que sa
vision et sa manière poétique avaient changé face aux horreurs de la guerre. Son
héroïne lyrique déclare:
"Her, uapeBHH, a He Ta, No, tsarévitch, I am not the one
KeM MeHîi Tbi BMjieTb xoneuib, You want me to be.
M ztaBHO MOH yera And no longer do my lips
He uenyiOT, a npoponaT. Kiss - they prophesy.

He nonyNiatt, HTO B ôpeoy Don't think that, delirious


H 3aMyneHa TOCKOK) And tormented by grief,
TpOMKO KJIHHV A 6eay: I shriek of calamity:
Peviecjio Moe Taicoe."93 This is my trade."94

En effet, le sentiment de malheur national ne quittait pas Akhmatova depuis


les premiers jours de la guerre. Pourtant, elle prévoyait dans l'avenir proche des
événements encore plus dramatiques. C'est dans ce temps-là que des motifs
apocalyptiques ont commencé à paraître dans sa poésie. Ses prédictions évoquaient

93
Akhmatova, vol. 1, p. 114.
94
The Complete Poems of Anna Akhmatova..., p. 217.
48

parfois celles de la Bible. On lit notamment dans le poème "Hioiib 1914" ("July
1914") les prédictions suivantes prononcées par un inconnu:
"CpoKH CTpauiHbie 6JIH3Î.TC5I. CKopo Fearful times are drawing near. Soon
CïaHeT TecHO OT CBe>KHx MorHji. Fresh graves will be everywhere.
>KiiHTe rjiaaa, H Tpyca, H \iopa, There will be famine, earthquakes,
M 3aTMeHbH HeôecHbix CBeTHji."93 widespread death,
And the eclipse of the sun and the
■■>)(,
moon

En général, l'attitude d'Akhmatova à l'égard de la guerre était celle d'une


pacifiste passionnée. Elle décrivait la souffrance humaine, elle pleurait avec des
mères et des veuves malheureuses. L a vision nettement féminine de la guerre se
manifestait clairement dans sa poésie. Dans les poèmes au sujet de la guerre se
révélait déjà le future auteur du Requiem. L isons, par exemple:
MoîOceBejibHHKa 3anax cnanKiiH The sweet smell of juniper
O T ropainHx jiecoB JICTHT. Flies from the burning woods.
Haa peôîrraMH CTOHVT cojmaTKH, Soldier's wives are wailing for the boys,
BHOBHH njian no aepeBHe 3BeHHT. The widow's lament keens over the
countryside.
He HanpacHO MOJieÔHbi cjiyoKHjiHCb, The public prayers were not in vain,
O JXOUKJXQ TOCKOBajia 3eMJw: The earth was yearning for rain!
KpacHofi BJiaroM Tenjio OKponHJiHCb Warm red liquid sprinkled
3aTonTaHHbie nojia."97 The trampled fields."98

On peut alors constater que pendant la première guerre mondiale, Akhmatova


s'est transformée en un poète exprimant une forte position civique, conscient de son
devoir social. Elle est devenue pénétrée de l'amour profond envers la Russie qui

95
Akhmatova, vol. l,p. 100.
96
The Complete Poems ofAnna Akhmatova..., pp. 199-200.
97
Akhmatova, vol. 1, p. 100.
98
The Complete Poems ofAnna Akhmatova..., p. 200.
49

traversait la guerre. De plus, elle a trouvé la voix lui permettant de traduire la


souffrance collective de son peuple.

Ce nouveau caractère de la poésie d'Akhmatova n'était pourtant pas évident


pour ses lecteurs. Les poèmes écrits pendant la guerre ont été réunis dans le
troisième recueil d'Akhmatova. "Eenan cmax " ("La volée blanche ") paru en 1917,
juste avant la révolution. Le public, habitué à l'ancienne image d'Akhmatova,
préférait ses poèmes d'amour, d'ailleurs, bien nombreux dans ce recueil. En outre,
des événements dramatiques de la révolution ont empêché la lecture profonde par le
public et l'analyse détaillée par la critique littéraire. Pourtant, de nouvelles
tendances se sont fortement accentuées dans l'oeuvre d'Akhmatova au cours de la
période suivant la révolution.

Après la révolution de 1917. Les recueils: Le plantain (1921) et


Anno domini (1922)

La révolution et la guerre civile qui l'a suivie ont été perçues par Akhmatova
comme la suite de la tragédie nationale qui avait commencé avec la première guerre
mondiale. Des idées révolutionnaires, des slogans promettant un avenir radieux
pour la Russie n'exerçaient aucune attirance sur elle. Toujours jugeant les
événements du point de vue humaniste, elle traitait la terreur déclenchée par les
bolcheviques comme une pure violence malgré son "emballage" idéologique. Voici
la révolution vue par Akhmatova:

**H uejibiH aeHb, CBOHX nyraîicb CTOHOB, Et tout au long du jour, effrayée par ses
propres sanglots,
B TocKe CMepTejibHOH Menerca TOJina,
A 3a peKOH Ha TpaypHbix 3Ha\ieHax La foule mortellement angoissée se déchaîne.
50
3jiOBeutHe CMeioTCfl nepena. Sur les étendards en deuil
BOT ;uifl nero a nejia H Memana, Les crânes sinistres ricanent.
MHe cepaue pa3opBajiH nonojiavi. Est-ce pour cela que j'ai chanté et rêvé?
KaK nocjie 3ajma cpa3y THXO crano, On me déchire le coeur en deux,
CviepTb Bbicnana no3opHbix no ztOMaM."9' Le silence s'est installé après la salve,
La mort envoie sa patrouille dans les
maisons."10"

En effet, pour Akhmatova, la révolution ne signifiait point le début d'une


nouvelle ère. Par contre, elle estimait que la Russie avait plongé dans la catastrophe
sociale la plus sombre de son histoire. De toute évidence, ses poèmes contrastaient
avec les hymnes révolutionnaires de ce temps: des images eschatologiques étaient
de plus en plus présentes dans sa poésie. Elle se sentait un témoin oculaire d'un
tournant de l'histoire russe après lequel elle ne prévoyait que la mort et la ruine. Elle
écrivait en 1919:
"B Kpyry KpoBaBOM nenh H HOHB [...] "Day and night in the bloody circle [...]
HHaa 6JIH3HTCH nopa, A différent time is drawing near,
Vac Berep CMepra cep/tiie ciyum:..."101 The wind of the death already chills
the heart..."102

Souffrante, comme tout le monde autour d'elle, de la famine, du froid, des


maladies, elle voyait en particulier des signes de la dégradation morale de la société.
En 1921, elle constatait:

"Bee pacxHiueHO, npeaano, npoaaHO, "Tout est pillé, trahi, vendu,


tfëpHoft CMepro MejibKajio Kpbijio, L'aile noire de la mort nous visite.

99
Akhmatova, vol. 1, p. 135.
100
Traduit par Jeanne Rude, dans Jeanne Rude, op. cit., p. 28.
101
Akhmatova, vol. I,p.l36.
102
The Complete Poems of Anna Akhmatova..., p. 259.
51
Bee rojioaHOH TOCKOK) H3rjioflaHO...""13 Tout est rongé par l'angoisse de la
famine..."*04

Ossip Madelstam croyait lui aussi que la Russie avait franchi un seuil
historique fatal derrière duquel le pays allait à la ruine. Dans un des ses poèmes les
plus connus, il a nommé Akhmatova "Kassandra", en la comparant à la légendaire
prophétesse antique103.

En 1921, Nicolaï Goumilev, premier mari d'Akhmatova et père de son


enfant, a été injustement accusé d'avoir participé à un complot monarchiste et
fusillé. Deux poèmes d'Akhmatova, écrits sur la mort de Goumilev106, démontrent
jusqu'à quel point, à ce moment-là, Akhmatova a maîtrisé le langage des allusions
et a su exprimer son deuil malgré la surveillance de la censure. Pourtant, une
nouvelle note, celle de la peur, s'est désormais glissée dans sa poésie.

Après la révolution, face à la terreur bolchevique, de nombreux intellectuels


ont émigré. En revanche, Akhmatova était parmi ceux qui ont pris la décision de ne
pas quitter le pays natal. Tout à fait consciente de ce qui l'attendait dans ce cas, elle
a, malgré tout, voulu partager le sort de son peuple. Elle a fait son choix de façon
définitive en 1917, lorsque son ami, Boris Anrep, lui a proposé de quitter la Russie
avec lui. Akhmatova, qui a refusé, a exprimé sa position dans l'un de ses poèmes les

103
Akhmatova, vol. 1, p. 155.
104
Traduit par Jeanne Rude dans, Jeanne Rude, op. cit., p. 108.
105
Le poème d'Ossip Mandelstam "Kaccaaape" ("À Kassandra") (1917).
106
Ce sont les poèmes: "Crpax BO TbMe nepeÔHpaa Beum..." ("Terror, fingering things in
the dark...") (1921) et "3anjiaKaHHafl oceHb, KaK BaoBa..." ("The tear stained automn like a
widow...") (1921). Voir à ce propos: Roman Timentchik (éd.), Anna Akhmatova. Désiatyé gody
(Anna Akhmatova. Les années 1910), Moscou, MPI, 1989, p. 262.
52
plus célèbres:

"MHe rojioc ôbin. OH 3Baji yreniHO, "Une voix m'appela, consolante.


OH roBopHji: " H J H ciona. "Viens là, quitte cette contrée
OcTaBb CBOH Kpaft rjiyxoH H rpeuiHbiii, Sauvage et pécheresse.
OcTaBb POCCHK) HaBcenaa. Quitte pour toujours la Russie.
51 KpOBb OT pVK TBOHX OTMOK), Je laverai le sang de tes mains.
H3 cepzma BMHV nepHbiH CTbm, J'arracherai la honte noire de ton
coeur.
5î HOBblM HMeHeM nOKpOK) Je couvrirai d'un nom nouveau
Bojib nopaîKeHHH H OÔHJI." Le mal des défaits et des blessures."

Ho paBHo/iyujHO H cnoKOHHo Indifférente et calme,


PyKaMH a 3aMKHy;ia cjiyx, J'ai clos mon entendement
HTOÔ 3TOH peHbK) HeaOCTOHHOH Pour que ces propos
He ocKBepHHTCH CKOpÔHbiH ztyx."107 Ne souillent pas mon esprit affligé."108

On pourrait nommer ce poème "le manifeste" d'Akhmatova. Ces vers


comportent des idées qui formulent son credo civique auquel elle est restée fidèle
jusqu'à la fin de sa vie. En déclarant son amour pour son pays malgré l'hostilité
qu'elle éprouvait vis-à-vis du régime politique en place, elle voyait, dans
l'émigration, la démonstration d'une faiblesse spirituelle. Ce débat, avec ses
contemporains partis à l'étranger, elle l'a poursuivi dans le poème suivant écrit en
1922:

"He C TeMH H, KTO ÔpOCHJl 3eMJUO I am not with those who abandoned their
Ha pacTep3aHHe aparaM. land
Hx rp yôoH JiecTH a He BHCMJIIO, To the laceration of the enemy.
MM neceH a CBOHX He aà\i. I am deaf to their coarse flattery
I won't give them my songs.
HO BeMHO îKaJIOK MHe H3rHaHHHK.

107
Akhmatova, vol. 1, p. 135.
108
Traduit par Jeanne Rude dans Jeanne Rude, op. cit., p. 29.
53

KaK 3aKjnoMeHHbiH, KaK 6ojibHOH. But to me the exil is forever pitiful,


TeMHa TBoa aopora, cTpaHHHK, Like a prisoner, like someone ill.
noTbiHbio naxHeT xjieô HV>KOH. Dark is your road, wanderer.
Like wormwood smells the bread of
A 3HQCb, B rjryxoM waay no>Kapa strangers.
OcTaxoK EOHOCTH ryôa,
Mbi He eaHHoro yziapa But here, in the blinding smoke of the
He 0TKJ10HHJIH OT ce6a [...]"109 conflagration
Destroying what's left of youth,
We have not deflected from ourselves
One single stroke [...]"'I0

C'est alors pour la première fois que "l'ego" lyrique d'Akhmatova fusionne
avec le "nous" et qu'elle parle au nom de sa génération. Ce "nous", on le retrouvera
dans le Requiem, où la destinée individuelle du poète sera unie à celle du peuple.

Dans son ouvrage consacré à Akhmatova, Jeanne Rude cite un extrait des
mémoires de Vladimir Weydlé. Celui-ci décrit ses rencontres avec le poète à
Petrograden 1924:

"Elle avait alors trente-cinq ans. Souvent malade, très maigre, le teint
terreux, les mains maigres, sèches, repliées comme les serres d'un grand
oiseau. Elle vivait dans la misère et elle était vêtue plus que modestement.
Un jour, elle m'a montré une petite pièce de monnaie, qu'elle gardait en
souvenir: une vieille femme la lui avait donné dans la rue, la prenant pour
une mendiante."

Après avoir fait le portrait d'Akhmatova de l'époque, Weydlé poursuit:

"Je sentais qu'elle resterait, qu'elle avait besoin de rester. Sa poésie


le voulait. Ses poèmes qui n'étaient pas encore nés ne pouvaient naître que
d'une vie liée à d'autres vies dans son pays, qui continuait pour elle à

109
Akhmatova, vol. 1, p. 139.
110
The Complete Poems of Anna Akhmatova..., p. 263.
54
s'appeler la Russie. »ui

On peut constater que pendant les années qui ont suivi la révolution, la
position civique d'Akhmatova s'est développée en réaction aux événements
politiques. Elle se basait sur les même principes qu'avant: sur des idées humanistes
et pacifistes, sur l'amour profond pour son pays et surtout sur la certitude que le
poète était la conscience de la nation. Pourtant, la situation politique Fa obligée de
préciser sa position par rapport au pouvoir. Akhmatova, héritière de la grande
littérature russe, avait des exemples à suivre. Opposante au régime despotique et
compatissante envers le peuple, sa position a reconstitué le modèle classique des
relations entre le poète, le peuple et le pouvoir, propre à la tradition intellectuelle
russe. Soulignons aussi le fait qu'Akhmatova sentait un lien inséparable entre elle -
en tant que poète - et sa nation, rejoignant alors l'avis de Pouchkine exprimé dans
"Le monument''. Pour rester fidèle à ce principe, Akhmatova a dû rester en Russie
après la révolution et ainsi risquer sa vie, le prix étant beaucoup plus élevé que celui
d'une simple déclaration poétique.

Akhmatova a regroupé ses poèmes de cette époque dans ses deux recueils,
nodopojtcHUK (Le plantain) et Anno Domini parus respectivement en 1921 et en
1922. De nos jours, des chercheurs remarquent, entre autres, que dans ces deux
livres, Akhmatova s'est montrée comme poète doté d'un vif sens de l'histoire, ce
qui lui a permis de faire de précises descriptions de son temps 112. Cette tendance a
évolué dans sa poésie au fil des années et se manifeste également dans le Requiem.

