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« UNE ODEUR FINE ET SUAVE


D’HELIOTROPE » (CHATEAUBRIAND)

Franc Schuerewegen,
Université d’Anvers et
Université Radboud de Nimègue

Des deux passages des Mémoires d’outre-tombe que Proust reproduit


dans Le Temps retrouvé, et où il perçoit une préfiguration de sa
propre esthétique, le second est en fait, pour le narrateur d’A la re-
cherche du temps perdu, une phrase de Baudelaire. Il n’y a rien
d’étonnant à cela. Une « belle phrase » est toujours en contexte
proustien une création collective. L’exemple de Chateaubriand nous
aidera ici à réfléchir à la distinction que l’on peut faire en critique
littéraire entre « résonance » et « explicite influence ». On verra
qu’en fin de compte, et chez Proust toujours, une telle distinction est
en réalité intenable.

Le passage est devenu célèbre, notamment grâce à Proust qui le cite


dans Le Temps retrouvé. Nous sommes en mai 1791, Chateaubriand
est en route pour l’Amérique. Lors d’une escale à l’île Saint-Pierre, il
est reçu par le gouverneur qui cultive, dans le jardin du fort, des « lé-
gumes d’Europe ». Dans les Mémoires d’outre-tombe, on lit ceci :

Une odeur fine et suave d’héliotrope s’exhalait d’un petit carré de fèves
en fleurs ; elle ne nous était point apportée par une brise de la patrie, mais
par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante exilée,
sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce parfum non respi-
ré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans
ce parfum changé d’aurore, de culture et de monde, il y avait toutes les
mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse. (Chateaubriand, t
I, 336)

Je passe sur le « parfum changé d’aurore ». La construction est éton-


nante. Ne devrait-il pas y avoir là « chargé » ? Toutes les éditions
donnent cette version, il faut donc accepter que c’est la bonne. De
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toute manière, il n’y en a pas d’autre et nous devrons nous en accom-


moder1. Existe-t-il par ailleurs quelque chose comme « un parfum non
respiré » ? Si personne ne respire le parfum, comment savoir qu’il
existe ? Tout cela, il faut bien le dire, demeure également mystérieux,
même si, sur ce point et comme on va le voir maintenant, Proust peut
nous aider à élucider le mystère.
Je risquerai en effet l’hypothèse – provisoirement car il faudra par
la suite pousser les choses un peu plus loin – selon laquelle le « par-
fum non respiré », formule essayée par Chateaubriand, et qui peut
paraître incongrue, est, pour Proust, qui s’est donc heurté aux mêmes
difficultés que nous, une image baudelairienne curieusement égarée
dans une œuvre où elle ne peut en principe apparaitre. En d’autres
mots encore : au regard du narrateur du Temps retrouvé, qui ressemble
assez exactement ici à Proust lui-même, Baudelaire est là en même
temps que Chateaubriand. Il s’ensuit que la phrase des Mémoires
d’outre-tombe a, en contexte proustien, au moins deux auteurs : Cha-
teaubriand et Baudelaire. On peut alors supposer qu’un rapport doit
être établi, au regard de Proust toujours, entre, d’une part, la beauté de
la phrase – la beauté qui lui est attribuée par le narrateur proustien
(« Et une ou deux des trois plus belles phrases de ces mémoires n’est-
elle pas celle-ci, etc. » – R2 IV, 498) – et, d’autre part, la sorte
d’hésitation que l’on peut éprouver quand il s’agit de décider de son
attribution. J’essaie, dans les pages qui suivent, de développer cette
idée.

On ne remarque pas assez que, dans le trio de « choc » qui est censé
annoncer, à la fin du Temps retrouvé, l’avènement du roman prous-
tien – on sait que Chateaubriand apparaît ici accompagné de Nerval et

1
Le passage sur l’île Saint-Pierre a, bien sûr, été abondamment commenté.
On consultera avec profit l’analyse de Jean-Pierre Richard dans Paysages de
Chateaubriand, Editions du Seuil, coll. « Pierres vives », 1967, p. 106 et
suiv. Barthes, par ailleurs, cite le texte, qu’il a probablement lu dans Proust,
en commençant sa deuxième année de cours sur La Préparation du roman
(La Préparation du roman I et II. Cours et séminaires au Collège de France
(1978-1979 et 1979-1980), texte établi, annoté et présenté par Nathalie Le-
ger, « Traces écrites », Seuil/IMEC, 2003, p. 184). Je me permets de ren-
voyer sur Chateaubriand et Barthes à mon chapitre « La préparation du ro-
man » dans Introduction à la méthode postextuelle. L’exemple proustien,
Classiques Garnier, « Théories de la littérature », 2012.
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de Baudelaire –, l’œuvre de ce dernier est présentée comme un cou-


