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Entendez-vous

dans les montagnes…


La collection l’Aube poche
est dirigée par Marion Hennebert

© Éditions de l’Aube, 2010


www.editionsdelaube.com
ISBN (papier) : 978-2-8159-0268-7
ISBN (ePub) : 978-2-8159-0429-2
La version ePub de ce texte a été réalisée en partenariat avec le Centre National du Livre.
Maïssa Bey

Entendez-vous
dans les montagnes…

éditions de l’aube
Du même auteur :

Au commencement était la mer, roman, Marsa, 1996 ; l’Aube poche, 2003


Nouvelles d’Algérie, Grasset, 1998 ; grand prix de la Nouvelle de la Société des gens
de lettres ; l’Aube poche, 2011
À contre-silence, Paroles d’Aube, 1999
Cette fille-là, roman, l’Aube, 2001, l’Aube poche, 2005
Entendez-vous dans les montagnes…, récit, l’Aube, 2002 ; l’Aube poche, 2005
Journal intime et politique, Algérie 40 ans après (avec Mohamed Kacimi, Boualem Sansal,
Nourredine Saadi, Leïla Sebbar), l’Aube et Littera 05, 2003 Les Belles Étrangères.
Treize écrivains algériens, l’Aube et Barzakh, 2003
L’ombre d’un homme qui marchait au soleil, préface de Catherine Camus, Chèvrefeuille
étoilée, 2004
Sous le jasmin la nuit, l’Aube, 2004 ; l’Aube poche, 2006
Surtout ne te retourne pas, roman, l’Aube, 2005, prix Cybèle 2005 ; l’Aube poche, 2006
Alger 1951 (avec Benjamin Stora, Malek Alloula ; photos d’Étienne Sved), Le Bec en
l’air, 2005
Sahara, mon amour (photos Ourida Nekkache), l’Aube, 2005
Bleu blanc vert, l’Aube, 2006
Pierre Sang Papier ou Cendre, l’Aube, 2008 ; l’Aube poche, 2009
L’Une et l’autre, l’Aube, 2009
Puisque mon cœur est mort, l’Aube, 2010 ; l’Aube poche, 2011
À celui qui ne pourra jamais lire ces lignes.
À mes fils.

« Ô soldats dont l’Afrique avait hâlé la joue


N’avez-vous donc pas vu que c’était de la boue
Qui vous éclaboussait ? »
Victor Hugo,
À l’obéissance passive, 1853.
La seule photo du père de Maïssa, été 1955.
Entendez-vous
dans les montagnes...

Elle referme derrière elle la porte du compartiment dans l’espoir de ne pas être
dérangée, de faire seule le voyage. Elle ôte son manteau, le plie soigneusement, le
pose près d’elle. Elle s’assoit près de la fenêtre. Elle tire de son sac le livre
commencé la veille, l’ouvre et se met à lire. Le train est presque vide, il n’y pas
d’affluence sur les quais. Pas de places réservées dans ce compartiment. Elle a
vérifié avant d’entrer. Elle se laisse peu à peu absorber par sa lecture, à peine
consciente que le train est toujours en gare.
Elle sursaute au bruit de la porte qui s’ouvre doucement.
Elle lève les yeux.
Un homme vient d’entrer. Il jette à peine un regard sur elle. Il ne la salue pas. Il
referme la porte derrière lui. Il s’assoit sur le siège en face d’elle, près de la fenêtre.
C’est un homme d’une soixantaine d’années, costume de lainage sombre, chemise
grise au col entrouvert, cheveux blancs soigneusement coupés et séparés par une
raie, yeux très clairs, visage aux traits marqués, parcouru d’un réseau de fines
craquelures, gestes encore vifs cependant.

Pourquoi a-t-elle eu cette pensée en le regardant furtivement pendant qu’il


s’installait : il a dû être beau dans sa jeunesse ! Sans doute à cause de la phrase
qu’elle vient de lire. De ce visage qui vient de se superposer à celui du père, décrit
par le narrateur :

« Je l’observais avec ses cheveux gris, ses joues toujours mal rasées, les rides profondes qu’il avait
entre les sourcils et qui couraient des ailes du nez aux coins de la bouche. J’attendais. »

Il ne la regarde pas. Depuis qu’elle est là, dans ce pays, elle a encore du mal à
s’habituer à ne pas exister dans le regard des autres. Un peu comme si elle était
devenue transparente.
C’est comme s’il était seul dans le compartiment.
Elle détourne la tête. Saisit son reflet dans la vitre.
Lui aussi a des rides profondes entre les sourcils et des cernes sous les yeux. Il
semble fatigué. Il va certainement s’endormir dès que le train aura quitté la gare.
Comme elle voudrait pouvoir dormir, ne serait-ce que quelques minutes !
Il n’a qu’un petit cabas de cuir noir qu’il ouvre pour en tirer des journaux avant de
se relever pour le déposer sur la tablette au-dessus de son siège. Puis il se rassoit.

Plus que quelques minutes avant le départ. L’exactitude des horaires, encore un
mystère pour elle ! Départ : 17 heures 48. Arrivée à destination à l’heure indiquée. À
moins d’un contretemps imprévisible. Elle commence à peine à s’habituer à cette
organisation si précise du temps et s’étonne encore des récriminations des Français
pour la moindre minute de retard.
Au moment même où le départ du train est annoncé, une jeune fille ouvre la
porte. Elle jette un regard dans le compartiment, esquisse un vague sourire, s’arrête
sur le seuil un instant puis se décide à entrer. Elle voit là deux personnes, une
femme d’un certain âge qui regarde par la fenêtre et ne s’est même pas retournée, et
un vieux monsieur silencieux qui a à peine levé les yeux. Il lui sera certainement
possible de s’isoler… Avec eux, le voyage sera calme, elle en est sûre. Elle se défait
de son sac à dos et s’installe à côté de l’homme. Immédiatement, elle tire un
walkman de la poche de son blouson, place les écouteurs dans ses oreilles, appuie la
tête dans l’encoignure du siège et ferme les yeux. Elle porte au cou une chaîne à
laquelle sont sus pendues les lettres de son prénom : Marie. C’est une jeune fille
blonde et lisse, jeans et baskets, sûre d’elle, visiblement bien dans sa peau, à l’image
de presque toutes les jeunes filles ici.

La jeune fille non plus n’a pas dit bonjour. Un bref sourire, auquel personne n’a
répondu. C’est souvent comme ça. Il n’y a qu’elle, l’étrangère, pour trouver cela
anormal. Il faudra qu’elle s’y fasse. Rares sont les personnes qui se donnent la peine
de regarder et de saluer des inconnus.

Depuis quelques minutes, le train a quitté la gare. Elle s’en est à peine aperçue. Les
quais ont laissé place à des hangars, et déjà, derrière la fenêtre, dans l’obscurité
naissante défilent des immeubles noyés dans la brume, puis des mai sons presque
toutes semblables, aux fenêtres déjà éclairées, des jardins déserts, des arrière-cours
tristes, encombrées de vélos, de parasols repliés, de chaises abandonnées. Bosquets
émondés, massifs fleuris, alignements de haies soigneusement taillées à l’équerre,
arbustes au feuillage élagué, immobiles sous un ciel métallique. Rigueur
géométrique. Souci de l’ordre. Retirer tout ce qui dépasse. Se débarrasser de tout ce
qui importune. Le soleil est depuis de longues heures relégué derrière les nuages.
Elle ferme les yeux.

C’est peut-être un autre voyage ou d’autres paysages qu’elle a dans la tête.

Sous ses paupières baissées défilent des étendues de terre rocailleuses,


empoussiérées, balayées par des vents que rien n’arrête. Et puis des forêts, des
maquis, des sentiers envahis de ronces. Et de temps à autre, sur les terrains vagues
aux abords des villes et des villages, semblables à des excroissances, des monticules
entourés de pierres blanches ou grises entassées sans soin pour délimiter les tombes
qui remplissent les cimetières sans haies ni clôtures dans les campagnes de son pays.
Avec des éclaboussures rouges. Le rouge, c’est la couleur des géraniums ensauvagés
qui poussent et fleurissent sur les tumulus sans que jamais personne ne puisse
savoir qui les a plantés.
Çà et là, à peine quelques arbres squelettiques et poussiéreux, disséminés au hasard
des caprices d’une nature trop avare de faveurs. Rares sont ceux qui donnent de
l’ombre. Les ciels là-bas sont presque toujours sans nuages.

C’est peut-être la fin d’un long assoupissement. Pourquoi, à cette heure, tandis qu’il regarde le
visage de cette femme silencieuse, penchée sur la vitre et qui semble absente à tout ce qui se passe
autour d’elle,
pourquoi les voix de ces hommes reviennent-elles à ses oreilles, dans une effroyable stridence ?

Elle a les yeux fermés.


Il a eu le temps, dans un bref éclair, de voir ses yeux sans saisir son regard.
Dans ces yeux sombres et dans ce regard qui se dérobe, dans ce visage tourné vers la nuit,
s’esquisse soudain le reflet de nuits lointaines qui se bousculent dans un charivari de cris et de
supplications.
Les mains tendues de ces hommes qui ne croient plus, qui n’espèrent plus en l’homme.

Il reste cependant en lui le goût du soleil. Un flamboiement, comme une insoutenable acuité qui
donne aux hommes, à tous les hommes, un regard sombre. Oui c’est cela. Obsession du soleil qui
bat dans cette veine à ses tempes. Qui obscurcit aujourd’hui les contours de ses souvenirs. Même
sous les yeux fermés. Même dans le néant illusoire du sommeil. Même dans les vains égarements et
les divagations de l’ivresse. Même dans les échos lancinants du silence.
Martèlement.
Un ! Deux ! Au pas !
Les pieds s’enfoncent dans la poussière. Dans la boue parfois. Croûtes de boues qui alourdissent
les pataugas. Maculent le fond des pantalons.
Au pas !
« C’est nous les Africains qui revenons de loin… » Bribes de chants agrippées comme des touffes
d’épineux aux tréfonds de la conscience.
Allons ! Tous ensemble ! Plus fort ! Je ne vous entends pas !
« Nous v’nons des colonies pour défendre le pays… »
Les hommes trébuchent sur la rocaille. Ils s’enfoncent dans les maquis. Crapahutages.
Ratissages. De jour ou de nuit. Du nerf ! Du nerf ! Compagnie… en avant, marche !
« Entendez-vous… dans les campagnes, mu-uu-ugir ces féroces soldats… »
Oui, féroces. Sanguinaires. Leur regard sombre. La haine dans leurs yeux. Même fermés. Même
sanguinolents. Même dans l’ultime instant qui précède la mort.
Par terre, les flaques de sang et d’urine et de merde mêlés aux éclaboussures de l’eau savonneuse
qu’ils ne peuvent plus avaler. L’entonnoir se remplit et déborde sans pouvoir se vider à l’intérieur
de leur ventre démesurément enflé. Odeur âcre de sang et de vomissure… parfois de chair brûlée.

