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Investissement et croissance économique au Maroc : Insuffisance de


l’accumulation et faiblesse de la productivité

Article · June 2018

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Investissement et croissance économique au Maroc :
Insuffisance de l’accumulation et faiblesse de la productivité

M. Mohamed Abouch
Université Mohammed V

abouch_m@yahoo.fr
M. Elhadj Ezzahid
’Université Mohammed V-Agdal
Rabat
ezzahidelhadj@yahoo.fr

Résumé
On a longtemps mis l’accent sur l’accumulation des ressources en
tant que principal facteur de croissance économique. Or, cette
conception présente des limites pour l’explication des différentiels de
croissance entre pays. La littérature empirique valide la thèse selon Mots clés
laquelle c’est la productivité des ressources, mesurée par la
productivité totale des facteurs (le résidu de Solow), qui explique
l’essentiel de la croissance. Ces résultats ont contribué à l’émergence
d’une vision moins mécaniste de la croissance. Celle-ci défend la  Maroc,
thèse selon laquelle la croissance est la résultante de deux éléments :
 Accumulation,
l’assimilation des changements technologiques et organisationnels
d’une part, et le développement des capacités entrepreneuriales des  Investissement,
populations d’autre part.
 Assimilation,
Pour ce qui concerne le Maroc, le rythme de croissance économique
s’avère faible, insuffisant et aléatoire. A ce rythme de croissance  Productivité,
économique, le pays ne pourra pas faire converger le niveau de vie  Croissance
de sa population vers ceux atteints par les pays développés. Cette économique,
situation s’explique aussi bien par l’insuffisance de l’accumulation
des facteurs productifs que par la faiblesse de leur productivité. Ce  Climat
constat a été vérifié aussi bien au niveau macroéconomique qu’au d’investissement
niveau sectoriel. Le pourquoi de cette situation dépend du climat
d’investissement qui demeure, malgré les progrès enregistrés
récemment, peu propice aux activités à fort potentiel de croissance
et à la réalisation d’une efficacité supérieure dans l’utilisation des
ressources.

Repères et Perspectives - Numéro 6 1


1. Introduction1
La croissance économique a toujours été considérée comme objectif final de la politique économique.
Sans croissance économique, il est difficile, en effet, de prétendre améliorer le niveau de vie d’une
population à moyen et à long termes. De ce fait l’étude des sources, des mécanismes et des entraves à la
croissance économique est d’une importance capitale.
Les théories de croissance économique, qui ont foncièrement pour objectif d’expliquer l’évolution de long
terme du revenu par tête dans chaque pays, s’inscrivent grosso modo dans deux perspectives. La première
part de la vision néo-classique d’une manière directe (Solow, 1957) ou s’y rattache d’une manière indirecte
en opérant des changements dans la structure des modèles pour rendre compte des anomalies observées
(Mankiw et al., 1992). La deuxième perspective se détache partiellement des hypothèses néoclassiques
pour adopter des hypothèses ajustées dans le but d’endogéneïser le progrès technique ou le résidu dit de
Solow (Romer, 1986 ; Lucas, 1988 ; McCallum, 1996).
Ces deux perspectives constituent, ensemble, le courant dominant (mainstream) en matière des recherches
sur les sources de croissance économique. Parallèlement se développe un courant qui est d’affiliation
schumpetèrienne (Schumpeter, 1935 ; Nelson and Philips, 1966; Hofer and Polt, 1998). Ce dernier courant
se distingue surtout par l’importance analytique qu’il accorde aux processus technologiques, à l’innovation,
à l’entreprenariat et aux conditions d’apprentissage industriel (Nelson and Pack, 1999).
Par ailleurs, les travaux empiriques ont permis, quant à eux, d’approfondir notre savoir sur les processus
de croissance économique. Deux résultats attirent notre attention. Le premier est celui de Levine et Renelt
(1992) qui ont montré que l’investissement est le seul facteur qui reste lié au taux de croissance
économique quels que soit la spécification, les périodes ou les pays étudiés. Le second résultat est celui
qu’ont obtenu Easterly et Levine (2001). Selon ces deux derniers auteurs, la croissance est loin d’être une
simple affaire d’accumulation (Solow, 1957 ; Easterly and Levine, 2001, p.178). Cet article s’inspire
largement de ces travaux et nous allons désigner la contradiction manifeste qui existe entre ces deux
résultats : le paradoxe de l’accumulation ou le paradoxe Easterly-Levine-Renelt.
Pour ce faire, nous allons examiner le phénomène de croissance économique au Maroc. Nous essayerons
de voir si la faiblesse de la croissance de l’économie marocaine est due à l’insuffisance de l’accumulation
des ressources ou à la faiblesse de leur productivité, i.e. la faiblesse de l’efficacité avec laquelle elles sont
utilisées. Autrement dit, au Maroc l’investissement est-il faible, mal utilisé ou les deux à la fois ?
A cet effet, nous consacrerons la deuxième section au cadre d’analyse qui nous aidera à mieux développer
la réflexion. Dans la troisième section, nous présenterons quelques repères pour appréhender l’expérience
de croissance au Maroc durant la période 1970-2000. La quatrième section permettra de voir dans quelle
mesure l’insuffisance de l’accumulation des ressources explique-t-elle la faiblesse de la croissance. Au
niveau de la cinquième section, nous discuterons du problème de la faiblesse de la productivité au Maroc.
Dans la sixième section nous tenterons de répertorier les facteurs explicatifs de l’insuffisance de
l’accumulation et de la faiblesse de la productivité des ressources au Maroc. La dernière section, quant à
elle, servira à conclure et à formuler des propositions.