ronnement, voire comme un terminus, après quoi, bien sûr, Proust
arrive pour prendre la relève, plus exactement pour écrire, en mettant
à profit les contributions de ses prédécesseurs, A la recherche du
temps perdu : « Chez Baudelaire, enfin, ces réminiscences, plus nom-
breuses encore, sont évidemment moins fortuites et par conséquent, à
mon avis, décisives. » (t. IV, p. 498)
Retenons la formule : « réminiscences décisives ». Baudelaire est
donc chez Proust une référence cruciale. Il s’ensuit que l’on peut utili-
ser l’œuvre baudelairienne comme grille de lecture quand il s’agit de
lire d’autres textes – ceux, par exemple, de Chateaubriand et de Ner-
val – et, aussi, de présenter ces autres textes comme des signes avant-
coureurs de l’œuvre proustienne. J’en fais, ici, la démonstration pour
Chateaubriand.
L’exercice consiste donc à faire apparaître un lien entre une phrase
des Mémoires d’outre-tombe et la poésie baudelairienne. Comment
allons-nous procéder ? Proust indique le chemin à suivre. Comme il le
fait aussi pour Chateaubriand, mais non pour Nerval – qui est donc de
ce point de vue le moins incontournable des prophètes proustiens –, le
narrateur du Temps retrouvé illustre son propos sur les réminiscences
en poésie par des citations. Sont reproduits, dans le texte du roman, de
brefs fragments de « La Chevelure » (« Cheveux bleus, pavillon de
ténèbres tendues, / Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond » -
Baudelaire, I, 17) et de « Parfum exotique » (« Guidé par ton odeur
vers de charmants climats, / Je vois un port rempli de voiles et de
mâts » Baudelaire, I, 25), après quoi la séquence sur Baudelaire brus-
quement s’interrompt. Il est vrai qu’il y a à cette interruption une rai-
son bien précise. L’épisode du « bal de têtes » trouve ici son point de
départ et les réflexions de critique littéraire qu’on a pu lire d’abord ne
sont guère autre chose qu’un prélude à cet égard. Il n’empêche que,
pour le lecteur, il y a coupure et coupure brutale. On a envie d’en ap-
prendre plus sur les « réminiscences décisives » telles qu’on les trouve
chez Baudelaire, parce qu’elles sont décisives justement. Or Proust
choisit de couper court à la démonstration et part dans un sens diffé-
rent :

J’allais chercher à me rappeler les pièces de Baudelaire à la base des-


quelles se trouve ainsi une sensation transposée, pour achever de me re-
placer dans une filiation aussi noble […] quand, étant arrivé au bas de
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l’escalier qui descendait de la bibliothèque, je me trouvai tout d’un coup


dans le grand salon […] (ibid.)

Je dirai volontiers que le texte, à ce moment, nous fait signe :


l’enquête n’est pas terminée, lecteur, continuez-la à la place de
l’écrivain. S’il est vrai que la réminiscence est un topos littéraire, si ce
topos apparaît entre autres chez Baudelaire – si Baudelaire lui a donné
une forme « décisive » –, y a-t-il d’autres « pièces » du poète que l’on
pourrait ajouter à la liste ? Si oui, lesquelles ? En somme, c’est une
sorte de devinette que l’on nous propose. Qu’est-ce qui manque à
l’inventaire ? Que pourrions-nous citer encore, chez Baudelaire tou-
jours, dans le même registre de la « sensation transposée »?
Puisqu’on me lance un défi, je le relève. Je pars donc, sur l’insti-
gation du narrateur proustien, à la recherche d’autres « pièces ». Je
n’oublie pas que l’exercice que je m’impose, plus exactement : que
m’impose le texte du Temps retrouvé, dans la lecture que j’en fais, se
situe à la lumière de deux questions qui se sont successivement pré-
sentées à moi, et qui demeurent pour l’instant toutes les deux non ré-
solues. La première est en rapport avec Chateaubriand, dans la sé-
quence des Mémoires d’outre-tombe : qu’est-ce qu’un « parfum non
respiré » ? La seconde concerne le commentaire que Proust fait sur
Baudelaire : qu’est-ce qu’une « réminiscence décisive » ? Or il y a
peut-être moyen pour nous de réunir les deux questions en une seule,
plus précisément : de résoudre l’une par l’autre. Je veux dire par là
que tout se passe, dans le contexte qui est le nôtre, comme si le rai-
sonnement suivant pouvait être valable : si on parvient à répondre à la
question de savoir ce qui manque, chez Proust, à la liste des poèmes
baudelairiens, on aura aussi une chance de mieux comprendre la
phrase des Mémoires d’outre-tombe. Baudelaire est chez Proust une
référence « décisive » ; il pourra donc servir, par exemple, et par rap-
port au texte de Chateaubriand justement, d’outil de décryptage...
Alors, jouons au jeu de la « pièce manquante », tentons de résoudre
ce logogriphe. Qu’allons-nous choisir ? Quels textes sont à retenir ?
Bien évidemment, en matière d’expériences olfactives, et qui relient le
thème de la mémoire affective au motif du parfum et de l’odeur, on a
chez Baudelaire l’embarras du choix. Faut-il penser aux vers du « Fla-
con » si typiques de l’esthétique baudelairienne :
PROUST ET CHATEAUBRIAND 59

Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,


D’où jaillit toute vive une âme qui revient ? (Baudelaire, I, 48)

Ou est-ce plutôt – autre choix possible –, le début de « La Mort des


amants » que Proust, dans la séquence du Temps retrouvé, aurait eu en
tête :

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères


Des divans profonds comme des tombeaux (Baudelaire, I, 126) ?

Faudrait-il rappeler en outre – mais le choix est peut-être trop évident


– ce vers fameux de « Correspondances » :

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent (Baudelaire, I, 11) ?

Ou tel ou tel autre poème encore ? A la limite, dans un exercice de ce


genre, on pourrait aussi sélectionner l’œuvre entière. La conclusion ne
doit-elle pas être que chez Baudelaire, dans Les Fleurs du mal, il n’est
question que de parfum et d’odeurs ? Réfléchissons pourtant... Préci-
sons aussi nos critères de sélection... Si la contrainte était de privilé-
gier un seul passage de l’œuvre baudelairienne, et sachant que l’image
qui nous a d’abord donné du fil à retordre chez Chateaubriand est celle
d’une expérience olfactive paradoxale – le parfum de l’île Saint-Pierre
est « non respiré » –, lequel choisirait-on ? Ce ne pourrait être, me
semble-t-il, que le tercet final du « Guignon » qui prend en effet, dans
le contexte qui est le nôtre, une allure presque immédiatement cha-
teaubrianesque. Je rappelle également pour mémoire le texte en ques-
tion :

Mainte fleur épanche à regret


Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes. (Baudelaire, I, 17)

Cette fois on a envie de s’écrier : Eurêka ! Ou pour reprendre la for-


mule du narrateur du Temps retrouvé : « Et un des deux ou trois plus
beaux vers de cette poésie n’est-il pas ceci » ? Nous avons enfin chez
Baudelaire un élément qui donne pour notre exercice une assise so-
lide. Une fleur pousse solitairement dans le désert et répand son par-
fum en pure perte. Ce parfum est donc « non respiré ». Ce qui est chez
Chateaubriand une métaphore incongrue se transforme dans le texte
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du « Guignon » en stéréotype romantique. Baudelaire, d’une certaine


manière, normalise ou banalise l’image risquée par Chateaubriand et
permet donc de mieux la comprendre.
Bref, et pour en arriver à l’essentiel, Proust a raison. Ou plus préci-
sément : nous avons eu raison de lire Proust à la manière qui a été la
nôtre dans les paragraphes précédents. Il est possible d’expliquer Cha-
teaubriand par Baudelaire. D’une certaine façon, on est même obligé
de le faire quand on est confronté à la difficulté du « parfum non res-
piré ». Sans le détour par Baudelaire, le texte des Mémoires qu’on lit
dans Le Temps retrouvé demeure tout bonnement illisible ; il est en
tout cas inutilisable en contexte proustien. Chateaubriand a la méta-
phore hardie, Baudelaire, dans « Le Guignon », a relevé cette har-
diesse – on a là en outre un bel exemple d’anxiété de l’influence au
sens de Harold Bloom – et l’a donc en quelque sorte canalisée, ou
apprivoisée. En somme, grâce à Proust et aux indications de décryp-
tage que contient le texte du Temps retrouvé, nous avons résolu une
énigme textuelle…

