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Langue française

La ponctuation
Nina Catach

Citer ce document / Cite this document :

Catach Nina. La ponctuation. In: Langue française, n°45, 1980. La ponctuation. pp. 16-27;

doi : 10.3406/lfr.1980.5260

http://www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_1980_num_45_1_5260

Document généré le 13/06/2016


Nina Catach

LA PONCTUATION

La ponctuation pose au linguiste une série de problèmes théoriques


qu'il devient de plus en plus difficile d'éluder :
— il s'agit d'un système de signes non alphabétiques, plus ou moins
« idéographiques », ce qui ne correspond pas à la conception habituelle de nos
types d'écriture, en principe calqués sur les unités sonores;
— ils fonctionnent comme des signes linguistiques, et cependant n'ont
en général aucune correspondance articulatoire, ce qui remet en cause notre
conception habituelle de la langue comme fondée sur des éléments appelés
phonèmes;
— solidement installés dans la plupart des langues, ils fonctionnent en
tant qu'universaux, et n'ont cependant jamais été reconnus comme tels;
— enfin, il s'agit de signes linguistiques apparus à un moment donné de
l'histoire; ils sont liés à un système second de communication, devenu pour
l'homme cultivé tout aussi indispensable que le premier, ce qui pose le
problème de la prise en compte de cette dualité de fonctionnement linguistique
et de leur interaction réciproque;
— ces signes linguistiques échappent en grande partie à l'auteur, sont
imposés à son texte par les gens du livre, par des conventions extérieures à
lui dont il a beaucoup de mal à remettre en cause l'application : nous dirons
que cet aspect du langage est, tout comme l'orthographe, particulièrement
codifié, socialisé, pour ne pas dire aliéné. En fait, sans doute, il nous fait
simplement prendre conscience de la façon dont fonctionne réellement le
langage tout entier en tant qu'instrument social de communication.
Ces premières constatations nous amènent à avancer que, pour bien
comprendre la ponctuation, il nous faudra revoir trois conceptions : celle
que nous avons de nos écritures, celle que nous avons de la langue, et celle
que nous avons des rapports actuels tissés entre l'écriture et la langue.
Essayons tout d'abord de cerner de plus près ce qu'est véritablement la
ponctuation et d'en proposer une définition.

(Dans cet article et dans l'ensemble de ce numéro, la mention Pond. (I et II) renvoie aux deux brochures
des Actes de la Table ronde CNRS, sur l'histoire de la ponctuation : La ponctuation, recherches historiques
et actuelles, fasc. I et II, Publ. HESO-GTM, 1977-1979.)

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I. Qu'est-ce que la ponctuation?

1. Première approche

On entend habituellement par signes de ponctuation une dizaine


d'éléments graphiques surajoutés au texte : virgule, point-virgule, points (final,
d'exclamation, d'interrogation, de suspension), et ce que nous
appellerons signes d'énonciation (deux-points, guillemets, tirets, parenthèses,
crochets).
L'information qu'apportent ces signes joue par présence/absence. La
virgule et le point semblent les signes universels, qui peuvent servir d'unités
de référence.
On leur reconnaît en général trois types de fonctions :
— organisation syntaxique : union et séparation des parties du discours,
à tous les niveaux (jonction et disjonction, inclusion et exclusion, dépendance
et indépendance, distinction et hiérarchisation des plans du discours);
— correspondance avec l'oral : indication des pauses, du rythme, de la
ligne mélodique, de l'intonation, de ce que l'on appelle en bref le « supra-
segmental », tous phénomènes qui, notons-le, ne sont pas marqués à l'écrit
par ailleurs, et qui peuvent être appelés ajuste titre « la troisième
articulation du langage ». C'est ce qui explique que la plupart du temps l'effet des
signes, contrairement à ce que pourrait laisser croire leur dénomination,
n'est pas « ponctuel », mais continu, portant sur toute une phrase ou un
segment de phrase;
— supplément sémantique : ce supplément peut être redondant ou non
par rapport à l'information alphabétique, compléter ou suppléer les unités de
première articulation, morphématiques, lexicales ou syntaxiques.
Exemple de ces trois types de fonctions (en s'en tenant à la virgule) :
— Organisation syntaxique :
jonction : ceci, cela, cela aussi (= et).
disjonction : ceci, pas cela (= mais)
inclusion/ exclusion /ceci qui est vrai, cela qui est faux (inclusion par
absence de signe, opposition entre les deux syntagmes par présence)
hiérarchisation des plans du discours : Oui, dit-il, c'est vrai (deux énon-
ciateurs différents).
— Correspondance avec l'oral :
— Tu viens, ou je me fâche (montée, puis descente).
— C'est vrai, dit-il (ton bas continu pour le 2e énonciateur).
— Supplément sémantique :
— Il dit : « Son nom » (différent de : II dit son nom).
Ajoutons, malgré ce que nous disions tout à l'heure, que la ponctuation,
du fait de son fréquent caractère de redondance, se prête particulièrement
bien aux effets littéraires, à la liberté stylistique, du moins en France où elle
n'est pas totalement codifiée. Plus exactement, les infractions au code
permettent des effets stylistiques puissants et deviennent les éléments marqués
du message (ex. l'absence de ponctuation ou des majuscules).

