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2,00 € Première édition. No 12078 Lundi 6 Avril 2020 www.liberation.fr

RUSSIE DÉLINQUANCE
Le service Quand les
minimum escrocs profitent
de Poutine de l’épidémie
pages 8-9 pages 14-15
Des membres de l’équipe des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris, le 3 avril. Photo JOëL SAGET . AFP

au cŒur du combat,
des soignants racontent De Paris à Mulhouse, de Marseille à Bobigny,
entre fierté et angoisse, une dizaine de soignants ont confié
jour après jour à «Libération» leur quotidien de lutte. pages 2-7

IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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événement santé Libération Lundi 6 Avril 2020

Une infirmière de soins intensifs avec


un patient atteint du Covid-19, dans une
unité spécialisée de l’hôpital de Grasse
(Alpes-Maritimes), le 29 mars. Photo
Frédéric Dides . Hans Lucas

Soignants
«Je pense Covid,
je mange Covid,
je dors Covid»
Urgentiste, infirmière libérale ou médecin
qui s’inquiètent de ma fatigue et des
risques que je prends, ils ont peur
pour moi, j’ai peur pour eux. Je les
lui permettent pas de s’exprimer
correctement. Son auscultation et
sa saturation d’oxygène ne font pas
­rassure, ils font semblant de me de doute. Tout s’enchaîne : mise en
réanimateur… Dix soignants ont tenu pour croire. Aujourd’hui, le confinement place d’oxygène, appel du Samu,

«Libération» leur journal de bord de la crise est pesant.» ­véhicule des pompiers, transfert à
l’hôpital et vraisemblablement en
Nuit Thierry Arnaud,
sanitaire. Malgré la fatigue et l’inquiétude, SOS Médecins, Mulhouse
réanimation. Sur le pas de la porte,
son mari, muet, semble nous in­-
tous tiennent, «pour l’instant», le coup. «Voilà, ma garde s’achève, une fois
de plus, sur une nouvelle hospitali-
terroger. Que lui dire ? La vérité bien
sûr : “C’est grave”, mais également
sation. Nous avions pourtant eu de qu’il y a de l’espoir, il y a toujours de
Recueilli par la chance aujourd’hui, avec mon l’espoir. En le quittant, nous avons
le Service société ­interne, de ne voir que des patients peur de ce que nous pensons : c’est
Covid-19 qu’il ne fallait pas hospita- peut-être là, la dernière fois que cet
liser. Nous ne l’avons pas vu tout de homme voit sa femme.»
suite, chez cette dame, cet ennemi
Samedi 28 mars
I
ls évoquent un «ennemi». Se house, Bordeaux, Paris, Bobigny, Au CHU de Rouen, pas de vague sub- contre lequel nous sommes en
voient parfois comme des «fan- Poitiers, Rouen ou Marseille ont ac- mersive. Le flux quotidien de mala- guerre, ici à Mulhouse, depuis déjà
tassins». Ils ont bien plus «peur cepté de tenir un journal de bord des ne dépasse pas nos moyens. presque un mois. Son mari nous
«L’ennemi est là»
pour les autres» qu’ils ne redoutent pour Libération. Mais l’anxiété est palpable dans les ­appelait pour une gastro-entérite, 6 heures Lea Soissons,
de tomber malades, sans pour ­autant équipes. Ce matin, un ­patient d’une classique. Nous arrivons donc chez infirmière libérale,
jouer les héros : «C’est notre ­métier», Vendredi 27 mars soixantaine d’années est arrivé avec une dame d’un certain âge, mais pas La Teste-de-Buch (Gironde)
disent-ils. Infirmiers ou in­firmières, un besoin croissant d’oxygène. Une cet âge où certains corps épuisés «Je circule quasiment seule dans
internes, urgentistes, médecins réa-
«Dernière fois» heure plus tard, il était admis en réa- pourraient penser à prendre un re- une ville fantôme où je ne croise
nimateurs, hématologues, psychia- 19 heures Mélanie Roussel, nimation. Intubé. Puis un deuxième pos mérité. Non, cet âge où tout est que d’autres collègues infirmières.
tres… Leur vie est désormais entière- médecin urgentiste patient est arrivé avec une nécessité permis parce qu’on a du temps libre. Des femmes, aisément reconnais-
ment dédiée à sauver des patients du au CHU Charles-Nicolle, Rouen d’assistance ­respiratoire immédiate. Notre patiente revenait d’ailleurs sables, garées à l’entrée des maisons
coronavirus. Quel est leur quoti- «Fin d’une journée en tant que mé- Intubé, il mourra aux urgences dans d’un séjour au soleil, avec son mari, et ­toujours pressées. Elles portent
dien ? Comment tiennent-ils ? Com- decin d’accueil et de tri des ur­- les minutes suivantes: prise de cons- il y a un mois. Mais elle a une diar- le ­masque chirurgical jusque dans
ment s’organisent-ils ? Que re­- gences. Depuis quelques jours, les cience violente de la gravité, de la rhée importante, paraît très fati- leur voiture et semblent ne pas
doutent-ils ? Une dizaine de ces patients arrivent et se ressemblent. brutalité et des raisons de la peur de guée. Quand elle s’exprime, elle le l’ôter en entrant dans les maisons.
soignants applaudis tous les soirs par Mêmes symptômes, même es­- cette infection. Fin de journée, je re- fait avec peine. Sa fréquence respi- Certaines ont gardé leur caducée
des Français reconnaissants à Mul- soufflement, mêmes inquiétudes. çois un coup de fil de mes parents ratoire, ses besoins en oxygène ne sur le pare-brise. Moi, je n’ose plus
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Libération Lundi 6 Avril 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 3

