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Gilhodes,
— «Voilà qui ferait bien notre affaire!» se disent les humains; et pour le demander ils envoient
Kumthan Kumthoi Makam.
Celui-ci passe la rivière sur un radeau et arrive bientôt chez Wun laissa.
— «Eh! grand père, nous avons froid, nous mangeons cru et nous sommes bien maigres; donne-
nous donc ton feu!
— Vous autres hommes, répond le Nat, .vous ne pouvez posséder le génie du feu; il vous
causerait trop de malheurs!
— Aie pitié de nous, grand père; nous souffrons tant!
— Je ne puis vous donner le génie; mais je vais vous indiquer le moyen d'obtenir du feu: qu'un
homme du nom de 'nTu, et une femme appelée 'n Thu frottent ensemble deux morceaux de
bambou et bientôt vous en aurez!»
Le messager repart joyeux, et de retour chez les hommes fait aussitôt venir un 'n Tu et une 'nThu
qui frottent deux bambous; sous peu il en jaillit du feu et désormais les hommes peuvent se
chauffer et griller leur nourriture.
Comme le génie du feu ne fut pas donné aux humains, les Katchins en temps ordinaire ne lui
offrent pas de sacrifice.
Mais arrive-t-il un incendie ils l'attribuent à cet esprit qui est venu faire un tour parmi eux; pour le
renvoyer ils lui donnent poules, riz, bière, etc. puis le chassent au loin sous le nom de Kctnmai du
Kansha du 'n mai Kanu.
XXIII. Origine de l'eau: les animaux perdent l'usage de la parole.
Bien qu'en possession du feu, les hommes continuent à rester maigres. Ils rencontrent un grillon
avec un bon petit ventre et une belle mine.
— «Frère, comme tu marques bien! d'où te vient si bonne apparence?
— Je receuille un peu d'eau (rosée) qui toutes les nuits tombe du ciel, et je la bois.
— Mais c'est de l'eau qu'il nous faut aussi à nous; tiens, on va te déléguer au ciel pour en
prendre.»
(L'eau des fleuves dont nous avons vu l'origine était trop loin ou seulement à la disposition des
Nats.)
Le grillon veut bien; mais après s'être élevé haut comme le toit d'une maison, il retombe à terre.
Les hommes voient qu'il ne pourra jamais monter au ciel; et, pour l'envoyer, ils font un grand
épervier (avec beaucoup de choses trop longues à nommer).
Sampny nang majan (v. chap. I b) vient l'animer, et le voilà parti. Il n'est pas arrivé aux nuages
qu'il n'en peut plus et renonce à sa mission; pour le punir les hommes lui défendent de jamais
toucher à l'eau; lui se venge sur leurs poules.
Les vivants forment maintenant un frelon, qu'animé Sampny nang, et lui confient leur projet.
Le frelon s'élance, monte, monte, monte toujours et arrive enfin chez Machin Tungku, mère de
l'eau (v. chap. VI.). Il enferme mademoiselle dans sa bouche et reprend enchanté le chemin de la
terre; juste avant d'arriver, il est pressé par la faim et veut cueillir une feuille. A ce moment M ell°
Eau tombe dans le creux d'un arbre.

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Pour l'en retirer les hommes fabriquent un m (grand écureuil); Sampny nang lui passe la vie; et le
voilà à grimper sur l'arbre, à descendre dans le creux, et à prendre mademoiselle dans la bouche.
Il remonte et va toucher terre, quand les chiens aboient et lui font peur.
lâche l'eau qui cette fois tombe dans une profonde caverne. ^Encore déçus les hommes se
réunissent tous, appellent les animaux secours et ensemble essaient de creuser pour arriver
jusqu'à mademoiselle. Mais leurs efforts sont impuissants et ils songent à d'autres moyens.
Ils font alors un crabe et l'envoient. Celui-ci s'éprend d'amour pour mademoiselle et ne remonte
pas.
Ils fabriquent ensuite une écrevisse, puis un poisson, qui agissent de même.
Désespérés les vivants font enfin un kanyen (petit oiseau à belle voix).
Ce rossignol katchin va se poser sur un arbre voisin et fait entendre ses meilleurs accents. Le
crabe, l'écrevisse et le poisson entendent la mélodie et montent voir; et M elle Eau de les suivre!
Des cris de joie s'échappent de toutes les poitrines.
«Avant de boire, disent les hommes, chantons donc tous ensemble les louanges de
mademoiselle!» Les animaux refusent et se précipitent se désaltérer; alors en punition ils perdent
l'usage de la parole; l'homme au contraire qui ne boit qu'après actions de grâces, continue à jouir
de la faculté de parler.
Mademoiselle se répand ensuite sur toute la terre, et désormais les vivants ont de l'eau pour boir
et cuire.
(Et depuis les Katchins, à la fontaine où ils vont puiser, offrent en reconnaissance au génie de
l'eau, poules, cochons, etc.)
XXIV. Origine du Soleil, de la Lune, des Etoiles et des Eclipses.
Nous avons vu le Soleil et la Lune naître embryons de Kringkrong et Ynong (v. chap. lia). Mais
depuis ils ont grandi et ont de la famille. Le soleil a 9 petits soleils, et la lune quantité de petites
lunes (étoiles). Aussi quand les hommes se mettent à voler le riz, le père soleil, pour les punir, fait
lever à la fois ses 9 enfants, donne aux chiens 9 queues et aux mulots 9 terriers. Aussitôt sur la
terre le riz et les enfants rôtissent, le chien n'a pas la force d'agiter ses queues, l'homme ne peut
travailler et il lui est impossible de prendre un mulot (mets délicat chez les Cauris).
Tous les vivants se coalisent alors et préparent un grand arc avec des serpents vivants pour aller
combattre la famille soleil. A cette vue, celle-ci se retire et entraîne avec elle la famille lune.
Les ténèbres envahissent alors la terre et la rendent aussi inhabitable qu'avant.
Les vivants tiennent conseil et décident d'envoyer prendre la lumière.
Ils députent d'abord le tatou.
Celui-ci arrive à la cachette des soleils, mais voilà qu'au moment où il se présente, mademoiselle
soleil, occupée à décortiquer du riz sous la portière, lui assène un violent coup de pilon qui lui
casse les dents et l'étend raide mort; elle lance ensuite le corps au loin et n'ose parler de l'aventure
à personne.
Les hommes, au bout de quatre jours, ne voyant pas revenir le tatou, envoient un nouveau député
en la personne du coq. Celui-ci juste avant
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d'arriver chez les soleils, découvre le cadavre du premier messager et, craignant pareil sort,
n'avance pas jusqu'à la maison, mais s'arrête au milieu de la cour et chante: kirikiki, kirikiki! puis
cache sa tête sous l'aile et attend.
Les petits soleils accourent voir ce que c'est et aussitôt annoncent à papa qu'il y a dans la cour un
étranger sans cou ni tête.
Le père s'avance:
— «Holà! l'étranger sans cou ni tête, qui es-tu?
— Moi, je suis le Coq.
— D'où viens tu?
— Du pays du milieu de la terre.
— Que veux-tu?
— L'autre jour nous t'avons délégué le tatou; ne l'as-tu pas vu?
— Mais non, je ne l'ai pas vu.»
— «Papa, interrompt alors demoiselle soleil, il arriva, il y a 4 jours, un étranger qui me fit peur; je
l'ai tué, puis lancé dehors; c'est peut-être lui!
— Va prendre le corps et nous verrons.»
On reconnaît en effet le malheureux tatou; le père soleil le ressuscite; puis revenant au coq:
— «Dis donc ce que tu veux.
— Seigneur, grand père, sur la terre, c'est inhabitable! Avant il y avait trop de lumière; maintenant
ce n'est que ténèbres. Aie donc pitié de nous!
— Là-bas sur la terre, chanterez vous nos louanges?
— Mais sûrement; kirikiki, kirikiki!
— Le promets-tu pour les autres?
— Certainement; kirikiki, kirikiki!»
Le vieux père soleil est gagné; par commisération pour les vivants, il lance dans l'espace ses neuf
fils qui se divisent et augmentent le nombre des étoiles; puis avec sa sœur la lune, ils s'entendent,
lui pour briller le jour, elle pour éclairer la nuit.
Le soleil donne alors au shikhi (légume katchin) les queues des chiens et distribue les terriers des
mulots aux rats, taupes, belettes, etc.
Il a ensuite pitié du tatou et lui donne veste en fer, griffes et longue langue. Et depuis lors, le
premier député des hommes au soleil porte une forte cuirasse d'écaillés et n'a qu'à étendre la
langue pour la voir chargée de nourriture.
A Mr le Coq, le soleil fait présent d'un bec, casque, pendant d'oreille, éperons et ongles.
Puis avant de se séparer, Coq, Soleil et Lune cimentent la paix par le serment suivant:
— «Si au lever du soleil, commence le coq, je ne chante pas ses louanges, que le canard me
dévore!
— Que le crapaud m'avale, reprend le soleil, si au chant du coq je ne me lève pas!
— Et moi, termine la lune, si je n'éclaire pas la nuit, que le chien me mange!» Le coq rentre alors
chez les vivants et annonce son traité de paix; tout le monde applaudit et chante les louanges du
soleil; la chauve-souris seule refuse et est condamnée à se cacher le jour et à voler la nuit.
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Depuis, ajoute mon jaï-wa, c'est le coq le plus fidèle à son serment; souventes fois le jour il
chante le soleil, et, quand il oublie le matin, c'est qu'il a pendant la nuit même payé tribut au
renard.
Le soleil et la lune, pour leur petits parjures, sont plusieurs fois sur le point (quand il y a éclipse)
d'être dévorés par le crapaud ou le chien. Heureusement les Katchins viennent à leur secours; dès
qu'ils voient le soleil où la lune attaqués, vite ils poussent des cris, tirent de coups de fusil et ne
cessent le tintamarre que quand crapauds ou chiens effrayés lâchent enfin leur proie.
Tous les Katchins honorent le Soleil et la Lune; mais les chefs seuls peuvent leur faire des
sacrifices et conserver leur image suspendu à un long bambou au devant de leurs maisons.
A propos d'éclipsés, la légende donnée par le jaï-wa de Lamaiban est différente ; la voici:
II était jadis un orphelin que sa marâtre ne pouvait sentir et chassa dans les bois; le pauvre petit
n'avait que les fruits sauvages pour nourriture. Les anges (sakiani) eurent compassion de lui et lui
donnèrent des médecines. L'enfant se mit à guérir hommes et bêtes et devint riche de leurs
présents. Mais un beau jour le soleil et la lune, jaloux de sa gloire, lui volèrent ses drogues. Alors
un crapaud et un chien, qu'il venait juste de rendre à la santé, se lancent à leur poursuite, le
premier du soleil et le second de la lune. Ils courent encore après eux et de temps en temps
parviennent à les saisir; d'où éclipses; heureusement les Katchins, par leur tintamarre, leur font
bientôt lâcher leur proie.
XXV. Origine du Tonnerre, des Eclairs, de la Foudre.
• Autrefois le Léopard vivait au ciel et Lan Tu Mushen Makam wa Ning-sang (Tonnerre) habitait
sur la terre.
Et ici-bas personne ne sarclait les plantes et là-haut personne ne battait le tambour.
— «Changeons donc de place, dit le Tonnerre au Léopard .... Et le Léopard descend sur la terre et
de sa griffe gratte le pied des plantes qui désormais poussent bien mieux. Et le Tonnerre monte au
ciel et se charge de de le faire résonner. J
Mais voilà que sur la terre 9 frères, fils de Layati lawa et de Nangting ma/an, fabriquent un
violon katchin et se mettent à en jouer.
Le Tonnerre entend. «Voilà un son tout à fait nouveau pour moi, se dit-il; allons voir ce que
c'est!» et il arrive chez lui, cause avec eux et, pour ne pas avoir de concurrent, brise les cordes de
leur instrument.
Les fils de Layan deviennent furieux, déclarent la guerre au Tonnerre et lui donnent rendez-vous
dans 4 jours.
Le premier combat a lieu avec une barre; le Tonnerre en saisit un bout et les 9 frères l'autre; et les
voilà à pousser. Mais ces derniers sont aussitôt culbutés. Ils ne ^e déclarent cependant pas vaincus
et fixent un nouveau rendez-vous dans 4 jours pour s'appuyer au grand rocher Lungli lung que
garde une bonne vieille.
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Cette fois les 9 frères emploient la ruse. Le 4e jour de très bonne heure, ils enduisent leurs mains
de boue et les appliquent contre la pierre de manière à la rendre glissante, laisser des traces et
faire croire au Tonnerc qu'ils l'ont réellement soulevée. Ils gagnent la vieille à eux et lui font
promettre de dire qu'elle les a vus élever le rocher; puis ils repartent vite pour ne pas se rencontrer
avec le Tonnerre.
Celui-ci ne tarde pas à arriver.
— «Eh! la mère, n'as tu pas vu 9 hommes?
— Mai si ; ils sont venus ce matin de très bonne heure, ont soulevé le rocher et sont repartis.»
Alors le Tonnerre saisit la pierre, et sans effort la met d'abord sur l'épaule gauche ; mais en la
redescendant, elle lui glisse des mains et lui écrase le pied gauche. Il l'empoigne de nouveau et la
hisse sur l'épaule droite; elle lui échappe encore des mains et lui fracture l'autre pied.
Il la saisit encore et furieux la lance au loin. Elle traverse les murs de 4 maisons et heurte un rat.
Le petit animal en colère, grimpe au sommet d'un arbre, et apercevant le Tonnerre:
— «Dis-donc, le Vieux, ne pourrais tu pas nous laisser en paix? Mais quels pieds! en voilà des
moignons! Va donc les cacher!!»
Le Tonnerre ne peut avaler pareille raillerie; sur le champ il convoque ses amis: nuage, pluie,
vent, La nTu Mashaw shé (génie de la foudre), bat fortement le tambour, dégaine son glaive qui
lance des éclairs de tous côtés et précipite Mashaw shé pour foudroyer le pauvre rat.
Mais voilà que dans le creux de l'arbre où était perché le rat, une fouine avait déposé ses petits.
Ceux-ci secoués par le choc dépérissent de jour en jour.
Alors leur mère envoie l'ours demander compensation au Tonnerre.
Celui-ci s'exécute et pour dommages causés à la famille fouine, paie un couteau, un collier, une
calebasse et un peu de médecine. Frère l'ours avec le couteau se fait une bonne mâchoire, passe le
collier à son cou et remet seulement à Mme fouine la calebasse et la médecine.
Cependant les frères provoquent encore le Tonnerre à un nouveau combat; ils louent une armée
de serpents; le Tonnerre se contente d'une troupe de guêpes qui se précipitent sur les serpents et à
coups d'aiguillons les mettent en fuite.
Les 9 frères ne veulent pas encore se rendre et demandent à continuer la lutte. Le Tonnerre
furieux fait lever 9 soleils; ses ennemis ne peuvent supporter la chaleur et, pour se refraîchir,
s'enfoncent dans un marais où le puissant génie du ciel vient les saisir et les faire prisonniers les
uns après les autres.
(Depuis les Katchins ont grand peur du Tonnerre et ses amis: nuage, vent, pluie, éclair, foudre, et
leur font souvent des sacrifices de poules, cochons, etc.)
XXVI. Origine des Couteaux et des Seigneurs et Rois Kalas (d'Europe).
Jadis les frères Khrakam et Khra naung ne savaient quoi faire pour
vivre; ils songent à fabriquer des couteaux et établissent leur forge sur les
bords de l'Irrawaddy ; le bruit des coups de marteau trouble les habitants de
l'eau, et tous les poissons viennent les uns après les autres prier les deux
es de transporter leur usine ailleurs.
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— «Nous sommes bien ici, répondent les forgerons et nous y resterons.
— Nous allons appeler le crocodile à 9 têtes et il vous chassera bien!
— Faites venir qui vous voudrez; nous ne partirons pas!»
Les deux frères, entendant parler de crocodile à 9 têtes, préparent vite 9 barres et 9 cordes de fer
et montent tour à tour la garde pour ne pas être surpris.
Bientôt ils entendent un grand bruit et voient arriver le fameux crocodile avec tous les poissons à
sa suite.
Ils se mettent en embuscade derrière un buisson, et au moment où la bête passe, l'aîné lui perce un
nez avec une barre, et le cadet lui passe vite une corde et la fixe à un grand arbre. Ils font de
même pour les autres têtes et le pauvre crocodile est obligé de se constituer prisonnier.
Il offre pour rançon un panier d'or et d'argent, un couteau lungtong ningthu, qui coupe tout, même
les pierres, et un arc lung krang kunli, qui ne rate jamais et perce même les rochers.
Les deux frères acceptent et lâchent le crocodile; puis se voyant riches, ils veulent rentrer chez
eux; ils font un radeau pour passer la rivière et sont déjà arrivés au milieu de l'eau quand un
poisson- surgit et, par vengeance, divise en deux la frêle embarcation.
Les forgerons se trouvent un sur chaque partie; l'aîné, Khrakam, a avec lui le panier d'or et
d'argent, et est emporté du côté nord; le cadet, Khra naung avec le couteau et l'arc, file du côté
sud.
Ce n'est que vers les sources de l'Irrawaddy que Khrakam peut aborder; là il s'établit et épouse
bientôt une belle guenon.
Khra naung est entraîné loin, bien loin, en plein pays kala. Il peut enfin descendre dans un village
; mais, o surprise ! il ne voit pas d'habitants. Il finit par découvrir une pauvre vieille en pleurs:
— «Holà! la mère, il n'y a donc personne par ici?
— Hélas, un serpent a dévoré tout le monde.
— Où est-il donc ce brigand, que je le tue!
— Il vient toujours quand on appelle les cochons; tenez, je vais le faire apparaître: Maw! Mata)!
(cri katchin pour faire venir les cochons).» Aussitôt 9 serpents se présentent en file.
— «Il n'est pas encore là, dit la vieille, et elle continue: Maw! maw!» Alors arrive un serpent dix
fois plus gros que les autres, ayant comme un casque sur la tête et ouvrant déjà la gueule pour
dévorer quelqu'un.
— Le voilà! crie la vieille. Aussitôt Khra naung lance une flèche qui l'abat; il s'avance lui-même
et .avec le couteau magique le coupe en petits morceaux.
Il a à peine fini que tous ces morceaux deviennent hommes; le village se trouve alors aussi peuplé
qu'avant; pleins de reconnaissance les nouveaux habitants proclament Khra naung leur roi..
Quelque temps après l'ex-îorgeron va se promener dans les environs, et il entre dans un village où
il ne rencontre qu'un vieillard en larmes.
— «Holà! le père, où sont donc tes compagnons?
— Un vautour les a dévorés les uns après les autres.
— Où donc est-il? Que je le tue!»
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— «Il vient toujours quand on appelle les poules; il va paraître; kouroii! kouroii! kourou!»
(cri pour volaille).
Et voilà 9 vautours qui s'approchent suivis d'un bien plus grand.
— «C'est le dernier, l'immense, qui nous emporte!»
Khra naung détend son arc et se précipite couper en pièce le fameux vautour. Et tous les
morceaux se changent en hommes qui le font encore leur roi.
Khra naung est désormais à la tête de deux villages et reçoit beaucoup de présents; il est
bientôt à même d'acheter un éléphant. Il le monte et part à la recherche de son frère.
Il marche longtemps, bien longtemps et va arriver aux sources du fleuve, quand il rencontre
un singe avec un panier d'or et d'argent. D'un coup d'arc il l'abat, lui passe un bâton par les
deux bouts et le met rôtir sur le feu. Il reconnaît le panier de son frère et pense le trouver lui-
même dans les environs. A peine a-t-il fait quelques pas qu'il aperçoit son aîné perché sur un
arbre.
— «Est-ce toi, mon frère?
— Mais oui, je suis Khra kam.
— Descend donc vite; le diner doit être prêt.» Et chemin faisant il lui raconte comment il
vient d'avoir la chance de tuer une guenon et de faire prisonnier son petit.
Ils arrivent près du feu.
— «Mais, malheureux! c'est ta belle-sœur que tu rôtis! Ma femme! ma pauvre femme!!»
Tous deux pleurent longuement; quelques jours après, quand la douieur est un peu calmée:
— «Dis donc, frère! j'ai là bas au pays kala deux Etats; je t'en cède un, viens le gouverner!
— Mais alors que faire du petit barbu?» 4 Et il montre le fils qu'il a eu de la guenon. *
— «C'est bien simple; mettons-le avec nous sur l'éléphant et en avant! Peut-être un jour tu
seras bien aise de l'avoir pour remplaçant!»
Et la petite caravane se met en route. De retour au pays kala les deux frères gouvernent
chacun un village; mais l'aîné meurt bientôt et c'est le petit barbu qui lui succède sur le trône;
de ce fils de guenon naissent les seigneurs et les rois d'Europe qui sont tous vêtus comme leur
ancêtre.
XXVII. Ninykony wa épouse Mademoiselle Crocodile. Origine des petits pieds chinois.
Un jour Ningkong wa regarde au loin, et là-bas sur l'Irrawaddy, il aperçoit comme des
bourgeons de moutarde flottant sur l'eau. Il demande ce que c'est.
— «Mademoiselle Baren (crocodile) qui prend le frais, lui répond-on.
— Eh bien! qu'on me l'amène; je veux l'épouser.» On va donc prendre Mademoiselle et
on l'introduit au palais de Ningkong.
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Mais elle répand des odeurs qui empestent; on a beau la laver, elle sent toujours. On la fait alors
traverser une foule de kanphans (joncs dressés de deux côtés du sentier; chez les Katchins la
jeune mariée, pour se purifier, doit y passer au milieu juste avant de rentrer dans sa nouvelle
maison.)
Mademoiselle est enfin purifiée et peut sans honte figurer au bras de Ningkong.
Malheureusement elle est stérile et meurt encore jeune; son ombre va planer sur la Chine et
depuis lors toutes les dames y ont des pieds de crocodile.
XXVIII. Origine du chaume, du fil, des cheveux, de la beauté, des
flûtes, du sel, de la graisse du cœur, du foie, des poumons.
Ningkong wa épouse une fille des Xats.
Ningkong wa, après avoir pleuré quelques temps sa belle Crocodile, songe à demander la main
d'une de ses sœurs (v. chap. VI).
Il s'adresse d'abord à Mademoiselle Chaume (Shawa Unti); mais celle-ci refuse, et, craignant la
vengeance de son frère, elle s'enfuit à travers le monde et distribue du chaume partout et meurt en
Birmanie.
Ningkong wa demande alors Mlle Fil (Ningkam Pari) qui part aussi, donne du fil un peu partout et
meurt chez les Shans.
Mlle Cheveu (Sagaung Sinri) fait de même et meurt en Chine. Aussi depuis les Chinois ont belle
et longue queue.
Mlle Beauté (Phraw), à son tour, n'oublie d'orner aucune créature, meurt au centre de la terre et
son ombre devient tourbillon.
Mlle Flûte (Madun pungren) se distribue aussi un peu à tous, mais surtout aux Kalas chez qui elle
meurt.
Mlle Sel (Maran Jamti) fuit d'abord en Chine; dans sa course elle transpire, et chaque goutte de
sueur tombant à terre, donne naissance à des champignons; elle crache, et chaque crachat produit
une source d'eaux thermales; elle fait «pipi» et chaque pipi devient une mine de sel.
Enfin elle passe au pays kala où elle meurt, et son corps donne naissance à d'immenses carrières
de sel. Aussi le sel d'Europe est-il plus abondant et meilleur que le sel chinois.
Mlle Graisse (Sauta) se donne d'abord un peu à tous; puis revient mourir en Chine; depuis les
Chinois mangent beaucoup de graisse et ont eux-mêmes de l'embompoint.
Mlle ftatsin Wumka passe à tous les vivants du cœur, du foie et des poumons et meurt au centre de
la terre.
Le pauvre Ningkong wa, fui de toutes ses sœurs, tourne ses regards vers une princesse, fille des
Nats et réussit enfin à avoir une compagne qui pour toujours partage son sort.
XXIX. Ningkong wa donne un manau (grande fête katchine en l'honneur des
principaux Nats).
1° Préparatifs.
Ningkong wa, pour fêter son nouveau mariage, donne un mànau au monde entier. Sa sœur 'ndin
Lakong (pelote de ficelle) vient de mourir et son ombre s'est transformée en: Tingka nala, coq,
Tingka wala, cochon, et
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Tingka ngala, bœuf, qui Habitent son palais; c'est eux qui se chargeront d'annoncer la fête. Mais
notre héros désire encore un tambour, et pour le fabriquer il veut une déïense de l'éléphant d'or
que Janun avait autrefois rrfis au monde.
Pendant que lui même prépare le manau à la maison, nivelle le terrain pour la danse, etc., il
envoie quelques uns de ses gens à la poursuite du fameux animal. L'éléphant s'enfuit jusqu'en
pays kala où il tombe enfin épuisé de fatigue. Les chasseurs s'emparent de ses défenses et de ses
os et les apportent à Ningkong, qui avec les os fait un métier à tisser pour sa femme, et avec une
défense,_ le grand Sut chin, grosse caisse des richesses. On dresse un grand mât devant le palais
et tout est enfin prêt pour le manau.
2° Arrivée des Nats.
Ningkong invite d'abord les Nats, et pour les appeler, il n'a qu'à élever un peu la voix. Aussitôt
tous les esprits accourent et s'installent chacun sur l'autel spécial qui leur est préparé.
La'n Roi Madai (v. chap. V, 8), maître du ciel, a la place d'honneur dans le palais même
Ningkong.
Sont absents: seulement La'nkam Mausan Mulam (v. chap. V, 1), parti on ne sait où, Lan Khyn
Madai (v. chap. V, 2), Nat des Shans, Chinois, Kalas; et Tonnerre. Mais celui-ci s'excuse, en
disant qu'il a peur que les oiseaux se moquent de lui. Ningkong wa promet de les cacher tous et le
vieil estropié arrive enfin clopin-clopant.
A ce moment les oiseaux sortent de sous le toit, ou de paniers percés où ils sont mal enfermés et
voyant Tonnerre :
— «Mais quels pieds! holà! grand père, qui donc t'a payé ces moignons?»
Furieux Tonnerre foudroie le grand mât et disparaît; les autres Nats en rigolent tout en dévorant le
cochon ou buffle que Ningkong leur fait servir à chacun.
3° Arrivée des rois et peuples de la terre.
Ningkong appelle ensuite les rois et les peuples de la terre.
Pour cela il bat le tambour et en même temps le coq chante, le cochon grogne et le bœuf mugit!
Les Chinois entendent les. premiers ; ils se demandent ce qu'il peut y avoir d'extraordinaire au
milieu de la terre, et chargés de présents, empereur en tête, ils arrivent chez Ningkong.
Là ils admirent le palais, le mât foudroyé, surtout le fameux tambour. Ils font connaissance avec
les Nats, dansent longtemps ensemble, comblent Ningkong de leurs présents et rentrent chez eux
enchantés.
Le tambour résonne encore, le coq chante, le cochon grogne et le bœuf mugit.
Cette fois ce sont les Katchins qui entendent et arrivent bientôt au milieu de la terre. Comme les
Chinois, ils admirent tout, valsent avec les grands esprits, font des présents à Ningkong et
retournent satisfaits en leur pays.
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Le tambour sonne de nouveau, etc. et successivement entendent et font de même avec leurs
chefs en tête:
Les Shans, les Birmans et les Kalas. Aussi, à la fin, le palais de Ning-kong est tout rempli de
riches présents.
4° Départ des Nats; Ningkong devient Ka-ang Du-wa.
Les Nats eux aussi font des dons à Ningkong, et ordinairement après avoir dévoré un ou deux
cochons ou buffles, retournent tranquillement chez eux.