111
Jeanne Rude, op. cit., pp. 44, 45.
112
Voir notamment, Vladimir Jirmounski, Tvortchestvo Anny Akhmatovoï (L'oeuvre d'
Anna Akhmatova), Leningrad, Nauka, 1973, p. 26; Susan Amert, In a Shattered Mirror: the
Later Poetry ofAnna Akhmatova, Stanford, California, Stanford University Press, 1992, pp. 4-5.
33

On trouve aussi des motifs politiques dans Anno Domini. David Wells écris:
'\4nno Domini contains the political poems, they are spread throught the collection
in recognition that the private and public worlds of the heroine are no longer distinct,
and in coformity with the civic role of the poet..."113

Par ailleurs, certains poèmes politiques, parmi les plus hostiles au régime
bolchevique, n'étaient pas présentés dans ces recueils et sont restés durant des
décennies dans la mémoire de leur auteur et celui de quelques-uns de ses amis les
plus proches. Ils ont été publiés il y a très peu de temps, dans les dernières éditions
de l'oeuvre d'Akhmatova. Voilà, par exemple, l'un de ces courts poèmes, dont on
dirait qu'ils appartiennent au genre des épigrammes politiques, dans lesquels elle a
exprimé sa vision de la Russie post-révolutionnaire:

"3aecb iteByiiiKH npeKpacHeïïuiHe cnopaT "Here the most beautiful girls fight
3a MecTb aocraTbCfl B >KeHbi nananaM. For the honor of marrying executioners.
3a;ecb npaBezmbrx nbrraiOT no HonaM Here they torture the righteous at night
M rojioaoM HeyxpoTHMbix MOPHT." 114
And wear down the untamable with
hunger."115

Ayant pris la décision de rester en Russie soviétique, Akhmatova s'est


condamnée au conflit avec le pouvoir. Alors, elle s'est retrouvée dans la position
classique du poète russe de pensée libre, comme nous l'avons déjà mentionné plus
haut.

113
David Wells, Anna Akhmatova: her poetry, Oxford, Berg, 1996, p. 60.
1,4
Akhmatova, vol. 1, p. 355.
115
The Complete poems of Anna Akhmatova..., p. 661.
56

L'évaluation de l'oeuvre d'Akhmatova par la critique soviétique dans


les années 1920

Au début des années 1920, la vie littéraire soviétique se développait dans une
atmosphère de relative liberté. Les maisons d'édition privées n'échappaient encore
que partiellement au contrôle du parti. Les derniers livres d'Akhmatova, Le plantain
et Anno domini, édités dans ces conditions, ont connu un succès exceptionnel auprès
des lecteurs. Akhmatova a été reconnue comme l'un des poètes russes
contemporains les plus imprortants. Sa popularité ne cédait le pas, peut-être, qu'à
celle de Blok116. Cependant, dans la critique littéraire, les opinions sur son oeuvre
variaient entre les louanges de ses admirateurs et de violentes attaques de la part de
la critique dite marxiste.

Cependant, il était impossible au pouvoir totalitaire de tolérer indéfiniment


un pluralisme littéraire: il avait besoin de tenir en main toutes les formes d'influence
idéologique. De plus en plus, la critique d'inspiration marxiste, le porte-parole du
parti dans le domaine de la littérature, prenait la place dominante. Alors, les critères
d'évaluation, qu'elle appliquait à des oeuvres littéraires, devenaient les seuls
officiellement valables. À partir de ces critères, les qualités idéologiques de la
production littéraire prévalaient sur les considérations esthétiques. Rien d'étonnant
qu' Akhmatova et sa poésie soient devenues, au début des années 1920, la cible de

116
Comparez avec les observations de Korneï Tchoukovski, l'un des plus importants
critiques littéraires de l'époque, qui a noté dans son journal: «If you sit down three or four times
in a bookstore you will see customers coming in and asking, "Is there any Blok'?" "No." [...]
"Well, then give me Anna Akhmatova."» En février 1922, Tchoukovski a aussi noté: «Her
[Akhmatova's] fame is at its peak. The Philosophical Association arranged an evening of her
poetry, and editors from various journals were calling her day and night: "Please, give us
something!"» (Cité dans, Roberta Reeder, Anna Akhmatova: Poet and Prophet, New-York, St.
Martin's Press, 1994, p. 155.
57

cette critique.

Après la mort de Blok, en 1921, on distinguait deux figures majeures dans


la poésie soviétique contemporaine: Anna Akhmatova et Vladimir Mayakovski.
Selon l'opinion publique répandue à l'époque, ces deux grands poètes
symbolisaient les deux tendances culturelles de la Russie post-révolutionnaire:
Akhmatova représentait la Russie du passé, et, d'après les critiques soviétiques, la
Russie mourante, tandis que Mayakovski incarnait la nouvelle Russie
révolutionnaire. On ne cessait pas d'opposer ces deux noms, ce qui était fatal pour
Akhmatova.

Avant la révolution, Vladimir Mayakovski se trouvait en tête du futurisme,


mouvement littéraire qui, tout comme l'acméisme, s'est opposé au symbolisme.
Défenseurs de la modernité, les futuristes se sont proclamés à F avant-garde de l'art.
Mais, contrairement aux acméistes, qui se croyaient les héritiers de la culture
mondiale des époques précédentes, les futuristes blâmaient l'art du passé, il était
pour eux un vestige du monde ancien. Dans le premier numéro de la Gazette des
futuristes (mars 1918), est parue la "Déclaration des futuristes" dans laquelle on
affirmait: "Le passé est étroit. L'Académie et Pouchkine sont plus
incompréhensibles que les hiéroglyphes. Nous devons jeter Pouchkine, Dostoïevski,
Tolstoï, etc. par-dessus bord du navire de l'Actualité."117

Adepte enflammé des idées révolutionnaires, Mayakovski a mis son énorme


talent poétique au service du parti et de la propagande. Il a été l'un des fondateurs
et des maîtres de la littérature prolétarienne qui, à partir de sa naissance, prétendait
au monopole de la vie littéraire de la nouvelle société socialiste, pour la raison de la

1,7
Cité dans, Chaké der Melkonian-Minassian, op. cit., p. 36.
58

justesse de sa base idéologique. Sur les pages de la revue L'art de la Commune,


Mayakovski revendiquait "l'art pour le prolétariat" en mêlant des déclarations
propres aux futuristes avec le jargon et des slogans des bolcheviques. Selon
l'historien Charles Corbet, «Mayakovski invite à fusiller Raphaël et Rastrelli comme
de vulgaires gardes blancs, et à "canonner" Pouchkine et "autres classiques"».
D'après Mayakovski, continue Corbet, « "un pouvoir politique révolutionnaire est
nécessaire dans le domaine de l'art"»118.

Il faut cependant remarquer que dans ses déclarations, Mayakovski suivait


Lénine, qui avait affirmé, de son côté, en 1918: "Ce puissant instrument. Fart,
jusqu'ici monopolisé par la bourgeoisie, est maintenant entre les mains du prolétariat
[...] La classe ouvrière n'a rien à apprendre, c'est elle qui enseigne aux autres [...] Le
prolétariat est le créateur de l'avenir, il n'est pas l'héritier du passé."119

Il est évident qu'Akhmatova, le poète de la culture raffinée, inspirée par


l'ancienne poésie russe et européenne classique, devait faire l'objet des critiques de
Mayakovski. En outre, en croyant que le poète était obligé de participer de la façon
active à l'édification de la nouvelle société, Mayakovski reprochait à Akhmatova son
isolement de la vie politique et Fétroitesse de son univers. Le 9 janvier 1922, à la
soirée intitulée "Purge de la poésie contemporaine", Mayakovski a affirmé que les
futuristes étaient les mieux placés pour exprimer la riche harmonie des nouvelles
idées et a cité Akhmatova parmi des poètes destinés à être purgés120.

118
Charles Corbet, op. cit., p. 45.
uq
Ibid.,p. 15.
120
Vladimir Mayakovski, «Le discours à la soirée "Purge de la poésie contemporaine"»
dans Vladimir Mayakovski, Oeuvres complètes, vol. 12. Moscou, Khoudojestvennaïa litératura,
1959, p. 460.
59

Presque en même temps. Korneï Tchoukovski a prononcé, dans la Maison des


Arts, son célèbre discours "Les deux Russies"121 en opposant pour la premiere fois
les noms de Mayakovski et d'Akhmatova:
"Akhmatova and Mayakovsky are as hostile one to the other as the
epochs which gave them birth. Akhmatova is the careful heir to all that is
most precious in Russain pre-revolutionary literary culture. She has many
ancestors, Puchkin and Baratynsky and Annensky. In her we find that
refinement of spirit and charm which is the result of centuries of cultural
tradition. But in every ligne, every letter of Mayakovsky we find the birth of
the present revolutionary age. In him we can find its beliefs, can hear its cries,
see its failures, know its ecstasies. He has no ancestors [...] He, as befits a
revolutionary bard [...] he belongs to the square, the meeting, he is part of the
crowd, he is the crowd."122

Pendant toute sa vie, Tchoukovski a aimé l'oeuvre d'Akhmatova, mais,


ironiquement, son intervention a porté un grave coup à la carrière du poète. Dés lors,
d'autres critiques littéraires ne faisaient que répéter de majeures formules du
discours de Tchoukovski. Innokenti Oksïonov, notamment, a écrit dans la revue
Livre et révolution, N 12 (1921 ): "These two names - Akhmatova and Mayakovsky
- are in reality symbols of the spirit in modern poetry (and not only in poetry). These
names define two different creative paths, different world-views and different
faiths."123

Les attaques les plus cruelles contre Akhmatova s'appuyaient également sur
les idées de Tchoukovski: en établissant une comparaison entre elle et Mayakovski,

121
Ce discours de Tchoukovski a été publié sous le titre "Akhmatova et Mayakovski"
dans la revue Dom iskousslv (Maison des arts), N 1 (1921), pp. 23-42.
122
Cité dans, Amanda Haight, Anna Akhmatova: a Poetic Pilgrimage, New York, Oxford
University Press, 1976, pp. 69-70.
123
Cité dans, Sam N. Draver, Anna Akhmatova. New-York, Twayne Publichers Inc,
1972, p. 29.
60

on la démasquait comme poète bourgeois dont la poésie était étrangère à l'esprit de


la révolution. Le ministre de la culture, Anatoli Lounatcharski. a déclaré, en faisant
allusion au discours de Tchoukovski: "One consider the recluse Akhmatova as the
most typical representative of the old world. Chukovsky captured her essence [...]
1 protest against old Russia with [...] the quiet and elegant Akhmatova opposed to
Mayakovsky."124

Selon les souvenirs de Nadejda Mandelstam, dès 1922, Akhmatova et Ossip


Mandelstam ont été surnommés, les "émigrés de l'intérieur", ce qui a entraîné leur
isolation profonde et inauguré leur sort tragique12-.

Par ailleurs, la poésie d'Akhmatova demeurait toujours populaire, même


parmi les jeunes lectrices inspirées par les idées révolutionnaires. Les petits recueils
de poèmes d'Akhmatova ne les laissaient pas indifférentes, mais, en même temps,
elles étaient troublées de leur intérêt envers la poésie "bourgeoise". Leur inquiétude
a été bien formulée par Alexandra Kollontaï126, chargée par la revue La jeune garde
de répondre aux innombrables lettres des lectrices d'Akhmatova. C'est ainsi que
Kollontaï commence son article:

«Vous me demandez, ma jeune compagne, pourquoi vous et beaucoup


d'autres jeunes filles, étudiantes et ouvrières de la Russie soviétique,
pourquoi vous vous sentez proches d'Anna Akhmatova et pourquoi elle vous
intéresse "bien qu'elle soit loin d'être communiste". Vous êtes troublées par
la question: une passion pour des écrivains "dont l'esprit est étranger au
nôtre", est-elle compatible avec une conception du monde véritablement

124
Cité dans, Roberta Reeder, op. cit., p. 169.
125
Nadejda Mandelstam, op. cit., p. 172.
126
Alexandra Kollontaï (1872-1952) - révolutionnaire bolchevique, féministe, proche de
Lénine.
prolétarienne?»127

La critique de la poésie d'Akhmatova faite par Kollontaï était, en général,


favorable. Kollontaï s'en était approchée du point de vue féministe et avait bien
apprécié le caractère indépendant de l'héroïne lyrique d'Akhmatova. D'après
Kollontaï, qui était fortement inspirée, en ce moment-là, par des idées féministes,
Akhmatova avait déclaré dans son oeuvre la liberté et l'égalité des femmes par
rapport aux hommes. Dans cette optique-là, a estimé Kollontaï, la lecture des poèmes
d'Akhmatova pouvait avoir un effet positif sur les jeunes femmes en leur donnant
une vision progressiste128.

La réaction à l'article de Kollontai, de la part des critiques littéraires


idéologiquement plus vigilants, ne s'est pas fait attendre. Sur les pages de la même
revue, La jeune garde, le critique Arvatov a attaqué Kollontaï et Akhmatova toutes
les deux: "... and so, a narrow, small boudoir poetry: love from the bedroom to the
croquet court. And this is recommended reading for the workers!"129

À mesure que le parti établissait son contrôle idéologique dans le domaine de


la littérature, les épithètes adressées à Akhmatova par la critique officielle
devenaient de plus en plus violentes. On l'accusait d'être "l'ennemi mortel de la
nouvelle vie" qui "caressait un rêve de restauration"130.

127
Cité dans, Jeanne Rude, op. cit., p. 42.
128
Voir Alexandre Pavlovski, Anna Akhmatova. Jizn ' i tvortchestvo (Anna Akhmatova.
La vie et l'oeuvre), Moscou, Prosvéchtchénié, 1991, pp. 71-73.
129
V. Arvatov, "Citoyenne Akhmatova et camarade Kollontaï", Molodaïa gvardïïa (La
jeune garde), N 4/5 (1923), p. 147. Cité dans, Sam N. Driver, op.cit., p. 141.
130
Voir notamment l'article de G.Lélévitch "Des notes rapides" dans la revue Napostou
(Au garde) (1923).
62

Dans ses mémoires, Akhmatova a caractérisé ainsi cette critique militante


dont elle a fait l'objet: "The abuse that had been episodic became systematic and
calculated (Lelevitch in On Garde, Pertsov in The Life of Art), at times reaching 12
points on the scale, that is, a life threating storme."131

En effet, les accusations lancées contre elle prenaient un caractère politique.


Dans le contexte de l'époque, chaque critique littéraire de ce genre pouvait être
interprétée comme une condamnation à l'exil ou même à mort. Akhmatova a fait
remarquer dans ses mémoires: "Normal criticism also ceased to exist in the early
1920s [...] Its place was taken by something perhaps without precedent, but in any
case unequivocal. To survive in the face of the press of that period seemed
completely improbable. Little by little, life was transformed into a constant wait for
death."132

Sans aucun doute, la politique du parti visait à contraindre des cercles


intellectuels à manifester leur loyauté à la doctrine communiste et au pouvoir en
place. Plusieurs hommes de lettres se sont empressés de prouver leur fidélité au
régime, certains d'entre eux ont même radicalement changé d'idées en se
transformant en véritables communistes orthodoxes. Akhmatova n'a aucunement
manifesté ce genre de loyauté. Malgré le danger évident pour sa vie et sa carrière,
elle a préféré garder son indépendance de poète face au pouvoir.

