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REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

NUMÉRO SPÉCIAL
La culture à l'hôpital

FÉDÉRATION HOSPITALIÈRE DE FRANCE - FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES HÔPITAUX


NUMÉRO SPÉCIAL 140 - JUIN 2011
Société française
d’Histoire des Hôpitaux
Adresse de gestion
1, résidence Sus-Auze - 84110 Vaison-la-Romaine
Tél. : 06 19 79 55 17 - Site internet : www.biusante.parisdescartes.fr/sfhh - Courriel : sfhh@orange.fr
Siège social
Fédération Hospitalière de France - 1 bis, rue Cabanis - CS 41 402 - 75993 PARIS CEDEX 14 - CCP PARIS 1556-69 L

Président fondateur Jean IMBERT


Professeur de l'université de droit de Paris émérite. Membre de l'Institut
Présidents d'honneur Maurice ROCHAIX
Membre fondateur
Inspecteur général des affaires sociales honoraire
Jean FAVIER
Historien. Membre de l'Institut
Marie-José IMBAULT-HUART
Professeur d'histoire de la médecine honoraire
CONSEIL D'ADMINISTRATION
Bureau

Président Jean-Paul SÉGADE


Directeur général de CHU
Vices-Présidents Yves BAILLE
Conservatoire du patrimoine médical de Marseille
René TOURNIER
Directeur d'hôpital honoraire
Secrétaire général-Trésorier Jacques BRUNIER
Directeur d'hôpital honoraire
membres du bureau Cédric ARCOS
Directeur d'hôpital, représentant la Fédération hospitalière de France
Yann BUBIEN
Conseiller auprès du ministre du Travail, de l'Emploi et de la Santé
Daniel GERMAIN
Professeur de médecine honoraire
Administrateurs

Bernard BELAIGUES Lucile GRAND Alexandre LUNEL


Directeur d'hôpital Conservatrice en chef du patrimoine. Service Maître de conférences en droit. Université de
interministériel des Archives de France. Paris VIII
Jean-Louis BLANC
Ministère de la culture et de la communication
Professeur de médecine Yves MAMIE
Gérard DESBORDE Patrick KEMP Directeur d'hôpital
Chargé du Patrimoine. CHU de Lille
Conseiller de chambre régionale des comptes Daniel MOINARD
Jacques DESCHAMPS Pierre-Louis LAGET Directeur général de CHU
Chercheur. Service du patrimoine culturel.
Directeur d'hôpital honoraire Guy NICOLAS
Conseil régional Nord-Pas-de-Calais
Professeur de médecine. Conseiller au ministère.
Olivier FAURE
Professeur d'histoire.
Anne-Marie LÉGER Jacques POISAT
Inspecteur des affaires sociales honoraire
Université Jean-Moulin Lyon 3 Maître de conférences. Université Jean-Monnet
Bruno FRANÇOIS Marie-Thérèse LEPRÊTRE de St-Étienne
Directrice des soins. CH de Vendôme
Chargé de mission pour le patrimoine Philippe RITTER
hospitalier. Agence régionale de santé Anne-Marie LIQUIER Président de l'ANAP
Bourgogne Cadre infirmier hospitalier honoraire (Agence nationale d'appui à la performance des
Jacques FREXINOS Dominique LOISON établissements de santé et médico-sociaux)
Professeur de médecine honoraire Directeur d'hôpital, Jean-Jacques ROMATET
directeur général adjoint CGOS Directeur général de CHU

Conception, réalisation, impression : de Bussac à Clermont-Ferrand - 04 73 42 31 00 - www.gdebussac.fr


REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
PRÉFACE
L es affinités électives de la culture
et de la santé ne sont (…) pas
nouvelles, si l’on veut bien y songer :
dans l’Antiquité, déjà, Apollon était
à la fois le dieu des arts et le dieu
guérisseur ! Et l’histoire de la médecine
est traversée de recherches, de thérapies
qui ne sont pas uniquement centrées sur
la seule question organique, mais qui,
plus largement, prennent en compte la
dimension psychologique, spirituelle
et culturelle du patient – au moyen,
notamment, de la musique, du dessin, © Didier Plowy/MCC

de l’écriture. Tel PROUST découvrant


avec émerveillement le fameux « théâtrophone » et nous avons signé la convention « Culture et Santé »
son pouvoir de faire entrer les opéras de WAGNER le 6 mai 2010, la ministre de la Santé et moi-même
et de DEBUSSY dans sa chambre de malade, le avons voulu rendre compte de deux ans d’une politique
patient doit avoir la possibilité de transformer ce commune entre nos deux Ministères, mais aussi
temps de la traversée de la maladie en un temps de encourager et remercier tous ceux qui depuis 1999
réflexion sur soi et sur le monde. Pour les publics se sont engagés dans l’intégration d’un volet culturel
empêchés, éloignés de la culture du fait d’un handicap, dans leur Projet d’Etablissement.
d’une maladie, la culture sous toutes ses formes doit La Société française d’Histoire des Hôpitaux, par son
demeurer accessible. Apporter à chacun, dans son regard sur l’Histoire et par sa « volonté de savoir », est
individualité, dans sa singularité, dans son humanité l’un des supports de cette action culturelle à même
aussi, la diversité des productions artistiques, telle est de donner du sens à l’action des hospitaliers. Je
l’ambition que je porte, dans la continuité de l’action souhaite les encourager dans cette double démarche et
engagée par mes prédécesseurs au service de la belle remercier la Société française d’Histoire des Hôpitaux
idée de démocratisation culturelle. de m’avoir donné l’occasion d’apporter, dans sa revue,
Ainsi, après être devenus des lieux d’enseignement mon soutien à ses projets culturels, avec l’ambition
et de recherche, les hôpitaux sont devenus des de faire de l’hôpital un lieu qui sauve et un lieu qui
lieux ouverts aux arts et aux artistes. Par étapes, libère. La présence de la culture en son sein peut y
les ministères de la Santé et de la Culture se sont contribuer grandement.
rapprochés, d’abord avec la création de bibliothèques
en milieu hospitalier, puis avec la signature d’une Frédéric Mitterrand
première convention en 1999. Ministre de la Culture et de la Communication
La convention « Culture et Santé » propose une action
interministérielle et interdisciplinaire. Elle contribue à (1) Extrait du Discours de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture
et de la Communication, prononcé le 6 mai 2010 à l’occasion de la
placer la personne au centre du dispositif, dans toute sa signature de la convention Culture et Santé avec Roselyne Bachelot-
plénitude et surtout dans toute sa dignité (1). Lorsque Narquin, ministre de la Santé et des Sports.
SOMMAIRE n° 140 - JUIN 2011

Préface de Frédéric Mitterrand . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Introduction
- Une nouvelle commission nationale : la commission Culture et Santé à l’hôpital public :
organe d’échange, de réflexion, de mutualisation et de valorisation
Sophie Bellon-Cristofol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
- Dix ans de politique culturelle dans les établissements de santé
Yann Bubien, Laëtitia Buffet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
- La culture introduit du sens dans nos existences
Pierre Le Coz . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10

L’hôpital, des héritages et des reconversions


- La lumière, grâce hospitalière pour l’homme malade, architecture et spiritualité envers l’espace du soin
Numéro spécial Jean-Louis Bouchard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
coordonné par - Fermeture d’hôpitaux, quelles clefs ?
Marie-Christine Pouchelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
Julien Rodier,
- Transmission par la conservation. Les Hospices civils de Beaune et leur musée de l’Hôtel-Dieu,
attaché culturel
Bruno François . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
à la Direction des Affaires
Culturelles de l’AP-HM - Concept d’humanisme à travers les programmes de formation des infirmiers
Frédérique Tomasini . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39
(Michèle Ségade, Carine
Delanoë-Vieux) - De l’hospice de la Charité au centre culturel
Pr Yves Baille . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
- Onomastique, symbolique et mémoire dans les hôpitaux parisiens
Jacqueline Lalouette . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50

Le projet culturel et l’hôpital


- « Culture et hôpital » 2002-2009. Du militantisme à l’institutionnalisation
Gilles Herreros, Bruno Milly . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58
Comité de lecture
- Culture à l’hôpital, culture de l’hôpital
Pr Yves Baille
Yann Bubien, Rachel Even, Bernard Glorion, Olivier Galaverna .............................................................. 61
Jacques Brunier
- Comment concevoir un hôpital en intégrant la dimension culturelle : héritages et reformulations
Pr Jacques Frexinos
Anne Nardin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66
Pr Daniel Germain
Pierre-Louis Laget - Patrimoine et mémoire, anamnèse d’un hôpital psychiatrique
Carine Delanoë-Vieux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
Direction
de la publication La création contemporaine et l’hôpital
Bernard Belaigues
- Physalis partitura, une commande publique de Katsuhito Nishikawa pour l’hôpital Claude-Huriez,
Secrétariat de rédaction CHRU de Lille
Benjamin Heraut Michèle Dard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 80
Service - La commande artistique aux hôpitaux universitaires de Strasbourg
Communication & Culture, Barbara Bay, Christelle Carrier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 82
CHU de Clermont-Ferrand
- Lieu de recueillement et de prière pluriconfessionnel de l’Institut Paoli-Calmettes, Action Nouveaux
Commanditaires de la Fondation de France, 1997-2000, Marseille
Michelangelo Pistoletto, Nicole Bellemin-Noël, Dominique Maraninchi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86

Cahier d’expériences ...................................................................................................... 88

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IN T R OD U C T ION

Une nouvelle commission nationale :


la Commission Culture et Santé à
l’hôpital public :
organe d’échange, de réflexion,
de mutualisation et de valorisation

Sophie Bellon-Cristofol
Attachée culturelle,
Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille

A
vec la nouvelle convention cadre signée en mai 2010 entre le ministère de la Santé et le ministère
de la Culture, le thème de la culture a désormais sa place pleine et entière dans les projets des
établissements comme des stratégies de territoire. Les projets culturels sont d’ailleurs intégrés
à la loi de 2009 portant réforme de l’hôpital « Hôpital, Patient, Santé, Territoires ».

La politique hospitalière « Culture et hospitalière de France (depuis Chaque année, la Commission organise
Santé » s’appuie notamment sur les mars 2011). Les Agences régionales deux séances de travail et une séance
travaux de la commission nationale de santé avaient été sollicitées pour ouverte à un public plus large.
« Culture et Santé à l’hôpital public » désigner un établissement de santé
rassemblant des professionnels Les séances de travail de la Commission
de leur territoire respectif ayant une
hospitaliers en responsabilité des sont structurées en deux temps : le
politique culturelle significative.
programmes culturels. partage d’expériences et l’exploration
Elle s’est fixée un double objectif : des thématiques avec des invités
Celle-ci est présidée par Jean-Paul
- être un lieu de débat et d’échanges extérieurs. Les thématiques suivantes
Ségade, Directeur général de l’Assistance
entre les différents établissements ont été récemment abordées : les actions
Publique-Hôpitaux de Marseille et se
compose de deux entités : hospitaliers qui mettent en œuvre culturelles et artistiques dans le cadre du
des politiques culturelles, code des marchés publics, la convention
- des membres de la commission Culture
« Culture et Santé »…
de la Conférence des directeurs - être un organe référent et force de
généraux de CHU, proposition auprès des ministères À partir de 2011, des séances publiques
- des membres de la communauté de la Santé et de la Culture et autres seront également organisées sur les
hors CHU au titre de la Fédération organismes et institutions nationales. thématiques suivantes :

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I NTRODUC TION

2011 : approche comparative du 2014 : Culture, hôpital et territoire. Contact :


développement culturel à l’hôpital Lieu : Normandie. Assistance Publique-Hôpitaux de
au Québec et en France. Marseille
Lieu : CHU de Montréal, octobre 2011. La Commission travaille également à Direction des Affaires Culturelles
la mise en œuvre d’outils permettant Tél. : 04 91 38 97 45
2012 : le dispositif culture à l’hôpital
de communiquer et de valoriser, sur le sante.culture@ap-hm.fr
et l’Europe. Les perspectives de
plan national, les actions culturelles
coopération des CHU transfrontaliers.
et artistiques mises en œuvre par les
Lieu : Strasbourg. établissements de santé dans le cadre
2013 : l’ouverture sur le bassin de leurs politiques culturelles. Un projet
maritime de la Méditerranée et le de création centre de documentation
rôle d’un CHU dans la dynamique de national, spécialisé sur la thématique
la capitale européenne de la culture. « Culture et Santé », est notamment en
Lieu : Marseille. cours d’étude.

Culture àà l’hôpital.
Culture Bref historique
l’hôpital. Bref historique
• 1634 : la lecture à l’hôpital apparaît sous le vocable • 1er février 1993 : signature d’un protocole d’accord
“distraction des malades”. entre les ministres chargés de la santé et de la culture1,
et circulaire d’application du 16 mars 1993 adressée
• 1800/1810 : le marquis de Sade, hospitalisé à la aux directeurs régionaux des affaires culturelles par le
maison de Charenton, organise avec les malades, à la directeur du patrimoine du ministère de l’éducation
demande du directeur de l’époque, des représentations nationale et de la culture. Ces deux textes resteront
“thérapeutiques” auxquelles le Tout-Paris est invité. plus ou moins un vœu pieux.
• 1930/1940 : construction de salles de spectacles • 1996 : mission confiée par le ministre de la culture au
dans l’enceinte des hôpitaux pour des malades de Dr Lapras, pour approfondir l’inventaire du patrimoine
la tuberculose en long séjour. hospitalier et envisager des mesures de protection.
• 1934 : création de la bibliothèque centrale à l’hôpital • 4 mai 1999 : signature de la convention sur la mise
de la Pitié-Sâlpétrière à Paris. en place de projets culturels dans les hôpitaux, entre
• 1950/1960 : des circulaires adressées aux directeurs les ministres chargés de la santé et de la culture2.
d’établissements de l’Assistance publique-Hôpitaux • Février 2001 : premières rencontres européennes de
de Paris insistent sur les critères de qualité et la la culture à l’hôpital, à Strasbourg.
satisfaction des malades dans le choix des spectacles
proposés. • Juin 2004 : rencontres internationales de la culture
à l’hôpital, à Dublin.
• 1985 : publication du rapport de M. Chemiller-
Gendreau « Culture et Santé » qui se conclut par « la • 6 mai 2010 : convention « Culture et santé » entre les
santé n’est pas une donnée objective, mais un fait en ministres chargés de la santé et de la culture3 pour la
grande partie culturel. » mise en œuvre d’une politique commune entre les
deux ministères.

1 - Ce protocole trouve son origine dans une initiative de Maurice Rochaix, alors président de la Société française d’histoire des hôpitaux (SFHH),
auprès de Gérard Vincent, directeur des hôpitaux au ministère de la santé, et de Christian Dupavillon, directeur du patrimoine au ministère de la
culture. M. Rochaix fit valoir l’intérêt de resserrer les liens entre les ministères de la santé et de la culture par une convention et proposa à G. Vincent
que le dossier fût confié à sa direction En liaison avec la direction du patrimoine, un bref protocole fut signé par Bernard Kouchner et Jack Lang.
2 - Bernard Kouchner et Catherine Trautmann.
3 - Roselyne Bachelot-Narquin et Frédéric Mitterrand.

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IN T R OD U C T ION

Dix ans de politique culturelle dans


les établissements de santé
Yann Bubien
Directeur de cabinet adjoint de la ministre de la Santé et des Sports
Laëtitia Buffet
Étudiante Sciences Po Paris

L
e chirurgien Jacques- Ce patrimoine nous prouve à quel Paradoxe de l’hôpital, qui reflète et révèle
point, depuis le IXe siècle et la création un contexte dont il est tenu à l’écart.
René Tenon 1 écrivait
des hôpitaux par le concile d’Aix-la- La redécouverte d’une culture présente
au XVIII e siècle que les Chapelle, l’art est présent au cœur de de tout temps dans les murs de l’hôpital,
hôpitaux étaient « en quelque l’hôpital : les tableaux exposés dans sa promotion active sous toutes ses
sorte la mesure de la civilisation les salles des malades, par exemple, formes, apparaît comme un axe majeur
d’un peuple ». Mesure de nos tel le retable d’Issenheim de Matthias d’humanisation du cadre de vie des
Grünewald, encourageaient ces derniers malades et du cadre de travail des
choix de société, en tant à supporter la souffrance et à envisager soignants, lorsqu’au cours des années
que manifestation de l’État- leur mort, à une époque où la médecine 1990 la nécessité d’ouvrir l’hôpital à la
providence qui ne cesse se réduisait aux soins basiques du corps. vie de la cité et d’y créer les conditions
d’en subir les crises et les S’il est bien ainsi le reflet et la mesure d’un échange réciproque est reconnue
contradictions, manifestation de notre civilisation, l’hôpital ne s’en comme une priorité par les professionnels
des établissements de santé.
de l’état de nos connaissances est pas moins développé largement en
dehors des murs de la cité, au sens propre En 1999, est ainsi signée entre le
scientifiques, l’hôpital est aussi
parfois comme au sens figuré. À certains secrétariat d’État à la Santé et à
nécessairement le reflet des moments de son histoire, il sera même le l’Action sociale et le ministère de la
évolutions de la culture – ne lieu du « grand enfermement » de ceux Culture et de la Communication une
serait-ce que par la richesse à la dont la rue ne veut pas – un isoloir au convention qui leur fixe l’objectif
fois quantitative et qualitative cœur de la ville. La personne malade commun de promouvoir la culture à
y vit un temps « entre parenthèses », l’hôpital. En dix ans, une vingtaine de
du patrimoine architectural et les professionnels évoluent dans un conventions régionales a été signée entre
mobilier que son histoire riche espace essentiellement technique, agences régionales de l’hospitalisation
et mouvementée lui a légué. sans continuité avec la vie de la cité. (ARH) et directions régionales des

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I NTRODUC TION

affaires culturelles (DRAC). Près collectivement une œuvre dans la gare ses murs un moment positif, plein, et non
de 400 projets ont été portés par les de la ville 2. uniquement fait d’attente, de creux entre
établissements, et de nombreuses deux examens et deux résultats. Bien que
Tous ont en commun de vouloir dessiner
journées d’échange thématiques ont la recherche en médecine s’intéresse de
un hôpital ouvert à d’autres logiques que
été organisées entre acteurs hospitaliers plus en plus à des thérapies qui intègrent
la logique technique : le patient peut
et culturels. La signature en 2010 d’une les dimensions psychologique, culturelle
exprimer sa personnalité tout entière,
nouvelle convention, qui prolonge et et spirituelle du patient, la culture a ici
avec, au-delà de sa seule condition
complète la première, s’appuie ainsi pour but, très humblement, et au-delà de
physique, sa sensibilité, son intellect,
sur le constat d’un développement tout objectif thérapeutique, de permettre
sa créativité.
formidable des initiatives culturelles au temps de la maladie d’être un temps
dans les établissements de santé ; celui-ci L’hôpital lieu de vie, de découverte, un temps dans lequel
redessine les contours d’un hôpital qui, cadre de travail l’apprentissage trouve autant voire plus
de lieu de soin exclusivement technique, de place que dans la vie quotidienne.
devient progressivement un lieu de vie, L’hôpital se doit d’être un lieu de vie
d’échange, d’apprentissage. d’autant plus chaleureux qu’il est un La musique s’invite ainsi dans les murs
lieu de soin, dans lequel les patients de l’hôpital, comme au CHR de Metz,
s’installent avec leurs doutes et leurs de même que le cinéma le fait dans
Le nouveau visage de appréhensions. La culture visible, les CHU de Nantes, de Bordeaux, de
l’hôpital présente, manifeste cette volonté Marseille. Des espaces spécifiquement
d’adoucissement du cadre de vie des dédiés à la culture, permanents ou
La dynamique induite par le programme temporaires, apparaissent dans l’enceinte
malades et du cadre de travail des
national « Culture à l’hôpital », placé des hôpitaux : ainsi de la médiathèque
soignants : les œuvres d’art sont installées
au niveau régional sous l’égide de de l’Assistance Publique - Hôpitaux de
dans les espaces d’accueil et d’attente
la direction régionale des affaires
des bâtiments hospitaliers, comme dans Paris ou du chapiteau dédié aux arts
culturelles et de l’Agence régionale de
les CHU de Nice, Dijon et Poitiers, et de la rue au CHU de Nantes. Depuis
l’hospitalisation, a encouragé ou donné
comme avant elles au centre hospitalier 1996, l’association « Art dans la cité »
lieu à un grand nombre de projets de
Georges-Pompidou à Paris. permet à des artistes de s’installer en
promotion de la culture en milieu
Lieu de vie pour les patients hospitalisés, résidence dans les établissements de santé
hospitalier au cours de la décennie
l’hôpital est également un lieu de travail à travers l’Europe. Des artistes reconnus
2000. Leur richesse tient à la fois à
pour son personnel, qu’il soit ou non viennent échanger et travailler avec
leur quantité et à leur diversité, tant
médical. Vecteur d’une amélioration des patients pour réaliser une œuvre
en termes de public que de discipline
du cadre du travail quotidien par in situ qui appartiendra au patrimoine
artistique, de lieu ou de durée.
l’aménagement concret des bâtiments et de l’hôpital. Outre l’installation d’une
L’hôpital ouvert l’introduction d’œuvres d’art, la culture œuvre d’art au sein de l’hôpital, cette
constitue également un élément fort du action permet la rencontre directe avec
Tous les projets culturels mis en œuvre
management social d’un établissement un créateur. La résidence permet aussi
ces dix dernières années ont pourtant
de santé. Les travaux de la commission aux artistes de sortir de l’atelier et leur
en commun la volonté de créer une
culture des directeurs de CHU et de la création est stimulée au contact du lieu
véritable continuité spatiale entre
Fédération hospitalière de France (FHF) et de l’environnement pour lequel ils
l’établissement et la cité, et, partant,
font état de projets innovants permettant réalisent une œuvre.
entre le temps du soin et la « vie
normale » des patients hospitalisés. de décloisonner, de rapprocher les
différents métiers de l’hôpital, et de
Culture à l’hôpital,
Cette continuité est rendue d’autant plus
réunir les personnes autour de valeurs culture de l’hôpital
nécessaire par la récurrence des séjours
des patients, toujours plus nombreux, partagées. L’art à l’hôpital est également un art de
atteints de maladies chroniques. Artistes l’hôpital – un art qui souvent permet
et œuvres circulent de l’un à l’autre,
L’hôpital, lieu d’apprentissage un travail réflexif sur le corps, le corps
parfois à rebours des idées reçues, Faire de l’hôpital un lieu de vie, c’est du patient aussi bien que celui du
comme à Tours, où les patients ont créé aussi permettre au patient de vivre dans soignant, sur la santé et la maladie. La

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IN T R OD U C T ION

représentation du corps se trouve ainsi, Elle ouvre notamment la voie à une L’introduction de la culture à l’hôpital
par exemple, au cœur de créations sur promotion de la culture qui dépasse le n’est pas le fait de la fin des années
le thème du « Corps transparent » et seul cadre des établissements sanitaires 1990. La chapelle en croix grecque
de l’imagerie médicale à l’Assistance pour pénétrer celui des établissements de la Pitié-Salpêtrière ou les hospices
Publique- Hôpitaux de Marseille, ou de médico-sociaux. Les lieux de vie des de Beaune sont les témoins silencieux
spectacles de danse intégrant les gestes personnes âgées dépendantes et des d’une présence ancienne de l’art au cœur
quotidiens des soignants au CHU de personnes handicapées seront ainsi de l’hôpital. Les dix dernières années
Rouen. les nouveaux espaces de déploiement ont, pourtant, marqué une rupture dans
du programme « Culture et santé », les rapports des mondes de la culture
Quel avenir pour la à travers, dans un premier temps, la et de la santé, en leur donnant les
conduite d’une expérimentation dans moyens d’un véritable échange. Car,
culture à l’hôpital ?
quatre régions pilotes. si la culture intéresse les acteurs de
La signature d’une nouvelle convention l’hôpital, l’hôpital intéresse les acteurs
entre le ministère de la Culture et de la Signe de l’importance du sujet pour la
de la culture, dans la mesure où il réunit
Communication et le ministère de la pratique professionnelle des personnels
des publics potentiels très divers, de
Santé et des Sports offre de nouveaux soignants, les cadres hospitaliers verront
tous âges, de toutes origines. Culture
outils, de nouvelles perspectives de intégrer des modules de formation et de
et santé se nourrissent mutuellement
développement aux acteurs de la culture sensibilisation à la promotion culturelle
d’un mouvement dialectique sans cesse
à l’hôpital. La convention s’inscrit dans leur formation initiale, et des
renouvelé : car de la confrontation de
dans le cadre de la réforme en cours ateliers annuels thématiques autour de
des territoires de santé : en région, sa deux logiques, de deux mondes a priori
représentants du secteur culturel seront
déclinaison opérationnelle associera si différents, naissent tous les jours
organisés.
donc les nouvelles agences régionales des œuvres d’une humanité et d’une
de santé (ARS) aux directions régionales Enfin, la nouvelle convention encourage générosité rares.
des affaires culturelles (DRAC). Elle la création d’une fondation ayant pour
s’appuie sur les dispositions de la loi objet de réunir, d’administrer et de
« Hôpital, patients, santé et territoires » distribuer les contributions des donateurs NOTES
(HPST), qui prévoient l’intégration dans privés, afin que les initiatives culturelles 1 - Jacques René Tenon, Mémoire sur les
les contrats pluriannuels d’objectifs et dans le système de santé puissent disposer hôpitaux de Paris, Royez, Paris, 1788.
de moyens des établissements de santé des ressources nécessaires à un travail 2 - Humanités, dix ans d’art et de culture dans
(CPOM) un volet social et culturel. d’une qualité irréprochable. les CHU, 2010.

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 9


I NTRODUC TION

La culture introduit du sens


dans nos existences
Pierre Le Coz
Professeur agrégé de philosophie à la Faculté de médecine de Marseille
Membre du comité de pilotage de l’espace Éthique méditerranéen, AP-HM

D
u terme « culture », on peut schématiquement extraire trois génétique, les composantes physiques et
organiques de son être. Relève du registre
significations. Un sens conceptuel et général (la « culture » de la nature ce qui pourrait s’observer
opposée à la « nature »), un sens anthropologique (« les scientifiquement (décodage du génome
cultures » plutôt que « la » Culture), un sens littéraire (la culture etc.), en droit, sinon en fait.
comme voie d’accès aux « Humanités »). À cette dimension objectivement
observable de la nature biologique de
Ces trois sens peuvent se recouper et arts et des lettres. De ce point de vue, l’homme, on peut ajouter un élément
s’harmoniser mais aussi se télescoper. On nous respectons les différences mais sans plus subjectif, qui relève du vécu
le voit, quelque fois au sein d’un hôpital, les accuser. La fréquentation des œuvres spontané (l’« animalité ») et que l’on
lorsque notre culture des soins et les de toutes les cultures nous permet de a coutume de qualifier par les concepts
valeurs universelles des acteurs de santé dégager leur noyau universel. La culture de « besoins », « instincts », ou plus
se heurtent aux références culturelles de donne sens à notre existence en nous spécifiquement, s’agissant de l’homme,
certains patients immigrés. faisant accéder au rang de « citoyen du les « pulsions » libidinales, suivant la
monde » 1. terminologie de Freud 2. À la différence
Ainsi, la notion de « Culture » peut
tantôt souligner ce qui nous sépare (les des gènes, les pulsions sont ressenties ;
particularismes), tantôt mettre l’accent Au sens premier, la elles peuvent susciter un état de manque,
sur ce que nous avons en commun (sens de frustration, déréguler nos conduites
« culture » est ce qui à travers des expressions corporelles
universaliste). Source d’incompréhension,
la culture peut devenir source de s’oppose à la « nature » envahissantes.
divisions et parfois d’oppositions : j’ai Au sens premier et général du terme, la Tout ce qui s’ajoute à la nature, tout
« ma » culture, l’autre a « sa » culture. culture est ce qui s’oppose à la nature. ce qui nous hisse au-dessus de notre
Pour échapper à ces impasses, il Est naturel ce qui est inné (littéralement condition primitive et animale se
semble essentiel de promouvoir le sens « né avec moi »), ce qui a un fondement range sous la catégorie de « culture ».
humaniste de la culture qui consiste à biologique. La nature s’exprime en La culture, c’est ce qui nous permet de
privilégier la dimension universaliste des l’homme à travers son patrimoine devenir autre chose que ce que nous

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IN T R OD U C T ION

sommes. Nous ne sommes pas totalement hommes en pitié. Il leur a prodigué « l’art une société qui existait déjà sous cette
pilotés par notre équipement instinctif. de manier le feu » 6. Grâce à ce don divin, forme il y a 3 000 ans. Une civilisation
L’homme est l’animal qui a cette chance l’homme devient l’homo faber, l’animal est évolutive (même les sociétés dites
de pouvoir se préférer autre qu’il n’est. capable de fabriquer des outils, des armes, « primitives » ont une histoire) dans
Même le plus intelligent des singes n’a des abris, et de couvrir sa nudité. C’est la le temps et diversifiée dans l’espace.
pas besoin d’être autre chose que ce qu’il culture qui va lui permettre de poursuivre La variété infinie de civilisations nous
est pour être tout ce qu’il est. Le trait son aventure pour la survie. conforte dans l’idée selon laquelle
caractéristique de l’homme c’est d’être l’homme est un animal à part, un être qui
On remarque que paradoxalement,
inachevé. Nous avons besoin de devenir est capable de transcender sa condition
le développement exponentiel de la
ce que nous sommes (« Deviens ce que immédiate par la puissance d’inventivité
technique au cours des siècles peut aboutir
tu es » 3), c’est là le paradoxe de notre de son esprit 7. En effet, s’il n’était que
à ramener l’homme à sa condition d’être
condition. Nous naissons humains et le résultat de ses gènes (« biologisme »),
biologique. Parfois, il nous arrive de voir des
nous avons besoin de nous humaniser. À pourquoi y aurait-il une aussi grande
hommes très âgés et inconscients, allongés
l’état de nature, nous ne sommes rien de diversité de mœurs et de coutumes ?
sur leur lit d’hôpital, maintenus par des
plus que des échantillons d’une espèce S’il était le simple produit de la société
machines et des appareils sophistiqués.
biologique. C’est la culture qui permet de (« sociologisme »), comment pourrait-il la
Nous éprouvons trouble et malaise car
nous singulariser au sein du règne animal. transformer en permanence, voire parfois
nous avons le sentiment que l’homme est
se révolter contre elle ? Même si sous un
Cet affranchissement de l’homme à l’égard menacé d’être déshumanisé, réduit à ses
certain aspect, la société humaine est une
de son environnement naturel d’origine fonctions végétatives et nourricières par
société animale, enracinée dans l’élément
n’est pas un luxe mais une nécessité. une médecine « high-tech » qui paraît avoir
biologique, par un autre côté elle est le
En effet, nous ne pourrions pas même échappé à nos prises.
fruit de la créativité de l’esprit, ce qui
survivre à l’état de nature. Le bon sauvage
fait de la société humaine une réalité
insouciant qui vit frugalement à l’état de
nature, qui cueille les fruits à l’arbre et boit Sens anthropologique : la essentiellement spirituelle. Le propre de
la société humaine est d’exister et de se
l’eau au creux de sa main est un mythe. création de civilisations transformer sans cesse dans le temps sous
Pour survivre, l’homme a dû fabriquer
Le mot culture est parfois employé au l’impulsion de la créativité de l’esprit.
des outils, construire des règles de vie
sens de la civilisation. Une culture est
en société. En ce sens, on peut dire que On note que ce deuxième sens du mot
constituée d’une langue, d’un système
l’homme est, par nature, un être contre- « culture » prolonge le premier. Au
de parenté, d’un corpus de techniques
nature. L’artifice est le milieu naturel de sens n° 1, la culture est l’ensemble des
et de manières de faire (cuisine, arts,
l’homme. Le mythe de « Prométhée » artifices au moyen desquels l’homme
pratiques de soin, de maternage, manière
que nous a légué l’Antiquité grecque peut s’affranchir du joug de la nature,
de porter les bébés…). La civilisation
évoque la condition de l’homme comme éloigner le spectre de sa disparition.
se décline au pluriel : il existe des
un être désavantagé par rapport aux autres Ensuite, au sens n° 2 (les « civilisations »),
mœurs, des coutumes, des traditions,
animaux, privé de bec, de crocs, de griffes, à l’échelle de la planète, nous voyons
des savoir-faire empiriques. Ce que la
de pinces qui lui permettraient de se la culture se différencier à l’infini, les
pluralité des civilisations nous donne à
défendre contre les bêtes sauvages. Platon sociétés ayant leurs manières d’agencer
voir c’est que l’homme est un créateur
met en scène un dialogue au cours duquel des règles et des conventions pour assurer
d’institutions. Il crée des écoles, des
Protagoras, l’interlocuteur de Socrate 4, la vie en commun. Une fois que sa survie
musées, des bibliothèques, des hôpitaux,
définit la condition humaine initiale : a été assurée, l’homme peut envisager
etc. Ses formes sont multiples à l’échelle
« l’homme est nu, sans chaussures, ni d’autres possibilités, s’instruire, se cultiver
de la planète (on parle de la culture
couverture, ni armes » 5. Le trait distinctif uniquement par loisir, créer de nouveaux
occidentale, de la culture orientale, etc.).
de l’homme c’est d’être le plus démuni outils linguistiques. La culture, en ce sens,
de tous les animaux. Il est livré à lui- La civilisation désigne une forme de vie ne signifie plus seulement ce qui permet à
même au sein d’une nature sauvage où qui n’est pas statique et homogène. Par l’homme de survivre (la technique) mais
tous les animaux ont été équipés pour se exemple, la fourmilière illustre une vie ce qui lui permet de donner du sens à sa
protéger et se nourrir, à l’exception de lui- en société fascinante par sa complexité vie en lui donnant des centres d’intérêts
même. Prométhée est le dieu qui a pris les mais elle n’est pas une civilisation. C’est diversifiés.

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I NTRODUC TION

Quelle que soit sa configuration, une des autres, les récits de leurs expériences, se laisser aller à la vulgarité. La puissance
culture s’oppose à la nature comme de comprendre la complexité du monde désarmante du visage d’un malade
l’institution s’oppose à l’instinct. Être dans lequel nous vivons. Nous ne nous assiégé par la douleur nous enjoint à
« civilisé » c’est être initié à la civilité et humanisons pas seuls. C’est l’humanité prononcer une parole d’authenticité
à la citoyenneté. On nomme « incivilité » des autres qui nous humanise. De même 12
. L’information du patient elle-même
le fait de rejeter les règles de civilité pour que l’agriculture consiste à défricher relève de la culture. Informer signifie
retourner à la brutalité de la spontanéité un sol pour le rendre fertile, la culture « mettre en forme ». Aristote – à
naturelle, par l’injure ou par le geste. est un travail d’éclosion des germes de qui revient la première formalisation
Le propre de l’humain c’est d’être un l’individu. Voltaire disait bien « il faut de ce concept 13 – évoque en ce sens
animal institué. Un commandement cultiver notre jardin » 11. L’homme doit « l’information » du matériau brut
du droit romain énonce : « Il ne suffit faire fructifier ses heureuses dispositions, par l’artisan. Ainsi, l’airain est dit
pas de produire de la chair humaine, ne pas les laisser en friche. Il nous « informé » par le sculpteur qui en a
encore faut-il l’instituer » 8. L’école est incombe de développer ce qui gît fait une statue d’Hermès. L’art d’informer
l’institution par excellence. On a, du enveloppé, de porter à l’expression ce ressemble à celui du sculpteur. On peut
reste, longtemps parlé d’« instituteur » qui n’existe en nous qu’à l’état latent. Ce dire de l’information médicale qu’elle
et plus encore d’« institutrice » pour processus d’acquisition est sans fin. Nous doit « sculpter » dans une matière
désigner le vecteur qui assure le passage avons sans cesse à nous réapproprier d’idées et de souvenirs, d’attentes
de l’instinct à l’institution, de la nature les règles de l’orthographe et de la et d’appréhensions, qui sont déjà là,
à la culture. L’élève est celui qu’on élève ; grammaire, par exemple. L’acquis de la présents à l’esprit du patient et opposent
il est l’humain en devenir que l’école a la culture n’est jamais définitif. au médecin l’épaisseur de son opacité.
charge de faire passer de sa condition de Mais l’éducation ne se réduit pas L’information ne peut survenir comme
« barbare » à celle de « civilisé », de, son à l’instruction. Nous avons aussi à un orage dans un ciel bleu. Elle relève
rang initial d’individu biologique au statut intérioriser des règles de civilité. d’une démiurgie, nullement d’un
de personne civique 9. Dialoguer est un art qui prend du temps. créationnisme. Elle doit « faire avec » la
L’histoire atteste cependant que Il nous faut apprendre à respecter son présence d’une matière qu’elle se propose
l’utilisation des moyens de la culture temps de parole, ne pas interrompre d’épouser, d’éprouver et d’explorer.
au service des appétits naturels peut celui qui parle, accepter d’être contesté, Ici, la culture ne fait qu’un avec le
donner lieu à des formes de violence contredit. La culture, à l’école mais aussi questionnement éthique 14 : qu’est-ce
qui n’existaient pas à l’état primitif. à l’hôpital, et dans toutes les institutions que le patient désire savoir au sujet de
Les cultures se percutent, s’affrontent, en général, se traduit par un travail sa maladie et dans quelle perspective ?
les guerres rendent les civilisations quotidien de soi sur soi. La culture selon
Un patient qui manifestement cherche à
« mortelles » 10. Il suffit à l’homme de une formule attribuée à Herriot « c’est ce
être rassuré désire-t-il réellement savoir ?
prononcer un simple mot pour déclencher qui reste lorsqu’on a tout oublié ». Manière
Les interrogations du soignant explorent
des luttes féroces et sanglantes : « feu ! ». de dire que la culture ne se limite pas à
également les matériaux du savoir que le
C’est parce que l’homme est l’animal qui l’érudition. Elle est une quintessence qui
patient a pu éventuellement récolter, çà
parle que notre espèce est la plus cruelle s’exprime dans la délicatesse des gestes
et là, à partir de ce qu’on lui a déjà dit
d’entre toutes. Nous n’avons ni griffes ni et le raffinement du jugement.
ou de ce qu’il a lui-même pressenti en
crocs mais nous pouvons faire surgir de fonction de certains signes (une « petite
nos lèvres des mots capables de sauter Culture et hôpital boule » par exemple). Il faut trouver
à la gorge de nos semblables. Parce qu’il les mots et le ton juste dans un climat
ne vit pas dans l’élément de la culture, Quel sens du concept de culture convient
émotionnel propice à l’interaction, poser
l’animal ne peut pas devenir in-animal. le mieux à l’hôpital ? Tous, à des degrés
des questions aux patients.
Mais l’humain lui, peut devenir inhumain. divers. Il existe, à l’état diffus, au sein
des hôpitaux, un devoir de respecter Plus généralement, l’hôpital participe de
la langue maternelle qui conjugue les la culture dans son opposition aux lois
Les Humanités trois sens du mot « culture ». On ne impitoyables de la nature. La nature est
Par le biais de l’école, les arts et les lettres peut pas, décemment, dans un lieu aveugle, elle impose la loi du plus fort.
nous permettent de découvrir le monde dévolu à l’apaisement de la souffrance, Dans la nature, chacun vit au détriment

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IN T R OD U C T ION

des autres. Les prédateurs enfoncent leurs - Nul ne peut se satisfaire de savoir n’est pas uniquement destiné à survivre
crocs dans la chair de leurs proies, en que des malades hospitalisés passent et assurer sa descendance.
vertu d’un « vouloir-vivre affamé » 15 leur journée entière les yeux rivés au
qui fuse à travers eux et les poussent à plafond de leur chambre. Nous ne
se conserver à n’importe quel prix. La pouvons considérer comme une fatalité NOTES
nature crée des inégalités et l’hôpital qu’un patient vive dans l’ennui la 1 - Cf. ÉPICTÈTE. Les Entretiens Livre II,
incarne les valeurs portées par la culture : majeure partie de sa journée alors que Ch. X, Comment de nos différents titres on peut
la protection des plus vulnérables et la maladie n’a pas entamé ses capacités déduire nos différents devoirs : « En plus, tu es
citoyen du monde, dont tu es une partie ».
l’hospitalité. Hôpital signifie : « espace intellectuelles. C’est pourquoi, dans
2 - FREUD, S. La vie sexuelle. Paris : PUF,
d’hospitalité ». L’hôpital a pour finalité la mesure de ses possibilités, l’hôpital 1969.
de corriger les inégalités entre celui qui de demain est appelé à faire une plus 3 - Citation attribuée au poète Pindare (dans
est en bonne santé et celui qui ne l’est grande place à la culture entendue au Pythique) et reprise plusieurs fois dans l’œuvre
pas. Le handicap, la maladie génétique, sens des Humanités, des arts et des de Nietzsche, cf. Le gai savoir, § 270 : « Que dit
les défaillances de l’organisme, et toutes lettres. ta conscience ? Tu dois devenir celui que tu es »
les inégalités que la nature nous jette à la (Du sollst der werden, der du bist).
- À l’état de nature, la force réside dans
face, la culture de l’hospitalité s’emploie 4 - PLATON. Protagoras, 329 a, trad. De
la corpulence, la robustesse, la tonicité CHAMBRY, E. Paris : Garnier Flammarion,
à les corriger sinon à les estomper. Elle des organismes. Mais chez l’homme, 1967.
traite comme des semblables ceux qui la culture transcende la nature ; elle 5 - Ibid., 321 c.
ne sont pas identiques. fait émerger des forces invisibles, 6 - Ibid.
subjectives, des forces en sommeil 7 - HEGEL, G.W.F. La raison dans l’histoire.
qui demandent à être éveillées : la Éd. 10/18, Paris, 2003.
Conclusion sensibilité, la volonté, la mémoire, 8 - LEGENDRE, P. L’Inestimable objet de la
Nous pouvons conclure notre propos en l’imagination, la pensée. Derrière la transmission. Paris : Fayard, 1985.
dégageant quatre points : fragilité des patients se cachent des 9 - Sur la différence entre « individu »
forces intérieures, des forces morales et « personne » cf. MOUNIER, E. Le
- Vivre, pour l’homme, c’est développer
Personnalisme. Paris : PUF, coll.
des possibilités. C’est exister, c’est-à- et intellectuelles. Il y a des forces dans
« Que sais-je ? », 1949.
dire à la lettre « sortir hors de soi » pour la faiblesse.
10 - VALÉRY, P. « Nous autres,
participer à l’aventure intellectuelle - Pascal faisait de l’homme un civilisations, nous savons maintenant que
de l’humanité. Les facultés de mélange de misère et de grandeur : nous sommes mortelles ». La crise de l’esprit
notre esprit ne sont pas faites pour « L’homme n’est qu’un roseau, le plus - première lettre, 1919.
rester engourdies. La participation faible de la nature, mais c’est un roseau 11 - VOLTAIRE. Candide ou l’optimisme,
Paris : Garnier, chapitre XXX.
aux affaires de la Cité permet de pensant » 18. L’humanisme consiste à
12 - LÉVINAS, E. Éthique et infini. Paris :
développer les germes que la nature a ne jamais désespérer de l’humanité.
Livre de Poche, 1984.
déposés en nous et les faire fructifier Certes, l’homme est le plus souffrant
13 - Cf. Physique, (Trad. de PELLEGRIN, P.),
au service de la collectivité 16. Tout des animaux et chaque vie humaine Paris : Flammarion, GF, 1999, 191a -192b.
homme doit pouvoir éprouver du reflète la tragédie de notre espèce. 14 - LE COZ, P. Petit traité de la décision
plaisir à mettre en mouvement les Mais, il y a aussi de la grandeur en médicale. Paris : Seuil, 2007.
puissances de son entendement, ses l’homme, ne serait-ce que parce que 15 - SCHOPENHAUER, A. Du néant de la
capacités à créer, sentir, imaginer, la conscience de sa misère participe vie. Mille et une nuits, pp. 56-57, 2004.
à assembler et mettre en forme des de sa grandeur (« un arbre ne se sait 16 - KANT, E. 1957 [1783]. Fondements de
matériaux. Aristote écrit au début de pas misérable » 19). Donner du sens la métaphysique des mœurs, (trad. V. Delbos),
son ouvrage La Métaphysique que « tous Paris : Delagrave.
à sa vie, c’est donner aux autres la
les hommes désirent savoir, le signe en est 17 - ARISTOTE. Métaphysique, trad.
possibilité de montrer de quoi ils
Marie-Paul Duminil et Annick Jaulin,
le plaisir des sens » 17. Il y a un plaisir à sont capables, de prouver leur valeur Paris : GF, Flammarion, 2008.
accéder à de nouvelles connaissances, au monde, de s’estimer eux-mêmes à 18 - PASCAL. Œuvres complètes. Éd. Michel
à piquer l’esprit de curiosité des autres, travers l’estime de leurs semblables. Le Guern, coll. Bibliothèque de la Pléiade,
à leur transmettre le savoir dont nous L’humanisme consiste à défendre une Paris : Gallimard, 1999.
avons hérité. image gratifiante de l’être humain qui 19 - Ibid.