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2. Ponctuation et mise en page

Cependant, on ne peut se satisfaire longtemps d'une délimitation aussi


étroite (dix à onze signes) du secteur considéré.
Et d'abord, que veut dire « élément graphique »? En l'absence d'un
signe de ponctuation, que reste-t-il? Un blanc, lequel est déjà un signe, le
plus primitif et essentiel de tous, un « signe en négatif ».
Tl faut bien nous rendre compte que, tout comme la photo en noir et blanc,
la page imprimée s'inscrit dans notre champ visuel par une série de contrastes
entre l'implicite et l'explicite :
« Le texte moderne, dit R. Laufer, prétendument réduit à la seule
écriture, n'a pu se développer que par son inscription dans un espace graphique,
espace resté implicite parce qu'il était visuel et non verbal. »
La principale différence entre l'audible et le visuel est précisément cette
conversion d'une chaîne qui se déroule dans le temps en une chaîne qui se
déroule dans l'espace.
Cet « espace graphique » est parfaitement analysable pour un
professionnel. Il comprend des unités de trois ordres de grandeur : au niveau des mots,
au niveau des phrases, au niveau du texte.
Au niveau des mots, les espaces interlittéraux s'opposent aux espaces
(plus grands) inter-mots; l'absence d'espace pour l'apostrophe et le trait
d'union (lexicaux) s'oppose à l'espace ménagé après les signes de
ponctuation syntaxiques. Le trait de division marque que le mot n'est pas terminé.
Au niveau des phrases, la majuscule marque le début de la phrase (à
elle seule au début du paragraphe), comme le point en marque la « fin »,
mais une fin provisoire, puisqu'il s'oppose au passage à la ligne de l'alinéa,
au passage à la page pour un nouveau chapitre, etc.
Où s'arrêter, et comment considérer les uns et rejeter les autres?
On peut, me semble-t-il, opposer une définition plus ou moins limitée
à une définition extensive du domaine considéré. Conservant quant à moi les

A PROPOS DU BLANC
« Le blanc n'est pas en effet seulement pour le poème une nécessité
matérielle imposée du dehors. Il est la condition même de son existence, de
sa vie et de sa respiration. Le vers est une ligne qui s'arrête, non parce qu'elle
est arrivée à une frontière matérielle et que l'espace lui manque, mais parce
que son chiffre intérieur est accompli et que sa vertu est consommée... Entre
un ensemble de vers et la page qui le contient, le plateau où il nous est
présenté... Tl y a un rapport en quelque sorte musical... »
Paul Claudel.
« Un poème n'est point fait de ces lettres que je plante comme des clous,
mais du blanc qui reste sur le papier... Les poèmes ont toujours de grandes
marges blanches, de grande marges de silence où la mémoire ardente se
consume pour recréer un délire sans passé. »
Paul Éluard.
(Citations tirées de L. Vedenina, La ponctuation de la langue française,
Moscou, 1975, p. 129.)
espaces et procédés des deux premiers niveaux (mots et phrases,
paragraphes) je les opposerai (contrairement à ce que fait plus loin R. Laufer par
exemple) au 3e niveau, qui entoure et dépasse le texte et en général échappe
à l'auteur : agencement général du livre et des chapitres, justification, marges,
filets, titres et intertitres, disposition des interlignes, appel de notes,
opposition des capitales et des types de caractères, procédés de mise en valeur,
détermination du format, couverture, rappels de collection, couleurs,
illustrations, etc.
Les premiers types de signes ont en effet une série de caractéristiques
qui les opposent plus ou moins nettement aux seconds : ils sont intérieurs
au texte, en général explicites, discrets, formant système, et dépendent
malgré tout dans une grande mesure de Tauteur : ils sont en général
communs au manuscrit et à l'imprimé et font partie du message linguistique.
Mais il faut reconnaître que certaines franges entre ponctuation et mise en
page resteront floues.
Nous ajouterons donc quant à nous aux signes énumérés plus haut la
ponctuation de mots (blanc de mot, apostrophe, trait d'union, signe de
division) au moins une partie de la ponctuation de texte (alinéas, retraits,
paragraphes, etc.), l'usage des majuscules et en partie des capitales, et certaines
alternances classiques des caractères typographiques.

