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Sujet :

La création artisanale en Tunisie : permanence et ruptures

Résumé :
La construction ascensionnelle en Tunisie d'un univers fortement humanisé
est devenue un acquis irréversible surtout avec l'avènement de l'homo
sapiens. Cet avènement s'est traduit essentiellement pour l'homme par une
capacité nouvelle de saisir le monde extérieur par les symboles, les signes et
les éléments graphique, et de s'approprier matériellement le milieu et le monde
qui l'entoure. L'artisanat ou la création artisanale, est né ainsi comme action de
la main sur l'extérieur, pour le soumettre et le mettre à sa disposition.
L'évolution que les deux modes d'appréhension humaine du monde
(symbolique et matérielle) dessinera les contours du développement technique et
économique des hommes surtout dans les rapports spirituels qu'entretiendront
entre eux le cerveau et la main des Hommes (la technique et la matière).
L'équilibre matériel, technique et économique peut connaître des ruptures très
violentes qui suscitent des transformations radicales au niveau technico-
économique. Toute transformation de ce rapport aura pour résultat un nouvel
itinéraire. Les ruptures d'équilibres pendant les longues périodes
paléolithiques ne concerneront que les transformations liées à l'industrie. La
véritable rupture sera effectuée avec le passage des sociétés néolithiques surtout
moyens orientales à la civilisation agro-pastorale qui a eu lieu entre 8000 et
5000 ans avant J.C et qui ont eu beaucoup de répercussion économiques,
techniques et urbaine sur les sociétés, surtout méditerranéennes moyenne
orientales.
Comment va se traduire cette ouverture sur la méditerrané au plan de la
production matérielle, artisanale de la Tunisie? La démarche consistera à
réaliser « l'histoire » des résultats des actions de la main pour aborder celle
du cerveau et de la pensée.

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Mots clefs :
Tunisie, création artisanale, permanence, ruptures, Méditerrané

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La création artisanale en Tunisie : permanence et ruptures

Introduction :
La construction ascensionnelle en Tunisie d'un univers fortement humanisé
est devenue un acquis irréversible surtout avec l'avènement de l'homo
sapiens. Cet avènement s'est traduit essentiellement pour l'homme par une
capacité nouvelle de saisir le monde extérieur par les symboles, les signes et
les éléments graphique, et de s'approprier matériellement le milieu et le monde
qui l'entoure. L'homme tente à travers la création de ses propres moyens de
production (outils, habits, armes...) de dominer la nature.
L'artisanat ou la création artisanale, est né ainsi comme action de la main sur
l'extérieur, pour le soumettre et le mettre à sa disposition.
L'évolution que les deux modes d'appréhension humaine du monde
(symbolique et matérielle) dessinera les contours du développement technique et
économique des hommes surtout dans les rapports spirituel qu'entretiendront
entre eux le cerveau et la main des hommes (la technique et la matière).
L'homme est ainsi le résultat des actions de la main. Il se serait fabriqué pour
ainsi dire lui-même, pour pouvoir exercer sa pensée. L'émergence de la
pensée réfléchie s'est faite à travers la libération et l'accumulation des actions
de la main.
La démarche consistera à réaliser « l'histoire » des résultats des actions de la
main pour aborder celle du cerveau et de la pensée.

I. L'équilibre matériel, technique et économique : ruptures et


transformations
L'équilibre matériel, technique et économique peut connaître des
ruptures très violentes qui suscitent des transformations radicales au niveau
technico-économique. « L'équilibre matériel, technique et économique
influence directement les formes sociales et par conséquent les manières de