Parfois la lumière des néons vacille, s’éteint presque, et les visages sont alors
zébrés des éclairs que font les lumières au dehors.

C’est peut-être à cause du crissement des roues sur les rails chaque fois que le train
lancé à grande vitesse ralentit. Et dans le sillage de ce train qui traverse la nuit
paisible, monte lentement
le bruit de la gégène, la manivelle qu’il faut tourner à main d’homme, ou actionner avec la pédale,
comme un téléphone de campagne – un bruit régulier, un grince ment semblable au grincement de la
poulie d’un puits. Couvert parfois par de longs hurlements qui s’achèvent en râles et résonnent
longtemps dans la nuit.
Elle ne se sent pas très bien. Le crissement du train qui ralentit de temps en temps
agace ses dents comme le ferait un goût acide. C’est peut-être aussi à cause de ce
qu’elle vient de lire. De ce qui est raconté dans ce livre, qu’elle a choisi au hasard en
passant dans une librairie, non, pas vraiment au hasard, mais pour quelques
passages lus en le feuilletant, des questions posées par cet homme qui interroge son
père pour comprendre le passé.
Elle laisse ses pensées dériver… pas très loin, en relisant les réponses… Au hasard
d’une rencontre, une réponse à une question qui n’est même pas posée clairement.

« Non, je ne parle pas d’ordres reçus et d’obéissance. Le bourreau n’obéit pas à des ordres. Il fait
son travail. Il ne hait pas ceux qu’il exécute, il ne se venge pas sur eux, il ne les supprime pas
parce qu’ils le gênent ou le menacent ou l’agressent. Ils lui sont complètement indifférents. »

Une question, la même, toujours, lui vient en tête tandis que l’homme assis en face
d’elle cherche ses lunettes dans la poche de sa veste, avant de déplier un journal.
Quel âge peut-il bien avoir ? Plus de soixante ans, c’est sûr…
Cette obsession… la question qu’elle se pose souvent lorsqu’elle se retrouve face à
des hom mes de cet âge, question qu’elle tente toujours de refouler.
Ces rides inscrites comme des stigmates au coin des lèvres. Mon père aurait à peu
près le même âge. Non, il serait plus vieux encore. Il n’aurait pas cette allure… il
était bien plus petit de taille… il aurait fini peut-être par ressembler à son père…
Le conditionnel vient se placer de lui-même dans les phrases qui viennent de
surgir dans son esprit, alors même qu’elle glisse dans une légère somnolence.

Elle a souvent essayé de reconstituer le visage de son père. Fragment par


fragment. Mais elle ne connaît de lui que ce qu’elle revoit sur les photos. Un
homme jeune, épanoui, souriant face à l’objectif. Tous ses souvenirs se sont
cristallisés sur l’éclat des lunettes, derrière lesquelles ses yeux souriants ou sévères
semblent tout petits. Non, rien, ni sa voix, ni son odeur, ni sa façon de marcher, elle
ne se souvient de rien. Pourtant certains mots sont encore présents, des bribes de
phrases qu’elle a encore en mémoire. Mais pas le son de sa voix. Pas le ton sur
lequel il lui parlait. D’autres images très brèves : son père debout devant la porte de
sa classe, dans sa blouse grise d’instituteur, puis en bras de chemise, assis dans un
fauteuil sur la terrasse, totalement détendu, le visage offert au soleil, ou adossé seul
au mur de la cour de l’école pendant la récréation.
Elle n’a jamais compris pourquoi et comment ses lunettes étaient restées intactes.
C’était le seul « effet personnel » qu’ils avaient pu récupérer, avec l’alliance que
quelqu’un – mais qui ? – lui avait retirée du doigt.

L’homme a la main posée sur le rebord étroit de la fenêtre. Une main très blanche
avec des taches brunes, parcourue de veines très apparentes, des doigts noueux, des
ongles coupés ras et striés. Une main de vieillard, immobile et proche, avec une fine
alliance d’or gris à l’annulaire.
Il jette de temps à autre un regard curieux sur elle. Un regard inquisiteur. Comme
s’il cherchait quelque chose sur son visage.

Elle n’aime pas les trains à compartiments. Elle n’aime pas les trains de nuit. La
peur est là, présente, qui bat dans son ventre, ne la quitte plus depuis des années, si
présente qu’elle est devenue une compagne familière qu’elle n’arrive pas à
apprivoiser cependant. De quoi a-t-elle peur dans ce train qui l’emmène vers la ville
du Vieux-Port ? Ce train va vers la mer. Cela devrait la rendre un peu plus heureuse.
Elle va retrouver là-bas la lumière des jours, l’odeur et le tumulte de la mer. Au
moins ça.
L’homme se retourne soudain vers la jeune fille assise près de lui. Il la dévisage
avec un sourire qui détend brusquement ses traits.
La jeune fille au walkman s’est endormie, la bouche ouverte. Détendue, confiante.
De quoi, de qui aurait-elle peur, elle, Marie ?
Elle ne peut pas s’endormir. Dans une semi-conscience, elle se laisse bercer par la
cadence régulière de la machine qui avance.
Une légère secousse. Le train vient d’entrer en gare. Trois minutes d’arrêt. Des
passagers descendent. D’autres montent, sans bruit, sans bousculade. Et puis, de
nouveau, les rues de la ville lentement traversée. Le visage écrasé contre la vitre, elle
regarde.
C’est donc cela la France.
Ces hommes et ces femmes libres, si libres, si différents…
Les gestes assurés des femmes qui marchent dans la rue, d’un pas vif, la tête haute,
le regard bien droit. Le scintillement des lumières et des vitrines, la pluie, les flaques
d’eau qui reflètent les lumières allumées parfois au cœur du jour. Les hommes et les
femmes toujours pressés, l’odeur si particulière du métro, la chaleur de cette haleine
parcourant les couloirs souterrains, chargée de grisaille et de poussière. Les murs
couverts de graffitis, couleurs et formes des lettres étroitement imbriquées comme
pour farder le béton. Les affiches, partout, corps dénudés, offerts, enlacés,
impudiques. Et tous ces couples étroitement serrés, le besoin qu’ils ont de se
toucher, de se caresser, de s’embrasser, partout, n’importe où, comme saisis à tout
instant par une impérieuse nécessité de s’assurer qu’ils sont vraiment l’un à l’autre.
Douce France…

Plongée dans ses pensées, bercée par la cadence du train, elle finit par s’assoupir.
À peine.

Elle est brusquement tirée de sa somnolence par des cris, des éclats de voix, des
appels. Elle sur saute, se redresse, inquiète. Elle regarde l’homme qui ne bouge pas,
comme s’il n’avait rien entendu. Il a les yeux fixés sur son journal. La jeune fille s’est
réveillée. Elle a toujours les écouteurs dans les oreilles. Sans se lever, elle regarde la
porte fermée, comme si elle s’attendait à voir entrer quelqu’un. On court dans le
couloir. Et, dans un grand crissement de roues, le train freine puis s’arrête. À cet
instant, l’homme lève les yeux. Il se penche, regarde par la fenêtre et se retourne
vers elle.
Il doit être un peu sourd, pense-t-elle. Il n’a presque pas réagi.

Elle a sans doute une expression bizarre sur le visage, parce qu’il la regarde avec
étonnement.
— Vous ne vous sentez pas bien ?
Elle secoue la tête :
— Non… ça va, c’est ce bruit.
Elle a la voix enrouée, comme si elle avait mal à la gorge. Elle n’a pas parlé depuis
longtemps.
Derrière la porte, on entend encore une course, puis la porte s’ouvre.
Une femme fait irruption dans le compartiment. Elle avance puis recule,
s’immobilise sur le seuil. Elle a l’air affolée. Elle les regarde d’abord sans rien dire.
La jeune fille s’est redressée à son tour.
Il se passe vraiment quelque chose d’anormal. On entend des cris, puis des coups
de sifflet. Des portes s’ouvrent ou se referment violemment. On s’interpelle.
Elle regarde par la fenêtre. Tout est sombre. Ils sont arrêtés en pleine campagne.
Elle ne voit rien d’autre que son propre reflet.
La femme finit par entrer et reste debout au milieu du compartiment. Elle respire
bruyamment et débite d’un trait :
— Des voyous ! Des voleurs ! Ils sont montés dans le train… ils ont essayé
d’attaquer des passagers endormis dans le wagon des premières.
La jeune fille ôte les écouteurs de ses oreilles. Elle se lève.
— Que se passe-t-il ?
La femme répète :
— Des voyous… dans le train ! Ils ont essayé d’attaquer des passagers dans le
wagon d’à côté. Vous n’avez rien vu ?
La jeune fille ne semble pas très impressionnée. Elle va vers la porte et fait
quelques pas dans le couloir visiblement désert.
La femme porte la main à son cœur, elle a du mal à reprendre son souffle.
— J’étais endormie, mais je les ai entendus… Je ne dormais que d’un œil. Avec
tout ce qui se passe, on ne sait jamais. Et là, d’un coup, tout le monde a commencé
à crier. Heureusement ! Ils se sont sauvés ! Je les ai vus passer devant moi… Des
Arabes, j’en suis sûre ! Je les ai vus ! On ne devrait pas ouvrir les portes maintenant,
il faut les arrêter ! Il faut les arrêter ! Il faut… il faut les attraper ! Oh mon Dieu !
Quelle peur j’ai eue !
Elle a une voix aiguë, parle très vite et répète encore :
— Je les ai vus… il ne faut pas les laisser s’échapper… il… il faut les arrêter ! Ils
ne doivent pas s’en tirer comme ça ! C’est quand même incroyable ! On ne peut
même plus voyager tranquille… J’espère qu’on n’a pas ouvert les portes !
Le train est toujours arrêté mais on n’entend plus rien.
La femme est à présent debout dans l’encadrement de la porte. Elle serre très fort
son sac contre sa poitrine. Elle leur tourne le dos, regarde dans le couloir, à droite et
à gauche, agite nerveusement la tête, sur le qui-vive. Puis elle s’écrie :
— Ma valise ! ma valise !
Elle se précipite dans le couloir.

