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AKAYOVU

De l’histoire, ce mal entendu

Supprimez ces traditions vitales et le groupe humain sous examen en


tant que tel sera automatiquement dissout ; on n’en parlera plus.

Alexis Kagame
La notion de génération appliquée à la généalogie dynastique et à l'histoire du Rwanda

Elle n’a donc pas, à proprement parler, une histoire. Là-dessus, nous
laissons l’Afrique pour n’en plus faire mention par la suite.

Hegel, cité par Maniragaba Balibutsa

AKAYOVU PRINTS
Cette étude aurait
tout aussi bien
pu s’intituler
« Vers un dépassement historique »

« En finir avec Hegel »

Mais il s’agit de bien plus


que d’un apologète de la race qui, en effet,
avait lui-même conçu une ethnophilosophie
qu’il a vendu comme philosophie tout court,
philosophie universelle.

L’ironie est que, au temps où cette


philosophie s’est retournée
contre les peuples qu’elle niait,
en l’occurrence les peuples africains
dont il sera question ici,
elle l’a fait en plaçant la philosophie
germanique/allemande
au-dessus de toute philosophie. b
Or, c’est avec les méthodes d’une philosophie
allemande que la
philosophie africaine
est devenue un élément de débat dans les géographies
coloniales et
postcoloniales
près d’un siècle plus tard: le certain Placide Tempels, lui-même
missionnaire colon dans
le Congo-Belge,
avait affirmé une complexité critique africaine que Hegel avait niée –
Tempels
l’a fait par le biais d’un
« Energétisme »
préconisé par un allemand,
« un certain Oswald »,

comme l’a retenu Alexis Kagame.


Nombre de philosophes africains ont fait référence à l’œuvre de Tempels,
qui devint l’outil d’un débat surtout postcolonial dès lors. Il ne s’agira ici
pas d’évoquer ou de révoquer le débat. Il s’agira de porter l’attention sur
sa faille :
Depuis l’étude d’Alexis Kagame sur La philosophie bantu-rwandaise de l’Être, d’où
découle La philosophie bantu comparée, ses critiques lui reprochent de faire une
ethnophilosophie. S’ensuivirent des propositions et des thèses sur la question si et
comment une philosophie africaine à proprement parler pourrait se définir, se
cristalliser : ferait-on une herméneutique comme A. Kagame, faudrait-il affirmer
la philosophie en tant qu’idéologie, comme Marcien Towa l’a fait, ou faudra-t-il
déconstruire ce que le Germanique appelle philosophie ? Il est important de
rappeler le contexte colonial dans lequel se débat émergea, et qui, bien loin d’être
un débat philosophique eut été un débattement contre le déni philosophique. On
eut alors critiqué l’œuvre de Kagame en lui reprochant de se centrer sur une
ethnicité. En faisant abstraction du piège hégélien : son argumentation culmine en
une proclamation de la philosophie comme expression ethnique, faisant de l’ethnie
c
germanique l’idéal philosophique.
Hegel a fait de l’ethnologie avant de faire de la philosophie
Cependant, le reproche d’ethnophilosophie doit être remis en question, si l’on ne
veut pas retomber dans les schémas du déni : aucune philosophie ne se détache
d’une appartenance culturelle, que l’on veuille nommer cette appartenance une
identité, que l’on veuille appeler cette identité une ethnicité. Ce n’est pas de dire
que le terme « ethnie » ne recouvre pas l’idéologie de race que Hegel a développée.
C’est plutôt de reconnaître que ce penseur, à défaut de comprendre le corpus des
réflexions africaines, il les a contestées. Que cet idéaliste, par volonté ouverte
d’une démarche idéologique raciste, a causé des équivoques dont le souci de la
présente étude est d’y remédier, pour ensuite passer à leur dépassement.
Universel – depuis Hegel et jusqu’aujourd’hui, dire de soi d’avancer des idées
universelles devance le risque d’être compris pour un idéologue de la race, pour
une impérialiste culturelle, par objectif de contester la pluralité des pensées.
Or, il y a une différence :
Aller vers l’univers et couvrir l’univers ne sont pas deux gouttes d’eau
Dans leur essence, les idées philosophiques se projettent vers l’univers.
Leur point de départ, lui, est lié à une culture respective. C’est de questions
d’existence - d’où naissons-nous ? – que départ le départ vers l’univers - où
iront-nous ? L’appartenance se projette vers une partance. Pour comprendre d’où
l’on est, on questionne d’où l’on naît : les ancêtres, la famille, la mère, la
fécondité. Les pharaons auront choisi l’image de l’eau et de l’œuf pour porter ces
idées. Mbog Bassong le souligne dans son ouvrage « La méthode de la
philosophie africaine ». C’est l’environnement familial qui créé le culturel, il est
le point de référence, l’entre-deux du cycle de création. La projection d’origine
est la même que celle de la destination, la même que le départ, du moins en
philosophie panafricaine : le monde des ancêtres. En Kinyarwanda, le monde des
ancêtres, le monde invisible, partage étymologiquement l’espace avec le monde
visible. C’est l’aspect de l’étude linguistique de Maniragaba Balibutsa, par rapport
aux termes « Bazima » (« les vivants »), et Bazimu (« les ancêtres « ), à
l’intérieur de son livre Une archéologie de la violence en Afrique des grands lacs.

d
Ce que les philosophes africains, depuis les pharaons, ont fait, c’est aller vers
l’univers.