Seul La 'nRoi Madai reste 4 jours, avale un bœuf, ou cochon, ou buffle tous les matins, midis
et soirs; et encore à la fin refuse de partir sans des provisions de route. Mais à l'étable il ne
reste plus rien; tout a été sacrifié.
Pour satisfaire son frère si exigeant, Ningkong envoie son monde à la chasse. Dix fois on bat
le bois sans parvenir à lancer aucun cerf; mais toutes les dix fois on rencontre le même faisan
et à la fin on se décide à la tuer. L'oiseau mort se change aussitôt en gros buffle qu'on apporte
à Ningkong. Celui-ci fait préparer 8 plats de viande et les offre à son frère. Ensuite ils font
échange de présents. La 'n Roi Madai avec de l'or et de l'argent se tient au sommet d'une
échelle de dix degrés. Ningkong est au pied avec la tête du buffle. 11 la monte d'un degré, et
son frère descend aussi d'un degré l'or et l'argent. Et ainsi de suite nouvelle hausse et nouvelle
baisse, jusqu'à ce que, la tête parvenue au sommet de l'échelle, La 'n Roi en respire l'essence
et disparaisse.
Ningkong recueille les richesses que lui laisse son frère et fixe la tête de buffle au poteau
principal du palais.
Puis c'est la fin de sa première existence. Ningkong appelle Madame et tous les deux meurent,
ou plutôt se retournent sur eux mêmes; lui est désormais Ka-ang Du-wa (chef du milieu de la
terre) et elle Ka-ang Du-jan (princesse du même empire).
(A suivre.)
La Religion des Katchins (Birmanie).
Par le P. Ch. Gilhodes de la Soc. d. Miss. Etr., Bhamo, Birmanie.
I" CHAPITRE1. Karai Kasatiy ou l'Être Suprême.
Le Rvd. Père Schmidt a bien voulu me faire remarquer que dans «Mythologie et Religion des
Katchins2» je n'ai pas donné assez de détails sur Kàrai Kâsang. De fait je n'ai parlé ni
longuement ni clairement de ce grand esprit, qui pour tous les Katchins est bien l'Être
Suprême; je vais essayer de le faire connaître d'une manière plus satisfaisante en exposant
fidèlement sur la nature et son culte les données des jaïwa-ni3, des dumsa-ni, des du-ni
(seigneurs), des salang-ni (notables), et des tarat-ni (hommes du peuple).
I» Nature de Karai Kâsang. 1* Notions fournies par les Jaïwa-ni (baDes).
J'ai eu l'occasion de consulter les trois principaux jaïwa-ni de la région ; celui de Kuthung, le
grand père qu'on connaît déjà*; celui de Lamaïban, boiteux d'une quarantaine d'années, qui ne
pouvant cultiver la terre s'adonne aux sciences mythologiques6; et celui de Loyin, vieillard de
70 à 80 ans, qui a fait le barde et le prêtre toute sa vie.
Les données de ces trois savants sont à peu prés les mêmes ; d'après eux, au-dessus du ciel et
de tous les grands nats habite:
1
Pour écrire les mots Katchins j'ai employé l'orthographe adoptée ici par MM. les Anglais
(qui sont de même pour mes articles publiés dans «Anthropos» III, p. 672—699 et IV, p. 113
—138). 1° Voyelles et diphtongues.
a a le son de a comme dans father «• a français

e«i«

u<
ai «
au «
aw x
oi «
très bref
de e comme dans ten =» é
« i « «tin »i« o « « old — o « oo « « moon = ou « i
« « ice — ai' « ow « « cow == aou * aw • « law = au « ai
« « oil = oi'
11° Consonnes; elles ont le mcmc son qu'en Anglais.
1
V. «Anthropos. 111 (1908), p. 674.
1
Ni final est signe du pluriel.
4
V. «Anthropos» III, p. 672.
1
L. c., p. 674 note.
La Religion des Katchins (Birmanie). • 703
A..— Kàrai Kàsang, qu'on appelle aussi Kàrai Kdsang mdkam, Kdrai wa, Kârai, Ngàrai
Kûseng, Ngdrai wa. B. —' Phan Ningsang. C. — Cheng Ningchang ou Che Ningchang. D. —
Phan Dum Sàkia, Phan Sdkia ou Sâkia. E. — Jau Dum Phâra ou Jau Phâra.
Tous ces différents noms, disent les trois jaïwa, n'indiquent qu'un même (lângai sha =* un
seulement) grand esprit, revêtu d'habits d'or et assis sur le magnifique fauteuil mdjoi
chimpong mâlang tingrong1. Il tient en mains les nerfs vitaux ou ficelles de tout ce qui existe:
Idmon sumri jum, Idsa sumtai phum, expression qu'on trouve dans les vieux poèmes que
débitent les jaïwâ-ni, signifiant: lamon sumri jum, cordes vitales prendre, tenir; lâsa sumtai
phum, nerfs vitaux embrasser ou tenir dans ses bras.
Cet esprit est appelé de divers noms suivant qu'il se tourne et regarde d'un côté ou de l'autre;
et, pour mieux me faire comprendre, les jaïwa ont employé le même moyen. Chacun a simulé
Kdrai Kàsang, et, assis sur un escabeau, a fait face à divers côtés, s'appelant d'après sa
position des différents noms de l'Être Suprême.
Les savants du pays considèrent donc Kdrai Kàsang comme un esprit unique. Leurs
affirmations paraissent d'ailleurs confirmées par la signification des termes employés pour
désigner l'Etre Suprême.
D'après le jaïwa de Loyin, Kdrai Kdsang, Phan ningqffig et Cheng ning-chang sont des mots
katchins; Phan sdkia est emprunté aux Birmans et Jau Phâra, aux Shans.
Je n'ai pu trouver l'origine du nom Kdrai Kdsang; pour essayer de la découvrir je me suis en
vain adressé à ceux qui connaissent le pâli, le chinois, le shan et le birman. Ce mot paraît
donc être purement katchin et signifier Etre Suprême, puisque les jaïwa-ni le mettent toujours
en tête des noms qu'ils donnent à l'Esprit Supérieur.
C'est d'ailleurs le sens que lui donne Mr. Rae, officier anglais qui depuis quinze ans gouverne
les Katchins du district de Bhamo et habite au milieu d'eux, à Sinlum Kàba; «Kârai Kàsang,
m'a-t-il écrit, means suprême Lord». Le Rvd. O. H an son, de l'American Baptist Union, lui
donne aussi même signification puisque dans sa traduction de la genèse il rend toujours le
mot «Dieu» par Kàrai Kdsang: «Shawng npa-wt ë Kàrai Kdsang gaw lama thé aga phe phan
wu ai au commencement Dieu créa le ciel et la terre.»
Quant aux mots Phan Ningsang et Cheng Ningchang, ils semblent désigner simplement des
attributs de la divinité. En katchin, en effet, phan signifie «créer» ou «entretenir» ; et cheng
ou che, «connaître», «savoir» ; or créer ou entretenir et savoir sont bien des perfections qui
conviennent à l'Etre Suprême et qui peuvent le désigner en katchin, comme en français les
noms Créateur et Omniscient signifient Dieu. Un katchin assez instruit m'a d'ailleurs donné la
même explication : »Kârai Kàsang m'a-t-il dit, est appelé Phan ning-sang parce qu'il a tout
créé et Cheng Ningchang, parce qu'il sait tout».
1
V. Mythologie la «Anthropoi» ni, p. 673.
704 P. Cli. Gilhodes,
Phan Sâkia viendrait du birman phan créer, et thakia esprit. Phan Sakia signifierait donc
«créateur-esprit», et n'est pas différent de Kârai Kâsang.
Enfin Jau Phàra serait d'origine shanne: en shan, jau, zao ou sao, signifie «chef», «maître»,
«seigneur»; et Phàra «Dieu».
Le mot Phàra peut aussi avoir même origine que le mot correspondant en birman boura,
qu'on prononce hpâra et qui signifie «dieu», «maître».
Jau Phàra, chef, maître, seigneur, dieu, ne peut indiquer un être autre que Kârai Kâsang, qui
d'après le sens des divers noms qu'on lui donne est bien un esprit unique qui a tout créé et qui
sait tout.
Mais laissons de nouveau parler les jaïwa-ni et nous faire connaître les autres attributs de
l'Être-Suprême : pour leur faciliter le travail procédons par interrogations :
«Kârai Kâsang, a-t-il un corps comme nous?
— Oui, mais nous ne pouvons le voir.
(Rien d'étonnant à cette réponse; le Katchins ne paraissent pas avoir l'idée d'esprit, comme on
a pu s'en convaincre quand il a été question de la nature des Nats et des minlas. (V. plus bas p.
711.)
— Kârai Kâsang peut-il vieillir, être malade, mourir?
— Non: Tingla 'ncheng ai, vieillir il ne sait pas. Machyi 'ncheng ai, malade il ne sait pas. Si
'ncheng ai, mourir il ne sait pas. Mâren nga de, il reste toujours le mjjpie.
— Kârai Kâsang a-t-il femme et enfants?
— 'Nia de, il n'en a pas.
— Que mange Kârai Kâsang?
— Kàni, 'ncheng, nous n'en savons rien.
— Que fait Kârai Kâsang?
— Il tient les nerfs vitaux de tout.
— Kârai Kâsang gouverne-t-il tout?
— Oui : nga manga up de, il gouverne tout.
Makhra madu de, il est maître de tout.
— Kârai Kâsang est-il plus puissant que les autres nats et les gouverne-t-il ?
— Oui, et même aucun nat ne peut mordre les hommes sans sa permission.
— Kârai Kâsang voit-il tout, sait-il tout?
— Oui, il connaît les pensées des hommes et voit qui a l'esprit droit ou de travers.
— Kârai Kâsang peut-il tromper?
— Non. Màsa 'ncheng, mentir il ne sait pas.
Myit makaw 'ncheng, esprit de travers ne sait pas avoir. Ding ding man man rai a, il est digne
et droit.
— Kârai Kâsang est-il bon?
— Oui. Yi a Kânu Kawa rai a, il est notre père et notre mère.
La Religion des Katchins (Birmanie). 705
Sàkha ya de, il nous donne des provisions pour la vie. Nga mu nga moi ya de, il nous donne
le bien-être. , Agârum nga de, il nous assiste.
— Kàrai Kâsang récompense-t-il les bons et punit-il les méchants?
— Oui. Kâjani phe akyu jaw de, aux bons récompense il donne.
Nkâja ni phe yupak jaw de, aux méchants châtiment il donne1.
— De qui est fils Kârai Kâsang?
— Il est fils de Sâmwi et Ningpang*.
— Kàrai Kâsang a-t-il créé" le ciel, la terre et tout le reste? A la dernière question les bardes
répondent que Kàrai Kâsang a tout créé: «Nga mânga phan da de».
Lâmu ga phan da de, ciel et terre a créé.
Phun kâwa phan da de, arbre et bambou a créé.
Nat ni mung phan da de, les nats même a créé.
— Puisque Kàrai Kâsang a tout créé, ne serait-il pas aussi le père et non le fils de Sâmwi, et
de Ningphang?»
Le grand-père saisit l'objection et pour la résoudre cesse de présenter Kàrai Kâsang comme
enfant de Sâmwi et Ningpang, il ne le fait pas non plus leur créateur, mais donne ces trois
personnages comme coexistants, (rau tai de ni) ayant commencé ensemble, (rau ru de ni),
ayant apparu en même temps.
Les deux autres jaïwa-ni, moins accomodants font toujours Kàrai Kâsang fils de Sâmwi.
— «Si Kàrai Kâsang a créé le ciel, la terre et tout le reste, comment pouvez-vous dire que ce
même ciel, cette même terre, 9c'. sont fils de Sâmwi et de Ningpang, Woishun et Jânun*
etc.?»
Ici les trois savants donnent la même réponse: «Sdmwi et Ningpang ont enfanté (shângai de)
ciel, terre etc.; mais c'est Kàrai Kâsang qui,les a créés (phan da de), c'est-à-dire, élevés,
entretenus (bau de), perfectionnés, embellis (shachoi de).»
Comme je n'ai pas l'air de bien .comprendre, le grand-père s'anime et me donne l'exemple
suivant: «Kàrai Kâsang pour nous créer a fait comme les Anglais, qui, bien que nous ne
soyons pas leurs propres enfants, nous ont
' Le vieux barde, en parlant des Nats en général, nous dira encore (v. plus bas p. 712). qu'il ne
s'occupent pas de récompenser et de punir en cette vie ou en l'autre; maintenant il nous donne
Kàrai Kâsang comme rémunérateur de la vertu et vengeur du vice: il semble donc qu'il existe
sur cet être supérieur une légende complètement différente et Indépendante des traditions qui
ont pour objet les autres esprits. C'est ce qui explique cette contradiction et celles qui vont
suivre.
1
V. Mythologie I, «Anthropos» III, p. 673.
' Pour exprimer «créer» j'emploie le mot katchin phan, qui, comme on l'a vu plus haut, doit
avoir môme origine que le mot birman phan «créer», et auquel le Rvd. .O. Hanson donne le
môme sens. Cependant je n'oserais pas affirmer que phan rend bien l'idée de création, notion
que les Katchins paraissent ignorer. Les jaïwa-ni, en effet, semblent donner au mot phan le
sens d'«clever», «entretenir», «gouverner», «embellir» ; quoiqu'il en soit phan est le terme
qui en langue du pays rend le plus l'idée de créer.
4
V. Mythologie III, IV, V, «Anthropos» III, p. 677—678. •
706 P. Ch. Gilhodes,
adoptés, nous gouvernent et mettent les voleurs en prison.» Si cette comparaison ne rend
pas claire l'idée de Kàrai Kàsang comme créateur, elle fait au moins ressortir sa
puissance.
2° Notions fournies par les dumsa-ni (prêtres), du-ni, salang-ni et ta rat -ni.
A — Les dumsa-ni donnent sur l'Être-Suprême à peu près les mêmes renseignements que
les jaïwa-ni, dont ils sont d'ailleures les élèves. Cependant on en trouve quelques-uns,
comme celui du village de Wakau, qui font Kàrai Kàsang père de Phan Ningsang, qui
serait le même être que Cheng Ningchang, et aurait pour fils Phan Dum Sakia.
B — Les du-ni et les salang-ni connaissent Kàrai Kàsang et ses attributs presque aussi
bien que les bardes et les prêtres, mais à propos de son origine ils varient beaucoup. Les
uns disent qu'il est fils de Sàmwi, les autres de Woishun etc., bon nombre avouent qu'ils ne
connaissent pas son père; quelques-uns le confondent avec Sinlap, Jan ou autres grands
nats issus de Janun1.
G — Les târat-ni, eux aussi, hommes et femmes, ont sur l'Être Suprême des notions assez
complètes. Presque tout le monde vous dira que Kàrai Kàsang habite au-dessus du ciel,
qu'il est père et mère de tout, qu'il tient en main les nerfs vitaux de tout, qu'il est bon,
juste, puissant, qu'il récompense les bons et punit les méchants etc. — Ces idées, les
Katchins les ont souvent dès leur jeunesse; les parents les transmettent aux enfants et
tous, à l'occasion, peuvent les apprendre des jaïwa-ni et des dumsa-ni.
11° Culte ^de Kàrai
Bien que tous les Katchins connaissent Kàrai Kàsang et le regardent comme le plus grand
esprit, cependant ils ne lui rendent pas un culte supérieur ou équivalent à celui dont ils
honorent les Nats; c'est que ceux-ci nuisent ou peuvent nuire, et, par l'intermédiaire des
devins, demandent fréquemment des victimes : il faut donc souvent les apaiser ou se les
rendre favorables par des offrandes et des sacrifices.
Kàrai Kàsang, au contraire, est un être bon, qui rend des bienfaits sans exiger
compensation; il ne demande d'ailleurs presque jamais de présents et on ne sait même pas
ce qu'il mange. On est pourtant loin de le considérer comme une divinité dont il ne faut
tenir aucun compte. Les Katchins dans l'épreuve ont souvent recours à lui par des
invocations, et, au moins certaines tribus, pour obtenir des faveurs, pour éloigner ou
prévenir une calamité lui font parfois de grandes offrandes communes.
1° Invocations.
On invoque l'Être-Suprême sous une de ses différentes appellations: Kàrai Kàsang, Phan
Ningsang etc.; quelques noms, cependant, sont plus en usage dans certains endroits ou
plus employés par quelques personnes.
Un Katchin dans la souffrance s'écrie:
1
V. Mythologie V, 1. c.'p. 677—678.
La Religion des Katctilns (Birmanie). 707
Kàrai Kàsang mada yu law! Karai Kasang! regardez-moi 1 « «' gârum rit law! Karai
Kasang! aidez-moi! « « phayubakjawdelaw.'KaniKasangl pourquoi me punissez-
vous! « « che larit lava ! Karai Kasang ! sauvez-moi !
Quelqu'un qu'on accuse de mensonge, vol etc.:
Kàrai e! mada yu law! O Karai, regardez donc! « « ngai 'nmâsu! « « je ne mens
pas! « « « 'nlàgu! « « je ne vole pas! « « « 'nshut 'nphyit! O Karai, je ne
suis pas coupable!
Celui qu'on insulte:
Kàrai e! ngai phe roi de madaya law! 0 Karai, remarquez comme on m'insulte!
Quelqu'un qui tombe à l'eau: ' Karai e! ngai phe che khrang rit law! O Karai! sauvez-moi!
Etc. etc.
2* Offrandes.
On ne fait pas à Kàrai Kàsang de sacrifices sanglants, parce qu'il est supposé ne pas manger
de viande. On lui offre seulement du riz cuit, des œufs, du poisson sec, de l'eau, de la bière et
de l'eau-de-vie. Quelquefois, pourtant, on lui donne vivants des poulets et même des buffles
qu'on lâche et qu'on ne peut reprendre sans sa permission. ^
Quand l'Etre-Suprême désire des offrandes, il doit manifester sa volonté non par
l'intermédiaire d'un devin ordinaire, mais par la bouche d'un myithoi (voyant)1. Rarement
toutefois il vient troubler les mortels et prendre possession d'un voyant pour exprimer ses
désirs; le fait a cependant lieu quelquefois.
Ainsi, il y a quatre ou cinq ans, quand la famine menaçait, le myithoi de Pungwa demanda au
nom de Kàrai-Kàsang des présents à tous les Kauris de ces montagnes. On fait aussitôt dans
les différents villages une collecte d'offrandes, et, dans la vallée de Kuthung, trois jours
durant, on érige un kenrong pour Kàrai Kàsang. C'est un immense autel de 20 à 25 pieds de
côté et de 30 à 40 de haut, une longue échelle sert à y monter: au sommet on fait un plancher,
qu'on entoure d'une balustrade de manière à former un balcon, au milieu duquel on prépare
un fauteuil pour l'Etre-Suprême. A la balustrade et aux différents bambous qui servent de
poteaux on attache quantité de petits paniers pour y déposer les nombreux présents qu'on
destine à Kàrai Kàsang et à ses amis.
Quand tout est prêt, dans la matinée du quatrième jour, arrivent de tous côtés hommes et
femmes des diverses localités: la plupart apportent des offrandes, d'autres conduisent un
buffle et deux gros cochons, fournis par la communauté. Ces animaux sont pour Mushen
(Tonnerre)a, Pilon pilai (jathun qui
Voir plus bas p. 713. 1 V. Mythologie V. XXV, «Anthropos» III, pp. 677, 693.
708 P. Ch. Gilhodes,
habite*les grands rochers Lung-li lung-lal et peut causer la ïolie), mdlLTapié (jathun gardien
d'un bois voisin). On craint que ces trois esprits aussi jaloux que puissants viennent troubler
la cérémonie, et, pour se les rendre favorables, on immole le buffle au Tonnerre et un cochon
à chacun des deux autres. Ces sacrifices ont lieu vers midi, à l'écart du kenrong, avant
d'évoquer Kdrai Kàsang, qui n'aime pas à voir couler le sang.
Pendant que quelques assistants travaillent à dépecer et à cuire les victimes, d'autres placent
dans les paniers du kenrong des œufs, du riz, du poisson sec et des coupes pleines d'eau, de
bière et d'eau-de-vie. Alors mon vieux barde, qui est aussi grand prêtre, commence ses
fonctions: en habits et casque de cérémonie il s'assied sur un tabouret près de l'échelle devant
l'autel et appelle l'Être-Suprême: «O Kàrai Kàsang! créateur de tous les esprits, père de tous
les hommes, viens t'asseoir sur ce fauteuil ; toutes les offrandes du balcon sont pour toi ;
mange et bois ce que tu aimes ; vous aussi, grands Nats, fils et petit-fils de Kârai Kàsang,
arrivez en compagnie de votre père, et acceptez les présents fixés aux colonnes du kenrong.
Et maintenant, o Kârai Kàsang, accordez-nous du riz, des buffles, de l'argent etc.»
A peine le prêtre a-t-il fini ses supplications, que le myithoi entre en convulsions, grimpe par
l'échelle et va s'asseoir au balcon sur le siège de Kàrai Kàsang. «Mes enfants! s'écrie-t-il,
c'est moi Kàrai Kàsang, c'est moi qui ai tout créé, je vous donnerai du riz, des buffles, du
bien-être etc.»
Bientôt le voyant cesse de parler et se calme; c'est signe que Kàrai Kàsang est remonté aux
cieux. — Alors on reprend les présents et quelques personnes sur des nattes mêlent ensemble
les œufs, le riz et le poisson sec: on distribue le mélange à tous les assistants; la viande des
victimes est d'ailleurs cuite, la bière et Pea^de-vie coulent à flots et on se livre à une ré-
jouissance parfaite. La nuit approchant, chacun rentre chez soi avec le joyeux espoir de
recevoir bientôt les bénédictions de Kàrai Kàsang.
Ces données je les tiens des témoins de la fête, en particulier du grand père qui présidait la
cérémonie. Pour lui et les deux autres jaïwa-ni, c'est bien au vrai Kàrai Kàsang qu'on donne
des offrandes; je dois, cependant, ajouter qu'ici, à Kuthung, j'ai trouvé un prêtre, Dumsa Tu,
âgé d'une quarantaine d'années, qui soutient qu'on n'offre jamais rien à l'Être-Suprême, parce
qu'il ne demande et ne mange rien. D'après lui, ce n'est pas le vrai Kàrai Kàsang qui parle par
l'intermédiaire des myithoi, mais c'est un Nat inférieur, qui, pour avoir des présents, ment et
se dit 'Kàrai Kàsang.
111° Conclusion.
Telles sont sur l'Être-Suprême les informations que j'ai recueillies chez les Kauris. Elles ne
sont pas particulières à cette sous-tribu, mais paraissent être fournies par tous les Katchins,
bien qu'on trouve de petites variantes inévitables chez un peuple qui n'a pas de langue écrite.
Ainsi le Rvd. J. Geis, A. B. M. U., qui connaît les tribus des environs de Myitkyina, à la fin
d'un article sur la religion paru dans un appendice au
1
V. Mythologie II, XXV 1. c., p. 675, 693.
La Religion des Katchins (Birmanie). 709
«Kachin or Chimpaw Language» by H. F. Hertz, S. B. P., a écrit, page 159: -Above and
beyond all nats to whom Kachins offer sacrifices at'one time or another, they recognise the
existence of one great spirit called Karai-Kasang. Altars in his honour are not found in
Kachins villages or houses; no priest has been able to divine what offerings are to be made to
it, but in time of great danger nats and theirs offerings are forgotten and their cry goes out to
Karai-Kasang for help, and secour.» — Et Mr. Hertz ajoute au bas de la même page: «Karai-
Kasang existed before all things and is the Lord of the Universe.»
IVo Supplément.
Après avoir écrit cet article (sur Kàrai Kàsang), j'ai été à Pungwa voir le myithoi dont il est
question. C'est un personnage de 40 à 50 ans, qui prétend avoir été dans sa jeunesse guéri par
Kârai Kàsang d'une maladie grave. Depuis lors, en reconnaissance il lui fait parfois des
offrandes privées, devant sa maison, sur un autel de bambous, d'environ un mètre de large, 2
de long et 3 de haut, qu'il renouvelle à chaque cérémonie.
C'est le seul cas de culte particulier à l'Être-Supréme, que j'ai rencontré jusqu'ici.
Les gens de Pungwa font souvent à Kàrai Kàsang des offrandes communes; tous les ans
après la moisson ils placent pour lui, à côté de la demeure du voyant, quantité d'œufs, du riz
et d'autres présents qui lui sont propres. Us l'invoquent aussi à l'occasion de la moindre
épidémie, et se contentent alors de lui offrir de l'eau dans des centaines de coupes de bambou,
qu'ils placent les unes près des autres sur les degrés d'un autel spécial.
Dans ce village la dévotion à Kàrai Kàsang est probablement due à la présence du myithoi. ^
Ce n'est pas un homme instruit; il n'a jamais appris la mythologie et n'en sait pas grand chose.
Il connaît les attributs ordinaires de l'Être-Supréme, mais non son origine ; il affirme que
c'est, parce que ce grand esprit tient en main les nerfs vitaux de tout, quon ne lui fait jamais
de sacrifices d'animaux.
En dehors des grands cas où les Nats prennent possession de lui et parlent par sa bouche, ce
myithoi rend aussi des oracles d'après des signes ou des lettres que, depuis 5 ou 6 ans, dit-il,
les esprits lui ont appris à tracer avec un crayon sur du papier; il n'avait pas de ces caractères
avec lui quand je l'ai rencontré; il m'a promis de m'en montrer une autre fois.
710 P. Ch. Gilhodes,
H0 CHAPITRE. Les Nats et les Ancêtres.
I" La Nature de* Nats et des Ancêtre».
1° La Résidence des Nats.
Nous l'avons déjà dit, les Katchins sont grands adorateurs des esprits ou Nats comme ils
les appellent. Et des Nats ils en ont des multitudes, qui, par la génération, se multiplient
encore tous les jours.
Les* esprits habitent différents endroits. Bien haut et par dessus tout, au delà du ciel que
nous voyons, est: Kârai kâsang=Phan ningsang = Jan Phara = Sâkia, assis sur un
magnifique fauteuil et tenant en mains les nerfs moteurs qui soutiennent le monde et tout
ce qu'il contient.
Au dessous se trouve le pays des Muni, citoyens du ciel. Ce sont Sâmwi (nuage)1; Jan
(soleil)'-*; Shâta (lune)2; Woishun* et ses fils les grands Nats; Mushen* (tonnerre),
'nBung (vent) etc. etc.
Enfin près de la terre, ou sur la terre elle-même, habitent Shadip (ombre de Janun)6, les
jathuns6, les sawns7, les lasas*, les marawngs*, les phyis10, les note-compagnons11 etc.
etc.
2* Nature des Ancêtres. .
A l'adoration des Nats les Katchins joignent le culte des ancêtres. D'après mon jaïwa,
chaque homme a au moins deux minlas ou tsus (ombre, âme), qui ne finissent pas avec la
mort, mais changent seulement de peau, comme les serpents. De ces deux ^ries, l'une est
parfaite ou finie (krin) et l'autre imparfaite ou inachevée. Cette dernière le dumsa l'envoie
aux pays des ancêtres ou ailleurs, suivant les cas. La seconde continue à rester à la
maison, vit d'aumônes et petit à petit devient Nat, ou s'incarne de nouveau dans le corps
d'un petit enfant. Si elle n'a pas k patience d'attendre la naissance d'un bébé, elle peut
passer dans une poule, chien, cochon, buffle, ou quelque autre animal domestique.