Restons prudents toutefois car si nous avons fait un pas en avant, voire
si grâce à nos manœuvres les choses sont devenues un peu plus
claires, la partie n’est point encore gagnée. Loin de là, à vrai dire.
L’historien de la littérature prend en effet la parole à ce moment de
l’analyse et fait remarquer – à fort juste titre, me semble-t-il – que, si
on peut attribuer à Proust le geste qui consiste à repérer une réminis-
cence baudelairienne dans la prose des Mémoires d’outre-tombe –
c’est l’hypothèse que nous avons formulée –, la question se pose aussi
de savoir ce qui rend objectivement ce repérage possible. Autrement
dit : comment Baudelaire a-t-il pu arriver chez Chateaubriand ? Quand
on raisonne en historien littéraire, il faut alors nécessairement suppo-
ser qu’il y a chez Baudelaire, dans le texte du « Guignon », réécriture
d’un passage de Chateaubriand, ce qui permet donc au lecteur des
Mémoires d’outre-tombe de retrouver rétrospectivement un passage de
Baudelaire dans le texte de Chateaubriand… Or rien ne prouve qu’un
tel exercice de réécriture a effectivement eu lieu. Les érudits baudelai-
riens ne vont nullement en ce sens et nous n’avons donc pas, en cette
matière, leur aval.
Certes, Giuseppe Bernardelli a démontré dans une étude fondatrice
ce que les premiers vers du « Cygne » doivent à un passage du Génie
du christianisme. Mais il s’agissait là du Génie du christianisme et
PROUST ET CHATEAUBRIAND 61

non des Mémoires d’outre-tombe. L’analyse de Giuseppe Bernardelli


n’est sans doute pas transposable en tant que telle pour le cas du
« Guignon ». Par ailleurs, un autre élément fragilise l’hypothèse d’un
axe Baudelaire-Chateaubriand, et qui ferait donc du second écrivain
une source d’inspiration pour le premier. Oui, il est vrai, comme nous
l’avons suggéré et parce que Proust nous a encouragés à raisonner de
la sorte, que, dans le tercet final du « Guignon », Baudelaire réécrit le
texte d’un autre écrivain. Seulement, cet autre écrivain n’est pas Cha-
teaubriand. Il s’agit – je reprends ici une information que j’emprunte
aux spécialistes baudelairiens – du poète anglais Thomas Gray (1716-
1771), auteur de l’Elégie écrite dans un cimetière de campagne (Elegy
Written in a Country Churchyard, 1751), pièce fort appréciée au début
du dix-neuvième siècle, aussi en France, et dont nous pouvons affir-
mer avec certitude que l’auteur des Fleurs du mal la connaissait, voire
qu’il l’avait sous les yeux en écrivant « Le Guignon ». Ici donc, nul
besoin d’en passer par des conjectures. Nous disposons d’un docu-
ment que l’on peut dater de 1850, peut-être de 1849, où le poète fran-
çais a copié de sa main, au-dessus d’un portrait d’Auguste Blanqui, le
texte suivant, en langue anglaise, et qui est donc un fragment de
l’Elégie de Gray:

Full many a flower is born to blush unseen,


And waste its sweetness on the desert air. (Baudelaire, 860)

Claude Pichois propose de ce passage la traduction suivante :

Maintes fleurs sont nées pour s’épanouir, invisibles, et prodiguer en vain


leur douceur dans l’air du désert. (Baudelaire, 859)

Est-il nécessaire de préciser que l’on remonte directement de la tra-


duction de Claude Pichois aux vers du « Guignon » ? Il y a donc là
une preuve en quelque sorte matérielle que Gray, et non Chateau-
briand, est au départ de l’image baudelairienne dans le tercet final du
« Guignon » : « un parfum doux comme un secret ». Gray est la
source véritable et sans doute pourrait-on ici arrêter l’analyse. Qu’y a-
t-il à ajouter en effet ? Baudelaire reprend Gray, les preuves sont là,
point à la ligne… Mais si on arrête ici l’analyse, on n’a, bien entendu,
pour ce qui concerne Proust et Chateaubriand, rien expliqué.
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Or puisque notre but est d’expliquer un texte et, même, plusieurs