18 heures S. urgentiste Dimanche 29 mars


(hôpital-Samu), Val-d’Oise
«Des quidams persuadés d’être «Bouées
­atteints du coronavirus arrivent à de sauvetage»
l’hôpital. Ils ont souvent les symp-
tômes et parfois, ça n’a rien à voir. 17 h 30 René Robert,
Cette envie d’être rassuré, de savoir, chef de la réanimation
je la comprends. Dans la globalité, au CHU de Poitiers
les gens sortent moins avec le «Le dernier patient de l’Est vient
confi­nement, donc on n’a quasi- d’arriver. L’organisation est incroya-
ment plus de cas qui ne tournent ble. On reconnaît à peine nos collè-
pas autour du Covid-19. Néan- gues du Samu dans leur “scaphan-
moins, ça pose problème si un pa- dre”. Le relais est pris avec le Samu.
tient atteint ­d’autre chose arrivait Le malade est passé du brancard
en réanimation : il faudrait trouver dans son lit. Le respirateur et le sys-
un lit­“propre”, qui ne soit pas dé- tème de surveillance de la chambre
volu au coronavirus, ni contaminé sont installés. Les transmissions
par lui – sachant qu’un passage en sont méthodiques, effi­caces. Une
réa peut durer deux semaines. fois le malade installé dans l’unité
On vit une période véritablement Covid 2 : prévenir la famille que le
­inédite : c’est sur Twitter que se voyage s’est bien passé, leur donner
joue la réputation d’un traitement. le numéro pour qu’à leur tour elle
Je me­­rappelle de théories du com- puisse appeler et prendre des nou-
plot au tout départ – c’était loin. Un velles. Le téléphone. Nous qui étions
proche m’expliquait que c’était habitués au contact direct, nous qui
voulu par les gouvernements, je ne avions ouvert notre service aux visi-
sais pas quoi… Et puis, il a voyagé tes vingt-quatre heures sur vingt-
et s’est retrouvé direct en quaran- quatre pour accueillir et soutenir les
taine deux semaines sitôt arrivé proches. Nous qui avions organisé
dans un autre pays. des salles d’attente pour pouvoir in-
«Mes interventions à l’extérieur, former, discuter. Le téléphone. Dans
quand je suis avec le Smur, obéis- la nuit, on l’a décroché pour donner
sent à la même logique : du coro­- d’autres nouvelles, prévenir d’aggra-
navirus, que du coronavirus. Il faut vation. Et puis il y a les appels reçus
parfois donner un coup de main organisés pour être intégrés au tra-
dans un autre secteur, voire dans vail. Malgré le boulot, on ne le laisse
un autre département. Ou bien, pas sonner. Le moins possible. J’en-
s’occuper du transfert d’un malade, tends des bribes de phrases: “Je vous
ce qui dans les circonstances rappelle après la visite”, “Appelez
­actuelles, monopolise une équipe dans la soirée, on vous dira”, “Il est
complète, sur un trajet parfois très endormi”… A l’autre bout, les pro-
long. Ma fatigue vient plutôt de là : ches. Remerciements, confiance, es-
les trajets, la route. Néanmoins, on poirs. On est les bouées de sauve-
a pris le rythme. On regarde passer tage. C’est nous qui sommes émus.
des informations dans les médias Le téléphone et ses fils invisibles qui
sur les livraisons à venir. Les mas- nous relient. Branchés, jamais le
ques, etc. Mais sans savoir quand. terme n’aura été aussi fort.»
A notre échelle, nous avons besoin
de ventilateurs de réanimation. On 23 heures Thierry Arnaud,
a sorti ceux de réserve. Ils tiennent SOS Médecins, Mulhouse
la route, mais ne sont pas assez «“Le pays est en guerre”, paraît-il,
puissants. Surtout, que va-t-il se semble-t-il. Depuis un mois déjà,
depuis que des soignants se sont 14 heures René Robert, chanson de Jacques Brel tirée d’une passer si la crise dure ?» oui. La guerre apporte son lot de
fait braquer leur véhicule et voler chef de la réanimation nouvelle de Dino Buzzati : “Et je suis morts, de blessés. Certains auront
masques et gants. au CHU de Poitiers lieutenant au fort de Belonzio qui do- 23 h 45 Martin, infirmier tout perdu, y compris leur famille,
«J’ai l’impression d’improviser au «Depuis quelques jours, de cellules mine la plaine d’où l’ennemi vien- au CHU de Saint-Etienne et de façon subite. Qui à Noël, il y a
jour le jour. En dépit du manque de crise en cellules de crise, nous dra…” Mais l’ennemi ne vient pas. Je «Cette nuit, je travaille en réani­- pourtant juste trois mois, aurait pu
d’information et de matériel, je nous sommes armés pour accueillir regarde le service de réanimation, mation, secteur non Covid. Au dé- penser que son destin personnel