D'autres Katchins admettent plus de deux minlas dans chaque individu; un brave homme
peut en avoir jusqu'à six. Mais dès qu'on arrive à sept, on l'a déjà vu18, on""est sorcier
(phyi) et considéré comme être nuisible qu'on doit apaiser par de sacrifices. Mais que
deviennent à la mort les différents minlas qu'on peut avoir? — On ne sait trop, vous
répondent les Katchins. Mais tous
1
V. Mythologie I, «Anthropos. 111, pp. 673, 675. — ' V. Mythologie II, 1. c. p. 675. — 1 V.
Mythologie IV, 1. c. p. 677. — ' V. Mythologie V, 1. c. — ' V. Mythologie VI, 1. c. p. 679. —
§
V. Mythologie XXXlll, «Anthropos» IV, p. 116. — ' V. Mythologie XXXVII, 1. c. p. 118. —
• V. Mythologie XXXVHI, 1. c. p. 119. — ' V. Mythologie XXXIX, 1. c. p. 121. — " V.
Mythologie XL, 1. c. p. 122. - " V. Mythologie XL1, 1. c. p. 123. — " V. Mythologie XL, 1.
c. p. 122.
La Religion des Katchins (Birmanie). ^ 711
s'accordent à envoyer une âme chez les ancêtres, et à offrir à la même, ou à une autre, des
sacrifices à la maison. On la considère un peu comme un Nat qui ne fait jamais grand mal,
mais qui, pour obtenir de la nourriture, envoie grahde envie de dormir, ou se sert d'un rat pour
ronger les habits. On lui donne alors ce qu'elle demande par l'intermédiaire du dumsa: riz,
poule habits, etc.
Quant aux minlas des chefs, elles deviennent en général grands Nats et on leur offre au palais
et au lamshang (bois sacré) des cochons, des bœufs., des buffles, etc.
D'ordinaire on fait des présents aux minlas des enfants à la mort et au moment des funérailles.
On les oublie ensuite et on ne leur sacrifie plus rien à moins qu'ils ne le demandent. On a
surtout le culte des parents et dans chaque maison il y a habituellement un autel spécial pour
eux. Mais excepté pour les chefs, à tous les ancêtres connus desquels on offre des sacrifices,
on ne remonte pas très haut dans les familles du peuple, et à la mort du père ou de la mère,
qu'on commence à honorer aussitôt, on cesse souvent le culte des grands-parents.
3* Nature des Nats et des Minlas.
' Les nats et les minlas ne ont pas des esprits proprement dits; il ont un corps comme nous,
mais avec des ailes qui leur permettent de franchir facilement les distances. Comme nous
aussi ils mangent, boivent, travaillent, vont à la chasse, etc. Seulement nous ne pouvons pas
les voir et voici pourquoi:
«Nous voyez-vous? demandent un jour les Nats aux hommes.
— Mais sûrement! »
— Et avec quoi? * .
— Et avec les yeux!»
Alors les Nats fermèrent les yeux des hommes de manière à ne se rendre visibles qu'à eux-
mêmes.
Puis ils s'adressent aux'Éiiens. «Et vous nous voyez-vous?
— Mais oui! , „
— Et avec quoi?
— Avec le derrière!»
Et les Nats se mettent à fermer le derrière des chiens.
Ceux ci, en malins, se laissent faire sans rien dire, mais rient bien de leur ruse, car c'est en
réalité avec leurs yeux qu'ils voient les Nats; ils continuent à pouvoir les voir encore et, par
leur aboiements plaintifs, dénoncent leur présence aux hommes1.
4* Bons et Mauvais Nats.
Les Nats ne sont pas ennemis entre eux; il fraternisent beaucoup ensemble et s'invitent les uns
les autres à de magnifiques festins. Les Katchins
' Quelques Katchins, peut-être influencés pas les Shans, honorent aussi des arbres et en particulier le lagat
phun (ficus religiosa). Pour obtenir prospérité ou écarter un malheur ils lui 'offrent riz, bananes, poules, etc.
712 P. Ch. Gilhodes,
cependant divisent les esprits en bons et mauvais. Sont bons ceux qui peuvent rendre service;
mauvais, ceux qui nuisent; mais le bien ou le mal qu'ils font est d'un ordre *;ait à fait matériel.
'Quant a cj^nner des lois pour le bonheur des hommes, ils n'y ont jamais songé. C'est de leurs
propres parents que les Katchins prétendent tenir la loi naturelle.. Les Nats non plus ne
s'occupent pas de récompenser les bons ou punir les méchants en cette vie ou en l'autre. Cela
n'est pas leur affaire.
Et par leur exemple on ne peut pas dire qu'ils portent beaucoup au vice ou à la vertu. Parmis
etix, au moins chez les esprits supérieurs, on ne trouve pas, en effet, de grands voleurs ou
impudiques, encore moins de saints. Ce sont plutôt de puissants viveurs qui semblent, avant
tout, chercher à satisfaire leur appétit. Quand ils mordent, c'est pour demander à manger; s'ils
protègent ou rendent service, c'est qu'on les a bien nourris. Et pour eux un buffle volé est
aussi bon qu'un" autre! C'est par ce dernier caractère d'égoïsme que les Nats influent surtout
sur les, Katchins. Ceux-ci, en effet, comme leurs divinités, cherchent en tout leur bien
particulier et font de l'intérêt personnel leur principale vertu, même en religion.
II" Culte des Nats et des Ancêtres.
1* Observation intéressée du Oulte.
En général les Katchins croient et ont confiance en leurs Nats. Tous ont-ils en eux une foi qui
en ferait des martyrs? je ne le pense pas. Cependant tous sont ordinairement fidèles
observateurs du culte extérieur, qui consiste surtout en offrandes et sacrifices. Pour apaiser ou
se rendre favorables les esprits, il ne reculent ni devant la fatigue, ni devant une dépense.
Aussitôt que le dumsa le déclare bon, ils immolent poules, cochons, bœufs, buffles, etc. tant
qu'ils en ont ou peuvent s'en procmer, même par le vol. Toutefois ce n'est pas l'amour qu'ils
ont pour leurs divinités qui leur inspire ces hommages, mais bien la crainte de leur colère ou
le besoin qu'ils croient avoir de leur concours. Tombent-ils malades, leurs champs menacent-
ils de périr, leur maladie et la ruine du riz sont attribués à la malveillance d'un esprit qu'il faut
aussitôt apaiser.»Médite-t-on une entreprise, bonne ou mauvaise, peu importe, l'assistance des
Nats est jugée nécessaire et aquise par des sacrifices. .Mais rendre un culte à la divinité dans
le seul but de l'honorer, sans souci de son propre intérêt, est chose toute à fait inconnue des
Katchins!
2° Principaux officiers du Oulte.
v
Ce sont: le Dumsa, le Jaïwa, le Myithoi, le Kumphan, le Khingjawng, le Phunlum, et le
Ningwant.
a) Dumsa.
Le Dumsa est un espèce de prêtre.
En général on a recours à son ministère chaque fois qu'on a affaire avec les Nats.
11 indique leur volonté (qu'il connaît d'après un des moyen indiqués ci-après p.715ss.), les
invoque au nom de celui qui l'emploie, les prie d'accepter les
urt neiigion des Katdrins (Birmanie). ' 713
offrandes ou les sacrifices, et d'accorder les faveurs demandées. C'est'encore lui qui doit
envoyer chez les ancêtres ou ailleurs les mifllas des défunts.
D'ordinaire il n'a pas un costume spécial pour ses cérémonies. Cependant quand il
s'adresse aux grands Nats, il est mieux qu'il revête une longue robe, s'il en a ; et, quand il
a affaire aux esprits-compagnons, il doit coiffer son turban à la manière des femmes et
avoir un éventail à la main.
Son langage est poétique, ancien et souvent incompris du peuple; il varie suivant le Nat et
le cas qui se présente.
Le dumsa doit donc apprendre quantité de formules spéciales.
Son sacerdoce n'est pas héréditaire; devient prêtre qui veut, ou qui peut car l'apprentissage
suppose une certaine intelligence; si le dumsa a des moyens et de goût, il apprend aussi
les formules de jaïwa et est alors considéré comme un grand savant.
b) Jalwa.
Nous l'avons déjà vu, le Jalwa est le conservateur et le narrateur des légendes et
traditions. C'est aussi un archiprétre dont la présence et le ministère sont nécessaires dans
les grandes circonstances, comme dans les sacrifices à Madai et autres fameux Nats, les
manaus et vœux de manau, les namlu (épreuves par l'eau bouillante), les mariages des
princes, etc. etc.
Son langage est composé de couplets poétiques où presque chaque mot est doublé d'un
synonyme; il use d'anciennes formules souvent incompréhensibles aujourd'hui.
Son habit de cérémonie consiste en une longue robe, d'ordinaire de couleur bleue, et d'un
casque orné de défenses de sanglier et de longues plumes d'oiseau.
Le jaïwa est aussi en général dumsa, mais pas nésessairement, puisque leurs fonctions
sont différentes.
Celui qui aspire à devenir jaïwa se fait le disciple de quelque archi-prêtre qui, moyennant
rétribution, lui apprend petit à petit les légendes et les formules. *
Les grands jaïwas sont assez rares; souvent il n'y en a qu'un par contrée, tandis qu'on
trouve au moins un ou deux dumsas dans chaque village.
Prêtres et archiprêtres sont rétribués pour leurs fonctions. Le dumsa reçoit suivant les cas
de une à dix Rupees et même davantage, ou quelque habit, lance ou couteau ; d'ordinaire
il a aussi droit à une épaule de l'animal qu'on sacrifie.
Le jaïwa est plus cher; ainsi, l'archiprétre dont j'ai déjà parlé, pour le dernier manau qu'il a
présidé, a obtenu un tapis, 3 lances, l couteau et .1 buffle.
c) Myithol.
Myithoi, de myi «yeux» et thoi «illuminé», pourrait peut-être se traduire par «prophète»
ou «voyant». C'est un «médium» par lequel les esprits parlent et font connaître leur
volonté ou l'avenir.
Il n'a pas d'apprentissage à faire, ni de formules à confiera sa mémoire; il n'est pas choisi
par les hommes, mais par les Nats qui Je forment et l'in-
Antbropo» IV. 190». •«
71 ! 1'. Cli. Gillmilcs,
struisent eux-mêmes. Un enfant, garçon ou fille, qui est souvent malade et divague, est
supposé recevoir la visite des esprits, et, d'après les Katchins, a des chances de devenir un
jour myithoi.
Au moins actuellement les myithois ne sont pas très nombreux; ici il y en a deux seulement
pour un groupe d'une dizaine de villages. Ils n'ont pas de costume ni de langage particuliers;
ils sont bien payés et reçoivent suivant les circonstances, tam-tams, habits, buffles, argent,
etc.
On les appelle dans le cas de grande maladie, quand le dumsa n'a pas obtenu la guérison.ou
s'il s'agit d'une expédition importante, comme une guerre, etc.
11 arrive alors, entre dans la maison de celui qui veut le consulter, et vient s'asseoir sur un
petit tabouret recouvert de feuilles de bananier sauvage. Il prend une racine de gingembre et
la coupe en petites tranches qu'il éparpille de tous côtés pour écarter les Jathuns et d'autres
petits Nats. 11 regarde ensuite furieusement les assistants, enlève son turban, délie ses
cheveux, fait avec les mains des gestes sauvages, pousse de violents cris et gémissements et
entre en convulsions qui secouent tout son être; de son couteau, il se fend la langue et souffle
du sang sur la lame dont il se frappe après les bras et les jambes. On dirait un possédé ; de
fait, disent les Katchins, un Nat vient de prendre chez lui la place du minla (âme), et il va
parler par sa bouche:
«Je suis tel esprit, ou tel ancêtre!» s'écrie le myithoi.
«Grand père, reprend un des principaux assistants, que pourrait-on vous offrir pour vous
plaire? ou que faut-il sacrifier pour obtenir la guérison de ce malade? ou, cette expédition va-
t-elle réussir?» etc.
«Mes enfants», répond le Nat, «offrez-moi ceci ou cela; ou bien, donnez à tel esprit un
cochon ou un buffle et le malade guérira, ou l'expédition réussira,» etc. etc.
La consultation finie on passe au myithoi de l'eau dans une feuille de bananier; il s'en
asperge, en répand de côté et d'autre, en boit un peu et petit à petit se calme et redevient lui-
même; il n'a aucune trace de blessure, il n'a pas même souvenir de l'oracle qu'il a rendu, et,
pour le connaître, il interroge les assistants.
Dire que c'^t là de la pure comédie, n'est pas possible dans tous les cas. Ceux qui ont écrit sur
les Katchins, comme M. Anderson et M. Hertz, rapportent aussi des faits pareils qu'ils ont vu
de leurs propres yeux.
Les Katchins attribuent aussi à leurs myithois la faculté de pouvoir, sans se blesser, marcher
sur des lames de couteaux et s'asseoir sur des pointes de lames. Mon jaïwa me dit que c'est là
une chose qu'on ne voit plus aujourd'hui. Peut-être même n'a-t-elle jamais existée et n'est ce
qu'une des merveilles que la légende attribue au premier myithoi que sortit de Lungli lung. Ce
fameux personnage, entre autres prodiges, pouvait de son doigt trouer un rocher d'où il
jaillissait ensuite une fontaine; et quand il soufflait sur un œuf, il en naissait immédiatement
un coq qui volait et chantait aussitôt.
d) Kunphan.
Le Kunphan est un devin ordinaire qui, pour prophétiser, ne se sert de rien ; il serait instruit
par Kârai Krisang lui-même. 11 dit ce qu'il y a dans une
L;i Religion (1rs Kalcliins (Hirm.inio). 715
boite formée, combien on a de buffles, quels sont les jours heureux, à quel Nat il faut offrir et ce
qu'il faut donner pour guérir des maladies etc. etc. On le consulte tpour des cas ordinaires; il n'a
droit qu'à un petit salaire et le plus souvent il se contente de la nourriture et d'une bonne rasade de
phyé
ou d'eau de vie.
e) Khingjawg.
Le Khingjawg, dans les sacrifices de grands animaux, dépèce la victime, choisit la viande pour les
Nats, et fait les parts qui reviennent à la famille, au duwa du village et aux différents officiers.
Lui-même a d'ordinaire droit au cou, excepté dans les sacrifices aux Nats-compagnons.
f) Ph un lu m.
Le Phunlum tue la victime, lave les vases, cuit la viande, verse à boire aux assistants etc., aussi la
mâchoire inférieure de l'animal sacrifié lui revient ordinairement en plus de sa part.
g) Ningwant.
C'est un devin qui pour consulter les Nats ou prédire l'avenir, se sert d'un des moyens indiqués
plus bas. Il y en a quelques-uns dans chaque village. Le ningwant n'est pas prêtre, et n'a, comme
le kunphan, qu'une petite rétribution, on a recours à lui dans les petits cas seulement.
Tels sont les principaux officiers des Nats. Ce sont tous des hommes, excepté le myithoi qui peut
être femme. Ils ne forment pas une classe à part; en temps ordinaire ils ne se distinguent pas du
peuple, et, comme les autres, s'occupent de leur famille et travaillent pour vivre. On ne trouve pas
chez les Katchins des traces d'ordres religieux d'hommes ou de femmes; tous mènent la même vie
commune et les différents ministres n'en sortent que pour s'acquitter de leurs fonctions. Ils
semblent les accomplir avec sincérité et bonne foi; en tous cas, le peuple paraît avoir en eux
grande confiance.
3° Principaux moyens de connaître la vo'onté des Nata ou l'avenir.
Le kunphan n'a besoin de rien pour deviner, et le myithoi rend ses oracles de la manièro^ont nous
avons parlé.
Mais le dumsa et le ningwant se servent de: pasé, jaba lap, shaman. lungli lung, œufs, rate de
cochon ou tête et os des cuisses et des ailes de poule.
Le myithoi lui-même, en dehors de son état de possédé ou de voyant, use des œufs, de la
gingembre, ou de feuilles de bananier sauvage.
Le dumsa et le ningwant pour prédire s'adressent en premier lieu à l'objet qu'il emploient, v. g. :
«Toi, jaba lap, demande à Kàrai Kàsang et indique-moi ce que je désire.»
Puis ils font appel à l'esprit dont ils veulent connaître la volonté, ou qu'ils soupçonnent être en
cause, ou s'ils n'en suspectent aucun, ils les passent tous en revue en commençant par les
compagnons, les habitants du ciel etc.
«Nat un tel, disent-ils, montre ce que tu veux»; ou «si c'est toi qui mords ce malade, indique ce
dont tu as envie.» Alors l'esprit en question vient s'asseoir à côté du dumsa ou ningwant et
exprime sa volonté par certains signes sur le pasé, jaba lap etc.
716 V. (".h. Gilhodcs,
a) Pasé.
Le posé consiste en de petites baguettes, de un décimètre de long environ, en bambou,
chaume ou arbre foudroyé, auxquelles on joint quelques piquants de porc-épic de manière à
former 13 paires.
Le devin les attache d'abord deux à deux, les passe sur sa main, en fait de petits paquets, les
change, rechange, finalement les observe attentivement et d'après celles qui sont ensemble
connaît quel esprit est en cause,
ce qu'il désire etc.
b) Jaba la p.
C'est une longue feuille d'arbuste (Jaba) dont les veines ne s'entremêlent pas; le devin les
sépare en fils, les noue à l'aventure, les délie en observant celles qui sont attachées ensemble
et pronostique d'après ces données.
c) Shaman.
Le shaman est un petit et jeune bambou qu'on tient sur le feu jusqu'à ce que la chaleur le fasse
éclater. Le devin considère alors les fibres et d'après leur forme parle ou recommence
l'opération en interpellant un autre Nat.
d) Lungli lung.
C'est supposé être un débris du fameux rocher prophète de ce nom ; mais c'est tout
simplement un petit caillou de rivière, d'une grosseur un peu moindre que le poing, et
suspendu au bout d'une ficelle; d'après ses oscillations le devin rend des oracles.
e) Œufs.
Le dumsa ou devin prend un œuf de poule, souffle dessus, le place debout sur la paume de la
main, et conjecture d'après les marques et sa manière de se tenir.
f) Rate de cochon et tête et os des cuisses et des ailes de poule.
Dans les sacrifices on a l'habitude d'examiner la rate (sinla) des cochons, et la tête (bawng) et
les os des ailes (singkong) et cuisses (lasen) de poule pour savoir si les victimes ont été
agréables au Nat et aussi pour connaître les désirs des autres esprits, et l'avenir, v. g. deviner
si on aura beaucoup de riz.
Ces six différents moyens de rendre des oracles ne sont pas tous égale-mem en usage ; chez
les Cauris on se sert surtout du jaba. lap et du shaman.
g) Moyens employés par le myithoi.
Les myithois, l'œuf excepté, ne les emploient pas; mais, a cause de leurs relations avec les
Nats, ils prophétisent en temps ordinaire avec une racine de gingembre (shanam) où une
feuille de bananier sauvage (lànga laphaw) dont usent les esprits eux-mêmes quand il ont
recours à la divination.
Le myithoi prend une racine de gingembre (shanam), en coupe des tranches, qu'il laisse
tomber à terre, et prédit d'après les marques produites à la surface de la partie qu'il tient à la
main.
La Religion des Katchins (Birmanie), 717
Le mythoi roule en cornet une feuille de bananier (laphaw), souffle dedans, l'ouvre et parle
d'après les signes qu'il remarque sur le côté qui se trouvait à l'intérieur.

h) Mademoiselle la Lune vient danser et faire connaître l'avenir à ses
sœurs.
Enfin un autre moyen de connaître l'avenir, c'est de consulter Melltl la Lune. Les jeunes
Katchines se paient ce plaisir de temps en temps. Aux soirs de pleine lune, quand Melle brille
de tout son éclat, elles prennent un togu1, mettent dedans un grelot et quelques coquilles,
l'entortillent bien dans une jupe neuve, l'entourent d'une belle ceinture et autres ornements, et
alors deux d'entre elles saisissent chacune un bout et l'agitent de bas en haut et de haut en bas
en appelant leur sœur M"11* la Lune. Celle-ci descend, entre dans le togu (c'est au moins ce
que croient les Katchins) et se met a valser toute seule à la grande joie des assistants.
Alors commencent une foule de questions:
«— Vais je bientôt me marier?»
Si Melle la Lune danse rapidement, c'est signe que le jour des noces n'est pas loin.
«— Où vais-je me marier?»
Melu se dirige vers le village qu'on-doit bientôt habiter.
*— Ce grand-père ou cette grand-mère, ont-ils encore beaucoup de temps à vivre?»
Mêlle continue-t-elle à valser, on comprend que la mort est encore loin; si elle cesse de s'agiter,
c'est signe que la fin est proche.
Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on soit satisfait et qu'on prie M'1U la Lune de remonter au ciel.
Voir là une pure farce, est bien difficile. Ne serait-ce pas plutôt l'équivalent des tables
tournantes d'Europe?
/^Songes.
Les Katchins croient aux songes et ils pensent que c'est l'oeuvre des Nats. Cependant ils
n'agissent pas d'après leurs rêves, mais en prennent seulement occasion pour faire appeler le
dumsa et consulter les esprits.
.'
/ 4* Principaux moyens d'honorer lea Nats.
On honore les Nats par des prières, des offrandes, des sacrifices particuliers ou punies, des
manaus, des voeux, des jours de repos, etc.'
«/Prières.
C'est le dumsa qui, d'ordinaire, prie pour tous, pour les'chefs aussi bien que pour le peuple.
Sans doute, dans le malheur, les individus laissent échapper des invocations et même ils
accompagnent de bons mots les petites offrandes qu'ils font aux esprits domestiques pour leur
prouver qu'on ne les oublie pas. (J'appelle esprits domestiques ceux que chaque famille
honore en particulier
1
Gros bambou d'une coudée, qui leur sert de nécessaire pour renfermer leur fil, aiguilles, etc.
718 P. Ch. Gilhodcs,
à la maison.) Mais les formules proprement dites de prières sont l'affaire du dumsa. Elles
accompagnent d'ordinaire les offrandes et sacrifices et consistent en ritournelles suppliant les
Nats d'accepter les présents qu'on leur fait et d'accdrder les faveurs demandées. Le prêtre les
débite, un bambou rempli de liqueur à la main, assis sur un petit tabouret ou quelquefois
debout, devant un autel spécial où sont déposées les offrandes ; mais il est bien le seul à être
un peu attentif à ce qu'il dit; les assistants s'occupent de toute autre chose : les enfants
s'amusent, et les aînés boivent la bière, fument l'opium et parlent d'affaires autant que leur
état le leur permet.
b) Offrandes.
Elles consistent en: eau, thé, bière, eau de vie, riz, poisson sec, œufs, habits, tam-tams,
couteaux, lances, en un mot tout ce qu'on croit pouvoir
servir aux esprits. •
c) Sacrifices.
On immole surtout des poules, cochons, bœufs, buffles, clliens, chèvres etc.; mais jamais de
personnes humaines.
Les sacrifices sont particuliers ou publics suivant que c'est une famille qui les fait à domicile,
ou tout le village au bois sacré.
d) Mariait.
C'est une grande fête, copiée sur le manau de Ningkongwa et Prawja1 que les chefs seuls
donnent de temps en temps en l'honneur des principaux Nats pour obtenir d'eux gloire, bien-
être, enfants etc.
Le manau, nous le verrons plus tard en détail, dure 8 jours; pendant les 4 premiers on offre
surtout des sacrifices; les 4 derniers se passent en.
réjouissances et danses.
e) Vœu.
11 arrive souvent qu'on n'a pas au moment même les victimes que les Nats demandent. On
promet alors, par l'intermédiaire du dumsa, sacrifices ou manaus, suivant les cas.
Les Katchins font souvent de ces vœux et les observent fidèlement.
f) Jours de repos.
On chôme les jours où on reçoit la visite des Nats, afin de pouvoir leur tenir compagnie. Ces
jours de repos varient avec les villages. Ici, à Kuthung, il y en a 4 avant de semer les
taungyas, 4 après avoir fini de transplanter le riz dans les champs et un après chaque sacrifice
public au lamshang.
Jeûnes, disciplines et autres macérations en l'honneur des Nats sont tout à fait inconnus des
Katchins. Je dois cependant dire, qu'aux jours de quelques sacrifices et de repos, le dumsa, le
jaïwa et le khinjawng doivent s'abstenir de se laver la figure et les mains, pour ne pas
s'exposer à enlever les richesses que les esprits y déposent. Mais pour un Katchin ce n'est pas
là une peine; la mortification aurait plutôt lieu, si on lui ordonnait quelque ablution!
1
V. Mythologie XXIX, «Anthropos» m, p. 927.
La Religion des K.itchins (Birmanie). 719
5* Endroits du Culte; un sacrifice au lamshang.
Les Katchins ne connaissent ni temples, ni pagodes; toutes leurs cérémonies se font en plein
air, excepté pour les Nats-compagnons, et les autres esprits domestiques. Et même pour eux
on immole les victimes derrière la maison; mais c'est à l'intérieur qu'on les invoque et leur
offre leur part. Les autres grands sacrifices particuliers ont d'ordinaire lieu devant la maison.
Quant à des offrandes, des poules, et même des petits cochons, on en donne aux esprits un
peu partout : sur le bords des sentiers, dans les champs, dans les bois etc.
Les grands sacrifices publics ont lieu à l'un des deux lamshangs (bois sacré) de chaque
village. Quand le dumsa a déclaré les victimes que demandent les Nats, on se cotise pour les
acheter, puis au jour fixé, tous les hommes vers 10 h. du matin se réunissent au lieu sacré, à
l'ombre de grands arbres. Pendant que les uns nettoient la place, d'autres plantent des piquets
sur les deux bords du chemin et y suspendent des petits fusils et lances et sabres en bois; c'est
pour faire peur aux petits Nats qui pourraient venir troubler la cérémonie, et les écarter au
loin. On dresse ensuite les croix des sacrifices et on prépare les autels, un pour chacun des
esprits qu'on veut invoquer. On amène alors les victimes vers 1 ou 2 heures, et dumsa, khin-
jawng et phunlum entrent en fonctions. Les jeunes gens aident à puiser de l'eau et à cuire le
riz; mais les anciens se mettent à l'opium et tranquillement attendent que vers la fin du jour
on leur serve un bon souper. S'ils ne peuvent consommer toute la viande des victimes, ils se
partagent les restes et les emportent à la maison pour les femmes qui d'ordinaire n'assistent à
aucun sacrifice.
Dernièrement, le 8 septembre 1907, les gens de Kuthung, pour obtenir une bonne moisson,
immolaient ainsi 1 buffle, 2 cochons et 20 poules. Ils les offraient à : Tonnerre, Bungphoi,
Sinlap, Nungsu, deux ancêtres du peuple, quatre ancêtres du duwa, plusieurs jathuns, des
phyis et au marawng des sacrifices. *
6* Objets en usage dans le Culte.
Ce sont des croix où l'on attache les grandes victimes pour les immoler, des autels où l'on
dépose les offrandes, des coupes où l'on verse à boire aux
Nats etc.
a) Croix.
Les croix sont de deux sortes, suivant qu'on perce d'une lame les flancs de l'animal, ou qu'on
lui ouvre, d'un coup de coutelas, l'artère du cou.
Les premières se composent de deux grosses pièces de bois de 3 à 4 mètres de long,
enfoncées obliquement en terre de manière à former une croix de Saint André, et solidement
reliées en bas et en haut par une barre
horizontale. Y
Les secondes sont aussi formées de deux pièces de 3 ou 4 mètres de long, fixées
verticalement en terre à 10 pieds environ de distance l'une de l'autre et unies entre elles vers
le milieu par 2 barres horizontales entre lesquelles ou serre le cou de la victime. Sur le devant
et au milieu à Va ou
720 P. Ch. (Jilhodes,
1 pied de distance est enfoncé en terre un poteau de 4 ou 5 mètres où on
attache la tête des animaux tt£
, b) Autels.