3. Ponctuation et caractères spéciaux

Parmi les sous-ensembles tout proches de la ponctuation que nous allons


à présent tenter de délimiter, certaines fonctions sont communes, d'autres
s'opposent, les intersections sont nombreuses et mériteraient d'être analysées
de plus près. En réalité, nous avons affaire à une série de secteurs annexes,
souvent spécifiques de langages de groupe ou de techniques particulières.
3.1. Certains de ces signes sont des séparateurs, et en ce sens se
rapprochent beaucoup des signes de ponctuation traditionnels : ainsi les anciens
« pieds de mouche » qui marquaient le début des paragraphes, les filets,
croix, ronds, astérisques, étoiles, losanges, tous éléments dont les
dictionnaires, par exemple, sont particulièrement friands. La seule différence entre
ces séparateurs et nos signes est une différence de fréquence et d'usage.
3.2. D'autres sont ce que l'on appelle des symboles, et partagent par
conséquent avec nos signes leur troisième fonction (complément sémantique) :
symboles grecs, mathématiques, techniques peuvent être prononcés ou non
(+ plus, — moins, °° infini, ^ inférieur ou égal à, etc.). On peut en compter
plusieurs dizaines sur les boules spécialisées des machines à écrire, ce qui
prouve un usage assez étendu; ils complètent ou remplacent morphèmes,
lexemes ou syntagmes et atteignent pleinement, par conséquent, un niveau
d'écriture idéographique : ce sont des logogrammes d'une espèce particulière.
C'est cet aspect de message direct, non alphabétique, ayant ou non un
correspondant à l'oral, qui les rapproche des signes de ponctuation.
Ainsi, le point abréviatif de M. (Dupont, Durand) oppose M (majuscule
de nom propre, qui renvoie aussi parfois au phonème /m/, parfois à la lettre
« ème ») à M. (le point remplaçant ici le segment [onsieur] d'un mot défini).
Le point abréviatif est un idéogramme d'une espèce particulière, en ce sens
qu'il peut se substituer à n'importe quel segment oral abrégé et qu'il est le
signe de cette abréviation.

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De même, la virgule ou les deux- points sont souvent équivalents au
signe +(ceci, ceci et cela) ou au signe = (ex. définition : action de définir).

4. Ponctuation et capitalisation

Les majuscules sont des lettres plus grandes et d'une forme particulière.
Cette double opposition introduit dans le système alphabétique lui-même
certains aspects idéographiques autonomes, qui se rapprochent beaucoup
des effets puissants que peuvent tirer les imprimeurs des changements de
caractères. Nous proposons de réserver le terme de capitales aux oppositions
continues des grandes lettres aux petites (dans les titres par exemple), et le
terme de majuscules aux lettres initiales (même imprimées) plus grandes.
Nous avons parlé des majuscules de phrase, qui sont, au même titre que le
point final, de véritables signes de ponctuation syntaxiques. Mais l'on ne
peut ignorer les nombreux autres effets que tire le langage écrit de l'usage
des majuscules : oppositions nom propre/nom commun, mise en valeur des
« mots importants » du texte (avec effets de respect, de distanciation, de
mépris, d'ironie, etc.) 1. Si l'on considère la ponctuation de mots comme une
véritable ponctuation, cette dernière comprend également tous ces usages
de la majuscule (qui n'était au départ qu'une lettre initiale permettant de
mieux distinguer le début du mot).
Parmi les nombreux aspects de la fonction séparatrice et organisatrice
de la ponctuation, on ne peut oublier en effet la fonction de mise en valeur
de certains éléments du texte par rapport à d'autres. En ce sens, les divers
usages des capitales (la capitalisation), comme ceux des soulignements des
textes manuscrits, bien qu'échappant à l'auteur, rejoignent l'usage des
majuscules.