me dois de protéger au mieux mes les malades atteints de ce virus tout est prêt : des renforts d’infir­- tour d’un couloir, je croise le méde- pouvait basculer ? Et qui aurait pu
­patients, âgés de plus de 80 ans. Nos ­ravageur. Trois niveaux sont défi- mières et d’aides-soignantes sont ar- cin réanimateur, de garde dans le penser qu’on enverrait des mé­-
transmissions soignantes sont de nis correspondant à la possibilité rivés; des chariots mobiles sont équi- service de réanimation installé ré- decins à la guerre sans protection,
plus en plus remplies d’interro­- ­d’ouvrir trois zones de “réanimation pés en masques, blouses, flacons de cemment en salle de réveil. Il faut sans armes ? Nous n’avons pas tous
gations, de craintes, de colère, de ­Covid” : Covid 1, Covid 2, Covid 3. solution hydroalcoolique… s’imaginer une grande salle com- combattu avec des masques, ces pe-
soutien moral aussi. Chaque paire On a compté et recompté, on a suf­- «Il a fallu intuber des premiers ma­- mune avec des lits séparés par des tits morceaux de tissu qui nous pa-
de gants, chaque paquet de lin­- fisamment de respirateurs. Pour lades. Ils sont sous sédatifs à forte paravents. Plusieurs lits sont déjà raissaient anodins avant la guerre.
gettes, chaque masque, chaque fla- l’instant, seule Covid 1 est ouverte, dose pour que la machine puisse occupés par des patients Covid. Un Mais qui enverrait un fantassin sans
con de gel hydroalcoolique, chaque avec encore des places disponibles. ventiler les poumons sans résis- ancien collègue désormais infir- fusil, sans munitions ? Nous avons
­surblouse sont comptés. Unique Les autres malades de réa ont été tance. Parfois il faut les retourner mier anesthésiste y travaille. Je de- tous dû, avant de faire la guerre à cet
­préoccupation : combien de temps transférés dans des unités de réa sur le ventre pour mieux encore per- mande au médecin s’il peut lui dire ennemi invisible, faire la guerre des
pouvons-nous tenir avant le pic ? non Covid. mettre le retour de l’oxygène dans de m’appeler. Il me répond d’ouvrir masques : trouver, coûte que coûte,
Dans toutes les pharmacies, on bé- «Dans notre région, l’épidémie ne le sang. A 18 heures, la nouvelle la porte d’un local dans lequel une ces petits morceaux de tissu qui
néficie uniquement d’une dotation fait qu’arriver. Je ressens un drôle de tombe : un premier ­patient de la ré- salle de pause a été aménagée. Une peuvent être synonymes d’immu-
de 18 masques chirurgicaux par se- malaise : on attend, alors que les col- gion parisienne va ­arriver en hélico. partie de l’équipe est là, alignée nité lors du grand conseil du Covid !
maine. Des gants en vinyle ? “Nous lègues de l’Est débordent, que les ré- Un autre est programmé pour le contre un mur. Mon collègue a déjà Devant notre ennemi, nous devons
n’avons plus que des tailles XL en la- gions parisienne, Paca ou Franche- lendemain. L’unité Covid 2 est ou- quitté les lieux et j’apprends qu’il aujourd’hui trouver d’autres muni-
tex, répond un pharmacien. Gardez Comté n’arrêtent pas. Je pense à la verte. L’ennemi est là.» ne sortira pas avant plusieurs tions tout aussi importantes : sur-
bien cela à l’abri des regards, dans ­heures. Faute de matériel, les équi- blouses, gel hydroalcoolique, char-
le coffre de votre voiture.” Lorsque pements sont rationnés. Il devra lottes… Tous les fantassins que nous
je rentre chez moi, pour y prendre «Mes parents s’inquiètent des risques rester quatre heures confiné dans sommes, personnel hospitalier, in-
mon repas, les gestes sont devenus son équipement, quatre heures firmières et médecins libéraux, ai-
rituels : je me déshabille, enfile que je prends. Ils ont peur pour moi, pendant lesquelles il ne pourra ni des à domicile, agents des Ehpad,
un peignoir, lave ma tenue à l’eau
bouillante, désinfecte mes chaus­-
j’ai peur pour eux. Je les rassure, boire, ni manger, ni se rendre aux
toilettes. Certains diront qu’il a de
sapeurs-pompiers, am­bulanciers,
secouristes, ne comprenons tou-
sures. Malgré toutes ces pré­cautions, ils font semblant de me croire.» la chance d’avoir du matériel pour jours pas comment, dans un pays
ai-je déjà contracté le virus ? Conta- se protéger. Je ne le verrai pas cette aussi développé que le nôtre, aucun
miné mon époux ? Possible…» Mélanie Roussel urgentiste à Rouen nuit-là.» stock de matériel de Suite page 4
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événement santé Libération Lundi 6 Avril 2020