En 1925, conformément à la résolution du Comité central du parti, on a cessé


de publier les oeuvres d'Akhmatova. Elle se souvient, dans ses mémoires: "...
begining in 1925,1 remained completely unpublished [...] And so it continued until

131
Anna Akhmatova, My half a Century: selected prose, Ann Arbor, Ardis, 1992, p. 21.
132
Ibid., p.33.
63

1939..."133

Alors, elle a été contrainte au silence Cette séparation d'avec le public lui
était pénible: le poète a besoin d'être lu. En 1922, Akhmatova avait écrit le poème
"MHoniM" ("To the many"), en réponse à la critique de Mayakovski et à ceux qui
l'avaient accusée d'être étrangère dans son pays et inutile comme poète. Elle s'était
adressée à ses lecteurs comme suit:

"51 - rojioc Barn, acap Bauiero jibixaHba,


"I - am your voice, the warmth of your
breath,
51 - OTpaMceHbe Bauiero iiHua. I am the reflection of your face,
HanpacHbix Kpbiji HanpacHbi TpeneraHba, - The futile trembling of futile wings,
Beztb Bee paBHO a c BaMH zto KOHua [...] I am with you to the end. in any case [...]

H roBopaT - Hejib3a TecHee cnHTbca, And they say - it's impossible to fuse more
Hejib3a HenonpaBHMee jnoÔHTb..."134 closely,
Impossible to love more abandondely..."135

Ce poème au ton polémique a été une espèce de manifeste dans lequel


Akhmatova a insisté encore une fois sur son lien organique et inaltérable avec ses
lecteurs. Roberta Reeder écrit: «In another memorable poem, "To the many", she
[Akhmavova] proudly declared to her people. "I - am your voice..."» 136

La position prise par Akhmatova par rapport au pouvoir et au peuple était


celle de l'intellectuel russe, surtout celle du poète: fidèle à ses principes moraux,
Akhmatova est entrée en conflit avec le pouvoir, tout en désirant rester le porte-

133
Ibid, pp. 30-31.
134
Akhmatova, vol. 1, p. 170.
135
The Complete poems ofAnna Akhmatova..., p. 299.
136
Roberta Reeder, op. cit., p. 163.
64

parole de son peuple.

Tombée en disgrâce, elle se rendait compte de son appartenance à une grande


tradition et s'est adressée à l'histoire littéraire russe pour y retrouver une expérience
sur laquelle elle pouvait s'appuyer dans sa situation dramatique. Parmi plusieurs
noms, elle a. bien sûr, choisi Pouchkine.
Chapitre 3

Anna Akhmatova, lectrice et analyste de Pouchkine

La place de Pouchkine dans la culture russe

Alexandre Pouchkine est une figure majeure dans l'histoire intellectuelle


russe. Le premier tiers du XIXe, l'époque où il vivait et créait, porte
traditionnellement son nom: "l'époque de Pouchkine"; on appelle également cette
période "l'Âge d'or de la culture russe". Son influence sur l'évolution ultérieure de
la société a été immense: non seulement il a laissé aux générations futures son
oeuvre littéraire, marquée par un talent poétique brillant, mais aussi des idées, des
sujets et des images qui ont nourri la vie intellectuelle russe jusqu'à nos jours. Marc
Slonim a eu toutes les raisons de résumer: "A common place of Russain textbooks,
that all the currents of 18 century converge in Pushkin, and all the rivers of the
ninetenth century flow from him, does indicate the tremendous impact of his work.
Both as a cultural phenomenon, and as a poet, he is unique in Russian [...]
literature."137

137
Marc Slonim, An Outline of Russian Literature, London, Oxford University Press,
1958, p. 33.
66

A k h m a t o v a et Pouchkine

Héritière de la poésie classique. Akhmatova honorait Pouchkine comme le


plus grand poète russe. L'un des premiers poèmes d'Akhmatova évoque lejeune
Pouchkine dans le parc de Tsarskoé-Sélo: "Nous chérissons depuis un siècle// Le
bruit à peine audible de ses pas"138, dit-elle en exprimant le respect commun des
intellectuels russes à l'égard de Pouchkine.

Tsarskoé-Sélo, la résidence d'été de la cour impériale, non loin de Saint-


Pétersbourg, est également célèbre pour son lycée où le jeune Pouchkine a fait ses
études. Un siècle plus tard, Akhmatova a passé elle aussi ses années d'adolescence
à Tsarskoé-Sélo, dans cette "ville des muses", comme elle disait. "Sur les branches
de ce parc, on a accroché tant de lyres,// Il y a une place pour la mienne aussi"139,
écrivait Akhmatova en 1944 en faisant allusion à son appartenance à la poésie
classique russe et surtout à son affinité avec Pouchkine.

Vers la fin de sa vie, pourtant, elle se sentait presque l'unique représentante


de la tradition pouchkinienne dans la littérature soviétique contemporaine140. Voilà
ce que David Wells écrit à ce propos :

138
L'extrait du poème d'Akhmatova "CMyrnbui OTpoK ôpoanji no ajuieaM..."
("L'adolescent basané flânait dans les allées..."), traduit dans Jeanne Rude, op. cit., p. 82.
139
L'extrait du poème d'Akhmatova "Bce ayuiH MHJibix Ha BMCOKHX 3Be.3aax..." ("Toutes
les chères âmes sont sur les étoiles..."), traduit dans Jeanne Rude, op. cit., p. 9.
140
Comparez avec l'avis de Vladimir Jirmounski: "La vie longue d'Akhmatova et la
fraîcheur immarcescible de son talent ont lié, en sa personne, notre actualité littéraire avec le
patrimoine vivant de la poésie classique russe, le XIXe siècle avec le XXe siècle." (Vladimir
Jirmounski, op. cit., p.23). Traduit du russe par M. Edelman.
Voir également, Victor Frank. "Bésséda s Géorgiém Adamovitchem" ("L'interview avec
Géorgi Adamovitch") dans Roman Timentchik, Anna Akhmatova. Poslé vségo (Anna
Akhmatova. Après tout), Moscou, MPI, 1989, p. 228.
67

"Partly because of the particular set of historical circumstances in


which Akhmatova lived, a major part of task she set for herself as a poet
involved, in one form or another, a concern for the preservation of tradition.
This preoccupation can be seen in several diffèrent areas. In the same way
that Mandelstam deplored the inadequate education of the new Soviet
literary public, so too Akhmatova felt responsible for keeping alive the
literary traditions of the early years of the century. Of course, these traditions
were by this time part of Akhmatova's mature style and poetic méthode..."141

En effet, Akhmatova est reconnue, de nos jours, comme un poète qui a su


atteindre dans la poésie la clarté classique de Pouchkine, ainsi que l'intimité entre
le vers et la vie.

Le thème "Akhmatova et Pouchkine" est inépuisable. Akhmatova connaissait


les textes de Pouchkine par coeur142; des citations de Pouchkine, directes ou
obliques, comblent son oeuvre; l'influence de Pouchkine se manifeste dans le
langage poétique d'Akhmatova, ainsi que dans le choix et dans les interprétations
des thèmes et des problèmes. De plus, Akhmatova est Fauteur d'une dizaine d'essais
critiques sur Pouchkine.

En abordant le sujet "Akhmatova et Pouchkine", nous nous concentrons


seulement sur les aspects qui concernent directement la problématique de notre
mémoire. Plus précisément, trois essais d'Akhmatova seront considérés dans ce
chapitre.

141
David Wells, Akhmatova and Pushkin. The Pushkin contexte of Akhmatova's Poetry,
Birmingham, University of Birmingham, 1994, p. 13.
142
Voir les notes de Korneï Tchoukovski dans son journal intime datées du 25 janvier
1920: "Il s'avère qu'Akhmatova sait Pouchkine sur le bout des doigts; elle m'a indiqué en détail
les maisons qu'il avait habitées. Elle cite ses lettres, des versions de ses vers." (Korneï
Tchoukovski, "Iz dnévnika" ("Du journal intime"), Novyïmir (Nouveau monde), N 3, (1987), p.
124. Traduit du russe par M. Edelman.
68

Le début des études d'Akhmatova sur la vie et l'oeuvre de Pouchkine;


les motifs personnels de ses recherches.

Au milieu des années 1920, Akhmatova a commencé ses études


systématiques de l'oeuvre de Pouchkine. Elle écrit dans ses notes autobiographiques:
"Approximately in the mid-1920s I began to study very seriously and avidly the
architecture of old Petersburg and Pushkin's life and work."143 Plus bas dans les
notes, on lit: "Beginning in the mid-1920s they practically ceased publishing my new
poems or republishing the old ones"144.

Il est donc évident que c'est à partir du moment où elle a été définitivement
marginalisée que l'intérêt particulier d'Akhmatova pour la vie et l'oeuvre de
Pouchkine s'est déclaré.

Dans les chapitres précédents, nous avons cerné des idées principales qui ont
rapproché des positions de Pouchkine et d'Akhmatova. Rappelons que c'est à
Pouchkine qu'elle avait emprunté la conception de la nature prophétique de la poésie
et de la mission sociale du poète. C'est suivant ces principes qu'elle a gardé son
indépendance et a préféré être marginalisée plutôt que de plier aux exigences du
pouvoir. Enfin, c'est sa foi en la puissance et l'immortalité de la parole poétique,
l'une des principales idées de Pouchkine, qui lui a donné des forces pendant
plusieurs années.145

143
Anna Akhmatova, My Haifa Century..., p. 27.
lAA
Ibid, p.27.
145
On lit dans les mémoires de Lidia Tchoukovskaïa: "L'idée que dans la misère, le
malheur, la souffrance, elle [Akhmatova] était la poésie, la grandeur - car, c'était elle la vraie
grandeur et non le pouvoir qui l'humiliait -, cette idée lui donnait la force de supporter la
pauvreté, les humiliations, les chagrins. Elle opposait aux saloperies du pouvoir un orgueil
silencieux et indomptable."(Lidia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova, Paris, Albin
69

Contrainte au silence pour des raisons politiques, isolée de ses lecteurs,


Akhmatova s'est tournée vers Pouchkine pour examiner son expérience sous un
nouvel angle: elle cherchait à déceler ses méthodes d'écriture dans les conditions de
la censure. Bien sûr, elle a soigneusement caché ce motif personnel en donnant à ses
études un caractère nettement académique et neutre. Pourtant, les chercheurs
d'aujourd'hui découvrent les rapports directs entre les études académiques
d'Akhmatova sur Pouchkine et les circonstances de sa vie.146

Avant de passer à l'analyse des trois essais d'Akhmatova sur Pouchkine,


remarquons aussi qu'alors, les recherches académiques constituaient, peut-être, pour
elle un seul domaine de l'activité intellectuelle légitime. Tout comme plusieurs
hommes de lettres, elle a trouvé son refuge en la qualité d'historien de la littérature.
C'était une sorte de mimétisme dont Nadejda Mandelstam a parlé dans ses
souvenirs:
"Notre société était en proie à un processus de mimétisme intellectuel,
et toutes les idées et toutes les voix se calquaient sur le modèle officiel [...]
Une remise en ordre général eut lieu dans la superstructure en 1930, lorsque
le Bolchevik publia une lettre de Staline appelant à ne rien éditer qui s'écartât
du point de vue officiel [...] L'appareil stalinien agissait de façon [...]
efficace: il éliminait tout ce qui ne répondait pas directement à la commande

Michel, 1989,p.470).
146
Voir notamment, David Wells: "During the Terror of the 1930s, constant appeal to the
authority of Puskin was one way for Akhmatova to maintain her integrity as a poet in the face of
persistent political pressure [...] Pushkin became for her increasingly a symbol of integrity in all
areas of life: poetry, politics and personal behaviour." (David Wells, Akhmatova and Pouckine...,
pp. 4, 110); Roberta Reeder: "It is clear that many of Pushkin's methods were typical of
Akhmatova's own work and that as she analysed his methods, she was also exploring her own
creativity." (Roberta Reeder, op. cit„ p. 183); Sonia I.Ketchian: "...in her essays on Pushkin
Akhmatova explains herself through her investigation of his biography and works." (Sonia I.
Ketchian, "Akhmatova's civic poem "Stansy" and its Pushkinian antecedent", Slavic and East
European Journal, vol. 37, N 2 (1993), p. 200).
70

de l'État."147

Pourtant, les études sur l'histoire de la littérature russe et surtout celles sur
la vie et l'oeuvre de Pouchkine étaient fortement favorisées par l'autorité soviétique.
Vers les années 1930, on a mis le nom de Pouchkine en tête du répertoire des
écrivains russes lesquels, selon l'estimation officielle, constituaient le patrimoine
national littéraire. À l'époque où l'intervention politique de l'État dans les affaires
littéraires s'intensifiait de plus en plus, la recherche sur Pouchkine permettait à son
auteur de rester dans la relative obscurité apolitique. De plus, l'approche de la date
importante, le centenaire de la mort de Pouchkine en 1937, a relancé les études sur
son héritage et sur sa personnalité. On faisait la recherche textuelle méticuleuse de
l'oeuvre de Pouchkine, on étudiait ses manuscrits, ses brouillons, des versions
différentes de ses poèmes; entre autre, on examinait également son entourage, sa
correspondance, sa biographie.

Ainsi, le nouveau rôle d'Akhmatova en tant que pouchkiniste était, comme


nous l'avons déjà dit, une sorte de mimétisme social de sa part qui répondait, par
ailleurs, à ses besoins intellectuels. Notamment, la participation anonyme
d'Akhmatova à l'ouvrage Roukoï Pouchkina (Écrit par Pouchkine) (1935) lui a
donné l'occasion de travailler sur les manuscrits inédits du poète, ce qui a constitué
la base de ses recherches sur Pouchkine.148

147
Nadejda Mandelstam, op. cit., pp. 157, 269.
148
Voir à propos de ce travail anonyme d'Akhmatova dans, Inna Chechelmtsky,
"Akhmatova and Pushkin" dans, Sonia I.Ketchian (éd.), Anna Akhmatova 1889-1989. Papers
fi-om the Akhmatova Centennial Conference,Be\\agio Study and Conference Center, June 1989,
Oakland, Calif, 1993, p. 31.
71
L'essai d'Akhmatova 'TIocjie/ïHHH ckaîka nyuiKHHa" ("Le dernier
conte de Pouchkine") (1931-1935)

Le premier essai d'Akhmatova porte le titre "Le dernier conte de Pouchkine".


C'est une étude consacrée au conte en vers de Pouchkine, "Le conte du coq d'or".

Tout d'abord, Akhmatova s'intéresse à l'origine littéraire de cette oeuvre.


Elle estime que Pouchkine a utilisé, comme source textuelle de son conte, la
traduction française de la "Légende de l'astrologue arabe" écrite par l'écrivain
américain Washington Irving. Cette légende faisant partie des Contes de l'Alhambra
avait été écrite, selon Akhmatova, par Irving lui-même, même si l'écrivain l'avait fait
passer pour une légende arabe populaire récoltée lors d'un voyage. En confrontant
les deux textes, celui du livre d'Irvmg et celui du conte de Pouchkine, Akhmatova
prouve son hypothèse de façon bien persuasive. Notons qu'il était habituel, à cette
époque, de croire que Pouchkine avait puisé les sujets de ses contes dans le folklore
russe. C'est pourquoi identifier un texte étranger comme étant la source du "Conte
du coq d'or" était un acte original et audacieux.