L’homme regarde la femme assise en face de lui. Il a un sourire embarrassé sur les
lèvres, comme s’il voulait excuser ce qui vient d’être dit.
Il sait, il a compris.
La jeune fille revient. Tranquillement, elle leur dit :
— Je ne vois rien. Tout est calme ! C’était peut-être une bagarre… tout
simplement.
Elle regagne sa place, s’assoit en repliant les jambes sous elle et se tourne vers la
femme assise en face d’elle :
— Vous avez fait tomber votre livre, Madame.
L’homme se penche, le ramasse et le lui tend, non sans avoir jeté un coup d’œil sur
le titre, Le Liseur, de Schlink.
Il hoche la tête. D’une voix à peine audible, elle le remercie, sans même le
regarder.

C’est comme ça… il faut toujours que ça se passe comme ça.


Comment cette femme peut-elle être sûre que ce sont des Arabes ? Un simple
coup d’œil dans la pénombre du train lui a suffi. Évidemment, dès qu’il y a un vol,
une bagarre, une agression, ça ne peut-être qu’eux. Inutile d’aller chercher plus loin.
Elle essaie de se convaincre que ce ne sont pas des Algériens… comme si cela
pouvait changer quelque chose.
Elle se prend la tête dans les mains en appuyant très fort sur son front, comme
pour en extirper toutes les pensées qu’elle n’arrive plus à mettre en ordre. Elle se
sent vraiment mal. Elle ne supporte plus aucune allusion à la violence, et voilà
qu’elle se retrouve rattrapée par tout ce qu’elle essaie en vain de fuir.
Il se lève, s’approche d’elle, se penche :
— Je suis médecin. Peut-être que je pourrais…
Elle secoue la tête.
— Non, non, ça va…
Il est tout près d’elle. Elle perçoit son odeur. Une odeur qu’elle connaît. Un
parfum très discret. Elle détourne encore une fois la tête.
— Ce n’est rien… un étourdissement passager. J’ai l’habitude… ça va passer très
vite, ne vous inquiétez pas !
Il continue de la regarder. Cette attention, ce regard insistant posé sur elle, la
gênent. Elle voudrait se lever, aller dans le couloir ou plutôt prendre sa valise et
descendre du train qui vient de redémarrer très lentement, à l’instant même. Elle
esquisse un mouvement puis se laisse retomber sur le siège. À quoi bon ? Où
pourrait-elle aller ?
— Vous êtes sûre que…

Elle relève la tête, s’efforce de sourire.


— Un vertige, tout simplement… un léger vertige. Ça m’arrive souvent. Ça y est,
ça va, ça va mieux maintenant !
Il insiste :
— Peut-être qu’il vous faudrait un café bien fort, bien sucré. Vous voulez…
— Non, ce n’est pas la peine, je vous assure, tout va bien.
Elle appuie la tête sur le dossier, puis ferme les yeux, troublée par ce regard qui
semble exprimer davantage qu’une simple sollicitude… un réel désir de lui venir en
aide.
L’homme s’est rassis. Il a repris son journal mais ne semble pas très concentré
dans sa lecture. Il lève les yeux de temps à autre pour l’observer.

Ce n’était qu’un vertige. Elle ne ressent plus qu’une immense détresse, et surtout
l’envie d’arriver très vite à destination. Il lui reste encore plusieurs heures à passer là,
dans ce wagon. Non ! Il faut qu’elle se ressaisisse. Cela va aller. Elle a hâte que ce
voyage se termine enfin. Tous ces départs, toutes ces escales… Quand donc
pourra-t-elle se poser, souffler un peu ? Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle
est pourtant solide. C’est certainement la fatigue accumulée au cours des derniers
jours, la tension des derniers mois… une émotivité à fleur de peau, une sensibilité
qu’elle ne se connaissait pas. S’enfuir… tout quitter sans regarder derrière soi,
essayer de trouver un lien, un ami, un lieu où se terrer… retrouver ceux qui l’ont
précédée ici, installés depuis quelques années déjà. Comment se sont-ils débrouillés,
eux ? Comment ont-ils pu s’acclimater ? Elle n’arrive pas encore à se faire à l’idée
qu’elle est là pour longtemps, sans doute. Oui, cela risque d’être un séjour
temporaire… indéfiniment prolongé. Elle ne s’est jamais vraiment sentie bien
depuis qu’elle est là. Elle a la sensation que cette terre, qui la porte, est mouvante
sous ses pieds. Depuis plusieurs semaines maintenant, elle tente de se maintenir en
équilibre pour pouvoir avancer… mettre un pied devant l’autre, cela paraît simple.
Elle a la tête lourde… si lourde à force de retourner toutes ces pensées. Elle se sent
épuisée, essoufflée, là… brusquement, comme si elle avait fait un gros effort.

Il est en train de lui parler. Mais, tout entière concentrée sur cette faiblesse qu’elle
n’arrive pas à surmonter tout à fait, elle n’écoute pas ; puis elle saisit des mots, une
phrase qui lui fait tendre l’oreille :
— Je suis médecin, mais… il y a quelque temps que je n’exerce plus. Je connais
bien votre pays.
Son pays ? Comment a-t-il su ? Bien sûr, ça saute aux yeux, encore que… mais
j’aurais pu être… ce sont peut-être les boucles d’oreilles en argent… pour quelqu’un
qui connaît bien le pays, les bijoux kabyles sont aisément identifiables… mais c’est
ça, c’est aussi pour ça qu’elle les porte, oui, ne jamais oublier qui elle est, et surtout
ne pas tenter de faire oublier ce qu’elle est, une étrangère, voilà tout.
Comme s’il l’avait entendue prononcer ces mots, il désigne d’un geste la valise
déposée sur les tablettes au-dessus d’elle :
— Là… votre valise.
Elle lève la tête et regarde. Son adresse de là-bas, sa seule véritable adresse, est
encore écrite sur l’étiquette accrochée à la poignée de la valise. Bien visible. Son
nom aussi. Il sait comment je m’appelle, d’où je viens, peut-être même… mais oui,
je ne suis que de passage…
Il répète, avec une hésitation dans la voix :
— C’est que… j’ai bien connu l’Algérie.

C’est bien souvent comme ça que les discussions commencent ici, dès qu’on
apprend qu’elle est algérienne. Déjà il y a quelques années, lors de son premier
séjour en France, dès son arrivée, elle avait été contrôlée à la douane par un
Français natif de son village, un rapatrié. Une coïncidence tellement énorme qu’elle
en était restée muette pendant un long moment. Elle n’avait même pas su quoi
répondre quand il avait cité les noms des élèves qui étaient avec lui au lycée, noms
qui tous lui étaient familiers. Il a fallu qu’elle promette de transmettre un numéro de
téléphone à l’un de ses voisins qui se trouvait être le camarade de classe du douanier
intarissable, à la mémoire si vive, tout ému à l’idée d’avoir des nouvelles du pays. Il
l’avait assommée de questions sur tout : les rues, les maisons, la place du village, le
kiosque, l’école… et sur tous : de l’ancienne femme de ménage, une petite bonne
qui devait être bien vieille à présent, à l’épicier mozabite du coin, avant de la laisser
partir, à contre cœur visiblement.

Et puis… il y a aussi cette curiosité de tous ceux qui compatissent…


« Comment c’est là-bas ? » Mines apitoyées ou inquiètes. Et on ajoute tout de
suite, inévitablement : « Avec ce qui se passe… » Certains parlent même « des
événements d’Algérie », expression consacrée, comme autrefois. Elle attend la
question maintenant. Il va les dire ces mots, il va les dire, c’est sûr.
Mais il semble être ailleurs, il n’a plus envie de parler. Heureusement. Elle non
plus.
Elle aurait quand même pu le remercier de sa sollicitude, il va la prendre pour…
— Merci… merci.
Elle n’arrête pas de remercier tout le monde depuis qu’elle est là. Merci pour votre
compréhension, votre soutien, votre désir souvent sincère de me venir en aide ou
votre façon de me refermer les portes au nez avec élégance, avec douceur, merci
pour votre pitié, votre intérêt parfois perfide, merci à vous qui compatissez, qui
posez des questions sur « ce qui se passe », tant de questions auxquelles je ne sais
pas, je ne peux pas répondre, parce que ce sont les mêmes que je me pose.
Cuirassée de défenses, elle porte sa différence comme une armure. Elle n’est pas
d’ici.
Elle se laisse porter d’exils en exils ; d’abord là-bas, étrangère dans son propre pays
parce qu’elle refusait d’abdiquer, de se laisser emporter par cette énorme vague qui
submergeait les uns après les autres tant d’hommes et de femmes. Elle ne sait pas,
non elle ne sait pas sur quel rivage elle doit accoster pour se sentir enfin libérée de
l’angoisse solidement ancrée qui la poursuit jusqu’ici. Elle ne veut pas, elle ne veut
plus parler de ce qu’elle a laissé derrière elle : sa maison, son travail, ses repères
quotidiens. Ne pas penser aux siens, au soleil, à la lumière et à l’odeur des jours, à
cette souffrance intolérable autour d’elle comme…
Lasse, elle se laisse aller sur le siège.
— Vous êtes…
Elle l’interrompt :
— Oui. Algérienne, c’est ça.
Cela dit sans sourire.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire…
Pour en finir avec les questions, les explications, elle ajoute :
— Je vis ici maintenant.
Pourquoi a-t-elle précisé : maintenant ? Je ne suis pas une émigrée, c’est ce qu’elle
voulait dire. Mais quelle différence cela peut-il bien faire, surtout à leurs yeux ? Je
suis une exilée, rien d’autre. Ou plutôt une réfugiée. J’ai droit à un séjour
temporaire, c’est écrit sur mon passeport. Le temps que…
— J’ai beaucoup de mal à imaginer ce qui se passe là-bas.
Là, c’est dit. Bien sûr, comment pourrait-il ? Elle aussi, depuis quelques années, a
beaucoup de mal à ouvrir les yeux sur la réalité chaque matin. Même ici. Elle n’est
pas venue chercher l’oubli. Seulement un répit. Mais comment le pourrait-elle
quand on n’évoque partout que la face sanglante de son pays ?