textes, en les mettant en rapport les uns avec les autres, je reviens,
malgré l’arrivée de Gray, à Chateaubriand qui n’est pas, contrairement
à ce qu’on peut croire, passé à la trappe et dont nous avons toujours
besoin. Il ne nous a pas quittés mais s’était seulement caché derrière
un rideau de scène... Ce que je n’ai pas encore dit, et ajoute donc
maintenant, c’est que le texte de Thomas Gray, que Baudelaire a tra-
duit et imité dans « Le Guignon », a aussi été traduit et imité, avant
Baudelaire, par celui qui n’est pas encore à ce moment l’auteur des
Mémoires d’outre-tombe. Baudelaire en d’autres mots non seulement
imite et réécrit Gray, il imite aussi le geste de réécriture de son prédé-
cesseur. Il existe au début du dix-neuvième siècle, pour l’Elégie écrite
dans un cimetière de campagne, une véritable tradition de la reprise
réécrivante. Cela pourrait s’appeler : variations sur un classique. Cette
tradition met en cause entre autres Chateaubriand et Baudelaire. Ou-
vrons maintenant, chez Chateaubriand, l’Essai sur la littérature an-
glaise de 1836 pour nous en convaincre.
Un chapitre de la cinquième partie de l’Essai est partiellement con-
sacré à la poésie de Gray. « Avec lui, écrit Chateaubriand, commence
cette école de poètes mélancoliques qui s’est transformée de nos jours
dans l’école des poètes désespérés » (Chateaubriand 2012, 512). Puis
suit une sorte d’aveu qui montre qu’à l’époque le texte en question est
un classique pour le public lettré : « Dans mon temps, j’ai aussi imité
le Cimetière de campagne. Qui ne l’a pas imité ? ». Chateaubriand
n’hésite pas à ce moment à reproduire dans la prose de l’Essai des
fragments d’un poème intitulé : « Tombeaux champêtres, élégie imitée
de Gray par M*** de Saint-Malo ». « Tombeaux champêtres » a ini-
tialement paru en revue en 1791, alors que l’auteur est un illustre in-
connu ; on le retrouve au tome XXII de l’édition Ladvocat des Œuvres
complètes. Je reprends ici, dans la version de Chateaubriand, les vers
que traduira et adaptera aussi un peu plus tard l’auteur du « Gui-
gnon » :

Ainsi meurent aux champs des roses passagères,


Qu’on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères,
D’inutiles parfums embaument les déserts. (Chateaubriand 2012, 513)

Je sais bien que les cris de triomphe ne sont pas à leur place dans une
analyse critique. L’analyste doit rester neutre et impartial. Mais on me
PROUST ET CHATEAUBRIAND 63

permettra peut-être ici de faire exception à la règle. Que l’on sache


donc que je ressens pour la deuxième fois en l’espace de ces quelques
pages – cela arrive et c’est assez jubilatoire ma foi – le bonheur
d’Archimède. Cela vient donc de là ! Tout, en somme, retombe sur ses
pattes ! Le parfum « doux comme un secret » de Baudelaire reprend
« le parfum non respiré » de Chateaubriand qui, à son tour, reprend la
formule de Gray : « waste it sweetness in the desert air ». Les trois
séquences et, donc, les trois formules succèdent nécessairement et
logiquement l’une à l’autre. En fait, nous nous rendons compte que,
dans le récit du voyage en Amérique, quand il raconte l’arrivée à l’île
Saint-Pierre, Chateaubriand mêle un souvenir vécu à un souvenir litté-
raire. J’ai déjà observé que « Tombeaux champêtres, élégie imitée de
Gray par M*** de Saint-Malo » paraît en revue en 1791, l’année
même où Chateaubriand voyage aussi sur les mers. On pourrait
presque parler de ce point de vue d’une private joke : le mémorialiste
se sert des termes d’un poème de jeunesse, et où il avait souhaité imi-
ter la manière de Gray, pour évoquer un épisode de sa jeunesse. Le
passé est donc ici doublement ressuscité : comme geste et comme
texte, comme événement référentiel et comme voyage dans les livres.
Quant à Baudelaire, qui traduit et imite Gray, pour l’auteur du
« Guignon » aussi, le cadre de lecture change. La traduction-imitation
baudelairienne des vers de l’Elégie écrite dans un cimetière de cam-
pagne pourrait fort bien être, en outre, après ce qui vient d’être dit,
une reprise avec variantes de la traduction-imitation de Chateau-
briand du même texte. Baudelaire, anglophile convaincu à qui nous
devons entre autres des traductions de Poe et de Longfellow, a à coup
sûr eu entre les mains l’Essai de 1836, qui est d’ailleurs chez Cha-
teaubriand – je le rappelle à toutes fins utiles – une introduction à une
traduction du Paradis perdu de Milton. Entre traducteurs, on se con-
naît, et on se surveille, surtout si on est traducteur du même texte. Le
poète des Fleurs du mal a-t-il pu s’abstenir de jeter au moins un coup
d’œil sur les poésies complètes du « grand René » dans l’édition
Ladvocat de 18262? Cela aussi me semble peu probable. Quelque
chose de cohérent et de systématique se met ici en place. Proust par-
vient à repérer la présence de Baudelaire chez Chateaubriand parce
que les deux, Baudelaire et Chateaubriand, ont une référence en com-


