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ANALYSES LA CULTURE

C’EST AUSSI
UNE INDUSTRIE PAGE 3

IDÉES CLÉS PAGE 4

SÉRIES
AMÉRICAINES PAGE 5

DISCUSSIONS PAGE 6

PROLONGEMENTS PAGE 7

L’EUROPE A T-ELLE
PERDU LA BATAILLE
CULTURELLE ? PAGE 8
Mainstream
L’industrie du divertissement est en pleine révolution.
Les révolutions dans la production culturelle ne sont pas une nouveauté : le disque, la radio, le cinéma la télévi-
sion, le magnétoscope, poussèrent les uns à crier au miracle et les autres à annoncer la mort de ce qui avait pré-
cédé. La radio devait tuer le disque, et la télévision dans chaque foyer provoquerait la faillite des cinémas ! Face
aux innovations en cours (Internet, le numérique) il faut raison garder.

L’AUTEUR IL N’Y A pas d’hégémonie


culturelle améri-
caine. A l’époque de la guerre froide, il
Frédéric Martel y avait en France le camp des admira-
teurs de l’Amérique, de sa puissance et
Né en 1967, Frédéric Martel est de sa culture (cinéma, musique) qui
docteur en sociologie. Chef du voyaient dans les Etats-Unis un modè-
bureau du livre à l’ambassade de le à imiter. En face, on dénonçait en bloc
France en Roumanie (1990-1992), l’impérialisme militaire, la domination
puis chargé de mission au départe- économique et l’hégémonie culturelle
ment des affaires internationales des Etats-Unis. L’ouvrage de Frédéric
du ministère de la Culture 1992- Martel amène à réviser sérieusement
la thématique antiaméricaine car l’in-
1993), il a été conseiller de Michel
dustrie culturelle des Etats-Unis est
Rocard, puis rédacteur en chef de
désormais confrontée à de puissants
la revue de la CFDT (1995-1997).
rivaux.
Il fut ensuite conseiller technique
au cabinet de la ministre de l’Emploi • Frédéric Martel
et de la Solidarité, Martine Aubry, • Flammarion
(1997-2000), conseiller du prési-
dent de l’EHESS (2000-2001), puis
attaché culturel à l'ambassade de
France aux États-Unis (2001-2005). Citations C’EST DIT
Il enseigne à l’Institut d’Etudes poli-
tiques de Paris. Les frontières entre l’art et le divertis- tures communes, un morcellement


sement deviennent floues. communautaire et la culture américai-


Aux Etats-Unis, plus je traînais ne qui, grâce à ses divisions, progresse
dans les bureaux de MTV [...], inexorablement.
plus j’ai commencé à me dire PAGE 401
que les frontières qui séparent
l’art de l’entertainement [le divertisse-
ment] sont pour une large part le résul-
tat d’appréciations subjectives. L’endroit
où vous placez cette frontière est sou-
vent un indice de l’année où vous êtes né


et de votre couleur de peau.
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PRINCIPAUX OUVRAGES
• Philosophie du droit et
philosophie politique Dans l’Europe divisée, la culture amé-
d’Adolphe Thiers, LGDJ, 1995. ricaine progresse.


• Le Rose et le Noir : les La culture mainstream euro-
homosexuels en France péenne est aujourd’hui tout
depuis 1968, Le Seuil, 1996 ; entière en train d’évoluer vers
Points-Seuil 2008. le modèle belge.
• De la culture en Amérique, Des batailles de langues, d’identités cul-
Gallimard, 2006. turelles, une méconnaissance grandis-
• Mainstream, Enquête sur sante des cinématographies et des
cette culture qui plaît à tout musiques des autres pays, peu de lec-
le monde, Flammarion, 2010

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La culture, c’est aussi une industrie
Une conception idéalisée de la culture fait de celle-ci en une pure création, affranchie par
définition de toutes contraintes matérielles et financières.