— Quel beau pays…


De quel pays parle-t-il ? Cette nostalgie dans sa voix. Non, bien plus qu’une
nostalgie, une souffrance, quelque chose qui affleure sur son visage, dans ses yeux,
sa manière de détourner les yeux, de prononcer ces mots sans la regarder.
— Je m’en souviens… je m’en souviens très bien… C’était… il y a longtemps, très
longtemps.
Elle le regarde, un peu surprise par la fêlure qu’elle vient de déceler dans sa voix.
C’est ce qu’on dit toujours de l’Algérie : quel beau pays ! Avec un point
d’exclamation et bien sûr un verbe au passé, même s’il est sous-entendu ! Cette
phrase, elle l’entend partout, depuis si longtemps, dite sur un ton de regret pendant
les premières années qui ont suivi l’indépendance, mais teintée à présent de
commisération. Oui, les plages, le désert, le sable chaud, le soleil, la lumière…
Mais dans ce pays il y a des hommes. Dans tous les pays, il y a des hommes. Ce
sont eux qui en font une patrie. Qui en font un enfer. Ou un pays où il fait bon
vivre.
Son Algérie à lui, ce sont certainement les plages de Fort de l’Eau et de la
Madrague, les tournées d’anisette à la tombée du soir, l’odeur de la kémia, de la
mouna et des brochettes de merguez, les séances de bronzage les pieds dans l’eau,
les parties de pétanque dans les allées du parc de Bab el Oued, les soirées dansantes
du samedi soir sur les places des villages, les virées au Ruisseau des singes, les
kermesses, les guinguettes… bonheur… bonheur perdu… nostalgie, c’est
certainement cela qu’il veut dire.
— J’y ai passé dix-huit mois, j’étais appelé.

Les bidasses marchent sur la piste, la nuque écrasée sous un soleil de plomb. Le poids du fusil
sur l’épaule, les grenades à la ceinture. Ils ont les pieds douloureux, le dos en charpie, les yeux
irrités par la sueur. Ils sont tenaillés par la peur. Derrière chaque buisson, ils se figurent un
ennemi, en embuscade, prêt à bondir pour les égorger. On les a prévenus. Ils sont féroces,
sanguinaires. On leur a montré des photos dès leur arrivée à la caserne. Le p’tit gars du contingent,
la gorge tranchée, les testicules dans la bouche. Il n’oubliera jamais. Et ceux qui n’en sont jamais
revenus… La liste est longue. Médailles et citations. Morts pour la France. Tombés au champ
d’honneur dans la fleur de l’âge. Leurs noms sont gravés sur les places des villages de France.
Héros morts pour défendre la patrie. Quelle patrie ? La terre de leurs pères ?
… Et que peut-on dire des autres ?
Un matin, Bernard manque à l’appel. Porté déserteur. Pendant la nuit, il a rejoint le maquis,
les fellouzes là-bas dans les djebels, emportant avec lui armes et munitions. Il a franchi la ligne.
Sans rien dire à personne. Lui, Jean, est resté dans la caserne. Plus seul que jamais. Toutes ces
nuits à parler, sans cesse, à essayer de comprendre, d’apprivoiser l’horreur. Inutile ment. Bernard a
fini par choisir l’autre camp. Personne ne l’a jamais revu.
Jean n’a jamais revu les autres non plus… ceux qui comme lui sont revenus…
Mais en revient-on jamais ?
Elle ne dit rien. Pourquoi a-t-il envie de parler de l’Algérie ? Simplement parce
qu’elle est algérienne ? Ce n’est pourtant pas une espèce rare ici. Elle n’a rien à dire,
rien à lui dire. Elle reprend son livre.
Une phrase lui saute aux yeux :
« Lorsqu’il parla, il me fit un exposé sur la personne, la liberté et la dignité, sur l’être humain
comme sujet et sur le fait qu’on n’avait pas le droit de le traiter en objet. »

Quel beau pays ! Exsangue, à présent. Victime de trop nombreuses célébrations


ou d’une malédiction proférée par les Dieux qui l’habitent en toutes saisons – pas
seulement au printemps.
Bien sûr, les jours sont toujours baignés de soleil, mais les nuits sont hantées à
présent par des ténèbres de plus en plus profondes, comme pour permettre aux
hommes de donner libre cours aux démons qui sont en eux. Et, jour et nuit, les
portes sont fermées, verrouillées sur le silence hébété qui s’est abattu sur les êtres,
un silence chargé d’une angoisse démesurée qui démultiplie les échos des cris et des
appels restés sans réponses.

Elle a fui sous la menace. Elle a quitté ce pays pour venir trouver refuge ici. Quelle
ironie de l’histoire ! Elle, la fille d’un « glorieux martyr de la révolution », d’un
homme exécuté pour avoir voulu chasser la France de son pays, la voilà qui cherche
refuge chez ceux que, lui, l’instituteur, le héros aujourd’hui célébré par tant de
commémorations et dont l’école du village porte le nom, a combattus !
Elle ne veut plus subir le choc des exécutions quotidiennes, des massacres et des
récits de massacres, des paysages défigurés par la terreur, des innombrables
processions funèbres, des hurlements des mères… les regards menaçants… Elle a
fui pour tenter de se préserver de la peur qui broie, qui brise, qui pétrifie et surtout
qui finit par détourner de tout sentiment humain, parce qu’elle aveugle au point de
faire naître la haine, la violence, le désir irrépressible de vengeance, la tentation de
tuer avant d’être tué…

Elle a fui. Et maintenant, elle ne veut surtout pas qu’on lui parle de son pays. Ni
au passé, ni au présent.
Elle le regarde sans mot dire. Mais il n’attend pas de réponse. Il continue, comme
s’il parlait seul.
— Oui… J’y ai passé plusieurs mois, d’abord comme préposé et puis comme
auxiliaire médical, dans une infirmerie. Dans un camp militaire. Un camp spécial. Et
puis…

Le camp est entouré de murs surmontés de barbelés et de miradors. Les hommes qu’on y amène
de jour ou de nuit, menottés ou déjà salement amochés, sont de redoutables terroristes. De toute
façon, tous les terroristes sont redoutables… La zone est particulièrement dangereuse. Pas
seulement à cause de la configuration du terrain… Le capitaine Fleury martèle : il faut le savoir,
ici, il n’y a pas de suspects. Il n’y a que des coupables. Coupables de se taire, d’ouvrir leur porte
aux fellagas, de leur fournir des provisions, de leur donner de l’argent, de gré ou de force, peu
importe, et de les renseigner. Ils savent les faire parler, eux… Vous entendez ? Tous… ils sont
tous complices ! Vous devez les faire parler coûte que coûte ! Sinon c’est vous qu’on retrouvera au
bord d’une route, balancé par ces salauds, les couilles arrachées ! Mettez-vous bien ça dans le
crâne !
Il se tait un instant. Puis il revient à la charge :
— Vous habitez à Alger ?
Elle hoche la tête. Il n’a pas employé l’imparfait. Pourtant…
Elle corrige, machinalement :
— Oui, Alger… enfin… j’habitais à Alger.
— Et… vous connaissez Boghari ? Un village aux portes du Sud. Pas très loin
d’Alger. Enfin… pas vraiment un village… plutôt un gros bourg.
Elle sursaute, le souffle coupé. Elle ne peut pas s’empêcher de serrer les poings
très fort, tellement fort que ses ongles s’enfoncent profondément dans la paume et
qu’enfin la douleur l’oblige à réagir.
Il semble n’avoir rien vu.
Non, non… elle ne posera aucune question.

Elle est née à Boghari. Elle y a vécu. Jusqu’à la mort de son père.
Il n’a pas remarqué la pâleur qui envahit son visage. Il a envie de parler. C’est la
première fois. La première fois depuis… Il fixe un point derrière elle, comme s’il
fixait un écran et continue à voix basse.

Pourquoi a-t-il envie de parler ? Il ne sait pas. Il ne sait pas si elle l’écoute. Peu lui
importe. Il répète encore une fois :
— Je suis médecin. J’ai fini mes études après la guerre. Là-bas, j’étais affecté à
l’infirmerie du camp. Occasionnellement… Je croyais vraiment qu’on avait besoin
d’infirmiers pour soigner des hommes…
Il reprend lentement :
— Des hommes… C’est vrai, il m’est arrivé parfois d’en soigner…
Il n’a rien remarqué, tout entier plongé dans ses souvenirs. Elle a froid soudain…
très froid. Un souffle glacé vient de s’engouffrer, qui la fait frissonner de la tête aux
pieds.

Elle a souvent imaginé LA scène. Mais depuis qu’elle est là, paradoxalement, elle a
fini par ne plus y penser. Sans doute parce que d’autres scènes, bien réelles celles-là,
sont venues supplanter les images qu’elle cherchait à fabriquer à partir d’autres
récits. À d’autres scènes décrites par ceux qui avaient survécu. Toute petite déjà, elle
essayait de donner un visage aux hommes qui avaient torturé puis achevé son père
avant de le jeter dans une fosse commune. Mais elle ne parvenait pas à leur donner
un visage d’homme. Ce ne pouvait être que des monstres… comme ceux qui
aujourd’hui, pour d’autres raisons et presque aux mêmes endroits, égorgent des
enfants, des femmes et des hommes. Elle voyait alors des hommes encagoulés,
entièrement vêtus de noir pour mieux se fondre dans la nuit, un peu à l’image des
bourreaux représentés dans les livres et les films d’histoire. Des hommes sans visage
qui long temps avaient hanté ses rêves. Plus tard, riche de ses certitudes, elle
ajoutait : des hommes qui n’avaient rien d’humain.

Elle ne veut pas, elle ne veut rien entendre de plus. Et si elle se levait maintenant ?
Si elle sortait, changeait de compartiment, descendait à la prochaine station ? Si elle
lui demandait doucement, mais fermement, de se taire ? Elle voudrait bien pouvoir
dire… excusez-moi, j’ai mal à la tête… d’autant plus qu’elle ressent un véritable
malaise physique, elle vient d’en prendre conscience. Elle a la tête prise dans un étau
et des battements douloureux, lancinants, lui ébranlent les tempes.
Comme pour chercher un moyen d’endiguer la souffrance qui vient de resurgir,
elle se retourne vers la jeune fille qui, les voyant parler, a ôté ses écouteurs depuis
un moment, certainement pour prendre part à la conversation.
— J’ai plein de copains algériens. C’est vrai… ils disent tous que c’est un très beau
pays. Mon grand-père aussi. Il en parle tout le temps. Il est né là-bas.

Et voilà ! La boucle est bouclée ! Une petite fille de pieds-noirs, un ancien


combattant, une fille de fellaga. C’est presque irréel. Qui donc aurait pu imaginer
une scène pareille ? Cela ressemble à un plateau télé, réuni pour une émission par
des journalistes en quête de vérité, désireux de lever le voile pour faire la lumière sur
« le passé douloureux de la France ». Il ne manque plus qu’un harki. Et surtout, pour
mettre en relief l’absurdité ou l’étrangeté de cette situation, il ne faudrait pas
omettre de la présenter non seule ment comme une fille de fellaga, mais elle-même
contrainte à fuir son pays pour échapper à la folie intégriste. On pourrait presque en
faire le sujet d’une pièce de théâtre, en choisissant un titre anodin, d’une banalité
recherchée, par exemple : « Conversation dans un train ». Acte I. Les personnages sont
en place.