2
L’expression « le grand René » apparaît dans « La Chambre double », Le
Spleen de Paris, Œuvres complètes, éd. Pichois, 281.
64 FRANC SCHUEREWEGEN

mun, qui est donc l’Elégie de Gray. Baudelaire, quand il écrit « Le


Guignon », rivalise avec celui qu’on peut appeler en termes bloomiens
– voir ici encore The Anxiety of Influence – un concurrent.
J’ajoute ceci en guise de complément d’enquête. Dans le chapitre
de l’Essai sur la littérature anglaise qu’il consacre à Gray, Chateau-
briand, en réalité, cite et traduit deux textes du poète anglais : l’Elégie
de 1751, dont on retrouvera donc des bouts dans « Le Guignon » et
dans les Mémoires d’outre-tombe, et un autre poème du même auteur,
Vue lointaine du Collège d’Eton (Ode on a Distant Prospect on Eton
College, 1747), que le mémorialiste n’hésite pas à également mettre à
profit, de la même manière ou presque. Ici encore il est aisé de le dé-
montrer. Ce qui suit est la traduction d’un fragment du texte sur le
Collège d’Eton que donne à titre d’illustration, dans son ouvrage sur la
littérature anglaise, l’auteur de 1836 :

Heureuses collines, charmants bocages, champs aimés en vain, où jadis


mon enfance insouciante errait étrangère à la peine ! Je sens les brises qui
viennent de vous […] elles semblent caresser mon âme abattue, et, par-
fumées de joie et de jeunesse, me souffler un second printemps. (Baude-
laire, 513)

Je suppose qu’on aura vu, comme moi, ce qui en réalité crève les
yeux : « les brises de la patrie » dans la séquence sur l’île Saint-Pierre
des Mémoires d’outre-tombe sont celles mêmes qui soufflent aussi
chez Gray. Elles viennent de là. Par ailleurs, les « mélancolies de re-
grets, de l’absence et de la jeunesse » dans le même fragment sont un
autre réemploi de la traduction de Vue lointaine sur le collège d’Eton
dans l’Essai sur la littérature anglaise mais auquel on a en outre mêlé
des bribes de « Tombeaux champêtres » de 1791. Ce qu’il faut donc
dire, c’est que tout le passage repris par Proust dans Le Temps retrou-
vé, et où il lui plaît de reconnaître une préfiguration de sa propre es-
thétique, est, chez Chateaubriand, un savant montage de deux poèmes
de Gray qu’il affectionne et qui permettent donc, dans les Mémoires,
de construire le récit autobiographique. Morale de la fable, morale
provisoire : pour produire un texte, on a le plus souvent besoin d’un
autre texte. Personne, même quand on s’appelle Chateaubriand, ou
Baudelaire, ou Proust, ne crée ex nihilo.
Et Proust ? J’arrive ici au point délicat de l’enquête. L’auteur d’A
la recherche du temps perdu connaît-il les textes de Gray dont Cha-
teaubriand, puis Baudelaire nous ont proposé « leur » version ? J’ai
PROUST ET CHATEAUBRIAND 65

bien peur qu’on n’ait guère d’autre choix que de répondre par la néga-
tive. Gray n’est jamais cité dans l’œuvre proustienne. Proust, qui a lu
des romans anglais, est mal informé sur la poésie anglaise qui est à
peu près terra incognita pour lui3. A nous d’en tirer les conséquences.
Jusqu’à preuve du contraire, il faudra donc admettre que c’est par une
lecture purement intuitive, par quelque chose qui relève du feeling et
du doigté, et non de l’érudition et de la logique lansonienne des
sources et des influences, que Proust parvient, dans le texte du Temps
retrouvé – encore une fois : si on accepte de souscrire à l’analyse que
j’ai proposée –, à nous mettre sur la bonne piste. Pour le dire en para-
phrasant un passage fameux de Sodome et Gomorrhe : Proust par-
vient, à juste titre, parce qu’il a le sens de la littérature, à identifier un
« morceau » de Baudelaire dans Chateaubriand. S’il faut applaudir
son flair, nous n’avons guère le droit d’en inférer qu’il sait, en outre,
que des « morceaux » de Gray sont présents dans l’œuvre de Baude-
laire et de Chateaubriand. Cet élément-là lui échappe. Il y a de ce
point de vue une béance ou un « trou » dans la chaîne de transmission.
J’ajoute que je ne trouve nullement la lacune dérangeante. Bien au
contraire. D’une certaine façon, elle me paraît rassurante. Pour finir,
j’essaie de m’en expliquer, par quelques remarques a posteriori sur la
question de la méthode.
Dans une étude intitulée « Baudelaire lecteur de Chateaubriand »,
dont on voit bien pourquoi elle pourra nous intéresser ici, Jean-Claude
Berchet nous met en garde, quand nous comparons les textes entre
eux, « de ne pas nous laisser entraîner au jeu assez vain des parallèles,
au dépistage aléatoire des reprises ou des échos » (Berchet, 30). Un
« jeu assez vain », la formule du spécialiste de Chateaubriand est sé-
vère. Sans doute l’est-elle à juste titre. La critique n’est pas la même
chose que le n’importe quoi. La critique est à sa façon une science.
Jean-Claude Berchet poursuit son raisonnement en ces termes, qui
concernent donc le rapprochement entre les deux écrivains qui font
l’objet de son étude : « Il arrive à Baudelaire, par la pente naturelle de
son imagination de rencontrer Chateaubriand, de faire entendre la
même note ». Que faut-il en déduire ? Rien, répond Jean-Claude Ber-
chet. Du fait qu’il y ait « rencontre », il ne s’ensuit pas automatique-
ment que des conclusions puissent en être tirées sur le plan de
l’histoire littéraire, donc sur le plan d’une critique objective : « Réso-