Il est impossible de décrire fous les autels; ils diffèrent suivant les Nats qu'on honore, la taille
des victimes et aussi probablement suivant les tribus.
L'autel des jathuns et des deux 'nungsus est une branche <farbre, de 1 mètre et demi environ,
dont l'extrémité supérieure est fourchue et supporte une feuille de bananier qui sert de table et
de serviette. Comme d'ailleurs tous les autels en général, il est fixé en terre verticalement.
Les Katchins l'appellent khanri. Les sawns ont un autel d'égale forme, mais une petite natte à
larges mailles de bambou remplace la feuille de bananier.
Pour les marawngs, c'est une poignée de chaume enfoncée en terre. Mais si on les invoque
pour une femme enceinte ou leur dresse alors un khanri, formé d'une barre dont on fend en
quatre le bout supérieur. On écarte chaque partie et on dépose entre une petite natte de
bambou.
Aux ancêtres des chefs, on fait un autel appelé thawn, formé de 4 piliers de ll/2 mètre environ,
distants de l1/* pied ou 2 l'un de l'autre; la table et son rebord de derrière sont en bambous
simplement ouverts.
Le Soleil et la Lune ont aussi un thawn, de ce genre, on y ajoute seulement par derrière un
long bambou où l'on suspend leur miniature.
L'autel du Tonnerre est un seul bambou de IVa mètre, surmonté d'une poignée de chaume et
d'autres ornements.
Pour son frère, La n tang Jan, c'est un thawn comme celui des ancêtres, mais ayant 4 ou 5
mètres de haut; ou y monte par une échelle.
Pour sa fille Bung phoi on fait un thawn de forme ronde et orné de beaucoup de chaume.
Sinlap a une grosse barre de 3 ou 4 mètres de long dont l'extrémité fendue en quatre supporte
une table de bambous ornée de chaume.
Pour La'n Roi Madai, c'est comme une grande cage carrée de 9 à 10 pieds de côté, ayant 2
étages et suspendue au toit dans le palais même des princes.
La jathun Bum, maître des montagnes, a aussi comme une cage de 3 à 4 pieds de côté sur 4
piliers.
Pour Shadip et Woishun, c'est un trou en terre entouré d'un rebord de pierres comme un puits.
Aux phyis on sacrifie par terre sur des feuilles. Aux nats domestiques qui sont surtout les
esprits-compagnons et les ancêtres, on offre sur le plancher de la maison, devant la coupe où
on leur verse à boire.
c) Coupes.
Ce sont des morceaux de bambou, de Va ou 1 pied de long, dans lesquels on donne à boire
aux-esprits. La coupe est un des objets les plus importants et les plus sacrés.
Enfin pour orner les croix, les coupes et quelques autels, on se sert de chaume et de feuilles
de bananier sauvage, issus comme nous l'avons vu, du fameux Lunli lung. Comme aussi on
met sur ou dans des feuilles de bananier la viande et la plupart des présents qu'on offre.
La Religion des K.itchins (Birmanie). 721
Généralement les objets qui ont servi à un sacrifice ne sont pas employés dans les suivants.
On les laisse sur place se désagréger petit à petit. Il n'y a d'exceptjon que pour les Nats
domestiques, dont on conserve les coupes soigneusement fixées aux parois de la maison. On
ne les renouvelle que quand elles sont fendues, ou en trop mauvais état; les rejetter, c'est
renoncer aux esprits qu'elles représentent; et détruire à dessein des croix ou des autels, c'est
faire injure aux Nats et ils ne manqueront pas d'en tirer vengeance.
Quant à avoir des images ou statues des dieux, conserver des reliques des ancêtres, au moins
ici, ce n'est pas la coutume des Katchins.
7* Manière de faire les offrandes et sacrifices.
En général le dumsa dépose les offrandes sur l'autel, se tient debout, ou s'assied devant, et,
une ou plusieurs coupes de liqueur à la main, commence ses formules. Quant il a fini, il verse
un peu à boire au Nat sous forme de libation, et lui ou ses assistants se chargent du reste.
Les esprits se contentent de respirer l'essence des dons. On les reprend après la cérémonie et
on mange ce qui est comestible. Cependant quand on offre au min/a d'une personne
récemment décédée, on fait disparaître sous le plancher de la maison boisson et nourriture
une fois assez respirées; elles sont supposées être souillées par le contact du défunt et
seulement bonnes pour les chiens, poules ou cochons. -,-•
Quant aux habits, couteaux, tamtams offerts, on continue à s'en servir comme avant.
La manière de faire les sacrifices varie suivant qu'on immole poule, cochon, bœuf, buffle
chien ou chèvre.
a) Poule.
On la suspend d'abord vivante à l'autel dans un petit filet en bambou.
Le dumsa récite une première prière:
«Voilà pour toi, Nat un tel, mets cette poule dans ton poulailler, etc.»
On étouffe ensuite l'animal en lui pressant le cou de manière à lui empêcher toute respiration.
On le plume et cuit à moitié ou tout entier dans de l'eau bouillante; puis on le dépose de
nouveau à l'autel sur une feuille de bananier, et le dumsa recommence ses invocations:
«Mange maintenant, et donne nous des médecines, emporte la maladie, ne nous mords plus,
etc.»
La prière finie on reprend la poule qu'on découpe en petits morceaux, et cuit avec des
légumes, et les assistants en font un petit festin.
b) Cochon.
«Voilà pour toi, Nat un tel, commence le dumsa; enferme le dans ton écurie». Le phunlum
perce alors le cœur de la bête avec un morceau de bam-^bo'u taillé en pointe. Dès qu'elle est
morte on lui passe un bâton par les deux bouts et on lui rôtit le poil sur le feu.
Le khinjawg le découpe ensuite et choisit la viande des esprits; c'est d'ordinaire un peu de
toutes les parties; on la dépose sur l'autel, et le prêtre reprend son rôle.
722 P. Ch. Gilhodes,
Du cochon, les deux cuisses et une épaule reviennent au propriétaire qui offre le sacrifice ;^le
duinsa à droit a l'autre épaule, et quant au reste, les assistants se chargent de le manger.
c) Bœuf ou buffle.
«Mets-le, dans ton étable etc.», débite le dumsa; puis on passe des cordes au cou et aux
cornes de l'animal et on le traîne, suivant ce qu'a dit le devin, à l'une des deux croix dont nous
avons parlé.
Si c'est à la croix de forme Saint André, on passe les cordes au dessus de la barre horizontale
supérieure et on tire jusqu'à ce que les pieds de devant de la victime ne touchent plus terre.
Alors le phunlum lui perce les flancs à coups de lance et la bête ne .tarde pas à succomber,
moitié étranglée.
Si le bœuf ou le buffle doit avoir la veine du cou ouverte, on le conduit à l'autre croix. On lui
passe la téte% entre les deux barres horizontales et on la fixe au poteau de devant. On renverse
alors l'animal sur le dos, et, avec des cordes, on lui tend fortement les pattes de manière à ce
qu'il présente bien le cou; le boucher enfonce son coutelas et le sang jaillit en l'air, tout à fait à
la portée des Nats.
Quand la victime est morte, le khinjawng la coupe en quartiers sans se donner la peine
d'enlever la peau. Le maître prend une cuisse et une épaule seulement; le dumsa l'autre
épaule; et le duwa du village, l'autre cuisse. Les assistants dévorent ou se partagent le reste.
Quant à la viande offerte aux esprits, elle revient au dumsa, khingjawng et phunlum, qui se la
partagent en parties à peu près égales.
d) Chien.
C'est surtout au sawns zijalhuns qu'on offre des chiens. On leur passe une corde au cou et on
les suspend à une barre courbe, solidement fixée en terre.
Une fois étranglé on leur enlève le poil, on les cuit et les mange, ou on les enfouit en terre, ou
encore on va les attacher à un arbre dans le bois,
suivant les cas.
^Chèvre.
On la conduit d'ordinaire à une croix de la forme d'un X et on lui perce les flancs.
Mais quand on l'offre aux jathuns de la folie, Lep mu Lep mai et sa sœur Pilon Pilai, on lui
fixe des crochets dans la peau et on l'entraîne dans le bois où on la perd.
8° Epoque des Offrandee et Sacrifices.
On peut dire que les Katchins font des offrandes et sacrifices en tout temps comme en tout
lieu, à l'occasion de maladie, naissance, mariage, mort, nouvelle maison, guerre, pillage,
chasse, pêche, quand ils coupent et brûlent les taungyas, sèment le riz, le moissonnent etc.
etc.
Plus souvent encore ils font des présents aux Nats domestiques, ne serait ce que pour leur
prouver qu'on ne les oublie pas. Mais je n'insiste pas sur ce sujet, j'aurai à en parler encore en
décrivant les us et coutumes.
l..i Religion des K;ilchins (Birmanie). 723
III" CHAPITRE. Vie et Mort des Hommes.
I" Entrée au monde et sortie du monde.
Mon jaïwa explique vie et mort de l'homme de la façon suivante. A la naissance d'un enfant,
un minla entre d'abord en lui; Sampny nang ma/an1 avec un peu de salive lui communique la
vie frisa) et Kdrai Kasang l'attache à une ficelle ou nerf vital (sumri).
Donc pas d'existence humaine possible sans minla, 'nsa et sumri.
Kàrai Kâsang sait quand et comment les hommes doivent mourir depuis le mensonge du
riche seigneur au soleil, et il distribue à chacun des provisions et une cordelette matrice
correspondantes au temps qu'on doit vivre. Les provisions finies, et la ficelle usée, c'est
fatalement la mort. Les Nats en général ne font donc pas mourir; c'est en dehors de leur
pouvoir; mais ils envoient les maladies pour obtenir des offrandes et des sacrifices. Une fois
satisfaits ils rendent la santé. Cependant quelques mauvais esprits comme les sawns, les
jathuns, les lasas, Matra kawn, etc. peuvent mordre jusqu'à causer la mort, mais même alors
il ne devancent pas l'heure finale; la ficelle est épuisée et c'est décidé d'avance qu'on doit périr
ainsi.
2° Origine des Minlas.
Persone ne les a créés, ils font seulement leur apparition avec les hommes et ne meurent pas
avec les individus. C'est ce qui survit au défunt, c'est le même être qui change de peau, qui
redevient homme, Nat ou animal domestique, qui passe indéfiniment d'un corps à l'autre à
moins qu'il ne tombe en enfer où il est anéanti dans l'eau bouillante. Bien qu'on reconnaisse
plusieurs minlas à chaque personne, cependant à la mort on ne parle guère que d'un minla, ou
tsu qu'on envoie chez les ancêtres ou ailleurs, suivant les. cas.
3° Autre monde ou Katsan ka1 ou Tsu ka*.
. Dans l'autre monde les Katchins distribuent les minlas d'après le genre de mort qu'on fait et
suivant qu'on est prince ou commun des hommes. De là plusieurs royaumes des ombres:
1° Nun Nun Wam nam ka pays des ancêtres du peuple; 2° Tawng sinkawng ka, pays des
ancêtres de race prindère; 3° Lasa ka, pays où on envoie les minlas de ceux qui meurent de
mort violente;
f 4° 'ndang ka, pays des femmes mortes en couches; 5° Mana ka, pays des fous.
1
V. Mythologie la «Anthropos» III, p. 674.
1
Katsan ka, signifie «autre monde» ct^ désigne le pays des ancêtres à la fois du peuple et des princes.
1
Tsu ka — pas des minlas.
724 P. Ch. Gilhodes,
4" Lea endroits des minlas. o> Nun nun wam wam ka.
C'est l'endroit même de cette terre que les hommes du peuple habitaient tout d'abord.
Avant d'y arriver on rencontre le Mung ngaral (enfer), immense marmite d'eau bouillante, et
un grand-fleuve avec deux ponts, l'un en bambous et l'autre fait de serpents. Après c'est la
résidence des ancêtres, connue sous le nom de nun nun wam wam ka.
Le dumsa y envoie les minlas de ceux qui meurent de mort naturelle. La cérémonie n'a
d'ordinaire pas lieu au moment du décès, mais seulement plusieurs jours, ou plusieurs mois
après, quand on a de quoi faire une fête.
En attendant on nourrit à la maison matin et soir l'esprit du défunt. Si on est trop pauvre pour
l'entretenir ainsi, le dumsa l'endort et la réveille le matin du grand voyage.
Il lui indique alors le chemin qu'il doit prendre et faire à pied (c'est le même que les Katchins
ont suivi pour arriver ici), lui recommande de contourner la marmite d'eau bouillante, de
passer le fleuve sur le pont de bambous, et de bien se laver avant d'aller plus loin, car il va
rentrer au pays des ancêtres et retrouver ses aïeux.
b) Jawng singkawng ka.
C'est la demeure de Ningkong wa et autres ancêtres des chefs. Le voyage des minlas des
princes est moins pénible et moins dangereux, que celui du pauvre peuple. Ici le dumsa les
envoie seulement à la tombe de leur premier ancêtre dans ce pays et de là ils s'envolent d'un
seul trait chez leurs aïeux à Tawng singkawng ka.
c) Lasa ka et 'ndang ka.
Au dessus des nuages se trouve le Saibru chet (col de Saibru), puis une grande montagne de
chaque côté; la plus élevée est le lasa ka; l'autre le 'ndang ka. C'est au lasa ka que le dumsa
envoie les minlas des hommes ou femmes, princes où peuple, qui meurent de mort violente;
les lasas nats les désirent puisqu'ils les ont fait périr. Au 'ndang ka il expédie les femmes qui
meurent en couche, parce qu'elles sont supposées être victimes et désirées des sawns.
Jusqu'au Saibru chet ces minlas suivent le même chemin par des échelles, puis ils se séparent
et arrivent, les premiers chez Sathi duwa Sawa du dtaupha, ancêtre des lasas, et les seconds,
chez Pren Rua et Jun ma/an, premiers sawns. Là ils deviennent lasas et sawns et esclaves des
principaux lasas et sawns. Cependant les familles qui le désirent peuvent les échanger avec
des cochons ou des bœufs. On immole alors ces animaux aux lasas ou sawns; ceux-ci rendent
leurs esclaves et le dumsa les expédie chez les ancêtres par la voie
ordinaire.
e) Mann ka.
C'est une grande montagne avec de grottes profondes qu'habité le jathun de la folie La 'n kam
lep mu lep mai.
La Religion des Katchins (Birmanie). 725
C'est à lui qu'on expédie les minlas des personnes qui meurent folles. Ils deviennent jathuns à
leur tour et personne ne peut les racheter, car le grand-pi-rc de la folie est le moins
accommodant des Nats.
1
5* Paradies et Enfer.
Les Katchins n'ont pas l'idée d'une récompense après la mort. Les minlas, dans l'autre monde
mènent la vie qu'ils avaient avant de changer de peau; ils sont princes ou hommes du peuple,
officiers des Nats ou commun des mortels, tout comme sur cette terre; ils doivent tous comme
maintenant travailler pour vivre.
Les minlas des chefs peuvent devenir grands Nats et disposer un peu de la pluie et du beau
temps; l'ombre de l'homme ordinaire ne peut jamais faire qu'un petit esprit; il aime à revoir
cette terre et il est heureux de pouvoir revivre dans le corps d'un enfant ou même d'un animal
domestique. Ce n'est donc pas très agréable au Katsan ka et on peut bien dire que les
Katchins n'ont pas de paradis. t
Ils ont un enfer; c'est une grande marmite d'eau bouillante avant d'arriver chez les ancêtres.
Un Nat en a la garde et y précipite les minlas des voleurs, menteurs, adultères, meurtriers etc.,
qui ne tardent pas à être anéantis complètement par la cuisson.
Mais cet enfer, les princes s'en moquent, puisqu'ils volent bien au dessus; et le peuple croit
pouvoir le contourner facilement; plusieurs tribus ne l'ont même pas sur leur chemin et n'ont
rien à craindre en se rendant chez les ancêtres. De sorte que cette idée de châtiment possible
pour quelques uns seulement après cette vie ne peut avoir grande influence sur la moralité des
Katchins.
La notion même d'enfer ne paraît pas primitive chez eux, puisqu'on ne trouve nulle part son
origine dans la mythologie, qui cependant essaie de tout expliquer. Ils ont pu petit à petit
l'emprunter aux Shans, Jeurs voisins, et ils le désignent encore du même nom de Mang
ngaral.
G

Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 113


Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie).
Par le P. Ch. GillioUcs de la Soc. il. Miss. litr.. Hli.imo, Birmanie.
(Suite.)
XXX. Leijaidc des premiers enfants de tffnrftfantt wa
avant de devenir Ka-atifi Du-ioa, avait deux fils: Kong Mingli et Pltang Mingghy; et une
(ille: Jathoi.
L'aine des deux frères est malin; mais le cadet très simple.
Quand ils sont un peu grands, ils font des .champs ensemble; au moment de la récolte le
premier prend tout et l'autre n'a rien. L'année d'après ils décident de travailler chacun pour
soi; ils coupent donc chacun un taungya (endroit pour riz de montagne), le brûlent et, au
moment venu, l'aine sème riz, maïs, haricots etc. Le pauvre cadet n'a rien de tout cela; ù tout
hasard il prend un os de la tête de buffle fixée au poteau du palais et provenant du fameux
faisan, la réduit en poudre et va l'ensemencer.
Quelque temps après les deux frères vont chacun visiter leur taun^ya et de retour à la maison:
— «Hé, frère, dit l'aine, que pousse-t-il donc chez toi? ;
— Absolument rien, Et chez toi?
— Chez moi il y a de tout: riz, maïs, etc.»
Le cadet est triste; cependant il va bientôt revoir une seconde fois et, o surprise! dans son
taungya. ce ne sont que buffles folâtrant ensemble.
Il vient annoncer la nouvelle à son frère; celui-ci ne peut y croire, et, pour s'en assurer, va voir
de lui-même. Il trouve, en effet, un grand troupeau de buffles noirs. Comment faire pour en
réclamer une partie pour lui-même?
Avec du riz il fait vite de la farine et pendant la nuit va en marquer de blanc tant qu'il peut.
Et le lendemain matin:
— «J'ai été voir les buffles, frère; comme il y en a! Et puis, tu sais, tous les marqués de blanc
sont a moi!
— Oh, si tu veux! hier je n'en ai vu que de noirs.»
Les deux frères vont alors ensemble au taungya de buffles, et quel
p'est pas l'étonnement du cadet d'en trouver une grande partie de bigarrés. Tous ces derniers,
l'aîné les prend pour lui et devient même jaloux de
ceux de son frère qu'il cherche à diminuer par tous les moyens:
— «Petit frère! tu as l'air malade aujourd'hui, immole donc au Nat quelques buffles et tu
guériras!»
Et le petit frère sacrifie les bêtes demandées.
— «Petit frère! il pleut trop; pour avoir du beau temps, offre donc au Nat!»
Anthropoi IV. 1908. 8
114 P. Ch. Gllhodes.
!
Et petit frère sacrifie encore. Une nuit l'aîné teint de miel la tête du cadet; et le matin:
— «Mais, petit frère! tu as du miel aux cheveux! Mauvais signe! donne vite au Nat!»
Et petit frère s'exécute toujours.
Cependant petit frère n'a pas seulement des buffles; il a aussi réussi à épouser une belle
femme; et grand frère en a bien envie, car la sienne est fort laide. Il n'ose pourtant la prendre
du vivant de son mari et médite d'enfermer sans bruit celui-ci dans un cercueil et le lancer à la
rivière.
— «Frère, dit-il un jour, j'ai une idée.
— Voyons, frère!
— Vois-tu cet arbre? Nous allons l'abattre et avec le tronc nous faire pour l'hiver des lits bien
chauds!
— Mais oui, frère!»
Et tous deux se mettent au travail, coupent l'arbre, séparent un morceau du tronc, le fendent
en deux parties et en creusent une chaque. Quand la cavité parait assez grande:
— «Tu sais, petit frère, c'est d'abord ton lit que nous faisons; essaie-le donc!
— Mais oui, frère!» El il s'étend dans le cercueil qui heureusement se trouve trop petit.
Ils creusent de nouveau et quand ils le croient assez grand:
— «Essaie-le donc toi-même; cette fois, grand frère, je crois qu'il pourra aller.» Et grand
frère, pour bien encourager petit frère à en faire autant après lui, s'allonge de son mieux dans
le prétendu lit. Mais à peine est-il dedans que petit frère pose vite le couvercle et ficelle bien
grand frère. Il le prend ensuite sur les épaules et va le suspendre sous la cascade de la rivière,
où son ombre gémit depuis sous le nom de Tingriu Tingnai sut wan kentai.
Petit frère, ainsi débarrassé de son ennemi, vit désormais heureux, devient très riche et est
l'ancêtre de plusieurs dunis (princes). A sa mort il est transformé en Nat sous le nom de
Tingna Tingna sut wan chingkha.
(Ce sont ces deux esprits frères que les Katchins invoquent sous le nom simple de Nungsu
pour obtenir la guérison et la multiplication des animaux domestiques. Ils leur immolent
poules, cochons, etc.).
XXXI. Légende de Jathoi.
Jathoi grandit au palais avec ses deux frères; elle est très belle et de bonne heure demandée
en mariage par le Laja Du-wa (chef du pays Laja, qui se trouve au-dessus du ciel).
On l'accorde et le moment de partir arrive. Mais Mademoiselle se met à pleurer en regardant
la tête de buffle fixée au poteau.
On lui donne alors une demoiselle d'honneur pour l'accompagner. Jathoi refuse d'aller et
pleure toujours en continuant de fixer la tête. La demoiselle d'honneur saisit cette tête et la
jette par terre.
Jathoi pleure plus fort.
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 115
On lui met enfin la tête dans son propre panier; elle essuie alors les larmes et cousent à partir
emportant ainsi la fameuse tête au pays de Laja. Mais en disant adieu à ses frères, elle les
invite à venir au besoin prendre chez elle des bœufs et des buffles1.
XXXII. Origine du vœu de donner un Manaii (Promesse en usage
chez les Katcliins).
Un jour le Du-wa Jinna phung Makam tombe malade et a envie de mander des écrevisses; il
apelle sa fille Jashni:
— * Jashni, mon enfant, j'ai envie d'écrcvisses; va à la rivière en prendre quelques unes.
— Mais oui, papa.»
Alors Mademoiselle pour savoir si la pêche sera heureuse, se met à consulter les Nats avec
Shapa lap (feuille de Shapa). La réponse est défavorable, et d'ailleurs le soir arrive. Jashni
rentre soigner son père.
Le lendemain le malade désire encore des écrevisses et envoie son enfant à la rivière; en
chemin Mademoiselle voit des feuilles dansant au murmure d'une douce brise; et c'est si beau
qu'elle reste tout le jour en contemplation. Le soir papa va un peu mieux, mais veut toujours
des écrevisses. Au point du jour Mademoiselle part à la rivière où elle rencontre une bande de
papillons valsant sur l'eau; et c'est si beau qu'elle les suit jusqu'aux sources du fleuve et au
pays du milieu de la terre. Elle traverse là un grand nam-shang*, puis arrive au palais du Ka-
ang Du-wa (l'ex-Ningkong).
— «Seigneur grand père, excuse/.!
— Qui donc es-tu ?
— .le suis Jashni', mon père malade m'a envoyé pêcher des écrevisses et les papillons m'ont
conduite chez vous.
— Hé bien, je vais t'enseigner le moyen de guérir ton papa.
— Grand père, que vous êtes bon!
— Ecoute bien! quand tu vas être de retour à la maison, dis à ton papa de promettre un
manau aux esprits et il recouvrera la santé aussitôt.
— Seigneur grand père, puissez-vous dire vrai!»
Alors le Ka-ang Du-wa promène Mademoiselle dans le palais, lui montre l'autel spécial de
Madai, les autels des autres Nats, le grand mat foudroyé par Tonnerre, etc.; et ne la laisse
partir qu'après lui avoir donné tous les renseignements pour faire un Manau.
Jashni rentre alors chez elle et trouve papa encore un peu mieux. Elle *lui rapporte les
paroles du Ka-ang Du-wa. Jinna phung Makam fait immédiatement appeler un Jai-wa de
l'époque qui en son nom promet un Manau à Madai et autres Nats. Et le malade se trouve
aussitôt guéri.
1
D'après le jaï-wa ce pays de Laja est plein d'animaux domestiques, et c'est la que lui-même va en esprit acheter un
buffle quand il en .1 besoin pour le Madai Nat. ' BoisTsacrc où les Katchins font des sacrifices en commun.
\
116 P. Ch. Gilhodes,
XXXIII. Origine des Jathuit* (espèce de mauvais Nats).
Une fois les neuf fils de Layau et de Nangting (autres que les neuf que Tonnerre a fait
prisonniers) s'en vont à la chasse et lancent un cerf qui se réfugie dans un taungya où travaille
une vieille, Khrat nu Khrat nai. avec sa petite fille Ningmai.
La mère voyant arriver l'animal, saisit vite une feuille de lapshan (feuille pointue) et en perce
le cerf qui tombe mort à ses pieds. Presque aussitôt se présentent les chasseurs qui le
réclament pour eux.
— «Si vous pouvez le dépecer, dit la vieille, prenez-le!» Ils essaient en vain ; leurs couteaux
ne veulent pas pénétrer.
— «Hé bien, reprend la mère, je vais moi-même le mettre en morceaux et la viande est a
moi.»
Ce disant, elle prend une feuille de katsan (feuille tranchante) et dépèce le cerf. Mais les neuf
frères emportent tout et ne lui laissent que le cœur.
La pauvre vieille essaie alors de le rôtir; il n'y a pas moyen; elle le met à bouillir; il reste
toujours dur. Elle le lance dans des broussailles; il donne naissance à un petit Jatliun; elle le
saisit de nouveau et le jette près d'un grand arbre, puis prés d'un rocher; et il produit encore
deux petit Ja-thuns. Furieux clic va l'ensevelir dans un tourbillon de la rivière.
Quelques jours après les neuf frères et leur sœur Skiai Shingtai viennent a la pèche près de
l'endroit où la vk'ille a lancé le cœur de cerf; les hommes ne peuvent rien prendre. Shwi
Shingtai seule arrive avec le panier plein de poissons et les habits en désordre; elle s'était
avancée près du tourbillon; le cœur l'avait violée et, pour la gagner lui avait procuré bonne
pêche; elle n'ose en parler à personne et silencieuse elle rentre a la maison avec ses frères.
Ceux-ci racontent à leur père cette pêche extraordinaire et l'état dans lequel est arrivée leur
sœur.
Layau veut de lui-même savoir ce qu'il en est, revêt les habits de sa fille et s'en va au
tourbillon.
Il est à peine arrivé que le cœur lui saute dessus. Mais lui l'empoigne et le fait prisonnier.
— «Cher beau-père, s'écrie le cœur, je ne vous avais pas d'abord reconnu.
— Comment! moi ton beau-père!
— Mais oui, beau-père! l'autre jour j'ai épousé votre fille ShwiShingtai!
— Allons! allons! suis-moi à la maison et on verra après.» Le cœur doit s'exécuter et se
présenter enchaîné devant sa bien-aimée. Tous deux supplient le père de consentir à leur
mariage.
— «Mais alors que me donneras-tu pour la main de ma fille?
— Tout ce que vous voudrez; les animaux des bois sont à mot; combien en désirez-vous?
— Si tu m'en amènes cinquante, ça suffira bien.
— Entendu, vous les aurez dans quatre jours.»
Le père lâche alors le cœur; cependant il ne voudrait pas donner sa fille à un Jathun et pour
bien s'assurer que son future gendre n'en est pas un, il prépare sept coupes d'eau avec un
mélange de gingembre1.
1
Drogue qui d'après les K.itchins met en fuite les Jathuns.