L ’image du poète composant des (la culture pour tous) ou au sens négatif :
vers immortels dans sa soupente a la « culture de marché », c’est-à-dire la
la vie dure. Naguère, point de culture commerciale, uniformisée, forcé-
théâtres sans mécènes ni de romancier ment médiocre.
sans imprimeur. La diffusion massive de Cette culture de masse, diffusée par les
la culture, depuis le début du 20ème grands médias (radio, cinéma, télévision,
siècle, implique une importante concen- disque), est une culture du divertissement
tration de capitaux afin de financer des (entertainement) qui mobilise des
structures de production et de commer- sommes considérables et qui s’est répan-
cialisation adéquates. Entre les deux due dans le monde entier - mais sous
guerres, les Etats-Unis sont devenus les diverses formes.
maîtres incontestés de cette culture de C’est l’ambigüité de la définition du
masse – dont Hollywood fut et reste le mainstream et la diversité de cette cul-
symbole. ture de masse qui est au cœur du livre de
C’est « une culture qui plaît à tout le mainstream : c’est le courant dominant Frédéric Martel, résultat d’une enquête
monde » : le sous-titre du livre de Frédéric - la culture mainstream étant la culture effectuée auprès de plus de mille per-
Martel exprime bien ce que signifie le mot populaire au sens positif du terme sonnes dans trente pays.

Quant aux contenus, nous sommes déjà


dans un monde multipolaire
La culture, les médias et Internet sont désormais tellement imbriqués qu’il ne faut plus
parler d’industries culturelles mais d’industries de contenus qui sont avides de capitaux et
hautement rentables.

I l y a effectivement un marché mon- Le piratage est lui aussi devenu multipo-


dial des contenus qui pèse d’un poids laire : la contrefaçon de vidéocassettes
important dans l’économie des pays et de DVD représente 90% du marché en
très développés et des puissances émer- Chine, 79% du marché en Russie, 29% en
geantes : en 2008, 2,6 milliards de billets Inde. Hollywood perdrait 6,1 milliards par
ont été achetés pour voir les films pro- an du fait de la piraterie, phénomène
duits par Hollywood et 3,6 milliards de mondiale aux multiples applications
billets ont été achetés pour voir les films locales.
indiens ; le box office indien génère 2 mil-
liards de dollars, le box office américain
38 milliards de dollars.
Certains disques sont vendus à des
dizaines de millions d’exemplaires et l’édi-
tion populaire vend ses ouvrages par cen-
taines de milliers ou par millions (60
millions pour le Da Vinci Code). La puis-
sance américaine est toujours impres-
sionnante : les parks & resorts ont
ALLER + LOIN
rapporté (en 2009) 10, 6 milliards de dol-
Pour approfondir les analyses de
lars à Disney. Mainstream, il importe de consulter
Mais les Etats-Unis sont en concurrence le site de Frédéric Martel :
avec l’Inde, il faudra bientôt compter avec www.fredericmartel.com
la Chine et les pays arabes commencent On y trouve une bibliographie complète
à produire du mainstream de manière de l’ouvrage ainsi qu’une documenta-
tion et des renseignements statistiques
significative. Dans l’Iran des mollahs, la sur les groupes américains de médias,
culture persane populaire pénètre par les le marché mondial du cinéma,
télévisions étrangères, par les DVD et par de la musique et des séries télévisées,
Internet. les principaux conglomérats de rang
mondial.