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES
ET DES RECONVERSIONS

L
’hôpital se pose nécessairement la question de la transmission, de la reconversion ou de
l’abandon de son patrimoine. À travers l’analyse de sa valeur historique et artistique et
du témoignage qu’il pose sur le passé, ce patrimoine fait l’objet de différents traitements
où la mémoire joue un rôle essentiel.
L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

La lumière,
grâce hospitalière
pour l’homme malade,
architecture et spiritualité
envers l’espace du soin
Jean-Louis Bouchard
Architecte et artiste
Intervention aux Conversations de Salerne, Beyrouth le 27 novembre 2010

Forme, histoire, spirituel se situe à Seclin, près de Lille, au nord dans l’espace humaniste à la fois. Espace
de la France, où Marguerite de Flandres forme et conscience. Essence majeure de
À l’origine est l’hospice. Il est religieux, fonda en 1246, ce qui est l’hospice l’espace, bâti, vécu et perçu.
en pensée comme en pratique et la forme Notre-Dame de Seclin, et servira de
conve nue du contenant est celle du Aujourd’hui, nous perdons cela, au-delà
modèle ultérieurement aux hospices
cloître. Au-delà du simple bénéfice même des simples chapelles ou des
de Beaune. 750 ans de soins en ce lieu
fonctionnel de celui-ci, il est une petits lieux de cultes accompagnant
qu’une des trois sœurs justement, Marie-
forme idéale en soi, car il est le carré. Lætitia pour la nommer, me décrivait les hôpitaux républicains en France.
Forme élémentaire ou primitive, chère sur place encore récemment, ce lieu Les hôpitaux actuels n’ont plus ces
à Malevitch comme à Kandinsky ou au pour moi indicible dit « de la cour lieux forts et fragiles à la fois, car ils
Bauhaus, le carré n’est pas orienté, à la carrée », frontière entre les lieux de se pensent sur le fond en entreprises,
différence de l’église ou de la chapelle. soin et la salle des malades, contiguë, ce qui fait polémique, et en plateaux
Aussi, plus tard, ce carré dans le cas et axée spatialement, sur la chapelle ; techniques pour l’espace ou la forme
de l’occident chrétien, pourra entrer lieu décrit je la cite, « comme propice à la et soit disant rationnels, en cité, et
dans l’espace laïc sans grande difficulté. méditation et la contemplation ». Ces deux où les toits-terrasses les plus beaux ou
Mais, le carré vide ainsi créé pour les termes sont essentiels. Contemplation quelques murs d’artistes, je le crains n’y
cloîtres, et les hôpitaux qui subsistent et méditation, termes également qui changeront rien. Plus précisément, ces
sur ce modèle, – et je vais ici en citer perdurent, sont vifs, sont philosophie. espaces de transition tels ces cours ou
un comme exemple où il reste à ce jour Hormis la seule question de la foi, le beau galeries étaient donc passés sans heurt
encore, trois sœurs Augustines –, est et le génie des lieux restent d’actualité, du religieux au laïc, ils étaient garants
l’essence je crois de ce qu’est l’espace tant ils outrepassent le simple religieux. d’un rapport au ciel et au sol, passage du
spirituel dédié à l’hôpital. Mon exemple Nous sommes dans l’espace spirituel et plein au vide, avec l’homme au centre,

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

avec le soin comme compagnon dans la ville, car il fédère par ses 375 mètres qui vient du haut. Elle est zénithale,
toute la noblesse d’un prétexte majeur. de façade créée ex nihilo au XVIIIe siècle, aérienne, guidée, travaillée, modulée,
un nouveau quai du Rhône, à l’angle filtrée, dirigée, réfléchie parfois, et
d’un pont central et stratégique de dans l’épaisseur massive de la façade,
Monument de lumière la ville de Lyon. On peut évoquer ici médiévale, moderne, ou classique.
En marge du spirituel, il y avait pour évidemment, l’Italie, Saint-Pétersbourg,
Dans les salles des malades de Seclin
le moins un esprit des lieux. L’hôpital, voir même Brunelleschi, où ici le Dôme
a une raison et une fonction supérieure ou de Beaune, ou de cet Hôtel-Dieu
morceau de ville, à l’égal des institutions justement que je cite, on trouve dans ces
que sont la prison, la mairie ou l’école, incroyable et émouvante : « Il doit
ventiler les salles des malades et chasser espaces laïcs, une lumière typique de nef
fut plus que chacune de celle-ci, porté basilicale ; ce « entre le dehors », comme
par le monde religieux. par le haut les miasmes et les virus, les
maladies ». Au-delà même de la simple l’extrapolation ou image d’un narthex,
Aussi, au siècle des Lumières, l’aspect étymologie, au XVIIIe siècle, ce dôme est et un dedans ou cœur, qui resterait, lui,
majestueux du Dôme de l’Hôtel-Dieu à justement celui de « la lumière ». Lug, la réelle chapelle en intérieur propre.
Lyon, par l’architecte Jacques Germain Lugdunum, lumière, Renaissance, et sous Mais, là où tout bascule, c’est le fait que
Soufflot, constitue selon moi, le meilleur le dôme exactement, un autel. Et, bien les lits-meubles avec leurs rideaux, et
achèvement urbain, architectural et sûr, magnificence du jeu des volumes mobilier accompagnant, en rangs alignés
humaniste de l’hôpital. Et, encore sous la lumière. Plus tard, nous le verrons dans la logique de la rationalité du soin,
aujourd’hui, j’ose l’affirmer. Le bâtiment et l’entendrons avec Le Corbusier. ces lits, sont baignés d’une lumière à la
accompagne la ville, sans rupture, sans Cette lumière, intérieure, romane, David ou Hubert Robert. Ainsi, nous
isolement. Il s’affiche, définit l’entrée de puis gothique et moderne, est celle sommes devant le lit comme devant ce

L’Hôtel-dieu, Soufflot, Lyon.

16 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

malade, tel en un ensemble se forme blanche épurée, la baie


retrouvant dans une position filante moderne, et un design
littéralement « muséale », dans global de l’espace, du mobilier,
l’ampleur de l’espace, sous la de la lampe, de la poignée de
lumière du haut nimbée de porte adaptée à la main, une
grâce, dans la pré-forme même œuvre paysagère et sensible.
du musée du XIXe siècle. Le Sensitive.
malade est comme au Louvre,
D’Aalto d’une part je dirais,
sous verrière, sous « scialytique
qu’il « takes care » à l’anglo-
naturel ». Ainsi, je parlerais de
saxonne, il « prend soin »,
« Monument de Lumière »,
oui littéralement. Il pense la
deuxième acte fondamental
main en pensant la porte ou
et spirituel pour l’espace
hospitalier selon moi. Oui, la poignée, pour la terrasse
sous le dôme de l’Hôtel-Dieu, et les balcons, inédit dans
majestueux avec un vide de un hôpital à ce moment-là,
Alvar Aalto, Sanatorim-Paimio.
24 mètres de haut, se dresse une il pratique la courbe libre en
haute croix, sous ce dôme se trouve lien étroit avec la nature, il place
un autel. À l’instar de mes hospices à l’homme dans la nature. De plus, il
chapelles d’extrémité, ici la chapelle dans l’image même de la forêt de Carélie. lui dessine une véritable chaise « en
est dans une position centrée. Mais Ce sanatorium dont il est question est-il forme », tubulaire et de série, mais à
on peut suivre la messe de même, de un hôpital ? Peut-être non. Mais, en tous la mesure et au confort du corps en
gauche ou de droite, et depuis son lit. cas, il est du plus riche intérêt, tant il repos. Toit terrasse habité, espace
Peut-on guérir par la prière ? En tous met l’homme moderne, de celui que « moderno », espace curviligne, ondes,
cas, le malade est intercalé entre hôpital nous sommes encore aujourd’hui, au auvents, arrondis, courbes, espace meu-
en cloître ou lieu de soin d’une part, cœur du système de soin, voir d’accom- blé, habité, Heideggérien, là où l’œil
et la chapelle d’autre part, malade pagnement, tel ces lieux que nous vivons comme le corps allongé est dehors, sur
comme mis en cimaise horizontale au de nos jours. Soins palliatifs, Alzheimer, ce toit à 25 mètres, à hauteur exacte
cœur d’une invention typologique et gérontologie, cancérologie, pour n’en de la canopée des conifères de Carélie
laïque majeure. On suit la messe avec la citer que quelques-uns. À une maladie finlandaise. Espace spirituel, élévation
même lumière que celle de la chapelle spécifique répondait le style qui allait se de l’homme, au-delà de l’espace blanc,
ou son prolongement, et dans un espace nommer comme s’exporter, et dit sous monochrome et sans ostentation. Par
qui devient indubitablement spirituel. le nom d’International. Bâtiment-icône tant d’élans, Aalto accompagne le soin
Imaginons simplement un instant des en tous cas du mouvement moderne dans un humanisme XXe siècle, à mon
lits dans la nef de Tournus ou Vézelay, ou et d’une pensée tant fonctionnaliste sens rare et sans égal. Lumière du Nord
de Notre-Dame de Paris ! Agnostique, qu’hygiéniste. La desserte en automo- magnifiée, design scandinave inégalé,
croyant ou athée, cette lumière qui vient bile à l’hôpital comme à l’hôtel, ou les paysage, contemplation et repos par
du haut est noble, douce, compagne de circuits propres et sales, comme on les l’air et la lumière pour le corps et l’âme,
l’intimité, et c’est celle justement des connaît maintenant sont à l’œuvre. en un mot l’esprit. Enfin, espace curvi-
musées depuis le XIXe siècle, et encore Mais le spirituel, alors, direz-vous ? Je ligne moderne, modernité curviligne
à l’œuvre de nos jours. considère qu’il est dans le détail comme car Aalto reste et restera à l’exception
dans le global, tel que je viens d’évo- peut-être du brésilien Niemeyer, le roi
quer, ou quand on parle de la voiture, de la courbe, et usant dans sa douceur,
Modernité curviligne de l’ambulance, comme de l’ascenseur souvent même dans l’absolue tendresse
Dans les années 1930 en Finlande, à monte-malades. Aalto accompagne de celle du bois cintré, plié ou thermo-
Paimio, sous le trait et le génie du maître l’homme usager, le place en véritable formé pour rompre ou accompagner la
et architecte Alvar Aalto, naissait un récepteur de sensibilité. Artiste complet, ligne droite, et la transformer en une
vaisseau blanc magnifique et serein posé il offre en plus une œuvre plastique, une formule majestueuse.

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Il me resterait deux exemples En humaniste et visionnaire, il offre


contemporains proches pour presque une « Villa Médicis du soin ».
conclure et compléter ce qui n’est Et je citerai inévitablement son passage
pas un catalogue mais d’avantage à l’acte en son œuvre construite et qui
un chemin de pensée. Quelques reste une œuvre majeure je pense :
mots donc pour l’hôpital de Tony l’hôpital Édouard-Herriot à Lyon, où
Garnier, architecte lyonnais du l’if, la glycine, ou le rosier, pérennes
début du XX e siècle. Celui-ci, depuis 70 ans, partent à l’assaut, au
issu d’une formation culturelle printemps comme à l’automne, des
italianisante, donc méditerranéenne, pergolas de ciment qui ornent les entrées
depuis la Villa Médicis en 1901 des pavillons, comme celles des portes-
propose déjà dans son envoi ou fenêtres des chambres d’un, quatre, neuf,
projet « une cité industrielle », ou 14 lits. Hôpital paysager, hôpital
en architecte et en urbaniste, pavillonnaire dans l’excellence, vision
des établissements hospitaliers, certes contestée, mais inscrite dans le
et ce particulièrement dessinés. durable ou l’évidence criante d’une
humanité. Spiritualité collective dans ce
cas-là, et d’un groupe à taille moyenne
et maîtrisée, avec un sens du soin.
Hôpital-parc enfin, à l’image des
cités-jardins européennes, et comme
l’on pourrait le noter avec son voisin
« Quatre Portes-vitrail » régional du CHS Le Vinatier, toujours
Chapelle du Vinatier, Bron.
près de Lyon, et où, comme chez Garnier
d’ailleurs, il faut noter qu’une chapelle

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Hôpital de Venise,
Le Corbusier

prend place dans l’organisation générale célèbre architecte américain Louis Kahn ont le sentiment d’être agréablement
du plan, tantôt latérale dans l’hôpital encore, comme à tous ceux que j’ai déjà isolés. » J’ajouterai qu’alors une lumière
Herriot, tantôt épicentre pour l’hôpital évoqués : la lumière. Pour la ville de muséale individuelle et à taille humaine,
psychiatrique. Et, chapelle positionnée Venise en effet, Le Corbusier, dans un était ainsi garantie.
en véritable « point de croix » central et projet de 1965, peu avant sa mort, et qui Nous sommes passés depuis Soufflot,
organisationnel du dispositif panoptique ne sera pas construit, propose un hôpital en trois siècles donc, de la lumière
propre à l’asile lui au XIXe siècle, et en nappe horizontale dans le continuum divine religieuse et collective, à une
ce, bien sûr, sous l’ère de l’obédience de la ville « unique au monde ». Ainsi, lumière monacale individuelle et sacrée.
républicaine. Chapelle et spiritualité une sorte d’hôpital flottant se répand sur Recentrage sur l’homme, lumière essence
également en ouverture au monde la lagune, et avec un concept inédit, je et conscience. Hospitalité, modernité.
extérieur. cite les œuvres complètes de 1957-1965 : Lumière outil majeur de spiritualité.
Lumière toujours. Lumière conclusive. « Une solution toute nouvelle a été donnée
Je finirai par Le Corbusier, sans choquer aux chambres des malades : chaque malade
je l’espère tant l’homme est nimbé reçoit une cellule sans fenêtre à vue directe.
d’ombres, je pense à Alexis Carrel, mais La lumière pénètre par des hauts jours
pour choquer également, non susciter latéraux qui régularisent les effets du soleil.
« interpeller » pour moi cette question Le jour est régulier. Il en est de même pour
essentielle de l’architecture chère au la température ambiante. Ainsi les malades

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Déménager oui, mais emporter les murs avec soi.


Dessin et montage d’Henri Leduc, cadre infirmier à l’hôpital Laennec, 1998.
Façade centrale de l’hôpital Laennec, vue de la cour d’honneur. Cliché MNATP
Fermeture
d’hôpitaux,
quelles clefs ?

Marie-Christine Pouchelle
CNRS, Centre Édgar-Morin
Publié dans Ethnologie Française, 2005

L
es hôpitaux font traditionnellement corps, corps peut-être d’autant plus clos sur eux-mêmes, qu’en
ce qui concerne celui des patients, les gestes thérapeutiques les plus invasifs y ont été pendant
très longtemps et jusqu’à tout récemment les plus valorisés. Est tentée ici une phénoménologie de
l’emprise territoriale et du contrôle de l’espace (ouvrir/fermer) dans des lieux où, au plan de l’imaginaire,
corps biologique, corps professionnel et corps architectural interfèrent puissamment les uns avec les
autres. Explorer quelques-unes des connotations ambivalentes attachées aux nœuds, aux clefs, aux
portes, aux pratiques de fermeture et de verrouillage, c’est déboucher sur l’angoisse de mort contre
laquelle bataillent les professionnels et se bâtissent bien souvent les nouveaux hôpitaux.

Une ethnologue rêve-t-elle jamais assez longue familiarité ? La rigueur consiste sensible. Ainsi en va-t-il de l’hôpital,
son terrain ? Ne lui faut-il pas se ris- alors en aller et retour constants entre parfois tout écorché vif. Avant d’aller
quer à être attentive aux harmoniques les matériaux et l’analyse, l’implication plus loin, comment ne pas rappeler
éveillées en elle et hors d’elle par tel ou et la distance, ainsi que dans la mise en effet que l’hôpital est, comme un
tel trait, en s’inspirant, par exemple, à l’épreuve des interprétations auprès corps, « une maison qui exhale des plaintes
des perspectives ouvertes par Gaston des « indigènes », comme auprès de la humaines » 1, même lorsqu’on y guérit ?
Bachelard et Michel Leiris, et en mettant communauté scientifique [Favret-Saada,
à contribution les aspects mineurs et les 1990 ; Barley, 1995 et 1997 ; Caratini, Notre carte sanitaire, qu’il s’agisse des
plus contingents, repérés au fil de l’atten- 2004]. Ces interactions sont d’autant cliniques privées ou des hôpitaux publics,
tion flottante [Pétonnet, 1982] et d’une plus nécessaires que le terrain est plus se présente depuis une dizaine d’années

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comme un tissu de plus en plus mouvant, en ait été, une convention fut signée deur de l’attachement que les personnels
tout agité de flux, de dilatations et de en 1998 entre le Directeur général de portent à un lieu de travail, peut-être
rétractations, respirations et expirations, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris plus fortement investi que d’autres,
ouvertures et fermetures, fusions, transferts et celui du Musée national des arts et entreprises ou usines, parce qu’y sont
[Claveranne et al., 2002, 2003]. Certes, un traditions populaires (ATP). J’eus à consti- directement en question la vie et la mort
tel frémissement n’est pas spécifique aux tuer une équipe d’ethnologues qu’Anne 3
. Non seulement l’hôpital tire sa raison
établissements hospitaliers. Il obéit parfois Monjaret, qui avait déjà travaillé sur les d’être et sa légitimité sociale du soin
à des logiques analogues à celles qu’on cultures d’entreprises et les déménage- donné aux personnes, mais les corps
voit à l’œuvre depuis plus longtemps, dans ments, m’aida à diriger [Desjeux et al., y sont dans tous leurs états, en même
les industries ou les entreprises. Mais, à 1998]. Cette dernière a évoqué dans un temps que la parole des patients comme
l’hôpital, même lorsque les restructura- numéro précédent d’Ethnologie Française, celle des professionnels y a été longtemps
tions en cause ne sont pas synonymes de consacré aux « Terrains minés », le rôle et y est encore souvent cadenassée. Dans
perte d’emploi, elles engagent des affects d’« accompagnateur social » que nous, les des situations émotionnelles intenses et
violents dont la coloration particulière cinq chercheurs de l’équipe, avons finale- parfois conflictuelles, – telles qu’en ont
tient en partie à la singularité des métiers ment tenu pour les personnels [Monjaret, connu par exemple les infirmières au
hospitaliers, c’est-à-dire à leur rapport spé- 2001]. Trois plaquettes, autant d’objets- contact de la douleur chez les patients
cifique aux corps et aux personnes. C’est mémoire, furent réalisées à destination lorsqu’il n’était pas question de la sou-
ainsi, du moins, que j’interprète ce qui des personnels de l’AP-HP [Véga et al., lager efficacement –, les regards se sont
s’est passé au fil des années quatre-vingt- 1999 ; Pouchelle et al., 1999, 2000]. accrochés aux murs, témoins silencieux,
dix, au sein de l’Assistance Publique- mais obstinés, où se sont déposées souf-
Hôpitaux de Paris (AP-HP), lors de la frances, comme à d’autres moments
recomposition qui a abouti à la ferme- Corps et lieux : une réjouissances, en un invisible palimp-
ture des hôpitaux Boucicaut, Broussais et coalescence particulière à seste qui rappelle les couches superposées
Laennec (BBL), et à l’ouverture de l’hôpital des peintures, bien visibles, elles, sur
européen Georges-Pompidou (HEPG) à la
l’hôpital les murs des salles de garde. Entre les
fin de l’année 2000. L’opération avait été Il n’est pas sûr que les décideurs, en patients, les hospitaliers et les corps de
décrite par les porteurs du projet comme matière de délocalisation hospitalière, bâtiment se produit parfois, au fil du
« l’une des plus importantes réorganisations mesurent toujours la nature et la profon- temps, une sorte d’osmose, nonobstant
jamais conduites dans les hôpitaux publics
en France » 2.
Traces de patients.
Alors que je travaillais depuis 1992 sur Hôpital Boucicaut, octobre 1999 : à la veille de la fermeture de la maternité, le dernier accouchement programmé.
Cliché Marie-Christine Pouchelle
le terrain hospitalier, principalement en
Île-de-France, je fus appelée en 1997 par
certaines des directions concernées par
cette restructuration – dont une équipe
de la Direction générale de l’ AP-HP.
Elles étaient désireuses de préserver la
mémoire des établissements destinés à
fermer entièrement (Laennec et Bouci-
caut) ou pour partie (celle de Broussais,
la plus prestigieuse). Il s’agissait aussi
d’aider les personnels à faire le deuil de
leur établissement d’origine pour fusion-
ner plus aisément dans le nouveau. Ces
directions n’étaient pas forcément en
phase avec les préoccupations des chefs
de projet du futur hôpital. Ce fut l’ori-
gine d’une série d’ambiguïtés. Quoi qu’il

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Soignants : « la peau collée à celle de l’hôpital ».


Hôpital Laennec, panneau « souvenir » réalisé par le personnel pour le Dr Antoinette Salem,
médecin responsable des Explorations Fonctionnelles Respiratoires.
Cliché Marie-Christine Pouchelle, 1999.

au point d’être bien sou- entamés par la maladie et la mort, mais


vent métaphoriquement aussi parfois par des actes diagnostiques
interchangeables [Dou- ou thérapeutiques. Il faut compter aussi
glas, 1971 : 130, 131 ; avec le « saucissonnage » bien connu
Pouchelle, 1983 : 207 et des corps et des personnes en domaines
sq, 1986 : 322-325]. À cet attribués à des spécialités distinctes. Tout
égard, l’hôpital est un lieu cela constitue autant de menaces sym-
d’observation privilégié. boliques. D’où, chez les professionnels,
Alors que la dimension le développement de rituels d’agrégation
psychique et symbolique identitaires, destinés à restaurer leur
de la maladie et de la unité personnelle et communautaire 5,
guérison y reste largement rituels justement mis en question par les
sous-évaluée, quand elle réorganisations humaines qu’entraînent
n’est pas déniée, le « pure- les déménagements.
ment » organique y tient Enfin, la surface socioprofessionnelle des
généralement le devant chefs de service s’est jusqu’ici mesurée en
de la scène. Du coup, nombre de lits et en territoires géogra-
dans l’esprit de nombre phiques bien défendus auxquels le corps
blindages et blouses blanches, osmose de professionnels, le geste des patrons est quasiment coextensif.
peut-être proportionnelle à la violence chirurgical continue à représenter le Cette emprise médicale mérite qu’on
des situations vécues, qui fait dire à modèle par excellence de l’action effi- s’y arrête, puisqu’elle est une donnée
certains – médecins, infirmières, aides- cace 4. Et ce geste engage les opéra- majeure dans les jeux de pouvoir qui se
soignantes, techniciens, agents de ser- teurs dans des pratiques de l’espace où déploient à l’occasion des restructura-
vice voire administratifs – qu’ils ont « la l’intériorité corporelle la plus exiguë tions hospitalières, et qu’elle contribue
peau collée à celle de l’hôpital » [Pouchelle prend des allures tantôt architecturales, à rendre problématiques les fermetures
et al., 2000 : 12]. De là, à l’heure du tantôt paysagères et même cosmiques d’établissements.
déchirement où certains « laissaient leur [Lévi-Strauss, 1958 ; Pouchelle, 1995].
Comme l’avait noté Gaston Bachelard : La prise de possession de l’espace hospi-
peau », les tatouages que furent les graf-
« Dès qu’on va rêver ou penser dans le talier par le corps médical a commencé
fitis projetés sur les murs des Urgences
monde de la petitesse, tout s’agrandit. Les au XIXe siècle, après que les hôpitaux
de Boucicaut, lorsque le grand départ eut
phénomènes de l’infiniment petit prennent ont été attribués aux médecins comme
dénoué les interdits. Et d’ailleurs, dans
une tournure cosmique » [Bachelard, espaces privilégiés de la recherche et
bien des esprits à Boucicaut, les puissants
1977 : 13]. de l’enseignement anatomo-cliniques,
qui présidaient de loin aux destinées
mais pour des raisons qui ne tenaient
de l’établissement avaient bel et bien Sur un autre plan – où corps propre et pas nécessairement à l’excellence thé-
eu pour de bon « la peau de l’hôpital », corps de l’autre, corps individuel et corps rapeutique [Faure, 1981 ; Borsa et al.,
puisque la recomposition des sites se social sont entremêlés –, le théâtre hos- 1985]. Au fil du temps se constituèrent
faisait finalement aux dépens de celui pitalier offre de nombreux spectacles des féodalités profondément ancrées au
qui en avait été le lointain initiateur. de dissociation, éminemment conta- sein des établissements, phénomène
Corps humain, corps social et corps gieux, aux yeux des personnels [Véga, accentué à partir de 1958 par la loi Debré
de bâtiment sont, en anthropologie, 1999, 2000] : distension, voire rupture instituant le plein-temps hospitalier. Les
trois modèles de totalité qui s’entre- du lien social et familial sanctionnant patrons ont jusqu’ici fait traditionnel-
croisent dans la plupart des cultures toute hospitalisation de patients, corps lement souvent l’essentiel (quand ce

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n’est pas la totalité) de leur carrière sur Les salles de garde furent et sont tradi- toutes manières pour entamer les limites
le même site, les surveillantes épousant tionnellement hostiles aux directions du corps d’autrui, les chirurgiens ont
généralement leur cause, au sens propre hospitalières. Aujourd’hui, les adminis- classiquement fourni aux salles de garde
comme au sens figuré. Se sont produits tratifs ne sont pas fâchés, par exemple, beaucoup de leurs leaders, de leurs piliers
des cloisonnements farouches, concrets d’arguer de nécessités économiques pour pour ainsi dire. Leur volonté de maîtriser
et symboliques, entre des services plus en supprimer la cuisine, fondement de lieux et groupes se manifeste clairement
souvent rivaux qu’alliés. Des « ser- rituels conviviaux où se fabrique l’iden- au bloc opératoire, et aboutit parfois à
vices » ? Des « maisons » bien plutôt, et, tité médicale. « Ils n’ont qu’à manger des conflits brutaux entre confrères, pour
naturellement, des maisonnées familiales au self, comme tout le monde ». Dans l’occupation des salles d’opération. Ce
fortement hiérarchisées, où le patron et l’hôpital Pompidou en construction, la goût pour l’emprise territoriale pour-
la surveillante occupent des positions salle de garde n’avait pas été prévue, rait bien aller de pair avec le contrôle
analogues à celles du Père et de la Mère et il fallut la mobilisation des patrons de l’espace corporel qu’implique leur
chez les Compagnons. La ressemblance pour qu’on lui trouve un lieu. « Je la activité, et qui définit en tout premier
n’est pas fortuite : le compagnonnage mettrai près de la morgue ! » aurait lancé lieu leur identité professionnelle : il
est une référence identitaire forte chez le directeur de l’hôpital. Ce contexte s’agit de maîtriser la plaie opératoire,
les médecins, et plus encore chez les menaçant explique que certaines des les vaisseaux et les « no man’s lands »
chirurgiens. fresques de la salle de garde de l’hôpital où ils se sont hardiment aventurés. Ce
Boucicaut, qui avaient été peintes sur n’est donc pas un hasard si le premier
L’étonnement d’un historien de la méde-
des panneaux de contreplaqué, furent de tous les apprentissages, chez ceux qui
cine espagnole, récemment, sur l’appro-
finalement confiées au musée des ATP. se destinent à la chirurgie, consiste à
priation des espaces hospitaliers par les
Une telle donation, faite par l’entremise « faire des nœuds » chaque jour pendant
médecins français 6 fait penser qu’il y
d’un jeune médecin, va à l’encontre du plusieurs mois, comme je l’ai entendu
aurait là-dessus des études comparatives
secret caractéristique de la culture des tout récemment recommander en salle
à mener d’un pays à l’autre. Peut-être y
salles de garde. Elle a parfois été diver- d’opération par un praticien à un interne
trouverait-on aussi du même coup la rai-
sement commentée au sein du corps débutant 9. « D’ailleurs, ce sont des demi-
son de la spécificité des hôpitaux français
médical (« Rien ne doit sortir de la salle clefs, et pas des nœuds. Comme ça on
en matière de salles de garde, creusets
de garde »), comme chez le personnel des peut les empiler. Il faut d’abord descendre
emblématiques de notre corps médical,
ATP, surpris par le caractère obscène des [le nœud sur le fil] et verrouiller… ». On
chaudrons de son embryogenèse. Ce
fresques en question. Cependant, c’est notera en passant qu’au contrôle vital
qu’on appelle aussi l’internat, aujourd’hui
avec une jubilation manifeste que tout de l’espace par des professionnels dont
menacé, donne à voir le triomphe de la
récemment, en cours d’opération, un le métier consiste à ouvrir et fermer des
présence médicale dans des hôpitaux.
chirurgien auquel je confirmais que les frontières, correspond, pour ceux qui
S’y est affirmée de manière parfois fra-
panneaux se trouvaient bien désormais travaillent avec eux, de très grandes diffi-
cassante la spécificité du regard ana-
dans les réserves du musée m’a indiqué cultés à leur fixer des limites. Infirmières
tomo-clinique en rupture, au XIXe siècle,
comment retrouver son propre portrait de salle d’opération, cadres infirmiers du
avec l’univers religieux où baignaient les
sur la fresque en question. bloc opératoire et médecins-anesthésistes
établissements 7. Mariant allègrement
en savent quelque chose. Quant aux
Eros et Thanatos, le folklore carabin s’est
directeurs administratifs, ils estiment
développé bruyamment jusqu’à nos jours
dans ces lieux en principe interdits aux
Franchir et verrouiller souvent que plus un hôpital est « chirur-
Avant même la création de l’Internat, gical » plus il est difficile à manier. Si
non-initiés, les murs des salles de garde
les chirurgiens furent traditionnellement j’ai choisi beaucoup de mes exemples
regorgeant de « bidoche », c’est-à-dire
de garde dans les hôpitaux. À cause de dans le pré carré des chirurgiens, c’est
de scènes érotiques peintes les plus crues
cela, mais aussi probablement en raison donc justement parce que les enjeux
possibles, comme aussi de débris alimen-
du caractère d’abord particulièrement territoriaux y sont le plus clairement
taires de plus concrets [Godeau, 2002] 8,
éprouvant de leur activité (se souve- posés, qu’il s’agisse du corps biologique,
et présentant nombre de portraits, plus
nir des débuts tardifs et incertains de du corps social, ou du corps de bâtiment.
ou moins caricaturés, de morticoles bien
reconnaissables. Autant dire que ces l’anesthésie au milieu du XIXe siècle) et En fin d’opération, les seniors laissent
murs sont bel et bien vivants. de la violence qu’il leur faut exercer de aux juniors le soin de refermer l’inci-

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

sion opératoire. En dehors de l’intention déterminant. N’appartient pas non plus toujours considéré l’hôpital comme leur
pédagogique des aînés, il faut bien dire en propre à l’hôpital la culture de projet parking. Ils entendaient bien y conserver
que fermer ou refermer n’a pas pour les qui fut celle de l’HEGP pendant près de le droit d’y garer leur voiture, pour des
chirurgiens confirmés l’attrait qu’a, après vingt-cinq ans avant son ouverture et qui raisons aussi pratiques que symboliques :
l’ouverture – après « la volupté d’entailler » imprègne aujourd’hui notre vie sociale. « Moi je me suis toujours garé à Boucicaut,
10
– l’exploration de territoires vierges En tout cas, la conjonction des deux pourquoi je n’ai plus à m’y garer ? Je vais
ou, plus difficile, de tissus remaniés par dans la dynamique du futur hôpital n’a faire intervenir l’avenue Victoria [siège de
une opération précédente. Sans parler guère laissé de place à ceux qui, en fin l’AP-HP]. Moi, je travaille à l’HEGP, j’ai le
du plaisir, ensuite, du « geste ». Cet élan de course, ont semblé rester en arrière. droit de me garer à Boucicaut ! ». Conclu-
à investir les espaces les plus reculés du Après l’éloignement des équipes et leur sion du responsable : « Il faut qu’on ferme
corps fait tout le prestige des équipes arrivée sur le nouveau site, ces derniers
quoi !… Donc, faut être ferme ». Le jeu de
de chirurgie cardiaque, parce qu’elles sont apparus comme englués dans les
mots involontaire témoigne de la poigne
interviennent sur un organe vital parti- locaux désinvestis, n’ayant plus qu’à finir
qu’il fallut montrer à certains moments.
culièrement bien défendu. Est-ce un élan d’évacuer l’établissement. Il s’agissait
Fermer ce n’était pas lâcher mollement
du même genre qui a poussé les équipes de vider les lieux dans tous les sens du
terme, en essayant de ne pas disparaître prise. C’était agir efficacement pour rem-
de Broussais, fortement organisées autour
avec le flot. plir la mission de l’hôpital jusqu’au bout,
du pôle cardio-vasculaire mené par les
contre vents et marées quelquefois et le
chirurgiens, à accepter d’emménager les
rendre provisoirement « étanche » jusqu’à
premières, et plus vite que prévu initia-
« N’ayant plus qu’à ce que le site, devenu propriété de la
lement, dans les terres d’emblée inquié-
tantes du nouvel hôpital, contrairement évacuer… » Ville de Paris, soit remis à ses prochains,
à ce qui avait été convenu (Laennec et divers, occupants.
À la fin janvier 2001, à Boucicaut par
aurait dû emménager en premier) ? exemple, la tâche était multiforme et Verrouiller est une activité courante à
Dans cette restructuration, être celui qui supposait une capacité d’invention l’hôpital, même aujourd’hui, où il est
ferme pour de bon les sites n’était pas plus certaine pour résoudre des situations beaucoup question de « l’ouverture »
valorisant que, au plan des patients, être qui n’avaient pas de précédent, avec des établissements sur la ville. Pour
celui qui referme une plaie opératoire des moyens réduits, la perspective l’ethnologue, les verrouillages matériels
ou, pire encore, celui qui s’occupe des d’avoir la ligne téléphonique coupée entrent en consonance avec les blin-
mourants. « Faire la peau » lorsqu’on très prochainement, un bureau désor- dages émotionnels qui appartiennent
referme une incision opératoire, c’est mais privé de son mobilier principal et en propre à une culture hospitalière
n’avoir qu’une responsabilité de surface, même de sa porte. La machine à café, fortement contrastée puisque, comme
celle de la cicatrice, et l’attention qu’y machine à fabriquer de la convivialité nous l’avons vu plus haut, il s’y produit
portent les patients n’éveille bien au moins autant qu’à soutenir l’éner- également des osmoses tout aussi fortes.
souvent chez les chirurgiens qu’un sourire gie des acteurs, n’était plus là. Gérer
Les cuirasses revêtues par certains, en
les départs d’équipements n’était pas
amusé. Fermer un hôpital ou veiller particulier en réanimation, sont parfois
de tout repos, le gardiennage du site
sur une fin de vie : dans les deux cas, impressionnantes : fermeture du visage,
par des sociétés extérieures ne l’était
collègues et confrères y voient avec une attitudes involuées, comportements de
pas non plus. Tout incident devenait
certaine condescendance une activité fuite. Certains professionnels exclusi-
difficile à traiter, comme la fuite d’eau
qui n’aboutit à « rien ». « Mais qu’est-ce vement investis dans la technique et
importante que provoquèrent, en testant
que tu peux bien faire ? », demandent ses probablement en proie à un burn out
un bâtiment, des experts envoyés par
collègues à tel administratif, en charge de à peine conscient deviennent ainsi,
la Ville de Paris, acquéreur du site, en
la clôture de l’un des sites après le départ aux yeux de malades physiquement et
testant un bâtiment. Il s’avéra malaisé de
des personnels. Car ceux qui assistent psychologiquement fragilisés, des per-
réglementer les allées et venues, et par
les corps et les personnes en fin de vie sonnages inquiétants, quasi robotisés, à
exemple d’interdire le site à d’anciens
font-ils quoi que ce soit 11 ? l’opposé du stéréotype facilement accolé
personnels de Boucicaut qui, habitant
L’attrait du « faire » n’est pas spécifique à proximité de l’hôpital et travaillant aux infirmières supposées souriantes et
du milieu hospitalier, mais il y est très désormais à l’HEGP assez proche avaient bienveillantes, ouvertes.