2. Accumulation des ressources, assimilation des changements technologiques et


croissance économique
L’analyse économique en général et les théories du développement en particulier ont beaucoup insisté sur
l’investissement ou l’accumulation des ressources comme facteur incontournable pour la réalisation de la
croissance économique. En effet, les premiers modèles de croissance ont mis en relief une relation directe
et automatique entre l’effort d’investissement (I) et le taux de croissance du produit intérieur brut (Y).
Ainsi, le modèle de Harrod-Domar stipule que le taux de croissance g de Y est égal au produit du taux
d’investissement (∆K/Y ou I/Y), que l’on note α, et de l’inverse de l’incremental capital-output ratio
(ICOR) : g = α/ ICOR (Thirlwall, 2001). Cette vision mécaniste du développement et de la croissance

1Une version préliminaire de cette contribution a été présentée lors de la deuxième université de printemps des économies
méditerranéennes et du monde arabe à Fès les 3 et 4 juin 2003.

Repères et Perspectives - Numéro 6 2


s’est avérée erronée aussi bien sur le plan théorique qu’empirique (Adelman, 1999 ; Nelson and Pack,
1999).
L’analyse économique du retard et de la stagnation économiques a fourni, depuis les années 1940 et 1950,
des explications pertinentes à ces phénomènes (Krugman, 1992). Néanmoins, c’est la vision mécaniste qui
a dominé la littérature portant sur les problèmes de croissance et de développement. Ainsi, si
l’introduction d’autres facteurs explicatifs, comme le capital humain, a permis d’améliorer analytiquement
la compréhension des vrais ressorts du processus de croissance économique, les attitudes et les schémas
interprétatifs demeurent fondamentalement mécanistes en supposant qu’une fois ces facteurs en place la
croissance et la prospérité seront aux bouts des doigts. Cette vision, qualifiée d’accumulationniste,
constitue encore le paradigme dominant dans le domaine des études portant sur le développement ou
l’analyse des différentes expériences de croissance économique (Nelson and Pack, 1999).
Les théories accumulationnistes tiennent pour suffisante l’accumulation ou l’acquisition des actifs
matériels et immatériels pour le déclenchement du cercle vertueux de la croissance économique.
L’hypothèse centrale dans ces théories est le fait que pour produire, il suffit d’utiliser les inputs selon les
meilleures pratiques et technologies disponibles sans coût et sans effort (Lall, 1990 et 1994). En fait, ces
théories tiennent pour donnée et accessible la fonction de production la plus efficace dans le monde
(Nelson and Pack, 1999). Toutefois, l’examen approfondi des expériences d’industrialisation2 montre
qu’elle se fait à travers des efforts épuisants d’apprentissage en vue de s’approprier des capacités
technologiques (Nelson and Pack, 1999 ; Lall, 1990 et 1994 ; Wade, 1992 ; Sid Ahmed, 1996 ; Banque
mondiale, 1993).
En effet, il s’avère que le développement et la croissance ne sont pas de simples corollaires de
l’accumulation des capitaux physiques et humains (Nelson and Pack, 1999). Dans le processus de
développement, ce qui est important c’est plutôt l’assimilation des procédures et des capacités innovatrices
en matière de technologies, de l’organisation, du marketing et de la préparation des décisions (Hirshman,
1958 ; Nelson and Pack, 1999 ; Hoff and Stiglitz, 2000). L’accumulation des capitaux sera de peu d’utilité
si l’économie manque de capacités d’absorption et d’assimilation des technologies qui sous-tendent les
processus productifs (Nelson and Pack, 1999).
Vu de cette perspective, l’investissement dans le capital humain et le capital physique est nécessaire mais
risque d’être sans effet en l’absence d’un environnement propice à « l’entreprenariat, à l’innovation et à
l’apprentissage » (Nelson and Pack, 1999, p. 418). Ainsi, la seconde vision qualifiée d’assimilationniste par
R. Nelson et H. Pack (1999) contraste avec la première en supposant que l’existence d’un environnement
adéquat et la mise en place de politiques intelligentes susceptibles de faciliter l’apprentissage, par toutes les
voies possibles, sont plus importantes que la simple accumulation des ressources. Cet environnement et
ces politiques favoriseront l’émergence de compétences technologiques dynamiques et permettront, en
conséquence, d’exploiter les ressources accumulées d’une manière efficace et compétitive.
La seconde vision est fort utile pour l’étude et l’élaboration de politiques de croissance et de
développement. Ainsi, pour atteindre un rythme de croissance économique élevé, il faut à la fois
l’accumulation des capitaux et l’existence d’un environnement incitatif pour l’apprentissage et
l’assimilation des technologies de production les plus efficaces (Sala-i-Martin, 2001).
En concordance avec ces éléments analytiques, les recherches empiriques ont permis de revoir les priorités
en matière des sources d’impulsion de la croissance économique3. En effet, la plupart des travaux
empiriques ont montré que le facteur déterminant de la croissance économique n’est pas l’accumulation
des capitaux physiques (Easterly and Levine, 2001 ; Solow, 2001). Pour mieux explorer ce sujet, les
chercheurs utilisent la technique de la comptabilité de la croissance4. Ils partent du fait que la croissance

2 Techniquement, nous tenons pour équivalents le processus de développement et le processus d’industrialisation. Pour se rendre
compte de cette équivalence, il suffit de remarquer que seule l’industrialisation s’accompagne de la maîtrise des capacités
technologiques et des savoir-faire y afférents et de l’appropriation de l’esprit rationnel.
3 Le lecteur peut consulter avec intérêt le numéro 2 du volume 15 (2001) de The World Bank Economic Review où sont publiés
les travaux du colloque “ What we have learned from a decade of empirical research on growth?”
4 La comptabilité de la croissance (growth accounting) permet de repérer les parts de chacune des deux sources de
croissance économique. Ainsi, le taux de croissance économique g est expliqué par l’accroissement du stock du

Repères et Perspectives - Numéro 6 3


d’une économie a deux sources : la première est l’accroissement du volume des facteurs utilisés (le capital
K et le travail L) ; la seconde est l’amélioration de la productivité avec laquelle ces facteurs sont utilisés.
Cette seconde source est appelée le résidu de Solow ou la productivité totale des facteurs (Solow, 1957 ;
Nadiri, 1970 ; Bouhia, 2001). Depuis la publication du travail pionnier dans ce domaine par de R. Solow
(1957), on admet que cette seconde source explique la part la plus importante de la croissance des pays
industrialisés.
L’utilisation de la technique de la comptabilité de la croissance, rendue possible par la constitution de
séries statistiques longues pour des pays tant développés qu’en voie de développement, a permis
d’examiner les déterminants de la performance des économies dans le but d’élaborer les politiques
adéquates. Nous utiliserons ce cadre pour analyser le profil de la croissance économique au Maroc et
répondre à la question principale que nous avons posée dans l’introduction.