Toujours dans son essai, Akhmatova présente ensuite une nouvelle


interprétation de ce conte de Pouchkine: elle y découvre des traits de satire politique
dissimulée. Il paraît que le déchiffrement du deuxième sens du conte a été le motif
principal de la chercheuse. Ce qui a attiré son attention, c'est la manière dont
Pouchkine avait codé son message dans une oeuvre qui était, au premier regard,
éloignée des questions politiques.

Akhmatova rappelle qu'au XVIIIe siècle, on utilisait souvent un conte


oriental pour rédiger des pamphlets politiques. Elle écrit: "... in the eighteenth
century the genre of the "arabian" tale often served as the code for a political
lampoon or satire (Krylov's "Kaib"). Thus, Derzhavin calls the Senate, the Divan.
72

Radishchev's "Bova", which Pushkin imitated in his lycée poem Bova, is an


example of the use of Russian folklore to attack the autocracy."'M-W

Par ailleurs, Akhmatova signale que même si Pouchkine a adopté le sujet de


la légende arabe d'Irving, il a écrit son conte dans l'esprit des contes populaires
russes. Pourtant, selon la chercheuse, ce "déguisement folklorique" sert à en
dissimuler le sens politique. Akhmatova affirme que le personnage principal du
conte, le tsar Dadon, est un portrait satirique collectif des deux empereurs russes,
Alexandre I et Nicolas I. Afin de justifier son interprétation du conte, Akhmatova
fait l'analyse de l'histoire des relations personnelles de Pouchkine avec ces deux
souverains et met en évidence les détails du conflit de longue durée entre le poète et
le pouvoir suprême. La chercheuse montre également que la brouille entre
l'astrologue et le tsar Dadon, dans le conte, a des traits autobiographiques.

En mettant en évidence le contenu politique du conte, Akhmatova examine


en même temps les "techniques" utilisées par Pouchkine pour coder son message;
elle explore son "savoir écrire entre lignes". Dans son essai, Akhmatova introduit le
terme "écriture cryptographique" ("Tafmonncb") pour identifier la méthode
pouchkinienne de dissimuler des allusions aux matières politiques et sociales afin
d'échapper à la censure. La chercheuse se plonge dans l'analyse textuelle du conte
et démontre que Pouchkine a notamment codé son message en insérant dans le texte
du conte des mots et des expressions utilisés dans ses poèmes politiques écrits dans
les années précédentes. Alors, en identifiant les mots-clé, en reconstituant leur
contexte politique antérieur, il est possible de comprendre le double sens et de
pénétrer ainsi dans le contenu codé du texte de Pouchkine. L'excellente
connaissance de l'oeuvre de Pouchkine a permis à Akhmatova de mettre en évidence

149
Anna Akhmatova, My Haifa Century..., p. 160.
73

les "auto-citations" dans le conte et de le relire sous un nouvel angle, en précisant


son sens politique et satirique.

Notons encore une fois qu'Akhmatova a eu un intérêt personnel à examiner


"l'écriture cryptographique" de Pouchkine. Elle utilisait souvent des méthodes
semblables pour coder ses propres textes poétiques. Notamment, Le poème sans
héros d'Akhmatova qu'elle a nommé "un coffret à triple fond"150 est un parmi
plusieurs exemples. On y lit également:
"Ho C03HaK)Cb, HTO npHMeHHjia "Mais je dois l'avouer, j'emploie
CiiMnaTHMecKiie Hepmuia... De l'encre sympathique... et mes lettres
51 3epKaiibHbiM nucbMOM nHiuy, Sont à l'envers, comme dans un miroir...
H ztpyroH MHe aopora HeTy - Je n'ai pas d'autre voie, - par miracle
HynoM a Haôpejia Ha 3ry Je suis tombée sur celle-là.
H paccTaTbca c Heiï He enemy."1"1 De la quitter, je ne me presse pas."152

On peut dire que toute oeuvre d'Akhmatova, à partir des années 1920,
constitue un message codé.153 Entre autres, ses études sur Pouchkine témoignent, en
termes voilés, de sa propre position politique et de ses tentatives de surmonter son
isolement. Comme l'affirme justement Roberta Reeder, "her [Akhmatova's] writings
on Pushkin are thus also a form of secret writing - in discussing Pushkin's defiance

150
Voir Le poème sans héros, la partie 2 ("Pile"), le quatrain XVIII (Akhmatova, vol. I,
p. 302).
151
Akhmatova, vol. I, p. 302.
152
Anna Akhmatova, Le poème sans héros, présenté et traduit par Éliane Moch-Biekert,
Paris, Librairie des Cinq Continents, 1977, p. 64.
153
Parmi des ouvrages consacrés au problème du "déchiffrage" des textes d'Akhmatova,
on peut nommer les suivants: Susan Amert, In a Shattered Mirror: The Later Poetry of Anna
Akhmatova, Stanford, Calif., Stanford University Press, 1992; David Wells, Akhmatova and
Pushkin: The Pushkin Contexts of Akhmatova's Poetry, Birmingham, University of Birmingham,
1994.
74

of authority, she manages covertly to demonstrate her own."154 D'autre part, David
Wells, qui examine le problème "Akhmatova et Pouchkine", conclut que la présence
des citations de Pouchkine dans un texte d'Akhmatova signale habituellement son
caractère allégorique. Il écrit: "Reference to Pushkin often serves as an indication
that a hidden layer of meaning is present in an Akhmatova's text [...] Several of the
types of indirect statement which she identifies in Puchkin's poetry occur regularly
in her own verse."153

En février 1933, Akhmatova a présenté son essai "Le dernier conte de


Pouchkine" devant la Commission de Pouchkine de l'Académie des Sciences. En
même temps, son essai a été publié sous le même titre dans la revue Zvézda 156.

Les aspects autobiographiques de l'essai d'Akhmatova "KaMeHHbiù


zocntb IlyuiKHHa" ("Le convive de pierre de Pouchkine") (1947).

Rappelons qu'en 1946, à la suite de la résolution du Comité central sur les


revues littéraires Zvézda et Leningrad, Akhmatova est devenue encore une fois
l'objet de représailles et s'est retrouvée dans un isolement profond. l57 Pendant cette
période, qui a duré jusqu'à la fin des années 1950, elle a repris ses recherches sur
Pouchkine, notamment, sur ses "Petites tragédies". Dans l'essai "Le convive de

154
Roberta Reeder, op. cit., p. 226.
155
David Wells, Akhmatova and Pushkin..., p. 111.
m
Zvézda, N \ (1933), pp. 161-176.
157
Voir le premier chapitre du mémoire, p. 37.
75
pierre de Pouchkine"1'*, elle s'intéresse à l'interprétation pouchkinienne des
questions morales. Elle déchiffre la position du poète de la même façon qu'elle l'a
fait dans son essai "Le dernier conte de Pouchkine". En désignant la complexité du
texte de Pouchkine, son "laconisme vertigineux", elle parle en même temps de la
confiance illimitée que le poète a dû faire à ses lecteurs: Pouchkine a toujours dû
croire que ses lecteurs seraient capables de comprendre son message voilé. On
entend encore, dans ces réflexions, les motifs personnels d'Akhmatova, comme si
elle parlait de ses propres textes et des relations avec ses propres lecteurs. En effet,
ce sujet avait une grande importance pour elle pendant cette deuxième période de
la disgrâce. Comment surmonter sa séparation d'avec le public, comment rompre le
silence forcé? Elle croyait sans doute, elle aussi, que ses messages adressés aux
lecteurs seraient compris. Mais pourtant, elle n'en était pas toujours certaine; elle
craignait de ne pas être "découverte" par les lecteurs et de rester pour toujours un
simple poète d'amour aux yeux du public. Elle écrit en 1945:

"MeHa, KaK peKy, "Telle une rivière


CypoBaa 3noxa noBepHyjia. Ces temps sombre m'ont détournée,
MHe nooMeHHJiH >KH3Hb [...] Ils m'ont dérobé la vie [...]
M >KeHiuHHa KaKaa-To Moe Une femme a pris ma place -
EaHHCTBeHHoe \iecTO 3aHajia, Cette place unique-,
Moe 3aKOHHefiuiee HMa HOCHT[...] Elle porte mon nom [...]
51 He B CBOK), yBbi, MOTTury jiary." Ce n'est pas moi. hélas, qui serai couchée
dans ma tombe."139

De toute évidence, Akhmatova se rendait compte qu'elle demeurait méconnue


du public soviétique et occidental comme poète et comme personne. Même de

158
Edité pour la première fois dans, Pouchkine. Isslédovanïa i material}' (Pouchkine.
Recherches et matériaux), Moscou-Leningrad, AN SSSR, 1958, pp. 171-186.
159
Anna Akhmatova, Élégies du Nord et autres poèmes, traduits du russe par Christian
Mouze, Paris, Alidades et Casimi, 1989, pp. 20,21.
76
nouvelles éditions de ses poèmes à la fin des années 1950 et au début des années
1960 la laissaient insatisfaite: à cause da la censure, ses recueils ne contenaient que
sa poésie lyrique intime. En 1958, Lidia Tchoukovskaïa note sa conversation avec
Akhmatova à l'occasion de l'édition de son nouveau livre:
"Anna Andreevna parle de son livre avec beaucoup d'amertume.
- Voilà des années que je me prépare à ce moment pénible, dit-elle
en plissant le front d'un air affligé. Le lecteur va se faire de moi une idée
tout à fait fausse: rien que des parcs et des jardins.
Je dis qu'il serait grand temps de faire publier ses oeuvres complètes
- Non. Seulement Requiem, le Poème sans héros, et vingt-cinq
poèmes environ."lh0

Cependant, le climat politique en URSS a changé plus rapidement que l'on


a pu se l'imaginer. Au cours du deuxième "dégel", vers la fin de 1962, Akhmatova
a lancé le Requiem. Tapé à la machine, il est tout de suite devenu l'une des éditions
du samizdat. Lidia Tchoukovskaïa a ainsi signalé cet événement dans son journal:
«Requiem est entièrement tapé à la machine en plusieurs exemplaires.
Le miracle prend corps. Requiem ne disparaîtra pas, même si les sept ou onze
personnes qui ont été chargées d'apprendre le poème par coeur venaient à
mourir en même temps [...] Plus besoin désormais de brûler ces mots au-
dessus d'un cendrier. Dorénavant, ces mots, lâchés en liberté "enflammeront
d'eux-mêmes le coeur des hommes".»161

Notons que Tchoukovskaïa a cité dans la dernière phrase "Le prophète" de


Pouchkine, ce qui n'était pas un hasard. D'après les intellectuels russes, "Le
prophète" a formulé de façon classique l'idée du rôle civilisateur de la poésie; c'est
toujours dans l'optique des idées de Pouchkine qu'ils interprétaient également des
questions concernant la place du poète dans la société.

160
Lidia Tchoukovskaïa, Entretiens avec Anna Akhmatova, Paris, Albin Michel, 1989,
p.357.
161
Ibid, pp. 506-507.
77

L'essai "OIOBO O FlyuiKHHe" ("A propos de Pouchkine") (1961)

En 1961, Akhmatova écrit un court essai "À propos de Pouchkine" dans


lequel elle se prononce sur les problématiques "Le poète et le pouvoir" et "Le poète
et le peuple" de façon plus ouverte qu'avant. Bien sûr, ses essais que nous avons
considérés plus haut traduisent, eux aussi, ses réflexions à ce propos. Le premier
d'entre eux, "Le dernier conte de Pouchkine" traite de l'opposition du poète au
pouvoir suprême et de la façon dont il a exprimé ses opinions politiques malgré la
censure. Le deuxième essai mentionné d'Akhmatova, "Le convive de pierre de
Pouchkine", aborde le thème "Le poète et ses lecteurs", sous l'angle de la situation
politique, ce qui peut être estimé comme une partie de la question plus générale: "Le
poète et la nation". En effet, Akhmatova touche ici au problème de la perception du
poète par son peuple dans les conditions de la censure politique.
Dans "À propos de Pouchkine", Akhmatova continue ses réflexions sur les
mêmes sujets, mais, cette fois-ci, au niveau plus général que dans les essais
précédents. Ici, Akhmatova traite Pouchkine comme un poète idéal, elle considère
sa position dans la société en tant que modèle classique. Cette approche lui permet
de tirer de ce modèle-là des conclusions universelles

Au début de l'essai "À propos de Pouchkine", Akhmatova mentionne


l'ouvrage de P. Chtchogolev162, qui porte sur l'histoire du duel de Pouchkine avec
George d'Anthès au cours duquel le poète a été mortellement blessé. Chtchogolev
démontre l'hostilité du grand monde, avec Nicolas I en tête, à l'égard de Pouchkine
et l'isolement fatal du poète au moment du duel. C'est en se référant à cette thèse
de Chtchogolev qu'Akhmatova commence son essai.

162
P. Chtchogolev, Doue! i smert ' Pouchkina (Le duel et la mort de Pouchkine), Moscou,
GIZ, 1928.
78

Nous nous permettons de citer "À propos de Pouchkine" presque au complet


en russe et en anglais, compte tenu de la grande concentration, dans ce texte, des
idées relatives à notre problématique:
"Mon npeaiiiecTBeHHHK n.E.UIerojieB KOHnaer CBOH Tpyzi o ay3JiH
H cMepTH FlyujKHHa paztOM cooôpaweHHH, noHeMy BWCUIHH CBCT, ero
npeacTaBHTenH HeHaBHaejiH nosTa H H3BeprjiH ero, KaK HHopoaHoe Teno, H3
CBoefi cpejibi. Tenepb HacTano BpeMa BbiBepHvrb 3Ty npoÔJieMy HaH3HaHKy
H rpOMKO CKa3aTb He o TOM, HTO OHU cuejiajiH c HHM, a o TOM, MTO ou caeaaji
C HHMH.
Flocjie 3Toro oKeaHa rpa3H, H3MeH, JI>KH, paBHoayuiHa apyjeFi H
npocTO rjrynocTH [...] BbiconaHiiiero flBopa, 3amaflbiBaBuiero BO Bce
3aM04Hbie CKBaîKHHbl, BejlHHaBblX TaHHblX COBeTHHKOB - IJieHOB
rocyaapCTBeHHoro coBera, He nocrecHaBiUHxca ycTaHOBHTb TaHHbiil
nojiHueHCKHH Han3op Haa reHHa;ibHbiM no3TOM, - nocue Bcero 3Toro
KaK Top^cecTBeHHO H npeKpacHO yBH/ieTb, KaK [...] ycjibiuiaB poKOByio
BecTb, TbicaHH jiioneH ôpocHJiHCb K ao\iy no3Ta H HaBceraa BMecre co
Bcett PoccHeiî TaM ocTajincb [...]
Hepe3 ziBa jma ero XIOM cTan cBaTbmeH juia ero PoaHHbi, H 6oTee
nojiHOH, ôojiee jryHe3apHoM nooeaw CBCT He BHaeji.
Bca snoxa [...] Majio-noviajiy crana HasbraaTbca rryuiKHHCKOH. Bce
KpacaBHitbi, (hpeHTHHbi, xo3aiîKH canoHOB, KaBajiepcxBeHHbie aavibi, HJieHbi
BbiconaMmero JiBopa, MHHHCTpbi [...] nocreneHHO HanajiH HMeHOBaTbca
nyuiKHHCKHMH coBpeMeHHHKaMH, a 3aTeM npocTO onoHHJiH B KapTOTeKax H
HMeHHbix yKa3aTejiax [...] nyuiKHHCKHx H3,naHHH.
OH noôeAHJi H BpeMa H npocrpaHCTBO.
ToBopaT: nyuiKHHCKaa 3noxa, nyuiKHHCKHH nerepôypr. H 3TO
yace K jiHTepaType npaMoro OTHonieHHa He HMeer, STO HTO-TO COBCCM
apyroe. [...]
H HanpacHO JUOAH ayMaioT, HTO necaTKH pyKOTBopHbix naMaTHHKOB
MoryT 3a\ieHHTb TOT O^HH HepyKOTBopHbiil aère perennius."16'