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Idées Clés
! La mondialisation, .# Il n’y a pas % La culture
ce n’est pas de choc culturel classique n’est
l’uniformisation des civilisations pas morte
Ce qui se mondialise, ce sont les techniques L’Orient contre l’Occident ? Le thème du choc Le thème du déclin de la culture classique face
et les réseaux technologiques : après la télé- des civilisations a suscité un vaste débat poli- à l’américanisation des spectacles et des
vision, les téléphones portables et la commu- tique mais il n’existe pas dans la culture mains- mœurs est aussi populaire en France que les
nication par Internet. Ceci avec des différences tream. Les influences culturelles nationales et campagnes de défense de la langue française.
entre pays riches et pays pauvres dans la vites- religieuses se mêlent, s’opposent et se com- Plus largement, la « vieille Europe » paraît
se de diffusion des innovations et des obs- posent. dépassée par le mainstream.
tacles politiques (la censure en Chine). Il en résulte un formidable entrelacs : aux On oublie que, dans l’édition,Warner Books a
Mais la mondialisation ne crée pas une cultu- Etats-Unis, les Hispanos-Américains conser- été racheté en 2006 par le Français Hachette
re uniformisée, avec un formatage par les vent leur langue, leur culture et disposent de Book Group et que le premier éditeur améri-
industries américaines de contenus comme leurs propres réseaux. cain, Random House, appartient à l’Allemand
on le croit en Europe de l’Ouest. Les Japonais et les Coréens ont inventé la Bertelsmann. Après les dix années noires qui
L’exemple le plus frappant est celui de l’Inde. « culture Sushi » qui permet d’évoquer fine- suivirent l’effondrement de l’Union soviétique,
Bollywood produit un millier de films par an ment le Japon dans toutes les cultures asia- les éditions russes renaissent, les classiques
avec une philosophie opposée à celle tiques (c’est ce qu’exprime le concept de sont toujours à l’honneur même si la musique
d’Hollywood : au lieu de choisir le plus petit pop bat son plein.
« glocalisation » ou « global localization »).
dénominateur commun pour toucher tout le Le cinéma français témoigne chaque année de
Les dramas coréens sont vendus au Moyen
monde, les producteurs indiens mêlent tous sa vitalité et les philosophes français du 20ème
Orient car les musulmanes se retrouvent dans
les genres (drame, danse, chansons...) pour siècle (Sartre, Derrida) continuent d’être très
les codes traditionnels mis en images à Séoul.
que chacun y retrouve un élément qui lui plaît. étudiés aux Etats-Unis. Une excursion sur You
La chaîne arabe Al Jazeera défend les chiites
De même, les telenovelas produites au Brésil, Tube montre que les chanteuses pop arabes
en Argentine et au Mexique sont spécifiques dans certains pays et les combat dans d’autres (Nancy Ajram) ou les chanteurs pop iraniens
mais regardées hors de l’Amérique latine : en pays et les valeurs traditionnelles islamiques (Fereydoun) côtoient les chants traditionnels
Espagne comme en Russie. ne sont pas regardées comme très différentes arabes et la musique soufi. Partout en Europe,
des valeurs américaines (croyance en Dieu, les cultures nationales sont vivantes et jamais
rôle de la famille).
" Il nous faut oublieuses de leurs héritages.

comprendre $ La culture & La révolution


la dynamique mainstream, c’est numérique est loin
américaine aussi de la politique d’être terminée
Quant à la culture, il n’y a pas de déclin amé- Les Américains sont montés à l’assaut du mar- Comme tous les autres produits, les livres, les
ricain. Il y a une intelligentsia américaine qui ché chinois du divertissement avec leur auda- journaux, les disques, les postes de télévision
a beaucoup évolué et qui reste créative. ce, leurs capitaux et leur inaltérable et les magnétoscopes étaient acheminés par
Il y a aussi une nouvelle critique culturelle qui pragmatisme.Ainsi la Warner, non sans décon- les trains, les camions, les bateaux.
est en phase avec les nouvelles tendances du venues, ou encore Rupert Murdoch qui veille Désormais, la culture transite par des ondes,
divertissement populaire. à ce que ses propres médias, en Occident, ne par des câbles et de plus en plus par Internet
Mais la diffusion des grands auteurs est elle publient pas d’informations désagréables à et par les réseaux sociaux. On produit soi-
aussi massive : par exemple, le club du livre la Chine. même ses vidéos sur You Tube, on reçoit la
d’Oprah Winfrey (critique littéraire très popu- Pour des raisons idéologiques, politiques et télévision sur son ordinateur, on lit des livres
laire) a vendu 300 000 exemplaires de commerciales, les autorités chinoises protè- sur son i Pad. Du coup, nous allons voir dispa-
Faulkner en 2005. gent efficacement leur marché tout en accep- raître le CD, le DVD, les chaînes hifi. Frédéric
Le dynamisme des industries américaines de tant chaque année une dizaine de Martel annonce en conséquence la dispari-
contenu s’explique par la vitalité culturelle blockbusters. tion des disquaires et des vidéo-stores.
des universités américaines qui accueillent Mais la censure est compensée par le pirata- L’édition et la diffusion du livre vont être éga-
2300 salles de théâtre et de musique, 3527 ge des films, lui aussi massif, et par la concur- lement transformées, de même que la publi-
bibliothèques, 2000 librairies... rence de Hong-Kong qui est à la fois cation des journaux et revues.
L’UFC (University of Southern California) pré- concurrent et allié de Pékin pour la conquête Ce sont là des mutations techniques, qui lais-
pare des milliers d’étudiants aux divers culturelle de l’Asie. Le gouvernement chinois sent entière la question des contenus mais
métiers du cinéma. Il existe de très nombreux est enfin pris au piège d’Internet : l’interdire, qui sont loin d’être achevées.
liens entre les universités et la culture under- c’est freiner le développement économique Certains observateurs estiment que le nou-
ground (galeries d’art, radios libres) et sur- du pays ; laisser le Web en liberté, c’est favo- veau s’ajoutera à l’ancien, comme la télévi-
tout, les étudiants, culturellement très divers, riser la diffusion des idées démocratiques. sion au cinéma. D’autres envisagent une
peuvent d’investir dans la Recherche et le Dans les pays arabes, la culture populaire est transformation totale de la culture par la
Développement. également un enjeu politique. reproduction numérique...