3. Profil de la croissance économique au Maroc : quelques repères


La croissance économique est un préalable à l’amélioration des conditions de vie d’une population donnée.
Au Maroc, le rythme de long terme de cette croissance est plutôt faible et insuffisant. Il a atteint une
moyenne annuelle de 3.9% au cours des 31 années couvrant la période 1970-2000. Faiblesse, insuffisance
et évolution erratique sont les traits qui caractérisent cette croissance.
La faiblesse de la croissance économique est presque une évidence si l’on compare le niveau du PIB par
tête au Maroc avec ce qui prévaut dans d’autres pays qui étaient, dans les années cinquante dans une
situation similaire à celle du Maroc (cas de la Corée du Sud). Le tableau suivant donne le revenu national
réel (RNR) par tête en 1999 et le taux de croissance annuelle moyenne du PIB réel par tête au Maroc et
dans un échantillon de pays sur la période 1990-99.
Tableau n° 1 : RNR par tête et taux de croissance annuelle moyenne du PIB par tête (en %)
RNR par tête en 1999 en dollars des E. U.A
1990-99
(corrigé par les parités de pouvoir d’achat)
Maroc 3320 0.4
Tunisie 5700 2.9
Turquie 6440 2.2
Corée du Sud 15530 4.7
Chili 8410 5.6
Espagne 17850 2.0
Botswana 6540 1.8
Egypte 3460 2.4
Chine 3550 8.2
Source : World bank , (2001), World development indicators CD-ROM
Il convient de noter que ces pays ont pu améliorer beaucoup plus rapidement les standards de vie de leurs
populations au cours de la décennie 1990-99. Le Maroc qui était dans les années 1980 plus riche que la
Chine ne l’est plus aujourd’hui. Actuellement le revenu réel par tête dans ce dernier pays «est environ un
septième plus élevé que celui du Maroc » (Banque mondiale et MIC, 2002, p. 6). La faiblesse de la

capital productif gK, l’accroissement de la quantité utilisée du travail g L et l’amélioration du progrès technique. Les
chercheurs qui ont contribué à élaborer cette comptabilité de la croissance (Solow, Jorgensen, Denison …) ont
désigné la part qui n’est expliquée ni par le capital ni par le travail par l’expression : productivité totale des facteurs
(PTF). C’est son taux croissance gPTF qui, s’ajoutant à gK et gL pondérés respectivement par la productivité
marginale du capital aK et celle du travail aL, donne g de telle sorte que : g = aK gK + aL gL + gPTF. Les travaux
empiriques ont montré que la croissance est loin d’être une simple affaire d’accumulation. Ils ont montré que
l’amélioration de la PTF (gPTF) constitue la source fondamentale de stimulation de cette croissance.

Repères et Perspectives - Numéro 6 4


croissance transparaît à l’évidence, aussi, si l’on compare le taux de croissance économique annuel moyen
au Maroc avec celui réalisé par les pays les plus actifs économiquement sur la période 1975-94.
Tableau n° 2 : Taux de croissance annuelle moyenne durant la période 1975-1994 (en %)
Taux de croissance (en%)
La Chine 8.9
La Corée de Sud 8.5
Taiwan 8.3
Thaïlande 7.8
Singapore 7.6
Hong Kong 7.5
Malaisie 6.9
Indonésie 6.3
Chili 4.6
Maroc 4.0
Source: Pour le Maroc : nos calculs ; pour les autres pays: (Hsin, 1999).
Pire encore, observé sur les trois décennies couvrant la période 1970-2000, le rythme de croissance du PIB
réel par tête au Maroc dénote un ralentissement.
Tableau n ° 3 : Taux de croissance composé du produit intérieur brut par habitant (%)
1970/1980 1980/1990 1990/2000
Secteur des services 4.1 2.0 1.4
Secteur industriel 3.3 1.0 1.8
Secteur agricole -0.9 1.6 -1.8
PIB par habitant (total) 2.7 1.6 0.9
Source : (Banque mondiale, 2000, tableau 1, p. 3)
Ce rythme de croissance économique reste très insuffisant pour améliorer le niveau de vie des populations,
endiguer la pauvreté et offrir de l’emploi à une population jeune, active et de plus en plus nombreuse5.
Cette situation est d’autant plus grave que la croissance économique au Maroc marque une tendance
baissière sur la période 1970-2000. En effet, cette dernière tendance apparaît clairement à travers
l’observation du taux de croissance du PIB lissé par le filtre Hodrick-Prescott (HPTRED01) comme le
montre le graphique n° 1.

5 En 1999, le PNB marocain par habitant a atteint 1250 dollars des E.U.A. En outre, 19% de la population marocaine (l’équivalent
de 5.3 millions de marocains) « vivaient en 1998 en dessous du seuil de pauvreté ». Le taux de chômage, quant à lui, s’était fixé aux
alentours de 23% au cours des derniers mois de 1999 (Banque mondiale, 2000, p. 3)

Repères et Perspectives - Numéro 6 5


Graphique n° 1: Taux de croissance du PIB (GPIB) et sa valeur lissée par le filtre HP (HPTRED01)
15

10

-5

-10
70 75 80 85 90 95 00

GPIB HPTREND01

Faible et insuffisante, la croissance économique au Maroc est aussi très fluctuante. Ceci apparaît clairement
à travers l’évolution en dents de scie du taux de croissance du PIB réel comme le montre le graphique ci-
dessus. Par ailleurs, les données du tableau suivant corroborent cette constatation.