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pensée » 1 . Fondamentalement, ce processus connaitra une évolution où le
matériel et la technique susciteront le spirituel. Toute transformation de ce
rapport aura pour résultat un nouvel itinéraire.
Les ruptures d'équilibres pendant les longues périodes paléolithiques ne
concerneront que les transformations liées aux transformations de l'industrie
lithique avec ce qu'elles impliqueront au niveau des rapports de l'homme et
de son milieu. La véritable rupture sera effectuée avec le passage des sociétés
néolithiques surtout moyens orientales à la civilisation agro-pastorale qui a eu
lieu entre 8000 et 5000 ans av.J.-C et qui ont eu beaucoup de répercussion
économiques, techniques et urbaine sur les sociétés, surtout méditerranéennes
moyenne orientales. La rupture en Tunisie avec la préhistoire et le nouvel
itinéraire inscrit par la protohistoire et surtout par l'irruption de l'histoire
vont ouvrir plus franchement encore la Tunisie sur la méditerranée et
l'impliquer de plus en plus fortement dans les grands mouvements
d'échanges civilisationnels de la Méditerranée et ceci jusqu'au début du
19ème siècle.
Comment va se traduire cette ouverture sur la méditerranée au plan de la
production matérielle, artisanale de la Tunisie, et ceci sans remonter jusqu'à la
période paléolithique ?
1. La civilisation capsienne :
Certes, la Tunisie a connu des civilisations plus anciennes que celle
de la tradition méditerranéenne et qui l'ont marquée. Nous voulons parler
de la civilisation Capsienne. Celle qui s'est développée du sixième millénaire
au dixième millénaire av.J.-C. Cette civilisation continentale a laissé des
vestiges importants au niveau de l'artisanat.
Les escargotières ou « ramadiyas » ont constitué un véritable réceptacle de la
vie quotidienne de cette civilisation. Les « ramadiyas » ont accommodé des

1 A.Leroi Gourhan, Le geste et la parole technique et langage, Editions Albin Michel, Paris, 1964, p.208.

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témoins matériels qui nous ont renseignés sur la vie quotidienne des
capsiens ainsi que sur leur artisanat et sur leur art. Ces sites ont révélé que
les préoccupations des capsiens ne sont pas réduites à des préoccupations
uniquement matérielles à la création d'outillage artisanal pour satisfaire
leurs besoins immédiats, ils ont laissé aussi dans les «ramadiyas» des vestiges
de leur univers spirituel, fragments de décoration avec l'ocre, avec la craie,
mais aussi des parures, des éléments de colliers, d'œufs d'autruches et de
coquillages perforés. Ils ont aussi sculpté les fameuses figurines capsiennes en
pierre taillée et qui sont une véritable merveille de finesse. Les capsiens en
général et les capsiens de «Mektaa» de Gafsa en particulier ont connu un
véritable art figuratif dont les supports sont l'œuf d'autruche et la pierre
taillée. L'œuf d'autruche a été utilisé comme récipient pour l'eau. Nombreux
aussi sont les fragments d'œufs d'autruche qui portent des gravures, d'autres
sont transformé en pendeloques ou en coupelles à fard. Aussi les capsiens
ont développé une culture riche en art figuratif et un artisanat mobilier dont
ils étaient initiateurs.
Le néolithique en Tunisie était de tradition capsienne et il couvre la région où
a dominé le capsien. Son outillage est fabriqué à partir du silex, des os
d'animaux et des œufs d'autruche. La céramique modelée n'apparut que
quelque 4400 ans av.J.-C et comporta quelques décorations colorées, des
lignes géométriques et des incisions gravées. Mais la véritable transformation
fut celle de l’extension qui s’est réalisé à partir du moyen orient et de
révolution agro-pastorale et de l'apport phénicien.

2. Carthage et l'artisanat
C'est à la fin du XIIe siècle av.J.-C que la Tunisie effectue son
entrée dans l'histoire, quand les phéniciens introduisent l'écriture et des
pratiques artisanales et commerciales nouvelles. Depuis cette époque , la Tunisie
n'a pas cessé de prouver son ingéniosité en produisant une multitude d'objets