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Séries américaines
En France, les séries américaines ont mauvaise presse...
chez ceux qui ne les regardent pas.

E lles sont rituellement dénoncées typiques de la moyenne bourgeoisie des


comme un divertissement vulgaire Etats-Unis établie dans un confortable
qui serait le contraire de la « vraie ghetto de banlieue.
culture ». Pourtant, ces séries attirent un Dans ces deux cas, on ne peut dire que
très vaste public, de tous milieux et elles ces séries créent une communauté fon-
suscitent l’intérêt des chercheurs comme dée sur des valeurs partagées, mais il y a,
en témoigne la thèse récente (1) de Séve- dans le public français, volonté mêlée de
rine Barthes : « Du temps de cerveau dis- se distraire et de s’informer sur un uni-
ponible » ? Rhétorique et sémiostylis- vers étranger - sur lequel on porte un
tique des séries télévisées dramatiques regard quelque peu ironique qui renvoie
américaines de primetime diffusées entre à l’humour très noir de ces séries.
1990 et 2005.
(1)
Thèse soutenue le 13 février 2010
à l’Université Paris IV-Sorbonne.
Un rituel
http://www.barthes.tel
La série télévisée n’est pas une simple
consommation d’images produites par
une industrie spécifique à des fins de pro-
fit : c’est un rituel qui réunit un groupe
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de passionnés. Contrairement aux idées
• Hollywood et le rêve américain
reçues, l’attractivité des séries américaines Anne-Marie Bidaud
ne tient pas à la violence - ou pas seule- Cinéma et idéologie, Masson, 1994.
ment - et elles ne sont pas non plus le
• Économie du cinéma
vecteur de diffusion de l’idéologie « poli-
Laurent Creton
tiquement correcte ». Perspectives stratégiques, Nathan, 2005.
A l’opposé de notre Navarro, flic de gau-
che un tantinet macho, la série The Shield • Médias, migrations et cultures
transnationales
met en scène des policiers ripoux mais
Tristan Mattelard
sympathiques dans un quartier ravagé Bruxelles, de Boeck, 2007.
par la guerre des gangs : regard subversif
et sans concession sur le délitement de • L’exception culturelle
Serge Regourd
la société américaine.Autre critique impi- PUF, Que Sais-je ?, 2004.
toyable : celle des Desesperate housewifes,

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Discussions
Le point de vue de Paul Schmidt
Professeur d’économie