Tableau n°4 : Les périodes de croissance de l’économie marocaine


Taux de croissance
Nombre
Périodes Moyenne sur la
d’années Maximum Minimum Ecart-type
période
4 4.2 5.9 2.2 1.62
1970-1973
13 5.2 14.2 -2.8 3.97
1970-1982
31 3.9 14.2 -6.6 4.96
1970-2000
4 8.0 14.2 4.2 4.30
1974-1977
3 3.8 4.6 3.3 0.72
1978-1980
2 3.4 9.6 -2.8 8.75
1981-1982
3 3.4 6.3 -0.6 3.54
1983-1985
10 3.6 10.4 -4.0 4.74
1983-1992
5 4.5 10.4 -2.5 5.09
1986-1990
5 1.1 10.4 -6.6 7.22
1991-1995
8 2.4 12.2 -6.6 6.62
1993-2000
5 3.3 12.2 -2.2 6.07
1996-2000
Source: Calculs des auteurs.
Le tableau précédent montre que le taux de croissance économique a atteint un record de 8.0% durant la
période 1974-1977 et s’était stabilisé aux alentours de 3.5% durant les trois périodes suivantes: 1978-80,
1981-82 et 1983-85. Cette évolution s’était accompagnée d’une fréquence accrue à enregistrer des taux de
croissance annuels moyens négatifs. Ainsi, si durant les années 1970 aucun taux négatif n’a été
enregistré, les années 1980 ont connu ce type de taux trois fois (parmi huit enregistrés durant la période
1970-2000). Les cinq autres cas ont eu lieu durant la décennie 1990. Ces performances très irrégulières
expliquent la variabilité du taux de croissance annuel, mesurée par l’écart type, de tendance haussière
(tableau n° 4, colonne 6). Nous devons signaler que durant la période1986-1990, le Maroc a enregistré des
performances économiques prometteuses que d’aucuns ont interprété comme un déplacement de
l’économie marocaine vers un sentier de croissance plus élevée (N’souli et al., 1995, p. 42).

Repères et Perspectives - Numéro 6 6


La faiblesse de la croissance économique au Maroc trouve ses origines dans une multitude de facteurs.
Nous en discuterons successivement deux à savoir : l’insuffisance de l’accumulation des ressources
(l’investissement) et la faiblesse de leur productivité.

4. Insuffisance de l’investissement
L’investissement est un facteur déterminant de la croissance économique quel que soit le cadre théorique
dans lequel on se place. En outre, R. Levine et D. Renelt ont montré, après avoir simulé un très grand
nombre de régressions du taux de croissance, que le taux d’investissement (sa part dans le PIB) est
positivement corrélé avec le taux de croissance économique (Levine and. Renelt 1992). D’après l’analyse
de robustesse effectuée par ces deux auteurs, il ressort que cette relation est la seule robuste entre le taux de
croissance et l’un de ses déterminants présumés. Dans un autre registre et contrairement à ce qui est
largement admis, l’investissement n’a pas pris moins d’importance dans les nouvelles théories dites de
croissance endogène.
Dans ces théories, l’investissement pour l’acquisition des équipements ou l’adoption de nouvelles
technologies constitue le passage obligé pour que les nouveaux éléments qu’elles repèrent affectent le
rythme d’expansion économique6. En outre, des études récentes, utilisant la technique de la comptabilité
de la croissance, ont montré que la croissance des pays asiatiques n’a eu rien de miraculeux et provient
essentiellement des efforts d’investissement qui ont permis d’accumuler des capitaux physiques et humains
colossaux (Krugman, 1994).
L’investissement affecte le rythme de croissance économique à travers deux canaux. Le premier est le
volume de cet investissement qui a, à son tour, deux effets à savoir : l’augmentation des dépenses du côté
de la demande et l’accroissement des capacités productives du côté offre. Le deuxième canal est la qualité
productive des équipements et des biens capitaux acquis par ledit investissement. L’intensité de l’effet de
ce deuxième canal dépend de la composition de l’investissement et de sa teneur en innovations. Il interagit
avec l’accroissement des capacités de production pour déterminer l’impact final de l’investissement sur le
rythme de croissance économique.
L’importance de l’investissement en tant que facteur de croissance économique nous amène à en étudier
l’évolution au Maroc durant la période 1970-2000. A cet égard, on remarque que l’effort d’investissement
au Maroc est passé par plusieurs phases au cours des trente dernières années. Ainsi, le taux
d’investissement a connu une augmentation importante après la hausse des prix des phosphates en 1974
(Khrouz, 1993). Le taux d’investissement est passé de 17.6% en moyenne durant la période 1970-1973 à
27.1% en moyenne durant la période 1974-1977. La période de la première stabilisation a connu une
baisse sensible du taux d’investissement dont la moyenne sur la période 1978-1980 s’était fixée à 24.7%.
Après cette baisse, une augmentation du taux d’investissement au cours de la période 1981-1982 a été
constatée pour atteindre 27.6%. Cette augmentation a entraîné un grave déficit de financement. Le taux de
couverture de l’investissement par l’épargne nationale brute a chuté à son niveau le plus bas de 57%.
Dans les années 1980s, suite à l’adoption du PAS, le taux d’investissement a connu une baisse continuelle
avec, toutefois, un léger relèvement après 1996. Le trend baissier du taux d’investissement a joué, par
conséquent, en faveur d’un taux de couverture élevé qui a atteint durant la période 1997-2000 le niveau de
97.1% (Bisat et al., 1997, p. 7). Le tableau suivant fournit des données pour comparer les performances
marocaines en matière d’investissement avec celles d’autres pays sur deux périodes 1980-90 et 1990-98.