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réalisés avec les techniques les plus diverses et dans des matériaux les plus
variés et de plus en plus sophistiqués comme le bois, la pierre, le verre, les fibres
tissées et les métaux précieux. Les échantillons de ce vaste patrimoine artisanal
sont bien entendu exposés aux visiteurs et aux muséographes dans de
nombreux musées tunisiens et étrangers, mais le fait le plus original est qu'une
grande partie de cet héritage reste accessible et encore visible dans nos rues
et dans les souks de toutes nos médinas.
Cet héritage semble ne pas révéler seulement de la spécificité carthaginoise ou
punique mais appartient à la sphère méditerranéenne et à une sorte de
cosmopolitisme de l'époque construit sur la base des échanges entre
l'artisanat égyptien, phénicien et grec. La méditerranée étant alors le centre du
monde. Carthage a su tirer profit de sa position privilégiée dans la méditerranée
pour produire un artisanat vigoureux et le distribuer dans les ports les plus
lointains de la méditerranée.
Les phéniciens ont utilisé la terre africaine d'abords comme escale (fin du
XIIe siècle av. J.-C) pour leur flotte qui allait chercher l'étain, l'argent et l'or
d'Espagne pour les vendre dans tous les ports méditerranéens. Avec sa
fondation (814e siècle av. J.-C) et la multiplication des comptoirs dans toute la
méditerranée, Carthage est devenue la capitale et le centre d'un empire qui
allait durer des centaines d'années. Cet empire devient fort. Son artisanat de
la céramique, du tissage, de la tapisserie, de la bijouterie, du bois et du
verre est devenu, à juste titre l'objet d'une expansion commerciale servie par le
fer de lance constituer par sa flotte marchande.
Carthage se heurta d'abord très tôt aux grecs qui refuseront aux carthaginois
leur prétention sur la méditerranée orientale. Les amphores fabriquées à
Carthage et remplies d'huile, de blé, d'étain et d'argent chargées sur les navires
qui amenaient aussi la vaisselle en céramique, les tissus, les tapisseries, les
verreries, les scrabbles égyptiens, les bijoux fabriqués à Carthage,... qui allaient
dans tous les ports de la méditerranée occidentale et orientale.

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Les carthaginois réussirent à avoir accès en Afrique qu'ils mirent en valeur.
Leur flotte se lance dans des nouvelles découvertes africaines en longeant la
côte africaine jusqu'à la Guinée.
Certains pays européens comme l'Espagne, la France, l'Irlande ont intéressé
les carthaginois, qui ont aménagé ses comptoirs et renforcer leur emprise sur la
méditerranée devenu ainsi le centre du monde de l'époque. L'artisanat produit à
Carthage, dans ses comptoirs et dans ses villes puniques, était jalousé par des
puissances naissantes en méditerranée. L'enjeu de la lutte qui va s'engager
entre Carthage et Rome sera de savoir qui des deux forces allait dominer la
méditerranée. C'est ainsi que les guerres puniques s'engageront et après bien de
péripéties, Rome s'impose malgré le génie militaire de Hannibal et imposa sa
domination sur Carthage et sur le monde méditerranéen.
3. L'Afrique romaine et l'artisanat

L'Afrique romaine (146 av. J.-C/439 ap J.-C), malgré la défaite


cinglante de Carthage, se releva. En l'espace d'un siècle, l'Afrique devient
rapidement le grenier de Rome et son fournisseur d'huile, de blé mais surtout
de beaucoup de produits de l'artisanat. Des produits fabriqués dans les ateliers
Africains comme ceux de la poterie (amphores et vaisselles) de la céramique
d'art (sigillée), du marbre rouge extrait et fabriqué à « Chemtou » ne tardèrent
pas à s'imposer à Rome et à son empire, d’où, la méditerranée en était de
nouveau pleine. Les empereurs romains d'origine Nord-africaine dont les
septimes sévères, les gardiens d' « Eljem » deviennent même des chefs de
dynasties d'empereurs romains.
L'artisanat romano-africaine était florissant surtout durant les périodes de
prospérité et de paix. L'art de la mosaïque, l'art Africain par excellence,
en reflétant la vie quotidienne, la mythologie de la société romano-
africaine a illustré et a reflété la variété et la richesse des produits de
l'artisanat de l'époque (verre, céramique, armes de chasses,...). D'autre