Mythologie et Religion des Katchlns (Birmanie). 117
Au jour fixe Layau voit arriver un grand troupeau de cerfs, bisons, etc. Suit le cœur tout
essouffle; son beau-père lui livre Shwi Shingtai, puis pour le rafraîchir lui offre les sept
coupes. Le cœur est si altéré qu'il ne sent d'abord pas le goût de gingembre et avale l'eau d'un
trait; mais aussitôt il fait la grimace et étcrnue si fort que cerfs et bisons effrayés retournent
dans les bois. Cœur et S/nvi Sliitigtai s'enfuient aussi au loin et s'établissent sous le nom de
Wasan wa et de Wasan jan sur la grande montagne de Umun bum ou Chingkha Imnt.
Là ils ont bientôt des enfants: Le premier, La 'nKatn, nait avec large bouche et crête sur la
tête; les parents effrayés le chassent sur la montagne de Kalang senkong bum où il vit encore
sous le nom de Lep mu lep mal. Tous ceux qui ont le malheur de le rencontrer deviennent
fous.
Le second est une fille 'n Kan, si laide qu'ils l'envoient aux prends rochers Lung yi lung la
(aux bord de la mer) où elle est connue sous le nom de Pilon Pilai.
La 'n Nawn, deuxième fils, reste sur la terre et ennuie tout le monde sous le nom de Daru
Ningyaum.
La '« La est le fameux Tungra Shung Makam que nous avons vu aller se rafraîchir à la
cascade où il écume et gémit encore.
La 'nTu est le compagnon du Tonnerre; c'est lui qui foudroie sous le nom de Mnshan shc.
Inutile de continuer pareille liste; il suffit de savoir que ces Jathuns sont légion et qu'il s'en
trouve dans tous les bois fourrés, sur les grandes montagnes, aux bords des rivières, cascades,
arbres, rochers, etc. Je vais cependant nommer ceux qu'invoqucnt les chasseurs et les
pêcheurs, car les Jathuns sont supposés être les maîtres du gibier.
XXXIV. Génies do la chasse.
Avant la chasse on ne fait ordinairement pas de sacrifice; mais si, en battant le bois, on ne
lance aucune bête, on offre œufs ou poules aux quatre Jathuns suivants:
Bum nu., génie et gardien des montagnes;
Khangshi, génie des sentiers;
Mali nu, génie des forêts;
Shdyit, génie des sources salées.
Ces grands esprits rendus favorables, on continue la chasse.
Dès qu'on abat une pièce, on offre du sang avec des feuilles à Nshun wa masha et à Ringnam
wa, qui sont supposés aider les chasseurs en fermant les yeux et en bouchant les oreilles du
gibier.
f De retour à la maison on offre sept morceaux de viande à Tsi Kanu Kientsi Marun Yangtsi
Madum qui favorise aussi la chasse et veille sur les têtes des gibies fixées aux poteaux.
XXXV. (Jénies de la poche.
Les pécheurs ont aussi leurs divinités particulières: Mayup du-wa, jathun, chef des
confluents, et Tingnu Tingnai sut wan Kentai ou plus simplement Nungsu. le fameux frère
qui gémit dans le cer-
118 P. Ch. Gilhodes,
cueil sous la cascade: à eux et aux Sawns des bords de la rivière, et au chat Marawng, on
offre, avant une pêche en grand, poules, cochons, etc. On ne leur sacrifie plus rien après; mais
de retour à la maison il y a une part de poisson pour les. Nats qu'on honore à domicile.
(Les Jathuns, les Sawns et les Lasas sont les plus mauvais Nats; c'est surtout eux qui causent
les grandes maladies et font mourir.
Quand un devin déclare que c'est un Jathun qui mord (fait souffrir) les Kat-chins par
l'intermédiaire de leur Durnsa (prêtre) lui offrent un cochon, un chien et cinq poules, et le
renvoient ensuite chez ses ancêtres Wasan wa etWasanjan.
Pour écarter les Jathuns on coupe du gingembre en petits morceaux, qu'on répand la où on
suppose qu'il y a de ces mauvais esprits. Aucun n'en peut supporter l'odeur.)
XXXVI. Origine et gnérison de la Folie.
Un Jathun. fils de La 'n Kam lep mu lep rua)', avait la propriété de Se transformer en homme
et en chenille.
Une fois il se change en beau jeune homme du nom de Praw-lat et épouse une vraie jeune
fille appelée Praw-lu.
Celle-ci a plusieurs frères qui travaillent à couper les taungyas; ils invitent Prawlat a venir les
aider. Il promet, arrive, mais on ne le voit plus de toute la journée. On l'appelle pour manger
le riz; personne ne vient. On l'appelle encore; il ne répond môme pas. En même temps une
chenille s'approche et essaie de prendre un peu de riz; on la repousse; elle revient encore; on
l'écarté d'un coup de couteau.
Le soir venu Praw-lu est toute surprise d'apprendre de ses frères que son mari n'a rien fait aux
taungyas.
— «Où donc as-tu été toute la journée? dit-elle à Praw-lat.
— Mais aux taungyas!
— Mes frères ne t'ont pas vu travailler!
— J'ai abattu des arbres tout le temps; puis quand il s'est agi de manger, on m'a repoussé à
coups de couteau; tiens, en voilà encore les traces sur mon front.»
Et ce disant il se transforme en chenille, mord sa femme au sein et disparait.
Dès ce moment Praw-lu devient complètement folle; ses frères ont beau faire des offrandes
aux Nats; aucun ne la soulage. Ils immolent alors au Jathun La 'nkam lep mu lep maï, une
chèvre, un cochon et un chien; et la malade recouvre aussitôt la raison.
(Dans les cas de folie, les Katchins font encore à ce Nat ces mêmes présents; ils tuent
toujours les cochons et les chiens; quant aux chèvres ou boucs, tantôt ils les immolent, tantôt
ils les revêtent des habits de la personne folle et les chassent au loin dans les bois.)
XXXVII. Origine des Sawnx.
Le riz va être mûr dans les taungyas et Mademoiselle Shwi chasse les oiseaux qui viennent le
dévorer. Un singe arrive lui faire la cour et finit par
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 119
l'épouser. La pauvre enfant meurt en couches au pied d'un Kattu (espèce de palmier) et son
ombre devient première sawn femelle.
Mais le petit survit et son père le prend sur les épaules et part pour le Kha Khu (sources de
l'Irrawaddy). Là les Lajuni (gens du pays) étranglent le singe, dont l'ombre est encore
changée en premier sawn mâle, et rôtissent l'enfant dont ils font un repas excellent. Aussitôt
hommes et femmes qui en ont goûté tombent malades. Ils ont beau sacrifier à tous les Nats,
aucun ne les soulage.
Alors Karai Kasang descend s'asseoir sur l'épaules d'un des moribonds, qui le reconnaissant
s'écrie:
— «Oh! grand père, guérissez moi!
— N'as-tu pas avec les camarades rôti et mangé un petit singe?
—- Si, grand père; mais vous ayez pitié de nous!
— Hc bien ! c'est un petit sawn que vous avez dévoré et qui maintenant vous mord. Faites à
ses parents sept offrandes et vous guérirez.»
Les malades s'empressent de sacrifier aux sawns un cochon, un chien et cinq poules et sont
immédiatement rendus à la santé.
Les deux premiers sawns s'établissent au-dessus des nuages à 'n Lung shabyi shawng ka sous
les noms de Pren Rua et Yung majan. et ont quantité de fils et filles, qui aujourd'hui prennent
plaisir à faire souffrir et mourir les hommes.
(Quand un Katchin se croit mordu par un sawn — et cela arrive souvent — il appelle un
Dumsa qui offre à ce Nat les sept présents ci-dessus, puis le renvoie à ces ancêtres Pren Rua
et Yung majan; s'il fait des difficultés pour partir on l'effraie à coups de fusils et on brûle des
guenilles, piment et toutes choses qui par leur odeur insupportable l'obligent à décamper.
XXXVIII. Origine des Lamm et 'S
Un matin Lapiula et sa femme Shawonem vont à la pêche ; à peine sont-ils arrivés au bord de
la rivière, que Layonglcng, un des principaux li'psanatns1, enlève Shawonem et l'emporte en
sa demeure, grande caverne au milieu des montagnes. Le mari prend une mouche pour guide
et se lance à leur poursuite; pour se frayer le chemin, il doit tuer neuf chiens et neuf
Marawngs*, puis il arrive chez Bawng shing krang:
— «Hé, père, n'as-tu pas vu passer Layongleng emportant ma femme?
— Si, ils viennent de passer il y a un instant; mais tu a beau courir après, tu ne la recouvreras
jamais, ta femme! tu pourras faire du feu neuf jours sur ma tête si jamais tu la ramènes!»
Lapiula ne répond pas à la raillerie et continue sa marche; il arrive chez Shingrang Lakang.
— «Frère, n'as-tu pas vu passer Layongleng emportant ma femme?
— Us viennent de passer; mais tu peux y renoncer à ta femme! Tiens, avec ma jambe je te
ferai un pont sur l'Irrawaddy quand tu la reconduiras!»
1
Le lepsanam est un monstre ailé, d'origine inconnue qui vit de gros gibier et chair humaine.
1
Le marawng est une espèce de nat-lutin.
120 P. Ch. Gilhodes,
Lapiula rencontre ensuite Minutsha:
— «Frère, n'as-tu pas vu passer Layongleng emportant ma femme?
— Ils viennent de passer; mais cesse de courir après! Avec la saleté de mes yeux je me charge
de troubler la rivière, si jamais tu revois ta femme!»
Malgré toutes les plaisanteries Lapiula marche, marche toujours et arrive enfin en une antre
profonde où il trouve sa femme toute seule.
— «Où est Layongleng?
— A la chasse.
— Filons donc vite!
— Pas encore! le monstre avec ses ailes nous aurait vite rejoints et nous tuerait.
— Que faire donc?
— Je vais te cacher sous ce tas de bois; et la nuit, quand le vieux ronflera, nous lui ferons son
affaire; après nous serons libres!
— Tu as raison.»
Et Shawoncm dissimule son mari sous des fagots.
Layong/rrifi ne tarde pas à rentrer; de sous ses ailes il sort un sanglier et un cerf, qu'il prie
Shawoncm de lui faire cuire pour souper; puis au bout d'un instant:
— «Mais, femme, ça sent la chair humaine ce soir! Qu'y a-t-il donc?
— Comment veux-tti que ç.a ne sente pas la chair humaine depuis que je suis avec toi !»
Le Nat satisfait de cette réponse va se reposer de sa fatigue et ne bouge que quand le sanglier
et le cerf sont cuits; il les dévore et ne tarde pas à dormir; bientôt il ronfle fort.
— «C'est le moment!» dit la femme a Lapiula; celui-ci sort de sa cachette, et d'un coup de
couteau tranche la tête du monstre.
Les deux époux reprennent alors sans frayeur le chemin de leur maison. En route ils
rencontrent Minutsha. qui avec la saleté des yeux ne peut troubler l'Irrawaddy; Shingrang
Lakani>, qui de sa jambe ne peut faire un pont sur la rivière; Bawng shingkrang. qui ne peut
supporter du feu sur la tête; pour leur faire payer les insultes: Lapiula les tue tous les trois et
leurs ombres deviennent aussitôt des Lasas.
De retour au logis Shawonem est sur le point de devenir mère; elle désire des fruits, mais ne
peut les cueillir elle-même. Son mari grimpe alors sur l'arbre et veut abattre une branche; il
vise mal et d'un coup de couteau se tranche un bras. Le sang coule à flots et Lapiula ne tarde
pas à mourir; son ombre est transformée en grand Lasa à longue chevelure et bouche en-
sanglantée; son plaisir depuis est de sucer le sang des hommes pour les faire périr comme lui
de mort violente, et augmenter le nombre des Lasas. Il habite sous le nom de Sathi du-wa
Sawa du chaupha le pays de Lasa à Kamawrawng Ka, un peu audessus de la montagne où
sont les premiers sawns.
Cependant Shawonem. à la vue de son mari mort pour elle, ne peut supporter la douleur et
cherche à mettre fin à ses jours. Elle suspend à l'arbre fruitier par un fil très mince le même
couteau qui a tué Lapiula et vient s'étendre juste dessous; la brise détache l'arme affilée qui,
en tombant, perce
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 121
le ventre de la malheureuse veuve, et elle succombe aux douleurs de la blessure et de
l'enfantement.
Son âme devient 'ndang, espèce de sawn et va rejoindre Pren Rua et Yung majan,
premiers sawns.
(Les Lasas et les 'ndangs sont très Craints parce que, pour augmenter leur nombre, ils
cherchent à faire mourir de mort violente ou en couches, ce qui est la plus grande
calamité pour les Katchins; comme aussi les imprécations: «lasa ina, tu mouriras lasal»
et «ndang sina, puisses-tu mourir 'ndangl» sont les insultes les plus graves et
naturellement le plus en usage.)
XXXIX. Origine des Marawngn1.
Phungru Latang est sans le sou et pour vivre il cherche à vendre son esclave Phnng nang
Toisang. Il le conduit d'abord au village d'en haut où les gens sacrifient un buffle aux
Nats; l'esclave se met à lécher le sang qui a coulé par terre.
— «Mais ton esclave est fou, lui dit-on; va le vendre ailleurs!» Phungru Latang le ramène
chez lui, et le lendemain il va au village d'en bas. Là on tue un cochon ; l'esclave s'amuse
encore à lécher le sang.
— «Va vendre ton homme ailleurs; ils n'a pas la raison!» Le pauvre maître reprend le
chemin de la maison; en traversant un taungya l'esclave se met à marcher à reculons et à
manger du riz vert.
— «Mon esclave est réellement fou», se dit Phungrn Latang, et il lui donne un grand
coup de lance.
L'esclave chancelle et tombe mort sur le chemin qu'il obstrue de son corps.
Quelques jours après Phungrn Latang va en ville vendre du poil de chèvre qu'il change
avec une poule.
En rentrant il s'arrête dans un village shan pour y passer la nuit. Un enfant vient de mourir
chez les gens qui lui donnent l'hospitalité. Pendant que tout le monde dort, notre homme
mange la poule et met des plumes dans la bouche du petit mort.
Puis le matin :
— «Où donc est ma poule? qui a mange ma poule?
— Personne n'a touche a ta poule!
— Le mort l'a dévorée; voyez! il a encore des plumes à la bouche!» Les parents ne
peuvent nier et offrent en compensation cheval, buffle, etc. Phungru tang refuse tout.
— «Mais prends donc le mort lui-même!»
11 y consent, met le petit cadavre sur son dos et continue son chemin.
11 s'arrête à l'entrée d'un autre village, dépose son fardeau et le recouvre de feuilles
vertes.
Bientôt bœufs et buffles viennent dévorer les feuilles et piétiner le mort. Alors notre
homme va trouver les propriétaires des bêtes qui ont, dit-il, tué son enfant, et se fait
rembourser tam-tams, habits, chevaux, buffles, etc.
1
Lutins qui ne causent pas de grande maladie mais qui tracassent.
122 P. Ch. Ollhodes,
II pousse les animaux devant lui, bat les tam-tams et prend joyeux le chemin de sa maison.
Mais arrivé à l'endroit où le cadavre de l'esclave barre la route, les tam-tams ne donnent plus
de son, et les bêtes refusent de marcher. 11 a beau les exciter, les battre, rien n'y fait.
Il offre alors une poule aux vers qui rongent le corps de Phung nang Toisang, et tout se remet
en mouvement comme à l'ordinaire. Au même instant tous les vers, frères et sœurs, prennent
l'essor et deviennent marawngs et père et mère de marawngs.
Le premier, La 'nkam, est le Sharé marawng (lutin de l'argent); ceux qui veulent gagner des
sous doivent avant toute entreprise lui offrir une poule pour se débarrasser de lui.
Le second, num 'nkaw (une fille) est le Pari marawng (lutin du fil). Les femmes, pour filer ou
tricoter en paix, doivent lui sacrifier aussi une poule.
Et ainsi de suite s'envolent:
Pu pharan marawng, lutin des incendiaires;
Kha maraii'ngi lutin des plaideurs; /
Mga long marawng, lutin des sacrifices d'animaux ;
Mnm marawng. lutin du nouveau riz;
Kha diai marawng, lutin des blagueurs;
Citai marawng, lutin des fêtes;
Manau marawng, lutin des manaus;
Atsauw apfiraw marawng, lutin des beaux et belles;
Mang dtdngai marawng, lutin des femmes en couches; etc. etc.
(Ainsi les pauvres Katchins ne peuvent, pour ainsi dire, faire un pas sans rencontre un
marawng, qu'ils doivent, pour éviter ses tracasseries, expédier avec une poule chez ses
ancêtres qui restent au nord dans une caverne à Kadn Tingnu singkrat lung pu.)
XL. Origine des Pliyln (sorciers), «les Lanawjnt et des Tunytaï
Nous avons vu Shwi Shingtai naître des deux enfants qui échappent au déluge; mais quoique
sorcière, elle ne jette pas encore des maléfices.
Ce ne sont que ses enfants de la septième génération et leurs descendants qui deviennent vrais
Phyis, et se mettent à faire tort au prochain.
(Presque dans chaque village katchin il y a quelque sorcier ou sorcière. Les sorciers sont
supposés avoir sept âmes ou minlas et c'est la septième qu'ils peuvent envoyer nuire aux
autres. Les Katchins se croient souvent mordus par les Phyis et leur offrent des sacrifices
comme aux Nats.
Avant l'arrivée des Anglais ils tuaient ceux qu'ils reconnaissaient comme sorciers et allaient
vendre au loin leurs enfants. Maintenant qu'ils ne peuvent plus les massacrer, ils essaient de
les faire partir du milieu d'eux; s'ils ne réussissent pas, ils conservent avec eux le moins de
relations possibles et en ont toujours grande peur. Pour se préserver des Phyis, quelques
individus portent dans leur sac ou attachée à leurs habits une espèce d'amulette com-
Mythologie et Religion des Katchtns (Birmanie). 173
posée de la racine d'une plante appelée yu tsi. Elle ressemble à un petit rat et on peut aussi
la manger comme remède.
La septième unie ou minla d'un sorcier, pour nuire, se transforme souvent en petite souris,
lasawp, ou en chenille barbue, tungtal tungpra. Le la-sawp peut s'introduire par n'importe
quelle ouverture dans le corps de l'homme ou de l'animal, et, s'il parvient jusqu'au cœur,
occasionne la mort. L'amulette ci-dessus en préserve ou en guérit. Si on parvient a tuer un
lasaivp. c'est le sorcier lui-même qui meurt; de même, si on fait périr un tungtal tungpra.
Cette chenille ne donne pas la mort, mais occasionne une vive douleur qui dure plusieurs
jours. On guérit aussitôt si on a le bonheur d'avoir avec soi un poil du tungtaï kanu
(chenille ancêtre) avec lequel on enlève le venin déposé par la chenille fille.)
XLI. Origine des Max uni Nain (esprits compagnons).
Quand Ningkong wa a forge la terre et fabriqué l'homme, fait luire le soleil et la lune, une
multitude de Nats font aussi leur apparition. Ils habitent le même sol que les humains et
sont leurs compagnons.
Dès leur première rencontre avec les hommes, ils font alliance; les hommes s'engagent ù
nourir les Nats compagnons; et ces derniers promettent de ne pas faire pleurer les enfants
et de ne pas renverser les pots d'eau.
Cette paix dure encore ; les Katchins considèrent les Mazum Nats comme leurs amis et
protecteurs, ils implorent leur assistance contre leurs ennemis, soit hommes, soit esprits,
jathuns, sawns. etc.; ils mettent sous leur protection leurs entreprises; dans leurs maladies
ils les chargent de leur procurer des médecines du pays du soleil ; etc. etc.
En retour ils leur font des sacrifices de bière, poules, cochons etc.
Ces Nats sont de bons esprits; cependant quand ils ont faim ils mordent aussi et envoient
des maladies aux hommes pour leur rappeler de les nourrir.
Le peuple seul les honore; et en général ils ont un autel dans chaque maison; les chefs ne
les connaissent pas et invoquent eux l'assistance de leurs ancêtres Ningkong wa et
compagnie.
XJLII. Origine de Jaktui (espèce de Xat garde-champêtre).
Ningkong wa a à peine fini de forger la terre qu'elle se fend un peu, et il en sort Jakha,
esprit à la disposition des chefs. Ceux-ci lui offrent de temps en temps, suivant la parole
du devin, poules, cochons, etc., et lui confient la garde de leurs biens.
A l'époque des pluies, ils le conduisent aux champs ou aux taungyas et l'établissent garde-
champêtre de leur riz. A la moisson ils le ramènent à la maison et lui font tout surveiller
du grenier, au jardin, etc.
Cet esprit a la propriété de couvrir de bourbouille (— petits boutons) les voleurs, qui,
pour guérir et ne pas être reconnus, lui offrent en cachette œufs, poules, etc.
\LIII. Origine des Sacrifices au Soleil.
Il y avait une fois un orphelin si pauvre qu'il n'avait pas môme de couteau. Avec les mains
il brise une branche d'arbre et se met à arracher des
124 P. Ch. Oilliodes.
A/ai' (racines potagères). Mais ses racines disparaissent dès qu'il tourne le dos pour travailler
de nouveau. Il se met en embuscade et voit bientôt arriver le voleur, un petit cochon qu'il
saisit et tue.
Malheureusement les neuf frères, fils de Layau. surviennent, emportent la viande et laissent
seulement les intestins au pauvre orphelin, il va les laver à la rivière; survient un crocodile
qui les lui vole; mais l'enfant se met à la poursuite de l'animal, le tue, le dépèce et dans son
intérieur trouve quantité d'or. Il en remplit neuf vases et rentre chez lui riche et joyeux. Il
songe alors à épouser une des princesses fille du Du-wa voisin. Il s'en va au palais et trouve
les demoiselles occupées à tisser devant les portiques.
— «Holà! les belles! dit-il, qui va me peigner la tête?
— A-t-on jamais vu une princesse tuer les poux d'un orphelin! va te faire éplucher ailleurs»,
répondent-elles en chœur.
Cependant la plus jeune, saisie de compassion, s'approche de l'enfant et commence à démêler
la chevelure; puis trouvant de l'or sur la tête, elle court l'annoncer à papa le'Kenyan Du-wa.
— «Conduis-le donc ici, que je voie!» Et Mademoiselle va prendre l'enfant. Le père voit en
effet briller de l'or.
— «En as-tu beaucoup de cet or? lui dit-il.
— J'en ai neuf vases à la maison et je vous le donnerai tout pour Mademoiselle ici présente».
Le Du-wa réfléchit un instant et voyant là une bonne aubaine:
— «Hé bien! va prendre ton or et tu auras ensuite ma fille!»
L'orphelin court chez lui et revient aussitôt avec son trésor qu'il remet à son beau-père. Celui-
ci cède alors Mademoiselle et ajoute une lance magique à condition que son gendre lui
apporte tout ce qu'il tuera.
L'orphelin accepte et repart content avec sa princesse. En chemin il rencontre poules, faisans,
cerfs, etc. ; chaque coup de lance abat une pièce et il revient les remettre au Du-wa. Il voit
ensuite un gros cochon et lui lance son arme.
Mais cette fois l'animal n'est que blessé et il s'enfuit trainant derrière lui la fameuse lance.
L'enfant court après et le poursuit bien loin jusqu'aux établcs du seigneur Soleil qui le fait
prisonnier.
L'orphelin confus d'avoir chassé un cochon du soleil fait de grandes excuses et obtient sa
délivrance. Il gagne même les bonnes grâces du Soleil, qui lui donne un petit cochon, à
condition qu'il le lui sacrifiera plus tard, quand il sera gros et gras.
L'enfant promet et rentre chez lui.
Longtemps après une tourterelle s'arrête devant sa maison et voyant un cancrelat à bonne
mine:
— «Comme tu marques bien, frère! que manges-tu donc?
— Le patron a tué le cochon et je m'en suis payé!»
La tourterelle répand la nouvelle chez les oiseaux et le Soleil finit par
l'entendre. Furieux de voir que l'enfant n'a pas tcnu^sa promesse, il lui envoie
une grave maladie.
Mythologie et Religion des Katcnlns (Birmanie). 125
Cependant il veut s'assurer par lui-même de la vérité du bruit qui lui est arrivé, et il descend.
En chemin il questionne tous les oiseaux, mais aucun ne peut lui certifier la nouvelle; chacun
l'a apprise d'un autre!
11 s'adresse enfin à la tourterelle:
— «N'est-ce pas toi qui la première a chante que l'orphelin a mangé le cochon?
— Je l'ai bien dit, mais je le tiens du cancrelat!»
Le Soleil arrive enfin chez l'enfant où il est heureux de constater que le cochon vit encore;
pour punir le cancrelat de son mensonge, il le serre si fort entre deux doigts que le petit
menteur en est resté plat jusqu'à nos jours.
* II dévore ensuite le cochon gros et gras qu'on lui sacrifie, guérit le malade et le comble de
présents. De sorte que l'orphelin, au bonheur d'avoir épousé une princesse joint celui de
posséder d'immenses richesses.
(Et depuis chefs et gros bonnets katchins offrent au Soleil poules, cochons, bœufs, etc.)
XLIV. Origine «les Sacrifices il 7J»wf//>/*«/. (ou JUa*aw Slnni, ou ./luttât Itip, ou
Maulup) grand Nat, fille de Tonnerre.
Le Ka-atiK f)n-wa veut donner un manau et il envoie tout son monde prendre du poisson.
Mais nulle part on ne trouve des bambous pour faire des paniers-filets. Un orphelin du nom
de Khraï mal en voit trois en songe. Le K<i-<ing Du-wa lui ordonne d'aller les indiquer; et
ils partent en foule les prendre.
Le premier qu'on coupe s'élance et se perd dans le ciel ; le second s'enfonce dans la terre; le
troisième seul reste sur place et on l'a vite mis en morceaux pour fabriquer des filets. On n'en
laisse que la mauvaise partie à l'orphelin qui en a à peine de quoi faire un petit panier; et
encore quand il va à la rivière avec les autres, il est chassé de toutes les bonnes places; de
sorte que désespéré il lance au hasard son filet à l'eau. Le lendemain on vient lui dire qu'il y a
un gros poisson dans son panier. Il va voir et trouve seulement une pierre qu'il projette au
loin. 11 remet le filet à l'eau et quelque temps après on vient encore lui annoncer un gros
poisson. Il descend de nouveau à la rivière et dans son panier trouve la même pierre
qu'auparavant. Cette fois il la met dans son havre-sac et de retour chez lui, l'enferme ans une
caisse.
Il va ensuite travailler aux taungyas, et le soir, quand il rentre à la maison, quelle n'est pas sa
surprise de trouver un souper bien préparé, sans pouvoir savoir par qui. Mème chose le
lendemain. Le troisième jour il veut éclaircir le mystère; il fait semblant d'aller aux champs,
puis revient épier par les fentes de la cloison l'intérieur de la maison.
Bientôt il voit la caisse s'ouvrir, la pierre en sortir et se transformer en belle demoiselle qui se
met à faire la cuisine.
Khral-maï entre alors et la saisit:
— «Est-ce toi qui cuis mon riz?
— Mais oui!
126 P. Ch. Oilliodcs,
— Qui donc es-tu?
— Je suis enfant du Tonnerre, et c'est mon père qui m'a envoyé pour t'épouser et
t'instruire.
— Que le grand Tonnerre est bon d*avoir ainsi pitié d'un pauvre orphelin!» Cependant
Mademoiselle apporte bien le bonheur à Khral-maï, mais
d'argent, point! Aussi quand le moment de couper les taungyas arrive, il n'a
pas même un couteau pour travailler.
— «Va donc en demander un à papa, lui dit sa femme.