"My predecessor, Pavel Shchegolev, concludes his work on


Puchkin's duel and death with a series of speculations about why society and
its spokesmen hated the poet and expelled him as an alien being from its

163
Akhmatova, vol. II, pp. 16-17.
79

midst. It is now time to turn this question around and speak aloud not about
what they did to him, but what he did to them.
After an ocean of filth, deceit, lies, the complacency of friends and
the plain foolishness [...] the Imperial Court, which peeked through every
keyhole, the majestic secret advisors - members of the State Council -
who had felt no shame at placing the great poet under secret surveillance -
after all of this, how exhilarating and wonderful it is to see [...] as
thousands of people, upon hearing the fateful news, rushed to the poet's
house and remained there forever with all of Russia [...]
In two days' time his house became a sacred place for his
Homeland, and the world has never seen a more complete or more
resplendent victory.
Little by little, the entire era [...] came to be called the Pushkin
era. All the beauties, ladies-in-waiting, mistresses of the salons, Dames
of the Order of St. Catherine, members of the Imperial Court, ministers
[...] came to be called Pushkin's contemporaries, and were later simply
laid to rest in card catalogues and name indices [...] to Pushkin's works.
He conquered both time and space.
People say: the Pushkin era, Pushkin's Petersburg. And there is
no longer any direct bearing on literature: it is something else entirely. [...]
And in vain do people believe that scores of handcrafted
monuments can replace that one aere perennius (stronger than bronze) not
made bv hand."164

Alors, dans cet essai laconique, écrit avec le tempérament de publiciste,


Akhmatova expose ses idées les plus intimes sur la compréhension mutuelle entre
le poète et la nation et sur la position du poète dans la société. Son essai présente une
"scène historique" sur laquelle on voit encore une fois trois acteurs majeurs: le poète,
le pouvoir et le peuple. La répartition des forces est claire, comme dans une partie
d'échec. Le poète et le pouvoir (ici, la cour impériale) se retrouvent en opposition
mutuelle. Le peuple, la troisième force indépendante, incame traditionnellement la
justice de l'histoire (rappelons que dans Boris Godounof Pouchkine a attribué au
peuple la même fonction historique); il est un seul juge dans la dispute entre le poète

164
Anna Akhmatova, My Haifa Century..., pp. 147-148.
80
et le pouvoir; son verdict est final. Dans Fessai d'Akhmatova, le peuple représente
également toute la Russie: "...thousands of people, upon hearing the fateful news,
rashed to the poet" s house and remained there forever with all of Russia [...] In two
days1 time his house became a sacred place for his Homeland, and the world has
never seen a more complete or more resplended victory."165

Ainsi, Akhmatova justifie la thèse que Pouchkine expose dans "Le


monument" que l'hommage rendu au poète par son peuple est un gage de son
immortalité (et de sa victoire sur ses adversaires puissants, ajoute-t- elle).

Elle cite dans la dernière phrase de son essai l'ode de Horace "Exegi
monumentum aère perennius..." adaptée par Pouchkine dans "Le monument": "And
in vain do people believe that scores of handcrafted monuments can replace that one
aere perenius (stronger than bronze) not made by hand."166 Par ces mots, Akhmatova
révèle l'aspect autobiographique de cet essai. On pouvait voir, partout en URSS,
plusieurs monuments de bronze destinés aux dirigeants du pays, ce qui était typique
pour un régime totalitaire. On sait, cependant, que ces monuments n'ont assuré à
personne la gloire posthume167. Il n'y a aucun doute qu'en parlant aux "handcrafted
monuments", Akhmatova sous-entend la réalité du XXe siècle. Ainsi, elle continue
sa propre dispute avec le régime, la dispute qui a pris ses débuts dans les années
1920. Dans le conflit entre le poète et l'État tout-puissant, ne semblait-il pas que le

165
Ibid., p. 147.
166
Ibid., p. 148.
167
Comme le remarque Hannah Arendt dans son analyse des systèmes politiques
totalitaires, "rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de
leurs chefs en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les oublie et la facilité
surprenante avec laquelle on les remplace." (Hannah Arendt, Le système totalitaire, Paris, Seuil,
1972, p. 27).
poète était condamné9 Pourtant, Akhmatova insiste dans l'essai sur ce que le poète
gagne, malgré une fausse apparence des choses.

Nous avons le témoignage de Nadejda Mandelstam qui assure qu'Ossip


Mandelstam et Akhmatova croyaient toujours en la force de la poésie:
«"La poésie, c'est le pouvoir", dit-il [Ossip Mandelstam] un jour
à Akhmatova [...] Exilés, malades, traqués, sans le sou, ils ne voulaient
pas renoncer à leur pouvoir [...] Mandelstam se comportait en homme
conscient de sa force, et cela ne faisait qu'exciter ceux qui voulaient le
détruire. Eux comprenaient bien que la force résidait dans les canons, dans
les organes de la répression, dans la possibilité de distribuer n'importe quoi,
y compris la gloire [...] et de commander son portrait à des peintres.Mais
Mandelstam n'en démordait pas: si on tuait des gens à cause de la poésie,
c'est qu'on la respectait et qu'on l'honorait, qu'on la craignait, et qu'elle
représentait une force...»168

En attribuant la victoire au poète dans sa dispute avec le pouvoir, Akhmatova


propose une autre échelle des valeurs, celle à partir du jugement de l'histoire déjà
prononcé. Elle dit de Pouchkine et de ses adversaires: "It is now time to turn this
question around and speak aloud not about what they did to him, but what he did to
them". Ensuite, elle affirme: "He conquered both time and space."169 II est
impossible de ne pas remarquer une intonation triomphante dans l'essai
d'Akhmatova. Sa propre expérience a déjà démontré la vérité de cette affirmation:
elle était sur le point de lancer le Requiem, on a recommencé à éditer son oeuvre et
ce, en URSS et en Occident; ses livres ont connu la même popularité qu'avant. Elle
a eu le droit de parler de sa propre victoire sur le temps et sur ses adversaires
politiques.

Les motifs autobiographiques se font entendre aussi dans le quatrain

168
Nadejda Mandelstam, op. cit., pp. 170-171.
169
Anna Akhmatova, My Half a Century..., pp. 147, 148.
82
qu'Akhmatova introduit dans le texte prosaïque d'"À propos de Pouchkine":
"3a vieHa He ôyaere B oTBeTe, "You will not be answerable for me,
Mo>KeTe noKa cnoKOHHo cnaTb. You can sleep peacefully
Cujia - npaBO, TOJibKO BauiH ae™ Strenth is power, but your children
3a MeHa Bac oyayr npoKJiHHaTb."170 Will curse you for me."171

Akhmatova dit dans Fessai qu'avec ses mots, Pouchkine aurait pu s'adresser
à ses adversaires. Cependant, son astuce est évidente. C'est elle, Anna Akhmatova,
qui s'exprime par ces vers. Ce sont ses propres paroles adressées à ses
poursuivants.172 On peut conclure alors qu'elle estimait son propre conflit avec le
pouvoir semblable à celui de Pouchkine et qu'elle espérait que l'opinion des futures
générations se prononcerait en sa faveur.

"A propos de Pouchkine" est un des exemples de "l'écriture


cryptographique" d'Akhmatova. Son texte, destiné à un lecteur capable de lire entre
lignes, a plusieurs nivaux de sens. Notamment, pour Lidia Tchoukovskaïa, le
deuxième et même le troisième sens de l'essai étaient bien évidents. Elle note dans
son journal, le 1 mars 1962:
"Je viens de lire dans le deuxième numéro de Zvézdam l'étude
d'Anna Akhmatova intitulée "À propos de Pouchkine" [...] Cela commence
comme un article de critique littéraire classique, mais ce n'est plus de la
critique au sens strict du terme. C'est déjà une oeuvre de création littéraire
[...] Comme dans d'innombrables poèmes, comme dans la première partie du
Poème sans héros, le fil conducteur est l'idée que l'art triomphera

170
Akhmatova, vol. II, p. 17.
171
Anna Akhmatova, My Haifa Century..., p. 148.
172
Selon V. Vilenkine, ce quatrain a été écrit par Akhmatova beaucoup plus tôt que
Fessai "À propos de Pouchkine" et a eu un caractère nettement personnel. Voir: V. Vilenkine, V
stopervom zérkalé (Dans le cent et unième miroir), Moscou, Sovetskiï pisateF, 1990, p. 84.
173
"À propos de Pouchkine" a été publié dans la revue Zvézda, N 2 (1962), pp. 171-172.
83
inéluctablement de ses persécuteurs [...] N'est-ce pas son propre avenir qu'elle
prophétise9"174

Akhmatova a écrit "A propos de Pouchkine" lorsqu'elle dressait le


bilan de sa vie, avec le recul gagné des années vécues. Par contre, le Requiem,
l'oeuvre la plus civique d'Akhmatova, a été principalement créé en pleine terreur
stalinienne. Le Requiem se distingue par son pathos tragique, mais aussi par son
caractère polémique concentré sur les aspects politiques et sociaux. Les
problématiques "Le poète et le pouvoir" et "Le poète et le peuple" sont au coeur de
la dispute entre Akhmatova et le régime. C'est dans l'optique de cette problématique
que nous envisageons de faire l'analyse du Requiem dans le chapitre suivant.

174
Lidia Tchoukovskaïa, op. cit., p. 458.
Chapitre 4

Requiem

L'histoire de la création du Requiem

Akhmatova a commencé à écrire le Requiem dans les années les plus sombres
de la terreur stalinienne. Les années 1936-1938 ont en effet reçu le nom de la
"Grande Terreur", ou de F'Téjovchtchina" ("le temps de Iéjov"). Les auteurs du
Livre noir du communisme caractérisent ainsi cette période tragique:
"C'est, en effet, au cours des [...] années durant lesquelles le NKVD
fut dirigé par Nicolaï Iejov [...] que la répression prit une ampleur sans
précédant, frappant toutes les couches de la population soviétique, des
dirigeants du Bureau politique aux simples citoyens arrêtés dans la rue afin
que fussent remplis les quotas d"'éléments contre-révolutionnaires à
réprimer."175

Les arrestations ont également frappé les milieux scientifiques, artistiques et


littéraires. Le fils d'Akhmatova, Lev Goumilev. et son époux, Nicolas Pounine, ont
été arrêtés pour la première fois en 1935, mais bientôt relâchés. Le 10 mars 1938, on

173
Stéphane Courtois et Rémi Kauffer, Le livre noir du communisme: crimes, terreurs et
répressions, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 206.
85
a encore une fois arrêté Lev Goumilev. Selon Amanda Haight, le premier biographe
d'Akhmatova, "for 7 months he [Goumilev] was kept in prison in Leningrad. He was
sentenced to death, but then those who sentenced him were purged (they were shot)
and his sentence was commuted to exile. He left Leningrad on 17 or 18 August
! 9 3 9 "176

Roberta Reeder donne une description plus détaillée de la deuxième


arrestation de Lev Goumilev:
"In Leningrad he was sent first to the inner prison of the NKVD,
on Shpalernaya Street, then to the Kresty (Crosses) prison across the Neva
for 18 months. Then they sent him to the White Sea Canal with a ten-year
sentence, but soon brought him back to Leningrad, since the verdict was
changed to a more severe one - article 58.17 of the Criminal Code: terroristic
activity. Lev was condemned to be shot. However, in the interim Iejov,
head of the NKVD, was remouved [...] Lev's case was sent to the Special
Committee, and soon his sentence was commuted to the 5 years (article
58.10-11). He was sent to Norilsk, in Siberia."177

Akhmatova, tout comme des milliers de femmes, partout en URSS à


l'époque, faisait de longues queues devant la prison afin de prendre de nouvelles de
son fils arrêté et de lui faire passer des colis avec des repas et des vêtements.

Dans le Requiem, elle a décrit son expérience de mère malheureuse, ainsi


qu'elle a exposé sa vision de la nature de la terreur politique.

Akhmatova travaillait sur le Requiem à l'époque où les gens ne dormaient pas

176
Amanda Haight, op. cit., p. 57. Pour la troisième fois, Lev Goumilev a été arrêté en
1949, condamné au Goulag, réhabilité et relâché en 1956.
177
Roberta Reeder, op. cit., p. 210.
86
les nuits et prêtaient l'oreille à un moindre bruit dans l'escalier en craignant
l'arrestation. En 1936, elle a visité Ossip Mandelstam dans son exil, dans la ville de
Voronej. Elle écrit dans son poème, daté de la même année:
"A B KOMHaTe onanbHoro no3Ta "Dans la chambre du poète en disgrâce
^eacypaT crpax H My3a B CBOH Mepea. Où veillent tour à tour la Terreur et la
Muse
H HOHb Haer, Vient une nuit
178
KoTopaa He BeaaeT paecBeTa." Qui ne connaît pas l'aurore."179

Bien sur, Akhmatova aurait pu dire la même chose d'elle-même. Lidia


Tchoukovskaïa a ainsi commenté ce quatrain dans son journal beaucoup plus tard:
"La Terreur et la Muse. La clé de la vie de nos poètes se trouve dans ces deux mots.
Le plus souvent ce n'est pas "tour à tour" qu'elles veillent, mais ensemble. La Muse
et la Terreur. La Muse qui triomphe de la terreur."180

Consciente qu'une menace d'arrestation pesait sur elle à tout moment,


Akhmatova craignait d'écrire le Requiem sur le papier. Tchoukovskaïa a été l'une
des sept personnes auxquelles Akhmatova a confié d'apprendre par coeur ses vers
à mesure qu'elle les écrivait. Le récit de Tchoukovskaïa à ce propos rappelle le
témoignage d'une conspiratrice:
"Chez moi, tandis qu'elle me récitait des vers de son Requiem,
Anna Andreevna baissait [...] la voix et chez elle, dans la maison de la
Fontanka, elle ne se risquait même pas à parler bas; brusquement, au milieu
d'une conversation, elle se taisait, me montrant du regard le plafond et les
murs et prenait un bout de papier et un crayon; puis, à voix haute, elle

178
Akhmatova, vol. I, p. 179.
179
Traduit dans Lidia Tchoukovskaïa, op. cit., p. 336.
180
Ibid, p. 337.
87
prononçait quelque formule de civilité, "voulez-vous du thé" ou "comme
vous voilà hâlée!", ensuite elle couvrait le papier de son écriture rapide et me
le tendait. Je lisais les vers et, lorsque je les avais retenus, je les lui rendais.
"L'automne est bien précoce cette année", disait tout haut Anna Andreevna
puis, grattant une allumette, elle brûlait le papier au-dessus du cendrier.
C'était un rite: ses mains, l'allumette, le cendrier; un rite beau et
douloureux."181

La structure et le contenu du Requiem

Le Requiem se compose des dix poèmes lyriques encadrés par le prologue et


l'épilogue; le prologue et l'épilogue consistent chacun en deux parties. Les dates de
rédaction des poèmes se situent entre 1935 et 1940. Plus tard, au cours du "dégel",
en préparant le Requiem pour la publication, Akhmatova a ajouté un court texte en
prose ("En guise de préface"(1957)) et l'épigraphe (1961).