Dans un dédoublement étrange, elle s’entend dire :


— Je… je connais bien Boghari. J’y suis née…
Encouragé par cette réponse, l’homme semble avoir envie de poursuivre son
évocation. Il passe plusieurs fois la main dans ses cheveux, se penche vers elle et
reprend, sur un ton plus ferme :
— J’y ai passé toute la période d’instruction. Il y avait une grande caserne, à sept
kilomètres du village, sur les hauteurs. Ça s’appelait… Boghar. C’était… fin 1956,
début 1957, pendant les événements. Il s’en est passé des choses là-bas… Il n’était
pas très recommandé de se balader dans les parages…
Il s’arrête un instant puis, comme pour la prendre à témoin, il se retourne
brusquement vers la jeune fille qui l’écoute elle aussi :
— Mais… c’était vraiment une très belle région… si…

Elle a le cœur qui bat un peu plus fort. Ses mains sont glacées. La date… Elle
n’ose pas prendre toute la mesure de ce qui est en train de se passer à cet instant. Et
il y a ce « si »… suivi d’un silence. Pourquoi hésite-t-il ? Elle voudrait qu’il… non,
elle ne sait pas si elle a vraiment envie de le laisser continuer à parler, sans rien lui
dire. Mais la conversation est lancée maintenant.
— Je ne sais pas si c’est toujours comme ça. Il y avait des arbres, beaucoup
d’arbres dans la région. Une forêt magnifique… des pins et des mélèzes, je crois. Et
puis… des chemins qui serpentent… et un froid terrible en hiver ! Jamais, je
n’aurais jamais cru qu’il pouvait faire aussi froid là-bas ! On ne nous avait pas
préparés à ça. Nous avons patrouillé un peu partout. Vous connaissez bien la
région ?
— Un peu… quelques vagues souvenirs. Mon père nous y emmenait quelques fois
le dimanche en voiture.
Elle a la voix qui tremble. Elle n’est pas sûre qu’il l’ait entendue.

Elle ne se souvient pas vraiment de la région, de sa beauté. Elle était trop jeune.
Elle ne sait pas si c’est toujours « comme ça ». Ces dernières années, beaucoup de
forêts ont été brûlées parce qu’elles servaient de refuge aux groupes terroristes,
beaucoup d’arbres en bordure des routes ont été également coupés pour prévenir
les embus cades. Elle se souvient seulement avoir lu sur un journal, il n’y a pas si
longtemps, que la caserne de Boghar avait été prise d’assaut une nuit, par des
groupes armés présentés par certains journalistes étrangers comme « présumés »
islamistes. Un carnage. Toutes les victimes étaient des jeunes appelés du service
national. Un nombre effarant de morts. À ce moment-là, elle avait demandé à sa
mère si c’était bien là qu’ils allaient se promener autrefois, essayant de se souvenir
des sorties des dimanches de son enfance. Elle ne retrouvait que la sensation de
nausée qui la submergeait chaque fois qu’ils devaient monter là-haut en voiture. Elle
appréhendait le voyage à cause de la route étroite, en lacets, une véritable torture.

C’est comme si on avait ouvert des vannes pour laisser couler la boue, toute la fange d’un passé
qui s’avère soudain très proche et encore sensible. Comme si en passant le doigt ou en palpant une
cicatrice ancienne dont les bords s’étaient refermés, croyait-on, on sentait un léger suintement, qui se
transforme peu à peu en une purulence qui finit par s’écouler de plus en plus abondamment, sans
qu’on puisse l’arrêter.

— Vous étiez jeune, trop jeune, certainement… vous ne pouvez pas vous
souvenir de tout ça, bien sûr.
On dirait presque qu’il cherche à… à se rassurer. Faut-il maintenant qu’elle lui dise
son âge ?
Qu’elle lui parle des lieux de son enfance ?
Elle ne cherche pas à le détromper, à lui dire que si elle ne se souvient pas des
arbres, de la beauté de la région, elle se souvient de tout le reste.
La jeune fille s’est rapprochée. Sans vraiment saisir ce qui se passe entre cet
homme et cette femme qui semblent discuter paisiblement à la recherche de
souvenirs communs, elle écoute ; elle a envie d’entendre parler de ce pays qu’elle ne
connaît pas mais qui fait partie de son histoire familiale.

Et c’est à elle que la femme a envie de parler. Elle se retourne vers elle :
— Et vous ? Vous n’êtes jamais allée là-bas ?
Marie secoue la tête :
— Non, non. Mes parents sont nés ici. Mon grand-père… c’est mon grand-père
maternel… il a quitté l’Algérie en… je ne sais plus, après la guerre, comme tous les
autres Français. Il n’y a plus jamais remis les pieds. Mais il en parle tout le temps. Il
y a aussi les photos… pas mal de photos qu’il n’arrête pas de ressortir quand on
vient. J’aurais bien aimé…
L’homme l’interrompt :
— Ce n’est peut-être pas tout à fait le moment d’y aller !
Il prononce ces mots sur un ton sec. Cela s’apparente plus à une mise en garde
qu’à un conseil.

La femme se sent blessée. Elle a l’impression qu’il y a un reproche dans sa voix, un


reproche qu’il lui adresse, comme s’il n’approuvait pas sa question ou… oui, il lui
semble plutôt qu’il veut l’atteindre, lui faire mal.

Ce qu’il veut lui dire et qu’il n’ose pas, peut-être parce qu’elle est là, elle,
l’étrangère, c’est certainement cela : Non, petite Marie aux yeux si limpides et à la
chevelure si blonde, ce n’est pas le moment d’aller là-bas… surtout pas toi. Il n’est
pas question de mettre ta vie en danger. Pour le tourisme, il y a bien d’autres pays à
découvrir. Des pays où l’on peut se promener dans les rues et bronzer au soleil sans
avoir peur d’être repéré et abattu. Des pays plus calmes, des peuples plus… policés,
où l’on sait recevoir comme il se doit les touristes en quête de folklore, de
dépaysement et d’exotisme. Sais-tu que celui-là est classé parmi les premiers dans la
liste des dix pays les plus dangereux de la planète ? Très dangereux, même et surtout
pour ceux qui y vivent ! Et si tu y tiens vraiment, il te faudra attendre encore
longtemps pour découvrir ce pays qui n’est beau, finalement, que dans le souvenir
de ceux qui l’ont quitté !

Mission accomplie. Ils viennent de quitter le petit hameau niché au creux d’un vallon. Ce qu’on
appelle ici une mechta. Ou plutôt ce qu’il en reste. Quelques nuages de fumée s’élèvent au-dessus
des maisons. Ou plutôt de ce qu’il en reste. Les gars dans l’hélico ont bien fait leur travail. Les
appareils ont regagné la base. Tout est silencieux autour d’eux maintenant. Un silence qui bruit à
leurs oreilles et semble résonner encore des gémissements de ceux qu’ils ont laissés derrière eux. Le
lieutenant a donné l’ordre d’abattre le chien qui hurlait à la mort depuis qu’ils sont entrés là-bas.
Jean arme son fusil. Le chien caché derrière un buisson a flairé le danger. Il détale en glapissant et
en faisant des zigzags. Jean baisse son arme. Ils éclatent tous de rire.

Il faut continuer la conversation, et surtout, revenir au passé, coûte que coûte. Il


est trop facile de s’apitoyer sur le présent. De tirer son épingle du jeu.
Au moment où la femme ouvre la bouche pour répondre, la jeune fille reprend,
nullement impressionnée par la mise en garde :
— Je sais, bien sûr, je sais. Mais à force d’entendre les copains… et mon grand-
père en parler, j’ai vraiment envie d’y aller…
— Pourquoi pas ? Dès que ce sera possible, j’y retournerai, moi aussi.
C’est la femme qui vient de parler, sur un ton très calme, étonnée elle-même de la
brusque détermination avec laquelle elle a affirmé ce qui lui semble à présent
évident. Bien sûr, elle re viendra chez elle, et plus tôt qu’elle ne l’avait pensé jus
qu’alors ; elle en est certaine.
Et puisqu’il a évoqué Boghari, Boghar, puisqu’il a donné des dates, là, maintenant,
il faut qu’il parle. Il faut qu’il aille jusqu’au bout. Il faut qu’elle aussi aille jusqu’au
bout. Rien ne lui semble plus important en cet instant.
Elle s’adresse à lui sur le ton de la conversation :
— Et vous, vous n’y êtes pas retourné depuis… ?
— Non, jamais.
— Vous auriez pu… en temps de guerre on ne peut pas découvrir toutes les
beautés d’un pays.
— Je sais. Mais ce que j’en ai vu…
C’est maintenant la jeune fille qui reprend :
— Vous avez fait la guerre ? Là-bas ?
— J’avais vingt ans… bon pour le service.
— Et…

Vingt ans, parfois moins, parfois un peu plus. Les cheveux blonds passés à la tondeuse par le
coiffeur de la caserne, dès l’incorporation, avant même le départ, méfiez-vous, les poux ça grouille
là-bas, les morpions aussi, les yeux rougis par l’appréhension, oui, le cœur tendre encore chaviré par
la vision d’une mère en larmes sur le quai, le souvenir d’une fiancée éperdue agitant son mouchoir,
et puis les photos pour ne pas oublier, des photos triées la veille, tout le temps dans la poche du
treillis, tout contre son cœur… ce visage de femme qu’il regarde tous les soirs avant de s’endormir,
ou bien celui d’un enfant aux joues bien rondes, yeux bleus, cheveux blonds, légers comme un
duvet, tout le portrait de son père… comme ça lui manque ces bras potelés autour de son cou, le
souffle tiède tout contre sa joue, l’odeur de l’innocence…