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genres d'artisanat, d'autres métiers, comme la céramique deviennent alors
dominants et furent produits dans des centres très actifs d'un artisanat
florissant et apprécié partout dans la méditerranée. La paix romaine
favorisa l'artisanat romano-africain dans son expansion en méditerranée.
4. L'artisanat byzantin :
Les vandales, un peuple de la mer, n'ont pas laissé beaucoup de vestige
au niveau de l'artisanat en Tunisie. Après 95 ans de domination vandale, le
pays fut repris par les byzantins, héritiers chrétiens de l'empire romain.
L'artisanat byzantin n'a pas connu un grand développement en dehors de
l'art de la pierre et de sa taille et de la céramique de revêtement. Cette
céramique (surtout le carreau) fut illustrée par la mythologie chrétienne des
martyrs. Les byzantins durent cependant abandonner l’Afrique sous la
pression des révoltes berbères et des coups de boutoir de la conquête
musulmane. La période qui va suivre va connaître un tournant décisif dans
l'histoire de notre pays et dans celle de l'artisanat en méditerranée.
Après avoir appartenu pendant de longs siècles au monde antique phénicien
d'abord, latin ensuite et chrétien à la fin, l'Afrique en devenant Ifriqiya
musulmane allait basculer pour devenir, pour longtemps encore, arabo-
musulmane. Le passage de la société antique esclavagiste à la société féodale
allait signifier également qu'une rupture à tous les niveaux a eu lieu aussi
bien dans la conception du monde (monothéisme absolu de l'islam) que, dans
les pratiques économiques et commerciales ainsi que dans les développements
urbain des grandes villes musulmanes (villes et médinas). Les différentes
ruptures suscitées par l’islam, vainqueur de l'antiquité, auront de grandes
répercussions. Mais l'islam, d'une manière générale ne fait pas table rase de
tout ce qu'il l'a précédé. Il fit même un bon usage de tout le patrimoine
architectural et artisanal antique. C'est ainsi qu'il va procéder au réemploi des
éléments architecturaux ou architectoniques, décoratifs ou même simplement
usuels (colonnes, produits en céramique, pierres taillées, bois ....) et ceci sans

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aucune hésitation. Cette attitude sera et continuera pendant longtemps à
définir les rapports entre le patrimoine Antique et l'Islam.
L'artisanat en Tunisie, après l'islamisation de l'Afrique, va à l'adoption
définitive de l'islam comme culture, religion et comme manière d'être et
style de vie perdure tant bien chue mal et plutôt bien que mal jusqu'à nos
jours et ceci malgré les ruptures et les transformations quelques fois
violentes qui ont jalonné l'histoire de la Tunisie. L'islam a su digérer et
gérer l'apport de l'antiquité classique et les différents apports orientaux et
méditerranéens sans faire toujours la différence entre les apports extérieurs
et les synthèses qu'il a suscitées et adoptées conformément à ses
préoccupations, à son esthétique et son programme civilisationnel.
Par rapport à l'artisanat, à la création et à la production d'objets, l'islam n'a
jamais préconisé une conception de rejet des autres approches ou créations
d'objets artisanaux ou artistiques. L’islam, n'a jamais, non plus préconisé
une séparation entre l'art et l'artisanat et il a conçu les deux genres dans le
sens grec de la «techné» et dans celui Khaldonien lorsqu'il parle de
«Essanaa». Cette séparation a existé en occident après la renaissance, elle
sera approfondie par l'encyclopédie Diderot et d'Alembert pour finir par le
divorce officiel à la fin du 19ème siècle entre l'art et l'artisanat et le
développement de l'industrie sérielle. La révolution industrielle rejette
peu à peu tous les instruments hors de l'homme en faveur de la main
ensuite au profit de l'outil et de l'outil vers la machine manuelle. La
machine manuelle laisse la place à la machine mue par la vapeur et par
d'autres sources énergétiques. Ceci s'est passé en Europe à la fin du 19ème
siècle selon un processus et une évolution somme toute logique de
l'occident. L'apparition de la machine, remplaçant la main en occident était
préparée par l'évolution intense et l'accumulation économique,
technologique et culturelle. Les ruptures qui s'en suivent provoquaient des