6 « Il est important de noter que les dépenses en capital sont un canal de diffusion de la connaissance incorporée dans les
équipements fournis par le secteur de production des biens capitaux », voir: (Smith, 2000, p. 17). Le progrès technique, exogène
dans le modèle de Solow, devient endogène dans les modèles de croissance endogène et croit en fonction de l’investissement par
travailleur. Ainsi, si A est le progrès technique, K le stock de capital et L la population active alors: A= b(K/L) avec b (en principe
positif) est le coefficient de proportionnalité entre A et K/L

Repères et Perspectives - Numéro 6 7


Tableau n° 5 : Taux de croissance annuel moyen de l’investissement intérieur brut au Maroc et
quelques pays ou groupe de pays (en %)
Maroc Tunisie Corée du Asie du Asie de l’Est et Pays à Malaisie
Sud Sud du Pacifique hauts
revenus
1980-1990 1.2 -1.8 11.9 5.5 9.2 4.0 2.6
1990-1998 0.2 2.9 2.4 6.9 8.3 2.5 9.5
Source, World Bank, (2000), World development indicators, pp. 218-221
Du point de vue de la composition de la FBCF, on constate que les années 1970, surtout dans le cadre du
plan quinquennal 1974-1977, ont connu une importante accumulation de capitaux physiques. Ceci a
permis de doter l’économie en infrastructures et en équipements de base (Bouhia, 2001, pp. 54-55). Les
investissements réalisés durant ces années ont permis, via les travaux publics et la participation directe de
l’Etat dans les secteurs industriel et agricole, de faire passer le coefficient de capital de 1.5 en 1970 à plus
de 2.3 après 1981 (Bouhia, 2001).
L’examen de l’évolution des parts des différentes composantes de la FBCF est important. Ainsi, la part du
poste matériel et outillage a grimpé de 35.7% en 1980 pour atteindre la barre de 50% en 1993. Après cette
date, la part de ce poste a fluctué autour de ce pourcentage. Il est important de signaler, en outre, que la
part des travaux publics dans la FBCF a chuté de 26% en 1980 à 18.3% en 2000 (Ministère de l’Economie
et des Finances, 2001, p. 9).
Une telle évolution est de nature à rendre problématique l’investissement privé, lorsqu’on sait que
l’investissement public est complémentaire à ce dernier7. Ceci est d’autant plus inquiétant que le Maroc
accuse un déficit énorme en matière d’infrastructure de base (Belghazi, 2000, p. 62 ; Reynaud, 2003). Le
tableau suivant donne les moyennes des poids des différents postes de la FBCF durant trois périodes.
Tableau n° 6 : Parts moyennes des différents postes de la FBCF en %
1980-82 1983-1992 1993-2000

Matériel et outillage 36.6 44.3 50.5


Bâtiment 32.5 30.0 27.3
Travaux publics 27.4 21.8 17.5
Aménagements et plantations 1.9 2.3 2.8
Bétail 1.6 1.7 1.6
Total 100 100 100
Source : (Ministère de l’Economie et des Finances, 2001, p. 9)
Principale voie pour l’accumulation des capitaux, l’investissement affecte le trend de la croissance
économique. Toutefois, les performances à long terme d’une économie dépendent aussi et surtout du
rythme d’amélioration de la productivité des ressources utilisées (Banque mondiale, 1999).

5. Faiblesse de la productivité
A ce stade d’analyse, il s’agit de voir de plus prés l’impact qu’exerce la faiblesse de la productivité des
ressources, à côté de leur insuffisance, sur le rythme de convergence de l’économie marocaine vers le
sentier de croissance le plus à même de lui permettre de réaliser le rattrapage, d’améliorer les conditions de
vie des populations et de créer des emplois à la population active jeune et de plus en plus nombreuse.
D’après la Banque mondiale, au Maroc « l’accélération de la croissance en 1973-77 a été extrêmement
coûteuse du fait des besoins en capital élevés découlant de la structure de la croissance. La stratégie

7 Pour une corroboration économétrique de ce résultat pour le cas marocain voir (Goldsbrough et al., 1996, p. 98)

Repères et Perspectives - Numéro 6 8


industrielle poursuivie par le Maroc a eu, en effet, pour conséquence d’orienter l’investissement vers les
industries de substitution à l’importation où le montant d’investissement par dirham de production est en
général plus élevé que dans les industries orientées vers l’exportation. Il en est résulté une baisse de plus de
moitié de la productivité moyenne globale du capital -le montant de production générée par un dirham
d’investissement- et un faible accroissement d’emploi dans ce secteur » (1984, p. XI).
Ainsi, on peut dire que le problème de la dette qui a éclaté en 1982 au Maroc traduit de manière claire une
défaillance du processus d’accumulation-valorisation du capital en particulier (Kadmiri, 1988, p. 15), et une
mauvaise allocation-utilisation des ressources en général et ce dans tous les maillons de l’économie
(Banque mondiale, 1984, p. xi). En effet, au cours des années 1970, le Maroc a réalisé des projets de
grande envergure sélectionnés beaucoup plus en fonction de la disponibilité des ressources qu’en fonction
des critères de rentabilité économique ou financière. Ceci dit, il n’en reste pas moins vrai que, dans une
certaine mesure, les recettes du boom phosphatier de 1974-1975 et les ressources provenant de
l’endettement ont été utilisées pour financer la mise en place d’une infrastructure plus moderne. Cette
politique d’investissement, pas suffisamment optimisé, a débouché sur l’impasse des années 1980. En
effet, l’avènement du PAS a marqué la fin d’une période caractérisée surtout par des performances très
faibles en matière d’allocation des ressources (Banque mondiale, 1984, pp. 16-19)8.
L’insuffisance de la productivité des ressources au Maroc est perceptible si l’on compare les moyennes sur
la période 1975-1994 du taux de croissance, du taux d’épargne et de l’ICOR au Maroc et dans un ensemble
de pays.
Tableau n° 7 : Taux de croissance, d’épargne et l’Icor durant 20 ans (1975-1994)
Taux de croissance (en%) Taux d’épargne (en%) ICOR