Marie attend la suite. L’homme, qui ne finit jamais ses phrases, a détourné la tête ;
il regarde par la fenêtre. Il ne voit rien d’autre qu’un défilé de lumières lointaines qui
se bousculent dans la nuit. Autour d’eux, l’obscurité est profonde.
Soudain, avec un sourire un peu crispé, il interroge :
— On vous a donc parlé de… de la guerre, de la guerre d’Algérie ?
— Bien sûr. Mon grand-père m’en a parlé… mais… lui, il dit « les événements »…
et j’ai souvent l’impression qu’il n’aime pas trop qu’on lui pose des questions. Il dit
que c’était très dur, oui… et… il n’aime pas trop en parler. Mais lui… il vivait dans
un village. Il était instituteur. Il n’a jamais eu de problèmes avec les…
Elle s’arrête brusquement et se mord les lèvres.
C’est vrai, comment dire ? Les Arabes ? Mais il est sûr qu’après la façon dont ce
mot vient d’être prononcé dans ce même lieu par une femme terrorisée par une
bagarre, une Française de souche sans aucun doute, il est difficile de ne pas y voir
des relents de racisme. Mais après tout, on a toujours eu besoin de classifications
pour les espèces vivantes, aussi bien animales qu’humaines. Alors pourquoi ne pas
désigner des hommes par leur race ? Ou par leur religion, même si beaucoup s’en
sont éloignés ? On dit bien « les juifs » aussi. On peut varier en précisant
l’appartenance à un peuple, un groupement humain, une région, une tribu. Il faut
avoir des repères pour pouvoir situer quelqu’un ! Pourquoi serait-ce insultant ?
L’insulte serait-elle contenue dans le mot, ou seulement dans l’intention, ou encore
dans la représentation que l’on a de la race, du groupe ainsi désigné ? Combien de
mots, d’expressions a-t-on dû inventer pour eux ! Tout cela en fonction du contexte
historique. Toutes sortes de vocables, d’expressions composées, une profusion de
mots : indigènes, Français musulmans d’Algérie, bicots, bougnoules, métèques,
melons, moukères, Fatmas pour les femmes, toutes les femmes, Nord-Africains ou
mieux encore, pour marquer les progrès du vocabulaire colonial officiel : Français
de souche nord-africaine… FSNA pour faire plus court. Tous ces termes étant
dûment répertoriés dans les dictionnaires, avec, pour certains d’entre eux, une
précision nécessaire : termes injurieux, racistes. Pour les Arabes, les Français – et
par extension tous les Européens – sont des roumis, ce qui, d’un point de vue
historique, étymologique et d’une certaine façon… objectif, rappelle simplement
qu’à un certain moment de leur histoire, ils ont été soumis par Rome.
La jeune fille a légèrement rougi. Pour lui venir en aide, la femme termine la
phrase en souriant :
— Avec les Arabes vous voulez dire…
Elle continue de la même façon détachée :
— Mon père était instituteur, lui aussi.
— Oh, c’est vrai ? C’est incroyable ! Et dans le même pays ! Peut-être qu’ils…
C’est vraiment dommage, je ne connais pas le nom du village où habitait mon
grand-père. Je sais seulement que c’était au bord de la mer. Il était passionné de
pêche. D’ailleurs, il continue encore à passer des jours et des jours à pêcher…
jusqu’à maintenant… il habite Marseille. Depuis qu’il a pris sa retraite il ne fait plus
que ça… mais ça fait tellement longtemps… votre père est…
— Il est mort.
— Oh, pardon ! Je suis…

Oui… elle est… désolée. C’est ce qui se dit en pareilles circonstances.


Elle continue à la regarder en souriant comme pour lui dire : mais non, tu n’as rien
à voir là-dedans, petite Marie. Tu n’as pas à être désolée. Tu n’y es pour rien, toi !

Il est foutu. Il n’y a plus rien à en tirer. Emmenez-le ! À deux, ils tirent le corps inerte de
l’homme qui gît sur le sol. Il a quand même tenu le coup, dit avec une espèce d’admiration le
lieutenant. C’est un dur à cuire ! Enfin… c’était… Corvée de nettoyage maintenant. Aux autres
de finir le travail ! Le jour commence à peine à se lever. D’un pas lourd, ils remontent à la surface.
Dehors, l’air est frais. Des nuages roses effilochent ce qui reste de nuit. Jean respire à pleins
poumons avant d’allumer une cigarette. La première de la journée. Ou plutôt la dernière de la nuit.
Il est temps d’aller dormir. Il s’étire, avec un grand bâillement. Il n’a que quelques heures pour
récupérer avant son tour de garde.

Encouragée par le sourire amical de la femme qui lui fait face, Marie continue.
Mais à qui s’adresse-t-elle maintenant ?
— Dites, c’était vraiment si terrible cette guerre ? C’était une vraie guerre ? C’est
parce que mon grand-père… personne n’en parle vraiment… je ne sais même pas
s’il l’a faite… non, je ne crois pas… il nous aurait… Il préfère nous raconter
comment c’était avant. Avant les événements, comme il dit.
L’homme ne répond pas tout de suite. Il semble plongé dans une douloureuse
réflexion.

C’était sa guerre à lui. Oui, c’était une vraie guerre. Son père avait eu lui aussi sa guerre. Et il y
était allé en chantant la Marseillaise. Comme lui. Et avant lui, le père de son père, et ainsi des
nombreuses générations prises dans les pièges souvent tragiques de l’histoire. Oui, il avait eu vingt
ans, et il avait eu sa guerre lui aussi… une vraie guerre, aussi… oui… aussi effroyable que les
précédentes. Toutes les guerres sont terribles aux yeux de ceux qui les font, de ceux qui doivent les
faire – au nom de Dieu, de la civilisation, de la patrie, de la liberté, de la révolution… Seules les
épithètes changent : guerre de religion, grande guerre, guerre de libération, guerre d’occupation,
guerre civile… et quel que soit le côté où l’on est, il faut toujours se convaincre que c’est le bon côté,
la bonne cause, et que la violence, les violences sont parfois nécessaires… Ne pas se poser trop de
questions… Les champs de bataille sont toujours jonchés de héros… Aller à la mort en chantant,
en portant, haut et fier, le beau drapeau… sinon… Sale guerre ! Mais y a-t-il jamais eu de guerre
propre, autre ment que dans le langage de ceux qui, dans le confort des salons, des salles de réunion
et sous les feux des projecteurs, n’ont jamais eu besoin de porter des tenues de camouflage, n’ont
jamais tenu un homme au bout d’un fusil ?
Dans la guerre, dans toutes les guerres, l’ennemi a toujours le même visage. Le visage de notre
propre mort. Et personne ne peut supporter de se retrouver confronté à sa propre mort. Il faut donc
anéantir celui qui nous fait face, parce qu’il sécrète notre peur, que nous nous reconnaissons en lui
– qu’il se reconnaît en nous. Et c’est cette image de nous-mêmes que nous voulons supprimer. Se
dire que le mal n’est plus le mal quand il faut empêcher le pire… Et tout le reste n’est que
duperie, verbiage, inutile souffrance.
— C’était… c’était… une guerre… comme toutes les guerres. Beaucoup de haine,
d’injustices, de souffrance. Il y avait ceux qui… donnaient des ordres… et ceux
qui… exécutaient. C’est toujours comme ça que ça se passe.
Il se tait un instant et poursuit, à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même.
— Inutile de se poser des questions… de chercher à discuter les ordres. Il fallait
servir et obéir. Même si… et parfois…
Il ne termine pas la phrase. Il a à présent les yeux fixés sur le sol. Il semble
chercher ses mots, avancer avec précaution, comme s’il était au bord d’un gouffre et
qu’il lui fallait faire très attention pour ne pas perdre l’équilibre.

Elle est là, près de lui. Elle le suit. Elle aussi avance avec précaution. Elle reprend
doucement :
— Il fallait… croire, obéir et… combattre… tout simplement… c’est ça ?
— Bien sûr… enfin… non, je ne crois pas. On nous demandait seulement de
servir et d’obéir, mais… croire… non. Ça n’allait pas jusque-là. On n’était pas là
pour discuter de ça. Nous faisions notre devoir, c’est tout.
— Vous voulez dire que vous n’y croyiez pas ? Que vous n’avez pas cru à cette
guerre ? À l’utilité, à la nécessité de cette guerre ?
— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je n’avais jamais mis les pieds en
Algérie avant, c’est tout.

… Novembre 1956. L’arrivée au port d’Alger. Le « Ville d’Alger » est à quai. La traversée a
été houleuse. Un à un, ils émergent de la soute, descendent du bateau les jambes encore flageolantes
et le cœur retourné. D’un pas mal assuré, ils rejoignent le carré aménagé pour le rassemblement.
Dans l’éblouissement d’une lumière d’hiver incomparable, le détachement s’aligne sur le quai.
Présentez… armes ! Les camions s’ébranlent, le convoi se forme. De la ville blanche aperçue au
loin comme un mirage, il ne lui reste que le choc des premières images. D’abord ces fantômes voilés
de blanc qui glissent dans les rues en rasant les murs ; la foule colorée, bruyante, les longs
mugissements des sirènes… et puis, dans la caserne, la rencontre avec les officiers.
… Les mots surnagent, éclatent comme des bulles à la surface de sa conscience… Maintien de
l’ordre. Pacification. Votre mission, notre mission : mater la rébellion ! Par tous les moyens !
Rompez !
Ensuite, tout se confond. Vergers et riches plaines de la Mitidja, rochers tranchants des gorges de
la Chiffa, traversées de villages si semblables aux villages de France, jusqu’au son des cloches des
églises résonnant dans la douceur du soir, places ombragées, mairies surmontées du drapeau
tricolore… L’Algérie est un département français, qui pourrait en douter ?
Parfois cependant, immobiles au bord de la route, des enfants en guenilles, pieds nus, regardent
passer les camions militaires, et des hommes, pour la plupart des vieillards revêtus de leur ample
burnous couleur de terre, détournent la tête à leur passage. Et puis, çà et là, perchées sur des
pitons, au bout de sentiers escarpés, quelques maisonnettes d’aspect misérable étroitement agrégées :
les douars.
… Et enfin… premiers ratissages… Précédés par les blindés et les jeeps, ils avancent sous les
regards apeurés des femmes debout au seuil des maisons, et qui, les voyant s’approcher, se couvrent
la tête, rassemblent leurs enfants autour d’elles, dans un réflexe dérisoire de protection…

La nuit est ébranlée par les moteurs des blindés et des camions qui traversent le
village en processions ininterrompues. Les yeux ouverts, elle guette, écoute et
s’endort bien longtemps après que le bruit s’est dissipé. Parfois, ce sont des rafales
de mitrailleuses ou des fusées éclairantes tirées de la montagne juste en face de la
maison, et qui font surgir des lueurs fugaces et menaçantes dans la pièce avant de
s’éteindre dans un long sifflement. Elle se lève dans le noir et va rejoindre sa mère
qui la serre très fort contre elle. Le lendemain, en allant à l’école avec ses camarades,
elle suit les traces de chenille laissées par les roues des chars sur l’asphalte.