5. Ponctuation et caractères typographiques

II n'est nul besoin d'insister de nouveau sur ce qui peut apparaître


aujourd'hui une évidence : la ponctuation, comme l'orthographe, a été
conçue, élaborée, mise au point et appliquée sous bien des aspects par les
gens du livre, en fonction des nécessités techniques et industrielles de ce
langage en conserve qu'est V objet-livre2. C'est ce que nous avons appelé
V orthotypographie, qui recouvre tous les aspects de l'orthographe (dont la
ponctuation, l'usage des majuscules, les divisions, certains accents, l'usage
des divers caractères, etc.) relevant essentiellement de l'autorité des ateliers
d'imprimerie, et qui sont explicitement traités comme tels dans les codes et
manuels typographiques.
De même qu'une étude de la ponctuation ne peut se concevoir sans une
prise en compte des nécessités des espaces et de la mise en page, il est impos-

1 . Cotte fonction de type affectif n'est pas seulement individuelle, mais sociale : il ne dépend pas du
locuteur que certains mots prennent la majuscule (ex. l'état/l'État, l'assemblée/l'Assemblée, etc.). C'est
particulièrement net pour les protocoles épistolaires, les mots de l'appareil d'Etat, les mots d église, etc. Il faut noter
cependant que sa fonction sociolinguistique (fonction « de majesté ») est en net recul depuis le xvme siècle.
Voir à ce sujet Л. Husson « Orth. typographique, majuscules et ponctuation », Point. I, pp., 151-168.
2. Par objet-livre, nous entendrons dorénavant non seulement le livre lui-même, mais tout objet
manufacturé porteur d'information écrite, tract, affiche, journal, revue, le livre en étant l'expression la plus
achevée. Sur l'intervention parfois brutale de l'imprimerie dans le domaine de la ponctuation, voir l'article
d'A. Lorenceau sur le xixe siècle.

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sible de la couper des usages, non seulement typographiques mais culturels
(modes, effets esthétiques, courants artistiques, architecturaux, etc.) qui ont
cours à chaque époque concernant les « écritures » et la disposition des
caractères.
L'exemple le plus typique en est sans conteste celui des guillemets, qui
se sont largement répandus au xvne siècle, selon l'avis même des imprimeurs,
« pour épargne du caractère italique ».
Les difficultés extrêmes de l'imprimerie française expliquent peut-être
qu'on ait, après le xvie siècle, préféré « guilleméter » les passages à mettre en
relief. Les guillemets, mis « au long » dans la marge, qui évitaient de changer
de caractères, se sont donc répandus largement, non seulement pour les
citations, mais pour les idées générales, les passages importants, et plus tard pour
les dialogues, de plus en plus nombreux dans les romans du xvme siècle.
Aujourd'hui encore, italique et guillemets alternent et ont des usages souvent
interchangeables. De même, un titre entouré de blanc « épargne », lui aussi, le
soulignement ou l'italique, etc. La parole est aux gens de métier, qui auraient
beaucoup à nous dire sur ces échanges incessants.
Tout ce qui précède nous amène à une double définition, l'une large et
extensive, l'autre plus étroite, du domaine considéré :
Définition de la mi.se en page : Ensemble de techniques visuelles
d'organisation et de présentation de l'objet-livre, qui vont du blanc des mots aux
blancs des pages, en passant par tous procédés intérieurs et extérieurs au
texte, permettant son arrangement et sa mise en valeur.
Définition de la ponctuation : Ensemble des signes visuels d'organisation
et de présentation accompagnant le texte écrit, intérieurs au texte et communs
au manuscrit et à l'imprimé; la ponctuation comprend plusieurs classes de
signes graphiques discrets et formant système, complétant ou suppléant
l'information alphabétique.

II. Les fonctions des signes de ponctuation


On peut, comme nous l'avons dit, distinguer la ponctuation de mots, la
ponctuation de phrase et la ponctuation de texte (en s'arrêtant, selon nos
conventions, à l'alinéa). C'est la deuxième qui est la plus riche et la plus
intéressante, et c'est d'elle que nous parlerons surtout.
On peut également classer ces éléments suivant leurs fonctions :
séparateurs, pausaux, sémantiques.
Cependant, les mêmes éléments matériels pouvant présenter plusieurs
fonctions (car la ponctuation est certes redondante mais elle est très pauvre,
d'où une polysémie remarquable des signes), un tel classement apparaît
difficile; nous parlerons donc de signes essentiellement séparateurs,
essentiellement pausaux. essentiellement sémantiques.
L'unité à deux faces constituée par le signe matériel et sa fonction peut
être appelée le ponctème.

1 . Fonction syntaxique
La plupart des ponctèmes ont une fonction séparatrice et organisatrice.
La valeur des signes essentiellement séparateurs est nettement croissante :
virgule (ou blanc); point-virgule (ou deux-points); points (interrogatif, excla-
matif, suspensif, final); blanc d'alinéa, etc.