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Sur le plan concret, blocs opératoires et un rôle considérable 15, qui dépasse les saveur particulière, la manière dont il y
réanimation sont des espaces évidem- anecdotes relatives au bruit que faisaient a quelques années, au sein de l’hôpital
ment clos et clôturés par excellence au les clefs à la ceinture des religieuses de Pompidou inachevé – où les services de
sein des hôpitaux, à l’opposé des effrac- l’hôpital Boucicaut, du temps où celles-ci soins et médico-techniques n’étaient
tions corporelles qui y sont justement faisaient fonction de surveillantes, avec pas encore installés, mais où la direction
pratiquées sur des patients soigneusement une autorité de fer 16. Ainsi, fait sens la avait délibérément pris place plus d’un
immobilisés, fussent-ils conscients, pour manière dont le musée de l’Assistance an avant l’ouverture –, tel administratif
des raisons qui ne sont pas toujours seu- Publique a récemment accueilli dans ses d’importance a brandi pour rire devant
lement de sécurité. En réanimation, les collections une épaisse vieille porte à les ethnologues, l’équivalent d’une prise
infirmières et les aides-soignantes font judas grillagé, relique de l’ancien hôpital de guerre : l’imposante clef de l’ancien
des nœuds pour attacher les patients Saint-Lazare, dont il lui a été fait don hôpital de la Charité (sur l’emplace-
au cadre de leur lit [Pouchelle, 2003 : en 2004. Les surveillantes laïques – on ment duquel a ouvert, dans les années
65-98], mais cette pratique déborde très dit maintenant les cadres infirmiers – cinquante, la nouvelle faculté de méde-
largement de ces services hautement lorsqu’elles prennent en main un nou- cine de la rue des Saint-Pères, dans le 6e
techniques : c’est une pratique habituelle veau service n’échappent pas aujourd’hui arrondissement), grosse clef ancienne
dans bien d’autres secteurs hospitaliers, à la passation du trousseau de clefs, et j’ai valant pour un sceptre antique et véné-
en gériatrie par exemple. pu constater, il y a quelques mois auprès rable, et, à ce titre, garante de légitimité
d’une infirmière, que la possession de historique – même « pour rire ». Cette
Ces nœuds concrets et symboliques
telle clef valait pour celle
manifestent un verrouillage beaucoup
d’un trésor (en l’occur-
plus général des « machines à guérir »,
rence l’assurance d’avoir
où l’on a longtemps surveillé et puni 12,
à disposition les moyens
où l’on a beaucoup fermé de portes à clef
matériels nécessaires à sa
dans un contexte de méfiance vis-à-vis
tâche).
du monde extérieur (et donc aussi des
patients) comme vis-à-vis du personnel
qu’on disait ancillaire, ainsi que dans une Clef, mémoire,
situation de pénurie quasi chronique en pouvoir
ce qui concerne le matériel [Véga, 2000].
Les précurseurs des
Contrôle de l’espace, des corps et des per- directeurs actuels ne
sonnes, contrôle des flux, avec la crainte furent jusqu’en 1941
perpétuelle d’être débordé caractérise que des « économes »,
ainsi nos cultures hospitalières 13. D’où, et aux yeux des chefs
sans doute, le rôle emblématique qu’y de service, ils ont gardé
tiennent les porches d’entrée, surtout longtemps le stigmate
lorsqu’ils sont anciens. Comme l’a mon- de leur servitude. Ils se
tré Anne Monjaret [2001] en renvoyant distinguaient cependant
aux analyses de Maurice Halbwachs, la par la possession des
mémoire collective, dans les trois hôpi- clefs, emblèmes de leur
taux BBL, s’est fortement ancrée dans maîtrise, toute relative à
les lieux, et c’est avec raison qu’elle a l’époque, de l’espace hos-
rappelé l’importance des porches (celui pitalier. Prend alors une
de Laennec ayant même fait dans un
passé relativement proche, l’objet d’une
campagne de défense à laquelle parti-
cipèrent activement les médecins de
l’hôpital 14). J’ajouterai que clefs et portes En attendant la benne.
Hôpital Broussais, 2000. Cliché
jouent en tout cas dans les mémoires Marie-Christine Pouchelle

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

clef appartenait au mobilier de l’hôpital musée des ATP, avait-il disparu lorsque un administratif qui tout en redoutant
Laennec, où l’intéressé, porteur du projet le camion de la Réunion des Musées l’ancrage des équipes BBL dans le passé,
du futur hôpital, avait œuvré aupara- Nationaux est venu en prendre livraison. n’avait pas la légitimité historique que
vant. Lorsqu’en 1999, la conservatrice À Boucicaut, un respirateur artificiel donne aux médecins un serment vieux
du musée de l’Assistance Publique la (non destiné aux Musées) fut subtilisé de quelque 2 500 ans. Brandir en plai-
rechercha dans l’hôpital pour l’exposer lors d’un week-end, dans le service de santant aux yeux des observatrices que
à l’occasion du Cent-cinquantenaire réanimation. À Laennec, tel médecin nous étions un objet aussi emblématique
de l’Assistance Publique, elle devait souhaitait récupérer pour lui-même un et très manifestement ancien au cœur
s’étonner de ne pas l’y trouver, alors banc ancien de grandes dimensions en d’un nouvel hôpital présenté comme
que l’Inventaire de l’hôpital en faisait profitant des transports destinés au musée celui du futur, c’était se présenter comme
mention. des ATP… Les motifs de ces captations le maître du temps aussi bien que des
furent divers : depuis la récupération à lieux, sur le modèle des chefs de ser-
Emporter cette clef dans le nouvel
des fins de revente jusqu’à une desti- vice qu’il s’agissait depuis des années de
hôpital, c’était obéir à un mouvement séduire et/ou de dompter pour les faire
nation « humanitaire » (prévue d’autre
en partie analogue à celui qui a animé adhérer au projet HEGP. C’est peut-être
part par l’AP-HP pour certains matériels
certains membres du personnel hospita- pour des raisons analogues (et parfaite-
déclassés) imputée à tort ou à raison aux
lier à l’approche de la fermeture de BBL. ment inconscientes dans l’institution
médecins étrangers originaires de pays du
Ont été par exemple transférés dans le comme chez le maquettiste en cause)
Tiers-Monde, en passant par l’appropria-
nouvel hôpital, à l’initiative d’individus que le projet « Ressources Humaines de
tion symbolique du lieu prochainement
ou d’équipes des anciens sites, quelques l’HEGP » fut, en 1998, présenté dans Relais
abandonné.
éléments de mobilier ou de décor puis- (La Lettre des Cadres de l’HEGP) assorti
samment identitaires (chaises carac- Mais on n’emporte pas n’importe quel d’une vignette aux allures « médiévales »
téristiques d’un service de Boucicaut, souvenir. La grande clef ancienne de (?) portant l’inscription « Charte de
tableau figurant dans la salle d’attente de la Charité pouvait fonctionner comme l’HEGP »…17
radiographie du même hôpital, vitrine une référence symbolique puissante, pour
« historique » d’objets de soins
réalisée par un cadre infirmier de Mettre le passé
Laennec, panneaux d’une grande à la porte ?
fresque ornant les murs du service
d’imagerie de Laennec…). Curieu- Dans le film Les Hôpitaux meurent
sement d’ailleurs, cette fresque, aussi (déjà cité en note et tourné
faute de place, est en morceaux à en 1998 à Laennec), la directrice
l’HEGP, à l’image peut-être du sen- de l’hôpital fait état de son malaise
timent de dissociation éprouvé par devant la fermeture prochaine de
l’établissement : « Il va falloir fer-
certaines équipes.
mer une porte […] La représentation
Se sont aussi produites dans ce mentale de la fermeture m’a fait de la
contexte des appropriations plus peine […] Je ne me voyais pas […] ».
ou moins sauvages de matériels Certes, la fermeture de Laennec,
divers, appropriations qui sont comme celle des deux autres hôpi-
parfois entrées en contradiction taux, n’était pas censée impliquer
avec la volonté patrimoniale de de cessation d’activité et, du reste,
l’institution ou la collecte d’objets, le discours officiel véhiculé par les
entreprise par le musée des ATP à chargées de communication par-
l’occasion de la convention pas-
sée avec l’AP-HP. Ainsi, l’ensemble
des objets relatifs à la morgue de
Broussais, soigneusement mis « Transférable à l’HEGP ».
Hôpital Boucicaut, 2000.
sous clef pourtant à l’intention du Cliché Marie-Christine Pouchelle

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

lait plus de transfert que de fermeture : venait signifier un « jamais plus », qui donc plus large de la prise en charge
les équipes intégreraient pour la plu- est celui de la mort d’une communauté, thérapeutique.
part le nouvel hôpital, et l’opération mort contestée par les autorités mais
Se profilait une sorte de Meilleur des
n’entraînerait pas en principe de perte couramment évoquée sur chaque site
Mondes, propre et net [Huxley, 1994 :
d’emploi pour les personnels de l’Assis- par les personnels des trois hôpitaux.
129-130] 21, qui laisserait bien loin en
tance Publique (mais ceux qui avaient Fermer l’hôpital, c’était ouvrir la porte
arrière de lui la vétusté, la saleté et
été embauchés sur des contrats à durée à l’angoisse de mort. Angoisse d’autant
« l’irrationalité » de Boucicaut et Laen-
déterminée et certains des personnels les plus forte que la mort, précisément, est
nec (pour Broussais, il en allait diffé-
moins qualifiés se sont toutefois retrou- la mauvaise fée redoutée, contre laquelle
remment en ce qui concerne en tout
vés en difficulté). Les nombreux sites ont été établies par les hospitaliers toutes
cas le bâtiment Leriche). Quant à ceux
de l’institution devaient permettre de sortes de chicanes et de dénégations
pour qui « la chaumière [avait] un sens
redéployer les personnels qui n’iraient défensives.
humain beaucoup plus profond que tous les
pas dans le nouvel hôpital. Or était en question un changement châteaux en Espagne » [Bachelard, 1977 :
Mais se représenter spontanément la culturel qui se voulait radical. L’HEGP, 101], ils faisaient sans doute avec l’auteur
fermeture de l’hôpital comme une fer- hôpital du XXIe siècle, devait être celui de cette formule figure de dégénérés et
meture de porte signifiait malgré tout des nouvelles technologies tous azimuts. d’attardés. À l’horizon imaginaire du
qu’était bien en cause la fin de quelque Il serait par exemple « zéro-papiers », nouvel hôpital miroitait une nouvelle
chose, à peu près aussi radicalement que, avait-il été annoncé, grâce au tout organisation, témoignant de la victoire
lors d’un prélèvement d’organes à des informatique. Dans son architecture de la raison gestionnaire sur les féodali-
fins de transplantation, le clampage de transparente et lumineuse, où le confort tés médicales évoquées au début de cet
l’aorte (interruption de son flux à l’aide hôtelier et la simplification des formalités article, au sein d’un espace éternel – pas
d’un clamp) semble « tuer » le patient concourraient au bien-être des patients, d’horloge publique dans la rue hospi-
pourtant déjà cérébralement mort. La devait s’établir une nouvelle gouver- talière de l’hôpital, et une végétation
transposition organique est ici mienne. nance : accent mis sur la transversalité, exotique ne marquant pas clairement les
Mais elle s’appuie sur des constantes disparition des chefferies de services au saisons – où la maladie, la décrépitude
de l’imaginaire qui transparaissent par profit de pôles fonctionnels… 20. Passage et la mort seraient pour de bon vaincues
exemple dans le discours de tel chirur- d’une organisation artisanale et consi- [Marin et alii, 2002].
gien, ex-Broussais, appliquant l’image dérée comme tribale à la fonctionna-
Dans le déménagement imposé, il ne
de la porte aux valves cardiaques 18, ou lité de l’ère post-industrielle, axée sur
s’agissait donc pas seulement de quitter
encore dans le film de Mark Kidel, où l’inter-activité, la complémentarité et
des lieux, mais d’abandonner un style de
l’image des gros « vaisseaux » souter- les échanges, la fluidité des ressources
vie professionnelle. Puisqu’il n’était pas
rains de l’hôpital Laennec (tuyaux et humaines (horaires variables – « grande
possible, sauf à accepter de passer pour
conduites en sous-sol) est scandée par équipe – polyvalence des agents, exter-
un arriéré, d’émettre des doutes sur le
de sourds battements de cœur. Et déjà nalisation des fonctions annexes telles
Paradis d’abord proposé et finalement
que le ménage ou la restauration). Tout
Rilke n’avait-il pas ressenti que monter obligatoire, la nostalgie des lieux a tenu
cela aboutissant, comme l’accent mis
en songe d’obscurs escaliers en spirale, une place métaphorique : ces hôpitaux
désormais sur les plateaux techniques, à
ce pouvait être y avancer « comme du pavillonnaires ont été d’autant plus
une spécialisation accrue de la fonction
sang dans les veines » ? 19. regrettés qu’à travers l’attachement
hospitalière réduite au traitement de la
Le clampage de l’aorte reste symboli- qu’on affirmait leur porter, quelque
maladie dans ce qu’il a de plus médico-
quement décisif lors des prélèvements chose d’autre pouvait s’énoncer d’une
scientifique. Ainsi, les visées de l’admi-
d’organes, car il consacre l’irréversibilité résistance, en effet, au nouvel ordre des
nistration correspondaient à un courant
du passage de la vie à la mort. Dans le choses.
bien présent chez certains médecins dès
transfert de l’hôpital ancien à un nou- leur formation, et reconnaissable à de Aujourd’hui, quatre ans après l’ouver-
vel hôpital présenté depuis longtemps multiples signes dans notre système de ture de l’HEPG, le fonctionnement en
comme la Terre Promise – transfert par- santé, en dépit des efforts de ceux qui pôles laisse à désirer. Malgré les efforts
fois qualifié d’ailleurs de transplantation luttent pour l’humanisation de ce dernier de la direction de l’hôpital et de certains
– la fermeture imaginaire d’une porte et pour une définition plus adéquate et médecins, les anciennes féodalités ont

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Un déménagement contesté.
Hôpital Laennec, affichage syndical,
1999. Cliché Marie-Christine Pouchelle

eu la vie plus dure que prévu, en dépit – les trois hôpitaux ont bien fermé – la perçus comme poreux d’autre part sur
des départs à la retraite de quelques transparence et la fluidité annoncées certaines de ses frontières extérieures.
chefs de service, départs sur lesquels comme caractéristiques du nouvel hôpi- Ces inconséquences architecturales
comptait bien l’administration. Ainsi, tal restent problématiques. Ce n’est peut- dénotent-elles une certaine rigidité
à la fin de l’année 2004, un nouveau être pas un hasard si les portes y font conceptuelle et administrative ? Serait-ce
bastion, chirurgical, s’est reconstitué, question. La légèreté et l’automatisme que la propension au verrouillage, remar-
avec colonisation de bureaux dans une de certaines donnant directement sur quée dans les hôpitaux anciens, subsiste
partie officiellement non utilisée de l’extérieur contraste avec la densité des sous d’autres formes dans le nouveau ?
l’hôpital. L’endroit qui, d’après l’un des portes intérieures à ouverture manuelle,
dont la pesanteur est pénible pour cer- Ce serait alors le retour du refoulé,
intéressés, était auparavant un « espace
tains patients âgés ou affaiblis par la comme le fut aussi, concrètement et
de non-droit », fait maintenant figure
maladie. Cette lourdeur est devenue symboliquement dès l’ouverture du
de forteresse.
quasi proverbiale dans l’un au moins des nouvel hôpital, la prolifération de la
Aussi dans cette restructuration, s’il y blocs opératoires, labyrinthe lourdement légionellose, stagnant dans les bras morts
a eu des points de non-retour franchis cloisonné à l’intérieur, bien que parfois des canalisations, en contradiction avec

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

l’image si propre et si dynamique que NOTES 11 - Sur les soins palliatifs en tant
l’hôpital voulait donner de lui-même. qu’« espace » de « décision », cf. Isabelle Marin
1 - LEIRIS, Michel (Aurora), cité par Gaston [2004]. Sur l’imaginaire de la mort en maison
Se seraient-elles vengées les mauvaises Bachelard [1977 : 126] (sur « l’isomorphisme » de retraite, voir Arnaud Hédouin [2004].
fées, non-invitées à la naissance de ce corps/maison voir aussi Bachelard [1977 : 97,
12 - Aux analyses de Michel Foucault, et
98, 173,174]).
nouvel hôpital où la morgue avait été d’Ervin Goffman on ajoutera par exemple
2 - Un Avenir Commun, brochure réalisée le témoignage très significatif d’Alphonse
d’emblée sous-dimensionnée ? par l’équipe de projet HEGP, octobre 1997 (2e Boudard [1972] sur les hôpitaux publics dans
édition) : 5. les années cinquante.
Ceux qui avaient à fermer les hôpitaux
3 - Sur l’appropriation des bureaux dans 13 - Sur le contrôle de l’espace en hôpital
ont eu affaire aux affres de notre finitude, les entreprises ou les institutions, cf. Anne psychiatrique et le vécu d’un changement de
esquivées par les porteurs du projet de Monjaret [1996]. lieu, voir le rapport d’Evelyne Lasserre et Axel
l’hôpital futur. À quoi d’ailleurs ces der- 4 - Sur l’action et la guerre en médecine et en Guioux [2001].
niers voulaient-ils donc fermer la porte chirurgie Pouchelle [2004]. Gaston Bachelard 14 - Témoignage du Pr Haas dans le film
[1976 : 40] ne manque pas de citer la chirurgie Les Hôpitaux meurent aussi… Mark Kidel,
en ouvrant le nouvel établissement, si lorsqu’il examine « la volonté incisive et les 1999, Arte/Les Films d’Ici. Voir aussi plus
ce n’est à la mort couleur de passé ? Mais matières dures ». généralement Communications (2000).
la camarde a plus d’un tour dans son 5 - C’est particulièrement net dans le cas 15 - Voir la place qu’elles tiennent dans la vie
sac. Au nez et à la barbe des nouvelles des rituels carabins permettant aux futurs domestique [Kaufmann, 1996]. Référence.
médecins d’affronter la dissection des Soseki supprimée.
technologies et des transformations de
cadavres. Emmanuelle Godeau [1994]. 16 - Il y eut des religieuses à Boucicaut
l’espace hospitalier, indéfectible sen- 6 - Entretien avec Luis Montiel (Universidad jusqu’en 1975 [Pouchelle, 2000].
tinelle postée au détour des couloirs, Complutense), Paris, octobre 2004. 17 - Relais. La Lettre des Cadres de l’HEGP, n° 7,
indifférente aux portes, aux clefs, aux 7 - Sur le climat des salles de garde fin 1er trimestre 1988 : 5.
nœuds et aux blindages, elle continue XIXe siècle, on trouvera des éléments 18 - Pr. Alain Carpentier, Club Mitral,
intéressants dans Léon Daudet, Les Morticoles Colloque international de chirurgie
de poser sans relâche aux hospitaliers
[1894]. Curieusement, ni Olivier Faure, ni S. cardiaque, HEGP, 9 décembre 2004 : « I always
comme aux patients, la question du sens. Borsa et C.-R. Michel n’attachent d’attention use metaphore of the door : surface of the door is
Face aux menaces de dissociation qu’elle aux salles de garde. Voir en revanche very important to decide the proper size of the ring
représente, les personnels reconstruisent l’ouvrage édité par l’Assistance Publique- to be selected ».
Hôpitaux de Paris lors de la célébration du 19 - Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge :
patiemment, au fil des jours, le maillage bicentenaire de l’internat (2002). 33, cité par Gaston Bachelard [1977 : 97].
relationnel informel indispensable 8 - Voir aussi la thèse de doctorat en 20 - Voir par exemple ce qui était annoncé
au fonctionnement de l’hôpital, leur Ethnologie d’Emmanuelle Godeau [EHESS, dans la brochure Un avenir en commun [HEGP,
appartenance aux anciens réseaux des 2004], La Coutume des carabins. Ethnologie de 1997].
l’internat.
sites fermés depuis 2000 venant tantôt 21 - Ce n’est pas par hasard que l’ouvrage est
9 - Paris, 2004, observation dans un bloc également cité par Victor Scardigli [2003]
faciliter tantôt freiner l’invisible tissage opératoire (CHU). à propos de la fascination qu’exercent les
par lequel prend corps, lentement, le 10 - Georges Blin, Poésie 45, n° 28 : 44, cité nouvelles techno-sciences (ici il s’agit du
nouvel établissement. par Gaston Bachelard [1976 : 41]. clonage des embryons humains).

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Cour d’honneur de l’Hôtel-Dieu de Beaune. (Photo Bruno François)

Transmission par la conservation


Les hospices civils de Beaune et leur musée de l’Hôtel-Dieu

Bruno François
Chargé de mission patrimoine hospitalier et culture à l’hôpital
Agence Régionale de Santé de Bourgogne
Chargé des collections des Hospices civils de Beaune
Conservateur délégué des antiquités et objets d’art de la Côte-d’Or

C
’est pendant la période révolutionnaire, en l’an V (1797) que fut constituée l’institution des
Hospices civils de Beaune, par le rattachement à l’Hôtel-Dieu – hôpital fondé au XVe siècle par
le chancelier du duc de Bourgogne – de l’hospice de la Charité – orphelinat créé au XVIIe siècle
par un couple beaunois. Depuis cette date, la destinée des deux fondations est dirigée par une même
commission administrative.
30 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011
L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Les Hospices civils de Beaune sont


aujourd’hui composés de quatre établis-
sements de soins : le centre hospitalier
Philippe-le-Bon (ill. 2), d’une capacité
de 207 lits, a ouvert le 21 avril 1971, il
regroupe l’ensemble des services actifs et
médico-techniques ainsi que les services
administratifs et logistiques ; le centre
Nicolas-Rolin comprend 90 lits de long
séjour et 30 lits de moyen séjour, conva-
lescence et rééducation ; les maisons de
retraites de la Charité et de l’Hôtel-Dieu
2. Centre Hospitalier Philippe-le-Bon. (Photo Bruno François)
sur deux sites d’une capacité de 174 lits ;
enfin le centre de guidance infantile,
situé dans l’hospice de la Charité,
accueille de jeunes enfants suivis pour
des handicaps divers.
Les Hospices gèrent aussi un domaine
privé très important composé d’un parc
immobilier dans la ville de Beaune, de
terres agricoles et de forêts, d’un presti-
gieux vignoble – dont la vente annuelle
des vins est célèbre dans le monde entier
(ill. 3) – et du musée de l’Hôtel-Dieu. Ce
domaine privé fournit aux Hospices civils 3. Vente des vins des Hospices de Beaune sous les halles de la ville le 16 novembre 2008.
de Beaune une dotation qu’ils utilisent (Photo Bruno François)

pour les investissements hospitaliers ainsi


Historique
que pour l’entretien du domaine.
de l’Hôtel-Dieu
Le musée, au même titre que les autres
biens, constitue une source de revenus L’Hôtel-Dieu a été fondé en 1443 par
très importante pour la survie de cet Nicolas Rolin (ill. 4), chancelier de
établissement de soins, situé à égale dis- Philippe le Bon, duc de Bourgogne 1.
tance de deux gros centres hospitaliers, Il est alors âgé de 67 ans. Après avoir
Dijon et Chalon-sur-Saône. Sans cette été avocat au parlement de Paris, il fut
manne financière issue du domaine et nommé chancelier ducal à partir de 1422.
une activité soutenue par des praticiens Philippe le Bon l’éleva au rang de che-
de qualité, les services hospitaliers de valier en 1424. Son action diplomatique
chirurgie et de maternité seraient fermés. fut déterminante lors du traité d’Arras en
Le musée est installé dans les anciens 1435 qui mit fin à la guerre de Cent ans.
bâtiments de l’hôpital, constituant à À partir de 1426, il fut aussi le chef de la
la fois une dotation importante, mais justice et des finances ducales, gardien du
aussi un conservatoire du patrimoine « grand sceau » qui authentifie les actes
hospitalier, témoin de l’activité passée. du duc de Bourgogne. 4. Portrait de Nicolas Rolin, volet extérieur
Ce monument est intimement lié à la du polyptyque du jugement dernier de Rogier
Pour la construction de son hôpital, la van der Weyden, vers 1450, musée de
Bourgogne ducale. Ville de Beaune lui cède une importante l’Hôtel-Dieu de Beaune. (Photo Francis Vauban)

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

5. L’Hôtel-Dieu porte la lettre F dans cette


reproduction d’une partie du plan de Beaune de
François Belleforest, dans Cosmographie universelle
de tout le Monde, Paris, 1575. Bibliothèque
municipale de Beaune (Photo Bruno François)

particulièrement, la salle des pauvres


(ill. 6) « qu’il soit établi et installé, dans
le principal bâtiment et près de la chapelle
dudit hôpital, trente lits, savoir quinze d’un
côté dudit bâtiment et quinze de l’autre » 5.
Ce bâtiment principal résume à lui seul
tout le sens que Rolin voulait donner
à sa fondation. Il est l’hôpital propre-
ment dit, celui qui, sous un même toit,
rassemble les malades, images du Christ
souffrant et les hospitalières qui en ont
la charge. La salle des pauvres se termine
par la chapelle, car prières et soins sont
étroitement associés. Pour les seigneurs
de cette époque, l’exercice des œuvres
de miséricorde, expression de la charité,
intercédera en leur faveur au moment du
jugement dernier. Ainsi, pour le maître-
autel de la chapelle, Nicolas Rolin com-
mande-t-il au grand peintre de la ville de
Bruxelles, Roger de le Pasture ou Rogier
van der Weyden, le polyptyque du juge-
ment dernier (ill. 7). Il se fait représenter
en donateur avec son épouse Guigone
de Salins sur les volets extérieurs du
retable (ill. 8).
Il est indéniable que Rolin s’est inspiré des
grandes fondations hospitalières, notam-
ment, de l’insigne hôpital Notre-Dame
des Fontenilles de Tonnerre fondé en
1294 par Marguerite de Bourgogne, belle
sœur de saint Louis. Mais son inspiration
ne se limite pas aux constructions hospi-
parcelle de terre située derrière les halles dans cet acte, sa fondation comme un
talières, la salle des pauvres de Beaune
ducales, avec le droit de voûter la rivière moyen d’assurer son propre salut : « dési-
fait aussi référence à l’architecture des
la Bouzaise 2 (ill. 5). Nicolas Rolin fonde rant par une heureuse transaction échanger
grandes salles seigneuriales qui étaient à
ainsi, le 4 août 1443 « un hôpital pour la contre les biens célestes les biens temporels »
la fois salle d’apparat où se déroulaient de
réception, l’usage et la demeure des pauvres
4
. Il dote sa fondation de mille livres de
grandes fêtes (en témoignent les figures
malades, avec une chapelle, en l’honneur de rentes annuelles sur les salines de Salins
sculptées sur les poutres de la charpente)
Dieu tout-puissant et de sa glorieuse mère qu’il avait acquises dès 1436.
mais aussi le lieu où le seigneur rendait la
la Vierge Marie » 3. Conformément à la Dans la charte, il décrit assez précisément justice (tel le Christ juge du polyptyque
tradition médiévale, le chancelier justifie, l’organisation de son hôpital et, plus du jugement dernier). Ainsi, comme le

32 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

6. Salle des pauvres de l’Hôtel-Dieu de Beaune. (Photo Francis Vauban)

7. Polyptyque du jugement
dernier, Rogier van der
Weyden, vers 1450, musée de
l’Hôtel-Dieu de Beaune.
(Photo Francis Vauban)

souligne très justement Didier Sécula 6, C’est un vaste chantier qui s’ouvre à cette fondation jusqu’à la Révolution
« cette fondation ne s’explique pas seule- Beaune et fournit du travail aux popu- française, en l’adaptant en permanence
ment par l’espoir de Rolin d’accéder à la vie lations très appauvries par des années de aux nouvelles exigences des soins, de la
éternelle, mais, en tant que chancelier, chef famines et de guerre. Il débute au lende- médecine, de la pharmacie et des mœurs.
de la justice ducale, il donne à la population main de la lecture de l’acte de fondation Des travaux importants de réaménagement
beaunoise durement touchée par les guerres et et le premier malade est admis dans la salle des salles furent entrepris, notamment par
les épidémies et qui s’étaient soulevées contre des pauvres huit ans et demi plus tard, le la création de grandes salles communes,
Philippe le Bon et Rolin lui-même, le signe 1er janvier 1452. Cet hôpital fut dirigé par là où Rolin avait réservé des espaces plus
de la sollicitude du duc. » 7 Rolin, puis ses successeurs qui défendirent individualisés pour des malades fortunés.

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 33


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

8. Portrait de Guigone de Salins, volet


extérieur du polyptyque du jugement dernier de
Rogier van der Weyden, vers 1450, musée de
l’Hôtel-Dieu de Beaune. (Photo Francis Vauban)

d’Eugène Viollet-le-Duc, la rénovation


de la grande salle dite « salle des pôvres »
qui avait été dénaturée par des siècles
d’activité et les destructions révolution-
naires. Les travaux vont, non seulement
redonner à cette salle son lustre d’antan,
mais aussi en faire une salle d’hôpital
avec tout le confort contemporain, dans
un cadre médiéval. Les Hospices confient
aussi aux ateliers du Louvre la restau-
ration du retable du jugement dernier.
Celle-ci achevée, il fallut trouver un
lieu de présentation pour le polyptyque.
C’est ainsi qu’une première exposition
permanente fut installée à l’étage d’un
bâtiment donnant sur la seconde cour.
Là, étaient exposés les objets d’art et les
antiquités que possédait l’Hôtel-Dieu. Des
collectionneurs donnèrent des objets pour
enrichir ce premier ensemble.
Sous l’impulsion de Jacques Dupont,
Inspecteur des Monuments historiques
et dans le cadre des festivités du 500e anni-
versaire de la création de l’Hôtel-Dieu le
4 août 1943, une nouvelle présentation du
retable du jugement dernier et des tapis-
series fut aménagée dans la chambre du
roi, située au premier étage du bâtiment
couvert de tuiles polychromes. Jacques
Dupont, dans un article paru cette même
année 8, justifie son parti de présentation
en ne retenant que les œuvres d’art les
naire de la fondation en 1843 montrent plus remarquables de cette collection,
Naissance et contemporaines de la fondation.
tout l’intérêt de l’institution pour la
développement du musée grande valeur historique, archéologique En 1971, les services de soins quittent
L’Hôtel-Dieu de Beaune a été parmi et artistique du monument. C’est à cette l’Hôtel-Dieu pour un nouvel établis-
les premiers monuments historiques de époque que les premiers travaux de res- sement au nord du centre-ville. Les
France à être classé sur la liste de 1862. taurations furent engagés. bâtiments du XVe siècle s’ouvrent plus
La redécouverte, dans les combles, du En 1872, la commission administrative largement au public dans le cadre de
retable du jugement dernier, l’organisa- des Hospices commande à l’architecte visites guidées. La salle des pauvres
tion des festivités du quatrième cente- Maurice Ouradou, collaborateur et gendre n’accueillait déjà plus de malades depuis

34 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

9. La salle Saint-Louis présente des tentures


et des coffres à vêtements du XVe siècle.
(Photo Francis Vauban)

les années 1960. La cuisine, encore en


activité, laisse passer les touristes dans
un couloir spécialement aménagé, la
pharmacie est ouverte à la visite et la
salle Saint-Louis (ill. 9) présente une
partie de la collection de tapisseries et
de tentures. Une salle est spécialement
construite pour la présentation du polyp- 10. Aménagement scénographique de la cuisine. (Photo Francis Vauban)
tyque. Ces aménagements sont réalisés
avec l’aide de l’État par le service des
Monuments historiques et les Hospices.
personnes âgées de la maison de retraite, salles étant encore sous la conduite d’un
S’ouvre alors une période de développe- sont désaffectées et la cuisine cesse aussi guide. Des mises à distance et des vitrines
ment touristique : les visiteurs affluent et son activité. Les Hospices font alors sont installées dans les salles 9, tandis
la fréquentation est en constante aug- appel à une société de muséographie- qu’une synthèse de l’histoire de l’Hôtel-
mentation. En 1984, les deux dernières scénographie et la charge d’aménager en Dieu est présentée dans des vitrines et sur
salles communes – Saint-Hugues et visite libre ces deux salles, la cuisine, la des panneaux dans la salle Saint-Nicolas.
Saint-Nicolas – encore occupées par des salle des pauvres et la chapelle, les autres La cuisine (ill. 10), quant à elle, offre une

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 35


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

11. Pharmacie garnie de ses placards et de ses pots du XVIIIe siècle, cette salle a été en activité jusqu’en 1971. (Photo Francis Vauban)

animation sur la base d’un commentaire Les collections de deux ventes aux enchères publiques
aux visiteurs uniquement en langue fran- – la première en 1998 et la seconde en
çaise. Les aménagements de ces deux Elles sont le fruit de l’histoire très riche 2004 – près de 1 000 meubles. Les col-
dernières salles offrent aux visiteurs de de l’Hôtel-Dieu, fondation du chancelier lections ne sont pas inaliénables comme
quoi patienter en attendant le guide pour ducal qui a doté son hôpital de tout le le sont celles des musées possédant le
la seconde partie de la visite. mobilier nécessaire 10 et l’a aussi pourvu label Musée de France. Néanmoins, la
d’œuvres d’art religieux pour l’exercice protection au titre objet des Monuments
Depuis 1991, la visite est entièrement
des prières. Des donations importantes historiques a permis la conservation des
libre, mais cette muséographie demeure.
sont venues enrichir l’établissement, meubles inscrits ou classés.
Les visiteurs reçoivent un dépliant décri-
le dotant de nouvelles salles 11 et de
vant les différentes salles et les œuvres Une partie des objets est présentée dans
nouvelles œuvres d’art 12. C’est cette
les plus remarquables, dans l’une des neuf l’exposition permanente, l’autre partie
collection exceptionnelle constituée in
langues disponibles. Des cartels et des constituée de meubles, d’objets de la
situ, au fil des siècles, qui est présentée
panneaux sont disposés dans les salles vie quotidienne, de textiles et d’objets
au public.
essentiellement en français. Ainsi, l’amé- mobiliers, est conservée dans des réserves
nagement du musée s’est-il fait au fur et Les objets mobiliers appartiennent à disséminées dans les bâtiments. En 2007,
à mesure de la fermeture des salles aux l’établissement public hospitalier et ont sur la recommandation de la commission
soins et de la désaffectation progressive ainsi le statut d’objets publics. Cepen- de sécurité, une réserve de meubles a
des objets mobiliers (ill. 11). dant, les Hospices ont dispersé au cours été aménagée dans l’ancienne cuverie 13

36 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

12. Détail de la charte de fondation. (Photo Francis Vauban)

permettant de regrouper dans un même de recenser environ 5 000 objets. Les départementales. En effet, les archives
lieu, ces ensembles qui, jusque-là, fiches d’inventaire sont consultables des hôpitaux sont des archives publiques
étaient dispersés dans de multiples salles dans la base de données Palissy sur le dont la conservation est régie par des
et combles plus ou moins insalubres. site Internet du ministère de la Culture. textes de loi. La communauté des sœurs
En 2010, une nouvelle réserve est en En 2010, les Hospices ont acquis 15 un de l’Hôtel-Dieu a choisi en 2009, de
cours d’aménagement pour recevoir les système informatisé de gestion des col- déposer son fonds aux Archives muni-
objets mobiliers et les tableaux de petites lections qui est en cours d’installation. cipales de Beaune le dissociant ainsi de
dimensions. celui des Hospices.
Les archives historiques sont accessibles
Les collections ont été inventoriées de aux chercheurs et ont ainsi permis à Jusqu’à présent, le patrimoine immatériel
1989 à 1994 par le service régional de des étudiants de produire des travaux n’a pas été vraiment pris en compte par
l’Inventaire général 14 en collaboration universitaires de qualité. Des pièces les Hospices. Néanmoins, sous l’impul-
avec les Hospices qui avaient recruté un remarquables sont conservées comme sion d’un médecin honoraire de l’Hôtel-
chargé de mission contractuel. Il s’agit les documents de la fondation (ill. 12) Dieu, un groupe d’anciens personnels de
d’un inventaire d’étude qui ne peut ou encore un inventaire très détaillé l’hôpital s’est réuni pour témoigner de
pas être immédiatement utilisé pour de 1501. Les archives des hospices ont leur activité passée, lorsque l’Hôtel-Dieu
la gestion des objets mobiliers comme fait l’objet d’un récolement et d’un était encore un hôpital en activité. Cette
peut l’être l’inventaire administratif des reconditionnement sous le contrôle collecte est intéressante, mais deman-
musées. Néanmoins, ce travail a permis scientifique du directeur des Archives derait à être poursuivie dans le cadre

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 37


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

d’interviews individuelles
pour recueillir des récits plus
personnels.
Cette année, dans le cadre
de l’entretien annuel des
mannequins de sœurs (ill.
13) disposés dans le musée,
une collecte d’informations
a été effectuée. Les sœurs
ont transmis au personnel du
musée, la manière dont elles
s’habillaient chaque matin,
à l’époque où elles portaient
encore ce costume empesé,
constitué de nombreuses
pièces qui s’assemblaient tel
un puzzle à l’aide d’épingles.
Là aussi, il serait urgent de
recueillir le témoignage des
sœurs hospitalières de l’Hôtel- 13. Mannequin de sœur hospitalière. (Photo Francis Vauban)
Dieu dont la disparition est inéluctable,
en l’absence de nouvelle vocation. Cette consacrent une partie de leurs revenus 5 - STEIN, H. op. cit., p. 11.
communauté, qui a été créée par Nicolas à l’entretien du monument, notamment, 6 - SÉCULA, D. Docteur en histoire de l’art
Rolin, est le dernier témoin de l’esprit de 2007 à 2009, pour le grand chantier de qui a soutenu sa thèse sur l’Hôtel-dieu de
de charité de son fondateur. Une page se Beaune.
restauration de la toiture de la salle des
tourne : la dernière sœur a pris sa retraite 7 - SÉCULA, D. Texte d’un panneau de
pauvres. Il reste aujourd’hui à renouveler l’exposition l’Ardoise et le Chancelier (non
en 2008. La collecte de ces témoignages la muséographie-scénographie du musée publié).
permettrait de redonner du sens aux de l’Hôtel-Dieu afin de mieux répondre 8 - Journal de Beaune du 25 septembre 1943.
objets mobiliers en les replaçant dans aux attentes des visiteurs qui se pressent 9 - La salle des Pauvres, la Chapelle, la salle
leur contexte d’utilisation. toujours nombreux pour visiter ce haut Saint-Hugues.
La priorité des Hospices étant leur lieu de la Bourgogne ducal et de leur 10 - L’Hôtel-Dieu conserve un ensemble de
permettre d’appréhender toute l’étendue 35 coffres du XVe siècle, voir FRANÇOIS,
mission de soins, la conservation du B. Le Mobilier de l’Hôtel-Dieu, Le Faste des
patrimoine ne se justifie que par les reve- des collections conservées.
Rolin au temps des ducs de Bourgogne, Dossiers
nus qui sont générés par les entrées du de l’Art, Dijon : Éditions Faton, 1998, n° 49,
musée. Ainsi, l’équipe de l’Hôtel-Dieu juillet, p. 70-77.
qui dépend du directeur des Hospices, NOTES 11 - HUGONNET-BERGER, C. « L’Édifice
1 - Voir SÉCULA, D. L’Hôtel-Dieu de Beaune : du XVe siècle et son évolution, L’Hôtel-Dieu de
s’organise-t-elle de manière à accueillir Beaune », Paris : Somogy éditions d’art, 2005,
un maximum de touristes. Elle est com- étude architecturale et approche iconologique d’un
monument emblématique, thèse de docteur p. 30-63.
posée d’un cadre administratif qui est de l’Université Paris IV en Histoire de l’Art 12 - Voir RÉVEILLON, E. FROMAGET, B.
chargé de la régie de recette du musée, médiéval, Paris, 2004, p. 27-28 « De l’Hôpital au musée », L’Hôtel-Dieu de
du personnel et des locations de salles de 2 - On connaît l’importance des cours d’eau Beaune, Paris : Somogy éditions d’art, 2005,
dans les institutions hospitalières, car ils p. 106-119.
séminaires, d’un responsable de la bou-
permettent l’évacuation des déchets. 13 - Désigne un chai en Bourgogne.
tique et d’un chargé des collections, seul
3 - STEIN, H. L’Hôtel-Dieu de Beaune. 14 - Ce service de l’État a été créé par André
personnel scientifique, à temps partiel. Malraux en 1967. En 2007, les services
Paris : Henri Laurens éditeur, 1933 (Petites
C’est donc 3 % des effectifs du musée monographies des grands édifices de la régionaux d’inventaire ont été décentralisés
qui sont affectés à la conservation des France) p. 8. aux Conseils régionaux.
collections. Néanmoins, les Hospices 4 - Ibid., p. 7. 15 - Avec le soutien financier de l’ARS.

38 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Concept
d’humanisme
à travers les
programmes de
formation des
infirmiers
Frédérique Tomasini
Directrice de l’IFSI des Hôpitaux Sud
Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille

D
epuis la création du L’histoire des professions de santé retient bienveillante, empathique, accordée à la
souvent la représentation de l’infirmière personne et à ses proches.
premier brevet de capa-
parce qu’elle correspond à ces images
cité professionnelle, en À l’origine, chacun s’accordait à consi-
de compassion ou d’accompagnement
dérer l’infirmière comme naturellement
1922, les programmes de forma- qui sont véhiculées dans l’inconscient
dévouée, pourvue de qualités, d’attitudes,
tion ont été soumis à une remise collectif.
de sentiments qui ne demandent pas de
en question plus ou moins régu- De tout temps, on demanda aux compétence particulière, elles ont un
lière, visant à l’actualisation des infirmières d’être réconfortantes et don inné, donc nul besoin de formation.
compatissantes.
savoirs exigés par les progrès de Aussi, la première actualisation du pro-
Depuis toujours, on a attendu des infir- gramme, en 1961, se calque sur la disci-
la science et des évolutions pro-
mières qu’elles prennent soin des per- pline médicale. L’essor des connaissances
fessionnelles, notamment dans sonnes avec bonté, avec humanité. Ce médicales requiert des auxiliaires de plus
le cadre des accords européens. terme d’humanité traduit une attention en plus compétentes et c’est cet aspect

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 39


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

de la formation qui est développé, centré humaine et les contenus en témoignent : nicienne de premier ordre, elle doit être
sur la maladie et les pathologies. anthropologie culturelle, étude des aussi une experte au niveau des relations
conduites et des comportements, dimen- humaines 5.
La formation doit rester axée sur la pra-
sions du soin… Ces théories se sont influencées les unes
tique et les premiers manuels de soins
infirmiers contenaient surtout des des- Il s’agit avant tout de soigner des per- les autres. Le modèle conceptuel de
criptions de techniques de soins. sonnes et non des maladies. l’Américaine Virginia Henderson est sans
doute le plus connu et majoritairement
C’est un enseignement médical, fait par C’est la reconnaissance d’un savoir infir-
choisi. Celui de Marjory Gordon est la
des médecins afin qu’elles transforment le mier lié à la connaissance que l’infirmière
référence dans notre dispositif.
savoir qu’elles possèdent d’instinct, en un acquiert de la personne par la démarche
savoir qui complète et qui prolonge les gestes de soins. Le savoir infirmier cherche à se Dans ce contexte, l’approche humaniste
médicaux 1. définir : il est scientifique, il prend ses des travaux de deux célèbres psycho-
sources dans la médecine, la biologie, logues américains Carl Rogers (1902-
Si ce programme prévoit, dans son intro-
la pharmacologie et à présent dans les 1987), et Abraham Maslow (1908-1970)
duction, que cette tâche technique se
sciences humaines. ont un impact majeur dans les projets
double d’un rôle psychologique, moral,
de formation.
parfois même pédagogique, quelques C’est un savoir humanitaire, dit Béatrice
heures seulement abordent les aspects Walter. Mais le savoir infirmier et le Dans l’apprentissage des soins infirmiers,
psychologiques de la maladie, les notions savoir médical ne s’opposent pas, ils sont nos outils pédagogiques se dotent d’un
d’aide ou de respect de la personne. complémentaires : le savoir médical traite nouveau lexique : authenticité, écoute
de la maladie de l’homme, le savoir infir- empathique, considération positive,
Après l’année 1968, le début des années congruence, reformulation, verbalisa-
mier traite de l’homme dans la maladie.
soixante-dix est marqué par le regroupe- tion, non directivité, entretien d’aide,
ment des professionnelles en associations Pour mettre en œuvre ce programme, pyramide des besoins…
qui réclament une réforme des études il appartient à chaque école d’établir son
et préconisent de transformer l’esprit propre projet pédagogique. Les équipes La personne est acceptée telle qu’elle est,
de cette formation, elles affirment : Une pédagogiques se forment et expriment dans l’ici et maintenant, avec le cadre de
formation vraie en psychologie favorise leur volonté d’établir un cadre concep- référence qui lui est propre. Une attitude
une compréhension de l’autre et de soi, la tuel clair pour les soins infirmiers. humaine, chaleureuse et encourageante est
capacité de dépasser l’intuition et les bons le point clé de cette dimension du soin 6.
Les professionnelles s’emparent alors des
sentiments qui sont tout aussi fragiles chez On parle alors de vision globale et de
théories anglo-saxonnes et américaines
les infirmières que dans le reste de l’huma- soins individualisés, car chaque être
diffusées par les écrits de Rosette Poletti ;
nité, sinon plus parce que plus exposées 2. humain est unique ; des empreintes digitales
il a fallu près d’un siècle pour que les
Leurs revendications aboutissent et deux infirmières reprennent le flambeau de la aux émotions, nul n’est semblable 7…
nouveaux programmes de formation se pionnière Florence Nightingale (1820- Il ne peut exister de soin unique, de
succèdent rapidement en 1972 (en 1973 1910). C’est elle, en effet, qui donna le techniques identiques. Les protocoles
pour les infirmiers de secteur psychia- premier modèle en soins infirmiers, en ne sont que des cadres de référence et
trique) puis en 1979. 1859, dont leur but est de mettre le patient non des fins en soi.
dans les meilleures conditions possibles afin
Ce programme de 1979 3 découle en toute C’est en 1992 8 qu’une nouvelle réforme
que la nature puisse faire son œuvre en lui.
logique de la loi de 1978 qui confirme des études met fin à la séparation historique
pour l’infirmière un rôle sur prescription Ces modèles et théories conduisent à des deux filières professionnelles : la forma-
médicale et surtout lui reconnaît l’initia- considérer les soins infirmiers comme tion en soins généraux et la formation en
tive de dispenser des activités de soins une science humaniste : l’homme est un soins psychiatriques 9.
sur la base d’un savoir spécifique garanti tout unifié, l’humanité de l’homme ne peut
Les longs débats qui ont conduit à ce pro-
par sa formation. être réduite à des systèmes, des organes ou
gramme confirment l’approche globale de
des cellules 4.
C’est un renversement. L’orientation de l’homme en ne dissociant plus le mental du
la formation est claire : le programme Dans cette démarche holistique, l’infir- physique, le psycho-social du bio-physique,
d’études est centré sur la personne mière ne doit pas être seulement une tech- et considèrent enfin la personne soignée