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déséquilibres mais ces déséquilibres étaient prévus, ils étaient probablement
intégrés, récupérés et ramenées à des proportions non dramatiques.
5. La période turque et husseinite (1574-1705) / (1705-1957)
Pendant la période turque, l'action de la course ramenait vers les ports
de Tunisie des riches butins et des objets de valeur. Des activités moins
agressives se sont cependant développées dans les grandes villes. L'artisanat
est l'activité la plus pratiquée accompagnant le commerce et l'agriculture. Un
grand rôle a été joué pendant cette période par les andalous. A la suite de la
perte de certaines villes et provinces andalouses, et la politique répressive
des autorités espagnoles des dizaines de milliers d'andalous fuirent et se
réfugièrent entre autre à Tunis et dans d'autres villes du Maghreb.
La première vague, celle du XIIIe siècle fut suivie par l'immigration forcée de
1609 où des centaines de milliers d'andalous arrivèrent à Tunis avec leur
savoir et leur savoir-faire artisanal. Habiles artisans et excellents
agriculteurs, les andalous vont s'installer à Tunis et sur la côte bizertine. Tunis
connu alors une transformation profonde et redevient une métropole urbaine
de l'économie, des arts et de l'artisanat. Tunis devient l'un des centres les plus
actifs de la méditerranée et tout le Nord Est du pays (côte bizertine, Tunis,
Testour et Zaghouan) voit se multiplier les vergers et tous les secteurs
nouveaux de l'artisanat virent le jour telles que les briques pleines cuites de
Testour et de Zaghouan.....). La prospérité est redevenue en Tunisie générale.
Sous les husseinites (1705-1957) la Tunisie connut jusqu'au début du 19e
siècle des périodes de grandes prospérités malgré les convoitises des voisins
et de l'action déjà agressive des puissances européennes. Des activités
économiques de production ou de commerce se développent. L'exportation
des produits agricoles reprit vers l'Europe et vers l'Ouest et le Sud de
l'Afrique du nord s'organise, les productions artisanales exportatrices comme
celle de la chéchia ou de la faïence connurent un réel et grand succès.
Et pourtant la crise couvait.....

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II. Les éléments de la crise contemporaine de l'artisanat
Malgré la richesse de ces éléments conjoncturels et les tentatives de
modernisation, la rupture de l'équilibre interne tant économique qu'au niveau
de l'artisanat va se faire ou commençait à poindre déjà au début du 19e siècle.
La transformation du bloc hégémonique sur le plan international, l'ouverture
de la lutte de partage du marché mondial, la suprématie dans le commerce
maritime, la concurrence des nations occidentales entre elles et l'apparition
coloniale ont eu pour conséquences la rupture de l'équilibre en méditerranée et
l'orientation des forces internes de contestations vers une exigence de
modernisation qui a tardé, trop tard à venir. Désormais les capitaux des
puissances occidentales détiennent les pouvoirs des décisions politiques.
L'empire Othoman s'affaiblit et commence déjà à agoniser, le pouvoir
beylical tunisien est acculé... le protectorat et la politique coloniale furent
acceptés en 1881 sans résistance par la cour beylicale.
Le phénomène colonial bouleverse de fond en comble l'équilibre de la
société tunisienne. Dans les campagnes la meilleure terres furent confisquées
au profit des colons européens, les secteurs miniers d'exploitation furent
développés dans le domaine du phosphate, du fer, du plomb,... mais leur action
est restée limitée et artificielle. Le déséquilibre social et économique
augmente et la faille entre tous les secteurs d'activité s'agrandit. Le secteur
artisanal fut totalement désarticulé et déstructuré. L'introduction des produits
manufacturés plus particulièrement français devient effective au niveau de
la céramique, du tissage, des métaux etc.
Au cours du XIXe siècle, l'essentiel des ressources du pays exportation de la
laine, d'huile d'olives, céréales, troupeaux, produits artisanaux, constituaient
des ressources suffisant pour la consommation interne des populations mais
aussi pour alimenter les échanges. Ces ressources vont diminuer au cours du
19e siècle. Elles disparaissent au début du 20e siècle.
1. La rupture en artisanat :