— Mais comment arriver chez lui?
— C'est bien simple! ferme les yeux et lève les pieds!» L'orphelin ferme les yeux, lève les
pieds et le voilà chez Tonnerre.
— «Bonjour! beau-père; je n'ai pas de couteau pour couper le taungya.
— Ne te tracasse pas pour si peu, petit! dans quatre jours j'enverrai tes* beau-frères
travailler pour toi.»
Au jour fixé, en effet, Tonnerre bat le tambour et rassemble Nuage, Pluie, Vent, Foudre,
qui en un instant coupent le taungya de l'orphelin et y sèment des courges.
Bientôt les habitants brûlent les taungyas et sèment le riz; le pauvre Khrat-tna* n'en a pas
même un grain; il ferme les yeux, lève les pieds et arrive chez Tonnerre.
— «Beau-père, je n'ai pas de riz pour semer!
— Est-ce qu'il ne pousse pas des courges dans ton taungya?
— Si, beau-père!
— Hé bien ! va les sarcler et ne t'inquiète pas pour du riz.» L'enfant obéit et va sarcler les
courges. Les autres ne tardent pas à moissonner et lui est honteux de n'avoir rien,
II ferme les yeux, lève les pieds et se trouve en présence de Tonnerre.
— «Grand père, les autres moissonnent et moi je n'ai rien.
— Les courges sont-elles mûres?
— Oui, beau-père.
— Hé bien, fais un grenier et dans quatre jours tes beau-frères iront moissonner pour toi!»
Le quatrième jour Tonnerre bat le tambour et rassemble Nuage, Vent, Pluie, Foudre, qui
descendent au taungya de Khraï-mal et cueillent les courges; puis ils les divisent chacune
en deux, et, o merveille, il n'en sort que riz! Le grenier de l'orphelin est rempli.
Mais Khral-mai n'a pas encore de couteau et il a besoin d'un pour faire des pilis (liens en
bambous). Il ferme les yeux, lève les pieds, et le voilà chez le vieux.
— «Beau-père, prêtez-moi un couteau pour faire des pilis.
— Prends celui du coin. •
— Beau-père, il ne coupe pas assez; passez-moi donc le meilleur pour un instant.
— Il est dangereux et tu ne sais pas t'en servir.
— Si, grand père! laissez-le moi prendre un petit moment seulement.
— Hé bien, le voilà! au moins ne l'agite pas et rapporte-le bientôt.»
Mythologie et Religion des Katcliins (Birmanie). 127
Khraï-mal rentre chez lui satisfait et se met aussitôt aux pilis tout en surveillant le riz
étendu au soleil et pendant que sa femme tisse à ses côtés.
Une poule vient voler du grain ; pour la chasser l'orphelin agite le couteau, et voilà qu'il
en sort des éclairs qui tuent la poule et décapitent Madame, fille de Tonnerre.
Vite Khraï-mal ferme les yeux, lève les pieds et arrive en pleurs chez le beau-père.
— «Ayez pitié! voilà votre couteau; il a tué ma femme!
— Le corps est-il en putréfaction?
— Mais non ; elle vient de mourir.
— Alors je vais descendre la guérir.»
Et Tonnerre est bientôt en présence de sa fille. Il lui remet la tête sur le cou et la voilà de
nouveau en vie. Mais il la reprend avec lui.
— «Mon nom, dit-elle, en quittant Khraï-maï, est Masavo Skiai', offrez-moi les sacrifices
que je demanderai, et tous les ans quand vous brûlerez les taungyas, je viendrai activer le
feu.»
Et elle disparait avec papa.
(Et depuis les Katchins au moment de brûler les taungyas lui sacrifient au bois sacré
poules, cochons, ou ce qu'elle demande par l'intermédiaire du devin.
Us la nomment le plus souvent Bungphoi, et, quand ils la croient en colère, Jinnat lup ou
Maulup.)
XL Y. Origine des premiers et principaux officiers et des objets du
Culte. Première Séance.
Quand la terre commence à être habitée, Karai Kasang, pour instruire les hommes, crée et
envoie Langlt lung (grand rocher différent de celui qui estropia Tonnerre).
Ce rocher sait tout et répond aux diverses consultations des hommes qui ont recours à lui
dans leurs maladies, entreprises, etc.
Mais bientôt Lungli lang a trop de travail et ne peut répondre à toutes les questions.
Les humains s'avisent alors de le diviser; ils le soulèvent en l'air et l'abattent avec force
contre terre ; le rocher se brise et donne naissance à :
un Dumsa, prêtre; ;' un Jaiwa, barde et archiprêtre ;
r un Myithoi, voyant, grand devin ; un Kunphan, devin ordinaire;
puis à une multitude de petites pierres (lungli lungni) et autres objets connaissant l'avenir
et dont les Katchins se servent pour savoir la volonté des Nats:
Jaba lap, feuille de l'arbuste Jaba;
Shaman, espèce de petit bambou;
Posé, baguettes de bambou et autres objets;
128 P. Ch. Qilhodes,
Cànga laphaw, feuille de bananier sauvage; Wuntu, chaume; etc., etc.
Les hommes émerveillés de voir apparaître tant de choses s'empressent d'en faire usage à
propos d'un enfant malade.
Le Dumsa pasé wawi ai (consulte les Nats avec le pasé).
La réponse est qu'un Nat compagnon mord l'enfant pour avoir du thé et du poisson.
On donne à l'esprit du thé et du poisson, et l'enfant va un peu mieux.
Le lendemain le Dumsa Jaba lap wawt ai (consulte les esprits avec la feuille de Jaba).
Cette fois le Nat compagnon demande une poule; on lui offre une poule et l'enfant va encore un
peu mieux.
Le troisième jour le Dumsa shaman wawtai (consulte avec le bambou).
Le bambou répond que le Nat compagnon veut un cochon; on lui tue un cochon et l'enfant va de
mieux en mieux.
Le Dumsa interroge encore et le bambou répond que le Nat compagnon a assez de poules et de
cochons et désire maintenant un buffle.
Mais les parents de l'enfant n'ont pas de buffle à offrir; le petit malade se trouve alors plus mal;
vite les parents font vœu d'en sacrifier un dès qu'ils pourront, et en attendant, immolent un
nouveau cochon au Nat compagnon, et l'enfant guérit aussitôt.
Les parents récoltent après beaucoup de riz, deviennent riches et offrent le buffle promis.
(Et depuis les Katcliins dans leurs maladies suivent a peu près ce procédé.)
XLVI. Origine du Wiyé ou Shamt (biôre [ou vinj de riz).
Un beau matin Madame la princesse du milieu de la terre (Ka-ang Du-jan) épouse du Ka-
ang Du-iva, ex Ningkong, éprouve au sein une vive douleur. Elle le presse et il en sort
quantité de graines: kalat, chingchy, lapjap, kaîphu, tungtai, lap khai, lap kha, majap, etc.
Elle va les semer et bientôt elles deviennent des arbustes. Cependant Madame ne sait pas
ce que c'est, et n'ose toucher ni aux racines, ni aux feuilles. Mais le porc-épic et le chat
sauvage ont découvert ces nouvelles plantes et en nourrissent leurs petits; ceux du
premier sont gros et gras; ceux du second tout maigres.
La princesse aborde le porc-épic et lui demande le goût des arbustes.
— «Madame, répond-il, les racines sont bonnes, mais les feuilles contiennent du poison.
— C'est pas ça, interrompt le chat sauvage, ce sont les feuilles qui sont bonnes et les
racines mauvaises!»
La princesse ne sait qui croire et cueille au hasard quelques feuilles et quelques racines
qu'elle broie ensemble et goûte après. Mais aussitôt elle tombe malade et meurt presque.
Quand elle est rétablie, elle tend un soir un piège au porc-épic dans les champs de riz, et
un autre au chat sauvage près du poulailler.
Le lendemain matin elle les a tous les deux prisonniers.
Mythologie et Religion des K.itchins (Birmanie). 129
— «Ah! les menteurs! je vous tiens! que je vous tue tous les deux!
— Mais, Madame, dit le porc-épie, ce n'est pas moi qui vous ai menti!
— C'est donc toi, chat sauvage?
- Madame, je ne savais pas; épargnez-moi, je vous donnerai compensation !
— Et que peux-tu bien me donner?
— Madame, je n'ai que mon portrait et le voilà!*
La princesse accepte et lâche les deux animaux, et au prochain ntanau. elle fait figurer dans
les décorations le portrait du chat sauvage (ce que font encore les Katchins dans leurs fêtes).
Madame cueille de nouveau des feuilles et des racines, mais cette fois d'après les seules
instructions du porc-opic; et puis, pour les broyer ensemble et faire du matai (levain,
ferment), elle engage les oiseaux: ugu, uycn, kunli-kuka et ii kit m.
Quand le levain est prêt, par prudence elle le fait goûter à kunli-kuka et iikiint.
— Kak fait le premier; ti-iirn fait le second, joyeux cris qu'ils chantent encore!
Madame comprend que son matsi est enfin réussi; elle en met un peu dans du (M, riz cuit,
pour produire la fermentation, puis ajoute de l'eau, et forme le fameux phyc ou sharu dont
sont si friands les Katchins.
(Et depuis lors pas de famille si pauvre qui ne trouve moyen d'en préparer ainsi plusicus
jarres tous les ans!)
XLVII. Origine du mariage.
1 ° P o u r 1 e p e u p I e.
C'est Mademoiselle Gazon et Mademoiselle Bambou qui les premières se marièrent. Aussi le
gazon pousse maintenant partout et le nombre des bambous est incalculable!
Les hommes du peuple, voyant cette multiplication, songent aussi à prendre femme. L'un
d'eux demande pour épouse, Shwiching kong; mais son frère S/iadant; lasha, prend vite le
couteau et le sac et veut aller lui-même.
— «Frère, dit la sœur, pourquoi partir toi-même? Reste donc a la maison et jouis du phu (prix
d'une femme).» Et ce disant. Mademoiselle met son panier sur le dos et part.
Le lendemain Shadang lasha reçoit pour prix de sa sœur tam-tams, habits, phyé, bœufs,
buffles, etc.
(Cette légende le Dumsa la raconte aux jeunes époux le soir de leur mariage, quand il appelle
sur la femme la faveur des Nats (num lanyi ai) et leur souhaite à tous deux de prospérer
comme le gazon et les bambous).
2° Pour les princes.
C'est Mademoiselle Maiiaï Prawna qui la première quitte la maison et épouse Shingra
Prawja1.
1
Voir légende suivante.
Aiiihroixi» IV l'.W'i 0
130 P. Cli. Oilliodes,
(Cette histoire et la généalogie des princes et autres fables, le Jaï-wa
les débite toute la nuit qui suit le mariage des seigneurs. Au point du jour seulement il se
retire en faisant le vœu que le jeune couple se multiplie et grandisse comme les fleuves et les
montagnes.)
XLVIII. SJtingra Prawja, petit-tils de Nlngkong tva, ôpouse Mfttlaï jan Prauma. II Mo de
La 'n Roi Matin*.
Ningkong devenu Ka-ang du-wa a un fils, Ja Rua, et une fille, Ja Pientingsa. qui à leur tour
donnent naissance à Shingra Prawja. Celui-ci a l'âge d'être marié et on songe à demander
pour lui Madat jan Prawna, fille de La 'n Roi Madat (grand Nat).
A cet effet on députe au grand esprit un satang (gros bonnet) du nom de Chcngreng wa. Le
Messager, revêtu de beaux habits et d'un magnifique casque, se présente chex Madai.
— «Bonjour, grand père! . .
— Qui donc es-tu?
— Je suis Chengreng wa, salang du milieu de la terre.
— Et que veux-tu?
— Je viens de la part du Ka-ang du-wa demander en mariage Mademoiselle votre fille.
— Et comment Pappcllcs-tu ton du-waf
— Mon du-wa se nomme Ka-ang du-wa.
— Ka-ang du-wa ! ma fille Prawna\ voilà deux noms qui ne peuvent aller ensemble. Va dire a
ton du-wa que je ne puis accepter sa proposition.»
Le salang rentre et rapporte la réponse qui rend un peu confus le Ka-ang du-wa. Alors
l'orphelin Khrai-mai l'aborde:
— «Seigneur, si vous permcttex, j'irai moi-même demander Mademoiselle Madaï, et vous
promets de l'amener!
— Mais tu n'es qu'un orphelin qui ne sera pas même reçu!
— Seigneur, envoyez-moi et vous verrez!
— Voilà là-bas deux corbeaux ; peux-tu distinguer le mule de la femelle ?
— Seigneur le mâle est en haut et la femelle en bas.
— Et ces deux léopards ?
— Seigneur, le mâle est à gauche et la femelle à droite.
— Et ces deux serpents?
— Seigneur, le mule est celui qui a la queue longue, et la femelle la queue courte.
— Mais tu parais instruit! voyons encore!» Et lui montrant deux buffles d'égales proportions:
«dis-moi quel est le père et quel est le fils!
— Seigneur, le père est en avant et le fils en arrière.
— C'est bien, mon petit Khrai-maf, tu es un savant et je t'envoie demander Mademoiselle
Madai.»
L'orphelin part aussitôt et arrivant chez le grand Nat:
— «Seigneur, excusez!
— Qui es-tu?
Mythologie et Religion des Katehlns (Birmanie). 131
— Je suis Khraï-maï, députe par le Ka-ang du-wa.
— Et que veut-il ce du-wa?
— Mademoiselle votre fille en mariage.
— Et comment s'apelle-t-il?
— Et comment s'appelle Mademoiselle?
— Ma fille se nomme Prawna.
— Mon du-wa, Prawja.
— Voilà deux noms qui vont bien ensemble: Prawnal Prawjal oui, ça ira! Va dire à ton du-wa
que je lui donnerai ma fille quand il aura versé le num pftu (prix d'une femme).
— Mais, seigneur grand père, j'ai promis d'amener Mademoiselle avec moi.
— Et le prix?
— Seigneur, je vous promets à vous aussi que le Ka-ang du-wa vous paiera Mademoiselle.
— C'est bien, mon pctr»; puis appelant sa fille: «Prawnal habille-toi, et, avec ce guide, descends
chez le Ka-ang du-wa; pour mon gendre voilà ce couteau, cette lance et ces graines de légumes!»
Prawna met ces présents dans son panier et en compagnie de Khral-maï elle arrive bientôt au
palais du seigneur du milieu de la terre. Celui-ci à l'occasion de son mariage promet de donner
bientôt un manau ; mais à peine Mademoiselle a-t-elle présente les dons de père, que le panier qui
les contient devient larong phun (arbre appelé larong); le couteau, latsai phun; la lance, laja
phun\ et les légumes des pendants d'oreille, katsan phun.
XL1X. Le Kn-ang Du-wa donne un ninnau.
Les arbres merveilleux grandissent devant la porte du palais et continuellement rappellent au Ka-
ang du-wa qu'il a promis un manau et n'a pas encore payé sa femme. Une année qu'il a beaucoup
de ni, il se décide à remplir ses engagements. Avec le larong phun il fait un tambour et avec le
laja phun un autel pour Madaï, son beau-père; le latsai phun lui fournit des colonnes pour dresser
devant la maison et annoncer la fête; et ceux qui conduiront les danses porteront solennellement
des feuilles du katsan phun.
Quand tout est prêt, Shingra Pranja envoie le ukaw (grand oiseau) appeler son beau-père
et inviter les Nats. Ils arrivent tous à l'exception de La 'nkam et La 'nkhyn. La 'nRoi
Madal conduit même toute sa famille. Viennent aussi tous les chefs katchins et leur
peuple qui cette fois ont seuls été conviés. Après danses et présents habituels, ils rentrent
chez eux emportant la manière de faire un manau.
Les Nats se retirent aussi chacun après un bon repas. La 'n Roi Madaï lui reste tout le
temps, deux fois il fait trois repas le jour, et deux fois quatre; et à chaque repas il avale un
buffle ou un cochon. Il se retire enfin avec le prix de sa fille et un buffle pour provision de
voyage.
(Et depuis les chefs katchins donnent des manaus copiés sur celui-là; leur tambour doit
être de bois de larong; l'autel de Madaï, de laja; les colonnes de latsai et les conducteurs
des danses portent des feuilles de katsan etc.
132 P. Oh. IJIIhndes.
Comme autrefois c'est encore le Madaï Nat qui a le principal rôle et qui dévore 14 buffles ou
cochons sans compter celui qu'il exige pour la route.
A propos de ce grand esprit j'ai laisse, par curiosité, mon jai-wa aller le prendre, lui offrir un
bœuf et le reconduire chez lui, comme il fait dans les manaus. En imagination le pauvre vieux
part du côté de l'ouest, nomme quantité de pays, rivières, montagnes, monte, monte encore et
arrive enfin chez Madaï. Au nom du du-wa qui donne la fête, il l'invite et l'amène à travers
nouvelle quantité de inondes. Ils arrivent ensemble du côté de l'est et rentrent au palais du
chef où tout le monde se met à danser pour fêter sa présence. Madaï prend ensuite place sur
un autel spécial et c'est devant cet autel que le jai-wa chante ses légendes pendant qu'au
dehors on immole des buffles et cochons.
Le second jour le jai-wa interrompt son récit pour lui aussi offrir un sacrifice au fameux
esprit. Il part encore du côté de l'ouest, traverse une multitude de pays, admire le palais de
Mngkong, remplit d'or son havre-sac quand il passe sous l'arbre de richesse, monte, monte
toujours, et le voilà enfin au Laja ka, pays, comme nous l'avons vu, des grands troupeaux
d'animaux domestiques. Là il débat le prix d'un bœuf, finit par l'acheter, l'attache avec une
corde, rentre du côté de l'est et en son propre nom offre à Madaï cette nouvelle victime.
A la fin de la fête il y a encore des formules pour renvoyer l'esprit. Le jai-wa lui dit combien
on a été heureux de le recevoir, lui rappelle combien de buffles et cochons on lui a immolé,
lui demande prospérité et richesses pour le <iu-iva qui a donné le manau, lui indique, en
nommant monts et vallées, le chemin qui le ramènera chez lui et lui remet enfin un buffle
pour provision de route.)
L. (iôncalogic dos chefs katcliius.
Les cliefs katchins descendent directement de Ningkong wa lui-même.
Ninkong wa devenu Ka-ang du-wa a pour fils: Ja Rua. et pour fille: Ja Pientingsa, qui
donnent naissance à Shingra Prawja, qui épouse Madaï jan Prawna.
Ces deux derniers engendrent: Kumjawn Maja et Jan Praw shen, qui ont pour fils Washel Wa
Makam.
Celui-ci prend trois femmes: Magawn Kapan, Knmdi Shakoi, et Anang Kashy, qui lui donnent
neuf enfants complètement hommes1.
Ces neuf fils sont les premiers chefs des grandes tribus katchines:
La 'n Kam est le premier du-wa des Aiarips;
La 'n Nawng » » » » d'une branche des lathongs;
La 'n La »»» » des Laphals;
La 'n Tu ••• • d'une branche des 'n Khùms;
La 'n Tatiff » » » » d'une branche des Marans;
' Jusqu'Ici les différents personnages que nous avons vus étaient seulement esprits, ou moitié
hommes et moitié esprits.
Mythologie et Religion tics K-itchins (Birmanie). 133
La 'n Yawng est le premier dtt-wa de l'autre branche des 'nKhums; La 'n Kha » ». .. de
la 2e branche des Lathongs', La 'n Roi » » » » de la 2* branche des Marans;
La 'n Kliyti . » » . de la 3" branche des Marans.
Généalogie des chefs Cauris, jonction avec leur peuple et
arrivée à K o u t h u n g,
Les chefs Cauris ont pour ancêtres La 'nia ou Laphat la, troisième fils de Washel Wa Makam.
Laphat La a pour fils:
Laphat latsan qui a La 'nTii ou Midi Tu (aveugle), qui a Laphat Larin.
La nuit où ce dernier naît, les Lathongs, qui sont en guerre avec les Laphaïs. viennent
massacrer les parents et n'aperçoivent pas le petit caché sous dos guenilles. Le lendemain une
de ses tantes le recueille, le fait passer pour une fille, afin qu'on ne le tue pas, et parvient ainsi
à l'êlever jusqu'à ce que lui-même soit en état de défendre ses droits.
Ce Laphai Larin donne naissance à cinq enfants qui sont:
La 'n Karn, mort tout jeune;
La 'n Nawng, ancêtre des .lathans:
La 'n Tu, qui reste au palais et élève des cochons et chiens à cornes;
La 'n La, ancêtre des Lasu Sutndas; et
La 'n Tang, ancêtre des chefs Cauris.
C'est avec eux que commence la dispersion.
La 'n Tang, grand-père des Cauris, quitte le premier le Ka-ang ko. (milieu de la terre) et vient
s'établir à .Iwa ka.
Les enfants de La 'n Tang descendent ensuite à Sadtin Saka ka, où ils rencontrent les laratni,
hommes ordinaires, qui doivent former leurs sujets, et qui viennent eux de Jakwi jakhy ka, et
à l'origine Usik Pandé ka.
Désormais chefs et peuple transmigrent ensemble de Sadun Saka ka a Tahak ka; puis ù
Maniai ka; après à Clnyang chct. Tunbung, Mon yau et Wiara ka. Là ils passent le Tapin
(rivière) près du Kulung kha, restent quelque temps à Ngalang ku et Jabak ka et arrive et
enfin à Kouthung il y a 7 ou 8 générations.
Petit à petit quelques fils de chefs se détachent de la communauté principale, et, avec un
groupe de sujets dévoués, forment les villages environnants de: Matan. Mandait. Jakhai.
Phumwa, Lamaiban. Kadaw etc. etc.
:i: '.il *

Ici se terminent les principaux récits historiques de mon jai-wa. Je dois ajouter qu'il croit
sincèrement à leur vérité et qu'il réussit à les faire pénétrer dans l'esprit de ses semblables.
Tous les Katchins, en effet, connaissent, au moins en abrégé, la plupart de ces légendes, y
ajoutent foi et en tiennent grand compte dans leur manière de vivre et d'agir.
Les Katchins possèdent aussi de pures fables, des augures, des proverbes, qui peuvent aider à
connaître leur esprit; j'en donne donc quelques uns.
134 P. Ch. Gilhodes,
LI. FaWes.
1" Le Corbeau et le Héron.
C'est au moment de la ponte; le corbeau n'est pas satisfait du nombre de ses œuis, va voler
ceux du héron blanc et les couve avec les siens.
Le héron, qui a souvent vu le corbeau voltiger autour de son nid, l'aborde un jour et lui dit:
— «Tu a volé mes œufs!
— Mais non !
— Mais si! je t'ai vu sortir de mon nid!
— Tu mens! tiens, appelons les salangs1, et qu'ils tranchent la question!
— Je le veux bien, et je sais qu'ils décideront en ma faveur!
— On verra !»
Ils convoquent donc les salangs et leur exposent le cas.
Les salants, sachant bien qu'en pareille affaire il y a toujours un peu d'opium a fumer,
viennent nombreux et prennent parti les uns pour le corbeau, les autres pour le héron. Ils ne
peuvent arriver à s'entendre et prolongent la discussion, quand un sa/an^ du parti du héron
s'écrie:
— «C'est bien simple! regardons donc la couleur des petits!»
Tous tombent d'accord là-dessus et vont voir au nid du corbeau.
Ils découvrent quantité d'oiselets, les uns tout blancs, les autres tout noirs.
— «A-t-on jamais vu un corbeau avec des petits blancs! C'est lui le voleur!» s'écrient les
partisans du héron.
Tout le monde est alors du même avis et le corbeau est condamné à payer dommage.
(Le corbeau, ajoute mon jai-wa, est le premier qui se fit voleur; mais les hommes ne tardèrent
pas à l'imiter.)
2° Les deux Enfants.
Dans le même village il y avait un enfant riche et un enfant pauvre qui était aussi orphelin.
Ils vont tous les deux tendre un piège dans la même partie du bois, l'orphelin par terre et
l'enfant riche sur un arbre. Le lendemain matin celui-ci arrive le premier, voit un chevreuil
pris au piège de l'orphelin, le détache et le suspend sur l'arbre à son propre piège.
L'orphelin vient à sont tour et trouve son piège détendu et des traces de gibier, mais rien de
pris; il regarde à côté et voit le chevreuil sur l'arbre!
— «Mais tu as pris ce chevreuil dans mon piège, dit-il à l'enfant riche; viens en voir les
traces!
— Je t'assure que non !
— Dis ce que tu voudras; je maintiens que l'animal est à moi.
— Hé bien! appelons les salangs, et qu'ils jugent l'affaire!
— Appelons-les!»
1
Principaux villageois qui font fonction d'arbitres.
Mythologie et Religion des Kuichins (Birmanie). 135
Les salangs arrivent nombreux et pour avoir de l'opium et de la viande, se rangent tous du
côté de l'enfant riche. L'orphelin ne peut rien payer à personne et se trouve seul.
Le cas est examiné et le chevreuil va être adjugé au petit riche, quand apparaît un vieillard
tout courbé et pouvant à peine tenir sur les jambes. Seul il prend le parti de l'orphelin.
— «Mais, les enfants, dit-il, avez vous jamais vu un chevreuil grimper sur un arbre? la bête
appartient sûrement à l'orphelin!»
Personne n'ose protester et le petit riche est condamné.
3° Les deux Orphelins.
Il y avait une fois deux frères orphelins qui ne possédaient qu'un buffle.
— «Partageons, dit l'aine au second; toi, tire par la queue; moi j'empoigne la tête; chacun aura ce
qu'il pourra emporter!»
Et voila les deux frères de s'efforcer chacun de son côté. Mais l'avantage reste à l'aîné qui fait
suivre tout le buffle; la queue glisse entre les mains du cadet, et il ne réussit qu'à conserver un
pou.
11 se met a élever le petit insecte qui est déjà gros et gras quand une poule voisine l'aperçoit et le
mange. L'orphelin demande compensation; le propriétaire de la poule offre de donner bœufs,
buffles, etc. L'enfant refuse tout et exige et obtient la poule elle-même.
Quelques jours après un chien dévore la poule. L'orphelin demande encore compensation, refuse
tam-tams et buffles, mais consent à prendre le chien lui-même. 11 s'attache à cette dernière bête et
en prend grand soin.
Le moment de faire les champs arrive; l'aîné laboure avec le buffle et ne veut pas le prêter à son
frère. Que va faire le pauvre cadet?
Il attache le chien à la charrue, et lance un peu de riz en avant; l'animal court après,
entraîne la charrue et creuse ainsi un petit sillon. L'enfant renouvelle et renouvelle le
même stratagème et réussit à labourer ainsi tout son champ.
A ce moment de riches marchands passent par là, et voyant le travail bien fait: —
«Comment as-tu pu labourer si bien? demandent-ils à l'orphelin.
— Je me suis servi de mon chien à la place de buffle!
— Mais ce n'est pas possible de labourer avec un chien ! tiens, si tu réussis h faire
seulement un sillon, nous te donnons tous nos chevaux!»
L'enfant attache aussitôt le chien à la charrue, lance un peu de riz en avant, fournit le
travail demandé et, suivant la convention, reçoit quantité de chevaux.
Le frère aîné devient jaloux et voudrait bien avoir le chien pour lui aussi faire fortune.
— «Dis donc, frère, dit-il au cadet, prête-moi le chien pour labourer comme toi.
— Tu m'as refusé ton buffle; comment peux-tu me demander mon chien?
— Allons, frère, passe-le moi pour un jour seulement!»
136 P. CM. Giihodcs,
Le cadet se laisse toucher et prête l'animal. L'aîné, pour faire une bonne journée, commence
par bien nourrir le chien et l'attache ensuite h la charrue. Mais la bête rassassiée ne veut pas
bouger; il l'excite, la frappe, rien n'y fait: furieux il tire son dah (grand couteau) et lui tranche
la tête.