Elle continue d’avancer doucement, prudemment :


— Mais, c’est bien loin tout ça… vous ne devez plus vous souvenir… et puis ça
devait être… tellement…
— Non. Tout est encore là. Mais vous savez… nous… non… personne… jamais
personne…

Ils n’étaient pas « un ». Ils étaient un tout. Ils étaient tous aspirés dans un tourbillon… Sans
cesse l’impression de tomber dans un gouffre, de plus en plus profond, sans autre possibilité que de
tenter de se raccrocher à… à quoi ? À la nécessaire et virile fraternité des hommes au combat.
Aux ordres reçus et à l’obligatoire obéissance. Aux certitudes qui finissent par s’installer et qui
balaient très vite toutes les autres certitudes. Si vite qu’on n’a même pas le temps de se retourner et
de se souvenir de ce que l’on était dans une autre vie, dans un autre monde.
Et c’est dans la force de ces nouvelles convictions, très vite ingérées que l’on puise désormais sa
force et surtout l’ineffable sentiment d’appartenir à une communauté d’hommes courageux, résolus
et prêts à affronter les yeux de ces hommes, des yeux pleins de… de quoi ? Les yeux de ces
hommes frustes et désarmés, pris dans une rafle après un attentat, et qu’en guise de représailles, on
garde à genoux pendant des heures, les mains sur la tête, au soleil ou sous la pluie. Avec, de temps
en temps, un coup de pied dans les côtes pour les aider à se redresser lorsqu’ils flanchent. Ou un
coup de crosse pour qu’ils baissent la tête. Tous, oui, ce sont tous des égorgeurs…

Les yeux baissés, Marie écoute. Rien n’est encore dit. Mais elle sent dans les voix
de cet homme et de cette femme qui discutent calmement, poliment, elle sent une
agitation, un remous venus de très loin, de bien plus loin que les mots qu’elle
entend. Elle se tourne lentement vers l’homme qui froisse nerveusement le journal
qu’il a entre les mains.
— Mais… je ne comprends pas… je ne comprends pas pourquoi personne ne
veut en parler. Parler… simplement… raconter… même au lycée… on dirait que…
je ne sais pas, depuis tellement…
Il l’interrompt avec douceur :
— Marie, vous vous appelez bien Marie ? Quarante ans ont passé… on ne peut
pas oublier, c’est vrai. Mais… on peut… on peut se taire. On a le droit… c’est peut-
être le seul…
Presque sur le même ton, la femme achève la phrase :
— Le seul recours… ou le seul remède si vous préférez… oui… oui… pratiquer
tous, sans se concerter, sans s’être donné le mot, oui… on peut dire ça comme ça,
pratiquer la culture du silence… pour se protéger. Peut-être… mais cela ne change
rien à la souffrance des uns et des autres ; on peut simplement essayer de la tenir à
distance, c’est tout, vous ne croyez pas ? Et quand vient le moment de… parce que
cela finit tôt ou tard par remonter à la surface, non ?
Il ne répond pas à la question. Il secoue lentement la tête.
— Il y a d’autres moyens pour… Moi, je m’en suis sorti. Tout ce que je peux
dire… c’est cette guerre, ces quelques mois, qui ont déterminé ma vie, qui en ont
changé le cours. En rentrant, j’ai décidé de reprendre mes études ; je voulais être
médecin. J’ai travaillé pendant des années, jour et nuit. Et ça n’a pas été facile. Mais
j’ai tenu le coup. Pour le reste…
Tandis qu’il parle, Marie le dévisage. Elle relève le frémissement spasmodique de
la paupière droite – une infime crispation qui s’étend peu à peu à tout le côté droit
de la figure. Elle attend. Et comme il ne finit pas sa phrase, presque timidement, au
bout d’un long silence, elle suggère d’une voix très calme :
— Je trouve ça bien… Médecine… C’est ce que j’aimerais faire moi aussi. Ça peut
être une réponse… enfin… une manière de… réparer, je veux dire… de se rendre
utile… peut-être… oui… docteur… ou alors institutrice.

L’homme répond avec un calme impressionnant. Il s’exprime dans un français parfait, presque
sans accent. Étonnant pour un Arabe ! C’est un homme robuste, trapu, au visage replet, avec des
lunettes rondes cerclées de noir derrière lesquelles les yeux semblent tout petits. Toute l’apparence
d’un père de famille, tranquille et débonnaire. Assis derrière la petite table qui fait office de
bureau, Jean finit de remplir le formulaire. Puis il lève la tête et l’observe. Costume de lainage gris
foncé, chemise blanche… Un peu trop d’assurance, se dit-il. Différent des autres. De ceux qui
arrivent en grelottant de peur avant même que ça commence. Il n’a pas pu le tutoyer, comme il le
fait tout naturellement avec les autres. Il ne peut même pas s’expliquer pour quoi. Il s’en veut un
peu pour ça. L’homme debout au milieu de la pièce faiblement éclairée regarde autour de lui. Ils
sont seuls. Ils n’ont rien à se dire. Les présentations sont terminées. Les collègues ne sont pas encore
descendus. Ils s’occupent des autres. Une charretée de choix, on l’a prévenu. Celui-là est l’un des
deux instits. L’intellectuel du groupe.
Le lieutenant passe la tête par la porte : On va le garder pour la fin, celui-là. À tout seigneur
tout honneur ! Comme ça, il aura peut-être le temps de réfléchir ! Puis il referme la porte.

Sans relever ce qui vient d’être dit, la femme se met à parler. Elle se retourne vers
la jeune fille assise en face d’elle et qui l’écoute attentivement.
— Chez nous, il y eut aussi… il y a encore des silences… il y a plein de blancs
dans notre histoire, même dans l’histoire de cette guerre. Pendant des années, nous
n’avons entendu qu’un seul refrain, dit sur le même air. Un air patriotique,
forcément. Et ça continue… Nos pères étaient tous des héros. Enfin, presque
tous… disons… une écrasante majorité. Oui, écrasante. Par le poids et la place
qu’elle occupe aujourd’hui encore. Et qui a su gommer tout ce qui pouvait entacher
la glorieuse révolution. Les héros seuls ont le droit de parler. Nos héros ont tous les
droits… ils peu vent tout se permettre. Et ils ont été à bonne école… du moins
ceux qui sont encore en vie. Et ils parlent tellement fort qu’ils peuvent croire qu’on
n’entend qu’eux. Et cela tranche avec le silence et les mensonges des bourreaux, et
le silence complice de ceux qui ne peuvent pas regarder leur histoire en face.

Autour de l’homme assis maintenant, ils sont trois. Le capitaine Fleury s’est installé sur le
rebord de la table. Debout près de la porte, un soldat en tenue léopard, les doigts passés dans son
ceinturon, regarde la scène d’un air indifférent. Jean tend la feuille à l’homme silencieux. Il a
dessiné un organigramme, une pyramide composée de plusieurs triangles. Des noms sont inscrits et
encadrés à l’angle de chaque ligne. Quelques-uns des cadres ne portent aucune mention.
Tu sais écrire, toi, l’instit ! Tu n’es pas comme les autres. Bon, d’accord tu as fait grève, mais
ça… On te demande pas de parler. Tiens, prends le stylo ! Écris ! Tu vois ? là… et là ! On sait
que tu connais les noms ! Remplis les blancs. C’est tout ce qu’on te demande. Comme ça, on
pourra pas dire que tu as parlé. Demain matin tu retrouveras tes enfants, tu pourras serrer ta
femme dans tes bras. Elle s’appelle comment ta femme ? Tu ne veux pas le dire ? C’est vrai, les
Arabes ils aiment pas parler de leur femme. Ça veut pas dire qu’ils les aiment moins que nous
autres, hein ? C’est bon, c’est chaud une p’tite femme dans un lit… à l’heure qu’il est, elle doit
pleurer toutes les larmes de son corps, la pauvre… et tes enfants ? Tu penses pas à tes enfants ?
Non, bien sûr… tu n’as pas pensé à eux avant, je vois pas pourquoi tu penserais à eux
maintenant… et ça veut faire la révolution !
Jean tente de saisir le regard de l’homme qui garde la tête obstinément baissée. Le capitaine se
redresse. Il allume une Bastos qu’il tend à l’homme. Tiens, tu fumes ? Ah, pardon ! Monsieur ne
fume pas. C’est interdit par les fellagas, c’est vrai, j’avais oublié ! On fume pas, on boit pas,… je
vous le dis… tous des saints ! T’en as vu déjà des hommes au nez coupé et aux lèvres tranchées ?
C’est ce qu’ils leur font, tes copains, n’est-ce pas ? Et c’est pas beau à voir… Bon ! Écoute ce que
je te propose. On va tous faire un tour à côté et on te laisse seul. Tu auras le temps de réfléchir
tranquillement…
Au moment où il se lève, un hurlement terrible venu d’une pièce voisine les fait tous tressaillir.
D’un air contrarié, le capitaine hausse les épaules. Avant de sortir, il se retourne vers Jean qui
s’est levé pour le suivre. Toi, tu restes ici, je vais voir ce qui se passe… L’homme lève enfin la tête
et regarde Jean, droit dans les yeux.

Le voyage continue. Entrecoupé d’arrêts qu’ils ne semblent même plus remarquer.


Le silence s’est maintenant installé. La femme a repris son livre. Elle continue sa
lecture, sans retenir ni comprendre une seule des phrases qu’elle s’applique pourtant
à relire plusieurs fois. La jeune fille s’est calée dans le coin, recroquevillée sur elle-
même. Elle a les yeux fermés, mais elle ne dort pas. De temps en temps, elle
entrouvre les paupières et regarde ses deux voisins. L’homme n’a pas repris son
journal. Il fixe l’obscurité derrière la fenêtre, tentant peut-être de capter quelques
éclats de lumière. La femme observe le reflet de l’homme dans la vitre. Les cernes
se sont creusés, et ses yeux paraissent maintenant plus enfoncés. Les rides aux coins
des lèvres sont plus marquées et une barbe naissante ombre par endroits son visage
de taches bleuâtres. Comme il a l’air fatigué !
« Je l’observais avec ses cheveux gris, ses joues toujours mal rasées, les rides profondes qu’il avait
entre les sourcils et qui couraient des ailes du nez aux coins de la bouche. J’attendais. »
Elle attend, sans impatience. Ils ne sont pas encore arrivés à destination. Elle le
sait. Elle n’a pas besoin de regarder sa montre.

Elle se sent brusquement loin… loin de tout ça.


Elle est assise au bord d’un étang. Penchée sur l’eau, elle observe les
bouillonnements qui de temps à autre viennent troubler la surface stagnante. Des
bulles éclatent de part en part, se résolvent en ondes concentriques et presque
aussitôt l’eau se referme, pour un instant. Sous la mince pellicule verdâtre, elle
devine les profondeurs, la vie souterraine, le grouillement secret, les palpitations qui
affleurent en légers remous très vite effacés, et ne dérangent en rien le calme
apparent qui règne en ce lieu.

Il se décide enfin à tourner la tête. Il semble infiniment las.