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Le déclin de l'artisanat en Tunisie est visible dans la réduction
sensible des navires tunisiens (en 1834, un navire seulement est encore en
fonction au lieu de 79 en 1805). La course est interdite à peu près à cette
période. La fabrication de la chéchia était un artisanat prospère et faisait
travailler des centaines d'ateliers à Tunis, Testour, Zaghouan, Ariana,....
L'artisanat de la chéchia employait au début du 18e siècle 15000 personnes.
7000 au 19e siècle et il n'en restera au début de l'installation du protectorat
que 2000 ou 3000 personnes. En 1934 il n'en restait plus que 1000 personnes.
La production de la chéchia, ne se faisait plus réellement à Tunis mais à
Marseille. Avec la désagrégation de l'empire turc, la production de la chéchia
sombra.
D'autres métiers artisanaux connurent des difficultés avec la réduction du
volume d'échanges de la Tunisie est de plus en plus manifeste. Le processus
de disparition de certains métiers ou la réduction absolue de leur production a
été causé par l'étroitesse de plus en plus évidente de leur marché en
méditerranée, dans les pays européens, en Afrique du nord et en Afrique
saharienne. Une désorganisation du commerce extérieur traditionnel de la
régence (accords commerciaux nuisibles à l'économie tunisienne comme
les accords franco-tunisiens et tuniso-sardes). La conquête d'Alger (1830) a
eu pour conséquence de détruire les circuits caravaniers traditionnels trans-
maghrebins et sahariens et cela a été pour beaucoup dans l'instauration du
protectorat en Tunisie. La fin de la course, l'affaiblissement provoqué mais
définitif de l'empire turc guide à la montée en puissance de l'économie
occidentale et de sa politique commerciale hégémonique.
2. L'impossibilité des réformes :
L'impossibilité dans laquelle se trouvait la Tunisie et les autres
pays arabes découle des transformations radicales (économique) dans le
sens de la modernisation pour mayer en dépassant l'économie traditionnelle

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féodale et asseoir une économie à fort taux de croissance à l'instar du japon
qui a rencontré les mêmes problèmes et au même moment que la Tunisie.
Le japon a été capable de réaliser lui-même des réformes de l'ère Meiji de
1860. Cela lui a permis d'éviter l’appropriation coloniale. En réussissant à
faire sauter le verrou de la féodalité et le système des samouraï, en
préconisant des réformes économiques modernes favorisant la naissance
d'une bourgeoisie industrielle et en s'ouvrant aux progrès techniques, le japon
a opéré, en très peu de temps, la modernisation des structures économique et
sociales, en atteignant un taux de croissance élevé. Grâce à cette réussite, le
japon s'est permis de sauvegarder son intégrité politique, son patrimoine
culturel, ses traditions, ses coutumes et son artisanat (architecture, mobilier,
costume et habillement, etc.) et ceci jusqu'à nos jours.
En Tunisie, les choses se sont passées autrement. Certaines forces
réformistes ont essayé d'imposer des reformes. Ces tentatives n'ont pas abouti
et cet échec a précipité la pénétration coloniale et l'instauration d'un
protectorat humiliant sur la Tunisie. La politique coloniale vis-à-vis de
l'artisanat tunisien est en continuité avec l'action française menée au cours du
19e siècle et qui a, dès le début et jusqu'à la fin de la période du
protectorat en imposant des produits fabriqués en France, limité les
possibilités de production et d'exportation de l'artisanat tunisien. Cette action
a donc consisté à réduire le marché traditionnel local, régional et international en
méditerranée, en Afrique du Nord et au Sud du Sahara. La crise de l'artisanat
perdure depuis la politique coloniale ne pouvait pas et ne voulait pas peut être
l'enrayer. Face à cette politique coloniale qui aboutit à une marginalisation de
l'artisanat, les artisans réagiront et mèneront des actions de protestation,
intensifiant leur lutte et devinrent franchement anticolonialistes et
rejoignirent la résistance. Ses luttes revendicatives purent arracher au régime
du protectorat quelques revendications. Des mesures comme celles de 1922
interdisant la création de fabriques mécaniques de chéchia en Tunisie ont été