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

comme un être qui ne peut plus être réduit à Ce programme va s’appliquer pendant Dans un parcours de professionnalisa-
sa seule maladie […] les problèmes de santé 17 ans ! tion, la formation est structurée autour
ne sont pas uniquement médicaux, ils sont d’études de situations professionnelles.
La déclaration de Bologne, en 1999,
aussi culturels 10.
portant sur l’enseignement supérieur Les étudiants sont placés devant des situa-
C’est l’émergence d’un nouveau profil européen, puis les travaux entrepris par le tions qui les obligent à porter un regard
infirmier dit polyvalent. La formation ministère de la Santé sur la réingénierie croisé sur les différents problèmes de santé
passe à 38 mois, en alternance avec les des diplômes en France (2007-2009), en lien avec les pathologies et les contextes.
stages, les enseignements théoriques sont Ils développent des pratiques pour prendre
va rénover le diplôme d’État infirmier
organisés en modules. Ce programme soin des personnes 14.
associé maintenant à un grade de licence.
place les sciences humaines suivant
Quant aux projets pédagogiques, ils
une logique transversale, elles doivent C’est le référentiel de formation de juil-
reposent sur la même philosophie des
imprégner la totalité des enseignements let 2009 13, articulé autour de l’acquisi- soins.
dispensés. C’est ce programme de 1992 tion de dix compétences requises pour
qui ose le terme de diagnostic infirmier ! l’exercice du métier d’infirmier, avec la Depuis 2008, le Projet pédagogique de
possibilité de poursuivre un parcours l’Institut de formation des Hôpitaux Sud
Les travaux de professionnelles recon-
ancre ses valeurs dans le prendre soin se
nues comme Marie Françoise Colliere universitaire.
référant au concept d’humanitude.
contribuent à cultiver l’approche anthro-
Pendant les six semestres de formation,
pologique du soin qui consiste à se rendre Ce néologisme, surtout connu grâce au
dans une progression pédagogique cohé-
proche des gens en laissant venir à soi ce que philosophe Albert Jacquard, a été déve-
rente, la participation des professionnels loppé depuis 1995 par Rosette Marescotti
l’on peut saisir et apprendre d’eux à partir
de ce qu’ils révèlent d’eux-mêmes 11. en stage est fortement sollicitée, en alter- et Yves Gineste dans leur Philosophie de
nance avec les unités d’enseignement soin de l’humanitude.
Ces enseignements associés au module théorique.
Législation, Éthique, Déontologie doivent Basée sur les concepts de bientraitance,
permettre à l’étudiant d’appréhender Ces unités d’enseignement, coordonnées l’humanitude est l’ensemble des particula-
la dimension éthique du soin. Le ques- conjointement par l’Institut de formation rités qui permet à l’homme de se reconnaître
tionnement éthique renvoie à celui des et l’Université, sont en lien les unes avec dans son espèce, l’humanité, […] et de
valeurs, dès lors qu’il existe une activité les autres et contribuent à l’acquisition reconnaître un autre homme comme faisant
sur l’humain. des compétences. partie de l’Humanité.
Les orientations données à la formation, Elles couvrent six champs de Concepts d’humanisme et d’humanitude
dans les projets et les dispositifs pédago- connaissance : sont intimement liés dans notre projet
giques de chaque équipe, vont s’appuyer et sous-tendent les enseignements que
- sciences humaines, sociales et droit,
sur un système de valeurs réfléchi qui nous organisons.
soutient que l’exercice de la profession - sciences biologiques et médicales,
Nous travaillons avec les étudiants, nul
d’infirmier vise la promotion de l’être - sciences et techniques infirmières, n’est semblable, chaque être humain est
humain. fondements et méthodes, unique dans ses dimensions biologique,
Il est indispensable qu’un projet de for- - sciences et techniques infirmières, psychologique, sociale ou culturelle ;
mation soit en mesure d’expliciter le interventions, et, dans le même temps, il est mon
système philosophique dont il se réclame - intégration des savoirs et posture semblable, quand nous disons que nous
puisque ces valeurs vont sous-tendre les professionnelle infirmière, sommes des êtres humains qui soignons
options et les pratique pédagogiques. d’autres humains, nous sommes bien dans
- méthodes de travail. l’humanitude.
Les valeurs sont constitutives de la démarche
soignante car elles servent de références Aujourd’hui, ce référentiel renforce les L’évolution des besoins et des demandes
incontournables dans le comportement savoirs scientifiques des infirmiers tant des patients, l’évolution des risques et
professionnel : […] la valeur naît dans le dans le domaine des sciences humaines des pathologies, des sciences et des tech-
rapport à l’autre et vit dans cet alter ego et sociales que dans celui des sciences niques médicales, des modalités de prise
que représente l’humain 12. médicales. en charge, ont fait évoluer le contenu des

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 41


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

métiers de la santé et les programmes de NOTES 9 - ABDELMALEK, Ali Aît, GERARD,


formation ont suivi ces évolutions. Jean-Louis. Sciences humaines et soins,
1 - WALTER, Béatrice. Le savoir infirmier, InterÉditions, 1995.
Lamarre, 1988.
Nous voulons toujours des infirmières 10 - Idem
2 - 2 ANFIIDE, CEEIEC, UCSS, UNCASH.
bienveillantes et attentionnées, si les Le service infirmier doit-il rester sous-développé ? 11 - COLLIÈRE, Marie-Françoise. Apport de
étudiants arrivent en formation avec ce Mai 1970. l’anthropologie aux soins infirmier. Culture et
don inné, c’est tant mieux… clinique. Université Laval, Canada. 1990.
3 - Arrêté du 12 avril 1979 relatif au
programme d’études préparatoires au Diplôme 12 - DURAND Charlaine, Le rôle des valeurs
Plus les valeurs personnelles sont proches des d’État d’infirmier. dans l’activité de soins, octobre 2007. www.
valeurs professionnelles attendues, plus un cadredesante.com/spip/spip.php
4 - POLETTI, Rosette. Théories et concepts,
individu a de chance de s’y retrouver 15… Martha Rogers. Le Centurion, 1978. 13 - Arrêté du 31 juillet 2009 relatif au
Diplôme d’État d’infirmier et ses annexes.
Nous attendons aussi, comme hier, des 5 - POLETTI, Rosette. L’enrichissement
des interventions en soins infirmiers. Le 14 - COUDRAY, Marie-Ange, GAY
infirmières compétentes, performantes ; Centurion, 1980. Catherine, Le défi des compétences. Masson,
si les savoirs scientifiques et techniques 2009.
6 - ROGERS, Carl. Les trois dimensions
sont aujourd’hui valorisés, ils restent rogériennes. http://fr.wikipedia.org/wiki 15 - DURAND, Charlaine. Le rôle des valeurs
dans l’activité de soins. Octobre 2007. www.
développés dans une perspective humaniste 7 - GINESTE-MARESCOTTI. Philosophie de cadredesante.com/spip/spip.php
qui incite et participe à la progression d’une soin de l’Humanitude et Méthodologie de soin.
16 - PHANEUF, Margot. Le concept
personne malade vers l’équilibre psycholo- www.igm-formation.net
d’humanitude : une application aux soins
gique, vers la conservation de ses capacités 8 - Arrêté du 23 mars 1992 modifié relatif au infirmiers généraux www.pagesperso-orange.
programme d’études conduisant au Diplôme fr/cec-formation.net/phaneuf.pdf
humaines, vers un plus grand bien-être et d’État d’infirmier.
même, lorsque cela est possible, vers un
retour à la santé 16.

42 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011


L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Dôme de la chapelle de la Charité.

De l’hospice de la Charité au centre culturel


Pr Yves Baille
Conservatoire du patrimoine médical de Marseille (AP-HM)

S
i Marseille peut s’enor- et de bienfaisance, puis un hospice prison de deux associations, le bâtiment ne sera
sous Louis XIV. pas détruit. Il sera restauré et accueille
gueillir, avec la Vieille
maintenant un centre remarquable par
Charité, d’avoir pu Au XIXe siècle, l’hospice reprend son
ses activités culturelles, ses musées, ses
activité d’accueil des pauvres, invalides,
conserver un bâtiment presti- expositions temporaires et ses labora-
vieillards et enfants abandonnés. À la fin toires de recherche. L’histoire de ce
gieux, dessiné par Pierre Puget au du XIXe siècle, l’hospice est transféré à sauvetage mérite d’être connue et peut
XVIIe siècle, et d’avoir su en faire Sainte-Marguerite, et les bâtiments lais- alimenter la réflexion des élus qui sont
un centre culturel de qualité, sés à l’abandon. Il héberge des familles de confrontés, ici ou là, à des problèmes
cela n’a pas été sans mal. travailleurs pauvres, avant d’être squatté. identiques. Conserver et restaurer le
Sa dégradation est telle que le chargé du patrimoine coûte cher financièrement
L’hôpital Notre-Dame-Mère-de-Charité patrimoine au Conseil général préconise à la communauté, mais lui confère une
a été successivement un lieu d’assistance sa démolition. Grâce à la détermination identité et une âme.

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Les origines de l’hospice


de la Charité
Au XVe siècle, se pose à Marseille,
comme dans le reste du royaume, le
problème des pauvres, vagabonds et
mendiants.
« Pour rendre tolérable la coexistence entre
puissants et démunis », le Conseil de ville
en 1546, 1577, 1592 et 1602 avait pris,
sans succès, des mesures d’éloignement
des vagabonds et indésirables.
En 1622, le Conseil suggère de « ren-
fermer dans un lieu propre et choisi par les
consuls les pauvres natifs de Marseille afin
que les estrangers fainéans et vagabons ne
s’introduisent plus parmi eux pour estre
dans le dit lieu nourris et entretenus de leur
travail que des aumosnes suivant la queste
qui en serait faite ».
En 1640, Emmanuel Pachier, chanoine
théologal de la major et membre de la
puissante compagnie du Saint sacrement
réunit 72 fondateurs et leur fait acheter
les maisons situées place de l’Observance
dans le quartier du Panier, au cœur du
vieux Marseille.
Ce sont les premiers pas de cette œuvre
charitable, hospice qui accueille les
pauvres, les vieillards, les indigents et
les invalides dans des locaux de fortune. Charité plans de Pierre Puget AD 13

En 1641, le Conseil de ville ordonne


aux mendiants marseillais de se rendre En 1671, l’œuvre hospitalière de la Cha- sont de 112 m de long, 96 m pour la
dans l’hospice pour y demeurer et aux rité, qui est logée dans un ensemble de façade sud où se trouve l’entrée, et 63 m
mendiants étrangers de quitter la ville maisons disparates, décide de construire pour la façade nord.
dans les 48 heures. un bâtiment neuf. Les plans de Pierre La surface au sol est de 9 630 m2.
Puget sont retenus. Pierre Puget, sculp-
En 1644, le texte devient plus précis et Les façades extérieures sont celles d’un
teur, peintre, architecte, a travaillé en
enjoint « aux pauvres mendiants estran- bâtiment d’allure carcérale avec quelques
Italie et à Toulon, c’est le « Michel-
gers, hommes et femmes, valides et inva- rares ouvertures irrégulières. L’aspect aus-
Ange marseillais », selon Joseph Billioud,
lides, et aux bohémiens de vider la ville et tère lui a valu le qualificatif « d’Escurial
architecte qui sera particulièrement actif
son terroir dans le dit jour à peine de fouet. de la misère » (A. Bouyala d’Arnaud).
pour la rénovation du bâtiment dans les
Défense à tous bateliers de passer aucun La cour de 82 m de long, sur 49 m de
années 1950.
pauvre ni bohémien avec leurs bateaux pour large au sud et 45 m au nord, a une
venir à la ville, à peine de brulement de leurs C’est un hôpital imposant à cour fermée, superficie de 3 850 m2. Elle est bordée
dits bateaux. » quadrilatère dont les dimensions externes par une galerie ouverte supportée par

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62 piliers. Le bâtiment a deux étages. Le Pour Joseph Billioud, cette chapelle est « le l’ensemble de la construction. Pierre Puget
rez-de-chaussée a une hauteur de 5 m, vrai, l’unique témoin encore debout du génie meurt en 1694, alors que la chapelle n’est
le premier étage 4,80 m et le deuxième architectural de Puget. » C’est un exemple pas terminée. Son fils François surveille
4,5 m. Chaque étage est desservi par magnifique du baroque provençal. les travaux en suivant les plans du maître.
une galerie à arcades avec plafond voûté
Pierre Puget a eu plusieurs sources
d’arêtes. Le style est classique, Louis XIV,
en pierre des carrières de la Couronne,
d’inspiration, il connaissait la tendance La vie quotidienne
architecturale du moment, présente en
de teinte rosée et jaune.
Italie où il séjournait et travaillait régu-
à la Charité
Au centre, « insérée dans la cour, comme lièrement, mais aussi en Allemagne et Dès 1641, les premiers mendiants sont
un bijou dans son écrin » (Joseph Billioud, en Autriche, ainsi qu’à Paris. reçus dans l’hospice Notre-Dame-Mère-
architecte en chef de la ville), se trouve de-Charité, dont le blason représente
La construction de l’ensemble, commencée
la célèbre chapelle au dôme ovoïde. un pélican qui nourrit ses petits avec
en 1671 n’est achevée qu’en 1745, les
La chapelle, dans l’axe de l’entrée, a ses entrailles.
travaux étant régulièrement arrêtés par
37 m de long et 24 de large ; son dôme manque d’argent. Et il faudra trois lote- En 1662, les statuts changent car
atteint 28 m. ries, en 1700, 1702 et 1727 pour financer débute le « Grand renfermement »
Puget qui a travaillé à Gêne et à Florence
introduit dans cette cour à l’aspect très
classique, une note baroque et italienne.
Les contraintes sont nombreuses. Il faut
que les recteurs, échevins et bienfaiteurs
puissent assister aux offices sans jamais
côtoyer les pensionnaires.
De plus, les pensionnaires doivent
être séparés, les femmes d’un côté, les
hommes de l’autre, les garçons et les
filles ont également leur place à distance.
Ceci entraîne un système de circulation
complexe, avec des escaliers, des grilles
et des couloirs à l’intérieur de l’église qui
comporte une galerie.
Le dôme est ovale, en pierre de taille, et
chaque pierre a été taillée en fonction
de la place qu’elle doit occuper. Cette
construction tranche sur l’habitude de
l’époque, qui était d’avoir recours à de
fausses coupoles en bois, enduites de
plâtre.
Sous la coupole, le tambour est percé
de vastes fenêtres, des pilastres doriques
encadrent les ouvertures.

Edit du roi 1689

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La chapelle au centre de la cour.

Galeries Intérieur de la chapelle Le dôme ovoïde de la chapelle

avec ordre de Louis XIV de créer dans aux armes du Roy », sous l’ordre d’un En fait, la tâche des chasse gueux sera
tout le royaume des hôpitaux généraux brigadier. compliquée par l’opposition des Mar-
pour l’internement des mendiants et seillais qui, loin d’aider les chasse gueux,
autres asociaux. En 1689, Louis XIV Les « chasse gueux » parcourent la ville à les agresseront, prenant la défense des
« prend sous sa protection » l’hospice la recherche des mendiants et vagabonds, mendiants et des clochards.
de la Charité, qui devient une espèce de gitans, déserteurs, galériens libérés et Au sein de l’hospice, la vie est réglée
prison, avec une organisation adminis- avec une discipline sévère. Les punitions
femmes de forçat. Des récompenses sont
trative dont la direction est assurée par corporelles sont appliquées au « nerf de
31 recteurs, assistés de 10 gardes armés, promises aux Marseillais qui dénonceront bœuf », exposition au carcan, marquage
portant habit rouge avec « la bandolière les mendiants et les délinquants. au fer rouge pour les évadés repris.

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Les « pensionnaires » sont soumis au tra- La surpopulation reste un problème avec les Marseillais dont les maisons ont
vail forcé, l’objectif est de leur apprendre en 1846, 1 200 pensionnaires. De plus, été détruites lors du bombardement de
un métier. Il y a des ateliers de cordon- les locaux sont devenus insalubres et, en mai 1945.
niers, calfats, charpentiers, maçons et 1890, les bâtiments de la Charité sont
des ateliers de couture pour les filles. Les abandonnés et la « famille » transférée En 1950, on décrit la Vieille Charité,
apprentis tisserands disposent de métiers, à Sainte-Marguerite, que les Marseillais comme « une cour des miracles », comme
à rubans, à galons et à bonnets. appelleront longtemps, « la Nouvelle un « caravansérail ». Édmonde Charles-
Charité ». Roux-Defferre tente une visite avec
Pour les enfants, il y a une maîtrise de
Robert Doisneau qui voulait photogra-
musique avec un maître de musique, En 1907, l’hospice est vendu à la Ville,
ainsi que des cours d’hydrographie et de phier la chapelle. Elle rapporte qu’ils
qui le met à la disposition de l’État qui
pilotage pour les préparer au métier de ont du s’enfuir tous les deux sous les
en fait une caserne pour les troupes colo-
marin. Des cours d’écriture et de lecture niales. Puis à nouveau un hospice pour quolibets, les menaces et les projectiles
sont dispensés par un maître d’école. les soldats revenant affaiblis du service des occupants qui ne veulent pas être
Un aumônier est en permanence dans des colonies. dérangés et ont peur d’être évacués.
la maison. Le médecin et le chirurgien
Enfin, la chapelle est désaffectée et la Ceux qui habitent la Charité sont jaloux
font visite quotidienne à l’infirmerie. Les
Charité servira de dépôt et de magasin. de leur domaine où ils ont organisé leur
malades avérés sont transférés à l’Hôtel-
vie.
Dieu, tout proche. À partir de 1922, la Charité est trans-
Le Jeudi saint, les recteurs procèdent, formée en complexe d’habitation pour Il y a dans les années 1950, 146 familles
symboliquement, à la cérémonie du familles pauvres. de travailleurs pauvres qui vivent en
lavement des pieds. On y relogera les habitants du quartier bonne entente à la Vieille Charité.
À Noël, on distribue du nougat et les « derrière la bourse » qui vient d’être rasé. En 1952, alors que des travaux de restau-
jours de fête publique, les échevins Après 1945, on y héberge les habitants ration de la chapelle sont programmés,
régalent la « famille » aux frais de la des vieux quartiers du Port dynamités les ouvriers sont empêchés d’ouvrir le
Ville. en 1943 par les Allemands ainsi que chantier.
Ces enfants de la famille suivaient les
convois funèbres, des recteurs, des La Charité et ses arcades
bienfaiteurs, et des particuliers qui
en faisaient la demande contre
rétribution.
Selon les décennies, le nombre de
pensionnaires dépassa 1 000, ce qui
les obligeait à certaines périodes à
coucher à quatre par lit.
En 1796, l’hospice de la Charité, est
rebaptisée « l’hospice de la Vieillesse
et de l’Enfance ».
Les mendiants et vagabonds sont
remplacés par les vieillards indigents
et les orphelins.
La Charité revient à la mission
d’assistance et de bienfaisance de
ses origines. Le travail forcé est aboli.

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Il y a aussi la communauté En 1940, le Corbusier dénonce l’état


des sœurs de Charles-Fou- d’abandon du bâtiment. En 1944, Jean
cault et même une murisserie Cherpin crée une association culturelle
de bananes, une conserverie « Arts et livres de Provence » et milite
d’anchois et le siège d’une pour installer à la Charité « une maison de
compagnie de transport. la pensée et des arts, un foyer de la culture
En 1962, les habitants de méridionale, un centre où viendraient se
la Charité sont relogés et rencontrer, se confronter et finalement
l’ensemble est totalement s’harmoniser les tendances provençales et
vidé. méditerranéennes de la pensée. »

C’est alors que les squatteurs Mais le bâtiment, dans son ensemble est
arrivent et vont créer des très dégradé, les façades extérieures sont
dégradations irréversibles. décrépies, les arcades intérieures sont
La Charité gravure 1900 érodées, la chapelle se lézarde. Fin des
Il faudra trois ans pour que la années 1950, c’est « un taudis au cœur
force publique les déloge et de Marseille » pour Régis Bertrand, « un
libère la Charité qui est dans grand clochard au cœur du vieux Mar-
un bien triste état. seille », pour André Bouyala d’Arnaud.
En 1951, des plans très précis sont
La Renaissance levés sur les trois niveaux et sur la cha-
La volonté de sauver la Cha- pelle ; cela se fera malgré l’hostilité des
rité et d’en faire un lieu de occupants.
mémoire et de culture est Finalement, l’ensemble est classé Monu-
ancienne. ment historique, malgré son état très
En 1914, l’association « Art précaire.
et charité » fondée par des Michel Carlini, Maire, plaide la cause
artistes et quelques notables et Jean Vernier, Inspecteur général des
prend la « défense morale, Monuments historiques juge que « Mar-
La Charité, années 1950
matérielle et artistique du vieux seille n’est pas tellement riche en monuments
quartier de Marseille ». anciens qu’on puisse négliger ceux qui lui
Ils écrivent : « Aujourd’hui restent. »
l’hospice sert de caserne et la Mais Marseille est alors en pleine recons-
chapelle de magasin d’habille- truction des dommages de la guerre et
ment, mais bientôt peut-être il faut, avant de commencer la restau-
elle deviendra un magnifique ration, reloger les occupants dont les
Panthéon à nos morts et sur protestations confinent à l’émeute.
les vieilles pierres vénérables,
débarrassées de leur plâtras En 1959, un élu responsable déclare au
séculaire seront gravés les noms Conseil général des Bouches-du-Rhône :
des héros de la grande guerre ». « J’exprime le souhait que très bientôt cette
En 1922, le panthéon des caserne de la Charité, lèpre qui déshonore à
gloires marseillaises accueil- la fois notre ville et notre société disparaisse
lera, transitoirement les sous la pioche des démolisseurs. »
bustes de Puget, Daviel et Il faut dire que des promoteurs immo-
Rostand. biliers présentent, chiffres à l’appui, un
La Charité années 2000

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projet de construction d’habitations à pierres de carrière de la Couronne, en en économie quantitative (CREQAM)


l’emplacement de l’hospice dont on ne utilisant la technique en tiroir, avec et le centre Norbert-Elias, unité à carac-
conserverait que la chapelle. injection de chaux à l’intérieur de la tère multidisciplinaire (anthropologie,
Une demande est adressée au préfet pour maçonnerie. La restauration commencée communication, histoire, sociologie).
qu’on déclasse la Charité. Elle est rejetée. en 1968 sera achevée en 1986. La Vieille L’Office municipal de la culture et des
Charité va revivre et les souhaits de loisirs, ainsi que l’université du temps
En 1965, Jean Saunier, architecte en Gaston Defferre vont se réaliser avec la disponible y sont implantés. Le cinéma
chef des Monuments historiques vient à création d’un centre culturel de prestige. « Le Miroir » privilégie les films d’art et
Marseille avec une délégation d’experts Un tiers de la surface est affecté aux d’essai avec conférences et débats, une
parisiens et la cause est entendue : on musées de Marseille et à la Direction librairie « Regards » et un café-restaurant
conservera et rénovera la Charité. générale des musées de Marseille. Parmi accueillent les visiteurs.
En 1968, se crée l’Association des amis les musées municipaux regroupés, il y a
de la Vieille Charité qui regroupe autour le musée d’archéologie méditerranéenne, La Charité est devenue un pôle majeur
de son président, l’industriel André Cor- le musée des arts africains, le musée des de la culture à Marseille, où les activités
desse, nombre de notables marseillais. arts océaniens, et le musée des arts amé- sont multiples et permanentes, ouvertes
Ils plaident pour la conservation et la rindiens, (MAAOA). à tous.
rénovation de ce « monument exceptionnel En 1972, Pierre Blaive, Directeur géné- La transformation de l’hospice de la Cha-
qui n’a pas de correspondant en France et ral de l’AP-HM, projette de créer à la rité en centre culturel a été longue, diffi-
même en Europe. » Charité, un musée de la médecine, qui cile, parfois jugée impossible. Le résultat
Le maire, Gaston Defferre, juge que dès ne verra jamais le jour. Des expositions est là, la Ville de Marseille a su conserver,
lors que la rénovation est portée par la temporaires de grande qualité sont régu- restaurer un magnifique monument du
Ville, par l’État et par les collectivités lièrement organisées, dans les salles du XVIIe siècle que l’on vient voir pour sa
départementales et régionales, le monu- rez-de-chaussée, la dernière étant consa- beauté architecturale, mais qui est aussi
ment doit être voué à un usage culturel crée à « Van Gogh et Monticelli » avec devenu un lieu de vie, apprécié par les
de prestige, destiné à attirer les touristes, présentation, en parallèle, de 60 œuvres Marseillais, les chercheurs, les étudiants
avec des retombées économiques. de ces maîtres. Dans la chapelle, des et les touristes.
expositions et des performances artis-
Il veut en faire l’élément majeur de tiques sont réalisées et dans la cour des
l’image culturelle de Marseille. concerts et spectacles sont donnés.
BIBLIOGRAPHIE
La restauration représente le plus impor- Ce que l’on appelle maintenant « La BERTRAND, Régis. « Hospice, caserne, taudis, musée : la
tant chantier des Monuments histo- Charité » héberge de prestigieuses promotion patrimoniale de la Charité de Marseille ». Rives
riques de France pour une somme de structures : le fonds régional de l’Ins- nord, méditerranéen n° 16 -2003 p. 11/25
100 000 000 francs. titut national de l’audiovisuel (INA), PAIRE, Alain. « La Vieille Charité de Marseille, histoire
d’un monument ». Édisud 1986 - 47 p.
La deuxième loi programme du ministre l’école doctorale de l’École des hautes « La vieille Charité de Marseille ». Arts et livres de Provence
de la Culture, André Malraux, prévoit études en sciences sociales (EHESS), le - N° 75-1970-199 p.
un financement de 40 % par l’État, 30 % centre international de poésie de Mar- BOUYALA D’ARNAUD, André. Évocation du Vieux
Marseille. Paris : Éditions de minuit, 1959.
par le Département et 30 % par la Ville. seille (cipM).
FABRE, Augustin. Les rues de Marseille.
Les pierres sont délitées, pulvérulentes, Le CNRS est présent dans 2 labora- FABRE, Augustin. Histoire des hôpitaux et des institutions de
éclatées. Il faudra les remplacer par des toires mixtes : le groupe de recherche bienfaisance de Marseille.

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Marianne sculptée au fronton de la façade principale de l’hôpital Saint-Antoine (184 rue du faubourg Saint-Antoine. 75012 Paris). Remarquer le
bonnet phrygien, les rayons solaires derrière la tête, les paupières baissées (comme si Marianne veillait sur son peuple et la position des mains). Cette
façade, comme d’autres parties de l’hôpital, a été inscrite aux Monuments historiques le 4 juin 1962. Photographie Gabriel Bouyé.

Onomastique, symbolique et mémoire


dans les hôpitaux parisiens *
Jacqueline Lalouette
Université de Lille 3
Institut universitaire de France

L
es hôpitaux sont des lieux riches en éléments symboliques et mémoriels. Leur nom rappelle la
religion, l’histoire politique ou encore les grandes heures de la médecine et de la philanthropie.
L’onomastique concerne aussi tous les parties de l’hôpital, qu’il s’agisse des cours, places et allées
ou des pavillons et des salles. L’architecture elle-même est parlante et quelques éléments de sculpture
– bas-reliefs, hauts-reliefs et statues –, des plaques commémoratives, des inscriptions donnent aux
hôpitaux une dimension historique, politique et artistique. 1

* Article édité dans Les maux et les soins. Médecins et malades dans les hôpitaux parisiens au XIXe siècle par Claire Barillé, Francis Démier.

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Onomastique En vertu du contrat passé le 7 juillet 1651 personne) : le 16 mars 1854, Napoléon III
entre les gouverneurs de l’Hôtel-Dieu et et l’impératrice Eugénie inaugurèrent un
Malgré la laïcisation engagée par les les fondés de pouvoir d’Anne d’Autriche, second établissement pour enfants malades,
républicains à la fin des années 1870, l’Hôtel-Dieu céda les bâtiments et les l’hôpital Sainte-Eugénie, installé dans le
les hôpitaux de l’Assistance Publique terrains du Sanitat et la reine donna en faubourg Saint-Antoine, dans les locaux
de Paris portant un nom d’origine contrepartie 21 arpents de terrain pour de l’hôpital qui s’appelait alors Sainte-
catholique, parfois lié au souvenir de la édifier le nouvel hôpital, qui devrait Marguerite 7. Le prénom de la sainte et
monarchie, n’ont pas changé de déno- prendre le nom de Sainte-Anne 6, auquel de l’impératrice disparut en même temps
mination, contrairement à ce qui s’était succéda, longtemps après, l’établissement que le Second Empire, en 1870.
passé sous la Révolution. L’Hôtel-Dieu
qui existe actuellement. Un autre hôpital D’autres établissements étaient désignés
a conservé sa très ancienne appella-
encore dut son nom au désir d’une sou- par un mot qualifiant les personnes qu’ils
tion, qui est une référence indirecte à
veraine d’honorer sa sainte patronne (et, abritaient : les Enfants-Trouvés, ou Assis-
la troisième vertu théologale, la Charité,
sans doute, de mettre en avant sa propre tés, les Enfants-Malades, les Incurables.
laquelle, d’ailleurs, désignait explicite-
ment un autre hôpital, l’hôpital de la
Charité 2. Un terme proche, celui de
« Pitié », continue de désigner un hôpital
fondé au XVIIe siècle, sous le patronage
de Notre-Dame de la Pitié.
Plusieurs hôpitaux demeurent sous la garde
d’un saint (Saint-Antoine, Saint-Louis 3 ;
Sainte-Périne, Sainte-Anne), dont le nom
avait été choisi pour des raisons diverses.
Ainsi, l’hôpital Saint-Antoine se rattache
directement à l’abbaye Saint-Antoine-des-
Champs, qui fut primitivement une com-
munauté de pénitentes fondée par Foulques
de Neuilly, en 1198, avant de devenir une
abbaye de moniales cisterciennes en 1204,
puis d’être élevée à la dignité d’abbaye
royale en 1209 4. Si l’hôpital Saint-Louis se
trouve placé sous la protection d’un roi que
l’Église a porté sur ses autels, c’est qu’Henri
IV le conçut comme un hôpital destiné aux
temps d’épidémie : Saint Louis étant mort
lors de la peste, à Tunis, en 1270, le nom
du nouvel établissement s’imposa très logi-
quement 5. L’hôpital Sainte-Anne s’appelle
ainsi parce qu’il se trouve à l’endroit choisi
par la reine Anne d’Autriche, durant sa
régence, pour construire l’hôpital destiné
à remplacer une dépendance de l’Hôtel-
Dieu, le Sanitat Saint-Marcel, qui avait
lui-même succédé en 1606 à la Maison
de Marguerite de Provence ; pour la mère
de Louis XIV, ce Sanitat, qui recevait des Buste d’Henri IV, fondateur de l’hôpital Saint-Louis (Paris). Façade du pavillon situé
pestiférés, était situé trop près de l’abbaye au chevet de la chapelle de l’hôpital. Photographie Gabriel Bouyé.
du Val-de-Grâce où elle résidait souvent.

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Statue de Dupuytren, grimé en Michaël Jackson. Cloître de l’Hôtel-Dieu de Paris. Cliché pris
le 10 février 2011. Photographie Gabriel Bouyé.

L’activité principalement déployée dans prit son nom. Le nom de l’hôpital


un établissement servait aussi à sa dési- Boucicaut est celui d’Aristide Bou-
gnation, par exemple dans le cas de l’hô- cicaut, fondateur et propriétaire
pital de la Clinique (ou des Cliniques), du Bon Marché, dont l’épouse,
devenu Maison d’Accouchement, puis Marguerite Guérin (1816-1887),
hôpital Tarnier, actuellement intégré à avait légué une grande partie de sa
l’hôpital Cochin. Il faut encore penser à fortune à l’Assistance Publique de
des appellations inspirées par la situation Paris. Il faut encore citer l’hospice
dans l’espace, par exemple hôpital du de La Rochefoucauld et les fonda-
Midi 8, par le nom d’un quartier ou d’un tions Boulard, Brézin, Devillas et
lieu-dit, comme dans le cas de l’hôpital Lambrechts.
de Ménilmontant (hôpital Tenon) ou
D’autres noms donnés aux hôpitaux pari-
celui de Lourcine (hôpital Broca), ins-
siens au XIXe siècle, notamment dans
tallé en 1836 dans un ancien couvent
les dernières décennies, correspondent
de cordelières 9. Le nom de l’hôpital de
à des patronymes de médecins. En
la Salpêtrière obéit encore à une autre moindre succès. Quant à Hérold, il s’agit
1878, Laennec (1781-1826), que son
logique, puisque « Salpêtrière » dérive de Ferdinand Hérold (1828-1882), préfet
fervent catholicisme ne fit pas chasser
du mot « salpêtre », à savoir la poudre de la Seine de 1879 à 1882. Par ailleurs,
du panthéon médical républicain, devint
qui était fabriquée dans l’arsenal auquel pour rester dans le domaine de l’enfance,
le « patron » de l’hospice des femmes
succéda un hôpital, en 1656 10. signalons le cas de la clinique d’Accou-
incurables, qui fut d’ailleurs transformé
Une autre origine possible est celle des en hôpital généraliste à cette date 13. chement qui s’appela hôpital Tarnier à
noms de bienfaiteurs. Le nom de Jean- L’année suivante, le nouvel hôpital de partir de 1897, du nom de l’obstétricien
Denis Cochin, curé de Saint-Jacques Ménilmontant fut appelé Tenon, du nom Stéphane Tarnier (1828-1897).
du Haut-Pas, qui, en 1780, donna de Jacques Tenon (1724-1816), chirur-
Au début des années 1880, quelques nou-
37 000 livres pour créer un hôpital, gien et auteur du célèbre Mémoire sur les
veaux hôpitaux reçurent aussi le nom de
servit à désigner celui-ci, dès 1802. hôpitaux de Paris, publié en 1788. En 1880,
sommités médicales. Le nom de Bichat
Lorsque l’hôpital pour adultes de la alors que l’ancien hôpital Sainte-Eugénie
rue de Sèvres prit le nom de Necker, était devenu « anonyme » depuis une (1771-1802) désigna un établissement
ce ne fut pas pour honorer la mémoire dizaine d’années, le nom de Trousseau établi dans le nord de Paris en 1882 ; dans
du ministre de Louis XVI, mais celle de lui fut attribué, ce qui se conçoit tout à le sud, l’hôpital des Mariniers, édifié, en
son épouse, qui contribua à la fondation fait pour un hôpital d’enfants, puisque 1883, pour recevoir les victimes d’épidé-
de cet établissement, en 1778 ; de même, Armand Trousseau (1801-1867) avait mies, fut nommé Broussais dès 1885, du
le patronyme de Lariboisière donné à publié d’importants travaux se rapportant nom du célèbre père de la doctrine anti-
un hôpital inauguré dans le nord de à l’enfance et, surtout, avait été pionnier phlogistique (1772-1838). Sur la sugges-
Paris en 1854, ne désigne pas le comte dans les recherches sur le croup et dans la tion du chirurgien Samuel Pozzi (1846-
Charles de Lariboisière, sénateur et fils pratique de la trachéotomie 14. En 1901, le 1918), le nom de Broca – à l’inverse
d’un célèbre général d’Empire, mais son « vieux Trousseau », c’est-à-dire l’ancien de Laennec, Paul Broca (1824-1880),
épouse, Élisa Roy (1794-1851), qui légua hôpital des Enfants-Malades du faubourg né et élevé dans la religion réformée,
tous ses biens à la Ville de Paris pour que Saint-Antoine, fut détruit et remplacé par était connu pour ses convictions libres
fût créé « un hospice pour les malades » trois hôpitaux, le nouveau Trousseau, dans penseuses et anticléricales – remplaça la
portant son nom 11. Un autre philanth- le XIIe arrondissement, et dans le nord, les vieille appellation de Lourcine en 1892.
rope est encore honoré par l’onomas- hôpitaux Bretonneau et Hérold. Pierre À peu près à la même époque, en 1893,
tique hospitalière : Nicolas Beaujon (c. Bretonneau (1778-1862), avait été le l’hôpital du Midi ne fut plus désigné par
1722-1799) 12, fermier général, banquier maître de Trousseau et l’avait initié à la sa position géographique dans la capitale,
de la Cour, fondateur, en 1784, dans trachéotomie, qu’il avait lui-même prati- mais par le patronyme d’un médecin qui
le faubourg du Roule, d’un hôpital qui quée, beaucoup moins souvent, et avec un y avait été chirurgien de 1832 à 1861,

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Philippe Ricord (1800-1889), que ses et Gosselin (1815-1887) 15. À Lourcine, l’hôpital. Ainsi, à l’Hôtel-Dieu, la tête du
travaux sur les maladies vénériennes Sainte Marie, Saint Louis et Saint Clé- Christ surplombe un verset de l’évangile
avaient rendu célèbre. ment durent céder la place à Fracastor de saint Jean (Ego sum resurrectio et vita.
(1478-1553), Cullerier et Astruc (1684- Qui credit in me etiam si mortuus fuerit
Il est impossible de présenter dans le
1766) 16. Avant même que l’ancien hôpi- vivet) 20. L’église du Val-de-Grâce, dont
détail l’onomastique relative aux diffé-
tal Sainte-Eugénie n’eût pris le nom de la première pierre fut posée en 1645, rap-
rentes parties extérieures ou intérieures
Trousseau, des salles avaient reçu les pelle le vœu de la reine Anne d’Autriche
des hôpitaux, car il faudrait passer au
noms de Bretonneau, Giraldès (1808- et la naissance du dauphin Louis, en
crible des centaines de dénominations
1875), etc. 17. Ce ne sont là que quelques 1638 ; sur l’autel, Michel Anguier plaça
et souligner le nombre des modifications
survenues sous la Troisième République. exemples. Mais tous les noms de saints une nativité monumentale, à laquelle
En effet, la laïcisation fit attribuer assez n’ont pas complètement disparu ; ainsi, correspond l’inscription portée sur le
systématiquement des noms de médecins à la Salpêtrière, subsistent un quartier linteau de la façade : Jesu nascenti Vir-
aux pavillons et aux salles de malades Saint-Louis, une cour Sainte-Claire, une giniq. Matri ; sur les portes, demeurent
aux dépens des noms de saints et de rue Saint-Vincent de Paul 18. des fleurs de lys et des couronnes royales.
saintes. Ainsi, à la Charité, à Saint Louis, À la Salpêtrière, une croix rayonnante
saint Félix et saint Charles succédèrent est sculptée sur la partie supérieure du
L’architecture et le décor portique précédant la chapelle ; sur le
Vulpian (1826-1887), Laennec (1781-
1826) et Bouillaud (1796-1881) ; la Les hôpitaux fondés au temps de la laï- porche de l’entrée de la division Mazarin
Sainte Vierge, sainte Madeleine et sainte cisation, ou postérieurement à celle-ci, – sur lequel sont sculptées les armes du
Catherine s’effacèrent devant Velpeau possèdent un espace intercultuel, qui cardinal – deux statues monumentales
(1795-1867), Cruveilhier (1791-1874) ne se remarque pas de l’extérieur, où les représentent l’Espérance, avec la tradi-
malades peuvent venir prier et partici- tionnelle ancre du salut, et la Charité,
per à des célébrations reli- allégorie féminine accompagnée de deux
gieuses 19. En revanche, enfants, dont l’un est à la mamelle. Dans
dans certains des établis- l’espace situé entre le portique et la cha-
sements plus anciens, sub- pelle, une sorte de narthex, sont conser-
siste la chapelle, comme vées trois plâtres monumentaux ; un seul
à l’Hôtel-Dieu, Sainte- est identifié : il s’agit d’une œuvre d’Etex
Anne, le Val-de-Grâce, la de 1832, représentant « Caïn frappé du
Salpêtrière, Saint-Louis, courroux divin ». À Saint-Antoine, une
Lariboisière ; des messes fois franchie la cour abritant le pavillon
sont encore célébrées, au Foulques de Neuilly, on peut lire, sur une
moins dans ces quatre der- façade du pavillon de l’horloge, cette
niers hôpitaux. Ouvert en inscription « Benedic & sanctifica domum
1878, l’hôpital Tenon est istam in sempiternum Deus Israel. Anno
probablement le dernier Domine 1767 » 22, qui tranche sur la
hôpital de l’Assistance symbolique républicaine du porche de la
Publique de Paris dont rue du faubourg Saint-Antoine : celle-ci
la construction incluait porte le ternaire républicain – il en va de
une chapelle, la chapelle même pour tous les autres hôpitaux, du
Saint-Louis. Les sculp- moins ceux de l’Assistance Publique –,
tures ou les inscriptions et une belle tête de Marianne à bonnet
des façades de ces édifices phrygien ; placée, au sommet du fronton,
religieux soulignent la celle-ci n’est d’ailleurs probablement
place que la religion tenait vue que par une minorité de gens. Cette
autrefois dans la vie de allégorie de la République ne figure pas,

Monument élevé en hommage aux internes des hôpitaux de Paris morts pendant la
Première Guerre mondiale. Galerie gauche du cloître de l’Hôtel-Dieu.
Photographie Gabriel Bouyé.