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Les signes d'énonciation forment également un sous-système séparateur,
marquant une distanciation de plus en plus grande des divers plans du
discours : la séparation se fait ici non entre les segments de la chaîne syntaxique
principale (segments intrasyntaxiques), mais entre les locuteurs ou points
de vue, présents dans la situation de communication (segments
intersyntaxiques), ce que R. Laufer appelle la marque d'un « second régime » ou
niveau du discours : incises, parenthèses, crochets, marques de régie (dans
les scénarios et les pièces de théâtre par exemple), deux-points, guillemets,
tirets, alinéas, usage de l'italique, etc.
Le blanc, la virgule et le point apparaissent bien comme les unités de base
les moins marquées de cette fonction séparatrice. Ils servent autant pour les
segments intra- qu'mfersyntaxiques. Ainsi, dans les incises, la virgule double
rejoint les parenthèses et les tirets comme signe d'énonciation.
Historiquement, elle a longtemps suffi, avec le point, pour introduire un discours direct
ou une citation3.

2 . Fonction suprasegmentale

Dire que la ponctuation n'a pas de correspondance avec l'oral est une
affirmation erronée, pour toutes sortes de raisons :
— Tout d'abord, le langage oral est formé, comme nous l'avons dit, non
de deux, mais de trois « articulations », dont la troisième est
suprasegmentale. Tout le monde sait, par exemple, que la première chose à laquelle
l'enfant est sensible (et les animaux, et nous aussi sans doute, sans que nous
nous en rendions compte) c'est non la parole, mais la musique de la parole,
l'intonation.
— Syntaxe, pauses, intonation et sens sont absolument inséparables,
même si nous les distinguons pour l'analyse.
— La fonction primitive (et toujours vivante) des signes de ponctuation
a été de marquer les endroits où l'on pouvait (et où l'on devait) respirer
dans la lecture à haute voix (et il n'y en avait pratiquement pas d'autre) :
« Spiritum reficiandi » (pour refaire son souffle) disait déjà Diomède, et
les grammairiens du xvine siècle ne disent pas autre chose : « C'est pour
ce motif que la ponctuation a été inventée », dit Leroy. Avec le
développement de la lecture visuelle, cette fonction est, certes, moins ressentie par
le lecteur. Mais elle est bien vivante chez les écrivains, et c'est même
l'aspect le plus frappant de l'enquête que nous avons menée auprès d'eux (voir
plus loin l'article d'A. Lorenceau sur les écrivains).

2.1. Les pauses


Qu'appelons-nous, en effet, séparateurs graphiques, sinon les frontières
syntaxiques correspondant aux silences de l'oral? H. Bazin parle à leur
sujet de « signalisation routière », et A. Bragance y ajoute les « inclinaisons
de la tête, mouvement des mains, du buste, sourires, etc. », tous signes
physiques d'expression corporelle et d'animation accompagnant et «
ponctuant » le langage.

.'!. Matériellement, c'est la virgule qui est l'ancêtre du guillemet, lequel n'a été introduit en France en
tant que caractère gravé de large diffusion qu'au xixe siècle. Les Anglais utilisent encore les virgules
renversées (inverted commas).

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Selon une étude de F. Goldman-Eisler 4, les pauses représenteraient 40 % à
50 % du temps nécessaire au déroulement d'un discours articulé. A l'écrit, les
hésitations, mauvaises coupures, redites, disparaissent et seules,
pratiquement, les coupes significatives (propres au texte et propres à l'auteur)
subsistent.
En vers, « les unités syntaxiques se moulent sur les schémas rythmiques »,
affirme Chr. Marcello-Nizia, après une étude statistique des vers de la
Vie de saint Alexis, de la Chanson de Roland et de la Prise d'Orange5.
Pour la prose, il convient bien entendu, comme pour toute étude sur
l'écrit, de distinguer les textes de récits des textes de dialogues. Cependant,
l'examen, par exemple, des lettres de Racine est significatif lui aussi : le
point en fin de proposition est employé dans 93 % des cas; la virgule entre
propositions coordonnées non reliées par une conjonction se retrouve dans
83 % des cas, « sa principale fonction étant, dit Barko, de ponctuer
l'articulation de la phrase complexe ». Or il ne s'agit nullement chez Racine d'une
ponctuation de type « logique », mais d'un texte écrit au fil de la plume et
fait pour être lu sur le ton de la conversation. La virgule, par exemple,
n'est jamais obligatoire, et dépend du souffle de l'auteur (et apparemment
Racine respirait bien 6).
Signalons encore au sujet des pauses l'importance toujours sous-
estimée dans les manuels de la longueur des segments. Même un groupe
sujet, s'il est long (et impossible à relier sans pause au reste de la phrase)
sera suivi d'une virgule précédant le verbe :
Elle expliqua plus tard que le couvent d'abord, puis la vie avec sa mère qu'elle
n'aimait pas, l'avaient ainsi contrainte à « se fermer » (ex. donné par
J. Damourette).
Inversement, s'il est court, le groupe de tête peut ne pas être relié par
une virgule :
Un beau jour il vint à moi et dit...