La Chine 8.9 34.37 3.8


La Corée de Sud 8.5 31.08 3.7
Taiwan 8.3 31.81 3.8
Thaïlande 7.8 27.32 3.5
Singapore 7.6 41.23 5.5
Hong Kong 7.5 33.3 4.5
Malaisie 6.9 33.33 4.9
Indonésie 6.3 30.06 4.8
Chili 4.6 21.27 4.7
Maroc 4.0 19.1 4.3
Honduras 3.8 15.78 4.1
Japon 3.8 32.18 8.5
Le Mexique 3.4 22.63 6.7
Brésil 3.2 22.28 7.0
Philippines 3.0 21.42 7.2
Uruguay 2.3 16.79 7.4
Argentine 1.8 23.1 12.7
Pérou 1.5 20.96 14.3
Source: Pour le Maroc : nos calculs ; pour les autres pays: (Hsin, 1999)
Ainsi, on constate que le Maroc se trouve au milieu du tableau. Du point de vue de la croissance
économique, six pays de l’échantillon ont réalisé une performance deux fois plus élevée que celle du

8 A vrai dire, il est probable que cette allocation non performante des ressources a persisté même après la mise en place de ces
réformes. Les explications possibles de cette situation sont : 1. la non pertinence des bases théoriques de ces réformes, 2. les
réformes ont été mal implémentées, 3. il y a des forces, i.e. d’autres facteurs, qui empêchent l’affectation satisfaisante des
ressources ou 4. les indicateurs utilisés ne captent pas l’amélioration de la productivité des ressources qui a eu effectivement lieu.

Repères et Perspectives - Numéro 6 9


Maroc. Quant à l’effort d’épargne, seuls deux pays (Uruguay et Honduras), parmi 17, ont réalisé des taux
d’épargne inférieurs à celui atteint par le Maroc. Concernant la productivité des ressources, mesurée ici par
l’ICOR, elle apparaît aussi faible9. L’impact de l’insuffisance des ressources et leur mauvaise allocation sont
directement reflétés par le taux de croissance économique faible.
Cette constatation est corroborée par la comparaison de la productivité marginale du capital (∆Y/∆K) au
Maroc avec celle constatée dans d’autres pays. Ainsi, « une étude comparative récente des fonctions de
production agrégée pour un ensemble de pays estime la productivité marginale du capital au Maroc à
environ 0.35, ce qui est peu élevé en comparaison avec d’autres pays du Maghreb et de la Méditerranée (la
Tunisie, l’Algérie et la Turquie ont des chiffres se situant entre 0.6 et 0.75), mais aussi en comparaison
avec des pays asiatiques émergents (la Malaisie, l’Indonésie, la province chinoise de Taiwan, et la Corée du
Sud ont des chiffres se situant entre 0.47 et 0.57) et des pays méditerranéens de l’Union européenne
(l’Italie et l’Espagne ont des chiffres se situant entre 0.6 et 0.8). Une estimation similaire de la productivité
marginale du capital au Maroc a été obtenue en utilisant les données du secteur manufacturier dérivées de
l’enquête annuelle du Ministère du Commerce et de l’industrie » (Banque mondiale, 2000, p. 8).
La conséquence de cette situation est qu’une « analyse dynamique de l’investissement et de la croissance au
Maroc au cours des 25 dernières années indique qu’à long terme, seul l’investissement privé est
statistiquement associé avec le PIB» (Banque mondiale, 2000, p. 8). En outre, « une observation détaillée
de la causalité temporelle met en évidence que l’élasticité du PIB à l’investissement privé n’est pas très
importante et que le délai d’impact est relativement long, entre 2 et 3 ans» (Banque mondiale, 2000, p. 8).
L’allocation non efficiente des ressources au Maroc, ayant comme corollaire le niveau bas de leur
productivité, peut être analysée à travers l’examen de la contribution de la productivité totale des facteurs
(PTF) à la croissance économique du pays. En effet, la PTF ou la part de la croissance du PIB non
expliquée par les contributions respectives du travail et du capital est plutôt faible et stagnante au Maroc
(Belghazi, 2000, p. 62). Cette conclusion ressort systématiquement des calculs effectués par plusieurs
auteurs. Ainsi, selon les estimations du Centre Marocain de Conjoncture (CMC, 1997), la PTF a contribué
par 2 points de pourcentage aux 5.5 % de croissance économique réalisée durant la période 1969-80.
Durant la période 1981-96, cette contribution s’était limitée à 0.7% aux 3.5% de croissance économique.
Tableau n° 8 : Contributions des différentes sources à la croissance économique au Maroc

Part dans la croissance globale (en points) Contribution à la croissance (en %)

Période 1969-96 1969-80 1981-1996 1969-96 1969-80


Capital 1.0 3.0 1.3 22.9 54.2 38.1
Travail 2.1 0.6 1.4 49.0 10.4 40.7
PTF 1.2 2.0 0.7 28.1 35.5 21.2
Croissance globale
4.3 5.5 3.5 100 100 100

Source : (CMC, 1997, p. 9)

Autrement dit, les calculs du CMC montrent que si la PTF a contribué, en moyenne, pour 35.5% à la
croissance de l’économie marocaine durant la période 1969-80, alors cette contribution s’était réduite à
21.2% durant la période 1981-96. Cette évolution dénote une baisse de l’efficacité avec laquelle les
ressources sont utilisées au Maroc.
A. Bouhia a mené un travail analogue sur la période 1960-98 (Bouhia, 2001). Selon ses calculs, il apparaît
que la PTF n’est pas seulement faible mais qu’elle est parfois négative. Les calculs de cet auteur lui ont
permis de repérer « quatre cycles de croissance économique distincts. Le premier cycle ascendant s’arrête
en 1979, suivi par le deuxième où la PTF a baissé jusqu’en 1984. Le troisième cycle a coïncidé avec la

9 Pour la définition de l’ICOR voir section 2. En outre, il importe de signaler que la méthode que nous avons adoptée pour le
calcul de l’ICOR dans le cas du Maroc le sous-estime beaucoup.