A l’hôpital de Grasse, discussion entre médecins envisageant le transfert d’un malade le 30 mars (à gauche) ; le mur de la salle de repos, avec le mot d’encouragement d’un patient,

Suite de la page 3 protection n’a couragements de nos dirigeants et chiatriques ont dû évaluer la pos- cela faisait plusieurs heures que j’en- pour accueillir de nouveaux lits,
été prédisposé en régions. Et pour- de nos politiques ; nous n’en avions sibilité de proposer un suivi intensif chaînais les appels jusqu’à ­minuit, alors nous nous étalons chez les col-
tant des plans de préparation, il y en plus l’habitude. Mais je préfère ceux ambulatoire à deux personnes sup- quand l’appel d’un homme d’environ lègues. C’est inhabituel pour un soi-
a eu : grippe H1N1 en 2009, virus de 20 heures, Ceux-là me touchent portant mal l’hospitalisation. Ces 75-80 ans m’a été transféré. Aux pre- gnant : sortir de l’étage, du couloir,
Ebola entre 2014 et 2016. Personne et en même temps me gênent car deux personnes sont dans des situa- miers mots, j’ai ­compris qu’il fallait des murs de son service. Là, tout
ne pourra dire qu’il n’était pas pré- nous sommes tous des “héros”. Ceux tions similaires : hospitalisées sans aller vite. Il était essoufflé: enchaîner ­autour de moi, des cardiologues, des
venu, mais quelqu’un a, un jour, qui restent chez eux confinés sau- leur consentement la semaine der- plus de cinq mots était complexe médecins internistes, des rhuma­-
­arbitré en faveur de notre ennemi ! vent probablement plus de vies que nière parce qu’elles tenaient des pro- pour lui. Sa situation s’est dégradée tologues s’occupaient d’autres
Clemenceau disait : “La guerre ! nous. J’écoute la détresse de nos pos délirants, elles étaient agressives brutalement : perte de goût et d’odo- ­patients Covid, pendant que nous fi-
C’est une chose trop grave pour amis italiens et espagnols qui nous envers leurs proches et n’étaient plus rat quelques jours auparavant sans nalisions la préparation des derniers
la confier à des militaires.” Nous racontent leur quotidien qui res- lucides pour accepter les soins. Cet autre symptôme, puis essoufflement lits de réanimation de cette nouvelle
­disons : “La santé ! C’est une chose semble étrangement au nôtre. Le homme et cette femme vivent en fa- et asthénie [état de fatigue générale, unité.
trop grave pour la confier à des irres- coronavirus va-t-il faire prendre mille (en couple, et avec des enfants ndlr] majeurs, une toux sèche impor- «J’ai pris un instant pour regarder
ponsables.”» conscience de la fragilité et de l’ab- en bas âge), nous échangeons donc tante associée à une grande oppres- tout le monde au travail dans ces
sence d’autonomie de nos Etats ?» avec l’équipe Ulice sur le déroule- sion thoracique. Il avait été en con- couloirs qui ne m’étaient pas fami-
Lundi 30 mars ment de l’évaluation : les proches tact avec un ami il y a dix jours, liers il y a encore quelques jours. Je
«Je ne veux 13 h 30 Emma Beetlestone, participent en général à l’entretien hospitalisé pour ­Covid +. ne sais pas très bien à quoi ressem-
psychiatre, Marseille mais dans le contexte du confine- «Je lui explique qu’il doit être trans- ble une fourmilière de l’intérieur,
pas déranger» «Ma journée a commencé par une ment, le binôme médecin et infir- féré vers le centre hospitalier le plus mais possiblement à ça. Je n’avais