2.2. L'intonation, le rythme, la ligne mélodique


Les écrivains se plaignent souvent de la pauvreté extrême de nos signes
pour tout ce qui ne concerne pas strictement les pauses. Point
d'exclamation, d'interrogation, de suspension, mais aussi tous les autres, n'indiquent
que très approximativement l'intonation, dont plusieurs variantes sont
d'ailleurs possibles. Aussi les tentatives faites en synthèse de le, parole pour
faire correspondre une intonation donnée aux bornes matérielles décelables
se heurtent-elles jusqu'ici à un quasi-échec7. «Les critères rythmiques,
rhétoriques ou affectifs se prêtent mal à une analyse objective et
quantitative » (Barko).

2.3. L 'actualisation
C'est le plus souvent la rupture de l'ordre des mots qui est la plus
révélatrice, à l'oral, de la charge affective et communicative du message. La
4. F. Goldman-Eisler. «Discussion and further comments », dans New Directions in the Study of Lan-
ijuage, MIT Press, 1976. pp. 109-130.
5. Chr. Marchello-Nizia. 1976. Selon l'auteur, les signes de ponctuation correspondent aux unités
rythmiques, hémistiches et vers, respectivement dans 81 %, ()'.i % et 83 % des cas dans les trois textes.
6. I. Barko, Ponc.t. I, pp. 59-121. La ponctuation de Racine est très sobre, 57,7 % de points, 41,5 % de
virgules, 0,8 % de tirets.
7. Chr. Choppy. 8.' Rapports d'activité n° 2 et 3 (textes dactylographiés), Research Laboratory of
Electronics, MÍT, I 97

23
ponctuation intervient ici, en ce sens qu'elle « adapte la syntaxe au discours »
(Védénina)8. Un discours écrit non ponctué est comme un discours oral
monocorde et sans pauses : il devient incompréhensible. C'est en grande
partie le suprasegmental qui, à l'oral, permet ď actualiser le discours. Tous
les procédés à présent bien étudiés de la « topicalisation » (répartition des
syntagmes en thèmes et propos) permettant de mettre en valeur les segments
à privilégier selon la situation, en bouleversant l'ordre des mots, peuvent
passer à l'écrit grâce à la ponctuation. Elle a ainsi contribué,
paradoxalement, à rapprocher la langue orale de la langue écrite. Elle isole, en tête par
un seul signe, à l'intérieur par deux signes complémentaires, les segments
rompus à l'oral, ce que traditionnellement on évitait à l'écrit (ex. donnés
par Védénina) :
Seuls, les chefs d'État...
Ils avaient, ce soir-là, beaucoup dansé...
Au déjeuner, il a mangé beaucoup de salade...
Hélène, écoute...
Tu entends, Hélène...

3. Complément sémantique

La richesse et la variété idéovisuelles de la ponctuation actuelle n'ont


cessé de grandir avec le développement et la standardisation des imprimés.
Symboles d'éléments non répétés, substituts de morphèmes, « translatifs de
position » (L. Hirshberg), marquant par ex. les relatives non determinatives;
structuration des plans du discours, opposant le plus important au moins
important, séparant le principal du secondaire, le toi (ou le lui) du moi, le
posé du présupposé, le « thème » du « rhème », etc. 9, on commence seulement
à explorer comme ils le méritent ces nouveaux élus de la communication,
ex. : — élément non répété : moi j'ai ceci, et lui, cela [ = il a]
— substitut de morphème : « elle me trompait, je l'ai assassinée »(A. Dumas)
[c'est pourquoi]
— <( translatif de position » : « Les voyageurs, qui avaient faim, demandèrent à
manger »(Le Bidois) [s'oppose à : les voyageurs qui avaient faim]...
— structuration des plans du discours : je ne peux que rappeler
brièvement ici l'aspect « pluridimensionnel » de signes comme la virgule
double, les parenthèses, les signes d'énonciation 10.
Pour les usages extrêmement riches de la parenthèse et du tiret chez les
écrivains, citons l'étude faite par S. Suleiman des parenthèses chez Proust,
procédé capital chez lui qui « rattache allusivement les faits entre eux, pour
restituer la complexité des relations inhérentes à la vie réelle » (Spitzer).
La parenthèse permet la digression, l'explication, la spécification, la
généralisation individuelle ou collective, etc n.
Les guillemets, entre autres emplois, conservent leur valeur primitive de
distanciation et de mise en valeur : un mot entre guillemets (ou souligné,

8. L. Védénina. « La ponctuation du français contemporain comme procédé d'actualisation », Ponct.


II. 1979.
9. Voir plus loin à ce sujet l'article de L. Védénina.
10. Voir R. Laufer, «Guillemets et marques du discours direct». Ponct. 11. 1979.
11. S. Suleiman, « The parenthetical Function in A la recherche du temps perdu », P.M.L.A., vol. 92, 3,
1977. pp. 158-470.