L'orphelin pleure son chien et l'ensevelit avec un paquet de riz à la bouche. Le lendemain il
revient à l.i tombe, et, ô surprise! il trouve un long bambou qui a surgi de lui-même; sur une
branche du bambou repose un bel oiseau qui chante: argent! argent!
L'enfant présente son panier et de nombreuses pièces de monnaie viennent s'y loger; il en
recueille ainsi tous les jours et est bientôt très riche.
Son frère aine voudrait bien ;iussi avoir un peu de cet argent.
— «Dis donc, petit frère, tu es maintenant assez riche; laisse-moi ramasser quelques pièces
moi-même!
— Tu as déjà tué mon chien, et tu veux encore me priver de l'oiseau !
— Je te jure de ne lui faire aucun mal; permets-moi donc de présenter mon panier un jour
seulement.»
Le cadet consent et l'aine arrive au pied du bambou; mais l'oiseau change de ton et chante
maintenant: /ut! zut! Et au même moment lâche un paquet de ... qui bai bouille la figure et les
habits de Monsieur.
Celui-ci en colère sort son </<///, coupe le bambou, et l'oiseau s'en vole pour ne plus
reparaître. '
Le jeune frère grandement peiné vient ramasser le bambou et en faire un poulailler. Le soir il
y enferme une poule; le lendemain la cage est pleine de volaille; il y met une nouvelle poule
qui se multiplie encore, et ainsi de suite tous les jours.
Le frère aine veut aussi augmenter sa volaille; il finit par obtenir le fameux poulailler pour
quelques jours. H y enferme aussi une poule; le lendemain il n'y trouve rien.
Le second soir il y en met deux; elles disparaissent encore pendant la nuit. Il en essaie trois
autres qui ont le même sort; plus irrité que jamais il brise le poulailler a coups de couteau.
Le pauvre cadet vient en larmes en ramasser les morceaux et les transporte chez lui. L'idée lui
vient d'en mettre au feu et voilà que chaque fragment dure tout un jour et que l'orphelin n'a
plus besoin d'aller dans la forêt chercher du bois à brûler.
L'aine à force de prières obtient trois morceaux des débris de la cage merveilleuse.
De retour chez lui il les met vite au feu tous à la fois. Mais il en sort une si grande flamme
que la maison elle-même est réduite en cendres en quelques instants; et le frère aîné vit
désormais pauvre et malheureux!
LU. Augures.
Des augures, il y en a tant et plus; mais ce sont plutôt des présages de malheur, œuvre des
Nats pour tracasser les hommes et demander des offrandes.
Mythologie et Religion des K.ntchins (Birmanie). 137
Aux jours des grands sacrifices d'animaux, bœufs ou buffles, le dumsa récite une longue
litanie de ces mauvais signes et supplie de la manière suivante les esprits du ciel et les Nats
compagnons de les envoyer bien loin au palais et à la grotte du malheur, Shalaw thingnii
shala lungpu.
«Le bruit anormal des portes, empoignez-le, grands Nats! et expédiez-le au palais et à la
grotte du malheur! Le gigotement des enfants quand ils dorment, empoignez-le, grands Nats!
et expédiez-le au palais et a la grotte du malheur!»
Et ainsi de suite:
A la maison, pour tout bruit extraordinaire des colonnes, des tam-tams, des nattes, des
marmittes, etc.; pour le tintamarre des rats; l'aboiement larmoyant des chiens; les cendres
durcies et unies ensemble; les traces de serpent; l'agitation des poules pendant la nuit; le chant
trop matinal du coq; l'ascension sur le toit de cochons, chiens, bœufs, buffles; l'entrée en la
maison de serpents, bœufs, buffles; réchauffement du riz au grenier; l'acidité de la bierre; les
gouttes de sang sous le portico de devant; etc., etc.
Aux champs et taungyas, pour terriers de porc-épic et rats; présence de serpents; fumée sans
cause visible; bruit de la cabanne; piments, aubergines et autres légumes détachés d'eux-
mêmes de l.i lige, etc., etc.
A la fontaine, pour poissons et écrevisses qu'on trouve morts, etc.
En voyage, pour serpents, taupes, rats, chats sauvages, chevreuils, porc-épics, etc. qui
traversent le chemin qu'on suit; pour arbre renversé de lui-même et barrant la route, etc., etc.
Mais c'est le serpent qui parait le plus porte-malheur. Quand un traverse votre chemin, il n'y a
qu'à revenir sur ses pas, à moins qu'on ne réussisse à tuer l'animal et a s'assurer ainsi qu'on
surmontera tous les obstacles qu'on pourra rencontrer.
Un serpent qui rentre dans la maison est signe certain de la mort prochaine d'un des membres
de la famille.
Un buffle ou bœuf qui, n'importe comment, s'introduit aussi dans la maison est censé être
demandé par les Nats domestiques et doit leur être sacrifié, même, et j'ai vu le cas, s'il
appartient à un autre rnaitrc. Celui-ci doit le céder et n'a droit qu'à la moitié du prix.
Les autres présages sont moins mauvais et quand ils se présentent on appelle le dumsa pour
consulter les esprits et leur offrir ce qu'ils demandent.
Quant à des augures de bonheur, les Katchins ne paraissent pas en avoir beaucoup. Le
meilleur présage, dit mon vieux, est de n'en rencontrer aucun de mauvais. Cependant il ajoute
que c'est bon signe quand en voyage on trouve quelqu'un qui vous offre une chique.
LUI. Proverbes.
Li lak/iawng 'n mai jawn. Barques deux pas lion monter.
On ne peut monter deux barques à la fois.
138 I1. Cfi. Oilliodcs.
•<•• ' Ga lakhawng 'n mai tsun.
Paroles deux pas bon dire.
Il ne faut pas avoir deux paroles.
Ça da. ja da. Pnrolc dire, or dire.
Un bon mot vaut de l'or.
Mang lata tsu kumphii. ('..ul.ivre mnins, pourri présent.
Une main morte est un présent pourri.
(Reproche à sa propre main quand il lui arrive de saisir une chose pour une autre.)
Duni du yang, kap kabu.
Chefs arrivent si, recevoir réjouissez.
Quand un chef se présente, recevez-le avec joie.
(A suivre.)
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie).
Par le P. Ch. Gilhodes de la Soc. d. Miss. Etr., Bhamo, Birmanie.
Au Nord et au Nord-Est de la Birmanie se trouvent les peuplades sauvages que les Birmans et
après eux les Anglais appellent «Katchins». Eux se nomment Tchimpans; ils prétendent venir des
sources de l'Irrawaddy; le fait est qu'ils descendent du Nord, et que petit à petit ils ont réussi à se
rendre maîtres des chaînes de montagnes qu'ils occupent aujourd'hui partie en Birmanie, partie
dans le Yunnan.
Les Katchins appartiennent à une dizaine de tribus principales: les Marips, les Lathongs, les
Laphais, les Nkhums, les Marans, les Marus, les Atsis, les Lashys et les Tchimpans proprement
dits. Ils adorent une multitude de Nats ou esprits et leur font de continuels sacrifices d'animaux
pour les apaiser ou se les rendre favorables. Ils sont distribués en un grand nombre de villages
ayant à leur tête un dou-wa, seigneur plus ou moins influant suivant son intelligence, mais
toujours considéré, parce que d'après la tradition il descend d'une race supérieure au commun des
hommes, et est le maître de la terre qui forme son territoire. ,_ x
Comme je travaille à l'évangélisation des Cauris, sous-tribu de Laphais, c'est surtout d'eux que je
vais parler. Ce que j'en dirai pourra cependant s'appliquer plus ou moins aux Katchins en général.
Mais avant d'écrire leurs mœurs et coutumes, ce que je me suis proposé déjà, je crois bon
d'exposer leur mythologie telle que les Jaï-was (narrateurs des traditions) se la transmettent de
vive voix (les Katchins n'ont pas d'écriture) et la débitent au peuple les grands jours de fête. Dans
ces légendes d'ailleurs on trouve l'origine et l'explication de bon nombre de superstitions et
usages actuels. Le vieux barde que j'ai eu la bonne fortune de rencontrer prend 4 jours et 4 nuits
pour les narrer. Je vais laisser de côté ce qui est moins important et abréger les récits trop longs,
tout .en conservant l'essentiel et traduisant alors autant que possible les mots mêmes du «grand
père», nom que l'âge, le rang et la science ont valu par ici au jaï-wa en question.
Donc aux grandes solennités, notre grand père revêt une longue robe, coiffe un casque orné de
défenses de sanglier et de longues plumes, prie les bons esprits et l'ombre de ses ancêtres de venir
s'asseoir à ses côtés pour l'assister, et majestueusement commence son récit.
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 681
à son secours et en un instant achève de couvrir la maison qui est un véritable palais.
Ningkong satisfait tue un grand buffle pour son monde et sacrifie une poule et un cochon au
Maraung Nat.
IX. Ningkong wa fait des difficultés pour entrer dans le palais, et donne un nom aux
animaux.
Le palais est fini et Ningkong wa y entrer quand ils s'entend raillé par neuf fils de Ubung Ubang,
père des animaux domestiques (v. chap. VI). Furieux il s'enfuit chez Mamu Ynung et médite une
vengeance. Tout le monde est consterné et on décide d'envoyer le prendre. On députa d'abord
Lashyon.
— «Eh ! Ningkong, mon frère, viens au palais, car il n'y a personne pour l'habiter.»
— «Je suis trop en colère; toi, appelle-toi désormais Laniau «chat», et va garder le palais.»
On envoie ensuite Lashyan.
— «Eh! frère, viens au palais, car il n'y a personne pour l'habiter.»
— «Je suis trop en colère; toi, appelle-toi désormais G ni «chien», et'va garder le palais.»
On députe encore:
Layong qui est appelé Wa, cochon;
Mpie » » » Taïnam, chèvre;
Yaunga » » » Saga, brebis;
Tuptak » » » Kumran, cheval;
Tangbanng» » » Pansu, bœuf;
Krukrap » » » Ngaloi, buffle;
Tangkam » » » Ngaphaw, bison;
Kripkraup » » » (J, poule;
Tuda » » » Jinu, mouche.
Mais la mouche refuse de retourner et menace Ninkgong de lui déposer sa vermine sur la tête.
Notre héros effrayé consent enfin à rentrer chez-lui. Tantôt à cheval, tantôt à dos d'éléphant, il
parcourt la distance qui le sépare du milieu de la terre, laissant partout des traces de pas qu'on voit
encore aujourd'hui.
Puis à la grande joie de tous il entre solennellement dans le palais.
Cependant il ne renonce pas à la vengeance; il prend un gros champignon, en empoisonne la
moitié et invite ses ennemis à une fête. Il garde pour lui la partie saine et offre le reste au 9 fils de
Ubang qui le dévorent et en meurent aussitôt.
X. Ningkong wa ouvre des Routes.
La terre est bien en bon état; mais il n'y a pas encore de routes; Ningkong va en ouvrir; il prend
sous les bras sa sœur 'ndin Lakong, pe-lotte de ficelle (v. chap. VI), la déroule sur la Chine et
rentre au palais ; dé-
682 P. Ch. Qilhodes,
sormais il y a une belle route pour la Chine. Il part ensuite du côté des pays shans, déroule encore
une partie de sa sœur, et c'est la route shanne. Il ouvre de même la route katchine, birmane,
kalane, etc.
XI. Ningkong ira forme les fleuves.
Ningkong saisit ensuite Ja maibon et Kumprong maiwan (coupe d'or et d'argent) puise dans
Machin Tungku (mère de l'eau, v. chap. VI) et verse sur la terre. Le Malikha (Irrawaddy) est
aussitôt formé; Ningkong continue à puiser et chaque pleine coupe produit un fleuve. 11 en forme
ainsi des centaines (inutile de les nommer) se jetant tous dans l'Irrawaddy, qui lui même se
déverse à la mer entre les fameux rochers Lungyi et Lungla.
Mais le Malikha est le préféré de sa mère Machin Tungku, qui lui donne pour guider le boa et le
sanglier, et lui fait présent d'une veste et d'un lit d'or, des poissons, des légumes, des bambous, des
rotins, etc.
Et depuis lors, le grand fleuve de la Birmanie, ou plutôt du monde d'après les Katchins, charrie
beaucoup de paillettes d'or, nourrit beaucoup de poissons et voit ses rives couvertes de bambous,
rotins, moutarde, piment, etc.
XII. Ningfrong wa fait l'homme ordinaire.
La terre est désormais habitable et Ningkong wa songe à faire l'homme. Il prend Tauli ningchy et
Niimlang Ukanng, couteau et ciseau, fils de Samni (v. chap. I), et saisit Kumti sin, son frère sans
tête ni cou et à la forme d'une courge (v. chap. VI).
D'un coup de couteau il le divise en deux; puis d'une moitié avec le ciseau, forme l'homme, et de
l'autre la femme. Il n'a besoin de matière étrangère que pour la vue, et c'est avec des graines de
karom si qu'il leur fait les yeux; puis, pour les distinguer, il enfonce à l'homme un bout de racine
du taura ru et donne à la femme un coup de couteau; cependant ils sont encore sans vie et c'est
samPny nang ma/an qui vient les animer (v. chap. I a).
Ningkong fait ensuite avaler à la femme un grand pot de maya tsi, semence, en donne seulement
un peu à l'homme et bientôt la terre est peuplée de tarât ni ("hommes du peuple).
XIII. Ningkonri ïva fait les princes et les rois.
Ningkong wa se rappelle alors son frère Dam Kumsan et sa sœur Shingra Kumjan, cachés par leur
mère en attendant que la terre devienne habitable (v. chap. VI).
— «Venez, venez, leur crie-t-il ; la terre peut maintenant vous recevoir.»
Et ils arrivent et donnent jour à des enfants.
Le premier, La nKam, naît avec des cheveux faisant queue, calotte en rubis, long par-dessus et
pantoufles.
Ningkong le fait premier empereur de Chine.
Le second, La 'nNann, s'avance avec casque à plumes, veste bigarrée et guêtres; il est fait duwa
(chef) des Marus.
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 683
Le 3e, La 'nia, vient avec turban bigarré, longue veste jaune et sandales. Il devient premier
saubwa des Shans.
Le 4e, La nTu, porte turban formant plumet, passait (habit servant de pantalon) retroussé
autour de reins, et a les jambes toutes tatouées. C'est le premier roi birman.
Le 5e, La 'nTang, a seulement une lance; c'est le premier chef des Khangs (?).
Le 6e, La nJaung, avec turban bleu, couteau et havre-sac est le premier duwa des Chimpaux
proprement dits. (Les chefs des autres tribus katchines, nous les verrons dans la suite,
descendent de Ningkong wa lui-même.)
Le 7e, La 'nKha, naît tout nu et c'est le premier chefs des Was (hommes à tête de cochon).
Le 8e, La 'nRoi, porte chapeau de soie, veste et pantalon en or et magnifiques souliers.
Ningkong wa le nomme premier roi des Kalas.
Le 9e, La nKhin et le 10e ont des vestes de coquilles et deviennent l'un chef des Kynsens
(ceux qui forgent les tam-tams), et l'autre duwa des Lashys (tribu katchine).
XIV. Déluge.
Ningkong wa songe maintenant à faire des ponts sur les fleuves; il commence ses travaux sur
l'irrawaddy. Mais voilà que 9 frères, fils de Layau Kanza-w, hommes du peuple, jaloux de sa
gloire, s'efforcent d'entraver son entreprise; ils emploient la ruse et le mensonge. Ils envoient
l'un d'eux dire à Ningkong que son frère est mort, dans l'espoir qu'à cette nouvelle il aban-
donnera son pont.
— «Qu'il soit mort, répond Ningkong; pour un frère on peut obtenir un remplaçant.»
Et il continue son travail.
On vient lui annoncer que sa sœur et sa mère sont mortes — même réponse.
Bientôt on vient lui dire que son père est mort.
— «Un père, répond Ningkong, ne se remplace pas.» Et il se met à pleurer.
Dans sa douleur il détruit le pont commencé et jette ses instruments à l'eau; son marteau
forme une île et son soufflet et son enclume donnent naissance à deux grandes cascades.
Ningkong décide aussitôt de rentrer chez lui; il monte d'abord un éléphant; mais le chemin est
trop étroit; il prend alors un cheval qui ne tarde pas à succomber sous le poids: il continue à
pied et de nos jours on voit encore la trace de ses pas.
Arrivé en son palais du milieu de la terre, quelle n'est pas sa surprise de trouver tout le monde
en vie.
— «Vous m'avez menti, dit-il aux 9 frères; je vais faire pleuvoir sur vous 9 jours.»
— «Fais pleuvoir tant que tu voudras, répondent-ils; nous n'avons pas peur.»
— «Je vais faire lever 9 soleils.»
634 P. Ch. Gilhodes,
— «Nous n'avons pas peur!»
— «Je vais envoyer le déluge.»
— «Nous n'avons pas peur!»
— «Eh bien! que le déluge arrive! Meurent les hommes quand ils auront de l'eau jusqu'à la
cheville et les femmes jusqu'aux genoux!»
Cependant Ningkong a avec lui deux orphelins, frère et sœur, qu'il aime beaucoup; il les met dans
un tambour avec 9 coqs, 9 aiguilles, 9 boules de cire et 9 gâteaux de riz; puis il envoie le déluge
qui occasionne la mort de tous les vivants; seuls les deux, frère et sœur, s'élèvent et flottent sur
l'eau. Le premier jour ils mangent un gâteau, puis par une ouverture du tambour ils lancent dehors
un coq, une aiguille et une boule; mais ils n'entendent que le bruit sourd de ces objets tombant
dans l'eau.
Ils font le même les jours suivants; c'est toujours le premier son désespérant.
Le 9e jour arrive et ils mangent le dernier gâteau et ils jettent le dernier coq, la dernière aiguille et
la dernière boule; la boule fait paff; l'aiguille pif!; et le coq fait kiri kiki!
C'est la fin du déluge et les deux enfants sortent tout joyeux de leur tambour; ils sont désolés en
se voyant sans compagnons, et la tristesse dans l'âme, ils.errent à l'aventure.
XV. Aventures des deux Orphelins. Repeuplement de la Terre.
Les deux orphelins arrivent bientôt chez un Nat du nom de Tungra shung Makam.
— «Eh ! grand père, lui disent-ils, nous sommes orphelins et sans compagnons; pourrions-nous
rester chez toi?»
— «Mais oui, les petits; je vous nourrirai si vous faites bien mon travail; tenez, allez puiser de
l'eau.» Et il leur passe une cruche percée. Les enfants vont, et pendant qu'ils essaient en vain de
remplir le vase,. ils entendent le vieux génie qui parle de les manger le soir même.
Effrayés ils s'enfuient, et après une longue marche ils arrivent chez un autre esprit du nom de
Wann kilt krun.
— «Eh, grand père, nous sommes seuls et orphelins; pourrions-nous rester chez toi?»
— «Oui, mes petits; allez moi puiser de l'eau.» Et il leur passe une cruche encore trouée.
— «Mais, grand père, nous n'arriverons jamais à apporter de l'eau avec pareil instrument; change
le donc!» Et le Nat leur passe un bon pot. Pendant qu'ils vont à la fontaine, ils entendent le grand
père qui parle de les bien élever. Ça les réjouit et de tout cœur ils travaillent pour leur protecteur.
Mais voilà que le premier Nat est à leur poursuite et arrive les chercher chez Wann kut krun.
— «Eh! frère, n'a-tu pas vu deux enfants?»
— «Non frère;» et en même temps il les cache dans la cheminée; puis:
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 685
— «Entre, frère, viens te chauffer un peu!» Et les voilà tous deux à faire la causette près du feu.
Les deux enfants, effrayés et aussi tourmentés par la fumée, ne peuvent s'empêcher de faire
«pipi» et ça tombe juste sur le front de Tungra Shung Makam.
— «Eh! frère, on dirait qu'il pleut!
— Non, frère, c'est un pot de bière de riz qui suinte. • — Buvons en donc un peu!
— Pas à présent; elle n'a pas assez fermenté.
— Si, à présent!
— Je te dis qu'elle n'est pas encore bonne! Tiens, reviens en boire dans 4 jours!
— Alors entendu! Au revoir dans 4 jours!» Et il s'en va.
Wann kut krun retire alors les enfants de la cheminée et ensemble font bien rougir au feu un gros
attisoir en fer.
Le 4e jour Tungra shun Makam arrive, et au moment où il ouvre la porte ils lui enfoncent dans la
gueule la barre ardente. Et le pauvre génie pour se rafraîchir un peu, va vite se précipiter à la
rivière, sous la cascade, et c'est là qu'il est encore à gémir et à écumer. (Il n'a maintenant plus de
goût pour la bière; aussi, quand les Katchins l'invoquent, ils ne lui offrent que de l'eau.)
Cependant les deux orphelins continuent à vivre chez Wann kut krun qui les entretient comme ses
enfants; un beau jour en mettant du bois au feu ils brûlent tous leurs habits; mais l'esprit leur en
fabrique d'autres avec des feuilles de bananier sauvage. Une autre fois ils vont à la pêche et
s'égratignent aux racines et ronces du bord de l'eau. Ça les démange beaucoup et, pour se
soulager, ils se roulent l'un sur l'autre. Quelque temps après il leur naît un enfant qui veille le Nat
pendant qu'eux mêmes vont travailler aux champs. Mais le petit ne fait que crier ou pleurer; le
génie menace de le tuer s'il ne cesse pas; l'enfant chante encore plus fort.
Alors Wann kut krun dégoûté, l'étouffé et avec le cœur et les poumons prépare un plat de riz; il
découpe ensuite le corps en tout petits morceaux qu'il va éparpiller à l'endroit où le chemin a neuf
embranchements. Le soir arrive; les parents rentrent à la maison et demandent l'enfant.
— «Mangez d'abord le riz, leur dit l'esprit; puis je vous indiquerai où est le petit.»
Frère et sœur satisfont la faim et s'informent de nouveau de l'enfant.
— «Vous venez de manger son cœur, leur répond le Nat, et, si vous voulez voir son corps, allez
aux 9 embranchements.»
Les parents se lamentent et courent à l'endroit indiqué: quelle n'est pas leur surprise d'y trouver
des gens de toute espèce, Chinois, Shans, Katchins, Birmans, Kalas, etc., formés des morceaux de
leur fils.
— «Mes enfants, mes enfants! appellent les parents.
— «Nous ne sommes pas vos enfants; vous avez mangé le cœur de votre fils!
— Mais si, vous êtes mes enfants.
Anthropos III. 1906. 4
686 P. Ch. Oilhodes,
— Mais non; tenez, si vous blanchissez ce charbon, nous nous dirons vos enfants».
Frère et sœur frottent et reîrottent le charbon, mais ne peuvent le rendre blanc, et ils se retirent
bien tristes.
Bientôt ils ont un autre enfant, Shwi Shingtai, qui devient sorcière (phyi) et la mère de tous les
sorciers.
Eux-mêmes ne tardent pas à mourir et leur ombre est transformée en Nats sous le nom de Kaban
phraw lung et Kasen phynicn : depuis ils sont en Chine gardiens des mines de fer.
Bien entendu que les esprits et les seigneurs et rois ne sont pas troublés par le déluge.
Les plantes conservent leurs racines et reprennent petit à petit.
Quant aux animaux qui périssent tous avec les hommes Ningkong wa les a vite refaits.
XVI. Origine de la Science.
Ningkong wa convoque tous les hommes en son palais du milieu de la terre. Aux Chinois, Shans,
Birman, Kalas, il distribue la science dans des' livres. Mais c'est sur des parchemins qu'il la donne
au Katchins. Ceux-ci, pressés par la faim en rentrant chez eux, les rôtissent et les dévorent; depuis
lors ils ont toutes leurs connaissances dans le ventre, tandis que les autres peuples les possèdent
sur du papier.
XVII. Origine des Richesses et du Vent.
Ningkong wa appelle de nouveau les humains. Les Chinois, Shans, Birmans, Kalas consultent
leurs livres et voient que c'est pour la distribution de l'or et de l'argent; ils accourent avec
d'immenses paniers finement tressés qui ne laissent rien échapper. Les Katchins, ne sachant pas
pourquoi on les convoque, arrivent avec des hottes à larges mailles. Ningkong distribue alors les
richesses; mais les Katchins perdent tout en chemin et sont pauvres depuis. Les autres peuples au
contraire peuvent emporter jusque chez eux toute leur part et sont maintenant riches.
Mais c'est à la mort de Janun (v. ch. III, IV, V, VI) que le monde entier est comblé de présents.
La pauvre vieille lâche un grand ... qui donne naissance aux tempêtes, et rend le dernier soupir
d'où naissent les zéphyrs; puis tout son corps est transformé:
Les cheveux et la barbe deviennent fils de soie;
les yeux, le nez, les dents: des pierres précieuses et diamants;
la cervelle divisée au deux donne naissance à deux mines d'argent, l'une en Chine, l'autre chez les
Kalas;
les os de la tête forment des tam-tams sham et chinois;
les oreilles deviennent des champignons;
le sein, des bananes et autres fruits;
le cœur et les entrailles, des rubis;
la peau et l'estomac, d'épais habits pour les Chinois et les Kalas;
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 687
les bras et jambes, des fusils et canons pour les Chinois et les Kalas; l'épine dorsale, un immense
canon à l'usage des Kalas; etc. A cette distribution les Katchins n'ont pas plus de veine qu'à la
première ; cette fois c'est leur territoire qui ne reçoit rien.
XVIII. Origine des Nats ou Esprits.
Ningkong rassemble encore les hommes. Les Katchins s'attendant à une nouvelle distribution d'or
et d'argent, accourent avec d'immenses hottes finement tressées cette fois. Mais ce sont les Nats
qu'on donne. Les Chinois, Shans, Birmans, Kalas, venus avec leur simple havre-sac en reçoivent
très peu. Les Katchins en voient leurs paniers remplis. Comme ils les trouvent trop lourds, ils en
déposent quelques uns à chaque halte qu'ils font en route, et il ne leur en reste que la moitié quand
ils arrivent chez eux; de sorte que maintenant on trouve des esprits un peu partout, dans les forets,
au bord des fontaines, sur les arbres, les roches 1, etc.
XIX. Origine des Sacrifices aux Nats et de l'usage de la viande.
D'abord les hommes ne mangeaient que des légumes et des fruits et trouvaient dans les feuilles du
Tsiphun (arbuste à médecine) un remède à toutes leurs maladies.
Mais voilà que les animaux apparaissent; les buffles et bœufs dévorent les feuilles de la plante
bienfaisante; les cochons mangent la tige et les poules s'attaquent à la racine. Heureusement les
«Nats compagnons» arrivent à temps pour sauver l'arbuste et en transportent le reste au pays du
soleil, où il ne tarde pas à repousser et se développer de nouveau. Mais les hommes ne peuvent
plus en cueillir les feuilles à volonté; ils doivent recourir à l'intermédiaire des esprits qui exigent
une compensation. Le buffle, le bœuf, le cochon et la poule ont alors pitié des mortels et s'offrent
d'eux mêmes comme victimes au Nats. Et depuis les Katchins font des sacrifices et mangent de la
viande, car les esprits se contentent de respirer l'essence des animaux qu'on leur immole.