Repères et Perspectives - Numéro 6 10


période de l’ajustement structurel. Durant cette période, la PTF s’est nettement améliorée. Le dernier cycle
en cours a commencé à partir de 1991. Cette période est caractérisée par un ralentissement de la
croissance économique et de la productivité globale des facteurs» (Bouhia, 2001, p. 57). Le tableau suivant
récapitule les principaux résultats obtenus par cet auteur.
Tableau n° 9 : Sources de croissance de l’économie marocaine (en %)
Contribution annuelle moyenne sur la période Contribution annuelle moyenne sur la
période
1960-75 1976-83 1984-90 1991-98 1960-75 1976-83 1984-90 1991-98

Capital 1.7 3.2 1.3 1.3 41.8 77.8 29.6 50.4


Travail 1.7 1.6 1.4 1.3 40.5 39.2 31.7 51.2
PGF 0.7 -0.7 1.8 0.0 17.7 -17.0 38.8 -1.5
Total 4.1 4.1 4.6 2.5 100.00 100.00 100.00 100.00
Source : (Bouhia, 2001)
La faiblesse de la productivité totale des facteurs a été aussi démontrée par A. Bisat et al. (1997, p. 23).
D’après ces auteurs, la PTF est soit négative soit négligeable durant la période 1971-96 et ce quelle que soit
la méthode utilisée pour l’estimer. Ce profil d’évolution de la productivité totale des facteurs se dégage
aussi des calculs effectués par B. Bosworth et al. (1995).
Les résultats de nos calculs10 concordent avec ceux obtenus par d’autres chercheurs. Ainsi, il s’avère que la
productivité totale des facteurs est faible et ne contribue que faiblement à la croissance économique. Pour
cette raison, la croissance au Maroc est de nature extensive (Bisat et al. 1997). Le graphique suivant donne
le profil d’évolution de la PTF et celui du taux de sa croissance annuelle notée GPGF. Il montre que la
part de la PTF dans la croissance économique accuse une tendance baissière ; cette idée est évidente si l’on
observe l’allure de la PTF lissée par le filtre Hodrick-Prescott (HPTREND02).
Graphique n° 2 : Evolution de la PGF et son taux de croissance (GPGF)
18 0.10

17
0.05

16

0.00
15

-0.05
14

13 -0.10
70 75 80 85 90 95 00 75 80 85 90 95 00

PGF HPTREND02 GPGF

A partir de ces éléments, il s’avère que l’économie marocaine souffre en plus de l’insuffisance des
ressources mobilisées de la faiblesse de leur productivité (Banque mondiale, 1999, p. i). Cette situation
préoccupante, de plusieurs points de vue, nécessite d’en discuter les principaux facteurs explicatifs.

6. Facteurs explicatifs de l’insuffisance de l’accumulation et de la faiblesse de la


productivité au Maroc
La croissance économique s’instaure là où les conditions de l’environnement des affaires le permettent.
Une structure d’incitations efficaces, des opportunités abondantes et un dispositif institutionnel de

10 Les données que nous avons utilisées nous ont été fournies par A. Bouhia. Ce dernier les a aussi utilisées dans son
travail sur les sources de croissance de l’économie marocaine (2001). Nous tenons à le remercier vivement.

Repères et Perspectives - Numéro 6 11


coordination fiable constituent les principaux facteurs qui façonnent un environnement propice à la
croissance (Olson, 1996 ; Dornbusch, 1993).
Un environnement économique adverse se traduit par une insuffisante accumulation des ressources et
surtout par l’inefficacité avec laquelle elles sont utilisées. Ce processus conduit, via une dynamique
endogène, à un cercle vicieux et par suite à une trappe de pauvreté (Hirschman, 1964). Ainsi, la faiblesse
de l’efficacité marginale du capital bloque l’accumulation ; le niveau insatisfaisant de celle-ci empêche
l’apparition d’effets bénéfiques dus aux externalités et aux complémentarités existantes entre les différents
projets.
Les indicateurs empiriques disponibles montrent que l’économie marocaine se caractérise simultanément
par une « faiblesse de l’épargne privée, de l’investissement et de la productivité» (Banque mondiale, 1999,
p. i). Ce résultat provient de la faiblesse des incitations pour épargner et investir et de la présence de
facteurs qui empêchent l’utilisation efficace des ressources dans l’économie. Cette situation peut être
expliquée, entre autres, par un ensemble d’éléments.
Le premier est l’absence d’une stratégie industrielle de croissance et de développement qui accroît la
visibilité des opérateurs et leur permet de transformer les avantages statiques en avantages dynamiques
(Stiglitz, 1989 ; Akyüz, 1994 ; Porter, 1990). Cette stratégie permettrait de faciliter l’absorption des chocs
internes et externes à travers l’appropriation des compétences technologiques les plus développées (Lall
1994 ; Nelson and Pack, 1999). En outre, une telle stratégie industrielle améliorerait le profil de l’allocation
des ressources en faveur des projets les plus productifs et les plus structurants.
Le deuxième élément est la qualité encore insatisfaisante du climat des affaires ou d’investissement. En
effet, au Maroc le climat des affaires, entendu comme étant « l’environnement général, présent et anticipé,
qui influence les risques et les retours associés à l’investissement » (Stern, 2002a, p. 12), est hostile (Banque
mondiale et MIC, 2002). En fait, au Maroc les coûts élevés de transaction, l’imprévisibilité de
l’environnement, la réticence de l’administration et l’attentisme des opérateurs privés constituent des
entraves à l’investissement et à l’atteinte d’une productivité élevée (Pindyck, 1993; Guerrato, 1998;
Reynaud, 2003; Stern, 2002b; Banque mondiale et MIC, 2002).
Le troisième facteur qui explique la faiblesse de la croissance, due à l’atonie de l’investissement et à
l’insuffisance de la productivité des ressources, est l’absence d’une infrastructure socio-économique qui
renforce la capacité des individus et des groupes à entreprendre, à produire et à utiliser leurs capacités
pour générer des richesses dans les meilleures conditions (Stern, 2002a). Ainsi, le chômage qui sévit
surtout au sein des jeunes montre à quel point les gens sont privés de l’opportunité de produire et, par là
même, de contribuer à la croissance économique.
Les données empiriques relatives à ces éléments sont abondantes. Ainsi, l’atonie de l’investissement
intérieur brut en général, le niveau insuffisant de la productivité des entreprises industrielles marocaines
(Chevalier et Ünal-Kesenci, 2001; Banque mondiale et MIC, 2002) et la faiblesse de la qualité de
l’utilisation des ressources dans tous les secteurs de l’économie sont largement démontrés. Ainsi, les
données fournies par le ministère de l’agriculture montrent que le rendement des quatre céréales (blé
tendre, blé dur, maïs et orge) est faible et souvent insuffisant pour couvrir les coûts supportés par les
agriculteurs. En effet, le rendement moyen des quatre céréales dépasse rarement 15 quintaux par hectare.
Dans ce sens, N. Stern remarque qu’au sein du secteur agricole marocain « la structure des prix montre ses
limites avec une production du blé tendre très vulnérable aux éléments climatiques et une productivité en
baisse pendant les années 90 », (Stern, 2002b, p. 9).
Les résultats qui se dégagent du projet “Firm Analysis and Competitiveness Survey-FACS » montrent
qu’au Maroc, malgré l’amélioration de l’environnement des affaires, des blocages et des entraves persistent
à plusieurs niveaux (Banque mondiale et MIC, 2002 ; Stern, 2002b). En effet, « il existe des problèmes
dans différents aspects de l’environnement de l’investisseur qui posent des difficultés au démarrage
d’industries et à l’accroissement de la productivité » (Banque mondiale et MIC, 2002, p. 11)