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ou en italiques) est un mot qu'on attribue aux autres, que Ton ne prend pas
à charge, un mot extérieur au discours, étranger, ou nouveau, ou vulgaire,
bref un mot marqué (ex. Un parfum terriblement « Homme »).
Ces valeurs diverses et fortes des signes justifient raffirmation de
L. Hirshberg12 :
« Les signes de ponctuation sont qualitativement assimilables aux mots
ordinaires en ce sens qu'on peut leur assigner une nature grammaticale et
des liens syntaxiques connus, définis dans chaque contexte... »

III. L'écriture et la langue

La ponctuation est le lieu privilégié d'une réflexion sur l'aliénation du


langage (elle nous appartient autant qu'aux gens de pratique), sur l'aspect
conceptuel (et pas seulement sonore) de la langue, sur le caractère
idéographique de toute écriture (et de notre orthographe).
Л la suite du précurseur Vachek (1939) et d'autres linguistes du Cercle
linguistique de Prague, on ne considère plus l'écriture aujourd'hui comme
la seule image de la voix. Il est intéressant, pour mieux comprendre la place
et le rôle de la ponctuation, de la replacer dans une conception d'ensemble
des écritures.
Elles ont au moins deux origines, dont la seconde paraît bien avoir été
historiquement primitive : porte-voix et aide-mémoire. Si l'écriture est bien
du « langage en conserve », c'est bien d'abord pour attester des événements
et des transactions, échanger des reçus, établir des inventaires de biens et des
généalogies de rois qu'elle a été utilisée. L'ethnologue J. Goody {La raison
graphique, Éd. de Minuit, 1979) a démontré, d'une façon que je juge
personnellement convaincante, que l'écriture en deux dimensions (listes ou tableaux)
a été largement répandue plusieurs millénaires avant Jésus-Christ, et qu'elle
était déjà chez les Sumériens, les Assyriens, les Égyptiens, ce qu'elle est
aujourd'hui, un incomparable outil de stockage de l'information. Il ne s'agit
pas alors essentiellement de parler ces données, mais de les conserver.
D'où. déjà, l'utilisation de toutes les ressources visuelles du plan
imprimé : blancs, retraits, signes de reconnaissance (certains idéogrammes
servaient exclusivement à séparer les notions les unes des autres, ou à les
unir). Ce qui expliquerait, entre parenthèses, que les premières écritures
aient été idéographiques : l'essentiel n'était pas de fixer le flot de la parole
humaine, mais d'abord d'énumérer et de transmettre de façon stable un
certain nombre de connaissances acquises. Ce n'étaient pas des écrivains,
c'étaient des scribes, des savants, des prêtres et des secrétaires qui ainsi
« prenaient des notes », comme nous le faisons encore aujourd'hui.
Sommes-nous si loin de la ponctuation? Pas tellement, en ce sens qu'elle
aussi, comme l'écriture, présente deux faces, l'une visuelle, l'autre vocale.
Toute une partie de nos signes sont, dès le Moyen Age, des signes muets
de reconnaissance, des repères de lisibilité : appels de notes, procédés
d'ordonnancement, de gloses, d'ajouts, de retraits, de corrections, etc. Lorsque
nous écrivons une date (par ex. 3. 10. 79) que faisons-nous sinon séparer des
notions distinctes de jour, de mois et d'année dans un certain ordre, grâce
à une ponctuation de mots? En ce sens, nous avons conservé toute une
tradition de l'écrit en tant qu'outil conceptuel de première importance, que l'on

12. I.. Hirshberg. 1965.

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retrouve autant dans un classement mathématique en unités, dizaines,
centaines, que dans nos distinctions entre noms communs et noms propres,
initiales de mots pleins et de substantifs dans certaines langues, et surtout
séparation systématique des segments fonctionnels à tous les niveaux.
De même qu'il faudrait distinguer une ponctuation de prose et une
ponctuation de vers, on retrouve ici les deux tendances fondamentales des textes,
littéraires et artistiques d'une part, scientifiques et techniques de l'autre.
Selon les époques, la littérature orale ou la littérature conceptuelle Га
emporté. Mais nous pensons qu'il faudra, pour bien saisir dans toute leur
ampleur les procédés mis au point pour mettre en valeur le langage écrit,
chercher à la fois dans ces deux directions.