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

Stèle érigée dans les jardins de l’hôpital la sculpture, une inscription pré-
de la Salpêtrière (côté boulevard de
l’Hôpital). Remarquer la distinction
cise que l’œuvre a été dédiée « au
soigneusement établie entre les trois types Maître qui consacra sa vie aux mères
de personnel. Photographie Gabriel Bouyé. et aux enfants », par « ses collègues,
ses élèves, ses amis, ses admirateurs ».
À Sainte-Anne, sur la façade du
croyons-nous, sur d’autres façades
pavillon Magnan est apposé un bas-
d’hôpitaux. Par ailleurs, à la Salpê-
relief de bronze rappelant le souvenir
trière, une couronne royale figure
de Valentin Magnan, « médecin en
encore sur le porche d’entrée de la
division Lassay. chef de l’Admission. MDCCCLX-
VII-MDCCCCXIII » ; la pratique
La plupart des éléments du décor du « Maître de Sainte-Anne »,
hospitalier se rapportent aux prati- ainsi qu’était désigné Magnan,
ciens et aux personnels qui y exer- est évoquée par une inscription
cèrent. Si Paris possède plusieurs latine : « Maluit lenitatem quam vim
statues de médecins 23, nous en adhibere » 25. Les figures des fonda-
avons vu seulement deux à l’inté- teurs et bienfaiteurs sont elles aussi
rieur d’une enceinte hospitalière, présentes. À l’hôpital Saint-Louis,
les effigies de Dupuytren, en pierre, dans une niche creusée dans le mur
et de Larrey, en bronze. La statue de d’un petit bâtiment situé au chevet
Dupuytren (1777-1835), représenté de la chapelle se trouve un buste
en pied, est érigée dans la cour inté- d’Henri IV et, à Lariboisière, dans
rieure de l’Hôtel-Dieu, au bas de la chapelle, la statue de Madame de
l’escalier menant à la chapelle. Les Lariboisière figure sur un monument
internes travestissent constamment funéraire. À Sainte-Anne – où les allées
cette effigie, la transformant en Mickey, Austerlitz, Somo-Sierra, Pyramides) et les places portent le nom d’écrivains –,
en Batman, en Marsupulami, en Ninja, sont apposés quatre bas-reliefs de bronze c’est une statue en grès de Victor Hugo
en Astérix, en Dark Vador, etc. 24 ; le représentant un champ de bataille. qui occupe un parterre circulaire 26. À
11 avril 2007, avec de grosses lunettes à l’hôpital Saint-Joseph, une galerie est
monture blanche et une perruque rousse, Dans d’autres hôpitaux existent des
consacrée au souvenir du principal ins-
Dupuytren se présentait sous les traits de bustes. Dans la cour d’entrée de la Salpê-
tigateur de la fondation, Mgr d’Hulst,
Michel Polnareff ; le 10 février 2011, il trière, se trouvent ceux de Trélat (1795-
et de toutes les personnes qui, par leurs
était grimé en Michael Jackson ; d’après 1879) et de Baillarger (1809-1890), ce
dons, contribuèrent à la construction de
une personne de la Direction de l’Hôtel- dernier ayant été offert par « la Société
pavillons et à l’accroissement du nombre
Dieu, un changement intervient tous médico-psychologique. Ses amis. Ses
de lits.
les six mois. Quant à la statue de Larrey admirateurs », comme le dit une inscrip-
(1766-1842), œuvre de David d’Angers, tion gravée sur le piédestal ; un troisième Diverses plaques commémoratives
elle fut réalisée grâce à une souscription buste, très dégradé, représente un homme célèbrent la mémoire de défunts, méde-
nationale ; en pied également, elle figure qui ne peut être identifié, car, de l’ins- cins, étudiants en médecine – internes
dans la cour d’honneur du Val-de-Grâce, cription du piédestal, ne subsistent que et externes –, infirmiers ou agents de
où elle fut inaugurée en 1850. L’ins- les deux premiers chiffres de la date de service ; elles appartiennent à deux caté-
cription principale énumère les titres et mort, « 18 ». La mémoire de Tarnier est gories. Celles de la première portent
fonctions du baron Larrey, dont la main célébrée par un haut-relief de pierre sur les noms de personnes victimes de
droite, ramenée sur la poitrine, tient un le mur extérieur de l’hôpital du même leur dévouement à la médecine et aux
rouleau de papier, tandis que la gauche nom, à l’angle de la rue d’Assas et de malades ; c’est le cas, à l’Hôtel-Dieu, où,
est posée sur une sorte de fût supportant l’avenue de l’Observatoire : enveloppé en 1902, année du centenaire de l’Inter-
des livres et des instruments de chirurgie ; dans un grand tablier noué sur le ventre, nat, furent apposés dans une galerie du
sur les quatre faces du piédestal, sous Tarnier se tient devant un lit occupé cloître un haut-relief de marbre – repré-
le nom de quatre batailles (Bérésina, par une femme et son nourrisson ; sous sentant un chirurgien, deux internes et

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

une Augustine – et deux listes de noms


d’internes « victimes de leur devoir pendant
leur internat ». À Saint-Antoine, est per-
pétué le souvenir de cinq personnes (un
infirmier, une suppléante et trois agents
des services hospitaliers [ASH]) décédées
lors de l’épidémie de choléra de 1892
ou d’une épidémie de typhoïde (1907,
1914, 1931) 27. Outre le choléra de 1892,
qui fit une victime dans le personnel
infirmier, la fièvre typhoïde causa aussi
la mort de deux internes à Tenon, en
1898 et 1899, et un agent des services
hospitaliers succomba à une septicémie
en 1933. À Trousseau, où la Ville de Paris
fit apposer plusieurs plaques à la mémoire
d’internes, d’externes et d’agents des
services hospitaliers, les maladies les
plus mortifères furent la diphtérie et la
scarlatine, suivies par la fièvre typhoïde
et la septicémie 28.
Plus banales, en quelque sorte, et pré-
sentes dans tous les hôpitaux, comme
dans de nombreux autres établissements
publics (lycées, écoles normales d’ins-
tituteurs, universités, gares, etc.), les
autres plaques célèbrent tous les com-
battants morts pour la France durant
les deux guerres mondiales, notamment
la Première ; y figurent quelques noms
d’internes et d’externes, une majorité
de noms d’infirmiers ou de personnes
travaillant dans les différents services
hospitaliers, mais l’on est frappé par
l’absence de noms de professeurs 29. À
l’Hôtel-Dieu, figure un bas-relief de Lan-
dowski, dont les sculptures se rapportant
à la Grande Guerre sont célèbres. Au
Val-de-Grâce, dans la cour d’honneur,
se trouve une grande plaque de marbre
qui ne présente pas une liste de noms,
mais la seule inscription « In memoriam.
Aux membres du service de Santé militaire
morts glorieusement pour la France. Pro
Patria et Humanitate ».
Ces quelques exemples présentés ici sont
loin de correspondre à l’ensemble des Plaque commémorative en hommage aux personnes mortes de leur dévouement. Hôpital
éléments symboliques et mémoriels qui Saint-Antoine. Pavillon située au fond de la cour Foulques de Neuilly. Photographie Gabriel Bouyé.

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L’HÔPITAL, DES HÉRITAGES ET DES RECONVERSIONS

doivent exister dans les établissements fr/index.php?module=histoire&action=affich 17 - Voir LAMBEAU, Lucien. L’hôpital des
hospitaliers, leur conférant une dimen- er_histoire&vue=histoire_. Enfants-Trouvés du faubourg Saint-Antoine. Ville
5 - SABOURAUD, R. Histoire de l’hôpital de Paris, Commission du Vieux Paris, annexé
sion idéologique et historique certaine,
Saint-Louis, Lyon : Laboratoires Ciba, 1937, mis au procès-verbal de la séance du 10 décembre
que, vraisemblablement, peu de patients 1903, p. 375.
en ligne sur http://www.hopitalsaintlouis.org/
ou de visiteurs perçoivent : en général, Histoire/sabouraud/sabouraud_web.htm. 18 - Les plaques signalétiques les plus récentes
on ne va pas à l’hôpital pour effectuer 6 - Voir CAIRE, Michel. Contribution à indiquent d’ailleurs « rue Vincent de Paul ».
un repérage des statues, bustes et inscrip- l’histoire de l’hôpital Sainte-Anne (Paris) : des 19 - Voir Isabelle Saint-Martin, « La pluralité
tions et toutes ces traces du passé doivent origines au début du XX° siècle. Thèse médecine, religieuse à l’hôpital : espaces cultuels et lieux
retenir l’attention et aiguiser la curiosité Paris V, Cochin-Port-Royal, 1981, n° 20. Mis de recueillement », Jacqueline Lalouette et
en ligne sur http://psychiatrie.histoire.free.fr/ Christian Sorrel (dir.), Les lieux de culte en
encore moins que dans le reste de la ville.
hp/stanne.htm. p. 7-8. France. 1905-2005, Paris, Letouzey et Ané,
Comme l’on a pu le constater, la part du 2005, p. 243-256.
7 - Il avait succédé au vieil hospice des Enfants-
religieux, qui reste forte, a survécu aux Trouvés, fondé en 1674, qui fut transféré rue 20 - Saint Jean, 11, 25 : « Je suis la résurrection
entreprises de laïcisation et les souvenirs d’Enfer en 1838. et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il
de la monarchie sont eux aussi présents ; 8 - Ouvert en 1792, cet hôpital destiné aux meurt, vivra. ».
ainsi, dans les enceintes hospitalières, hommes atteints de maladies d’origine sexuelle 21 - « À Jésus nouveau-né et à la Vierge-
voisinent les symboles ou les allégories s’appelait primitivement hôpital des vénériens ; Mère ».
il prit le nom d’hôpital du Midi en 1836, puis 22 - « Bénis et sanctifie cette maison pour
se rapportant à l’Église catholique, à la
adopta le nom de Ricord en 1893. Il se trouvait l’éternité, Dieu d’Israël ».
Royauté et à la République, soit aux dans le XIVe arrondissement actuel de Paris, à 23 - Par exemple, Bichat, par David d’Angers,
trois institutions qui ont joué un rôle proximité de l’hôpital Cochin. dans la cour de la vieille faculté de médecine ;
fondamental dans l’histoire des hôpitaux. 9 - Voir PERCHAUX, Ernest. Histoire de Vulpian, par Paul Richer, rue Antoine
l’hôpital de Lourcine. Thèse pour le doctorat en Dubois ; Pinel, par Ludovic Durand, devant la
médecine, 6 février 1890. Paris : Imprimerie de Salpêtrière. Voir N. Mcintyre, « The medical
la Faculté de Médecine-Henri-Jouve, 1890. Le statues of Paris », Vesalius, 1998, 4 (2),
NOTES
nom de Lourcine pourrait venir de l’expression p. 79-89.
1 - Il est impossible de considérer ici tous latine de loco cinerum (p. 24-25) et se rapporter 24 - Voir le site http://www.leplaisirdesdieux.
les hôpitaux parisiens ; nous ne donnons à l’emplacement d’un ancien cimetière. com/LePlaisirDesDieux/LesSallesDeGarde/
donc que quelques exemples, que nous 10 - Voir Gérard Tilles, « 1849-1999 : 150 ans FresqueSDG/dupuytren.htm
espérons représentatifs ; pour l’essentiel, de dermatologie à l’AP-HP », en ligne, http://
nous les avons relevés dans les hôpitaux de 25 - « Il préféra la douceur à l’emploi de la
www.bium.univ-paris5.fr/sfhd/ecrits/aphp.htm. force. »
l’Assistance Publique, mais nous citons aussi
11 - Voir l’inscription du monument élevé 26 - Dans le secteur du laboratoire central et du
des établissements publics ou privés ne relevant
dans la chapelle de l’hôpital Lariboisière à la pavillon réservé au don du sang.
pas de cette administration (Sainte-Anne, le
mémoire de la comtesse.
Val-de-Grâce, Saint-Joseph). 27 - Est venu s’y ajouter celui d’une laborantine
12 - BOUILLET, M.-N. Dictionnaire universel morte d’un « ictère grave » en 1971.
2 - Construit au XVIIe siècle, cet hôpital fut
d’histoire et de géographie, refondu sous la
détruit durant les années 1930 ; à sa place, fut 28 - La diphtérie y fit mourir cinq membres du
direction de L.-G. Gourraigne, 31e édition.
édifiée la nouvelle Faculté de médecine de la personnel soignant en 1875, 1879, 1880, 1888,
Paris : Librairie hachette et Cie, 1895,
rue des Saints-Pères. 1892, la scarlatine, quatre en 1922, 1927, 1928
p. 196. L’hôpital Beaujon se trouvait dans
3 - Durant la période qui nous intéresse ici, et 1929. Il y eut un décès provoqué par la fièvre
le VIIIe arrondissement de Paris ; il a été
l’hospice destiné à recevoir les enfants délaissés typhoïde, en 1882 et une mort par septicémie,
désaffecté en 1935 et transféré à Clichy.
s’appelait hospice des Enfants Trouvés, puis en 1933. Les plaques se trouvent dans un petit
13 - Voir Patrice Fernand Paul Marie Bourée, hall du pavillon Jacqueline Pallez (porte 4).
hospice des Enfants Trouvés et Orphelins
L’hôpital Laennec des origines à nos jours. Thèse
à partir de 1836 ; en 1859, il prit le nom 29 - Ainsi, à l’hôpital Tenon, sur la plaque
pour le doctorat en médecine, Dactylo-
d’hospice des Enfants Assistés ; il ne passa sous le érigée en l’honneur de vingt hommes morts
Sorbonne, 1970.
patronage de Saint-Vincent-de-Paul qu’en 1942, de 1914 à 1919, figurent les noms d’un interne
http://europaphe.aphp.fr/fr/f_idf_par_stvin. 14 - Voir LEGENT, François. « Armand et de deux externes, de quatre préposés, d’un
html Trousseau, créateur de la laryngologie », plombier, d’un journalier et de onze garçons de
4 - Déclarée bien national en 1791, BIUM, édition électronique, http://www.bium. service. À la Salpêtrière, est rappelé le souvenir
l’abbaye fut transformée en hospice, puis en univ-paris5.fr/histmed/medica/orle.htm de deux membres du « personnel médical »,
hôpital, voir Sylvie Sarzana, « D’où vient 15 - GILLET, Fernand. L’hôpital de la Charité. de quinze du « personnel hospitalier » et de
l’hôpital Saint-Antoine », numéro spécial Étude historique depuis sa fondation jusqu’en seize du « personnel ouvrier ». Par ailleurs, près
Patrimoine de la faculté de Médecine Pierre 1900. Montévrain, imprimerie typographique du n° 15 de la rue de l’École de médecine, est
et Marie Curie, http://www.chusa.jussieu.fr/ de l’école d’Alembert, 1900, p. 79. apposé un bas-relief commémorant le souvenir
presentation/historique.html et site Internet 16 - PERCHAUX, Ernest. Histoire de l’hôpital des 1 800 médecins morts pour la France durant
institutionnel de l’AP-HP http://www.aphp. de Lourcine…, op. cit., p. 72. la Première Guerre mondiale.

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LE PROJET CULTUREL ET L’HÔPITAL

C
omment est-on passé d’une culture hospitalière fondée sur la conservation et la
transmission des savoirs et des œuvres du passé à un projet culturel conçu comme une
ressource de développement de l’hôpital ?
LE PRO J ET C ULT UREL ET L’HÔP ITA L

Hall principal du CHU Estaing.


© Service Communication & Culture – CHU de Clermont-Ferrand.

« Culture et hôpital » 2002-2009


Du militantisme à l’institutionnalisation* !
Gilles Herreros et Bruno Milly
Sociologues, enseignants-chercheurs à l’Université Lumière-Lyon II
Chargés de l’évaluation du dispositif « Culture et Hôpital » en Rhône-Alpes

Les choses sont temps récurrent, une charge physique et rience conduite depuis la fin des années
mentale considérable… Comment, dans quatre-vingt-dix en Rhône-Alpes. Char-
entendues, n’est-ce pas ? ces conditions, imaginer qu’ils puissent gés d’évaluer à deux reprises (de 2002 à
L’hôpital n’est pas une scène artistique, consacrer de l’énergie à une activité 2004 et de 2007 à 2009 1) le programme
ni un lieu de création esthétique et aussi périphérique aux soins que celle « Culture et Hôpital » mis en œuvre par
encore moins un espace d’apprentissages représentée par une activité culturelle ? l’ARH et la DRAC d’abord, rejointes
et de divertissements autour des pra- Quant aux financements d’une telle ensuite par la Région, nous avons accu-
tiques culturelles. À l’hôpital, on soigne opération, en une période de pénurie et mulé un matériau qui contredit en tous
monsieur ! Les malades y sont en souf- de recherche permanente d’économie… points l’idée selon laquelle penser le
france, éloignés de chez eux, aspirant à y à un moment où presque tous les CHU soin et l’action culturelle en un même
retourner au plus vite ; perturbés toujours, et CH de France affichent un déficit… lieu, en un même mouvement, serait
inquiets souvent, comment pourraient- ils restent hautement improbables. Des une incongruité. Les quelques lignes
ils songer à autre chose qu’à leur santé ? initiatives culturelles à l’hôpital ? Mieux qui suivent visent à rendre compte de
Quant aux personnels, tout est au moins vaut oublier… ce constat.
aussi clair de leur côté : une activité Ces évidences, lapidairement énoncées, Factuellement, les déclinaisons de
débordante, un manque de moyens et de ont toutes été mises à mal par l’expé- culture à l’hôpital ont concerné une

* Article paru dans Aventure en terres hospitalières, culture, hôpital et territoires - 2010.

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L E P R OJE T C U LT U R E L E T L’ H ÔP ITA L

cinquantaine d’établissements et ont continue qui exclut les « allant de soi ». atelier danse. « Au début, quatre personnes
donné lieu à des projets très différents Cette adaptation entraîne l’ajustement venaient ici dans ce local technique trans-
portant sur la danse, le théâtre, le chant, des pratiques de chacun : « Doit-on aller formé en lieu de répétition de spectacle. Puis,
l’écriture, l’art plastique, la photographie, danser dans la chambre du patient ? Moi petit à petit, les malades se sont approchés
la mémoire, le patrimoine, les sciences… j’ai du mal avec cela… et si oui comment doucement tournant autour. Aujourd’hui,
À chaque fois, c’est sous la forme d’expo- faire ? » nous dit un artiste ; un soignant plus de quarante personnes fréquentent
sitions, de représentations, ou bien de exprime le même genre d’interrogations : régulièrement ce lieu. Il est devenu un point
travaux d’ateliers – rassemblant person- « pour la fête de la musique, un concert de ralliement ». Les lieux, les fonctions,
nels et patients – que se sont déroulées avait lieu sur la terrasse. Fallait voir ! C’était les statuts sont objets de transformations ;
ces initiatives. Ici, sur la question de la étonnant. Les malades avec leurs bouteilles un malade peut devenir un cinéphile
mémoire, des récits sont recueillis, des de sérum en train d’assister au spectacle. controversant sur le film à l’issue d’une
objets collectés, des témoignages enre- Les soignants étaient là, gênés, côte à côte projection dans l’établissement, un soi-
gistrés, des productions photographiques avec les patients… ils ne savaient pas quelle gnant peut donner la réplique à un de
ou cinématographiques réalisées, des attitude adopter… les malades ne semblaient ses collègues ou à un patient au cours
recherches initiées, des ouvrages publiés. plus dépendants d’eux ». d’une représentation théâtrale, des gestes
Là, dans un tout autre registre, ce sont de l’activité quotidienne au sein d’un
Les déplacements provoqués par les projets
des enfants hospitalisés qui produisent établissement peuvent devenir les objets
culturels sont inattendus. Citons quelques
un disque, un recueil de textes, ou bien d’une exposition photographique. Un
exemples. Un réfectoire devient, sans
des malades qui réalisent des peintures. tel brassage peut dérouter ; il n’est pas
perdre sa fonction première, le lieu d’une
Ailleurs encore, c’est un spectacle qui est désordre mais réordonnancement.
« expo photo ». Une salle de kinésithé-
monté avec les personnels de l’hôpital, Le réordonné n’induit pas la préexistence
rapie se transforme, l’espace de quelques
les malades et des artistes professionnels. du désordre mais la création d’un autre
heures par semaine, en atelier danse. Un
Si la diversité des projets est patente, au ordre. La thématique du désordonné-
hall d’entrée, une terrasse, un jardin, des
commencement de l’action, on trouve réordonné a une résonance particulière
salles d’attente se mutent en salles de
toujours un même point de départ : la à l’hôpital, confronté depuis plusieurs
spectacles et de concerts, les couloirs et
coopération entre une structure cultu- années déjà aux démarches qualités
les étages d’un établissement prêtent leurs
relle et un établissement de santé sur la et à la « mise en ordre » que celles-ci
murs à des parcours muséographiques,
base d’une problématisation commune supposent. Lorsque prime le registre du
un local technique désaffecté devient
de la situation spécifique dans laquelle se « faites ce qui est écrit et écrivez ce que
un endroit de répétition… « L’autre jour
trouve ledit établissement (son histoire, vous faites », quand les personnels sont
(nous explique un responsable culturel),
ses projets, son territoire…). conviés à donner une image d’ordre (le
j’ai eu une personne au bout du fil qui voulait
À chaque fois, les effets des projets sont venir voir le spectacle que nous donnions classement des documents, l’inventaire
profonds ; adaptation, déplacements, dans l’hôpital dans la grande salle. Elle me des procédures, la traçabilité des pra-
détournements, réordonnancement, ces demandait des informations sur cette salle de tiques…), les initiatives bouillonnantes
quelques qualificatifs nous y renvoient. spectacle locale qu’elle était surprise de ne pas de la « culture à l’hôpital » qui intro-
connaître ; elle avait transformé, l’espace d’un duisent de l’incertain, de l’aléatoire,
L’adaptation des projets au lieu est un peuvent être perçues comme incongrues.
instant, l’hôpital en un équipement culturel ».
impératif. N’importe quelle action « Notre lieu, je l’appelle le gourbi. La pre-
Transformation de l’espace, réaffectation
culturelle ne peut se dérouler dans mière année, c’était un joyeux bordel… ! »
symbolique, l’hôpital devient, pour un
n’importe quel établissement. Les pro- nous dit un artiste intervenant dans
temps, une infrastructure culturelle.
jets se profilent et s’ajustent selon les un hôpital peu soucieux de renvoyer
caractéristiques des lieux, dans une Les détournements d’images et de sens une image d’ordre. Avec le programme
entre-définition permanente entre le sont également légions : « J’ai dû négocier « culture et hôpital » nous sommes
contenu et le contenant (le projet et le avec les kinés pour utiliser la salle ; au début, invités à sortir de la binarité ordre/
contexte) qui se modèlent l’un l’autre. j’ai senti qu’ils ne voyaient pas ça d’un désordre ; ordre, travail et qualité d’un
Ainsi, responsables culturels, artistes, bon œil. Maintenant, c’est bon, ils ont vu côté, désordre, divertissement et impro-
professionnels de l’hôpital, patients, rive- que je faisais attention à leur matériel » visation de l’autre. « Culture à l’hôpital »
rains se retrouvent dans une interaction nous explique un artiste animant un relève du réordonné, c’est-à-dire d’un

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déplacement des pratiques habituelles, rant des années 90 et au début des années tif. Ce réseau, composé des médiateurs
d’une réaffectation des lieux, d’un réa- 2000. Quelques passionnés de la culture se culturels hospitaliers, de représentants de
gencement des relations entre soignants, sont mobilisés isolément, puis rassemblés structures artistiques, s’est substitué aux
patients, familles… Par-là, c’est toute dans le cadre d’une convention régionale, énergies militantes isolées et constituent
l’institution soignante qui se trouve pour multiplier les initiatives. Prenant sur désormais un socle pouvant favoriser le
interrogée, jusqu’au soin lui-même ; leur temps, devant dépenser une énergie développement des initiatives culturelles
peut-il se résumer à de la technique et folle au sein de leurs établissements res- en région. Enfin, sans que la reconnais-
du nursing ? La profondeur de l’interroga- pectifs pour convaincre, les directions, les sance de la fonction de médiateurs cultu-
tion que les actions culturelles posent à médecins, les soignants, ne disposant que rels d’établissement hospitalier n’existe
l’hôpital et aux institutions de santé ne très rarement d’une formation de média- encore de façon formelle, se dessine pro-
suscite évidemment pas une position de teur culturel, manquant souvent de légiti- gressivement, grâce à l’activité réflexive
soutien unanime. Loin s’en faut. mité et de crédibilité pour faire valoir leurs desdits médiateurs, ce que pourraient être
projets, les premiers responsables culturels les attendus d’une activité culturelle hos-
Des résistances, même si elles vont en
des établissements hospitaliers étaient à pitalière. Bien sûr, l’institutionnalisation
s’amenuisant, s’expriment haut et fort la fois des pionniers et des militants. À la n’est pas acquise, mais le processus est en
chez nombre de personnels. « Ton rêve, fin de la première décennie des années marche et la consolidation des différents
c’est le cauchemar du plus grand nombre ! ». 2000, si des difficultés persistent pour que canaux que nous venons d’évoquer devrait
« Tu nous fais chier avec ta culture ». « Ah les démarches culturelles obtiennent droit pouvoir permettre d’installer cette idée que
oui ! Des danseuses à l’hôpital ? Il y a peut- de cité dans les établissements de santé, l’administration d’un soin, le fonction-
être mieux à faire, non ? ». « On manque le contexte s’est fortement transformé, nement d’une organisation de santé, ne
de personnel et de matériel et on dépense de au point, pensons-nous, de laisser entre- passe pas nécessairement par l’oubli de ce
l’argent pour ces conneries ! ». Ce type de voir un début d’institutionnalisation des qui représente un des éléments non négli-
propos, pas nécessairement majoritaires, démarches en cours. geables de l’existence : la confrontation aux
mais fréquents tout de même, tranche formes multiples de l’art et de la culture.
par sa radicalité, avec l’enthousiasme de L’institutionnalisation qui s’amorce de
ceux qui pilotent les projets et avec la « culture à l’hôpital » passe par plusieurs
canaux. En premier lieu, il convient de NOTES
satisfaction quasi-unanime des patients
souligner l’existence d’une incitation, ins- 1 - Cf. : G. Herreros, 2004, “Variations sur
qui se déclarent largement acquis (comme le vital ; les petites liaisons culture-hôpital”,
en atteste l’enquête par questionnaires crite au SROS Rhône-Alpes et adressée
Recherche Drac/ARHRA/IRCO, consultable
que nous avons réalisée). Lorsque parfois aux établissements de santé, à inclure dans en ligne sur www.culture.gouv.fr/rhone-
le sentiment des patients est plus mesuré, leurs projets d’établissement respectifs un volet alpes/hopital/ressourc.htm et Herreros
c’est toujours avec beaucoup de nuances culture. Cette institutionnalisation s’ex- G., Milly B., 2009, Culture-Hôpital, de
que celui-ci s’exprime : « Tu sais : ce que tu prime aussi au travers de la constitution, l’expérimentation à l’institutionnalisation,
fais ici, c’est bien, c’est super même », dit à sur chaque bassin de santé, d’un comité local Rapport de Recherche, ARH, DRAC,
un danseur une jeune femme clouée depuis rassemblant les animateurs des projets sur Région Rhône-Alpes (site ARH/Drac).
des mois sur son fauteuil roulant suite à un différents établissements et ayant voca-
accident, « mais moi, ce que je veux d’abord, tion à fournir à d’éventuels promoteurs
c’est partir d’ici ! ». C’est la même excla- d’actions, les conseils leur permettant
mation que formule, ailleurs, une vieille le développement d’initiatives.
dame, hospitalisée pour des problèmes Lieux ressources, ces comités
locaux fournissent en outre la
neurologiques et qui, depuis des semaines,
base à la constitution d’un
ne rate pas un seul atelier écriture, si ce
réseau régional qui, désor-
n’est pour lui préférer, de temps en temps
mais, dépasse largement
un atelier chant, « C’est dommage, ils ont
la seule commission
lieu en même temps, dit-elle, mais mon plus
régionale qui assurait,
grand désir est de rentrer chez moi ».
au début de la mise en
Le militantisme a largement présidé à place de la convention,
l’instauration des premières expériences l’animation du disposi-
culturelles au sein de l’hôpital dans le cou-

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L E P R OJE T C U LT U R E L E T L’ H ÔP ITA L

Culture à
l’hôpital,
culture de
Hôtel-Dieu de Dôle.
l’hôpital*
Yann Bubien Bernard Glorion,
Directeur d’hôpital et Directeur de cabinet à la FHF Président du conseil national de l’ordre des médecins et
président d’« Art dans la Cité »
Rachel Even
Déléguée générale et Directrice artistique Olivier Galaverna
d’« Art dans la Cité » Docteur en neurosciences de l’université Paris-VI,
consultant auprès des industries alimentaire et pharmaceutique

S
i, comme l’affirmait le chirurgien Tenon, « les hôpitaux sont en quelque sorte la mesure de la civilisation
d’un peuple » 1, que faudrait-il penser d’une société dont les établissements de santé n’assureraient pas
l’accès de tous à des soins de qualité ? Si nous y parvenons aujourd’hui en France, bon gré mal gré, il
n’en fut pas toujours ainsi et il suffit de regarder ailleurs pour constater des inégalités manifestes. Notre système
de santé en général, et notre hôpital en particulier, sont en effet les fruits d’un long processus historique et
culturel que la modernité actuelle préférerait bien souvent oublier, si elle n’était rattrapée par son passé.

Depuis la création des hôpitaux (nommés aidaient à l’approche de la mort à une La valorisation du
« hôtels-Dieu », « hospices », « maisons- époque où la médecine se réduisait à des
Dieu ») par le concile d’Aix-la-Chapelle soins basiques du corps. patrimoine culturel
en 806 2, l’art a animé les établissements Si, de tout temps, les artistes sont
hospitalier : les lieux de
de soins par la beauté de l’architecture, entrés à l’hôpital pour y créer, l’hôpital mémoire
de la sculpture et de la peinture. Les a lui-même créé ses propres valeurs qui « Il est impossible, écrit Jean Imbert 3,
tableaux, tel le retable d’Issenheim de rejaillissent sur la cité. Comme le cœur de comprendre la situation actuelle
Matthias Grünewald, exposés dans les humain, au terme d’un double mouve- du système hospitalier français sans en
salles des malades, encourageaient ces ment systole-diastole, la culture irrigue retracer l’évolution au cours des siècles
derniers à supporter la souffrance et les et anime le corps hospitalier. précédents. » Les établissements de soins,

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de l’hôtel-Dieu, expression de la piété tecture, objets d’art, mobilier religieux, D’autres ont trouvé une nouvelle vie en
médiévale, aux centres hospitaliers, sym- objets de culte, mobilier domestique, se transformant en équipement scolaire
boles de la haute technicité médicale, objets à caractère médical, etc. 5 (hôpital Boucicaut à Paris) ou universi-
sont le produit d’une histoire riche et taire (à Avignon et Colmar, mais égale-
Ce patrimoine, déjà partiellement
mouvementée. Cette histoire nous a ment l’hôpital Binnengasthuis d’Amster-
détruit, est toujours menacé, par le
légué un patrimoine considérable, à la dam). D’autres encore ont été reconvertis
vieillissement naturel et les dégâts du
fois mobilier (tableaux, statues, apothi- en équipement administratif, à l’image
temps bien sûr mais surtout par l’activité
caireries, instruments chirurgicaux, etc.) des hôpitaux Saint-Louis et Saint-Roch
des hôpitaux dont les contraintes budgé-
et immobilier (hôtels-Dieu, chapelles, de Rouen réinterprétés en préfecture
taires et organisationnelles s’accordent
sanatoriums, etc.).
mal avec la rénovation des bâtiments par Jean-Michel Wilmotte. Plus rares
Témoins de l’histoire de l’architec- historiques comme avec les créations sont les reconversions en hôtel de luxe
ture comme de celle de la médecine, artistiques. La maîtrise des dépenses de (hospice Gantois de Lille), en logement
les bâtiments hospitaliers traduisent santé impose des arbitrages qui vont social (hôpital abbatial d’Aurillac) ou en
les diverses fonctions de l’hôpital. De rarement dans le sens des activités siège social d’entreprise (Institut Latour-
l’infirmerie monastique, lieu spirituel, à culturelles. de-Freins de Bruxelles).
l’hôpital-rue, espace citoyen, de l’hôpital
Concernant les bâtiments dont l’intérêt Si certaines reconversions font honneur
général, symbole du pouvoir royal, à
historique ou architectural est avéré, à la valorisation de notre patrimoine,
l’hôpital pavillonnaire, espace savant
c’est aux difficultés de la reconversion nombre d’anciens hôpitaux dignes d’inté-
des hygiénistes, de la clinique privée au
centre hospitalier universitaire public, que sont confrontées les directions d’éta- rêt sont aujourd’hui en attente d’une
ils illustrent clairement l’articulation blissement, la direction des monuments deuxième vie, comme l’hôpital Laënnec
du monde technique et scientifique et historiques, les municipalités. Inadaptés de Paris ou l’hôpital général de Saint-
du monde politique et social. À tra- aux nouveaux impératifs médicaux, au Omer. D’autres connaîtront bientôt les
vers l’Europe, la diffusion des modèles confort moderne et aux changements mêmes interrogations comme l’hôpital
architecturaux suit donc les relations organisationnels, les bâtiments histo-
général de Dijon ou l’Hôtel-Dieu de
géopolitiques de la société. riques ont été reconvertis, tradition-
Clermont-Ferrand.
nellement, en siège administratif de
La valeur de ce patrimoine tient, tout l’hôpital (Hôtel-Dieu Saint-Jacques à Il suffit de constater l’émotion suscitée
d’abord, à son importance quantitative. Toulouse), en maison de repos (hôpi- par la simple évocation de la reconver-
Un croisement de la base de données tal Pacheo de Bruxelles) ou de retraite sion des hôtels-Dieu les plus embléma-
Mérimée des Monuments historiques (hôpital Amstelhof d’Amsterdam). Cer- tiques, à Lyon et à Paris par exemple,
avec des informations provenant de tains se sont transformés en équipement pour comprendre que ces établissements
documentalistes, de conservateurs et public culturel, musée, médiathèque ou représentent davantage que des lieux de
d’architectes a permis d’identifier huit salle de spectacle. Le plus ancien hôpital soins. Ce sont des lieux de mémoire pour
cents notices relatives au patrimoine d’Angers, qui date du XIe siècle, abrite les hospitaliers comme pour les citoyens,
historique hospitalier 4. La direction des ainsi aujourd’hui le musée Jean-Lurçat. en France comme en Europe.
hôpitaux du ministère de la santé a par Aux Pays-Bas, l’hôpital Sainte-Élisa-
ailleurs lancé, le 11 mai 1998, une très beth, à Haarlem, est devenu un centre
importante enquête qui a permis de dres- culturel, ainsi que l’hôpital Vecchio à La culture et l’art à
ser, en 1999, un inventaire exhaustif. Sur Parme en Italie. L’une des plus belles
le plan européen, le Conseil de l’Europe a l’hôpital
reconversions est sans doute l’Hôtel-Dieu
appelé ses membres à effectuer un inven- de Dôle, aménagé en médiathèque, un Dès la Grèce antique, les guérisons mira-
taire général des leurs établissements de modèle du genre qui allie habilement culeuses attiraient des foules de pèlerins
soins présentant un intérêt historique ou esthétique, technique et pratique dans aux temples d’Esculape, comme celui
architectural et les a invités à prévoir des un magnifique bâtiment Renaissance. d’Épidaure, où des milliers de malades
mesures de préservation. Une école internationale du cinéma a accouraient pour remercier le dieu de ses
La valeur de ce patrimoine provient, quant à elle pris place au sein de l’ancien miracles et lui offrir des ex-voto représen-
ensuite, de sa diversité : éléments d’archi- hôpital militaire de Cherbourg. tant les parties du corps guéries.

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Pourquoi la culture à l’hôpital ? sont installées dans les espaces d’accueil au personnel, sont organisés. Ce pro-
des établissements hospitaliers. gramme a aussi permis le développement
Aujourd’hui, la culture s’installe à
de la lecture à l’hôpital par la création
l’hôpital. Ce sont l’école, les ateliers Plus rares, et ils méritent d’être remar-
de bibliothèques.
d’éveil, les clowns, les saltimbanques, qués, des projets artistiques ont été
les musiciens. La culture ne prétend pas pensés et conçus entièrement pour Depuis 1996, l’association Art dans la
ici guérir, mais plus humblement calmer l’hôpital, dans un contexte spécifique cité organise des « résidences d’artiste »
la douleur, repousser l’isolement, faire et avec les contraintes que cela suppose. dans les hôpitaux à travers l’Europe. Des
reculer l’anormal en gardant un lien avec Il s’agit par exemple de l’œuvre créée par artistes reconnus viennent échanger et
la société civile et en maintenant l’espoir. l’artiste italien Ettore Spaletti pour la travailler avec des patients pour réaliser
La culture joue un rôle essentiel en ce Salle des départs de l’hôpital Raymond une œuvre in situ qui appartiendra au
sens qu’elle participe à l’amélioration de Poincaré de Garches en 1996. Réalisé patrimoine de l’hôpital. Outre l’installa-
l’environnement tant du malade que du dans le cadre du programme des nou- tion d’une œuvre d’art au sein de l’hôpi-
personnel soignant. veaux commanditaires (Fondation de tal, cette action permet la rencontre
France, Assistance publique- Hôpitaux directe avec un créateur. La résidence
Le séjour forcé à l’hôpital n’est plus une
de Paris, ministère de la culture et de la permet aussi aux artistes de sortir de
parenthèse hors du monde, les patients
communication, Drac Île-de-France), l’atelier et leur création est stimulée au
restent en contact avec l’extérieur et
l’espace se veut à la fois « accueillant et contact du lieu et de l’environnement
peuvent en profiter pour développer leur
enveloppant », et, selon l’artiste, « un pour lequel ils réalisent une œuvre.
créativité. Les artistes viennent apporter
de l’imaginaire, de l’insouciance, du rire, endroit ouvert à tous, comme autrefois,
Cependant, convoquer l’art à l’hôpital
les professeurs du savoir. quand se bâtissaient les grandes cathé-
n’est pas chose facile car l’hôpital n’a
drales, ces espaces où l’art s’offrait et se
La culture permet au patient de poser un pas par essence vocation à l’accueillir.
présentait généreusement et durablement
autre regard sur lui-même et sur le monde L’espace de l’hôpital n’est pas neutre, il
à chacun ». Par l’emploi du bleu azur
alentour. Elle améliore le rapport patient- peut surprendre, ébranler, perturber. Il
quasi monochrome, Ettore Spaletti a
soignant et l’ambiance de travail dans les demande attention et réflexion. Cette
parfaitement intégré sa création dans
services. Elle peut motiver les équipes qui complicité entre médecine et art ne peut
l’architecture du lieu.
souhaitent des relations plus humaines s’établir qu’à partir d’une grande exigence
et moins techniques avec les patients. En France, le programme national de qualité. La culture à l’hôpital doit se
Elle ouvre la possibilité de rencontres, « Culture à l’hôpital », mis en place à placer bien au-delà du simple divertisse-
d’échanges entre divers services autour l’initiative des ministères de la santé ment, face à la maladie et aux angoisses
d’un même projet. Grâce à la culture, et de la culture par une convention existentielles qui en découlent.
l’hôpital peut s’ouvrir sur l’extérieur, du 4 mai 1999, consiste à favoriser des
Décidées pour un lieu de vie dans l’hôpi-
sur la cité. Et celle-ci peut s’inviter à jumelages entre les hôpitaux et les équi-
tal (hall d’entrée, jardin, salle d’attente,
l’hôpital. pements culturels. Il permet de déve-
attente des urgences, etc.) selon un
lopper la culture auprès des malades à
L’hôpital de demain, grand ouvert sur la cahier des charges défini en amont avec
l’hôpital et des personnes hébergées dans
cité, se doit de développer des activités les équipes soignantes, les œuvres créées
les centres d’accueil et les maisons de
qui rendront le séjour hospitalier plus dans le cadre des projets menés par Art
retraite. Au niveau régional, il est placé
humain et peut-être même plus efficace. dans la cité sont le fruit de la rencontre
sous l’égide de la direction régionale
entre un artiste et des patients, entre un
des affaires culturelles et de l’Agence
Comment faire entrer la culture univers imaginaire riche de sensibilités
régionale de l’hospitalisation. Le but de
à l’hôpital ? ce programme est de permettre la venue
et une sensibilité nourrie par l’attente,
la douleur, la peur, l’angoisse. De ce dia-
De tout temps, nous l’avons vu, des œuvres d’artistes, de musiciens, de danseurs, afin
logue résultent des œuvres singulières,
d’art ont été placées dans les hôpitaux. Les d’améliorer la qualité de vie des patients
élaborées au sein de l’hôpital, témoignage
plus récentes ont été achetées pour l’hôpi- hospitalisés et de faciliter le travail des
croisé de cette rencontre.
tal européen Georges Pompidou de Paris. équipes soignantes. Des concerts, des
En Belgique, aux Pays-Bas ou encore en spectacles, des expositions destinés aux Ainsi, dans le cadre du programme
Grande-Bretagne, nombre d’œuvres d’art personnes hospitalisées, aux visiteurs et « Culture 2000 » de l’Union européenne,

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Art dans la cité tente de développer le L’art permet d’explorer un monde nou- L’hôpital moderne, si neuf qu’il se veuille,
concept d’« atelier d’artiste en résidence veau, l’inconscient et l’art thérapie font est pourtant en proie à de multiples héri-
à l’hôpital », à travers l’Europe, en asso- leur apparition à l’hôpital psychiatrique 6. tages : un héritage millénaire touchant
ciant à des hôpitaux français d’autres L’hôpital généraliste va aussi utiliser ce sa mission d’accueil, un héritage deux
établissements hospitaliers européens, support psychologique que sont la culture fois centenaire s’agissant de sa tradition
en Belgique, en Grande-Bretagne, en en général et l’expression artistique en médicale et de son organisation admi-
Pologne, en Espagne, en Italie, au Por- particulier. nistrative. Mais, plus près de nous, il est
tugal, et bientôt dans d’autres pays. également l’héritier de l’État-providence 8
L’art permet de dire – avec d’autres moyens
dont il subit la crise et les contradictions.
Qu’il s’agisse du réaménagement du que la parole – la souffrance, l’angoisse, les
palier d’attente du service de réanima- appréhensions et les questionnements, Traditionnellement, les valeurs hospita-
tion du pavillon Gaston Cordier (Pitié- les espoirs. Il peut aider à dédramatiser lières sont celles du dévouement, de la
Salpêtrière, Paris) par l’artiste Olivier l’hospitalisation, à se considérer comme vocation, de l’esprit de sacrifice. À ces
Debré en 1998, entièrement repensé, une personne et non seulement comme valeurs d’origine religieuse s’est substi-
au-delà des six œuvres créées, du mobilier un soigné. Grâce à la culture, le patient est tuée la valeur plus laïque de solidarité, à
à l’éclairage en passant par la couleur des considéré dans sa globalité, elle peut l’aider mesure que l’hospice se transformait en
murs, du sol et du plafond, ou bien des dans sa démarche de guérison. hôpital, que l’on passait de l’hébergement
Bâtons de pouvoir accrochés aux chênes (sans soins) aux soins (sans héberge-
centenaires du parc CPR de Bullion Plus récemment, les neurosciences nous ment). Nous n’aborderons que deux
(Yvelines) par l’artiste argentine Julieta éclairent un peu plus sur les interac- valeurs essentielles de l’hôpital.
Hanono, des images vidéo d’animaux tions réciproques entre l’esprit et le
corps. Organe récepteur et effecteur La première valeur hospitalière est l’accueil
sauvages du Polonais Dominik Lejman,
situé à l’interface du corps et de son de tous. Dans nos sociétés occidentales
projetées en permanence sur les murs de
environnement naturel et socioculturel, volontiers individualistes, l’hôpital
l’hôpital pédiatrique de Varsovie, de la
le cerveau intègre en permanence les demeure d’ailleurs la dernière lumière allu-
Sculpture diamant d’Annie Ratti, dans
informations sensorielles (intéroceptives mée, 24 h/24, 365 jours par an, et ce depuis
la salle des consultations de l’hôpital
et extéroceptives) et « émotionnelles » des siècles. Cette mission de service public
Bambino Gésù de Rome, de la sculpture
et orchestre les réponses physiologiques s’ouvre en Europe au IXe siècle avec la créa-
arbre Zapal de Peppa Rueda à l’hôpital La
et comportementales. Les neurosciences tion de l’hôpital. Tradition institutionnelle
Paz de Madrid, ces projets ont en com-
suggèrent que le cerveau pourrait bien du principe de charité chrétienne, l’hôpital
mun d’avoir été réalisés après une longue
naît à l’ombre des cathédrales, destiné non
réflexion menée par l’artiste, les patients faire le lien entre psyché et soma. Les
pas à soigner mais à recueillir et à secourir
et les équipes hospitalières. Ils répondent effets bénéfiques de l’art sur la maladie,
le pauvre qui incarne les souffrances du
à un équilibre subtil, tout en nuances, suggérés depuis toujours par nos aînés,
Christ. À la fin du XIXe siècle apparaît la
empreint de patiente concertation. pourraient très prochainement trouver
couverture maladie, introduite en 1851
des réponses neurobiologiques objectives.
Dans ce contexte, les patients, et notam- en Prusse, qui se généralise au cours du
ment les enfants hospitalisés dont la XXe siècle en Europe avec l’avènement
réceptivité est souvent exacerbée, L’hôpital créateur de de l’État-providence. D’assisté, le citoyen
trouvent dans le contact avec l’art et devient peu à peu assuré, jusqu’à l’aboutis-
avec l’artiste une manière extrêmement
valeurs : le patrimoine sement de la couverture maladie univer-
féconde de développer à la fois leur créa- immatériel selle. Parallèlement, et progressivement,
tivité et leur sens de la contemplation. Il est difficile pour la société actuelle au malade objet de droits se substitue le
d’appréhender l’hôpital contemporain, malade sujet de droits, jusqu’à la loi du
devenu en quelques décennies l’un des 4 mars 2002 relative aux droits des malades
De l’évidente nécessité de et à la qualité du système de santé.
principaux rouages de la vie du pays, à
l’art à l’hôpital la fois cœur d’une démocratie sanitaire, L’hôpital d’aujourd’hui est rattrapé par
La valeur thérapeutique de l’art trouve géant économique et vitrine de la science son passé lorsque l’on voit l’augmenta-
son premier cadre scientifique avec l’essor médicale, autrement qu’en termes de rup- tion incessante du nombre de passages
de la psychanalyse et de la psychologie. ture avec un passé tombé dans l’histoire 7. aux urgences. Les services des urgences