7 h 30 Véronique Leblond, réunion avec l’équipe mobile de mier devront réaliser l’entretien avec proche de son domicile pour des pas réalisé, pas assez, que tous les
cheffe de service hématologie crise, Ulice, dont je suis le respon­- eux par téléphone. Finalement, la examens complémentaires avec soignants de mon établissement,
à la Pitié-Salpêtrière, Paris sable médical. Son activité s’appa- personne hospitalisée depuis quel- une potentielle hospitalisation. “Je quelle que soit leur spécialité,
«J’ai reçu de nombreux mails ce rentant à une “hospitalisation à do- ques jours à Sainte-Marguerite a des ne sais pas madame, je ne veux avaient désormais un seul objectif
week-end de patients pour deman- micile” pour les personnes vivant un symptômes évoquant le Covid. Elle pas prendre la place de quelqu’un commun. Que l’esprit avait changé,
der des conseils et de l’aide. Ils ont épisode de crise psychique intense doit donc faire un test de dépistage d’autre, mon état n’est pas si grave, qu’une immense solidarité s’était
de la fièvre, de la toux et surtout (crise suicidaire, épisode maniaque avant que l’on puisse envisager son je vais me reposer et cela ira mieux, installée. D’ordinaire, le collectif se
peur. Une peur justifiée car ces pa- ou psychotique avec risque de mise retour à domicile.» je ne veux pas déranger.” Il accepte limite au service dans lequel on tra-
tients traités pour des pathologies en danger…), elle a été maintenue finalement la prise en charge. En re- vaille. Aujourd’hui, c’est tout notre
graves, immunodéprimés, ne seront et même facilitée depuis la crise du 19 h 30 Nawale Hadouiri, gagnant mon domicile, je ressasse hôpital qui forme une seule et
jamais prioritaires dans les services Covid, afin de limiter au strict mini- interne de médecine physique les différents appels. Enormément même équipe.»
de réanimation, ce qui nous révolte, mum les admissions dans les unités et réanimation, Besançon de gens appellent le 15 parce qu’ils
mais que, malheureusement, nous d’hospitalisation et réduire forte- «Après m’être portée volontaire et souhaitent se faire dépister, même Mardi 31 mars
acceptons. Dernier exemple en date: ment la durée des séjours. Les visites avoir effectué une formation adap- sans symptômes. Et à côté de cela, «Colère»
une patiente guérie après une greffe à domicile se font très prudemment tée, je me retrouve aujourd’hui, cet appel d’un homme très mal en
de moelle, mère de quatre enfants, et des entretiens par vidéo sont ­casque-micro vissé sur la tête, assise point, qui “ne voulait pas déranger”. 1 heure Martin, infirmier
50 ans, positive au Covid, à prendre ­privilégiés lorsque c’est possible. face à deux écrans d’ordinateur, dans “Je ne veux pas déranger” : cette au CHU de Saint-Etienne
en réanimation. La discussion avec Ce matin, ma collègue psychiatre, une salle comble pour répondre, crise sanitaire ne ressemble décidé- «On fait un peu le point sur la straté-
les collègues de réanimation s’avère l’équipe médicale des unités d’hos- conseiller et souvent transférer vers ment à aucune autre.» gie adoptée au CHU avec l’équipe de
difficile : après un premier refus, un pitalisation de l’hôpital Sainte-Mar- des établissements de santé des pa- garde. On a tous l’image d’une vague