(Concept de temps : Continuation de traditions, en les adaptant aux réalités


contemporaines)

Ce que Hegel a prétendu faire, avec sa philosophie de l’histoire, c’est de couvrir


l’univers. Ce qu’il a fait, est prélever ses coordonnés. En déclarant que ses idées
valent pour l’univers entier, bien plus encore, que seules les idées du monde
philosophique germanique retentissent dans l’univers. C’est l’histoire d’un homme
qui départ pour ne laisser aucune trace, aucune trace des ondes qui le suivent, ni
des ondes qui l’attirent. Il rend l’univers en silence, retient son souffle, suffoque le
battement de son cœur.

Tel le mal, le mal entendu.


Alexis Kagame

La notion de génération appliquée à la généalogie dynastique et à l'histoire du Rwanda

5-a) Certains représentants de la civilisation européenne


haussent les épaules, lorsqu’on leur parle de « l’histoire » des peuples
sans écriture. On ne peut, à leurs yeux, parler de l’histoire que dans le
cas des peuples qui ont laissé des témoignages écrits ou bien des
monuments surchargés ou non d’écritures. L’archéologie et d’autres
sciences auxiliaires de l’histoire permettent, en effet, de classer ces
données dans leur ordre chronologique et de les interpréter
scientifiquement. Quant aux peuples sans écriture, ils ne disposeraient
pas de moyens permettant de transmettre valablement les faits du passé,
sous l’angle de l’histoire. Leurs traditions orales ne présenteraient dès
lors pas de garantie suffisante que pour être qualifiées d’historiques.

b) Pareille attitude est-elle fondée en tous points ?


Reconnaissons tout d’abord que l’écriture représente un instrument e
indiscuté de transmission des faits historiques.Il serait superflu, en
conséquence, d’avouer que les civilisations ou ensemble de peuples qui
en sont privés, sont affectés d’une infériorité évidente au point de vue
de l’histoire. J ’en dirai autant de la richesse des monuments et de leur
signification générale, au sein d’une civilisation à écriture, lors même
que ces « souvenirs» ne seraient pas surchargés d’inscriptions.

6. Est-ce à dire cependant que les peuples sans écriture seraient


entièrement dépourvus de « souvenirs » susceptibles d’être qualifiés de
« monuments » ? Non, évidemment. La question serait d’en prendre
conscience. Le préjugé de base cependant, dont sont affectés les «
historiens » auxquels nous faisons ici allusion, ne leur permettrait pas
facilement d’accomplir cette démarche intellectuelle.
Le simple fait de dénier aux civilisations sans écriture la faculté de
conserver et de transmettre valablement les faits du passé sous l’angle
de leur succession, démontre à suffisance la méconnaissance des
principes que mettent fructueusement en pratique les « préhistoriens »,
les « archéologues » et les spécialistes en anthropologie physique. Ces
dernières catégories de chercheurs arrivent, en effet, à reconstituer, dans
leurs lignes les plus générales, des données historiques concernant les
peuples « muets », voire même ceux qui ont entièrement disparu de
l’Humanité moderne. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir les
ouvrages qualifiés qui nous décrivent le genre de vie, les invasions, etc.,
de l’humanité ayant précédé les civilisations à écriture.

7. En ce qui concerne plus spécialement notre sujet, c’est à


l’ethnologie qu’il revient de réfuter ce préjugé. L’historien dont il était
tantôt question pour commencer, aura de la peine à s’imaginer la
persistance des traditions chez les peuples qui ne comptent que sur la
mémoire pour conserver les faits du passé, dans telle zone déterminée,
f
constituée en un complexe national, même embryonnaire. Il ne s’agit
pas ici de la simple mémoire individuelle, quoique prodigieuse chez
les aèdes et troubadours illettrés qui ne vivent que de la déclamation,
ni de la curiosité des faits anciens en tant que tels, mais plutôt de la
conservation des traditions vitales, dont les intéressés vivent au jour le
jour et qui conditionnent, à leurs yeux, la pérennité même de la race,
de la nation. Supprimez ces traditions vitales et le groupe humain sous
examen en tant que tel sera automatiquement dissout ; on n’en parlera
plus.
Citation Hegel

Maniragaba Balibutsa L’homme noir exclu de l’histoire, p.35


g

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