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des centres hospitaliers universitaires, plémentaire permettent heureusement toute vision globale. Créer une véritable
pourtant symboles de la haute technicité de rendre l’égalité des soins effective. politique culturelle hospitalière suppose
médicale, sont victimes de leur succès de réconcilier l’art, le patrimoine et les
Le génie humain ne peut se nourrir
avec l’arrivée de nombreux démunis et cultures professionnelles.
d’uniformité. Tissu vivant sur lequel se
de tous ceux qui nécessitent des soins
construit notre histoire, le patrimoine À l’heure où l’hôpital et l’assurance
pas toujours urgents. Il convient dès
immatériel hospitalier n’est pas simple- maladie s’engagent dans de grandes
lors de se poser la question de savoir
ment le lieu de mémoire de la culture réformes en France, et que des ques-
s’il n’est pas temps, en France, de dis-
d’hier, mais le laboratoire où s’invente tions analogues se posent dans l’Union
tinguer l’hôpital de premiers soins du
l’hôpital de demain 9. européenne (le NHS est entré dans une
CHU hyperspécialisé, à l’image de ce
qui se fait au Royaume-Uni, en Italie, L’hôpital est avant tout un fait social, réforme profonde), il n’est sans doute pas
en Espagne, au Portugal et dans les pays une réalité vivante. Comment saisir cette vain de s’interroger sur les fondements
nordiques, avec les centres de santé, en réalité sociale en constante mutation ? mêmes de ces institutions. À moins que
amont de l’hôpital. Si le patrimoine culturel hospitalier revêt nos hôpitaux ne deviennent la mesure
une importante dimension historique, d’une civilisation égoïste.
La seconde valeur est l’égalité des soins.
Elle est partagée par les pays européens il s’agit également d’un patrimoine en
mais de manière diverse en fonction de formation au contact de la vie culturelle
leur propre histoire. Elle pose essentielle- de la cité. NOTES
ment la question de la place accordée au Les anciens avaient intuitivement 1. TENON, Jacques-René. Mémoire sur les
secteur hospitalier privé. Si l’Allemagne hôpitaux de Paris, Royez, Paris, 1788.
compris que l’environnement (phy-
et l’Angleterre ont un secteur privé 2. IMBERT, Jean. « L’évolution de
sique et esthétique) avait une impor- l’architecture hospitalière : piété, salubrité,
marginal, la France lui accorde 40 % tance majeure dans le développement bien-être », Bulletin de la Société française
environ de l’activité hospitalière. C’est
de l’individu. Avec le développement d’histoire des hôpitaux, n° 48, 1984, pp.
une exception sanitaire qui remonte à
des techniques et d’une médecine de 25-38. BUBIEN Yann, EVEN Rachel,
la Révolution. La Convention consacre GLORION Bernard, GALAVERNA Olivier.
plus en plus pointue, on a oublié cette
dans un premier temps la nationalisation 3. IMBERT, Jean. Les Hôpitaux en France,
composante psychologique affective et
des hôpitaux (propriété de congrégations PUF, Coll. Que sais-je ? Paris, 1996.
culturelle. Aujourd’hui, on redécouvre
religieuses) par un décret du 23 Messi- 4. Étude de Judith Kagan, conservateur
le lien fort entre le corps et l’esprit. Il y
dor An II (11 juillet 1794) et vend les des monuments historiques, Conservation
a fort à parier que le travail de création régionale des monuments historiques de
bâtiments. Mais le nombre de pauvres
au cours duquel l’individu projette ses Bourgogne.
ne cesse de croître. Échaudés par cette
émotions, utilise ses facultés sensitives (la 5. Classification établie par Isabelle Balandre,
désastreuse nationalisation, les pouvoirs
vision ou l’audition mais aussi la douleur « Les patrimoines hospitaliers, état des
publics se désengagent de la gestion des
ou la nausée), cognitives (apprentissage lieux et perspectives », École nationale du
hôpitaux qui sont dès lors « municipa- patrimoine, 1997.
et maîtrise de données conceptuelles et
lisés » par la loi du 16 Vendémiaire An 6. GÜNTHER M. « Art therapy in the
pratiques) et physiques (gestes) pour
V (7 octobre 1796). Depuis, l’État ne psychiatric clinic. A historical analysis of the
atteindre un but esthétique qui le motive
s’est intéressé à l’hôpital public que de development of art studios », Psychiatr. Prax.,
et mobilise son attention, modifie néces-
très mauvaise grâce et a laissé le secteur 17, 5, 163-171, 1990.
sairement le décours de sa maladie. De
privé soigner les classes sociales les plus 7. IMBAULT-HUART, M.-J. « L’hôpital et
même la contemplation d’œuvres d’art, l’éclairage de l’histoire », Revue fondamentale
riches jusqu’à l’avènement de l’État-
visuelles ou auditives, en provoquant des des questions hospitalières, Les études
providence. Aujourd’hui, les cliniques
émotions doit aussi agir sur la maladie. hospitalières, juin 2000.
privées conservent une place importante
dans le système de santé au point d’être Il peut paraître futile de parler de culture 8. BOURDELAIS, P., GAULLIER,
X., IMBAULT-HUART, M.-J. État-providence,
des concurrentes redoutables pour le à l’hôpital alors que ce dernier subit
arguments pour une réforme, Gallimard, Coll.
secteur public. Le libre choix, le déve- depuis quelques années des restrictions Folio actuel, 1996.
loppement des mutuelles ainsi que les lois budgétaires. Trop souvent, culture et 9. MATSUURA, K. directeur général de
sur la couverture maladie universelle et hôpital sont envisagés de manière parcel- l’Unesco, article paru dans Le Monde,
la couverture maladie universelle com- laire, voire antinomique, ce qui empêche mercredi 11 septembre 2002.

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LE PRO J ET C ULT UREL ET L’HÔP ITA L

“Comment concevoir un hôpital


en intégrant la dimension culturelle” :
héritages et reformulations
Anne Nardin
Conservatrice en chef, Musée de l’AP-HP

L
a présence à l’hôpital de la dimension culturelle fait aujourd’hui Pour les générations de professionnels
hospitaliers marqués, voire modelés par
l’objet de nombreuses réflexions et de débats. Elle semble
l’emprise croissante d’une technologie
surtout avoir acquis un statut de légitimité, auquel la médicale toujours plus sophistiquée, et
convention culture à l’hôpital n’est évidemment pas étrangère sans acquis aux logiques ou aux contraintes
pour autant en constituer l’unique ressort. qu’elle induit, le surgissement de cette
question est d’abord apparu comme

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L E P R OJE T C U LT U R E L E T L’ H ÔP ITA L

incongru, déplacé, d’ailleurs souvent lié visité… » (Matthieu 25, 35), que l’Église ambitieux et qui intéresse l’ici et main-
aux passions de quelque brillant collègue convertit en injonction avec le pro- tenant. L’hôpital est désormais dédié à la
lui-même collectionneur, et bénéficiant gramme des “Sept Œuvres de miséricorde”. médecine, une médecine entièrement
à ce titre d’une certaine indulgence – Si celui-ci concerne a priori tout chrétien, à construire puisque fondée sur l’obser-
parfois traduite par un “laisser-faire”. il représente presque une totalité mise en vation, en même temps qu’il assure des
Depuis environ trente ans que le monde œuvre entre les murs de l’hôtel-Dieu, à missions d’assistance au nom cette fois de
hospitalier se perçoit et se pense à partir travers et par laquelle se découvre, telle la philanthropie mais aussi de principes
du registre du vital et de celui de l’urgence, une promesse, la dimension mystique de d’équité entre les citoyens, garantis par
cette question a longtemps souffert de ce programme charitable. l’État.
ne pouvoir être véritablement prise au Placé sous l’autorité de l’évêque et animé La fonctionnalité qui organise à pré-
sérieux. par une congrégation religieuse, l’hôtel- sent les espaces – presque inchangés
A l’opposé, l’image à peu près omnipré- Dieu est un lieu consacré. Et sur un plan jusqu’à l’introduction de l’architecture
sente des hospices de Beaune dans la architectural, la fonctionnalité à laquelle pavillonnaire dans le dernier tiers du
représentation commune de l’hôpital répond l’organisation de la salle des XIXe siècle – est celle que réclame le
d’autrefois, avait pourtant maintenu malades est celle de l’église. La place et la programme scientifique de la médecine
vivant – jusqu’à lui donner la force du fonction que l’art y occupe sont en partie (l’observation à grande échelle, du lit à la
stéréotype – le souvenir d’une articula- comparable à ceux qui lui sont dévolus salle d’autopsie). La raison gouverne en
tion étroite entre le lieu et les manifesta- dans une église. Figures médiatrices du quête d’efficience et de rendement – et
tions artistiques qui s’y déploient, parfois sacré, les œuvres d’art disent le lieu, son pour le plus grand bien de la Nation. Ce
non sans faste. projet, les modèles qui l’ont inspiré (le qui ne relève pas de ce programme est
saint patron de l’établissement ou le père relégué à la périphérie du dispositif. En
Entre les deux, quels mouvements se fondateur de la communauté religieuse), dehors de la chapelle où il est et reste à
sont additionnés pour engager le recul la piété et la dévotion auxquelles il doit sa place, l’art est devenu un ornement
puis le retrait – jusqu’à l’exclusion – de la sa fondation (les portraits des donateurs). qui apporte une touche d’honorabilité
présence artistique ? Il peut paraître utile, L’art image l’acte sanctifiant (le don, le dans les lieux de représentation (la salle
en ouverture de la réflexion engagée secours, la consolation) pour mieux le du conseil, le bureau du directeur). Peut-
sur ces deux journées, de rappeler très reproduire. À la fois présence et rappel, il être même serait-il subitement chargé de
brièvement ici l’épaisseur historique de s’inscrit dans une permanence au-delà ou signifier la distinction de l’institution et
cette question au sein de l’hôpital et les malgré les aléas de l’action quotidienne de son projet, alors que la pauvreté et la
strates successives qu’elle y a déposées. – c’est-à-dire ses nombreux et inévitables maladie additionnent partout ailleurs
dérapages. leurs pénibles spectacles. En dehors de
L’art au cœur du dispositif ces espaces bien délimités, les œuvres
Dans la période médiévale et jusqu’à la Du centre à la périphérie disparaissent, mouvement que le pasto-
risme et l’hygiène hospitalière précipitent
fin de l’Ancien Régime, le programme Les compromissions de l’Église avec “les à la fin du siècle.
d’accueil et de soins de l’hospice ou affaires du monde”, le clientélisme de
hôtel-Dieu est porté par une inspira- certaines congrégations hospitalières Un lieu pourtant, dans les hôpitaux uni-
tion charitable qui puise à la source du (car il y a bien des bons et des mauvais versitaires, fonctionne comme une sorte
message évangélique. Dans sa formula- pauvres), les corruptions ou trafics repé- de réservoir de la production artistique,
tion, l’institution hospitalière représente rés dans la gestion de certains établis- dans une explosion féroce et jubilatoire :
ici-bas l’une des plus fortes traductions sements, les limites voire la perversion la salle de garde.
de l’appel reçu (voir Matthieu 25, 45). du système charitable qui finalement
Les vocations qui portent sa réalisation encourage la mendicité et par là repro-
et l’organisation qui s’y déploie dans duit la pauvreté…, le dispositif est pro-
Une question hors sujet
ses murs entendent exprimer “au pied gressivement discrédité et tombe avec la À partir de 1930, l’évolution des
de la lettre” la réponse à l’exhortation : monarchie au moment de la Révolution. techniques de construction permet
« Car j’ai eu faim et vous m’avez donné De nouveaux acteurs investissent la place de dresser le bâtiment à la verticale.
à manger, j’étais malade et vous m’avez au nom d’un programme doublement L’hôpital trouve ainsi l’une des meilleures

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LE PRO J ET C ULT UREL ET L’HÔP ITA L

expressions – ou la plus visible – de sa La disparition des salles communes s’ac- (Max Pagès) ou de surmoderne (Marc
conversion à la modernité, celle dictée compagne ainsi de la mise à disposition Augé). Parallèlement, les limites ou les
par le rythme du progrès et des évolutions des équipements à présent reconnus écueils des grandes transformations enga-
de la technologie. La période d’après- comme les éléments de base du confort gées au cours des “Trente glorieuses” se
guerre, mobilisée par une reconstruc- moderne (sanitaires dans les chambres sont progressivement révélés : la conver-
tion à grande échelle avec des moyens – généralement à deux ou à quatre lits –, sion radicale de l’hôpital à la modernité
cependant limités, aboutit à la mise au téléphone, poste de télévision…), muta- portait en elle les conditions de nouvelles
point de « procédures industrialisées », tion que vient confirmer, sur un autre formes de déshumanisation, que le “joli”
fondées sur les notions de standardisation plan, le nouveau mobilier hôtelier aux et le “confortable” n’ont pas été et ne
et de module. Le fonctionnalisme le plus lignes pures et fonctionnelles, représen- sont toujours pas en mesure de compen-
poussé peut prendre possession des lieux. tatif des tendances des années soixante. ser lorsque ces formes imprègnent – et
À de très rares exceptions près (comme Depuis quelques décennies pourtant, par là expriment – la culture hospitalière.
l’Hôpital Mémorial de Saint-Lô (1956), de nombreux artistes avaient réinvesti Des convictions, des mythes se sont fis-
financé en partie par des dons américains avec de nouveaux moyens le projet de surés, le doute s’est installé. Dès lors,
et où Fernand Léger est intervenu), l’or- « réconcilier l’art et la vie » ; mais les la « dimension culturelle » (justement
ganisation et le fonctionnement de l’ins- mutations dans lesquelles s’engagent
titution hospitalière font de la présence comprise dans toutes ses formulations)
les hospitaliers, la confiance et les peut s’installer dans les vides – nombreux
artistique une question littéralement certitudes qui les habitent semblent
hors sujet, et cela – paradoxalement à – de cet hôpital hypertechnologique,
devoir exclure l’hôpital de ce champ comme dans l’attente d’un rééquilibrage,
nos yeux – en plein contexte d’humani-
d’expérimentations. voire d’une réparation. C’est ce qu’un
sation. Celle-ci s’attache d’abord à faire
disparaître tout ce qui maintient vivant Le tableau de l’hôpital d’aujourd’hui artiste comme Ettore Spaletti a voulu
le souvenir de l’hôpital-hospice – autre- (son fonctionnement, le regard porté sur tenter à Garches en 1996 dans la Salle des
ment dit compromis avec des missions lui et les débats dont il est l’objet) nous départs de l’hôpital Raymond-Poincaré
sociales –, dont l’image, dix ans après dépeint un monde profondément affecté (AP-HP) : « L’azur soulage la matière de
l’institution de “l’hôpital toutes-classes” par les tensions d’une société que des son poids et lui restitue une profondeur
(1941), se révèle tenace dans les esprits. chercheurs ont qualifié d’hypermoderne inestimable ».

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L E P R OJE T C U LT U R E L E T L’ H ÔP ITA L

Patrimoine et mémoire :
anamnèse d’un hôpital psychiatrique*
Carine Delanoë-Vieux
Chef de projet, Affaires culturelles, Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille

L
e 2 janvier 1997, je me rends pour la première fois sur mon Cette première émotion m’a fait com-
prendre, mieux que toute lecture,
lieu de travail situé dans les ateliers techniques de l’hôpital
l’importance et le poids de l’histoire
du Vinatier. Je traverse à pied la centaine d’hectares qui dans cet hôpital. Le centre hospitalier
constituent cet immense établissement implanté dans la périphérie Le Vinatier est un établissement psy-
chiatrique né de la loi du 5 août 1838
de Lyon. Immaculé sous son manteau de neige, ses artères désertes en
déléguant aux Départements la responsa-
raison de la trêve des confiseurs, l’hôpital semble débarrassé de toute bilité de prendre en charge et de soigner
contingence temporelle. Je longe avec ravissement les architectures les aliénés de leur territoire. En 1876,
l’asile départemental du Rhône ouvre
d’origine et, les indices du monde contemporain ayant été effacés, ses portes sur la commune de Bron. Les
je me sens transportée à la fin du dix-neuvième siècle. aliénés y sont transférés depuis l’hôpital
* Article paru dans Patrimoine et communautés savantes, Presses Universitaires de Renne - 2009.

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LE PRO J ET C ULT UREL ET L’HÔP ITA L

communauté médicale. Si ce n’est le les mémoires et l’expression) est devenue


lien ténu qui unit le patrimoine agricole au contraire le seul espace public, ouvert
avec cette ergothérapie avant l’heure qui à tous, de l’hôpital. Cependant, la ferme
consistait à employer un certain nombre était également à l’époque le premier
de malades au travail des champs. Pré- espace de liberté pour les “malades
cisons que mon recrutement est lié à la travailleurs” autorisés à participer aux
question du devenir de l’ancienne ferme travaux agricoles. Cette main-d’œuvre
de l’hôpital, laissée à l’abandon et qu’on peu coûteuse relevait d’objectifs écono-
La Ferme, 1998. miques autant que thérapeutiques. Néan-
envisage de transformer en musée. Cette
de l’Antiquaille où ils vivaient dans la entrée dans l’univers psychiatrique par moins, le parfum de liberté pour ceux qui
promiscuité et l’insalubrité. L’asile de le patrimoine champêtre ne laisse pas avaient là la seule possibilité d’échapper
Bron, modèle d’architecture utopiste, d’étonner. Et pourtant. L’extinction de à l’enfermement des services embaume
offre alors 110 hectares de nature, des l’activité agricole ne symbolise-t-elle pas encore la Ferme d’aujourd’hui. De la
bâtiments spacieux organisés symétrique- la fin du modèle asilaire autarcique et nature à la culture, peut-on interpréter
ment de part et d’autre de la chapelle, l’ouverture de l’hôpital sur l’extérieur ? ce déplacement des fonctions comme
une organisation rationnelle de réparti- Ne résume-t-elle pas la profonde muta- une évolution des enjeux de la maladie
tion des malades dans les espaces selon la tion qu’a connue l’institution psychia- mentale de l’isolement à l’intégration
gravité et la nature des pathologies, une trique depuis le milieu du XXe siècle ? dans la société ?
ferme agricole, des vergers, du bétail… À défaut d’inventaire, je procède à une Le projet culturel émergeant s’est donc
un hôpital moderne et humaniste. Ces série d’entretiens formels et informels bâti sur les fondations identitaires de
origines ancrées dans la philosophie des avec les personnels de l’hôpital dans le l’établissement que l’on peut résumer
Lumières, puis dans l’idéologie politique but de bâtir le projet culturel qui devien- en quatre dimensions.- L’ambivalence
républicaine et laïque, imprègnent dra la « Ferme du Vinatier ». De cette du rapport des personnels à l’histoire
encore fortement les identités profes- première confrontation il ressort que et au passé oscille entre culpabilité et
sionnelles à l’œuvre au Vinatier. Les les salariés de l’établissement, structu- nostalgie. Sans minimiser les problèmes
épisodes qui ont ponctué l’histoire de rés en communautés très segmentées, objectifs qui se posent aujourd’hui dans
l’institution psychiatrique au cours du ont une relation complexe au passé de l’ensemble du secteur de la santé, on peut
XXe siècle (l’hécatombe des fous sous l’institution qui pèse de tout son poids et faire l’hypothèse que cette ambivalence
l’Occupation, la psychothérapie insti- semble hypothéquer l’avenir. La mémoire induit une difficulté à se projeter dans
tutionnelle, l’antipsychiatrie, la psychia- collective apparaît d’autant plus éclatée l’avenir. Car, dans un contexte où le
trie communautaire, la sectorisation…) – chaque groupe se présentant comme projet est partout revendiqué, l’hôpital
ont à leur tour marqué profondément seul dépositaire de l’histoire de l’insti- psychiatrique peine à s’inscrire dans une
la culture locale. C’est peut-être à la tution - qu’aucun travail d’élaboration vision prospective. - L’ambivalence du
prégnance exceptionnelle de l’Histoire n’a été mené. Ces entretiens avec les rapport des personnels au territoire
que je dois ma rencontre avec l’hôpital personnels permettent de faire émerger oscille entre autonomie des structures
Le Vinatier. En effet, j’ai été recrutée en quelques constats forts autour desquelles extra-muros et unité de l’entité hospi-
1997 par le directeur pour procéder à un se structure le projet de la Ferme du talière. L’hôpital est en effet marqué par
inventaire du patrimoine. Conscient du Vinatier. Le choix d’avoir conservé le une tension entre une représentation
poids de l’histoire et de la complexité du nom de la fonction initiale du lieu n’est héritée de « l’île aux fous » et un vécu
tissu mémoriel, il décide de réhabiliter pas fortuit. Il traduit les relations de au quotidien qui s’organise en archipel.
l’ancienne ferme agricole de l’hôpital à continuité et de rupture entre la ferme Il existe un véritable fossé, en terme de
une fonction patrimoniale. Mais le patri- agricole et la Ferme culturelle. La ferme culture professionnelle, entre les équipes
moine en question se révèle essentielle- était autrefois l’un des symptômes de la qui travaillent en « intra » et celles qui
ment constitué de roues de charrette, de volonté d’autarcie et d’enfermement de travaillent « en extra ». En outre, alors
fourches et autres outils agricoles. Point l’hôpital psychiatrique. Le village hospi- que l’essentiel des activités de prise en
de camisole, point d’appareil à électro- talier aspirant à produire et à consommer charge se concentre actuellement en
choc. Rien qui évoque les connaissances ses propres produits. Or, la Ferme (Fon- ville, la population continue d’identifier
produites depuis plus d’un siècle par la dation pour l’étude et la recherche sur la psychiatrie au territoire « fermé ». -

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L E P R OJE T C U LT U R E L E T L’ H ÔP ITA L

L’évolution du rapport de la société à la blématiques de l’hôpital. Il ne s’agissait tions pouvaient être réunies par le projet
santé mentale dictée par l’émergence du en aucun cas d’apporter les lumières de culturel dès lors que celui-ci était en
concept de « souffrance psychique » et l’art et de la culture à l’hôpital, ni même capacité d’animer une méta-communi-
par le succès de celui de « dépression » a de promouvoir la production du génie cation de l’institution sur elle-même.
considérablement décadré la mission du nécessairement ignoré de la psychose L’action culturelle conduite par la Ferme
service public de psychiatrie. Il est désor- auprès des élites cultivées, mais bien de depuis 1997 au travers de réalisations très
mais possible d’intéresser la population comprendre ce qui travaille l’Organi- diverses a été définie en fonction de trois
à la santé mentale au-delà des réactions sation. L’enjeu était de construire des objectifs principaux : ouvrir l’hôpital sur
de fascination et de stigmatisation que espaces de médiation et de controverse l’extérieur, accompagner l’évolution des
les « grands fous » ont toujours suscitées. pour mettre à distance et interroger la cultures institutionnelles et lutter contre
Mais il est aussi nécessaire pour l’hôpital culture déjà là. Le patrimoine comme la la stigmatisation des malades mentaux.
de redéfinir les contours de son domaine mémoire constituent dans ce contexte De la définition de ces objectifs a découlé
d’intervention.- La convergence entre la des vecteurs de compréhension et de le principe mis en œuvre dans le cadre
demande des usagers à être mieux pris pénétration des cultures constitutives de de chaque opération : faire se rencon-
en compte dans leur intégrité physique, l’hôpital. À ce titre, ils sont la première trer des univers et des publics différents
psychologique et culturelle et l’aspiration lettre de l’alphabet du projet développé, (patients, amateurs d’art, chercheurs…).
des soignants à restaurer la qualité de la ils sont les éléments de décor indispen- Afin d’impliquer des acteurs extérieurs
relation avec les patients, menacée par la sables à la compréhension des scènes qui au monde de la psychiatrie (Ministère de
technicisation du contrat thérapeutique vont être jouées. Pour explorer la com- la culture, Région Rhône-Alpes, Conseil
constitue une plate-forme pour l’action plexité de cette réalité culturelle, pour général du Rhône, Ville de Lyon, Ville de
culturelle et artistique. en prolonger les segments en autant de Bron) une série de partenariats ont été
figures imaginées pour demain, il y fallait mis sur pied. Des synergies ont également
Autant de paradoxes et de probléma-
une intelligence collective aux com- été développées avec le monde de la
tiques que le projet culturel de la Ferme
pétences complémentaires. Le conseil culture et avec l’université. Le travail
du Vinatier - et l’action culturelle en
scientifique est l’incarnation de ce regard mené dans le cadre de la Ferme s’est
général - ne peut en aucun cas délier,
critique et multiple porté sur l’institu- articulé autour de trois dimensions, toute
encore moins résoudre. Mais en contri-
tion. Fort de ce constat, le Centre Hospi- partie prenante d’une démarche d’action
buant à les identifier et à les élaborer,
talier Le Vinatier a fait du volet culturel culturelle : le patrimoine, les sciences
elle peut accompagner les transforma-
un des axes importants de sa politique sociales et humaines et la création et la
tions de l’organisation. C’est pourquoi,
d’établissement. La préoccupation patri- diffusion artistiques.
le premier questionnement du projet
culturel a porté sur les conditions de son moniale se révèle dès le commence-
ment comme prioritaire. La démarche
intégration dans le corps organique de
d’inventaire et de recueil des mémoires
La camisole et le récit
l’institution. Il s’agissait de l’installer sur
est en effet considérée alors comme un À partir du diagnostic et des proposi-
le modèle de l’enzyme et non de la greffe
des moyens de mettre l’ensemble des tions élaborés par le chef de projet que
pour éviter tout rejet. Le travail culturel
professionnels en mouvement quant je suis devenue au terme de cette étape,
s’est alors donné comme mode de fonc-
à la nécessaire transformation d’une le principe de mener à bien une politique
tionnement de toujours intégrer les pro-
identité très marquée. Il n’a jamais patrimoniale est adopté par le Directeur
été question de définir ce que serait de l’hôpital et validé par les instances
la “nouvelle identité” du Vinatier officielles. Pour mener à bien cette
pour y conduire les professionnels mission délicate, la Ferme s’est dotée
mais bien de mettre en œuvre les dès le départ d’un conseil scientifique
conditions d’une anamnèse et d’une pluridisciplinaire rassemblant, outre des
controverse collectives ayant pour psychiatres, des historiens, des ethno-
seule vertu d’ébranler les certitudes logues et des sociologues. Ce collectif
au profit de la réflexion. Ces condi- met son intelligence au service de la
définition et de la déclinaison de cette
Festival « Au cœur de tes oreilles », 2005. politique patrimoniale souhaitée par

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 71


LE PRO J ET C ULT UREL ET L’HÔP ITA L

l’hôpital. Il apporte ses connaissances et l’hécatombe des malades mentaux sous cité de la psychiatrie. Si dans les hôpi-
ses compétences sous différentes formes l’Occupation. Le travail d’inventaire taux généraux, on trouve toujours de
(communications, articles, réflexion, du patrimoine mobilier s’est avéré tout nombreux instruments pouvant rendre
enquêtes…) à l’institution. Il est surtout aussi ardu mais nous avons réussi à le compte de l’évolution des progrès de
le garant de la qualité scientifique des mener à bien : identifier, inventorier, la médecine, en psychiatrie, hormis la
productions cognitives présentées dans le rassembler dans des réserves les objets camisole, l’électrochoc et l’injection
cadre de l’action culturelle. Ses membres du patrimoine de l’hôpital. Il a fallu faire médicamenteuse, l’instrument principal
encadrent différents programmes de le constat qu’il existait très peu d’objets est, depuis Pinel, la relation immatérielle
recherche et participent à la produc- pouvant témoigner du passé de l’hôpital. qu’établit le thérapeute avec son malade.
tion des contenus d’exposition. C’est Nous avions plus de matériau pour faire C’est pourquoi, nous avons réorienté
ainsi que deux enjeux majeurs se sont une exposition sur le domaine agricole notre travail patrimonial vers ce qui
dégagés pour conduire la politique patri- ou sur les transformations de la flotte constitue le cœur du soin psychiatrique :
moniale. Le premier a été de recomposer automobile de l’hôpital (de la charrette la relation humaine. Le patrimoine du
avec les acteurs de l’hôpital une histoire à la Clio) que sur l’évolution des théories soin psychiatrique résidait essentielle-
confite par fragments dans des légendes et des pratiques médicales et soignantes. ment dans le vécu des personnels c’est-
et des figures locales. Le second a été Or, nul au sein du conseil scientifique ne à-dire dans leurs témoignages. Ce parti
de construire les conditions de trans- cultivait une fascination de l’objet pour pris répondait en outre à notre volonté
mission de cette histoire pour qu’elle l’objet et le projet était bien de rendre d’initier un processus d’anamnèse.
soit réappropriée au-delà du cercle de compte d’une vie institutionnelle dans
la psychiatrie. Il s’agissait donc d’une sa complexité.
part de mettre en œuvre un processus
L’anamnèse
Aussi avons-nous cherché à comprendre et le kaléidoscope
d’anamnèse à l’échelle de l’institution
cette indigence patrimoniale. Interro-
en mobilisant archives, patrimoine et Nous avons donc entrepris de recueillir
gés sur la question, les personnels nous
mémoires, et d’autre part de poursuivre les témoignages des personnels. À cette
ont livré plusieurs récits dont deux
une démarche culturelle susceptible de fin, nous avons mis en place un dispo-
reviennent de façon récurrente. Pre-
partager ces éléments avec une commu- sitif groupal mobilisant largement les
mier récit : l’épouse d’un des directeurs,
nauté élargie. Il était dès lors évident que personnels volontaires et les retraités.
qui avait une activité d’antiquaire,
le travail de patrimonialisation porterait Celui-ci a été complété par une étude
aurait « prélevé » par camions entiers
sur l’ensemble des dimensions de la vie ethnologique centrée sur des entretiens
le mobilier ancien de l’hôpital. Second
institutionnelle et pas seulement sur individuels. Le dispositif a consisté à
récit : un autodafé mémorable de ces
les savoirs élaborés par la communauté créer six groupes – mémoires thématiques
meubles aurait été organisé à l’arrivée
psychiatrique. La première étape de couvrant les différentes dimensions de la
dans les services du mobilier en formica,
ce travail a été de procéder à l’identi- vie à l’hôpital, co-animés par un profes-
plus hygiénique et plus moderne. Nous
fication d’éléments tangibles tels que sionnel en activité et un professionnel
n’avons pas cherché à vérifier ces récits
les archives et le patrimoine matériel. retraité. Le médiateur du patrimoine
qui s’apparentent peut-être d’avantage
La question des archives est apparue de la Ferme recueillait les témoignages
à des mythes qu’à la réalité. Notons
très vite comme insurmontable pour et les échanges du groupe. Ce matériau
simplement qu’ils sont intéressants par
nos modestes forces : dissémination des faisait immédiatement l’objet d’une réé-
ce qu’ils nous révèlent sur le climat de
dossiers dans les différents pavillons, criture grâce à un support de communi-
défiance qui a longtemps régné entre
déménagements successifs, conditions de cation intitulé « Brèves de mémoire »,
la direction et les personnels pour le
conservation problématiques, non-res- diffusé à tout le personnel de l’hôpital
premier et sur l’empressement avec lequel
pect du protocole de consultation. Seules et aux étudiants de soins infirmiers et
a été accueillie la modernisation tardive
les archives administratives étaient de médecine. Pendant les 6 mois qu’a
des services de soins (à une époque où la
en partie classées et accessibles. C’est duré cette opération, ce document a
sensibilité au patrimoine est il est vrai
donc bien plus tard, nécessité faisant eu un certain succès, sur le mode du
encore peu marquée) pour le second.
loi, que l’hôpital a versé ses documents feuilleton. Ambiance dans les services,
aux archives départementales dans le Il était plus constructif d’interpréter ce modalités de travail, anecdotes plus ou
contexte d’une recherche historique sur phénomène en le reliant à la spécifi- moins cocasses, événements marquants,

72 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011


L E P R OJE T C U LT U R E L E T L’ H ÔP ITA L

évolution des conditions matérielles du le savoir-faire du faire-savoir se construise avons-nous poursuivi la recherche par
travail, figures honnies ou vénérées ont dans le temps. Et nous savons désormais l’immersion de deux ethnologues au sein
été évoqués et… sont entrés dans le que le travail mémoriel et la transmission d’une unité d’hospitalisation. Le fruit
patrimoine immatériel de l’hôpital. Pour culturelle impliquent nécessairement de cette observation au quotidien s’est
la majorité des personnes retraitées, cette l’engagement coordonné des acteurs, des avéré extrêmement révélateur quant
mobilisation en vue d’une transmission scientifiques et des médiateurs. Parallèle- aux valeurs conscientes et implicites
de leur expérience a été vécue comme ment, nous avons initié une étude ethno- qui président à l’organisation du soin
une marque de reconnaissance de la logique qui s’intéressait aux rapports que psychiatrique. mais le plus intéressant
part de l’institution. Leur départ à la les personnels intra-muros entretiennent réside encore dans les effets et les limites
retraite et le silence absolu de l’hôpital avec l’histoire et l’espace de l’hôpital. Il de restitution 2. Effets intéressants dès
à leur égard après cette date ayant été ressort de cette étude que les personnels lors que les conclusions de l’étude
vécus comme un abandon. Peu à peu, ont élaboré un schéma à deux étapes de peuvent être reconnues et reprises par
les retraités participant aux groupes sont l’histoire de la psychiatrie : l’asile lié à les “indigènes” pour mouvoir leurs us et
arrivés avec des albums photographiques la psychothérapie institutionnelle et le coutumes. Limites de l’exercice quand
des équipes de soin, des cartes postales secteur lié à la psychiatrie communau- la violence de l’image renvoyée rend
anciennes, parfois des objets. Chacun taire. Dans les deux cas, la relation est impossible une réappropriation de ce
ayant préféré emporter avec lui ce qui ambivalente 1. Chacune renvoyant à une nouveau savoir par les acteurs concernés.
lui était cher plutôt que « de le voir génération différente : les pionniers de La difficulté de la collaboration entre
partir à la Benne ». Ils sont désormais la psychothérapie institutionnelle et les les porteurs de projet et les chercheurs
tenus informés et invités à toutes les antipsychiatres des années 70. Si l’asile réside principalement dans la question
manifestations de la Ferme. La partici- concentre des représentations négatives, de la restitution et de ses effets sur la
pation ayant été conçue sur le mode du la psychothérapie institutionnelle est dynamique du collectif “étudié”. Il arrive
volontariat, nous avons pu constater que en revanche parée des vertus dont le souvent que le chercheur considère que
le corps médical était le moins repré- monde contemporain serait privé : une cette étape ne relève pas de son champ
senté dans ces groupes, à l’exception de vie sociale intense, des relations inter- de compétence ou qu’il considère tout
quelques passionnés d’histoire, le plus personnelles de proximité, des repères aménagement dans la manière d’expri-
souvent membres du conseil scientifique. immuables. Néanmoins, cette image mer ses conclusions comme une atteinte
Comment fallait-il l’interpréter ? Une d’Épinal ne résiste pas aux récits de ceux insupportable à sa liberté intellectuelle.
charge de travail plus importante ? Une qui ont vécu cette période. En ce qui Or, le porteur de projet culturel considère
posture de distinction de la communauté concerne les années 70, la nostalgie se pour sa part que la production de toute
savante de l’hôpital à l’égard d’un che- cristallise sur la capacité d’invention, nouvelle connaissance sur l’organisation
minement collectif relatif à l’histoire d’innovation et de réflexion intellec- doit être mise au service des acteurs qui
et la mémoire ? Une réserve quant à la tuelle dans une période où le désordre la composent. La réelle difficulté de la
légitimité de celui qui produit l’histoire paraissait encore relever des individus construction d’un double âge d’or dans
de la psychiatrie ? À la question, qui est et non d’un macro-système. Cette ébul- les représentations des personnels réside
compétent pour transmettre la culture lition, politique et théorique, apparaît dans ce qu’il implique de négation des
psychiatrique, la réponse a souvent été : depuis le poste d’observation d’une potentiels d’aujourd’hui. La révolution
« nous, les psychiatres ». Mon profil mal actualité dominée par les restrictions psychiatrique a déjà eu lieu et la com-
identifié de « porteur de projet » prêtait- économiques et la normalisation des munauté psychiatrique est démunie
il à caution ? Les historiens, malgré leur soins comme un paradis perdu. Même si face à l’évidente nécessité de construire
légitimité scientifique, étaient-ils vécus ceux qui regrettent un temps de désordre un nouveau projet. Cette génération a
comme des rivaux ? L’objet de l’anam- créatif ont hérité des postes de pouvoir adopté une posture défensive, tournée
nèse était-il trop large pour mobiliser un dans l’institution, le sentiment de perte vers le passé, qui décrédibilise toute nou-
corps professionnel spécialisé ? Nous nous est insurmontable. La méthode ethnolo- velle initiative. En conséquence, nous
sommes posés ces questions sans faire de gique nous a paru répondre de manière avons été très attentifs à ne pas redoubler
procès d’intention aux psychiatres car il précise à la question d’une reconstruc- cette tentation nostalgique par le travail
est naturel que la confiance entre ceux tion symbolique du fonctionnement de patrimonialisation. Ce dernier étant
qui détiennent le savoir et ceux qui ont quotidien d’un service de soin. Aussi, peut-être une condition pour s’en libérer

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LE PRO J ET C ULT UREL ET L’HÔP ITA L

et s’ouvrir à une logique prospective. cette exposition faisait figure d’un coup
Dès lors, la démarche patrimoniale a de tonnerre dans un ciel serein. Cette
été accompagnée par des projets d’art institution stigmatisée nourrissant les fan-
contemporain. Ce choix traduisait notre tasmes les plus fous, pouvait partager avec
détermination à éviter toute tentation les habitants son histoire chaotique. On
nostalgique en germe dans les actions de pouvait entrer au Vinatier pour voir une
valorisation du patrimoine. Nous avons exposition, se sentir concerné et en res-
donc décidé de donner forme aux trans- sortir. Le soin apporté à la scénographie, le
formations de l’hôpital et d’impliquer professionnalisme de la communication,
les acteurs hospitaliers dans un jeu de la qualité et la diversité disciplinaire des
projection imaginaire. À titre d’exemple, membres du conseil scientifique qui ont
nous avons commandé une intervention contribué à en définir les contenus, la
artistique, co-financé par la Fondation participation active des personnels sont
Gaz de France et la Drac Rhône-Alpes, autant de facteurs de la réussite de l’expo-
qui a consisté à remplacer quatre portes sition. L’indicateur de cette réussite « en
latérales condamnées de la chapelle interne » a été l’acceptation de ce récit
par quatre « Portes-vitrail ». Celles-ci problématisé par les personnels et « en Extérieur de la Ferme, janvier 2009. Coline Rogé
traduisant le mouvement, la couleur, externe », l’intérêt porté par les visiteurs.
la lumière et la visibilité. Des patients Une première phase de l’anamnèse était- malades mentaux internés au Vinatier
et des soignants ont parallèlement été elle réalisée ? Si la communauté savante morts de faim et de froid sous l’Occu-
associés à la création de vitraux légers, s’est, somme toute, assez peu investie pation. Lorsque les personnels avaient
installés dans les espaces de soins. dans l’exposition, elle a en revanche eu connaissance du travail de mémoire
volontiers participé aux échanges et aux dont j’étais chargée, nombre d’entre eux
conférences organisées dans le cadre du avaient évoqué cet événement en spéci-
L’ange et l’espace public programme culturel qui accompagnait fiant de « surtout ne pas en parler dans le
L’année suivante, entretiens, travaux l’exposition. Du « café – mémoire » au futur musée » (à l’époque tout le monde
de groupe, inventaire mobilier, docu- colloque transdisciplinaire, les médecins croyait qu’il s’agissait de faire un musée).
ments, iconographie et même chanson étaient davantage présents. Pourquoi ? Rien de tel, bien entendu, pour aiguiser
écrite par une patiente ont constitué les Peut-être ont-ils reconnu à la Ferme la l’intérêt et pressentir que le sujet allait
matériaux d’une exposition grand public capacité de mobiliser un public dont une nécessairement réapparaître. L’exposition
installée dans les locaux de la Ferme et part assez large n’était pas directement offrit une première occasion d’inscrire
intitulée « Sept propos sur le septième concernée par la psychiatrie. Les entrées cette période et ses conséquences drama-
ange, une histoire du Vinatier » 3. Pour scientifiques, culturelles et artistiques ont tiques dans une succession de séquences
la première fois, l’institution mettait en en effet déplacé nombre de personnes historiques constitutive de l’identité de
scène son histoire avec des moyens de s’intéressant aussi bien à l’architecture, à l’hôpital sans pour autant mener sur ce
monstration professionnels. Le fil rouge l’anthropologie, à l’art contemporain, à thème une étude approfondie, qui se
de l’exposition était de montrer comment la littérature ou au cinéma. Le travail de révélera plus tard indispensable. Mais
chaque grande époque identifiable de pédagogie sur leur métier et sur la maladie le travail préparatoire à l’exposition a
l’histoire de l’institution faisait écho à un mentale trouvait à s’exprimer auprès de aussi révélé une anecdote méconnue et
contexte et une problématique sociétale publics qu’ils avaient peu l’occasion de plus « glorieuse » concernant une figure
qui la dépassaient. Pour les professionnels rencontrer. Les retombées médiatiques héroïque, celle de la résistante du mouve-
de l’hôpital, il s’agissait d’objectiver et et le niveau d’exigence de l’exposition ment Combat, Berty Albrecht. Cette der-
de rendre compréhensible l’histoire de ont probablement également contribué à nière s’était fait interner au Vinatier pour
l’hôpital dans sa globalité. Cette cohésion surmonter les réticences du corps médical quitter la prison Saint-Luc et a pu, grâce
rendue à des récits fragmentés et figés était à l’égard de la Ferme. Cette exposition à l’aide d’un jeune médecin, organiser
homothétique d’une unité retrouvée de fut aussi l’occasion pour l’institution son évasion. La présence à l’inauguration
l’hôpital, éclaté en de multiples sites et d’évoquer publiquement pour la pre- de la famille dudit médecin, lui-même
de multiples métiers. Pour les Lyonnais, mière fois l’épisode dramatique des 2000 décédé, a suscité l’émotion, mêlée d’une