L ’Europe est peu présente dans le mains- On ne saurait voir dans la faiblesse commer-
“Ce que certains
tream mondial. Cela ne signifie pas qu’el- ciale de l’Europe l’illustration d’un hypothé-
le soit inexistante : outre l’édition aux analysent comme tique déclin. Les entreprises européennes sont
Etats-Unis, l’Union européenne (les Français) une américanisation actives et prospères, qu’il s’agisse du Français
occupe une place de choix en Chine dans l’in- Lagardère, du groupe espagnol Prisa, du grou-
du monde
dustrie du jeu vidéo. La chanson française est pe Berlusconi, de l’exemplaire BBC.
toujours très aimée dans l’ancienne Union n’est qu’une Ces cultures nationales florissantes marquent-
soviétique et les littératures européennes se américanisation elles la fin de la culture européenne ? Frédéric
portent plutôt bien malgré bien des déceptions
de l’ouest-européen - Martel le pense. Certes, il ne nie pas la gran-
en Europe de l’Est où l’on pensait que la libé- deur de l’héritage culturel européen (Dante,
ration du communisme allait provoquer un qui n’est pas toute Mozart, Shakespeare,Victor Hugo, Hegel...) mais
magnifique regain. Si les cultures nationales l’Europe.” il écrit que « la seule culture mainstream com-
restent dynamiques, la balance commerciale mune aux peuples européens est devenue la
de l’Union européenne est déficitaire : elle culture américaine ».
importe beaucoup de contenus américains et elle exporte peu Ce que certains analysent comme une américanisation du
hors du continent. Mais peut-on juger de la situation selon la monde n’est qu’une américanisation de l’ouest-européen - qui
balance commerciale ? On ne peut comparer, sur le plan éco- n’est pas toute l’Europe.
nomique une union de nations (sans Etat fédéral) et des pays A l’Est, la chute des Etats communistes et les difficultés de la
qui disposent d’un tel Etat démocratique (les Etats-Unis) ou transition vers le néo-libéralisme ont fait disparaître les poli-
dictatorial (la Chine). De plus, il serait pertinent d’intégrer dans tiques culturelles - qui sont inexistantes ou affaiblies à l’Ouest.
la culture européenne l’ensemble des Etats du continent - à Partout, il manque les structures publiques qui permettraient
commencer par la Russie et sans oublier l’Albanie, patrie du de soutenir des cultures populaires nationales qui, comme par
romancier Ismaël Kadaré qui est mondialement admiré. le passé, peuvent avoir une dimension universelle.

Le point de vue de Sasha Dersky


Consultant international

A insi, la mondialisation se particularise “ Comment penser cédant à la prééminence des Etats-Unis dans
et la globalisation se localise. La nou- les industries du divertissement.
velle est d’autant moins surprenante un affrontement - Comment penser un affrontement – front
que la mondialisation uniformisante n’a jamais front contre front - contre front – alors que nous vivons dans l’hy-
été autre chose qu’un effet de discours – tout alors que nous bridation ? Sans doute serait-il plus exact
aussi irréel que la « déterritorialisation » évo- d’évoquer une compétition belliqueuse entre
quée au moment où les conflits territoriaux vivons dans des groupes industriels et financiers spéciali-
faisaient rage au Proche Orient. Entre les cul- l’hybridation ? ” sés dans le mainstream. Comme on le voit à
tures, il y a toujours eu des points d’unité et maintes reprises au cours de l’enquête de
de fortes différences ou oppositions avec des Frédéric Martel, il importe peu à un groupe
mélanges d’une grande complexité. Même à japonais de gommer la japonité de ses conte-
l’époque de la « mondialisation heureuse », les nus pour pénétrer le marché thaïlandais et ce
telenovelas devaient être sous-titrées pour être exportées d’un ne sont pas non plus les valeurs américaines qui caractérisent
pays d’Amérique latine à l’autre - de même qu’en France nous Le Roi Lion ou Prince of Persia. Les formatages se font en fonc-
sous-titrons les films du Québec comme le souligne justement tion des contraintes de marché et le souci prioritaire des groupes
Frédéric Martel. est d’éliminer les contenus qui heurtent le politiquement cor-
Cela ne signifie pas qu’il faille sous-estimer l’importance du rect et surtout le sexuellement correct.
mainstream qui doit maintenant s’écrire au pluriel. Mais l’en- La « correction » des contenus (respect de normes implicites
quête – d’un intérêt exceptionnel – sur « cette culture qui plaît qui effacent la « révolution sexuelle » américaine et ses
à tout le monde » est parfois contradictoire dans ses analyses répliques européennes) et le respect des identités nationales
et ses prévisions : tantôt Frédéric Martel vante le mélange des constituent somme toute un mélange commercialement effi-
cultures nationales et les séduisantes productions hybrides qui cace mais qui ne garantit pas la paix entre les groupes linguis-
en résultent, tantôt il annonce la « guerre des cultures » suc- tiques et culturels.