Rappelons que notre analyse du Requiem se concentre sur la problématique


que nous avons cernée plus haut. Nous n'aspirons qu'à une analyse très sélective de
cette oeuvre.
Le Requiem débute par l'épigraphe dans lequel Akhmatova déclare:
"HeT, H He noa H>'>KHM HeôocBoaoM, "Non, je n'étais pas sous un ciel étranger,
H He noa 3amHTOH qywabix Kpbui, Ni protégée par les ailes étrangères.
51 6buia Toraa c MOHM HapoaoM, J'étais alors avec mon peuple,
TaM, rae MOH Hapoa;, K HecnacTbio, 6BUI."182 Là où mon peuple malheureusement
était."183

181
Ibid, p. 15.
182
Akhmatova, vol. I, p. 188.
183
Nous citons ici la traduction du Requiem faite par Jeanne Rude dans Jeanne Rude, op.
cit., pp. 154-166; par la suite, dans les notes: Requiem, p. ...
88

En 1961, lorsqu'elle faisait bilan de la vie et de son art, Akhmatova a encore


une fois accentué, dans l'épigraphe du Requiem, le fait qu'elle n'avait pas quitté le
pays mais qu'elle avait au contraire partagé le destin tragique de son peuple.
Rappelons que la conviction d'Akhmatova que le poète devait rester avec son
peuple était une idée fondamentale de sa position civique. Elle a exprimé cette idée
à plusieurs reprises, notamment, dans les poèmes: "MHe roaoc 6bui. OH 3Bar
\TeuiHO..." ("Une voix m'appela, consolante...") (1917) et "He c xeMH a, KTO ôpocHJi
3eMjno..." ("I am not with those who abandoned their land...") (1922).184 II est
important aussi de signaler que l'épigraphe du Requiem et l'essai "À propos de
Pouchkine" sont tous deux datés de 1961 et alors écrits à peu près en même temps.
Dans l'épigraphe et dans Fessai, Akhmatova énonce des idées semblables. Dans
l'épigraphe, elle insiste sur sa fidélité à son peuple et sur son affinité avec lui, tandis
que dans l'essai, elle prouve que le triomphe du poète réside en cette affinité.

Le texte laconique en prose, "BMCCTO npejiHCJiOBHa" ("En guise de préface"),


qui suit l'épigraphe, a été écrit en 1957. On dirait qu'Akhmatova Fa ajouté au
Requiem afin d'introduire le lecteur dans le contexte historique et politique de
l'époque, afin de lui expliquer l'histoire de la création du poème. Nous citons ici
"En guise de préface" au complet puisque ce texte contient un commentaire précieux
de Fauteur sur son oeuvre:
"B CTpamHbie roabi e>KOBinHHbi a npoBeaa ceMHaauaTb vtecaueB
BTiopeMHbrx OHepeaax B JleHHHrpaae. KaK-TO pa3 KTO-TO "ono3Han" MeHa.
Toraa CToaiuaa 3a MHOH >KeHiUHHa c roayobiMH ryôaMH, KOTopaa, KOHCHHO,
HHKoraa B HCH3HH He cjibrxajia Moero HMCHH, OMHyaacb OT cBOHCTBeHHoro
HaM BceM oueneHeHHa H cnpocHJia MeHa Ha yxo (Ta.M Bce roBopHjiH

184
Voir le chapitre 2 du mémoire, pp. 52-53.
89

uienoTOM):
- A 3TO Bbi Mo^eTe onucaTb9
H a CKa3ajia:
- Mory.
Toraa HTO-TO Bpoae yjibiÔKH CKOJib3Hy.no no TO My, HTO HeKoraa
5biao ee JTHUOM."18-

"Au cours des années terribles du règne de léjov, j'ai passé dix-
sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad. Un jour,
quelqu'un m'a reconnue. Alors, la femme aux lèvres bleuâtres qui était
derrière moi et qui n'avait certainement jamais entendu prononcer mon
nom, sortit de la torpeur dans laquelle nous étions tous plongés, me
chuchota à l'oreille (là-bas on ne parlait qu'en chuchotant): "Et ça, vous
pouvez le décrire?" J'ai dit: "Je le peux." Alors une espèce de sourire glissa
sur ce qui jadis avait été son visage."186

Essayons de dégager de ce texte quelques idées importantes. En


premier lieu, "En guise de préface" concrétise la thèse de l'épigraphe. Voilà la façon
dont Fauteur "était" avec son peuple: dans les queues de prison. En deuxième lieu,
Fauteur s'identifie, d'une part, comme l'une des victimes innombrables du régime,
d'autre part, comme un poète capable de décrire son propre expérience et de lui
donner la valeur de l'expérience collective. Cette position permet à l'auteur de
prétendre au statut de porte-parole du peuple opprimé. "L'auto-identification" de
Fauteur est l'idée principale d'"En guise de préface". La structure émotionnelle du
Requiem est aussi basée sur les transitions entre un "ego" de Fauteur à l'autre, entre
les deux visions (les deux voix) de l'auteur présentées dans le poème.

Susan Amert interprète la conversation entre l'auteur et une femme inconnue

185
Akhmatova, vol. I, p. 188.
186
Requiem, p. 154.
90
déente dans "En guise de préface" comme une sorte de "commande sociale" que le
peuple adresse au poète.187 Cette femme, plongée dans le torpeur, comme les autres,
visage déformé, "lèvres bleuâtres", - elle représente le peuple terrorisé par le régime
totalitaire, le peuple sans sa propre voix, le peuple muet. La prière de cette femme,
adressée au poète, de décrire "ça" peut être interprétée comme sa propre demande
de rompre le silence forcé, de parler au nom du peuple, de devenir la voix de ce
peuple.

Même si la conversation entre l'inconnue et l'auteur dans "En guise de


préface" n'est pas réelle mais inventée, cela ne prive pas cette scène de son caractère
symbolique: Akhmatova la présente comme le moment où elle obtient son statut
social et politique de poète.

Nous pouvons constater également que la position d'Akhmatova est propre


à un intellectuel russe: elle réside en une grande compassion pour le peuple, en la
volonté d'être son porte-parole et en l'opposition au pouvoir, jugé despotique.

D'un autre côté, Akhmatova estime que le poète doit devenir le chroniqueur
de son époque. Dans son cas à elle, cette tâche s'accompagne du devoir de dévoiler
les crimes du régime, de présenter l'image véridique du pays au moment historique
donné. Un épisode décrit dans F"En guise de préface" contient déjà une petite
fresque de l'époque, il est plein de détails brefs mais expressifs qui rendent
l'atmosphère politique, le portrait commun des femmes dans les queues devant une
prison.

187
"An ironie reversal of the Stalinist sotsial'nyi zakaz (social command), the woman's
query - [...] " But can you describe this?" - challenges the poet to render the nightmarish reality
of the Ezhov terror." (Susan Amert, op. cit., p. 35.)
91

On pourrait dire que dans le Requiem, Akhmatova a été le chroniqueur du


pays devenu une prison. Plus précisément, elle s'est chargée de témoigner de cet
aspect de la vie publique et politique. Pourtant, c'était le sujet strictement interdit
officiellement, comme si cette réalité n'existait pas. Lidia Tchoukovskaïa se
souvient, dans son journal, du phénomène de la "geôle" qu'elle interprète comme
quelque chose qui règne dans le pays mais qui ne veut pas être identifié:
«La geôle qui, matériellement, avait englouti des quartiers entiers
de la ville et, moralement, les pensées de nos nuits et de nos jours, cette
geôle qui éructait son propre mensonge artisanal dans chaque colonne de
journal, par chaque haut-parleur de radio, cette geôle exigeait également
de nous à l'époque que nous n'invoquions point son nom en vain, fût-ce
entre quatre murs, seul à seul [...] Enveloppée de mutisme, la geôle désirait
rester à la fois omnipotente et inexistante, elle n'admettait pas qu'une bouche
prononçât un mot qui la fit surgir de son néant redoutable; elle vous côtoyait,
elle était à portée de la main, mais en même temps c'était comme si elle
n'existait pas; dans les queues, les femmes se taisaient ou chouchoutaient
entre elles, ne recourant qu'à des tournures impersonnelles: "on est venu",
"on les a pris".»188

Par contre, dans le Requiem, "la geôle" est devenue le premier objet de la
description, elle a été identifiée avec ses geôliers, ses prisonniers et les queues
devant les prisons. Autrement dit, Akhmatova a donné, dans le Requiem, le portrait
symbolique du régime en dévoilant son caractère despotique. La rédaction du
Requiem était un acte politique, bien sûr. Cette oeuvre constituait un défi lancé par
Fauteur à l'autorité du pays.

"nocBameHHe" ("Dédicace") qui suit F"En guise de préface" introduit les

188
Lidia Tchoukovskaïa, op. cit., pp. 14-15.
92

thèmes et les images principales du Requiem. Avant tout, ce sont des images de

Prison:

"Ho KpenKH TiopeMHbie 3aTBOpbi, Mais solides sont les verrous des prisons
A ia HHMH "KaropaŒbie Hopbi" Et derrière eux les tanières du bagne
H CMepTejibHaa TOCKa. Et une angoisse de mort.
Aaa Koro-To BeeT Berep CBC>KHH, Pour d'autres hommes souffle un vent frais,
fljia Koro-To He^KHTca 3aKaT - Pour d'autres hommes se prélasse
Mbi ne 3HaeM, MM noBcioay Te >ice, le couchant...
CjibimHM jmuib KjiiOMeH nocTbiabiH Nous ne savons rien, nous sommes partout
CKpe>KeT les mêmes,

/la uiara Ta>Ke.ibie cojmaT."189 Nous n'entendons que le grincement maudit


des clés
190
Et les pas pesants des soldats."

Susan Amert remarque que les vers de la "Dédicace" cités ci-haut contiennent

une allusion à la chanson soviétique "necHa o poaHHe" ("La chanson de la patrie"),

écrite par Vassili Lébédév-Koumatch en 1935 pour le film "Cirque"; cette chanson

est devenue une espèce d'hymne national officieux.191 "Haa crpaHOH BeceHHHft

Berep Beer,// C KaacabiM aneM Bce paaocTHee aaiTb" ("Le vent printanier survole le

pays, // D'un jour à l'autre, la vie devient de plus en plus joyeuse"), déclare la

chanson. Et ensuite: "51 apyrofi TaKOH CTpaHbi He 3Hato, // Tae TaK BOJibHO abiuiHT

nejiOBeK" ("Je ne connais aucun pays // Où l'homme respire si librement"). 192 Cette

189
Akhmatova, vol. L, p. 188.
190
Requiem, p. 155.
191
Susan Amert, op. cit., p. 43.
192
Traduit du russe par M. Edelman.
93
chanson de la propagande stalinienne célèbre le pays soviétique libre et florissant.
Susan Amert écrit notamment:
"...the song was played repeatedly on the radio, and it was printed
in Pravda [...] and in a number of newspapers, journals and collections
[...] An exemplar of the propagandistic genre of the mass song, "necHa
o poaHHe" is mainly spoken in afirstperson plural purpoting to represent the
voice of the Russain people. Written in the same manner [...] as Lebedev-
Kumach's song, the "Dedication" incorporates allusions to that Stalinist
hymn in order to undermine its claim to speak for the people as a whole [...]
The dirgelike "Dedication" gives the lie to Lebedev-Kumach's song,
contradicting point by point the picture of Russain life drawn in it. Lebedev-
Kumach rhapsodizes about the freedom enjoyed by all [...] Akhmatova, by
contrast, portrays the Russain people in a state of captivity..."193

Ainsi, dans la "Dédicace", Akhmatova commence sa polémique avec le


pouvoir en opposant sa vision du pays à l'image officielle diffusée par la
propagande. En même temps, la voix du poète s'identifie avec celle des plusieurs
femmes ("Nous ne savons rien, nous sommes partout les mêmes, // Nous
n'entendons que le grincement maudit des clés // Et les pas pesants des soldats"), ce
qui unit le "je" de l'auteur et le "nous" des femmes. Cet effet permet à Akhmatova
de prétendre qu'elle parle pour son peuple.

Dans les dernières lignes de la "Dédicace", Akhmatova dédie son poème aux
femmes qui faisait la queue devant la prison avec elle. C'est de cette façon-là qu'elle
commence le thème de l'évocation personnelle des victimes du régime, l'un des
principaux thèmes du Requiem: le titre l'indique également. Cette évocation fait
aussi partie de la polémique d'Akhmatova avec l'autorité, puisque la "geôle"
"cache" l'existence de ses victimes.

193
Susan Amert, op. cit., pp. 43-44.
94

Dans 1'"Introduction", les images de prison se développent; le pays est


présenté comme un gros Goulag dont tout le peuple est prisonnier.
"3TO ôbijio, Koraa yjibiôajica "C'était le temps où ne souriait
TojibKO MepTBbitt, cnoKOHCTBHK) pan. Que le mort content d'être en paix.
H HeiryacHbiM npHBecKOM ôojrrajica Comme une breloque inutile, Leningrad
Bo3Jie TiopeM CBOHX JleHHHrpaa. Pendait aux murs de ses prisons,
H Koraa, oôe3y-MeB OT MyKH, Au temps où, fous de souffrances,
ILLIH y>Ke ocyacaeHHbix nojiKH Partaient des régiments de condamnés.
H KopoTKyio necHK) pa3jryKH Les locomotives leur sifflaient
HapoB03Hbie nejin ryaKH, Le chant bref des adieux.
3Be3flbi CMepTH CToajiH Haa HaMH Les étoiles de la mort sefigeaientau
ciel,
M 6e3BHHHaa KopHHJiacb Pycb La Russie innocente se tordait
noa KpoBaBbiMH canoraMH Sous les bottes sanglantes,
H noa uiHHaMH nepHbix Mapycb."194 Sous les pneus des "paniers à salade"."193

Notons qu'au début, Akhmatova parle de la ville de Leningrad dominée par


les prisons . Ensuite, les frontières s'écartent jusqu'à l'image de toute la Russie
torturée.1% Symboliquement, toute la population se divise en deux: les geôliers ("les
bottes sanglantes") et les victimes ("la Russie innocente", "des régiments de
condamnés"). Alors, on voit que la dichotomie du Requiem est basée sur
l'opposition entre les oppresseurs et les opprimés.

La "Dédicace" et F'Tntroduction" constituent une sorte de prologue du


Requiem. La partie centrale de l'oeuvre se compose des dix poèmes lyriques qui

194
Akhmatova, vol. I, p. 189.
195
Requiem, p. 156.
I9h
La même image de Leningrad vue comme un des postes du Goulag se trouve dans le
poème d'Akhmatova "HeMHoro reorpa4>mi" ("Un peu de la géographie") (1937) dédié à Ossip
Mandelstam.
95
présentent l'histoire d'une mère dont le fils a été arrêté. Dans cette partie du
Requiem, la voix de Fauteur résonne comme celle d'une femme singulière qui
raconte son expérience personnelle tragique; le caractère autobiographique des
poèmes est évident. On peut dire que le monologue de l'héroïne représente le portrait
psychologique d'une femme qui passe graduellement par les différents stades de la
souffrance; c'est la chronique d'une souffrance individuelle.