7. Conclusion et propositions
Nous avons essayé dans ce papier de mener une réflexion sur la problématique des déterminants de la
croissance au Maroc. Plus spécifiquement, nous avons mis l’accent sur deux variables essentielles à savoir :
l’insuffisance des ressources et la faiblesse de leur productivité. La principale conclusion, conformément à

Repères et Perspectives - Numéro 6 12


la littérature théorique et aux études empiriques, est qu’une croissance économique satisfaisante n’est pas
une simple affaire d’accumulation. Elle est surtout la conséquence des changements technologiques (Pack
et Westphal, 1986), organisationnels (Hoff et Stiglitz, 2000) et institutionnels (Coase, 1992) qui permettent
d’assimiler les processus productifs industriels et d’améliorer la productivité. Dans ce schéma,
l’investissement, tout en étant nécessaire, reste insuffisant pour réaliser une croissance économique forte
et durable (Nelson and Pack, 1999 ; Schmidt-Hebbel et al. 1996).
Le cas marocain semble confirmer cette thèse. L’insuffisance et la fragilité de la croissance sont la
conséquence, à la fois de la faiblesse de l’accumulation des ressources et de l’insuffisance de leur
productivité (Goldsbourgh, 1996 ; Bouhia, 2001 ; Bisat et al. 1997 ; Banque mondiale, 2000 ; Bosworth et
al. 1995). Cette situation résulte du climat d’investissement peu favorable et des conditions générales de
déroulement des activités créatrices de valeur ajoutée. Ceci dit, il importe de préciser que le concept climat
d’investissement (Stern, 2002a) renvoie surtout aux facteurs et aux éléments qui déterminent la capacité
des individus à « saisir et créer des opportunités visant à accroître la productivité et à réaliser des
investissements productifs » (Stern, 2002b, p. 5). En effet, le recours au concept climat d’investissement
signale le fait que nous privilégions l’augmentation de « la productivité de l’activité économique, plutôt que
le niveau d’investissement per se » (Stern, 2002b, p. 5).
Pour faire face à cette situation inquiétante, le Maroc doit s’atteler à repérer les sources d’inefficience du
processus économique. L’effort doit porter surtout sur l’amélioration du profil d’allocation des ressources
dans l’économie. Cet effort permettra de faire déplacer les ressources des projets faiblement productifs et
n’ayant que de faibles externalités vers les projets rentables, structurants et ayant un rendement social
élevé. Dans ce sens, une structure d’incitations économiques bien conçue aidera à orienter les ressources
d’une manière satisfaisante. Cette structure d’incitations doit s’appuyer sur une stratégie d’encouragement
des entreprises marocaines à s’approprier les capacités technologiques nécessaires à l’amélioration de la
productivité de leurs ressources. Dans cette perspective, l’Etat doit viser, en priorité, l’amélioration de la
qualité de l’allocation des ressources et le renforcement des capacités technologiques des entreprises
marocaines plutôt que l’encouragement d’un secteur ou d’un autre ou même l’accroissement du niveau
d’investissement.
La visibilité économique et la stabilité de la croissance imposent une intervention qualitative et efficace de
l’Etat. Aussi, du fait que le secteur public joue encore un rôle important, est-il possible de s’en servir pour
booster l’évolution des activités économiques et faciliter l’émergence d’un climat d’optimisme
économique ? Dans ce cas, le rôle de l’Etat doit avoir pour but l’amélioration la qualité de l’environnement
tous les agents. En effet, le choix des projets publics doit se faire dans l’objectif d’atteindre une efficacité
marginale du capital supérieure et de générer des externalités positives pour toute l’économie.
Ainsi, si l’amélioration de la performance de l’économie peut être obtenue par des changements dans la
politique macroéconomique en vue d’accroître le niveau d’investissement, à moyen et long termes, la seule
issue restera l’amélioration de la productivité des ressources. Ce dernier élément améliorera durablement la
compétitivité de l’économie et affectera, en retour, positivement l’effort d’investissement.

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