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Prolongements
GLOSSAIRE
L’ENNEMI AMÉRICAIN, HOLLYWOOD À LA
GÉNÉALOGIE DE CONQUÊTE DU MONDE, Sachez être
L’ANTIAMÉRICANISME MARCHÉS, STRATÉGIES, mainstream !
FRANÇAIS INFLUENCES A la fin de son ouvrage, Frédéric
L’hostilité exprimée à l’égard des Penser global, agir local ? Martel publie un long glossaire des
Etats-Unis est fort répandue dans le Ou le contraire ? On peut dépasser mots (généralement anglais) utili-
monde, à proportion du rôle que joue ces questions par une synthèse : sés couramment dans les industries
le pays que Raymond Aron désignait penser et agir selon le « glocal ». culturelles de masse. Voici les prin-
comme une « République impériale ». Cela n’a rien d’un artifice. cipaux, qu’on trouve souvent non
traduits dans la presse française :
EN FRANCE, l’antiaméricanisme est une don- DANS LE DOMAINE des industries de conte-
née permanente entre la fin de la première guer- nus, et tout particulièrement dans l’industrie- Blockbuster : missile utilisé pour
re mondiale et les attentats du 11 Septembre. phare d’un grand pays moteur - le cinéma détruire les blockhaus ; en économie,
Cette passion française se manifeste dans le américain tel que le conçoit, le produit et le produit massivement diffusé (film,
champ politique et elle a été principalement libre).
diffuse Hollywood - la stratégie globale n’exis-
exprimée par les communistes et par les gaul- te plus sans son ancrage local. Tant et si bien Blurb : Citation demandée à un cri-
listes. C’est aussi une réaction contre « l’amé- que Nolwenn Mingant évoque un « glocal- tique pour faire la publicité d’un produit
ricanisation de la culture » qui a pris des formes culturel.
wood » qu’il analyse en détail après avoir
polémiques étudiée par Philippe Roger avec une retracé l’histoire culturelle, économique et Bottom-Up : Mouvement culturel ou
rigueur érudite. financière d’Hollywood. De fait, la conquête politique qui émerge de la base et qui
L’auteur passe en revue toutes les expressions remonte vers le sommet de la société.
des marchés extérieurs par l’industrie cinéma-
du dénigrement systématique des Américains tographique américaine tient essentiellement Crossover : à partir de to cross over,
(« qui sont de grands enfants »), des au libre échange mais la structure économique se croiser. Mélange des genres, culture
Américaines (« qui sont toutes frigides ») et de hybride.
est oligopolistique, la Motion Picture Export
leurs produits : boire du Coca Cola était disqua- Association (MPEA) est un groupe de pression Drama : séries télévisées asiatiques.
lifiant dans les milieux communistes sous la 4e très puissant qui sait obtenir le soutien de l’Etat Groove : le rythme.
République et on accusait le cinéma américain américain, l’idéologie n’est pas absente des Indie : indépendant.
d’abrutir les foules - comme si le cinéma fran- fines stratégies de séduction qui assurent la
çais n’avait jamais commis le moindre navet. Infotainement : mélange de l’infor-
popularité des films américains.
mation et du divertissement (entertain-
Le discours antiaméricain se trouve chez les A partir de ces données, exposées dans toute ment).
auteurs communistes comme chez les théori- leur complexité dans l’ouvrage, on aurait tort
ciens réactionnaires (Joseph de Maistre) mais Kawaï : mignon en japonais. La culture
de s’en tenir au schéma d’une américanisation
kawaï, c’est la culture gentillette.
aussi dans la littérature populaire (Gustave Le culturelle de la planète qui se développerait
Rouge). L’antiaméricanisme français, étudié par grâce à une mondialisation regardée comme Middlebrow culture : culture qui est
Philippe Roger comme s’il s’affirmait hors du à mi-chemin entre la culture savante et
pure et simple processus d’uniformisation des
la culture populaire.
contexte international et des grands débats individus et des collectivités.
politiques français, est une passion mineure qui Il suffit de constater que le monde reste consti- Mousalsalet : en arabe, feuilleton
n’a pas empêché une adhésion intellectuelle et télévisé.
tué de nations qui sont en train de réaffirmer
politique aux Etats-Unis, « champion du monde leur singularité pour comprendre la stratégie des Outreach : à partir de to reach out :
libre » pendant la guerre froide ni, surtout, l’in- « majors » américaines : celles-ci ne visent pas tendre le bras vers... Toute action qui
fluence prépondérante du modèle culturel amé- permet de faire participer le public.
une production uniforme mais au contraire par-
ricain pendant la seconde moitié du 20e siècle : ticipent de plus en plus à des entreprises ciné- Pitch : résumé de l’idée d’un film, expri-
le cinéma américain a été et demeure aussi matographiques de type national ou continental. mé si possible en une seule phrase (catch-
populaire en France que le cinéma national et phrase) pour séduire un producteur.
D’où le caractère aujourd’hui inextricable des
la mise en cause de son idéologie sous-jacen- stratégies de domination et des stratégies de Rating system : Aux Etats-Unis, code
te ne touche que quelques groupes marginaux. soutien aux industries nationales de contenus. de classement des films en fonction de
leur degré de violence et de leur érotis-
me. Les films rated sont interdits aux
• Philippe Roger • Nolwenn Mingant
Le Seuil, 2002 moins de 13 ans ou aux moins de 17 ans.
• • CNRS Editions, 2010
Sequel : suite de films : Superman 1 et
2, Shrek 1, 2 et 3...
Telenovela : série télévisée latino-amé-
ricaine.
Trendsetter : celui qui fixe les ten-
dances de la mode.
Versioning : technique de commer-
cialisation qui consiste à débiter un conte-
nu (film, livre) en divers supports : disque,
comédie musicale etc.