IV. Le ponctème dans le système graphique

S'il fallait à présent, du point de vue linguistique, intégrer à plein titre


ces unités dans un système d'ensemble, comment pourrait-on les classer?
Que sont ces signes surnuméraires, ces microsystèmes d'appoint que nous
nous sommes donnés? Nous nous référerons à la description basique que
nous avons donnée du graphème 13.
Le graphème peut être soit un cénème (signe « vide », signifiant de
signifiant), soit un plérème (signe « plein », selon la terminologie de Hjelmslev,
c'est-à-dire possédant à lui seul un signifiant et un signifié). Les cénèmes,
ce sont les signes d'une écriture phonétique ou phonologique, qui ne visent
pas à autre chose qu'à donner l'équivalent des phonèmes, éléments neutres
de formation des mots. Les plérèmes, ce sont par exemple les hiéroglyphes
des Egyptiens ou les idéogrammes des Chinois, encore qu'ils aient très
souvent un appoint cénémique.
En français, certains de nos phonogrammes sont à la fois cénèmes (ils
renvoient au phonème correspondant) et plérèmes, en ce sens qu'ils sont
porteurs en outre d'une signification et d'une fonction. Ainsi ai renvoie à a,
ain, an (fait, facteur; sain, sanitaire, santé); au renvoie à al, eau à el
(autre/alterner, chapeau/ chapelier), etc. D'autres sont totalement des
plérèmes, ils ne sont jamais « prononcés », mais sont là en tant que rappels de
série ou de sens (le t de enfant par ex., ou certains nt des finales verbales).
Il est aisé à présent de voir où se situent les ponctèmes, en tant que
classe particulière des graphèmes : si l'on reconnaît aux pauses et à
l'intonation le caractère d'une troisième articulation de l'oral, il faudra peut-être
trouver encore un mot pour indiquer cette fonction, qui n'est ni vraiment
cénémique ni vraiment plérémique, qui est en tout cas « dérivée » de l'oral,
et la chose méritera d'être reprise ailleurs plus à fond.
En attendant, nous classerons les signes de ponctuation comme étant
essentiellement des plérèmes, directement chargés d'un sens et d'une
fonction.
Cependant, là encore, et sans vouloir outre mesure compliquer les choses,
nous allons être bien obligés de les distinguer de nos morphogrammes (signes
alphabétiques utilisés dans deux directions différentes, selon qu'ils sont
prononcés ou pas) et de nos logogrammes (formés, eux aussi, de graphèmes,
unités plus petites, en partie prononcées, elles-mêmes subdivisibles en lettres).
Les signes de ponctuation sont les plus plérémiques de nos graphèmes : ce sont

1 3. Voir à ce sujet N. Catach, « Le graphème >>, dans Pratiques, déc. 1979.

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purement et simplement des idéogrammes, quatrième et dernière catégorie
de notre plurisystème graphique 1 .
Mais leur qualité d'idéogrammes (signes extra-alphabétiques) ne les
empêchent nullement de jouer selon les cas un rôle équivalent à celui des
morphogrammes ou des logogrammes. Nous avons vu en effet qu'ils pouvaient
à volonté se substituer à un élément phonique manquant (l'apostrophe par
exemple), indiquer un lien sériel (le trait d'union verbal par ex.), remplacer
une conjonction, ou n'importe quel mot d'une phrase (il préfère les blondes,
et lui, les brunes).
Nous avons des signes-pauses, des signes-sèmes, des signes-morphèmes,
des signes-syntagmes, des signes-phrases, des signes-texte, des signes-
symboles. Les uns, pour reprendre la terminologie de Pulgram15, sont
qlottaux (internes à la langue) les autres non glottaux : il n'y a guère de
différence, par exemple, entre le signe & et la virgule, mais il y en a une
entre le signe & (prononcé) et, d'autre part, le point abréviatif, ou le point-
virgule, qui marque seulement que le discours n'est pas terminé.
Nous avons en tous cas affaire à de véritables signes linguistiques.
Restera à affiner, à l'aide d'une recherche systématique des différents
cas, les diverses réalisations de ces signes, et à mieux démontrer que
finalement il ne s'agit pas d'éléments auxiliaires, non indispensables au langage,
mais, au contraire, d'une acquisition historique fondamentale de la
communication humaine.

14. Pour la présentation d'ensemble du plurisystème graphique du français, voir N. Catach,


L'Orthographe, Que sais-je?, PUF. 1978. et la Bibliographie des travaux de l'équipe HESO.
15. Dans Writing without letters, recueil d'articles publiés par Haas, Manch. Univ., vol. 4, 1976.

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