— Votre père était instituteur à Boghari, c’est ça ?
— Oui.
— Et il… il est mort…
— Pendant la guerre.
— Ah !
Il se tait quelques secondes avant d’ajouter :
— Je ne suis pas resté longtemps là-bas.
— Mais vous vous souvenez de ce que vous avez vu dans le camp, non ? Les
quelques mois passés là-bas, vous vous en souvenez bien, je crois… C’est ce que
vous avez dit. Vous étiez là-bas en février ? février 1957. Pendant la grève décrétée
par le FLN…
— …
— Vous l’avez peut-être même rencontré… Vous auriez pu…
— Qui ? Votre père ?
— Il a été enlevé avec son frère, son cousin et d’autres encore… Huit hommes en
tout… sortis de chez eux en pleine nuit, par des militaires.
— Beaucoup d’hommes étaient amenés au camp… tous les jours…
— On ne les a jamais revus. Peut-être que… mais non, ce serait trop…
— Vous savez… il y a eu tellement d’arrestations pendant tout le temps que j’étais
là-bas. Je le sais… j’étais chargé d’enregistrer les entrées.
— Seulement ça ? Alors vous n’avez rien vu, jamais ? Jamais rien entendu ?
Comptabiliser les entrées et surveiller ceux qui gardaient assez de forces pour
essayer de s’enfuir après les séances de torture, c’était votre travail, rien que ça,
n’est-ce pas… ? Eh oui… parmi ceux qu’on arrêtait, il n’y en avait pas beaucoup qui
ressortaient, ou alors…
— Ceux qui étaient amenés chez nous étaient des suspects. Il fallait prendre le
temps de les… de les interroger… pour les besoins de l’enquête.
— Bien sûr, il fallait les faire parler. Mais ça n’avait rien à voir avec vous, bien
entendu…
— Personne n’est sorti indemne de cette guerre ! Personne ! Vous entendez !

L’exclamation résonne comme le bruit d’une porte qu’on claque. Il a brusquement


haussé le ton, comme s’il voulait la convaincre, la faire taire peut-être. Mais est-ce
vraiment là le seul objet de sa colère ?
Marie s’est redressée. Elle se lève brusquement et va s’asseoir près de la femme.
Elle dit doucement à l’homme qui lui fait face maintenant :
— Et ceux qui refusaient de parler… de dire ce qu’ils savaient. C’est vrai qu’on les
torturait ?
— Il y avait des sections spéciales dans les services de renseignements. C’était la
guerre…
Il se prend la tête entre les mains, dans le même geste que la femme quelques
instants plus tôt. Elles ne voient plus de lui que le dessus du crâne, légèrement
dégarni, les épaules affaissées.
Allez-y ! Et surtout ne vous laissez pas avoir s’ils prétendent ne rien savoir ! Ils finissent tous
par parler… Ils donnent des noms, le plus souvent, n’importe lesquels. L’emmerdant, c’est qu’on
ne peut même pas prendre le temps de vérifier. Pas tout de suite. Il faut d’abord finir le travail. Il y
en a de plus coriaces que d’autres. Et alors là, il faut sortir le grand jeu. Faut pas hésiter !

Il relève la tête :
— Oui. Certains. On ne pouvait pas faire autrement. Mais seulement s’ils
refusaient de collaborer. Il le fallait, pour…
Il s’interrompt juste avant de dire… il allait dire… « mater la rébellion ». Ainsi, les
mots sont encore imprimés dans sa mémoire. Il a retrouvé sans effort, au bout de
tant d’années, les mêmes mots, les mêmes arguments : refus de collaborer,
rébellion, pacification, interrogatoires, recherche prioritaire de renseignements,
prévention, protection des civils Européens… ainsi rien n’est effacé. Mais ce mot-
là… jamais ! On ne parlait jamais de tortures, de sévices… non. C’était des
interrogatoires… poussés, certains disaient… musclés. Obtenir le maximum de
renseignements. C’était ça la formule consacrée. Interrogatoires poussés parfois
jusqu’à…
Marie regarde la femme.
— Votre père a…
— Il a été torturé. Avec ses compagnons. Pendant une nuit. Une nuit entière. Puis
exécuté… de plusieurs balles. C’est ce qu’on nous a dit. « Abattu alors qu’il essayait
de s’enfuir. » Version officielle. Reprise par les journaux de l’époque. C’est ce qu’on
appelait la corvée de bois. C’est comme ça qu’on se débarrassait des…
Elle se retourne vers l’homme et le fixe, droit dans les yeux. Elle désigne la jeune
fille :
— Vous devez savoir ce que c’est, non ? Expliquez-lui ce qu’était la corvée de
bois, expliquez-lui à elle qui ne sait rien de cette guerre, elle à qui son grand-père n’a
rien raconté d’autre que ses palpitantes parties de pêche en Algérie.
Avant même qu’il réagisse, elle commence sur le ton d’une personne qui raconte
une histoire :
— Il y avait du bois dans la forêt de Mongorno… à quelques kilomètres de
Boghari, pas très loin de la forêt de Boghar… de belles souches… et comme les
hivers étaient très froids, il fallait se chauffer dans les casernes et dans les camps. Le
problème est que tous les prisonniers qu’on envoyait chercher du bois ne revenaient
pas. Vous savez pourquoi ? Dites-le, vous qui vous souvenez des hivers, là-bas ! À
moins que…

La jeep vient de démarrer. Au volant, Claude hésite quelques secondes sur le chemin à prendre.
Peu importe, toute la zone est sécurisée. Il s’engage sur le premier sentier à droite et peste contre les
nombreuses ornières qui secouent le véhicule et ralentissent son avancée. Au-dessus de lui, les
feuillages des arbres se rejoignent et forment une voûte transpercée de faisceaux de lumière. Ç’aurait
pu être une belle balade ! Il se retourne vers son compagnon silencieux. Trop taciturne, Jean ! C’est
à peine s’il desserre les lèvres. Depuis quelques jours, il a changé… il s’isole… On dirait qu’il
réfléchit un peu trop. Faudra le tenir à l’œil ! D’ici qu’on l’envoie avec les disciplinaires…
Il débouche sur une clairière, s’arrête et coupe le contact. Une main sur le volant, il se retourne
vers Jean. À toi de jouer maintenant ! Tu descends ?
En moins d’un quart d’heure, tout est terminé. Jean a déchargé les huit corps qui gisent
maintenant sur la terre. Claude lui donne une bourrade amicale sur l’épaule. T’en fais pas, vieux,
on les retrouvera demain ! Huit fellagas faits prisonniers, abattus dans la forêt alors qu’ils
tentaient de s’enfuir au cours d’une corvée de bois. Une belle prise, non ? Tu pourras même ajouter
qu’ils n’ont pas répondu aux sommations… si ça peut te faire du bien… Jean remonte dans la
jeep et s’installe sur le siège à côté de lui sans répondre.

La suite de la phrase se perd dans le bruit de la brusque aspiration de l’air à l’entrée


d’un tunnel, qui les fait tous sursauter. Le train ralentit. Le compartiment paraît
soudain plus éclairé. Dans la lumière des néons, le visage de l’homme est blême. La
femme est maintenant prostrée.
Marie est restée silencieuse. Puis elle se redresse brusquement. Elle pose la main
sur le bras de la femme qui tressaille à ce contact.
— Il n’entend pas. Il ne vous entend pas. Regardez, il ne peut même plus parler…
La femme murmure :
— Comme tous les autres. D’abord aveugles et sourds, et depuis longtemps…
muets… et même amnésiques…
Elle se tait à présent. Même si tout n’est pas dit, même si une douloureuse
palpitation la fait encore frémir, quelque chose s’est dénoué en elle. Que ce soit lui
ou quelqu’un d’autre, peu importe. Elle se dit que rien ne ressemble à ses rêves
d’enfant, que les bourreaux ont des visages d’homme, elle en est sûre maintenant, ils
ont des mains d’homme, parfois même des réactions d’homme et rien ne permet de
les distinguer des autres. Et cette idée la terrifie un peu plus.
Marie reprend :
— Je crois qu’on arrive bientôt.
Des voyageurs chargés de bagages passent dans le couloir en discutant à voix
haute.
« Prochain arrêt… terminus ! Le train va rentrer en gare. »
Comme pour s’ébrouer, Marie secoue la tête, faisant voler sa chevelure dans un
mouvement plein de grâce, avant de l’attacher avec une barrette qu’elle tire de la
poche de son jean.
Elle se lève, va ouvrir la porte, fait quelques pas dans le couloir.
Face à face, l’homme et la femme ne bougent pas.
Elle n’attend rien. Elle sait qu’il n’y a rien à attendre. Elle le regarde, elle l’observe,
elle le détaille, attentivement, minutieusement, comme si elle voulait fixer dans sa
mémoire chaque trait de ce visage. Il a les yeux baissés, les mains posées sur ses
genoux. Il ne cherche pas à se dérober. Elle referme son livre, le remet dans son
sac. Elle comptait le terminer pendant le voyage, mais elle n’a pas beaucoup avancé
dans la découverte de cette histoire issue d’une autre guerre. Peu importe. Elle a du
temps pour lire, pour chercher des réponses. Beaucoup de temps… elle sera ailleurs
peut-être. Ce sera un autre jour peut-être. Elle fera d’autres voyages.
Elle se lève pour enfiler son manteau. Elle dit à voix haute, comme si elle était
seule dans le compartiment :
— Dommage… il fait nuit. On ne peut pas voir la mer…
Marie revient. Elle prend son sac à dos, adresse un sourire à la femme et désigne
du doigt la valise.
— Je peux vous aider ?
— Non, non, merci… elle n’est pas trop lourde…
L’homme a déjà empoigné la valise.
— Vous permettez ?
Elle ne répond pas.
Sur le pas de la porte, Marie fait un signe de la main et s’en va d’un pas léger.
À son tour, elle saisit son sac à main et se dirige vers la sortie. Portant la valise et le
cabas, il la suit. Elle descend les marches et s’arrête sur le quai. Elle se retourne. Il
est derrière elle et lui tend la valise.
Avant même qu’elle ait eu le temps d’ouvrir la bouche pour le remercier, il dit :
— Je voulais vous dire… il me semble… oui… vous avez les mêmes yeux… le
même regard que… que votre père. Vous lui ressemblez beaucoup.
Annexes
La jolie écriture du maître d’école.
Achevé d’imprimer en mai 2011
sur les presses de l’imprimerie « La Source d’Or », 36039 Clermont-Ferrand
pour le compte des éditions de l’Aube
rue Amédée Giniès, F-84240 La Tour d’Aigues

Numéro d’édition : 269


Dépôt légal : juin 2011

La version ePub de ce texte a été préparée par Lekti