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obtenus. Ces mesures ne changeront pas beaucoup les choses puisque des
produits manufacturés en France et en Italie comme le carreau de faïence
continueront d'affluer sur le marché tunisien. En 1933 portant l'effort sur
l'artisanat d'art en créant l'office des arts tunisien qui engagea des études
d'inventaire de l'artisanat tunisien d'un point de vue ethnologique et graphique
permettant d'engager un travail de conservation de sauvegarde et de
rénovation du tapis tunisien (régionaux) de la faïence (carreau de céramique)
du cuivre ciselé, de la marqueterie, de la bijouterie et du bois. Ici un hommage
doit être rendu à Jacques Revaut, au père Louis, à Louis André...pour tout ce
qu'ils ont entrepris pour connaître, apprécier et faire apprécier l'artisanat
tunisien dans toutes ses manifestations. L'autre action positive réalisée par
certains artistes et artisans français dans le domaine de la céramique doit être
relevée et appréciée. Il s'agit du travail fait par les artisans français à Nabeul
pour effacer les séquelles de la disparition de la céramique de « kallaline » à
Tunis et aider à son transfert à Nabeul. Les céramistes français tels que
Teissier, Bélanger de Vercors ont développé à Nabeul des actions de
rénovation de la céramique. En effet, des améliorations technologiques au
niveau des fours et au niveau de l'introduction des émaux industriels ont eu des
résultats très positifs et permirent la reprise de la production céramique dans le
pays. Ce savoir-faire permit à des familles d'entreprendre des actions qui
continuent à faire honneur à l'artisanat tunisien plus particulièrement dans le
domaine de la production du carreau de céramique.
En dehors de ces actions la situation de l’artisanat a continué à s’aggraver,
surtout dans les lieux traditionnels privilégiés tels les souks des médinas
anciennes qui ont été connue pendant longtemps par leurs fonctions de
production et de commercialisation. Aujourd’hui ces médinas se sont
retrouvées abandonnée de sa population pour qu’elles perdent de leur
importance par rapport aux métiers qui l'animaient (ni artisans maçon, ni
menuisiers, ni céramistes… etc), et même urbaine et architecturale surtout au

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profit des quartiers européens nouveaux et des nouvelles zones de résidence de
la banlieue avec leurs urbanismes et leurs institutions. Les produits sont
presque tous importés (de France, d'Italie...etc) et le plus grave est que cette
attitude est restée encore vivante ce qui met l’artisanat ou la création artisanale
face à des situations très difficiles. Aujourd’hui, il faut repenser notre création
traditionnelle, notre patrimoine qui n’est que symbole de notre identité. Il faut
essayer de rationaliser l'artisanat et la moderniser « dans le sens industriel » en
gardant ses an cienne s st ructu res sachant que la production moderne
envahit le monde.
Conclusion :
La logique de l'accumulation économique, du profit et de la croissance sont
les principes de base de la société occidentale de la fin du 19ème siècle. La
croissance, lorsqu'elle est imposée à une société à économie traditionnelle
basée sur une logique de subsistance ne peut que créer le déséquilibre, et ce
déséquilibre continue encore en Tunisie jusqu'à nos jour.
Tout le développement antérieur de l'artisanat en Tunisie est le reflet de
cette démarche équilibrée entre une demande et une offre qui n'a pas connu
pendant des centaines d'années des soubresauts, des écarts ou des
différenciations violentes. La logique de la croissance, coûte que coûte, ne
pouvait que détruire l'édifice socio-économique sur lequel repose le système
artisanal traditionnel qui a permis à la Tunisie de satisfaire ses besoins
internes et même de pouvoir pendant très longtemps de maintenir une
expansion aussi bien en Méditerranée qu'au Sud, vers l'Afrique noire. Nous
constatons qu'à chaque fois que cet équilibre dont nous parlons plus haut, est
rompu se produit alors une déconnection entre l'artisanat et le réel socio-
économique et culturel. Il deviendra alors très difficile de retrouver cet
équilibre et c’est ce qui s'est passé en Tunisie depuis déjà deux siècles. Et
pourtant la crise de cette déconnexion entre l'artisanat et le substrat qui le

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fonde, n'était pas générale et ne caractérisait pas toutes les périodes de
prospérité de l'artisanat qu'a connu la Tunisie.
L'artisanat semble être monopolisé par le passé, alors que certains produits
traditionnels ont disparu ou sont en train de disparaître. Leur maintien malgré
leur perte de fonction les réduits à une forme folklorisée et réifiée. Dans une
société émergente mais moderne caractérisée par l'adoption d'un système
économique libéral reposant sur la recherche et la nécessité d'obtenir un taux
de croissance élevé, il est très difficile voire impossible de privilégier une
production artisanale reposant sur la répétitivité traditionnelle passéiste. Le
monde a changé, les besoins aussi. La création artisanale doit intégrer dans ses
préoccupations des nouveaux besoins et des nouveaux métiers. Il est évident
qu'il devrait devenir l'espace de rencontre entre les métiers d'art anciens
mais aussi nouveaux, traditionnels ou modernes sans pouvoir dépasser la
contradiction entre imiter et créer.

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