3
Je renvoie sur ce point au livre de Karen Haddad, à paraître.
66 FRANC SCHUEREWEGEN

nances qui ne sont pas des imitations ». En clair, le critique doit lutter
contre la tentation de l’intertextualité « sauvage » qui fausse le jeu de
la lecture. Quand il prend son rôle au sérieux, le critique ne tient
compte que des « explicites influences ». La formule est également de
Jean-Claude Berchet (Berchet, 31).
Je me demande si je puis souscrire à la position que défend Jean-
Claude Berchet. Il me semble qu’une « explicite influence », quand
elle est détectée, peut aussi être sans intérêt. Elle l’est d’ailleurs bien
souvent à mes yeux. Quand l’influence est « explicite », elle est évi-
dente et il est alors inutile de la signaler. A quoi bon ? Ce qu’il y a
avait à voir, tout le monde l’a vu et reconnu. Alors, ne nous dépensons
pas en efforts inutiles...
Qu’en est-il dans cet ordre d’idées des « échos » et des « réso-
nances » ; j’entends par là ce que Jean-Claude Berchet désigne par ces
termes ? Il me semble qu’ils peuvent intervenir dans l’analyse comme
dispositif heuristique et, donc, qu’ils sont précieux à leur manière.
J’ouvre un livre, une possibilité de rapprochement avec un autre livre
attire mon attention alors que j’ai du mal à démontrer que ce que je
crois être là est vraiment là. Pourtant, je tente ma chance. On verra
bien – je m’exhorte ainsi en lisant – où mon intuition me conduira
…. Et si elle ne me conduit nulle part ? J’oserai ici affirmer que cela
n’est pas non plus très grave en ce qui me concerne toujours. On ou-
blie trop souvent que l’objectivité n’existe pas en matière textuelle.
Une lecture critique est une construction. Il suffit à la construction
critique d’être bien équilibrée, c’est-à-dire en somme d’être convain-
cante pour qu’une légitimité puisse lui être accordée. Disons d’une
autre façon encore qu’il est parfois permis de valoriser le possible au
détriment de l’effectif, et de l’objectif. Pourquoi y aurait-il incompati-
bilité entre ce qui peut exister et ce qui existe ? Il arrive aussi qu’on
invente le réel.
Du reste, n’est-ce pas très exactement ce que Proust essaie de nous
dire, quand il rend hommage à Chateaubriand, à Baudelaire, à Nerval,
et à quelques autres encore, dans la séquence du Temps retrouvé ? Je
récapitule, comme une sorte de bilan, les principales étapes de notre
petite aventure exégétique. Tout commence par un « écho », donc
d’une « résonance ». Le narrateur du Temps retrouvé perçoit des
« traits analogues » entre X et Y. Il est vrai que j’ai un peu aidé Proust
en ajoutant le texte du « Guignon » qui n’est pas, dans le roman prous-
tien, explicitement sollicité. Je l’ai ajouté de ma propre autorité, j’ai
PROUST ET CHATEAUBRIAND 67