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L E P R OJE T C U LT U R E L E T L’ H ÔP ITA L

certaine fierté, des personnels présents. tible et ordinaire des malades mentaux. saient ne pas connaître le domaine de
Pourtant, l’évocation sans tabou de cette En effet, ces objets de la vie quotidienne, la psychiatrie, nous avons pu constater
tragédie dans une exposition publique n’a dans leur boîte et dans leur sachet, ren- que notre espérance de contribuer à la
pas empêché que le sujet, déjà polémique, dus pathétiques par l’absence de leurs lutte contre les préjugés sur les malades
rejaillisse violemment au sein de l’hôpital propriétaires avaient un effet miroir, mentaux était comblée. En revanche,
à l’occasion de la parution en 1998 du suscitant une identification chez les visi- nous n’avions aucun commentaire sur la
roman du Dr Patrick Lemoine « Droit teurs. Si l’émotion suscitée n’avait rien question de la place des objets intimes
d’asile ». de très agréable, elle générait une vague dans l’espace de soin. Les personnels se
d’empathie à l’égard des malades, plus sont davantage exprimés dans les ren-
efficace que les slogans de lutte contre contres organisées autour de l’exposition.
L’intime et le miroir la stigmatisation. Le deuxième objectif Ces dernières ont d’ailleurs donné lieu
Je qualifierais la deuxième exposition de l’exposition consistait à interpel- à un ouvrage co-édité avec les éditions
publique que nous avons organisée ler les professionnels sur la gestion de « chroniques sociales » .
« … avez-vous donc une âme ? Objets l’objet privé dans l’espace de soin. De
privés et hôpital psychiatrique au nombreux témoignage de professionnels
XXe siècle » d’exposition émotionnelle. sur diverses époques ont nourri cette Le corps et le devenir
L’objectif était désormais de nous cen- problématique ainsi que la reconstitu- Notre troisième exposition « Devenir,
trer sur la catégorie la plus silencieuse tion chronologique de l’évolution de adolescences exposées » ne mobilisait plus
de l’institution : les malades. Nous la loi à cet égard 5. Cependant, n’étant la ressource du patrimoine. Cette « expo-
sommes bien loin de la question de la pas dans la perspective d’une installa- sition de pensée » s’est attachée à cerner
transmission des savoirs de la commu- tion d’art contemporain à la Boltanski, un phénomène de société et s’est tournée
nauté savante. Ceux qui nous intéressent nous avons mobilisé les ressources et les vers la production de connaissances plu-
sont les bénéficiaires de ces savoirs. méthodes scientifiques d’un ethnologue 6 ridisciplinaires sur un même sujet, en
Notre questionnement s’est ancré sur et d’une historienne 7 pour étayer notre l’occurrence l’adolescence. L’exposition
un patrimoine banal et singulier à la propos. L’ethnologue en a reconstitué des traduisait dans sa forme finale l’oscillation
fois : 800 objets privés ayant appartenu « mondes » constitutifs de notre identité de l’âge adolescent entre deux bornes, une
à des malades hospitalisés. Ces objets à partir d’un classement de ces 800 objets qui serait du côté de la psychopathologie
couvrent une période allant de 1920 (le « monde » du corps, le « monde » du et l’autre du côté de la culture. Ce projet
à 1980. Ils sont soigneusement rangés travail, le « monde » du social…). La aspirait à identifier du sens dans les com-
dans des enveloppes en tissu réalisées scénographie a organisé l’espace autour portements transgressifs des adolescents
autrefois dans l’atelier d’ergothérapie de de ces « mondes ». L’historienne a, pour en les mettant en correspondances avec
la lingerie, puis empilés dans des tiroirs sa part, rédigé des biographies à partir des pratiques artistiques ou rituelles.
en bois (une cinquantaine) numérotés de dossiers médicaux et administratifs Mais il visait aussi à mettre en lumière
à la peinture rouge. On doit d’avoir pu des malades rendant compte non plus les pathologies ou les actes pathologiques
intégrer au patrimoine cet ensemble d’un état mais d’un parcours. Ces deux spécifiquement liés à l’adolescence ainsi
saisissant et signifiant à la négligence démarches de contextualisation d’un que les moyens de leur prévention. Faut-
de l’administration qui l’avait sagement ensemble d’objets ayant comme seul il voir un sens dans cette évolution des
laissé dormir dans une cave 4. À l’occa- point commun d’avoir appartenu à des choix d’exposition, depuis la valorisa-
sion d’un déménagement, un fonction- malades mentaux permettaient d’ouvrir tion problématisée du patrimoine jusqu’à
naire de la direction de la logistique a eu une rêverie interrogative sur la définition une interrogation partagée sur l’avenir à
la présence d’esprit de nous adresser ces de la maladie mentale, de ses limites travers la figure emblématique de l’ado-
boîtes plutôt que de les détruire. D’où dans le temps et l’espace d’un individu. lescent ? Ces initiatives ont en commun
l’importance pour la direction d’afficher Le livre d’or de cette exposition est par- de traduire la volonté de l’établissement
son volontarisme à l’égard du patrimoine ticulièrement intéressant par la quasi- de développer dans le champ culturel un
et de l’histoire de son institution. À absence de commentaires convenus. espace de médiation entre les patients, les
partir de ces objets bouleversants, nous Certains sont d’une très grande violence, personnels et la population notamment à
avons construit un propos qui visait à la majorité d’entre eux traduisent une propos des questions situées à l’interface
rendre perceptible l’humanité irréduc- émotion intense. Pour ceux qui préci- du sociétal, du culturel et du sanitaire. La

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LE PRO J ET C ULT UREL ET L’HÔP ITA L

succession de ces thèmes n’a pas été pro- mise en œuvre de ces collaborations. La Commission médicale d’établissement
grammée mais elle traduit l’évolution de recherche « Destins de fous. Le sort tra- d’une motion de défiance à l’égard du
nos préoccupations, elles-mêmes en phase gique des malades mentaux dans les hôpitaux livre de Patrick Lemoine, traduisant un
avec celles de l’institution. En cela, j’ai psychiatriques français sous l’Occupation. profond désaccord d’une partie du corps
bon espoir que le travail mémoriel de ces Le cas de l’hôpital du Vinatier », conduite médical avec les propos et les procédés
dix dernières années ait porté ces fruits. par Isabelle von Bueltzingsloewen, histo- utilisés par l’auteur. Cet événement a
rienne, et membre du conseil scientifique précipité une polémique locale, portée
de la Ferme relève d’un processus mettant ultérieurement devant les juges, autour
La recherche en interaction la communauté savante de la question de « l’extermination »
et la médiation de l’hôpital, les savoirs de l’historien et des malades mentaux sous Vichy. Le
Une des pierres angulaires de la la démarche patrimoniale d’anamnèse. corps médical est alors entré en crise. La
démarche d’anamnèse était l’objet de Direction de l’établissement s’est portée
Les conditions locales d’émergence de la
toutes les polémiques, de toutes les élu- partie civile pour le président de la CME.
problématique sont essentielles dans la
cubrations : l’hécatombe des malades décision prise par le conseil scientifique, La proposition d’entreprendre une
mentaux sous l’Occupation. Ce thème sur proposition de la Ferme, et par la recherche, dont le sérieux serait
ayant cristallisé, au sein de l’hôpital et Direction de l’Établissement d’entre- garanti par des historiens confirmés et
au-delà, la culpabilité, la dénonciation, prendre une recherche sur la période des méthodes scientifiques avérées, est
la controverse, il est vite apparu que de l’Occupation au cours de laquelle apparue comme une issue possible à cette
toute démarche mémorielle se solderait 2000 malades mentaux sont morts de crise. Grâce à l’engagement de l’histo-
par un échec si elle ne s’adossait pas à faim au Vinatier (environ 45000 dans rienne dans un processus institutionnel,
une recherche historique solide. Il s’agit l’ensemble des hôpitaux psychiatriques la Ferme a pu alors jouer le rôle de tiers
là du meilleur exemple que nous pou- français). Trois éléments ont joué un qui rend possible le décadrage d’une ques-
vons proposer concernant la place de la rôle important : tion sclérosée par le conflit. Les instances
recherche dans un processus d’anamnèse de l’hôpital (CA et CME) l’ont confirmé
organisé dans le cadre d’une démarche - Premier élément : une mémoire col- dans cette mission. L’intervention de
patrimoniale, mémorielle et culturelle. lective trouble qui s’est exprimée dès l’historienne a immédiatement situé la
L’enjeu de la recherche menée dans le les premières démarches de recueil de problématique locale dans un contexte
cadre de la Ferme du Vinatier est de lier la mémoire engagées par la Ferme. La national qui constituait un premier pas
problématique institutionnelle, connais- référence à la guerre, très présente dans vers une relativité de la crispation propre
sance scientifique et action culturelle en les récits des personnels, était pourtant au Vinatier. La problématique a été for-
direction de tous les publics. Les projets désignée comme taboue. Les interpréta- mulée de la manière suivante (extrait
sont élaborés de manière à éviter, d’une tions de l’hécatombe des malades men- du projet soumis au conseil scientifique
part la configuration de la commande taux sous l’Occupation, restituées par de la recherche de l’établissement par
dans laquelle le chercheur est soumis à les personnels, étaient aussi variées que Isabelle von Bueltzingsloewen) :
une attente institutionnelle exclusive floues bien que généralement marquées
par l’hypothèse du complot « extermina- « Ce projet de recherche collective, qui
des autres impératifs de la recherche,
tionniste » fomenté par le gouvernement répond à une volonté de clarification qui
d’autre part celle du terrain dans laquelle
de Vichy. Thèse inspirée par l’ouvrage s’est exprimée à de multiples reprises au
l’institution devient un objet d’étude ne
« L’extermination douce », du docteur Max sein de l’institution, poursuit un double
participant pas au processus de connais-
Lafont, ancien interne du Vinatier.- Deu- objectif :
sance en tant que sujet. La médiation
culturelle réside ici dans la capacité à xième élément : la publication en 1998 - sortir du contexte polémique, voire
élaborer les conditions d’une coopération d’un roman par un autre psychiatre du passionnel, qui a conduit à focaliser le
à partir d’une double culture hospitalière Vinatier, le docteur Patrick Lemoine, débat sur la question de l’extermination
et universitaire qui ne s’y prêtent pas intitulé « Droit d’asiles ». Bien qu’il pour tenter de comprendre, en croisant
spontanément. Des partenariats uni- s’agisse d’une fiction, l’introduction et plusieurs niveaux d’analyse, comment,
versitaires ancrés dans la durée grâce à les annexes du livre radicalisent la thèse dans le contexte très particulier de l’Oc-
la stabilité du conseil scientifique ont du génocide. - Troisième élément : la cupation, des milliers de malades men-
rendu possible (mais jamais évidente) la lecture en séance par le président de la taux internés dans les asiles sont morts

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L E P R OJE T C U LT U R E L E T L’ H ÔP ITA L

causes. Les psychiatres de les publics en diversifiant les supports


l’après-guerre notamment et en échelonnant les manifestations.
se sont appuyés sur l’horreur
Ce dispositif s’est organisé en cercles
du drame de la famine dans
concentriques. Une première rencontre à
les hôpitaux psychiatriques
la Commission médicale d’établissement
sous l’Occupation pour exiger
a permis le débat au sein du cénacle
les moyens d’humaniser ces
médical, porteur du conflit originel.
établissements. L’argument
La restitution des résultats a eu pour
a été souvent mobilisé par
effet immédiat l’apaisement de la ten-
les pères de la psychothéra-
sion dans le corps médical. Selon les
pie institutionnelle comme
propres termes de plusieurs médecins,
répulsif à tout retour au
l’enquête a permis au corps médical de
fonctionnement asilaire du
« s’en sortir par le haut ». Une seconde
début du siècle. Plus tardive-
rencontre précédée par une conférence
ment, dans les années 70, les
de presse était programmée à l’adresse
tenants de l’antipsychiatrie
de l’ensemble des professionnels de la
ont à leur tour mobilisé cet
psychiatrie. Les personnels sont venus
épisode de l’histoire comme
Boite à bijoux. Photo Maurice nombreux et divers à cette soirée. La
confirmation du nécessaire
qualité de l’exposé des résultats de
rejet radical de l’institution
l’enquête a considérablement impres-
psychiatrique. Ainsi, l’héca-
de faim en France. Car démontrer que sionné l’assistance. Pourtant les contenus
tombe des aliénés pendant la guerre
ces malades n’ont pas été victimes d’une allaient globalement à l’encontre des
aura servi aussi bien la cause de la psy-
politique génocidaire ne signifie pas que lieux communs transmis depuis plusieurs
chothérapie institutionnelle que celle
leur destin ait été soumis à une sorte décennies. À l’occasion de la diffusion
de la psychiatrie communautaire. On
de fatalité qui rendrait toute démarche de ce travail, beaucoup de personnels,
peut voir que la mémoire est plastique
interprétative inopérante. - montrer en particulier les administratifs et les
au regard des enjeux contemporains.
comment, selon quelle chronologie et directeurs, ont découvert cet épisode
Jusqu’à la résurgence plus récente du
autour de quels enjeux la mémoire de noir de l’histoire de l’hôpital. Se sont-
drame dans la mémoire des psychiatres
cet épisode tragique s’est progressivement ils interrogés dans ce cadre sur les effets
à travers la dénonciation d’un génocide
construite depuis 1945. La question du dévastateurs de la rigidité administrative
économique des malades mentaux qui ne
rôle qu’a joué la référence à la période et gestionnaire en contexte de crise ?
serait que la réplique de celui que l’on
sombre de la guerre, fréquemment mobi- Cette question était d’ailleurs également
attribue alors au gouvernement de Vichy,
lisée par les pionniers de la “révolution nourrie par un drame plus récent, celui
point de départ de la polémique locale
psychiatrique”, dans les mutations pro- des personnes âgées mortes pendant la
du Vinatier. En raison de l’intrication
fondes qu’a connues l’institution psy- canicule de l’été 2003.
du scientifique et de l’institutionnel,
chiatrique depuis les années 1950 mérite la question de la communication des La troisième étape du dispositif consis-
en particulier d’être posée. » Ces deux résultats de la recherche était essentielle. tait à s’intéresser à d’autres populations
objectifs ont été validés par les instances C’est pourquoi, le sacro-saint « rapport reléguées ou semi-reléguées. Le colloque
de l’hôpital. Il s’agissait de comprendre de recherche », dont les destinataires « Famine et exclusions en France sous
dans un même mouvement les conditions se limitent en général à deux ou trois l’Occupation » a permis de transférer
de l’hécatombe et ses effets durables sur personnes motivées, paraissait totale- la problématique de l’enquête dans la
les transformations de la psychiatrie et ment inadapté à la situation. Aussi, sphère scientifique et de la confronter à
sur l’identité de ses professionnels. En un dispositif conjointement pensé en d’autres travaux d’historiens. Au cours de
effet, cet épisode tragique de l’histoire amont de l’enquête par l’historienne ce colloque, une lecture théâtralisée des
de la psychiatrie française a été repris et la responsable de projet a défini les correspondances des malades mentaux
à plusieurs reprises par la communauté modalités les plus susceptibles d’élargir a été présentée en soirée. Cette incar-
psychiatrique pour soutenir d’autres nation de l’expérience d’une souffrance

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LE PRO J ET C ULT UREL ET L’HÔP ITA L

extrême a insufflé du sens et de l’émotion projet de prospective ? Peut-on y voir à la fois éthiques, institutionnelles et
à la démarche scientifique. Ce colloque un élément ayant facilité l’adoption par méthodologiques. Elles mobilisent un
a donné lieu à des Actes parus en 2005 la communauté hospitalière d’un projet fort professionnalisme des acteurs, la
aux Presses Universitaires de Rennes 10. d’urbanisme et de paysage engageant les légitimité scientifique et politique des
Enfin, un ouvrage personnel de l’his- problématiques présentes dans la ques-
initiatives et le respect réciproque des
torienne est paru le 22 février 2007 11, tion patrimoniale : valeur thérapeutique
valeurs et des enjeux de chacun.
rendant compte de toute la complexité de l’organisation de l’espace, rapport
de l’enquête. entre le dedans et le dehors, dialectique
de la fermeture et de l’ouverture, statut
La recherche a joué ici son rôle d’in- NOTES
du patient… Car l’histoire de l’hôpital
telligibilité collective à l’échelle de
témoigne du lien indéfectible entre pro- 1 - De l’utopie au système d’action ou le
l’institution. L’enjeu n’est pas de cla-
jet clinique et production de l’espace. dehors psychiatrique. Enquête réalisée en
rifier un point d’histoire mais d’éclairer
Elle met en exergue l’oscillation de la 1999 par Axel Guïoux et Evelyne Lasserre,
les questions fondamentales qui sont
psychiatrie entre deux projets cliniques anthropologues.
les points d’entrée d’une culture : qui
régulièrement mis en tension se tra- 2 - L’expérience cubique : approche ethnologique
sommes-nous ? Quelles sont nos respon-
duisant par deux modèles spatiaux : le du quotidien d’une unité d’entrée en soins
sabilités ? Quelles épreuves avons-nous psychiatriques. Enquête réalisée en 2001
village et l’archipel. Aujourd’hui, ces
traversé ? L’intelligibilité porte aussi sur par Axel Guïoux et Evelyne Lasserre,
deux conceptions n’apparaissent plus
les dimensions de l’expérience humaine anthropologues.
comme des alternatives mais comme
au-delà des constats chiffrés qui occultent 3 - En lien avec l’exposition, un ouvrage
complémentaires à une prise en charge
la subjectivité du vécu. Le travail réalisé rassemblant les articles des membres du
complète et continue de la personne
par Isabelle von Bueltzingsloewen vise conseil scientifique a été publié sous le titre
malade. Ce continuum recherché entre
aussi à rendre visibles et sensibles la com- « Le Vinatier, un hôpital en travail », éditions
la séquence d’hospitalisation complète et
plexité des situations et les expériences La Ferme du Vinatier, Lyon, 1999.
le suivi ambulatoire dépasse l’opposition
des acteurs. La recherche constitue un 4 - Ces objets n’ont pas été réclamés par les
dialectique entre fermeture et ouverture.
mode opératoire innovant pour l’hôpital. familles après le départ de l’hôpital ou le
De nouvelles logiques de production et
L’enjeu est de convoquer des forces exté- décès du malade. La réglementation autorise
d’organisation de l’espace vont émer- l’établissement à s’en séparer au terme d’une
rieures validées par le pacte républicain
ger de cette vision du soin : maison des année.
pour changer les termes du dialogue
usagers, appartements thérapeutiques, 5 - Il a fallu attendre la circulaire 148 en
social. Ce dernier se construit grâce à
foyers, nouvelles structures de transi- 1952 pour que les objets chargés d’une valeur
un processus d’intelligibilité fondé sur
tion… Accompagner ces transformations affective (les alliances…) soient laissés à leur
une posture compréhensive et non sur
par une gestion concertée et maîtrisée du propriétaire.
une confrontation idéologique.
patrimoine architecturale et paysager de 6 - Jean Paul Filiod, maître de conférence à
l’hôpital implique une conscience parta- l’IUFM de Lyon
Conclusion : le territoire gée des valeurs de l’héritage commun et 7 - Isabelle von Bueltzingsloewen, maître de
un travail collectif pour les adapter aux
et la prospective enjeux identifiés du monde contempo-
conférence à l’Université Lumière Lyon 2
8 - Jean Paul Filiod (dir), Faire avec l’objet.
La médiation que la Ferme a assurée rain. Le projet culturel et patrimonial Signifier, appartenir, rencontrer, Lyon, Éditions
entre les communautés professionnelles, de la Ferme du Vinatier poursuit cet Chroniques sociales, 2003
les scientifiques et le public élargi pour objectif depuis 10 ans. S’il peut prétendre 9 - Expression utilisée par Bruno Latour dans
conduire un travail concomitant sur le avoir contribué à la dynamique institu- une émission radiophonique à propos de son
patrimoine, les mémoires et l’histoire tionnelle dans le sens d’un partage avec exposition « La chose publique. Atmosphère de
influe-t-elle sur la dynamique institu- les autres acteurs de la société civile la démocratie » présentée à Karlsruhe en 2005.
tionnelle de l’hôpital ? Ces neuf années et d’une maîtrise de son avenir, c’est 10 - Isabelle von Bueltzingslewen (dir),
consacrées à faire émerger les idées et d’abord grâce à la démarche croisée entre Famine et exclusion en France sous l’Occupation,
les débats qui ont présidé à l’évolution patrimoine, sciences sociales et action Rennes, PUR, 2005.
du Vinatier ont-elles contribué à réunir culturelle. Comme nous l’avons vu, les 11 - L’Hécatombe des fous. Isabelle von
les conditions pour l’inscrire dans un conditions d’une telle démarche sont Bueltzingslewen, Aubier, 2007

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L A C R É AT I O N C O N T E M P O R A I N E E T L’ H Ô P I TA L

LA CRÉATION CONTEMPORAINE
ET L’HÔPITAL

L
oin d’être une tendance nouvelle, l’art a de tout temps animé les établissements de
soins à travers l’architecture, la sculpture, la peinture qui ont longtemps été influencés
par la religion, mais aussi et encore, par les grands courants artistiques. La présence
de la création contemporaine au sein des territoires hospitaliers est polymorphe et vise à
questionner l’hôpital et ses usages au fil de ses innovations techniques et scientifiques. Elle
participe à l’intégration de l’hôpital dans son environnement urbain en favorisant la qualité
d’accueil des usagers.

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L A C R É AT I O N C O N T E M P O R A I N E E T L’ H Ô P I TA L

Physalis partitura, une commande


publique de Katsuhito Nishikawa pour
l’hôpital Claude-Huriez, CHRU de Lille

Michèle Dard
Déléguée culturelle, CHRU de Lille

D
ans le cadre de la modernisation de son établissement L’œuvre inédite Physalis partitura a été
conçue par l’artiste japonais Katsuhito
emblématique l’hôpital Claude-Huriez, le CHRU de Nishikawa pour les lieux. Ce créateur
Lille a initié en lien avec le ministère de la Culture et de a un champ d’intervention large qui
la Communication et avec le concours touche aussi bien l’architecture, l’envi-
du FEDER, une commande publique ronnement, le mobilier, la sculpture, le
dessin. Le projet consiste en l’aména-
innovante pour renforcer la qualité du gement des espaces d’accueil extérieurs
cadre de vie et proposer des espaces et intérieurs de l’hôpital, soit près de
propices à l’apaisement et à l’hospitalité. 5 000 m². Il inaugure une nouvelle
forme de présence de l’art à l’hôpital.
Ni monumentale, ni décorative, l’œuvre
constitue un espace à vivre conçu pour
améliorer l’environnement des per-
sonnes. Katsuhito
Nishikawa propose
une séquence en
trois temps qui vise
à qualifier le par-
cours effectué par
les usagers depuis la
traversée de la cour

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L A C R É AT I O N C O N T E M P O R A I N E E T L’ H Ô P I TA L

d’honneur, l’accès au hall d’accueil et la sculptures physalis qui animent le parcours. en bois donne une impression de netteté,
déambulation dans les ailes latérales. À son extrémité, ascenseur et escaliers d’accessibilité, de douceur.
mènent l’usager à l’intérieur de l’hôpital.
La cour d’honneur devient une vaste espla- Cette réalisation constitue l’un des pro-
Le hall d’accueil est traité dans un souci de
nade homogène qui accueille en son sein jets phare de la délégation aux affaires
lisibilité, un parquet délimite la superficie.
un programme végétal composé de magno- culturelles du CHRU de Lille, qui
Son centre est marqué d’un damier en
lia kobus. Cette trame boisée fait écho à la participe à la construction de l’hôpital
minéral qui reprend la figure inversée des
volumétrie du bâtiment. Le sol est scandé contemporain en travaillant à l’amélio-
bancs extérieurs. Les murs sont couverts
d’un balisage de spots lumineux, deux bancs ration de la qualité de vie à l’hôpital.
de peinture mate couleur blanc chaud.
de pierre marquent le centre de la composi- L’éclairage privilégie la hauteur comme Publication disponible sur demande :
tion. Cet ordonnancement est complété de la profondeur. Un ensemble de mobilier m-dard@chru-lille.fr

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L A C R É AT I O N C O N T E M P O R A I N E E T L’ H Ô P I TA L

La commande artistique aux hôpitaux


universitaires de Strasbourg
Christelle Carrier et Barbara Bay
Déléguées culturelles au CHU de Strasbourg

E
n 1999, à l’occasion de la Christelle Carrier, diplômée en histoire avec un volet recherche et un volet
de l’art et en gestion, fit l’état des lieux formation.
signature de la première
de ce qui existait au sein de l’établisse- L’évolution générale du système hospi-
convention inter-minis- ment en matière culturelle et proposa talier, et en particulier la diminution
térielle « Culture à l’hôpital » à la Direction générale de décliner le constante de la durée moyenne de
par Catherine Trautmann et projet culturel selon les trois piliers d’un séjour, interrogeait la pertinence de
Bernard Kouchner, les hôpi- CHU : le soin, la recherche et la forma- la notion d’intervention artistique au
taux universitaires de Stras- tion. C’est ainsi qu’un projet musique chevet du patient. Les hôpitaux univer-
prit place dans le service de néonatalo- sitaires de Strasbourg ont alors fait le
bourg, dirigés par Paul Castel, gie de l’hôpital de Hautepierre avec des choix d’inscrire leur projet culturel dans
créaient un poste d’attachée musiciens intervenant dans le service une politique plus « durable » à même
culturelle. auprès des enfants prématurés, en lien de laisser une trace dans l’institution.

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C’est ainsi qu’en 2005, la Délégation et d’apprentissage sont partagés avec le bain, le change, l’allaitement, la
à la culture intervenait auprès du Pr les professionnels et les autres jeunes consultation, les soins spécifiques et
Nisand pour repenser l’aménagement de parents dans des espaces communs tels la surveillance des bébés confiés aux
la maternité de l’hôpital de Hautepierre que les pouponnières. L’artiste plasti- équipes. Les parents ont l’assurance
en appui au projet médical et soignant. cienne Ilana Isehayek et la designer de trouver sur place, nuit et jour, les
Cette maternité de niveau 3, installée Edith Wildy, sensibles à la façon dont conseils d’un professionnel, grâce au
dans un hôpital mono-bloc des années l’aménagement d’un lieu influe sur les poste de travail aménagé dans l’élément
1970 était composée historiquement de déplacements, la position des corps central. De forme ovoïde, il rappelle un
deux services répartis sur deux étages. Il dans l’espace et les gestes du quotidien, œuf éclos. Il contient les baignoires et
s’agissait de les réunir autour d’un projet décident de réorganiser globalement les les tables à langer réalisées d’une pièce
commun. Les locaux, organisés pour pouponnières, les salles d’allaitement dans une résine synthétique,
répondre aux besoins de la puériculture et les salles à manger. Elles travaillent
d’il y a 30 ans, accueillaient à la fois aussi bien sur la structure d’ensemble, douce à l’œil et au toucher et qui offre
les grossesses à risque et une maison de que sur le mobilier – créée pour l’oc- une excellente hygiène. Donner un
naissance démédicalisée ainsi qu’une casion – l’éclairage, la couleur et les bain à son bébé ne se fait plus face à
quinzaine de nationalités d’origine dif- œuvres qui vont venir naturellement un mur mais en relation directe avec
férentes. La restructuration des espaces s’y inscrire. À partir de leurs échanges les professionnels et les autres parents.
communs du service a été l’occasion avec l’équipe médicale et soignante, les La convivialité du lieu engage les mères
de prendre en compte toutes ces don- deux artistes décident d’articuler leur à rester sur place pour allaiter dans des
nées et a permis l’écriture d’un cahier projet autour de la notion de trans- sièges en forme de cocon qui permettent
des charges extrêmement précis par la mission, qu’elles déclinent à travers d’être à la fois protégées et en contact
Délégation à la culture avec les équipes un ensemble de thèmes (l’eau, l’arbre, visuel avec l’intérieur de la pièce et
soignantes, médicales et techniques. l’anneau) qui en signent l’identité l’extérieur par les grandes baies vitrées.
artistique. Libre alors à chacun de se laisser aller à
En effet, après le grand événement
de la naissance, les premiers jours de La pouponnière permet
vie commune du nouveau-né et de ses désormais de réunir
parents se vivent à la maternité. Ces toutes les activités qui
moments de joies, de questionnement ponctuent la journée :

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L A C R É AT I O N C O N T E M P O R A I N E E T L’ H Ô P I TA L

rêver en contemplant l’œuvre qui vient


animer tout un mur de la pouponnière.
Au 4e étage, un réseau de cours d’eau,
représenté tout en transparence et en
opacité laiteuse, décline des noms de
fleuves et de rivières du monde, fami-
liers aux oreilles des uns et exotiques
aux oreilles des autres. Au 5e étage, c’est
un arbre dont les branches portent les
diminutifs affectueux du vocabulaire
familial, « mémé », « pépé », « daddy »,
« mum », écrits en plusieurs langues
en échos aux différentes cultures des
personnes accueillies dans le service.
La mise en œuvre de ce projet qui
révolutionne l’accueil des mères et de
leurs enfants ainsi que l’ergonomie de
travail des professionnels a bénéficié
du soutien de nombreux partenaires
aux côtés de notre établissement : le
ministère de la Culture, au titre de la
commande publique, l’ensemble des
collectivités publiques ainsi que des
partenaires privés.
Nous mesurons aujourd’hui, après deux
ans de fonctionnement, l’amélioration
apportée à la prise en charge des mères
et de leur bébé mais nous observons
tout particulièrement l’impact positif de
l’aménagement réfléchi de ces espaces
sur l’organisation des équipes, l’intégra-
tion de nouveaux professionnels et la
formation des futurs étudiants.
Ce premier projet de taille a été l’occa-
sion pour les hôpitaux universitaires de
Strasbourg, de tester d’autres modes
de gestion de projet et d’envisager dif-
féremment la collaboration entre les
différentes directions fonctionnelles
concernées. L’impact en terme d’amé-
lioration de la qualité de l’accueil est
également valorisé par un large projet
de communication en direction du
grand public et du public profession-
nel par des reportages publiés dans des
revues destinées aux parents, la presse
locale, des revues d’art et d’architec-

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L A C R É AT I O N C O N T E M P O R A I N E E T L’ H Ô P I TA L

ture, des revues hospitalières, etc. Un


film suivant le chantier et rythmé
d’interviews ainsi qu’une publication
servent également de supports pour de
nombreuses formations.
Suite à cette expérience réussie, la
Direction des hôpitaux universitaires
de Strasbourg, décide de mettre en
place ponctuellement des commandes
artistiques dans le cadre de projets de
restructuration ou de construction.
C’est le cas pour le nouvel hôpital civil
(hôpital civil) avec une commande
sur l’ensemble du bâtiment aux V8
designers (2010-2011), pour les futurs
services de neurologie de l’hôpital de
Hautepierre avec le collectif Pil (2010-
2011), pour l’ouverture d’une unité
de soins palliatifs avec l’artiste Cécile
Holveck et le cabinet d’architecture
Fou du roi (2010-2011) et pour le futur
canceropôle qui prendra place sur le site
de Hautepierre dans quelques années.
Chacun de ces projets est une occa-
sion de repenser les modes de travail,
tant au niveau du soin, de l’accueil du
patient et de ses proches qu’au niveau
des directions techniques. C’est aussi
l’occasion de nouer d’autres relations
avec les partenaires que sont l’ARS,
les collectivités et les entreprises avec
lesquels notre établissement travaille.
Nous avons eu le plaisir lors de la
signature de la nouvelle convention
Culture à l’hôpital ce printemps de voir
combien cette dimension de qualité
architecturale au service d’un projet
médical et soignant entrait désormais
dans les missions de ce programme qui
fête cette année ces 10 ans.

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L A C R É AT I O N C O N T E M P O R A I N E E T L’ H Ô P I TA L

Lieu de
recueillement
et de prière
pluriconfessionnel
de l’Institut
Paoli-Calmettes

Action Nouveaux Commanditaires de la


Fondation de France - 1997-2000, Marseille*
Michelangelo Pistoletto Dominique Maraninchi
Artiste peintre et sculpteur Directeur de l’Institut Paoli-Calmettes
Nicole Bellemin-Noël
Aumônier de l’Institut Paoli-Calmettes

L e premier feu autour duquel se sont


réunis les êtres humains était le
centre de la société. La première pierre
À l’origine de cet espace ? Le désir.
Désir que Monsieur Maraninchi,
directeur de l’Institut, de faire que la cha-
Pour passer de conviction au projet, la
réflexion a été ouverte à des amis por-
teurs de sensibilité différente. Petit à
qui a rassemblé les hommes autour d’elle pelle (catholique) devienne l’espace où petit, la réflexion a porté son fruit, et le
était à la fois sculpture et autel. La pre- tous pourraient se retrouver sans que se fruit est aujourd’hui devenu une fleur,
mière personne qui a posé cette pierre au distinguent les appartenances confession- grâce à Michelangelo Pistoletto. L’accueil
centre du groupe et qui a gravé les parois nelles (ou la non-appartenance). Désir qu’il a réservé à l’esprit du projet et à ses
de la caverne était artiste et prophète. de créer un espace où chacun pourrait exigences a été un atout décisif dans la
trouver silence et sérénité, ressourcement réalisation du lieu. Ce que quelques-uns
Cet espace de recueillement se veut
et paix intérieure. L’aumônier catholique ont réussi à mettre ensemble en forme
aujourd’hui un lieu prophétique de l’art.
que je suis ne pouvait être qu’en accord est, pour tous, invitation à une frater-
Michelangelo Pistoletto, 2000 avec ce désir d’ouverture et de partage. nité renouvelée : celle que je découvre

*Article paru dans « (à) partir de Marseille. 65 projets d’art contemporain », Bureau des compétences et désirs.

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L A C R É AT I O N C O N T E M P O R A I N E E T L’ H Ô P I TA L

comme réalité intérieure au cours de sein de ce groupe prennent une part rait l’exercice des cultes des différentes
nombre de mes rencontres auprès de active à l’animation spirituelle du lieu, confessions. Ce lieu devait inviter à la
patients de traditions différentes. Ici, en lien avec les responsables des églises rencontre. Rencontre autour d’un enga-
l’homme est au centre des combats de locales. gement éthique, celui de ne pas exclure,
chacun. Au cœur de sa souffrance, dans comme une nécessité d’entendre toutes
Nicole Bellemin-Noël, 2000
son rapport à l’essentiel, dans sa quête, les formes de recueillement. Rencontre
l’individu rejoint encore et toujours le autour d’un engagement déontologique,
cri de l’humanité entière en recherche
Le lieu de la rencontre celui d’intégrer, au-delà de la nécessaire

C
de sens. Ici, même si tout est fait pour e projet et cette réalisation sont information du patient, son besoin de
préserver de l’isolement, le chemin est issus de la nécessité « naturelle » de réflexion autour de la maladie.
escarpé, difficile. Il est important que considérer de façon globale et multidi- L’aumônier mobilisa un groupe de travail
chacun puisse trouver les signes qui le mensionnelle la maladie cancéreuse. Un qui conçut un avant-projet audacieux
mettent en communion avec sa tradi- Institut de lutte contre le cancer est un et généreux dans sa démarche : il man-
tion, avec ce que chacune d’elle com- lieu où on lutte au quotidien pour com- quait un « cristalliseur ». L’appel du
porte de richesse, de sens apporté sur le prendre, soigner et soulager : malades, groupe à la Fondation de France, qui
chemin de vérité et de vie ; tout aussi familles et amis sont engagés avec les développait le programme des nouveaux
important, à mes yeux, que s’effectue soignants et chercheurs dans ce même commanditaires, fut immédiatement
en même temps une relation entre tous, combat. Ce combat est parsemé d’étapes entendu : ce riche projet fut accompa-
entre tous ceux qui partagent les mêmes faites d’interrogations, d’espoirs, de suc- gné par Michelangelo Pistoletto qui,
expériences d’humanité, partagent les cès, mais aussi de périodes d’abattement associé à la Fondation, à son médiateur,
mêmes interrogations. et de tristesse.
Les religions, ici, peuvent se dire comme Ce combat difficile invite
accueil d’un mystère de l’existence, ce à la rencontre avec soi-
mystère dont la réponse est propre à même, à une réflexion spi-
chacun(e), et en même temps commune rituelle, spécialement dans
à tous. Si l’histoire de l’homme en quête les moments douloureux.
de son humanité prend place dans un Croyants et agnostiques,
temps linéraire (où chaque tradition engagés ou non dans une
prend une place selon un ordre chrono- pratique confessionnelle,
logique), c’est bien en son centre, d’où tous vivent ces moments
vient symboliquement la Lumière, qu’elle de tension, d’incertitude,
prendra son sens plénière, et que le temps de révolte parfois. Le
prendra sa dimension d’éternité. besoin de se retrouver, de
se recueillir, de méditer,
Mon espoir est qu’en ce lieu que nous
de prier pour certains, est
avons conçu ensemble, chacun(e) puisse
un recours naturel dans ces
trouver au cœur de l’espace qui est le
moments de rencontre avec
sien la porte qui le fera déboucher sur
les incertitudes de la vie et Sylvie Amar, et au groupe de commandi-
un nouvel horizon. Mon espoir est qu’en
de la mort. taires, a permis l’émergence d’un projet
ce lieu, les religions, dans leur diversité,
poursuivent leur œuvre au service de L’Institut est un hôpital : cet hôpital architectural résumant et sublimant nos
l’amour et de la fraternité. À Marseille, devait reconstruire sa chapelle. Dès ce attentes, répondant à leur besoin d’orga-
ce désir a pris forme au sein d’un mou- moment, la rencontre de la direction nisation et de représentation symbolique.
vement, Marseille-Espérance, qui les avec un aumônier catholique hors du Aujourd’hui, nous ouvrons à l’Institut
réunit pour une démarche commune. commun – une femme, de plus – suscitait un lieu appelé « de recueillement et de
Consulté pour ce projet, il assurera le une réflexion sur la création d’un espace, prière », pour moi, espace de silence et
d’un lieu dont l’organisation symbolique de réflexion.
parrainage du lieu. Je désire vivement
que les dignitaires religieux présents au inviterait à la médiation et autorise- Dominique Maraninchi, 2000

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CAHIER D’EXPÉRIENCES
Rap la vie
Une résidence musicale à l’hôpital
Lieu d’être
Pâquerettes et Cie
Soigner les soignants
La mémoire des patients, l’image des soignants
Le Musée se découvre à l’hôpital
La découverte. Instantané, instants chorégraphiés
Devenir. Adolescences exposées
Contosa
L’art dans l’hôpital
Le Corps Transparent
CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

Rap la vie
Centre médical de rééducation pédiatrique
Romans-Ferrari, Miribel
2000-2006
Musique
« Rap la Vie » est un projet autour de la musique rap,
mené par AS’N Merzouki, fondateur du collectif Rap
NATI.K, au centre médical de rééducation pédiatrique
de Romans-Ferrari dans l’Ain.
Ce centre est agréé pour recevoir en soins de
réadaptation fonctionnelle des enfants et adolescents
de 0 à 18 ans. Ces patients, pour la plupart, ont été
victimes d’accidents graves de la voie publique, de
circulation ou domestiques.
Le projet « Rap la vie » avait pour but de fournir aux
adolescents volontaires une première approche de
l’écriture Rap et de ce qui l’accompagne (notion de
rimes, de rythme…). Organisé sous forme de séances
hebdomadaires pour une résidence de sept semaines, le
travail a été mené pour permettre à chaque apprenti-
rappeur de pouvoir s’investir au gré de ses envies
et de ses capacités, dans une approche artistique et
pédagogique « à la carte ». En effet, si certains ont
préféré l’aspect littéraire, d’autres ont pu opter pour la
forme chantée de l’expression Rap.
Organisés de façon récurrente dans le cadre du Romans
d’Orphée, les ateliers « Rap la Vie » ont ainsi été
proposés à plus de 50 jeunes hospitalisés à Romans
entre 2000 et 2006. Il est en effet particulièrement précieux de pouvoir garder
des liens avec les anciens patients. Ainsi, plus de 25 jeunes
Au cours des six années du projet, tous, le personnel du centre, adultes, anciens patients du centre, sont revenus pour chanter,
les patients participants et les artistes, ont caressé l’envie de se souvenir, passer leur message… ce lien existe toujours, il
sortir un CD de facture totalement professionnelle, pressé a donné vie à un nouveau projet initié en 2007 : « dé-Rap la
par une maison sérieuse, avec un digipack n’ayant rien à Vie », et qui continue encore en 2010.
envier aux productions Rap nationales. En 2007, ce projet se
Il s’agit de valoriser le travail des patients après leur séjour à
concrétise avec la sortie nationale en avril 2007 au théâtre de
l’hôpital et surtout de tenir là le prétexte à la conservation des
l’Allegro du CD « dé-Rap la Vie », fruit d’un énorme travail
liens. L’accompagnement des vocations initiées à Romans est
réunissant les jeunes ayant participé aux ateliers « Rap la
aussi un enjeu capital, dans l’optique d’un travail artistique
vie » de 2000 à 2005, le compositeur Ahcène Merzouki et
sincère. Ces anciens patients continuent pour beaucoup le
le graphiste lyonnais Patrick Lefebvre.
travail d’écriture, certains ont même créé leur collectif Rap !
Le CD est bien plus qu’un disque audio, il est une véritable Ils sont donc désormais en contact permanent avec la saison
mémoire de l’établissement, par son illustration : photographies et peuvent participer à des projets de diffusion de leurs œuvres.
de l’Atelier Camera Obscura, mais aussi et surtout par ces
Contact :
textes, témoins d’une époque.
Centre médical de rééducation pédiatrique Romans-Ferrari
Par ailleurs, cette réalisation aura permis la mise en place de Tél. : 04 74 45 77 45 - Fax : 04 74 45 77 98
projets de suite, impliquant d’anciens patients de Romans. Mail : direction@romansferrari.fr

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CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

Une résidence musicale à l’hôpital


Centre hospitalier Saint-Joseph Saint-Luc, Lyon
2008-2010
Musique

acteurs du milieu hospitalier afin que la présence musicale


soit pertinente au regard du travail particulier de l’hôpital et
du quotidien des patients qui s’y trouvent soignés.
Cette résidence propose un après-midi par mois une
intervention musicale à huis clos dans les services de soins,
suivie d’un concert ouvert à tous dans les espaces publics du
centre hospitalier.
Le thème du concours international de musique de chambre
de Lyon donne chaque année le ton de la résidence : en 2008,
quintette à vent, en 2009, quatuor à cordes, en 2011, trio
piano, violon, violoncelle. Les concerts et les interventions
dans les services de soins sont renforcés pendant la période du
concours. Du 19 au 21 avril 2011, des étudiants chambristes
(cordes et piano) de 3e cycle des conservatoires régionaux de
Lyon, Saint-Etienne et Villeurbanne se produiront ainsi au
Centre Hospitalier Saint-Joseph Sainte-Luce.
Contact :
Centre hospitalier Saint-Joseph Saint-Luc, Lyon
De puis le 11 mars 2008, les organisateurs du concours Julie Montagnon, chargée de projets culturels
international de musique de chambre de Lyon (CIMCL), Tél. : 04 78 61 86 50
Mail : culture@ch-stjoseph-stluc-lyon.fr
l’Auditorium-Orchestre national de Lyon, le département
Musique et Musicologie de l’Université Lumière Lyon 2 et
l’association Papageno animent de concert une résidence
musicale au centre hospitalier Saint-Joseph Saint-Luc.
L’Opéra de Lyon a rejoint le projet en octobre 2008 afin
de s’engager dans cette démarche d’ouverture aux côtés des
autres partenaires.
L’un des enjeux de cette synergie est de développer des
collaborations entre les institutions musicales, culturelles
et d’établir des passerelles avec le milieu hospitalier par la
pratique culturelle. Le projet répond au désir marqué de
programmer des événements culturels réguliers en milieu
hospitalier et d’établir un habitus de la pratique musicale à
l’hôpital. Il a été développé en étroite collaboration avec les

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CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

Lieu d’être
Clinique Iris/Projet Culture à l’Hôpital 2010
Danse
La clinique Iris s’est inscrite en 2010 dans la
démarche « culture à l’hôpital » en accueillant un
projet chorégraphique, « Lieu d’être », en partenariat
avec la Maison de la Danse et la compagnie Acte,
menée par la chorégraphe Annick Charlot.
L’enjeu était de rapprocher patients et personnels
autour d’un projet artistique décliné sur plusieurs
sites, tout en proposant une ouverture sensible sur
l’univers de la danse contemporaine.