Bien que les dix poèmes centraux du Requiem aient un caractère lyrique, ils
ne sont pas privés des associations politiques. Notamment, c'est le cas des deux
dernières lignes du premier poème qui décrivent la scène de l'arrestation. L'héroïne
s'exclame:

"Byay a, KaK crpeaeiiKHe JKCHKH. "Je hurlerai comme les femmes des stréltzy197
noa KpeMjieBCKHMH ôaiimaMH BbiTb."198 Sous les tours du Kremlin."199

Ainsi, Akhmatova fait un parallèle historique entre les représailles


staliniennes et les événements du XVÏÏe siècle en se comparant avec les femmes des
stréltzy dont les maris et les fils ont été exécutés par Pierre le Grand. L'image des
"tours du Kremlin" sous lesquels "hurlent" les femmes russes souligne le caractère
permanent de l'opposition entre le pouvoir tyrannique et le peuple en Russie.

Il faut remarquer que, dans le poème "CraHCbi" ("Les stances") (1940),


Akhmatova a développé et précisé cette image symbolique du Kremlin en dressant

197
Stréltzy: le corps des tirailleurs dans l'armée moscovite, dont les chefs ont été
décapités sur l'ordre de Pierre le Grand à la suite d'une révolte en 1698.
198
Akhmatova, vol. I, p. 189.
199
Requiem, p. 156.
96
une pareille perspective historique:
"[...] B Kpevuie He Haao HCHTB, "[...] You had better not live in the Kremlin, the
npeoôpaaceHeu npaB. Preobrazhensky Guard was right:
3aecb apeBHeR apocTH The germs of the ancient frenzy
Eiue KHuiaT MHKpoôbi: Are still swarming here:
Bopnca aHKHir erpax, Boris Godounov's wild fear,
H Bcex HBaHOB 3jio6bi, And all the Ivan's evil spite,
H Ca\t03BaHua cnecb - And the Pretender's arrogance -
200 2
B3a\ieH HapoaHbix npaB." Instead of the people's rights."^201
'

Dans les "Stances", le Kremlin est représenté comme un rempart de la


tyrannie. De plus, Akhmatova crée le portrait tacite de Staline à travers des
caractéristiques de ses prédécesseurs dans le Kremlin.202 On en trouve, dans le
journal de Lidia Tchoukovskaïa, la preuve incontestable. Le 1 juin 1956,
Tchoukovskaïa note la conversation suivante avec Akhmatova:

"Sloutski et Vinogradov veulent publier des poèmes d'Anna


Andreevna dans une anthologie, à l'occasion du quarantième anniversaire
de la révolution [...] Anna Andreevna aimerait beaucoup donner "Les
stances" [...] Les deux derniers vers renferment un portrait éloquent de Staline
[...]
-Vous pensez que tout le monde devinera9 demande Anna
Andreevna.
- Je crois bien que tout le monde devinera.
- Alors, ne donnons pas ce poème, décide-t-elle. Seul Krouchtchev

200
Akhmatova, vol. I, p. 333.
201 The Complete Poems ofAnna Akhmatova..., p. 669.
202
Voir l'analyse des "Stances" dans, Sonia I. Ketchian, "Akhmatova's Civic Poem
"Stansy" and its Pushkinian Antecedent", Slavic and East European Journal, vol. 37, N 2
(1993), pp. 194-210.
97
a le droit de dire du mal de Staline."203

Mais revenons au Requiem. Le dixième poème, contenant la scène


symbolique de crucifixion, est le point culminant de la partie centrale du cycle. Le
malheur de la mère se traduit à travers des images éternelles et monumentales de la
Bible. En même temps, la scène de crucifixion termine la partie lyrique du cycle,
concentrée sur l'histoire tragique d'une femme singulière, et prépare
émotionnellement le transfert à l'"Épilogue" dans lequel Fauteur parle encore de la
catastrophe mais à l'échelle nationale.

L'"Épilogue" consiste en deux parties. La première partie, F"Épilogue I",


reprend les motifs principaux de la "Dédicace" et de F'Tntroduction"; on revoit
l'image de la queue de prison. La voix de Fauteur s'entend comme celle du
narrateur; son "je" ne s'identifie plus avec le "nous" collectif des femmes. Mais
l'idée centrale de F"Épilogue I" reste toujours la même: l'expérience vécue par
Fauteur a été partagée avec les milliers de femmes soviétiques.
"[...] H a Moaiocb He o ceoe oaHofi, "[...] Je ne prie pas pour moi seule,
A 060 Bcex, KTO TaM CToaa co MHOKD Je prie pour toutes celles qui était
avec moi
H B jiioTbiH xoaoa, H B HioabCKHH 3HOH Dans le froid atroce, dans le juillet
torride,
204
rioa KpacHoio, ocaenmeio CTeHoio." Sous le mur rouge devenu aveugle."2

Ainsi, f'Épilogue I" redit, avec certaines modifications, l'idée principale de

203
Lidia Tchoukovskaïa, op. cit., p. 286.
204
Akhmatova, vol. I, p. 194.
205
Requiem, p. 165.
98

l'épigraphe: "J'étais alors avec mon peuple, // Là où mon peuple malheureusement


"20b
était

La deuxième partie de F"Épilogue" (F"Épilogue II") est consacrée au thème


de l'évocation des morts, au thème d'un requiem proprement dit. Ce texte est si
concentré et important du point de vue de notre problématique qu'il nous faut le citer
au complet:

"OnaTb noMHHa,ibHbiH npn6aH3Haca nac. "Le jour des morts approche encore,
51 BH>KV, a cabiuiy, a HyBCTByio Bac: Je vous vois, je vous entends, je vous
sens!
H TV, HTO eaBa ao OKHa aoBenn, Et celle qu'à grand peine on traîna à la
fenêtre,
H Ty, HTO poaHMOH He TonneT 3eMau, Et celle qui ne foule plus le sol natal,
H Ty, HTO KpacHBOft TpaxHVB roaoBoft, Et celle qui, secouant sa belle tête,

CKa3ajia: "Cioaa npHxo>icy, KaK aoMofi!" Disait: "Je viens ici comme chez
moi."
XoTeaocb 6bi Bcex noHMeHHo Ha3BaTb, J'aurais voulu les appeler par leur nom,
Jla OTHaaH cnucoK, H Herae ymaTb.U] Mais on m'a pris la liste - et où la
demander9 [...]

O Hirx BcnoMHHaio Bceraa H Be3ae, Je pense à elles toujours et partout,


O HHX He 3aôyay H B HOBOH ôeae, Je ne les oublierai pas dans la nouvelle
épreuve.
H ecaH 3axMyT MOH HaMyneHHbiH poT, Et si on bâillonne ma bouche épuisée
Par laquelle crie mon peuple de cent
KOTOpblM KpHHHT CTOMHabOHHblH Hapoa, millions.
Qu'elles aussi pensent à moi
nvCTb TaK 7KQ OHH nOMHHaiOT MeHa À l'anniversaire de ma mort.
B KaHyH Moero norpeôanbHoro aHa. Et si jamais dans ce pays
A ecaH Koraa-HHÔyab B 3TOH CTpaHe On voulait me dresser un monument.
Bo3aBnrHyrb 3aayMaioT naM«THHK MHe, J'accepterai volontiers cet hommage.
Coraacbe Ha 3TO aaio TOpacecTBO,
206
Ibid, p. 154.
99
Ho TOJibKo c ycaoBbeM - He craBHTb ero Mais il faut qu'il ne soit érigé
HH OKoao Mopa. rae a poanaacb: Ni auprès de la mer. où je suis née:
nocaeaHaa c MopeM pa3opBana CB23b, Les derniers liens avec elle sont coupés.
HH B uapcKOM caay y 3aBeTHoro nHa. Ni dans le parc des Tsars près de l'arbre
sacré
Tae TeHb ôe3yTeuiHaa HIUCT MeHa, Où me cherche l'ombre inconsolée,
A 3aecb, rae CToaaa a TpHCTa nacoB Mais là où, debout, j'ai passé trois cents
heures
H rae aaa vieHa He OTKpbijiH 3acoB. Sans que jamais on m'ouvrît le verrou.
3aTeM, HTO M B CMepTH 6aa>KeHHOH ôoiocb Oui, même dans la mort
bienheureuse,j'ai peur
3a6biTb rpoMbrxaHHe nepHbix Mapycb, D'oublier le roulement des noirs
fourgons,
3a6biTb, KaK nocabiaaa xnonaaa aBepb Le claquement de la porte détestée
M Bbiaa CTapyxa, KaK paHeHbiii 3Bepb. Et la vieille hurlant comme une bête
blessée.
H nycTb c HenoaBHtfŒbix H 6poH30Bbix BeK, Que de mes lourdes paupières de
bronze
KaK cae3bi, crpyHTca noaTaaBUMH CHer. La neige en fondant coule comme des
larmes,
H roayôb TiopeMHbiH nycTb ryjiHT Baaaw, Que le pigeon de la prison roucoule
au loin,
207
H THXO wayr no HeBe KopaôaH." Que les vaisseaux sur la Neva passent en
silence.'208

Avant tout, il faut remarquer que Fauteur, dans .'"Épilogue II", se voit en
qualité du poète qui parle au nom de sa nation et qui, en même temps, s'adresse à
elle. C'est un poète qui est conscient de la puissance de ses paroles et qui s'oppose
au pouvoir.

Le coeur de la polémique, dans la partie finale du Requiem, est le thème de

207
Akhmatova, vol. I, pp. 194-195.
208
Requiem, pp. 165-166.
100
l'évocation des victimes du régime. Contrairement à la doctrine totalitaire, qui
considère le peuple être une masse impersonnelle, dans le Requiem, le peuple se
compose d'individus. L'"Épilogue II" débute par les portraits individuels des
femmes que Fauteur évoque. Akhmatova insiste: "J'aurais voulu les appeler par leur
nom, // Mais on m'a pris la liste - et où la demander?"

Le thème de la mémoire devient majeur, la mémoire se transforme en un


principe moral indispensable à la société ("Oui, même dans la mort bienheureuse.
j'ai peur // D'oublier le roulement des noirs fourgons...") Comme l'indique Roberta
Reeder, "memory becomes a moral imperative, for the indifference of her
[Akhmatova's] own generation to the sufferings of the people [...] is a sin."209 Dans
ce point-ci, Akhmatova s'oppose aussi aux dirigeants du pays qui préféraient
toujours passer sous silence les réalités de la terreur. Lidia Tchoukovskaïa note dans
son journal en 1967:
"Même aujourd'hui, trente ans après l'ère d'Éjov, à l'heure où
j'écris ces lignes, le pouvoir ne tolère aucune allusion à l'année 1937.
Il a peur de la mémoire. Ceci c'est aujourd'hui; mais qu'en était-il alors0
Les crimes étaient encore frais; le sang, dans les bureaux des juges
d'instruction et dans les caves de la Grande Maison, n'était pas encore sec;
le sang exigeait que l'on parle, la geôle exigeait que l'on se taise."210

En proclamant le principe de la mémoire sociale, Akhmatova s'appuie sur la


volonté du peuple de rompre le silence forcé. Encore une fois, elle déclare qu'elle
témoigne des crimes du régime au nom de sa nation opprimée: "Et si l'on bâillonne
ma bouche épuisée // Par laquelle crie mon peuple de cent millions...". On dirait que

209
Roberta Reeder, op. cit., p. 220.
210
Lidia Tchoukovskaïa, op. cit., p. 171.
101
ces quelques mots font l'apogée, sur le plan idéologique et émotionnel, du Requiem.
Pourtant, il y a deux choses à remarquer à propos de cette phrase.

Susan Amert y trouve une allusion directe au poème de Vladimir Mayakovski


"150 000 000":
"Akhmatova's claim that she speaks for the entire Russain nation
is couched in an allusion to [...] Vladimir Mayakovsky, and specifically
to his first mass poema 150, 000, 000 (1919-1920). The title's millions -
Russia's population in 1919 - represent not only the collective hero of the
work but also its collective author, according to Mayakovsky initial ligne:
"150 000 000 Macrepa 3TOH no3Mbi H Ma" / "150. 000, 000 is the name of the
master ot this poema". The "Epilogue" specifically refers to Mayakovsky's
fourth ligne, which constitutes a variation on the theme of collective
authorship: "150 000 000 roBopaT ryôaMH MOHMH'V "150, 000,000 speak
through my lips."211

Rappelons que Mayakovski, après sa mort en 1930, a été proclamé par Staline
"le meilleur et le plus talentueux poète de notre époque soviétique."212 Mayakovski
a exprimé dans sa poésie l'idée de la fusion complète du parti et du peuple. En
contestant cette idée, Akhmatova, en 1940, dans le Requiem, revendique son propre
droit de parler au nom des millions et d'être le porte-parole de sa nation.

Le deuxième commentaire à faire est le suivant. À travers ces mots: "Et si


l'on bâillonne ma bouche épuisée // Par laquelle crie mon peuple de cent millions...",
Akhmatova crée l'image symbolique du poète réduit au silence par le régime
politique en place. On trouve des versions de cette image dans la poésie

211
Susan Amert, op. cit., p. 54.
212
Litératournaïa gazéta (Journal littéraire), 9 décembre 1935.
102
d'Akhmatova des différentes années. Notamment, dans le Poème sans héros,
Fauteur évoque ses vers ("La septième élégie") non écrits pour les raisons politiques.

"H co MHOK) Moa "CeabMaa", "Ma "Septième" est auprès de moi


noayMepTBaa a HeMaa. En train d'agoniser, muette.
POT ee CBeaeH H OTKPWT, La bouche béante est crispée
CaoBHO poT TpaninecKOH MacKH, Comme celle d'un masque grec.
Ho OH HepHoii 3aMa3aH KpacKoîi Mais d'encre noire maculée
H cyxoio 3eMaeH HaôiiT."213 Et bourrée de terre sèche."214

Dans ce "portrait" personnifié de l'élégie, on reconnaît les mêmes traits: la


bouche criant mais crispée et bâillonnée, le masque tragique du mutisme. Cependant,
dans le Requiem, cette image est plus élevée. Étant donné que le poète tente de
"crier" au nom du "peuple de cent millions", l'image de sa bouche "bâillonnée"
signifie un mutisme forcé de toute la nation. Alors, encore une fois, l'affinité entre
le poète et le peuple est soulignée dans cette image poétique, ainsi que leur
opposition commune au pouvoir despotique.

L'autre image qu'Akhmatova introduit dans F"Épilogue II", celle du


"monument", est également très significative. Sur le premier plan, on reconnaît tout
de suite la référence au "Monument" de Pouchkine, au poème célèbre associé à tout
un ensemble d'idées concernant les relations entre le poète et la nation. La principale
idée, c'est l'image de la gloire immortelle du poète reconnu par son peuple.