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L’Europe a t-elle perdu
la bataille culturelle ?
Si l’on examine avec Frédéric Martel les principales cultures sous l’angle de la compétition
commerciale et de leurs capacités à l’exportation, il est clair que les produits américains
sont les plus performants et qu’ils prédominent sur le marché globalisé.

D
’autres cultures (arabe, chinoise, posture : ses industries de contenus cul-
latino-américaine) ne sont pas
moins riches de contenus mais
turels ne fabriquent pas de biens mon-
dialisables (comme ceux de Disney) car ALLER + LOIN
elles manquent encore du dynamisme les références nationales sont très fortes
nécessaire pour renverser les rapports de dans le domaine du cinéma, de la chan- On trouve sur Youtube les vidéos
de chanteurs quasiment inconnus
force dans le domaine des industries du son, de la série télévisée. en Europe de l’Ouest mais qui jouissent
divertissement. Mais c’est surtout A la différence des Etats-Unis, les univer- d’une popularité considérable sur
l’Europe de l’Ouest qui est en mauvaise sités européennes sont indifférentes à la d’autres continents :
culture moderne et les entre- • MANSOUR (Iran, Asie centrale). Benevis
prises multinationales ne sont www.youtube.com/watch?v=H7eaMjbs
pas assez développées. kXk&feature=related
Du coup, beaucoup de créa- • DDT (Groupe rock, Russie). Vieter
teurs européens partent s’ins- www.youtube.com/watch?v=j7z0jtmbO
taller aux Etats-Unis et c’est C8&feature=related
la culture américaine qui est, • NANCY AJRAM (Liban, Pays arabes,
de fait, la culture commune Turquie) : Inta Eih
www.youtube.com/watch?v=
aux Européens. tHnoewqUJp0
L’Europe a perdu la bataille
• DIL KI TANHAYI (Inde)
culturelle – celle de la produc- www.youtube.com/watch?v=
tion commerciale. Cela ne 72OBrjjIyas&feature=related
signifie pas qu’il n’y ait plus de
vie culturelle en Europe.

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