XX. Origine de la Mort.
Autrefois personne ne mourait; seuls les fils du soleil disparaissaient et renaissaient tous les jours;
et tous les jours un très riche seigneur de la terre, du nom de Kaban Sutna, montait au pays du
soleil avec (selon l'usage katchin) des présents mortuaires: poules, cochons etc. Notre homme est
bientôt fatigué de courir et il invite la famille soleil à descendre à son tour chez lui ; celle-ci
refuse ; le prince emploie alors la ruse. Il tue un rat et en annonce les funérailles; mais les soleils
n'entendent pas. Il tue alors un sakhaï (gros écureuil), l'habille en homme, le cache sous une natte
dans la maison, dresse un karoi (bouquet de bambous fixés en terre et indiquant la mort de quel-
1
Cette dernière légende est en vogue chez beaucoup de gens et je la donne comme curiosité; mon jaï-wa ne l'admet
pas, car, me dit-il, les Katchins n'avaient pas besoin de Nats puisqu'ils les avaient tous excepté La 'nkhyn Madai
concédé seul aux autres peuples (v. chap.V, 9).
68S P. Ch. ûilhodes,
qu'un), tire des coups de fusil et commence une grande danse mortuaire. Cette fois le père soleil
entend et trouve extraordinaire ce bruit de funérailles, car il n'a coupé le nerf vital d'aucun
homme. Il envoie donc ses fils voir ce que c'est. Ceux-ci arrivent, dansent toute la nuit, mais ne
découvrent aucun mort. Ils rapportent la chose à papa.
— «Allez voir encore, répond le père; et cette fois dansez avec de la cire aux pieds, de manière à
déranger les nattes et apercevoir dessous.»
Les petits soleils arrivent de nouveau, dansent avec de la cire aux pieds et déplacent tout. Ils
découvrent le corps du sakhai et courent l'annoncer à papa.
— «Ah! dit le vieux soleil, les hommes veulent mourir! Hé bien, que tous ceux qui ont les
cheveux blancs cessent de vivre!»
Et ce disant il coupe le fil des vieux et des vieilles. Sur la terre il y a alors grande lamentation; le
riche seigneur meurt à son tour, et sa famille, à l'occasion de ses funérailles, donne une grande
fête. On tue poules, cochons, buffles et suivant l'usage katchin, on offre à l'esprit du défunt la
cervelle d'un porc, qu'on fait ensuite disparaître sous le plancher. Vite un caméléon la ramasse et
s'en réjouit.
— «Oh! dit-il, mais que c'est bon un repas funèbre! que non seulement meurent les hommes à
cheveux blancs, mais encore ceux à cheveux noirs!»
Et depuis lors vieux et jeunes se suivent dans la tombe; et malheur à tout caméléon qu'un homme
rencontre!
XXI. Origine du Riz et du Coton.
C'est Waren la et Phungtang ma/an, fils de Jamm (v. chap. VI) qui donnent naissance au riz et au
coton; le premier pousse tout blanc (écossé) et le second, tout filé; il n'y a qu'à les cueillir et à s'en
servir. Mais voilà que les hommes se mettent à se les voler les uns les autres. Les deux frères ne
peuvent supporter pareille injustice et quittent la terre pour remonter se cacher chez leurs parents.
Et désormais les hommes dépérissent de jour en jour.
Ils décident bientôt d'envoyer prendre le riz et le coton et députent d'abord la moutarde. Mais la
moutarde fait cause commune avec le riz et le coton et ne revient pas.
Les hommes délèguent alors, les uns après les autres, tous les camarades et amis des deux frères :
piment, maïs, pois, fève, aubergine, oignons, etc. Mais personne ne rentre. C'est la famine sur la
terre, et aux hommes, poules, cochons et chiens, il ne reste plus que la peau et les os.
Les vivants députent enfin trois hommes: Kumtang, Kumthoi et Parilaboi, avec un cheval et un
buffle.' Ils arrivent chez le riz:
— «Reviens, frère, reviens! sans toi les hommes ne peuvent vivre.
— Je ne retournerai pas sur la terre; on me vole trop!
— Aie pitié de nous, frère, et reviens.
— J'ai trop peur!
— Allons, allons, dit la moutarde émue, ayons compassion des vivants et rentrons; moi, j'aiderai à
les nourrir!
— J'ai peur, répond le riz.
— Moi aussi, ajoute le maïs, je fournirai ma part; allons, rentrons!»
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 689
— «J'ai peur», reprend toujours le riz.
Tous les légumes interviennent, mais personne ne peut le décider.
Alors sa mère se met de la partie.
— «Petit sans cœur! tu veux donc occasionner la mort de tous les hommes?
— Non, maman; mais j'ai peur.
— Allons, suce mon sein encore une fois et revêts cette armure.» Et elle lui passe peau, écorce et
aiguillon. — «Puis, ajoute-t-elle, que ta racine soit comme le pied du buffle! ta tige comme le
sinma phun (arbuste) et ton épi comme la queue du cheval!»
Le riz se décide alors à revenir sur la terre; les Tiommes le mettent sur le cheval et le buffle, et en
route!
— «Allons nous aussi!» disent le coton (qui comme le riz a reçu un habit) et tous les légumes. Et
tout ce monde de suivre à pied.
Mais voilà qu'on doit traverser le village du caméléon, grand seigneur connu sous le nous de
Tainin wa taman.
— «Eh ! frères, disent alors au buffle et au cheval les trois conducteurs, ne faites pas de bruit en
marchant; il faudrait passer sans qu'on nous entende!» Mais frère cheval continue à faire krank-
krak et frère buffle tuk-tak.
Le Caméléon entend et regarde.
— «O hommes, crie-t-il, venez donc boire un peu de bière!» Les conducteurs n'osent refuser.
— «D'où venez-vous?
— De prendre le riz.
— Et sa mère, qu'a-t-elle dit?
— Que sa racine soit comme le pied du buffle, et son épi comme la queue du cheval.
— Mais s'il en est ainsi, vous en aurez bien trop! que sa racine soit comme mon pied et son épi
comme ma tête!»
Alors un vieux et une vieille Phauman et Phyiman, aveugles tous deuxf s'approchent et tâtent le
riz pour savoir ce que c'est. - -
Mais ils se piquent à l'aiguillon et tombent morts aussitôt; les conducteurs effrayés arrachent avec
soin l'aiguillon au riz et le donnent .au frelon qui n'avait encore rien pour défense. Les deux
aveugles sont de suite transformés en Nats et ils promettent, moyennant contribution, de protéger
eux mêmes le riz. Les hommes acceptent et reprennent le chemin de la terre où bientôt ils arrivent
triomphants avec le riz, le coton et tous les légumes.
Et depuis lors les humains les cultivent et ont de quoi vivre; le riz, il est vrai, pousse petit et n'a-
plus d'aiguillon pour se défendre. Mais le vieux et la vieille montent la garde à ses côtés sous le
nom de Phauman et Kusaw Kanu et les Katchins, à la moisson, leur offrent à plusieurs reprises:
œufs, riz, viande, bière, etc.
XIII. Origine du feu.
Les hommes n'avaient pas encore de feu, avaient froid, mangeaient cru et étaient tous maigres.
Cependant de l'autre côte de l'Irrawaddy, un Nat Wun Lawa Makam avait avec lui un élément ou
génie qui brûlait tout seul et dévorait tout, sec et vert.
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 673
I. Principe de tout ce qui est. 1ère Génération.
Autrefois, il y a longtemps, bien longtemps, il n'y avait rien de ce qui existe actuellement. Mais là
haut, bien haut étaient:
Waum Waum Samni (brume, vapeur, élément mâle) et Ningpang majan (élément femelle).
Ils habitaient différents endroits, mais petit à petit ils se rapprochent, se promènent ensemble et
donnent naissance à une foule d'enfants qui sont:
a) Din ding ka, terre;
Singsing Lamu, ciel (ce n'est là qu'une ébauche grossière formant encore un tout réuni ensemble)
; Panang Katika, grand coutelas; Sumkang Wumong, grand levier; Dinseng Bailla, tam-tam ; Mu
Lhadanng Maren,
Punbang Maiann, . . ,
... ,? , J immenses colonnes qui serviront
Kaba Dankong, . . . .. ,. ,
M ,* j- T/ t a séparer le ciel et la terre;
Mu Madi Kabran, Y
Ka Madi Tokang,
Tauli Ningehy, couteau;
Phry Nai Sumranng, fer de lance;
Numlang Ukanng, ciseau;
Mu. Ngautong. \ , . ... ,.. •, ,j , ,
to
.. ... extrémités ou bords du ciel et de la terre;
Ka Jtnbong \
Phry Wintung, barre de fer;
Padang Lapu Mann Puthung, grand serpent; à la vue de ce grand animal, Samni, son père, lui
défend de rester avec ses frères; le serpent se retire alors et s'enroule autour de la terre; il poursuit
sa queue, qu'il prend pour une proie et qui fuit à mesure que la tête avance; il occasionne ainsi par
ses mouvements les tremblements de
• terre. Heureusement, dans la suite, Ningkong wa lui fera peur et lui défendra de trop secouer
notre globe.
Kaba Samyit, grande aiguille;
Majoi Chimpong, \ , , .. ,, . ,, . ,
,, , „. r & fauteuil ou Karai Karang va venir s asseoir;
Malang Tmgrong, | ù
Lamon Sumri, \ , . , , , ... , , „ , . cordes servant a soutenir la terre et
ses habitants; Lasa Sumtai, '
Ya Untop, \ franges d'or et d'argent ornant les bords du ciel Kumprong Untop, 1 et de la terre;
Sinpi-u, , .
r>-t ^i ti grand oiseau;
Pilang Kuntung Usang,
Shangai Ritdun, \ . , c/ • ». -/^L- L plancher; ShingkaiChmgchen, )
Taitaw Ningtu, Dah, couteau katchin; Taiju Pili, attaches, liens de bambous.
674 P. Ch. Oilhodes,
Ninglum lawa et Ningthet majan, Mr et Mme Chaud (ce sont là deux esprits qui dans l'épreuve
(jugement de Dieu) par l'eau bouillante prennent le parti du plaignant et aident à chauffer la
marmite où l'accusé doit plonger la main);
Ningshung lawa et Ningtsi majan, Mr et Mme Froid (ces deux derniers soutiennent l'accusé et
travaillent à refroidir l'eau pour que leur protégé puisse y enfoncer la main sans se brûler);
Trong lawa et Tara majan, Mr et Mme Justice (ils font triompher l'innocent dans l'épreuve ci-
dessus).
b) Ningpang donne ensuite jour à des fils d'un nouveau genre: Karai Kasang Makam, Dieu?
Phandum Sakia Makam, Ange? Jau Phara Makam, Dieu? Pfian ningsang Makam, Créateur?
Sampny nang majan, ?
Ce sont là les plus grands esprits. Sampny nang est femelle et communique la vie. Dans la suite
nous la verrons souvent animer des corps.
Karai Kasang et ses frères occupent le fauteuil né plus haut, Majoi chimpong (v. la), et tiennent
entre leurs mains les ficelles ou nerfs vitaux de la terre et de tous ses habitants. Quand la corde
qui nous unit à eux est usée, c'est la mort; le travail de ces esprits est de l'écarter et de saisir aussi
le nerf des nouveaux-nés qui ne peuvent vivre sans être unis à eux.
Sur ces grand Nats je ne puis arriver à avoir quelque notion bien claire. Mon jaïwa les emploie
soit au singulier soit au pluriel; tantôt il me les donne comme des frères différents travaillant au
même ouvrage; tantôt il me dit que c'est une même personne avec de noms divers suivant qu'elle
se tourne d'un côté ou de l'autre.
Mais il est très précis quand il me les représente comme de très bons esprits, ne faisant du mal à
personne, tenant entre leurs mains les ficelles de tout, et pouvant combler de bénédictions les
humains. Cependant en temps ordinaire les Katchins ne s'adressent pas à eux; ils sont si loin par
là haut, et puis si bons! Mais dans l'épreuve ils les appellent à leur secours: c'est eux qu'invoqué
une femme dans les douleurs de l'enfantement; c'est par eux aussi qu'on atteste la vérité de ce
qu'on dit. Mais on ne leur dresse pas d'autel particulier et personne ne leur fait d'offrande privée;
tout le village réuni, ou plusieurs villages ensemble leur font de temps en temps de grands
présents d'œufs, poissons, bierre, eau, riz etc., pour obtenir bonne récolte ou autres faveurs. C'est
ainsi qu'il y a trois ou quatre ans tous les Cauris de ces montagnes, réunis dans la plaine de
Kouchung, les invoquaient en grand pour obtenir une bonne moisson de riz. Mais ils ne leur
sacrifient jamais poules, cochons ou buffles, parce que ces esprits ne mangent pas de viande 1.
1
J'ai aussi consulté sur les origines de tout le jaïwa de Lamaiban, qu'on ma dit être le plus important du pays après
mon octogénaire. Il est d'origine shanne et a appris les légendes chez un autre maître; il m'a cependant raconté à peu
près les mêmes fables, avec cette diffé-
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). . 675
c. Ceoendant Ningpang Majan devient enceinte de nouveau et après 10 ans donne jour à
Kringkrong wa et
Ynong ma/an.
Puis e!ie meurt et son mari aussi. L'ombre (mm/a) de Samni devient nuage isaiwan) ; et celle
de Ningpang est changée en Uli (espèce d'oiseau).
II. 2e Génération.
r'ringkrong wa1 et Ynong majan donnent d'abord naissance à:
.: Mumii Wunlang, ciel embryon; I-'j Wunphrang, terre embryon; .".:.'? Wunlang, soleil
embryon; Snata Wunphrang, lune embryon.
Mai? ce ne sont là que des embryons ; Krinkrong est trop jeune et Yr.:-.~ pas assez mûre; pour
remédier à ce sujet, ils rôtissent un peu leur e:~7~ ;u eerme du soleil (Jan Wunlang} et mettent
bientôt au jour:
."• .\':ngpaiim Wunlang Pauchcn Wunphrang, bison embryon;
Magni Wunlang Manang Wunphrang, éléphant embryon;
xumba Wunlang Sharanng Wunphrang, tigre embryon ; >
.\'umlang Wunlang Khaka Wunphrang, corbeau embryon;
Rumba Wunlang Trapru Wunphrang, ours embryon ;
\ïnzi Wunlang Tetsin Wunphrang, épervier embryon;
Sinjep Wunlang Lapu Wunphrang, serpent embryon;
\lung Wunlang Lung Chaupha Wunphrang, rocher embryon. A peine né le rocher veut faire usage
de ses longues jambes et parcourir la terre au risque de l'écraser. Mais son frère Jan (soleil) lui
saute dessus, l'enchaîne et le rôtit. Et depuis lors les rochers sont morts et restent tranquilles.
Cependant Ynong n'a eu encore que des enfants embryons; désormais i;s scr.: complets; ce sont:
S'iintiim laïaa, | père du genre abeille;
Shangkam majan, \ mère du genre abeille;
Xïngrum kanu ou Ningri itou ou Matsa kanu, esprit de malédiction qui s'établit dans le creux
d'un grand rocher. (De là il s'amuse à mordre les humains qui, pour se débarrasser de lui, lui
offrent chiens, poules, cochons etc. ; c'est lui qu'on invoque pour maudire quelqu'un et qu'on
envoie nuire à ses ennemis).
rer.rt cu'il est moins précis et moins complet que le grand père. A propos de Karai Kasang :: —î donne les mêmes
explications et le fait origine de tout, en ce sens que non-seulement i! s-rctient. mais encore crée, par l'intermédiaire de
pères et mères, tout ce qui existe sur
12 IC7=.
' Wa ou lawa ou la signifie un être mâle, homme, et majan ou lan ou numjan un ê"t ismelle. femme.
676
P. Ch. Gilhodes,
Madan ou Jakha; c'est le grand dieu de la guerre; il a à sa disposition :
Padang Samtu, marteau magique fait avec la tête de Ninzi (éper-vier, v. plus haut) quand il
mourut;
Padang Unmaiing, étendard de la victoire;
Padang Najann, charne magique;
Lungtanng Ningthu, couteau magique;
Lung Krang Kunli, arc magique.
Ces armes apparaissent à la mort de Rumba, ours; son corps forme l'arc; sa langue, le
couteau; et ses parties génitales, la charne et l'étendard. On invoque Madan avant les
combats, et pour obtenir son concours on lui immole buffles, cochons, etc. Après la victoire
on lui offre aussi des sacrifices d'actions de grâces.
c) Ynong devient enceinte une dernière fois et 20 ans après donne naissance à:
Ningthoi tua, lumière, et ? Ningsin majan, ténèbres.
Kringkrong et Ynong cessent alors de vivre et leur corps est changé en différents objets: les
cheveux et la barbe deviennent des oignons; les os de la tête, des tamtams; les bras et les
jambes, des fusils à pierre; la peau, des habits précieux, etc. etc.
III. 3« Génération.
a) Ningthoi et Ningsin engendrent fils et filles qui sont:
Sumpaum,
Sumpa,
Shingjam,
Jamla,
Nandaun daun ka,
légumes katchins poussant dans la forêt à l'état sauvage;
Yu tunsung, U tunsung, Gni sungsung, Wa sungsung, Nga sungsung,
Phy-um lawa, Phy-wam numjan,
rat; poule; chien ; cochon ; buffle;
père du genre porc-épic; mère du genre porc-épic;
animaux
sauvages
ressemblant
au
Yuzi nenla, père du genre écureuil, etc.; Yu Kantang, mère du genre écureuil etc.;
Jingjan lawa, \ père du genre fourmi; Jingjan numjan, j mère du genre fourmi;
Toiron lawa, Toiron numjan,
père du genre grillon; mère du genre grillon;
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 677
Chili lawa, \ père du genre oiseau; Nintli numjan, \ mère du genre oiseau ;
Chilsha lawa, \ père du genre cerf; Chitsha numjan, \ mère du genre cerf.
b) Ningsin conçoit encore et après 30 ans met au jour:
Ningsang Woishun (mâle) et Phungkam Janttn (femelle).
Elle meurt ensuite et son ombre (minla) devient U Kaukon (espèce d'oiseau). Il se tient dans
un profond ravin, voit le premier l'obscurité et envoie aux hommes la brise du soir.
Ningthoi cesse aussi de vivre et est changé en Ningthoi u (oiseau lumière). Il se tient près de
la porte du soleil, voit le premier la lumière et envoie la brise du matin.
IV. 4e Génération.
Ningsang Woishun et Phungkam Janun engendrent d'abord:
a) Janun dingding ka, > , , •,f
TV/ •i fji i terre et ciel presque formes;
Woishun Mumu, 1^ M
b) puis 4 frères:
Ningkong wa Makam, qui forgera la terre;
Manda lana, éclaireur;
Ningyu lawa, cuisinier;
Manda langui Shida laya, écuyer;
c) ensuite les instruments suivants: ' Mungkang Ma-au, grande marmite;
Kaba punkrong, grand cylindre pour cuire le riz et la terre à la vapeur^ Kaba Samnep,
enclume; Lamut Sumdu, marteau; Wunti Lakap, tenailles; Daiphaw Tangron, arc; Shingkim
Taiyu, boules pour arc.
V. Origine des Grands Nats ou Esprits.
Janun enfante après les grands Nats suivants:'
1. La 'nkam Mausan Mulam, qui fuit on ne sait où et à qui les Cauris n'offrent pas de
sacrifice;
2. La 'nnanng Masokoun ou Kringwang, génie des richesses qui habite au ciel et que tous les
Katchins invoquent
3. La 'nia Sinlap, bon Nat qui réside aussi au ciel et auquel tout le monde fait des sacrifices.
4. La 'nTu Mushen ou Makam wa ningsang, esprit du tonnerre; il commande nuages, pluie,
vent, éclairs et foudre ; par crainte tous les Katchins lui sacrifient cochons, poules, buffles etc.
678 P. Ch. Gilhodes,
5. La 'nTang Jan wa, encore un Nat des richesses différent de Jan, soleil. Les diini (princes),
dutnsani (prêtres) et jai-wani (bardes) seuls peuvent lui offrir.
6. La 'n Yanng Sindu Madai; habite au ciel et le peuple seul lui sacrifie.
7. La 'nkha Lama Sinwa, reste dans une île de l'Irrawaddy entre Bhamo et Myitchina; princes et
peuple lui offrent.
8. La 'n Koi Madai, grand maître du ciel ; les princes seuls lui donnent.
9. La 'nKhyn Madai, seul Nat pour présider les fêtes des Chinois, Shans et Kalas (étrangers,
particulièrement Indiens et Européens) 1.
VI. Origine des Pères et Mères de beaucoup de choses.
Janun devient mère de nouveau et enfante:
Kumii sin, espèce de courge sans tête ni cou. — «Voilà, dit-elle alors,
qui servira à faire l'homme raisonnable (Shinggim masha) quand la
terre sera habitable».
Kantli Duwa, \ père des Kashys, pierres précieuses; Kant Jan, I mère des Kashys, pierres
précieuses; Ndin lakong majan, pelote de ficelle; Machin Tungku, mère de l'eau ;
Ja maibon, \ ,, . ,,
coupe d or et d argent; Knmprong maman, I
Shawa Unti Majan, mère du chaume;
Ningkum pari majan, mère du fil ;
Phraw majan, mère de la beauté;
Maran Jumti majan, mère du sel;
Madnn piingren majan, mère des flûtes;
Sautu majan, mère de la graisse;
Katsin numka majan, mère du cœur, foi, poumons, etc.;
Sagaang sinri majan, mère des cheveux;
Waren la, Pungtang majan, Ubang lawa,
père du riz et coton ; mère du riz et coton;
père des animaux domestiques et légumes;
Tangkam majan, mère des animaux domestiques et légumes; Larum lawa, \ père des oiseaux
domestiques; Larai majan, \ mère des oiseaux domestiques;
Dam kumsan, I père et mère des seigneurs et rois chinois, shans, Shingra kumjan, '
birmans, kalas, etc.
Mais comme la terre n'est pas encore prête, Janun cache ses deux derniers enfants pour attendre
que le monde soit habitable.
1
Les Katchins ont des noms communs pour désigner chacun de leurs enfants: la 'nkam signifie le premier garçon ; la
'nnaung le second, etc ; num 'nkaw, première filie ; num nlu, seconde, etc. Comme on le voit ci-dessus, ils appliquent
aussi aux Nats les mêmes expressions.
Mythologie et Religion des Katchins (Birmanie). 679
Elle donne encore naissance à La 'nkam et La 'nnann connus sous le nom de: Pienna latnshang
Dunl, chefs du lamshang; le lamshang (entrée de la route) ou namskang (entrée du bois) est une
espèce de lieu sacré ombragé de grands arbres à l'entrée et à la partie de chaque village. C'est là
que les Katchins se réunissent pour leurs sacrifices en commun aux grands Nats. La 'nkam veille
le village au Lamshang de l'Est, sur la route de Chine; La 'nnann le protège du côté ouest sur la
route shanne.
Maching nu Sinwadu, gardien des fontaines;
Shwi Shingtai Jinkong minimal, déesse protectrice du devant de la maison des chefs.
Puis janun meurt et, comme on le verra plus tard, son corps est transformé en richesses. Son
ombre devient maîtresse de la terre sous le nom de Shadip nat (on lui offre des sacrifices au
namshang au temps des semailles, à la récolte, etc.).
Son mari Woishim ne cesse pas de vivre et reste le maître du ciel.
Les deux époux continuent à faire échange de présents: Woishun envoie la pluie à Shadip, et
Shadip répond par l'arc-en ciel.
VIL Ningkong iva forge la Terre.
A peine né (v. IVb) Ningkong wa s'occupe de rendre le monde habitable. Il réunit en une seule
masse les 3 ciels et terres que nous avons déjà vu apparaître et les divise au milieu d'un seul coup
de Panang Kauka (grand coutelas). 11 place le ciel en haut et la terre en bas; le ciel, il l'appuie sur
4 grandes colonnes:
Punbang majann, Kaba Daukong,
Mu madi Kabran, Ka madi Tokang (v. chap. I).
Il met ensuite la terre dans le punkrong (cylindre) et la cuit à la vapeur dans le Ma-au (grande
marmite), puis la répand à l'extérieur. Vite il saisit enclume, marteau, tenailles (v. chap. IV) et en
compagnie de ses trois frères (1. c.) se met à la forger morceau par morceau.
Manda lana porte l'arc et les boules et s'avance en éclaireur.
Ningyiu lœvaa a les vivres et s'occupe de cuisine.
Manda langui conduit le cheval et fait l'écuyer de Ningkong.
Manda lana détend l'arc de côté et d'autre et les boules qu'il lance donnent origine aux
montagnes.
Partis du milieu de la terre (Ka-ang ka), que mon jaï-wa suppose au Nord, nos 4 frères forgent
d'abord le pays chinois. Là ils construisent un palais pour les futurs empereurs et le donnent à
garder aux cheval, canard et oie.
Ils forment ensuite le pays katchin, shan et birman, où ils élèvent un grand palais pour les futurs
rois; ils en confient la garde à l'éléphant. Ils avancent toujours et forgent le Kala ka (pays des
étrangers) où ils construisent un palais que veillent le cheval et l'éléphant.
680 P. Ch. Giihodes,
Ils rencontrent ensuite deux immenses rochers entre lesquels se déversent tous les fleuves qui
forment la mer. Ils tournent alors vers l'est et fabriquent le Wa ka (pays des hommes à tête de
cochon, sauvages) et le Sinli ka, contrée des shans chinois; ils se trouvent après être de retour au
centre du monde.
Il reste encore une dernière grande colonne, Mu shadanng maren, et ils songent à relever entre le
milieu de la terre et le ciel. Ils mesurent la distance et trouvent Mu shadanng maren trop long. Ils
coupent un peu de l'extrémité supérieure et tous les copeaux deviennent de grands oiseaux du
ciel.
Ils mesurent de nouveau mais la colonne ne peut encore entrer; ils retranchent cette fois du côté
inférieur et les morceaux donnent naissance à toutes les bêtes qui vivent dans l'eau.
Ils relèvent et c'est enfin parfait. Aussitôt la colonne prend vie et devient un grand arbre (sut phun
nu, arbre des richesses) avec d'immenses branches aux feuillles d'or et d'argent.
Et cet arbre est gardé au sommet par: Ja u et Sutkalang, oiseau d'or et épervier des richesses ; au
milieu par : Sut shang jing ja et Khan shang ngala, cerf et buffle des richesses; et au pied par:
Phundiphun, Phanphang-phun, vieillard sourd et aveugle ; Mungji jiron la, espèce de
champignon ; et Jakhu taung Ningwa, hache de neuf coudées.
Ningkong wa défend ensuite à Padang Lapu (grand serpent, v. la) de trop secouer la terre et
désormais elle peut recevoir des habitants.
Vin. Ningkong wa se fait un palais.
Ningkong wa, après avoir forgé la terre, envoie pour la mesurer le grand oise'au Sinpi u. Celui-ci
va jusqu'aux extrémités du monde, mais rentre vite se faire une maison parce qu'il a vu'la pluie
arriver; il engage Ningkong "wa à en faire autant.
— «Le ciel est mon toit et la terre mon plancher, répond le grand esprit, et je ne ferai pas de
maison.»
— «Mais la saison des pluies est longue et la terre va devenir humide sous tes pas.»
— «Alors je vais faire une maison.»
Et quand Ningkong a pris cette décision, tous les esprits se mettent au travail sous ses ordres.
On coupe et on dresse d'immenses colonnes; mais comment faire après? Ningkong voit un cobra
ce qui lui donne l'idée de préparer trois longues barres, une pour le sommet et une pour chaque
côté. Que faire ensuite? Ninkong voit un éléphant et aussitôt il a la pensée d'un toit comme son
dos. Mais comment le couvrir?
La sœur Ningkum pari majan, mère du fil (v. chap. VI), s'en charge; elle se met donc à l'œuvre et
le fil est fini et le toit n'est qu'à moitié fait.
Ningkong wa paie quand même un cochon aux ouvriers. Une autre de ses sœurs, Shâwa unti
majan (v. chap. VI), mère du chaume, vient alors