La présence des artistes a permis à tous de les observer, de


les rencontrer, de se distraire, d’échanger au fil de séances de
travail à vue et de cafés-dansés. Des ateliers d’écritures ont
permis aux patients une expression ludique et poétique autour
de ces journées. Une artiste peintre a également présenté une
série de tableaux sur le thème de la danse.
Les patients ont ensuite été invités à découvrir la création
qu’ils ont vu naître lors de huit représentations données pour
la Biennale de la danse de Lyon en septembre 2010.
Contact :
Clinique Iris
Corinne Klein, chargée du projet
Le projet a débuté en mars 2010 en accueillant les danseurs c.klein@gsante.fr
de la compagnie Acte successivement sur les trois sites de Des images et des vidéos de Lieu d’être sur
www.compagnie-acte.fr
la clinique pour des incartades dansées dans les couloirs,
les salles de rééducation, les chambres, le restaurant, le
jardin… des moments de dialogues impromptus et de partage
avec les patients, le personnel, les familles, ainsi que de Pâquerettes et Cie
vidéoconférences dans les salons des établissements. Centre hospitalier spécialisé de Savoie, Bassens
Octobre 2006 - juin 2007
Aux mois de mai et de juin, les danseurs sont revenus en
Théâtre
résidence sur les sites pour créer et répéter en vue de la
nouvelle création de la compagnie Acte, « Lieu d’être », Le CHS de la Savoie et la Cie de théâtre les Yeux Gourmands,
Manifeste chorégraphique pour les grands ensembles, les cités hébergée sur le site de l’hôpital, en lien avec de nombreux
populaires et utopiques. À la fois œuvre chorégraphique et partenaires ont mis en place un projet intitulé « Pâquerettes
résidence participative in situ, « Lieu d’être » est un projet et Cie » d’octobre 2006 à juin 2007.
artistique singulier créé pour être adapté dans des lieux Il s’agissait ici de prolonger une initiative menée en 2006 par la
d’habitat collectif avec les personnes qui y vivent et dans compagnie de théâtre « Les Yeux Gourmands » sur le ramassage
le projet d’offrir à tout un chacun la possibilité d’assister des pâquerettes, petites fleurs éphémères qui tapissent le parc
et de participer à la fabrication d’un spectacle singulier en de l’hôpital en période printanière. L’originalité de cette année
chaque lieu. culturelle a été la constitution d’une chorale intersectorielle

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 91


CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

réunissant des patients au long cours, d’origine et d’horizon - Les équipes de nuit… pour les ambiances sonores et
différents. particulières
Un temps fort d’une semaine permit, malgré la pluie, de - L’onco-esthéticienne… pour l’image des corps, des visages
réunir la quinzaine d’ateliers artistiques impliqués dans le - L’équipe de soins palliatifs… pour le ton juste, les regards,
projet (écriture, chants, arts plastiques…). Le personnage face à la fin de vie
« ramasseuse-cueilleuse », accompagné d’instrumentistes, partit - Le personnel de bloc opératoire… pour l’image
à la découverte des promeneurs, des pavillons et des flâneurs. technologique et peu connue et visible du grand public
Ce fut l’occasion de rencontres, souvent intimistes, entre ce - Les kinésithérapeutes et les brancardiers… pour la prise en
mystérieux personnage et des patients fragilisés. L’ouverture charge du corps meurtri et pour le transport des malades
du parc au public se fit dans le cadre des « Rendez-vous aux - Les convoyeurs… pour l’arrivée des repas dans les chambres
Jardins ». des malades
Un DVD a été réalisé par les étudiants de l’ENAAI. Il retrace - Les pharmaciens et préparateurs en pharmacie… pour
cette semaine de rencontres insolites entre Ana Sansai, l’effet « placebo » artistique
les patients, les scolaires et le public venant à l’hôpital. - Les secrétaires en pédiatrie… pour les échanges, l’accueil
Cette expérience artistique a été riche pour les patients, les d’un aspect administratif.
soignants et un public élargi, comme le montre le film. Ces films ont été diffusés lors de la Nuit Blanche sur des
bornes collectives et écran devant l’hôpital Bon-Secours afin
Contact :
d’appréhender l’hôpital sous un autre regard.
CHS de Bassens - Anne-Gaëlle Lassaut
Déléguée communication culture Ouvrir les portes de l’hôpital sous un angle artistique montre
BP 1126 - 73011 Chambéry Cedex l’importance de la culture à l’hôpital et de l’ouverture de l’hôpital
Mail : Culture@chs-savoie.fr vers la ville. Cette édition de la Nuit Blanche a connu un vif
04 79 60 51 65 succès auprès de la population de l’agglomération messine.

Soigner les soignants La mémoire des patients,


CHR Metz-Thionville,
acteur de la Nuit Blanche à Metz l’image des soignants
Une exposition de Stanislas Amand autour des archives
Pour sa seconde édition, le 2 octobre 2009, la Nuit Blanche- photographiques et de la reconstruction de l’hôpital de
Metz a proposé aux noctambules un parcours inédit de Chambéry
2,2 kilomètres reliant l’ancienne à la nouvelle ville. Avenues,
boulevards, places, façades, lycées, hôpital, institutions Le centre hospitalier de Chambéry s’est engagé depuis 2009
culturelles et politiques ont accueilli plus de 70 événements dans le projet de construction d’un nouvel hôpital pour
plastiques, musicaux, vidéos, et chorégraphiques. La Ville de
Metz a offert une promenade continue où les noctambules ont
pu être séduits par des événements contemporains. Découvrir
Metz autrement grâce à cette immense scène dédiée à la
création contemporaine.
Le CHR Metz-Thionville a été un véritable acteur dans la
programmation, une première pour la Ville et l’établissement.
Un artiste a été accueilli en résidence à l’hôpital Bon-
Secours d’août à septembre 2009. L’artiste, Philippe Zunino,
a rencontré le personnel qui le souhaitait, a visité les services
afin de réaliser huit courts métrages, création collective et
originale, combinant visuel et bande sonore : « Soigner les
soignants » en disposant des « placebos artistiques ».
Le choix de l’artiste s’est posé sur :

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CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

Stanislas Amand est diplômé


en urbanisme, ancien élève de
l’école nationale supérieure
de la photographie et ancien
pensionnaire de la Villa
Medicis à Rome. Il déve-
loppe depuis cinq ans un tra-
vail sur les images d’archives
ainsi qu’une correspondance
imaginaire, associant textes
et images, ayant pour destina-
taire une galeriste, quelquefois
un urbaniste ou un politique,
aujourd’hui potentiellement
un médecin. Le photographe-
écrivain a débuté ce travail
en juillet 2010, avec une
première phase de recherche
et de collecte d’images (de
diverses origines : fonds pho-
tos de l’hôpital, archives des
sœurs du Couvent de la Charité,
remplacer l’actuel bâtiment Jacques-Dorstter (abritant les photos d’anciens membres du personnel). Très vite, il a décidé
activités de médecine chirurgie obstétrique). Le financement d’ouvrir la collecte initialement photographique, aux objets
de ce projet s’inscrit dans le cadre du Plan Hôpital 2012. Les de l’hôpital (en particulier certain mobilier de l’ancienne
travaux débutent en 2011 avec, dans un premier temps, la maternité). À la suite des Lettres à une galeriste, un nouveau
démolition de l’ancienne maternité et de la clinique St-Joseph, projet intitulé Lettres à un médecin, initié aux hôpitaux
et s’échelonneront jusqu’à 2015 pour la mise en service du universitaires de Genève s’est aussi développé lors de cette
nouvel hôpital. Les activités MCO seront regroupées sur le résidence à l’hôpital. Ces correspondances oscillent entre
site principal en liaison avec les bâtiments existants (Eveillon, légendes, récits de ce que l’artiste a vécu à Chambéry, et
Tétras) pour recomposer un site homogène et fonctionnel en réflexions tous azimuts, ouvrant sur des champs très variés.
plein centre de Chambéry. Le fruit de ce travail a été présenté en janvier 2011 au cours
Dans le cadre de son programme culturel, et en partenariat d’une exposition mêlant objets, photographies, et textes
avec la Cité des arts, le centre hospitalier de Chambéry a se déployant sur trois sites : l’hôpital, la Cité des arts et les
mis en place une résidence d’artiste autour de la mémoire colonnes Morris de la ville.
photographique de l’établissement. Nous avons demandé à Ce projet a permis d’initier un cycle de résidences artistiques
Stanislas Amand de revisiter les archives photographiques dans et d’expositions à l’hôpital qui va se poursuivre jusqu’à la mise
ce contexte de démolition et de reconstruction architecturale. en service du nouvel établissement.
Les archives photographiques aident à passer d’un lieu à
un autre en se souvenant collectivement de l’histoire de Contact :
l’architecture détruite, en essayant de la sauvegarder dans Thomas Micoulet, chargé de projets culturels
l’architecture nouvelle. Les photographies du personnel, des thomas.micoulet@ch-chambery.fr
patients ainsi que les photographies des lieux nous disent 04 79 96 50 08
En partenariat avec la Cité des arts et la Ville de Chambéry.
comment ceux qui nous ont précédés envisageaient leurs
Avec le concours de JC Decaux
relations mutuelles, dans un contexte architectural précis. Avec le soutien : du ministère de la Culture et de la Communication –
Elles révèlent aussi la fragilité de la mémoire qui n’est pas ce DRAC Rhône-Alpes, de l’Agence régionale de santé Rhône-Alpes et de la
que l’on a vécu, qui n’est pas ce dont on se souvient, mais Région Rhône-Alpes, dans le cadre du programme régional « Culture et
comment on s’en souvient au moment où on les regarde. Hôpital » ; du Conseil général de Savoie, de Chambéry Métropole.

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 93


CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

Le Musée
se découvre à l’hôpital
Anne Riou, Attachée culturelle, CHU d’Angers
La découverte de la collection du musée des Beaux-Arts
et du musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine
d’Angers par les patients du CHU d’Angers
La découverte de la collection du musée des Beaux-Arts et du
musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine d’Angers
par les patients du CHU d’Angers.

Reproduction du diptyque Empreintes de pinceau n° 50 répétées à


intervalles réguliers de 30 cm de Niele Toroni (Reproduction 1937),
présentée dans un couloir de l’unité d’hospitalisation de semaine du
département d’Endocrinologie Diabètes Nutrition
© Cellule Audiovisuelle – CHU Angers

personnes hospitalisées en hospitalisation conventionnelle et


hospitalisation de semaine, consultants, personnel hospitalier
et visiteurs et accompagnateurs, soit près de 12 000 personnes
par an.
« Le musée se découvre à l’hôpital » est une action unique
en France, menée par le service culturel pour les publics
Comité de sélection du département Endocrinologie Diabètes Nutrition des musées, le département d’endocrinologie, diabètes et
en visite au musée des beaux-Arts Nutrition et le service des actions culturelles du CHU. Les
© Service culturel des publics du musée d’Angers
deux établissements (CHU et Musées) se sont retrouvés autour
d’objectifs convergents : « favoriser l’accès à l’art pour un large
Les musées d’Angers réunissent cinq musées d’art dont la
public » et « améliorer l’environnement des usagers du CHU
diversité des collections – peintures, sculptures, objets d’art, à travers un projet culturel ». Le dénominateur commun de
tapisserie, art textile, antiquités… – témoigne de la richesse ce partenariat est la personne hospitalisée devenant un même
artistique de la ville et participe à son rayonnement. Hébergés jour patient et visiteur.
dans des lieux patrimoniaux uniques, les musées d’Angers
Cette action a consisté en l’accrochage de 96 reproductions
accueillent tout au long de l’année des expositions temporaires
d’œuvres des musées d’Angers dans les espaces d’accueil, les
qui mettent en lumière artistes contemporains et expositions
couloirs des unités, les offices et les chambres des patients du
patrimoniales. Une programmation culturelle riche et variée
département de soins. Ces installations proposent aux usagers
(conférences, spectacle vivant, danse, animations pour les et aux hospitaliers un parcours dans l’art, tout en restant dans
enfants…) propose un autre regard sur le musée qui favorise un environnement de soins.
la croisée des arts et facilite la rencontre avec les œuvres.
Les œuvres ont été sélectionnées par des membres du
Le partenariat entre les Musées et le CHU d’Angers existe département d’endocrinologie-diabètes-nutrition (médecins,
depuis novembre 2007, grâce à un accrochage de reproductions infirmières, aides-soignantes, secrétaires…), qui se sont
d’œuvres du musée, et perdure encore aujourd’hui à l’aide de déplacés au musée des Beaux-Arts pour découvrir la collection.
visites organisées au musée Jean-Lurçat pour les personnes À l’aide d’un livret-catalogue, le patient peut découvrir de
hospitalisées dans le département d’endocrinologie – diabètes façon autonome les œuvres présentées et leur histoire. Et,
– nutrition (Pr Rohmer). Le public concerné est constitué de quand le temps le permet, le personnel devient médiateur

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CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

entre le patient et l’œuvre, apportant quelques explications Un tel projet invite à inventer, à créer une dynamique où
sur le projet et les peintures. Tous les voyages sont permis, chaque structure reste à sa place, dans son territoire, tout
de l’art contemporain aux natures mortes du XVIIe siècle, des en créant de l’inédit, de la nouveauté qui, même si elle peut
paysages italiens aux bords de mer de l’Atlantique… Une fois déstabiliser, est fédérateur.
l’hospitalisation terminée, il suffit de traverser la Maine pour Partenaires :
découvrir les œuvres originales.
Ce projet a été conduit par les musées et le CHU d’Angers,
Pour le service de soin, la présence de reproductions d’œuvres grâce au précieux soutien de la Direction régionale des affaires
d’art est un déclencheur permettant la discussion et l’échange culturelles des Pays de la Loire, la Caisse d’Épargne des Pays
autour et sur les peintures et sculptures et de dépasser ainsi les de la Loire, l’institut Lilly et l’association Entr’Art.
rôles soignants/soignés. C’est une échappatoire au quotidien
hospitalier permettant de s’ouvrir sur le monde et de s’évader : Témoignage concernant les visites au musée Jean-Lurçat
l’œuvre devient cette fameuse fenêtre ouverte sur le monde, et de la Tapisserie contemporaine de Jeanne B., infirmière
un ailleurs au-delà de l’hôpital. thérapeutique

Ce sont plus de 12 000 personnes par an qui découvrent les La majorité des patients ne connaissent pas les œuvres présentées
reproductions d’œuvres d’art présentées dans le service. dans le service ni le musée Jean-Lurçat et de la Tapisserie
contemporaine, ils se rendent compte que l’on peut aller au musée
Un partenariat sur la durée : de façon très simple.
Depuis l’installation des reproductions dans les services, les L’action « le musée se découvre à l’hôpital » améliore la qualité
musées d’Angers proposent aux patients en hospitalisation de la relation soignant/soigné. Durant les visites au musée Jean
de semaine dans le département de soins de suite et de Lurçat et de la Tapisserie contemporaine, le soignant n’est plus
soins de longue durée une visite du musée Jean-Lurçat et celui qui sait, en se disant qu’il va montrer comment il faut faire au
de la Tapisserie Contemporaine. Le musée, situé à 500 m du patient. Le soignant est avec le patient, il fait avec lui et fait comme
CHU, est accessible à pied. Cette distance courte permet aux lui. C’est très riche (…) Ce projet est fédérateur de discussions.
personnes atteintes de diabète de type 1 et 2 et d’obésité de Cela crée des liens et ce sont des liens qui sont indispensables pour
réaliser une activité physique tout en découvrant des œuvres pouvoir soigner. C’est une expérience très riche pour moi car je
d’art originales dans un site exceptionnel. Ou comment allier fais de l’éducation thérapeutique et ici, j’apprends à connaître
plaisir et nécessité. autrement les patients, on a alors une expérience commune. On
peut en reparler pour arriver vraiment aux soins.

La découverte.
Instantané, instants chorégraphiés
CHU de Grenoble - 2009-2010
Danse
« Commencer une discussion avec François Veyrunes, c’est
arriver au milieu d’une phrase en train de se construire. Assister
à un spectacle du chorégraphe et de sa Compagnie 47•49,
c’est avoir le sentiment d’être à bord d’un train qui suit son
chemin et d’attendre une surprise différente à chaque gare… À
la manière d’un cinéaste, François définit son cadre et choisit
ses plans, comme pour nous dire : ce que je vous montre est un
choix, le mien ; à vous spectateurs de poursuivre votre travail
en imaginant ce qui se joue hors cadre, dans cet espace et dans
le temps. » P. Lecarme - Janvier 2008.
À travers chacune de ses propositions chorégraphiques,
Visite d’un groupe de patients du département d’endocrinologie - diabètes -
nutrition au musée Jean-Lurçat et de la Tapisserie contemporaine François Veyrunes s’acharne à débusquer et rendre lisibles les
© Mathieu Delallle forces de vie à l’œuvre dans les relations humaines : comment

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CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

au cœur du sujet ce travail ne peut laisser insensible. Chaque


répétition, chaque spectacle in situ se révèle comme une
formidable opportunité d’une rencontre improbable entre
artistes, patients, professionnels et usagers de l’hôpital. Il
suffit alors de se laissait surprendre pour partager ensemble
des propositions artistiques sensibles et poétiques mettant en
jeu le langage du corps. François Veyrunes interviendra une
nouvelle fois en novembre 2011 dans le cadre de l’achèvement
des travaux de l’Hôpital couple enfant ave l’ouverture au
public d’un grand hall d’accueil
Contact :
Sylvie Bretagnon - Chargée des affaires culturelles
CHU de Grenoble
faire apparaître ces énergies avec le langage du corps et les Courriel : sbretagnon@chu-grenoble.fr
fondamentaux de la danse (temps, espace, musicalité, rythme,
poids…) ? Il choisit de chorégraphier l’effet plutôt que faire la
démonstration des causes. Cela le conduit à écrire une danse
Devenir.
qui donne à voir l’être et non le paraître. Une danse radicale Adolescences exposées
et directe, simple et dépouillée, sans esbroufe ni pathos ou CH Le Vinatier - La Ferme du Vinatier, Bron
sensiblerie, mais sensible, drôle et parfois cocasse. 2005-2006
Depuis novembre 2009, la Compagnie 47*49 - François Exposition de société
Veyrunes, s’est déjà installée à trois reprises pendant trois Au cours de la saison 2005-2006,
jours consécutifs dans les différents espaces publics du CHU la Ferme du Vinatier a élaboré
de Grenoble (hôpital couple-enfant, Hôpital Sud, hôpital et diffusé une programmation
Michallon). Lieux de passage, lieux d’attentes… les espaces culturelle et scientifique autour
publics de l’hôpital connaissent une forte fréquentation. de la figure contemporaine de
Personnels, patients, visiteurs… tous se croisent ici. En l’adolescence, pure construction
œuvrant in situ, François Veyrunes nous aide à porter un sociale qui concerne désormais une
autre regard sur un espace particulier. À chaque intervention large population (les 12-25 ans).
Philippes Veyrunes son frère, plasticien-éclairagiste, intervient Les comportements excessifs et
en amont et modifie la couleur de l’éclairage de l’espace. Cette les pratiques propres à cette classe
transformation permet de mieux guider le public vers l’action d’âge suscitent des sentiments contradictoires et capte toutes
artistique. Éclairage transformé, espace modifié, le public est les attentions, qu’elles soient médiatiques ou politiques.
ainsi confronté directement au travail corporel accompli par Dès lors, l’adolescence permet d’explorer conjointement
les danseurs. À l’hôpital, lieu où le corps est plus que jamais des phénomènes de société, des pratiques culturelles et la
psychiatrie.
L’exposition de société « Devenir – Adolescences exposées »
constituait la composante majeure de ce projet. Plus de
3 000 visiteurs ont découvert ou (re)parcouru ce chemin
chaotique de l’adolescence où s’acquièrent des repères de
socialisation et où s’affirme une identité encore fragile, état
singulier dont le principal témoin est le corps, la relation
qu’entretient l’adolescent ou la société et les médias avec celui-
ci. Du point de vue du lieu de soins, on s’est interrogé aussi
sur des menaces qui pèsent sur les adolescents et peuvent les
amener à « dépasser les bornes », donc à sortir de la culture, et

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CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel Lyon 8e, Centre Romans


Ferrari, CNC Images de la Culture, Télé Suisse Romande, Arrêt sur
images (France 5), Association ACFDJ, musée AP-HP.
Avec la participation de :
Revue « Adolescence », « Sciences de l’Homme » et « Santé
mentale », éditions « La maison d’à côté »
Avec le soutien :
Du ministère de la Culture et de la communication-Drac Rhône-
Alpes, de l’Agence régionale de l’hospitalisation Rhône-Alpes, de la
Région Rhône-Alpes, du Département du Rhône.
Contact :
Isabelle Begou - Chef de projet
Mail : isabelle.begou@ch-le-vinatier.fr

Contosa
Orcet - Château d’Angeville - Helios (CPA), plateau
d’Hauteville-Lompnes 2009
Vidéo - conte
Dispositif original d’interactivité entre un conteur et des
projections de films (les visages des patients) sur masques,
à se retrouver seuls avec
une souffrance qui n’a
de sens pour personne,
pas même pour eux.
De fait, il convenait
d’expliquer à tous les
publics les pathologies
ou les actes patholo-
giques spécifiquement liés à l’adolescence (suicide, anorexie,
automutilation…), ainsi que les moyens de leur prévention.
Plus stimulante que didactique, plus foisonnante que
démonstrative, l’exposition « Devenir – Adolescences
exposées » a rappelé que l’adolescence n’est en aucun cas
une maladie mentale et a souligné les correspondances
entre les rituels traditionnels, les pratiques culturelles et les
manifestations psychopathologiques.
« Devenir – Adolescences exposées », du 18 octobre 2005 au
13 juillet 2006, exposition conçue, réalisée et diffusée par la Ferme
du Vinatier – CH Le Vinatier
Avec la collaboration de :
Muséum du Rhône, Centre familial de Jeunes de Vitry, Centre Jean
Abadie (Bordeaux), Ville de Villeurbanne – Service hygiène et santé
publique, ADES du Rhône (Association Départementale d’Éducation
pour la Santé), Département d’hospitalisation pour adolescents
Hubert Flavigny (CH Le Vinatier, Bron), Unité d’hospitalisation
pour adolescents Ulysse (hôpital St Jean de Dieu, Lyon), Centre

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 97


CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

L’art dans l’hôpital


3 bis f - Lieu d’arts contemporains, Résidences de
création et de recherche
Petite Histoire du 3 bis f
Lieu d’arts contemporains atypique, le 3 bis f est situé dans les
murs de l’hôpital psychiatrique Montperrin à Aix-en-Provence.
Le 3 bis f était un lieu d‘hospitalisation fermé, un pavillon de
force - lieu d’enfermement - pour femmes (d’où le “f”). Le 3 bis
f dans sa spécificité de structure dédiée aux arts contemporains
privilégie le long terme en tenant à ses choix de créations
contemporaines. L’ancien pavillon de contention pour femmes,
Contosa est un projet culturel réparti sur trois établissements est devenu lieu de circulation, [il est parcouru d’un long couloir
d’Hauteville Lompnes : Orcet, Angeville, Helios (CPA) et à pan acoustique (qui permettait la surveillance auditive)] et de
Bourg-en-Bresse, avec le service DAT du CPA. création en se dotant d’une résidence où peuvent séjourner
Ce projet a été l’occasion pour plus d’une centaine d’adultes plasticiens comédiens et danseurs invités à travailler pour des
hospitalisés à Hauteville et au Centre Psychothérapique de durées variant de quelques semaines à deux ans.
l’Ain à Bourg-en-Bresse, de participer à l’aventure d’une Une grande part de l’originalité de ce projet naît de la
création culturelle. confrontation et du mélange des univers d’artistes, de patients,
La troupe de l’Enelle (Lamine Diagne, musicien et conteur, de professionnels de l’art, de personnel médical, de travailleurs
et Éric Massua, musicien et vidéaste) a accueilli dans la salle sociaux et du public.
des Fêtes d’Hauteville les patients pour créer un conte joué,
filmé et projeté sur de grands masques au milieu du public,
Par sa programmation singulière, le 3 bis f cherche à ouvrir de
en interaction avec les acteurs sur scène. Comme au cours nouveaux territoires d’exploration aux arts visuels, au théâtre,
des 8 sessions, étalés sur 8 mois, les patients étaient presque à la danse, et ainsi faire se confronter des questions concernant
tous différents, il y a eu un passage de « flambeau » : le conte a la folie, la culture et l’art.
été joué aux nouveaux venus, et les participants, chaque jour
pendant les 8 semaines, ont participé à des ateliers d’expression
théâtrale, puis à des « rondes de contes » pour petit à petit
continuer la trame du conte ; chaque épisode retenu a été filmé.
La création a été jouée au musée du Bugey-Valromey, dans
le cadre de la nuit de la Chauve-Souris et au Festival de
l’Éphémère à Hauteville.
Un DVD a été gravé pour chaque patient, rassemblant les
trois spectacles et le making off.
Contact :
Pierre-François Grimal, infirmier
pf.grimal.helios@gmail.com - 04 74 40 42 00

98 - REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011


CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

Donner accès à tous afin que chacun participe à la signature de conventions avec le Conseil Régional Provence
richesse du maillage Alpes Côte d’Azur, le Conseil Général des Bouches-du-Rhône,
Le 3 bis f, au travers de ses résidences, ateliers, et la Direction Régionale des Affaires Culturelles, l’Agence
programmation articule le couple fragile « art et société » Régionale d’Hospitalisation, la Ville D’Aix-en-Provence,
en luttant contre les inégalités d’accès à la culture (maladie, la Communauté du Pays d’Aix aussi bien en matière de
handicap, ruptures sociales…). Il réunit des professionnels et création artistique, que d’actions culturelles, reconnaissant
futurs professionnels en matière d’art, des métiers de la culture, le pont tendu entre les publics, les terrains, et les démarches
des métiers de la santé, pour poser un regard sur l’existant et artistiques.
imaginer de nouvelles façons de fonctionner, de nouer des Le 3 bis f est membre de l’association française de
relations, de développer des projets.
développement des centres d’art qui contribue à mettre
Le 3 bis f tisse alors des chaînes de savoirs, de rencontres, en réseau et à fédérer les centres d’art en France avec leurs
par lesquelles se transmettent de nouveaux outils de pensée, différences de statuts et de programmations http://www.dca-
de diffusion artistique et où se construisent de nouvelles art.com en matière d’arts visuels.
circulations de l’art. Ces expériences originales mettent aussi
Par ailleurs, le 3 bis f reçoit des stagiaires de toutes disciplines
l’accent sur l’importance du développement d’une « culture de
et sert de support à des recherches universitaire que ce soit
proximité ». Il inclut ainsi en particulier, la participation, la
en matière de santé, d’art, de médiation…
création et l’implication personnelle de ceux souvent exclus
de ce genre de dispositif. Travaillant en lien avec l’évolution des conditions de
production et de recherche de la création contemporaine, il
Articulation du projet avec les institutions et les structures
développe des partenariats avec des structures et des projets
extérieures
dans la région et hors région, favorisant des co-productions
Une convention entre l’hôpital et l’association Entr’Acte*,
et la diffusion des œuvres et ainsi ouvrant l’hôpital vers
gestionnaire du 3 bis f, assure depuis 1983 de façon continue
l’extérieur, et vice versa.
un soutien fort (espaces, fluides, personnel soignant mis à
disposition), tout en favorisant un projet artistique spécifique, Un outil de diffusion artistique public
sans exigence médicale. Cette stabilité du projet a ainsi Les projets portés par le 3 bis f proposent de faire l’expérience
favorisé l’apport des autres collectivités territoriales par la de la création à travers l’ouverture et l’expérience artistique,

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 99


CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

Chacun trouve une place au sein du collectif


qui se met en place et s’inscrit dans « une
histoire » commune.
L’art de notre époque a plus de possibilités
pour rendre compte de la complexité de
notre monde, mais aussi des recherches,
tâtonnements d’écriture de l’avenir.
Dans ce temps et cet espace unifié (résidences
à l’année, durée d’un projet), les artistes
travaillent avec des conceptions, des
formalisations, des perceptions de l’espace
différentes : espace social, espace individuel,
espace de « transgression ». Ils forment des
groupes de recherche parfois des « collectifs
de création » avec tous les publics du 3 bis
f. L’hôpital psychiatrique, lieu d’ancrage,
nourrit et teinte ces recherches.
La création artistique s’inscrit, en effet,
nécessairement en lien avec la réalité de
l’hospitalisation. Celle-ci impacte directement
et indirectement les conditions de la
réalisation de l’œuvre et implique la possible
initiée par le questionnement de l’artiste et vouée à être transformation des rapports entre l’intérieur et
partagée par tous. l’extérieur de l’hôpital. Cependant chaque démarche et œuvre
créée conservent son identité et son originalité.
Ses résidences de création artistique contemporaine accueillent
des artistes jeunes et des artistes confirmés dans les domaines Contact :
artistiques divers. Sylvie Gerbault, Directrice 3 bis f
contact@3bisf.com
Terrain de recherche et d’expérimentation artistique et
culturel, il travaille à sensibiliser les publics via des ouvertures
sur les projets de création, des médiations, des rencontres
autour et à travers des ateliers de pratiques artistiques
(workshops), des créations ouvertes, des expositions, des
conférences.
Ce lieu d’expérimentation artistique et de professionnalisation
des artistes, nécessite la présence d’une équipe permanente,
au sein d’un hôpital psychiatrique en activité, et offre la
possibilité de recevoir des publics différents et d’opérer un
brassage des curiosités et des recherches.
Les artistes en résidence de création ont choisi un mode
d’ouverture de leur démarche artistique. Ils cherchent à
expérimenter, échanger, rencontrer, mais aussi apprendre
des autres. L’enjeu est de faire l’art avec tous et de travailler
à la disparition des champs d’exclusion, celui de la maladie
mentale notamment par la médiation de la pratique artistique
proposée directement par les artistes et à l’intention des
personnes hospitalisées comme du public de la cité.

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CA H I E R S D ’ E X P É R I E N C E S

Le Corps Transparent Des créations artistiques


Des cartes blanches données à des artistes régionaux (danse
L’imagerie médicale ou l’obscure transparence du corps -
contemporaine, théâtre, musique) qui ont réalisé des créations
Novembre 2008
artistiques en lien avec la thématique et diffusées sur le plateau
Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille
du théâtre Le Merlan et à l’Espace Éthique Méditerranéen.
Les artistes ayant proposé ces créations originales étaient : Marion
Baë, François Cervantes - Compagnie l’Entreprise, Erik M.
Des rencontres pluridisciplinaires
Elles ont réuni des médecins, chercheurs, anthropologues,
artistes, philosophes autour de tables rondes sur des
thématiques telles que les enjeux éthiques de l’image du corps,
la transparence du corps à la découverte du fœtus en gestation :
réflexion sur l’échographie prénatale… Ces rencontres,
ouvertes au grand public, se sont déroulées à l’Espace Éthique
Méditerranéen et à la Bibliothèque Municipale à Vocation
Régionale de Marseille.
L’exploration du corps est au cœur des préoccupations
médicales, scientifiques, artistiques et sociétales. Une programmation cinématographique
Depuis quelques décennies, les techniques d’imageries Le Festival International du Documentaire de Marseille a élaboré
médicales se sont profondément améliorées et diversifiées, une programmation cinématographique proposée au grand public
révolutionnant notre rapport au corps, les pratiques de soins dans un cinéma d’art et d’essai de la Ville « Les Variétés ».
et la prise en charge des patients. Pour conserver une trace de cette manifestation, un numéro
Des organes, autrefois inaccessibles, peuvent aujourd’hui spécial de la revue de l’Espace Éthique Méditerranéen a été
être explorés et rendus visibles par de nombreuses approches. consacré à cet événement en 2009, donnant la parole aux acteurs
Désormais, l’imagerie médicale permet d’avoir une démarche scientifiques, médicaux, artistiques impliqués dans ce projet.
pronostique voire prédictive. Favoriser l’information et la sensibilisation du public à l’évo-
Comment ces nouvelles images, dont la vocation première est lution des technologies de l’imagerie médicale, aux questions
médicale, viennent-elles bouleverser éthiques, médicales, sociétales, cultu-
nos représentations et la perception relles et artistiques qu’elles soulèvent
que nous nous faisons de notre corps ? et aux impacts que ces technologies
sur la relation que chacun entretient
La manifestation « Le corps trans-
avec son corps ; tels ont été les objectifs
parent », qui s’est déroulée en
du projet.
novembre 2008, a tenté de question-
ner cette problématique, au travers Ce projet a reçu le soutien financier
d’une programmation culturelle, de l’Assistance Publique-Hôpitaux de
artistique et scientifique en proposant Marseille, Le Merlan Scène nationale à
une réflexion transversale et pluri- Marseille, l’Association des Directeurs
disciplinaire sur l’imagerie médicale. d’Hôpitaux, le Ministère de la Culture
et de la Communication, la Direction
Pour concevoir et mettre en œuvre ce projet, l’Assistance Régionale de la Recherche et des Technologie, le Conseil
Publique-Hôpitaux de Marseille a travaillé avec un équipement Régional PACA.
culturel du territoire emblématique : Le Merlan Scène
Nationale à Marseille. En interne, différents services ont été Contact :
réunis autour de cette action : l’Espace Éthique Méditerranéen, Sophie Bellon-Cristofol
le pôle imagerie médicale et le service des affaires culturelles Attachée Culturelle
permettant ainsi de susciter des réflexions transversales au Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille
Tel : 04 91 38 97 43
sein de l’Institution.
sophie.bellon@ap-hm.fr

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’HISTOIRE DES HÔPITAUX - N° SPÉCIAL 140 - 06/2011 101
Société française
d’Histoire des Hôpitaux

Madame, Monsieur,
Chers collègues,
La Société Française d’Histoire des Hôpitaux a programmé la parution, dans son numéro 141, qui doit
paraître en octobre 2011, d’un dossier d’une vingtaine de pages consacré à l’ébauche d’un « Musée Imagi-
naire Hospitalier »
L’objectif de cette initiative est simple. Le monde de la santé, et celui des hôpitaux en particulier, dispose de lieux
de souvenir et de conservation d’objets, qu’il s’agisse de Musées organisés mais aussi de simples dépôts dans
des services hospitaliers. Ces objets sont emblématiques de la fonction soignante ou sont en lien avec l’histoire
politique, sociale, économique et technologique des établissements hospitaliers ou des lieux d’hébergement.
Or, l’ensemble de ces collections est dispersé sur le territoire, difficilement accessible ou insuffisamment mis
en valeur.
Par conséquent, ce Musée Imaginaire serait celui du rassemblement virtuel des objets les plus prestigieux ou
les plus représentatifs sur le plan historique ou scientifique des collections qui sont sous votre sauvegarde.
J’ai bien conscience qu’un tel dossier, modeste dans son volume, serait probablement bien insuffisant pour
rendre compte de la richesse mobilière et instrumentale des hôpitaux. Il est permis de penser que ce dossier
puisse constituer, ensuite, un ouvrage entièrement dédié a ce thème du Musée Imaginaire Hospitalier et dans
lequel une riche iconographie côtoierait des articles de qualité sur la muséologie hospitalière ainsi que sur les
évolutions qui se dessinent en la matière.
Je serais donc très heureux si vous pouviez contribuer à cette initiative en me communiquant quelques
photographies (trois à quatre au maximum) représentant les objets que vous retiendrez en priorité dans
vos collections, aussi bien religieux que laïcs, artistiques et décoratifs ou usuels et scientifiques, anciens ou
contemporains. L’idéal serait que ces clichés soient accompagnés d’une légende explicite sur l’histoire de ces
objets, d’une analyse artistique ou tout simplement d’une description de leur usage.
Je vous remercie infiniment pour votre collaboration
Il conviendrait, si vous en êtes d’accord, que vous puissiez transmettre les documents sélectionnés avant le
31 août 2011, au Directeur de la publication de la revue, Bernard Belaigues, de manière à ce qu’il puisse,
en lien avec le Comité de Rédaction, constituer et présenter a votre agrément une maquette du dossier
- Adresse email : bernard.belaigues@ap-hm.fr
- Adresse postale : Bernard Belaigues - AP-HM, 80, rue Brochier - 13354 Marseille cedex 05

Le Président
Jean-Paul Ségade
PRIX
de la Société Française
d’Histoire des Hôpitaux
Concours 2012

L
a Société Française d’Histoire des Hôpitaux organise, en partenariat avec l’Assistance Publique-
Hôpitaux de Paris, son XXVIe concours destiné à encourager la connaissance de l’histoire des
hôpitaux proprement dite et plus largement de l’histoire de l’assistance – de la bienfaisance et
de la charité – aux origines de l’institution hospitalière. L’attribution des prix aura lieu au cours du
premier semestre 2012.
Peuvent concourir les auteurs de travaux en langue française, universitaires ou non, rédigés, publiés
ou soutenus après le 1er janvier 2008. Afin d’encourager la recherche, les travaux universitaires
couronnés font l’objet de prix en espèces dotés par le mécénat hospitalier.
Les travaux doivent être déposés en trois exemplaires auprès du service des Archives de l’AP-HP.
La date limite de dépôt des candidatures est fixée au 31 octobre 2012.

Les travaux sont à adresser à :


Archives de l’AP-HP - Coordination du concours SFHH
7, rue des Minimes - 75003 Paris
Tél. 01 40 27 50 77 - Fax : 01 40 27 50 74 - Courriel : archives.ap-hp@sap.aphp.fr
Site internet : www.archives.aphp.fr

Toute demande de renseignements peut également être obtenue auprès de la


Société Française d’Histoire des Hôpitaux
1 résidence Sus-Auze 84110 Vaison-la Romaine - Tél : 06 19 79 55 17 - Courriel : sfhh@orange.fr
Site internet : www.biusante.parisdescartes.fr/sfhh

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REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

CONCE P TION & RÉ ALISATION : DE BUSSAC - www.gdebussac.fr - juin 2011


FÉDÉRATION HOSPITALIÈRE DE FRANCE
FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES HÔPITAUX

Société Française d’Histoire des Hôpitaux


Siège social :
Fédération Hospitalière de France - 1 bis, rue Cabanis - CS 41 402 - 75993 PARIS cedex 14
CCP 1 556 69 L Paris
Adresse de gestion :
1, résidence Sus-Auze - 84110 Vaison-la-Romaine
Tél. : 06 19 79 55 17 - Site internet : www.biusante.parisdescartes.fr/sfhh - Courriel : sfhh@orange.fr
Peuvent faire partie de la Société aussi bien les personnes physiques que les personnes morales : conseils
d’administration des hôpitaux, organismes de recherches, bibliothèques, institutions, etc.

REVUE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

TARIFS ANNUELS D’ABONNEMENT au 1er janvier 2011


(Nombre de numéros de la revue publiés : 3 par an)
Individuels :
- France métropolitaine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45 €
- Europe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 €
- Hors Europe et DOM-TOM . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 80 €
Établissements hospitaliers :
- Jusqu’à 200 lits, Centres hospitaliers. Maisons de retraite (1 exemplaire) . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45 €
- Centres hospitaliers de 201 à 1 000 lits (2 exemplaires) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110 €
- Centres hospitaliers de plus de 1 000 lits (3 exemplaires) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 250 €
- CHU-CHR (4 exemplaires) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 400 €
- AP + HCL . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 600 €
CONCE P TION & RÉ ALISATION : DE BUSSAC - www.gdebussac.fr - juin 2011

Autres :
- Membres bienfaiteurs au-delà de . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 200 €

Pour adhésions et abonnements :


S.F.H.H. - 1, résidence Sus-Auze - 84110 Vaison-la-Romaine
Site internet : www.biusante.parisdescartes.fr/sfhh - Courriel : sfhh@orange.fr
Les chèques doivent être libellés à l’ordre de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux à l’adresse ci-dessus.
Centralisation de la facturation :
Techniques hospitalières : service abonnement, Fédération Hospitalière de France -
1 bis, rue Cabanis - CS 41 402 - 75993 PARIS cedex 14
Tél. 01 43 13 39 00 - Fax 01 43 13 39 01