osé un forcing, on m’en fera le reproche. Qu’importe ? Le forcing


nous a permis d’avancer. Serions-nous arrivés à Gray, notre étape
provisoirement finale, et qui est, pour le passage des Mémoires
d’outre-tombe, une « explicite influence », si Proust, dans Le Temps
retrouvé, ne nous avait pas incités à chercher, chez Baudelaire, des
« pièces manquantes » ? Je n’en suis pas si sûr….
Une ultime remarque encore. Dans son étude, dont je tiens à préci-
ser qu’elle m’a beaucoup appris, même si je ne suis pas d’accord avec
ce qui est en fait, pour l’éminent spécialiste de Chateaubriand, un pos-
tulat de méthode, Jean-Claude Berchet – on vient de le voir – utilise
l’image de la « note » qui reste la même, alors que la musique est dif-
férente, pour nous aider à distinguer entre la « résonance », qui est
donc pour Jean-Claude Berchet un phénomène de lecture, et
l’« imitation », qui est un phénomène d’écriture : « Il arrive à Baude-
laire de faire entendre la même note ». A vrai dire, un trouble me
saisit à la lecture de ce passage. Je ne puis pas en effet ne pas faire
remarquer qu’on retrouve la même image de la « note » répétée et
pourtant différente chez Proust, quand il écrit, justement, sur… Cha-
teaubriand. Je rappelle également ce texte que Pierre Clarac et Yves
Sandre ont publié dans leur édition du Contre Sainte-Beuve :

J’aime lire Chateaubriand parce qu’en faisant entendre toutes les deux ou
trois pages (comme après un intervalle de silence dans les nuits d’été on
entend les deux notes, toujours les mêmes, qui composent le chant de la
chouette) ce qui est son cri à lui, aussi monotone mais aussi inimitable, on
sent bien ce que c’est qu’un poète. (Proust, CSB, 651)

« On entend les deux notes, toujours les mêmes ». Je me souviens du


texte de Proust en lisant l’analyse de Jean-Claude Berchet ; il y a donc
là, pour moi, « résonance ». Mais que puis-je en tirer ? Faut-il en tirer
quelque chose ? De toute manière, il m’est interdit d’en tirer quoi que
ce soit puisque – Jean-Claude Berchet dixit – résonance n’est pas
imitation... C’est bien dommage pourtant... L’auteur de l’étude que je
cite ici a sûrement lu la « note de date incertaine » de Proust sur Cha-
teaubriand. Peut-être est-ce par un phénomène inconscient – une lec-
ture psychanalysante pourrait facilement en faire la supposition – que
le texte de la note est spontanément revenu sur sa plume, ce qui pour-
rait vouloir dire, en fait, que Jean-Claude Berchet, quand il écrit sur
« Chateaubriand lecteur de Baudelaire », en réalité, lit Chateaubriand
à travers une grille proustienne…
68 FRANC SCHUEREWEGEN

Nous serions alors en présence d’un nouveau phénomène de trian-


gulation et qui est sans doute fréquent en critique comme il l’est en
littérature : Proust lit Chateaubriand à travers Baudelaire, Baudelaire
lit Gray à travers Chateaubriand, Jean-Claude Berchet se souvient de
Proust pour expliquer qu’il ne jure que par les « explicites in-
fluences », etc. En somme, la série se poursuit. Qu’est-ce que la litté-
rature ? Réécriture. Qu’est-ce que la critique ? Même réponse ou
presque. Comme disait l’autre : nous ne faisons que nous entre-gloser.

Bibliographie
Roland BARTHES, La Préparation du roman I et II. Cours et sémi-
naires au Collège de France (1978-1979 et 1979-1980), texte éta-
bli, annoté et présenté par Nathalie Leger, « Traces écrites »,
Seuil/IMEC, 2003.
Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du mal, Œuvres complètes, texte
établi, présenté et annoté par Claude Pichois, « Bibliothèque de la
Pléiade ».
Jean-Claude BERCHET, « Baudelaire lecteur de Chateaubriand », Bul-
letin de la Société Chateaubriand, nouvelle série, n° 22, 1979.
Giuseppe BERNARDELLI, « ‘Le Cygne’ de Baudelaire tra Virgilio e
Chateaubriand », Aevum, anno 50, fasc. 5/6, septembre-décembre
1976.
François-René de CHATEAUBRIAND, Mémoires d’outre-tombe, éd.
critique par Jean-Claude Berchet, « La Pochothèque ».
——, Essai sur la littérature anglaise et considérations sur le génie
des hommes, des temps et des révolutions, texte établi par Sébas-
tien Baudoin, Société des Textes Français Modernes, 2012, p. 512.
Thomas GRAY, Elegy Written in a Country Churchyard, 1751.
Marcel PROUST, A la recherche du temps perdu, Gallimard, Pléiade,
éd. J-Y. Tadié.
——, Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges et suivi
de Essais et articles, éd. établie par Pierre Clarac avec la coll.
d’Yves Sandre, « Bibliothèque de la Pléiade ».
Jean-Pierre RICHARD, Paysages de Chateaubriand, Editions du Seuil,
coll. « Pierres vives », 1967.
Franc SCHUEREWEGEN, Introduction à la méthode postextuelle.
L’exemple proustien, Classiques Garnier, « Théories de la littéra-
ture », 2012.