C'est avec une majesté impériale qu'Akhmatova accepte l'idée de son propre

213
Akhmatova, vol. I, p. 300.
214
Anna Akhmatova, Le Poème sans Héros, traduit par Éliane Moch-Bickert, Paris,
Librairie des Cinq Continents, 1977, pp. 62-63.
103
monument; à son avis, elle le mérite en tant que poète national: "Et si jamais dans
ce pays // On voulait me dresser un monument, // J'accepterais volontiers cet
hommage..." Mais les lignes qui suivent laissent comprendre que le monument
d'Akhmatova est différent de celui de Pouchkine. Avant tout, il ne s'agit pas du
monument symbolique215; au contraire, dans le Requiem, le monument est en
bronze: "Que de mes lourdes paupières de bronze // La neige en fondant coule
comme les larmes...". C'est un vrai monument qui doit, en outre, être érigé dans un
endroit précis: devant la prison. Ainsi, le symbole traditionnel du monument est
renversé, il prend un tout autre sens. Akhmatova désire que son monument soit un
témoignage éternel de la part du poète et du peuple contre les crimes du pouvoir
soviétique. Dans le Requiem, le monument exprime l'idée du lien entre le poète et
son peuple, mais de façon encore plus profonde que chez Pouchkine. Dans le cas
d'Akhmatova cette idée, abstraite et poétique, prend la forme de la réalité cruelle et
tragique, ce qu'Akhmatova souligne par l'image du monument érigé dans la cour de
la prison.

D'autre part, le symbole du monument soutient une autre idée - celle de la


nécessité de la mémoire sociale, l'idée majeure, non seulement de l'"Épilogue", mais
de tout le Requiem. On pourrait dire que le poème en entier est un monument
historique verbal de l'époque de Staline, conçu à la fois comme un témoignage des
événements tragiques, comme une partie de la mémoire sociale et aussi comme un
excitateur de cette mémoire.

215
Comparez avec "Le monument" de Pouchkine: "Mon monument n'est pas l'ouvrage
des humains..." (Alexandre Pouchkine, Oeuvres poétiques, t. 2, Lausanne, L'Age d'Homme,
1981, p. 351).
104
L'analyse du Requiem démontre que la problématique "le pouvoir - le peuple
- le poète" constitue le coeur de la structure idéologique du poème. Il est à constater
que la position d'Akhmatova à ce propos s'appuie sur le cercle des idées proclamées
par Pouchkine. Autrement dit, sa position est celle d'une intellectuelle russe formée
par la grande histoire littéraire et intellectuelle de son pays.

De sa position de poète en disgrâce, déclaré étranger et même


idéologiquement nocif pour le peuple soviétique, Akhmatova a prouvé la possibilité
du contraire. Consciente de sa responsabilité sociale, elle a revendiqué, dans le
Requiem, son droit de parler au nom de sa nation. Elle a partagé la conviction de
Pouchkine, selon laquelle le poète était un leader moral de la société. Dans le
Requiem, elle a ouvertement accusé le pouvoir du despotisme à l'égard du peuple:
elle a démontré que la terreur était l'essence même du régime politique en place.
Tout en s'opposant au pouvoir, elle a insisté sur l'affinité entre les intellectuels et
le peuple qui ont tous été les victimes du régime.216

Le Requiem vu par ses lecteurs

Il est intéressant de noter que des contemporains d'Akhmatova, eux aussi, ont
traité le Requiem à partir des idées et des valeurs traditionnelles pour les intellectuels
russes. Ils ont apprécié le plus le fait que l'auteur ait su exprimer la voix et
l'expérience du peuple. Akhmatova note, le 13 décembre 1962: "J'ai laissé lire le

216
Comparez avec le jugement d'Akhmatova noté par Lidia Tchoukovskaïa en 1964: "...
notre intelligentsia n'a pas moins subi de souffrance que notre peuple [...] leur séparation est
fausse et sans valeur. Surtout après F'Téjovchtchina" et la guerre." (Lidia Tchoukovskaïa,
Zapiski ob Anne Akhmatovoï (Mémoires d'Anna Akhmatova), t.3, 1963-1966, Moscou, Soglasié,
1997, pp. 187-188). Traduit du russe par M. Edelman.
105
RfequiemJ. La réaction de presque tout le monde est identique. Je n'ai jamais
entendu de telle critique à propos de mes vers. ("Populaires" ["HapoaHbie"]). Ce
qu'en disent des gens les plus divers"217 II est évident, d'ailleurs, qu'Akhmatova est
restée flattée par cette évaluation.

Rappelons que, pour la première fois, le Requiem a été légalement publié en


URSS en 1987. Alors, c'est seulement depuis ce moment-là que des critiques
soviétiques ont pu se prononcer ouvertement au sujet de cette oeuvre. Il faut
constater que des intellectuels, de nos jours, jugent le Requiem selon les mêmes
critères que ceux de la génération d'Akhmatova: ils signalent le fait que l'auteur est
le porte-parole du peuple. On lit notamment chez Anatoliï Naiman: "The hero of this
poetry is the people. Not a larger or smaller plurality of the individuals called "the
people" for political, nationalist, or other ideological reasons, but the whole
people..."218 A. Pavlovskiy rend l'hommage à Akhmatova pour les mêmes raisons:
"Le Requiem d'Akhmatova [...] a exprimé son époque et l'âme souffrante du peuple
[...] Le cri étranglé du peuple de cent millions a été entendu - c'est un grand mérite
d'Akhmatova."219

On voit ainsi que la position d'Akhmatova, en tant que grande héritière des
idées civiques de Pouchkine, a été fortement appréciée par des intellectuels de sa

217
Cité dans, V.Vilénkine, Vsto pervom zérkalé (Dans le cent et unième miroir),
Moscou, Sovetskiï pisateF, 1991, p. 318. Traduit du russe par M.Edelman.
218
Anatolii Naiman, Remembering Anna Akhmatova, New York, Henry Holt, 1991, p.
127. Traduit du russe.
219
A. Pavlovskiy Anna Akhmatova. Jizn ' i tvortchestvo (Anna Akhmatova. La vie et
l'oeuvre), Moscou, Prosvéchtchénié, 1991, p. 124. Traduit du russe par M.Edelman.
106

génération et même de nos jours. Ces idées jouent actuellement un rôle très
considérable dans la vie intellectuelle russe. Les relations entre trois acteurs majeurs
de l'histoire: le peuple, le pouvoir et l'intelligentsia, demeurent l'objet des réflexions
et des observations des intellectuels russes. Depuis toujours, ceux-ci aspirent à
devenir les porte-parole de leur peuple, à parler de la part du peuple tout en se
disputant entre eux ce droit privilégié.
Conclusion

Nous avons essayé de considérer à la fois le personnage et l'oeuvre d'Anna


Akhmatova, un grand poète du XXe siècle, dans l'optique de l'histoire intellectuelle
russe. Il nous a semblé intéressant de préciser sa place dans la tradition et de montrer
qu'elle constitue un trait d'union entre l'avant et l'après de la période soviétique.
Autrement dit, nous avons tenté d'examiner sa manière d'interpréter un certain
nombre d'idées qui sont inhérentes, organiques même, à la tradition intellectuelle
russe des derniers siècles.

Guidée par les principes moraux et la conviction de haute mission de la


littérature dans la vie sociale et politique, formulés par les intellectuels russes des
générations précédentes, Akhmatova a préservé et développé ses idées dans le
contexte de la réalité historique de l'époque soviétique. Sa position s'est formée
progressivement, sous l'effet des événements politiques tragiques de son temps.

Poète de l'amour durant la première période de sa vie, éloignée des problèmes


politiques et sociaux, Akhmatova a été bouleversée par le déclenchement de la
première guerre mondiale. Elle a perçu la guerre comme une grande tragédie
humaine qui a éveillé son âme aux responsabilités civiques. Pacifiste convaincue,
dans certains de ses poèmes, elle a su décrire la souffrance et le malheur collectifs
du peuple. Cette métamorphose interne s'est accompagnée par la conviction que son
108
talent poétique la chargeait d'une mission auprès de la société russe. À cet égard,
Akhmatova partageait entièrement l'opinion de Pouchkine et d'autres intellectuels
russes sur le statut et le rôle du poète dans la société. Selon Pouchkine, le poète, doté
d'aptitudes de prophète, est le leader moral de son pays. Pendant la première guerre
mondiale, dans la poésie d'Akhmatova, les intonations prophétiques se traduisaient
par des prévisions des événements plus dramatiques encore que ceux qui se
déroulaient alors.

Après la révolution, au cours de la guerre civile, des images eschatologiques


se sont multipliées dans ses poèmes. Elle se sentait témoin d'une des catastrophes
sociales les plus sombres de l'histoire de son pays. La révolution n'a pas signifié,
pour Akhmatova, le début d'une ère nouvelle. Jugeant toujours les événements du
point de vue humaniste, elle a traité la répression déclenchée par les bolcheviques
comme une violence et une terreur contre la nation. Toutefois, elle a repoussé l'idée
de l'émigration, désirant partager le sort du peuple de son pays natal. De plus en
plus, elle se voyait le poète national qui ne devait pas séparer son destin de celui du
peuple. Dans ses poèmes civiques, Akhmatova a alors commencé à parler au nom
de sa génération.

Demeurée en Russie soviétique, Akhmatova a dû prendre position par


rapport à la politique du parti communiste dans le domaine littéraire. S'estimant
héritière de la grande tradition, Akhmatova partageait l'opinion de Pouchkine sur la
position indépendante du poète dans la société ( voir notamment les poèmes de
Pouchkine "Le prophète", "Le poète", "Le poète et la foule", "Au poète").
Convaincue que le poète devait exprimer la conscience morale de son peuple et que
sa parole représentait une force puissante, Akhmatova a opté pour l'opposition au
109
pouvoir, passive mais ferme. Tandis que le parti contraignait les intellectuels à
manifester leur loyauté, Akhmatova n'a jamais embrassé le conformisme, malgré le
danger évident qu'elle courait pour sa vie et sa carrière. Sa position a été interprétée
par l'opinion publique soviétique comme "l'émigration intérieure". La critique
littéraire officielle accusait Akhmatova d'opposition aux valeurs du parti. En 1925,
conformément à la résolution du Comité central du parti, on a cessé de publier ses
poèmes.

Contrainte au silence, Akhmatova a tenté de retrouver les moyens pour


surmonter la rupture imposée d'avec ses lecteurs; elle s'est alors servi de
l'expérience de Pouchkine pour contourner la censure politique. Dans le troisième
chapitre du mémoire, notre analyse des trois essais d'Akhmatova sur Pouchkine a
permis de mettre en évidence les motifs personnels de la chercheuse. Elle y
réfléchissait aussi au sujet de F"écriture cryptographique" ("TaftHonHCb") qui
pouvait permettre au poète soumis à la censure de rétablir le dialogue avec le public.
Dans Fessai " À propos de Pouchkine" elle a exprimé sa vision du conflit entre le
poète et le pouvoir. Traitant le cas de Pouchkine comme le modèle classique de ce
conflit, Akhmatova a considéré la gloire posthume du poète comme une victoire sur
ses adversaires puissants. Akhmatova a dressé une "scène historique" sur laquelle
trois acteurs majeurs agissaient: le poète, le pouvoir et le peuple. Le dernier, selon
Akhmatova, avait été l'unique juge dans la dispute entre le poète et le pouvoir.
L'hommage rendu au poète par le peuple avait signifié, pour elle, la victoire du poète
du point de voie historique. Il est évident que c'est ainsi qu'Akhmatova interprétait
son propre conflit avec les autorités soviétiques, en s'appuyant sur "Le monument"
de Pouchkine, poème qui avait déclaré l'alliance spirituelle entre le poète et le
peuple.
Le rôle du poète dans la société selon la vision d'Akhmatova a reçu
l'expression la plus complète dans le Requiem qui débute par l'épigraphe où
Akhmatova a souligné qu'elle n'avait pas quitté son pays afin de partager avec le
peuple russe son destin tragique.

"En guise de préface", qui explique le contexte historique de la création du


Requiem, concrétise la thèse de l'épigraphe: c'est parmi les victimes du régime, en
faisant la queue devant les prisons que Fauteur retrouve le peuple. Mère
malheureuse, dont le fils a été arrêté, l'auteur s'identifie avec des milliers de
femmes; son expérience personnelle témoigne de l'expérience collective. Cette
"auto-identification" lui donne le statut de porte-parole du peuple opprimé et réduit
au silence. Dans "En guise de préface", la conversation entre l'auteur et une femme
inconnue a le caractère symbolique: c'est à ce moment-là que le poète affirme son
statut politique et social.

Akhmatova se croyait chroniqueur de son époque, son devoir était de


témoigner des crimes du régime. Le rôle classique du poète-prophète est celui de
juge indépendant de l'autorité (on le trouve, notamment, dans la poésie de
Pouchkine) et Akhmatova s'est chargée de cette mission. Comme le remarque David
Wells, "... Akhmatova remained keenly aware of her responsibility as a poet, in the
long tradition of Russain poetry, to speak out on social, moral and political issues.
By the 1930s she felt more than ever that she was one of the few people still able and
willing to chronicle the era through which she was living ,.."220 Contrairement à la
propagande soviétique diffusant l'image de la société socialiste florissante, le

220
David Wells, Anna Akhmatova: her poetry, Oxford, Berg, 1996, p. 64.
Ill

Requiem présente l'image du pays devenu une prison.

Akhmatova a opposé sa vision du peuple, qui se composait, d'après elle, des


individus, à la doctrine totalitaire soviétique considérant le peuple comme une masse
impersonnelle. Pour Akhmatova, le peuple qui consistait en des individus, avait droit
à la dignité et à la mémoire historique. Dans la partie finale du Requiem, elle a
insisté sur l'idée que le droit à la mémoire constituait l'élément majeur de la
conscience de la société. Akhmatova a proclamé l'exercice de la mémoire comme
le droit moral fondamental de la société soviétique.

Il faut souligner l'insistance d'Akhmatova sur la conscience historique du


peuple composé des individus, son art d'utiliser la tragédie personnelle comme
prisme de l'expérience tragique du peuple entier. Dans le Requiem, la voix
d'Akhmatova ne pouvait plus rester personnelle; c'est la mémoire du peuple qui y
emprunte sa voix. En effet, Akhmatova a réalisé le rêve des poètes et des
intellectuels russes, elle a parlé la voix de la nation. La phrase de F"Épilogue II"
du Requiem: "Et si l'on bâillonne ma bouche épuisée // Par laquelle crie mon peuple
de cent millions...", c'est le triomphe du poète sur le silence imposé par le parti.

Malgré son admiration pour Pouchkine, Akhmatova a insisté que son alliance
avec le peuple était différente. L'image du monument, en référence au poème de
Pouchkine de ce nom, qu'elle a introduite dans le texte de F"Épilogue II" souligne
cette différence. Ironiquement, elle accepte qu'un monument soit érigé à son
honneur. C'est un vrai monument en bronze, installé devant la prison, contrairement
au monument imaginaire de Pouchkine qui symbolise son héritage littéraire. Le
monument d'Akhmatova immortalise le sort commun du poète et du peuple face
aux crimes du pouvoir soviétique. Le monument devant la prison symbolise la
112
mémoire historique collective.

Dans le contexte historique du XXe siècle, Akhmatova a développé et


modifié l'idée de Pouchkine à propos de l'affinité entre le poète et la nation. La
réalité soviétique a donné une expression tragique à cette alliance, mais l'a
également approfondie et concrétisée.
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