accord tombe six heures après. Elle guerite et celle des urgences psy- tients suspects de Covid-19. Ce soir, 20 heures Stéphane Gaudry, qui déferle sur nos hôpitaux, en-
est toujours vivante… Comme tous médecin réanimateur semble on essaie de construire plus
les matins, je regarde l’état des lits à l’hôpital Avicenne, Bobigny haut pour éviter d’être submergés.
Covid + et je vois un raz de marée de «On a tous l’image d’une vague «Mon hôpital est transfiguré. Il Pour ne rien cacher, on s’atten-
lits en “rouge”, malgré l’ouverture de m’aura fallu deux semaines de crise dait à quelque chose d’encore plus
place en médecine et en réanima- qui déferle sur nos hôpitaux, inédite pour en prendre pleinement ­soudain, on dirait que chez nous,
tion. Plus de 350 lits Covid + et plus
aucun lit de réa de libre. Il reste en-
on essaie de construire plus haut conscience. J’ai passé ma journée en
cardiologie. Je devais finir de coor-
contrairement à nos collègues du
Grand-Est, l’eau monte doucement
core quelques places en médecine, pour éviter d’être submergés.» donner l’ouverture de huit places mais sûrement. L’énorme avantage
mais pour combien de temps ? Je lis supplémentaires de réanimation. pour nous est d’avoir eu le temps
beaucoup de remerciements et d’en- Martin infirmier à Saint-Etienne Notre service est trop encombré d’anticiper l’afflux de patients. Mal-
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cueille les patients suspects, dans pour le moment. Malgré la charge les nôtres est plus stressante que le
une unité hors du service d’accueil de travail, il n’y a pas de tensions risque que nous courons. Surtout si
d’urgence. C’était le grand calme. entre nous. J’ai quand même décelé nous manquons de moyens, comme
Puis, à 20 heures, un wagon de pa- parfois de la peur chez des collègues l’illustre cet appel d’une collègue de
tients arrive. Impossible de s’arrêter plus âgés. Ils ont de l’expérience, du l’hôpital Avicenne, en secteur Co-
avant 2 heures du matin. Gestes au- vécu, mais pour la première fois, j’ai vid + : “Ici, il existe une grande soli-
tomatiques d’habillage et de désha- senti leur voix vaciller. Ils ont l’im- darité entre les soignants qui rend
billage, interrogatoire, examens pression d’avoir été envoyés au la vie possible. Il y a de nombreux
physiques et paracliniques. On ­casse-pipe (sans le matériel requis) exemples : les orthopédistes tra-
court dans tous les sens, box après et la sensation de pouvoir être tou- vaillent comme aides-soignants
box, pas moins de quinze en tout chés au regard de leur âge. Ils voient dans les unités Covid, les biologistes
dans cette unité. Beaucoup plus de des choses inédites, parce que ce font de la régulation, etc. Mais nous
patients graves que d’habitude : la ­virus est inédit. Ils voient aussi des manquons encore cruellement de
typologie des patients change jour patients qui correspondent à leur matériel de protection pour les soi-
après jour, mais souvent la même profil. On est sûrs de rien, mais cela gnants : masques FFP2 périmés, lu-
histoire se répète. Des signes bénins, fait partie de ces crises sanitaires nettes de protection réservées à ceux
puis une rapide dégradation respi- qui n’arrivent parfois qu’une fois qui n’en portent pas, plus de lingettes
ratoire. Les patients sont de tous par siècle. Les collègues plus an- nettoyantes, une surblouse par per-
âges, de 21 ans à 91 ans, avec une ciens nous disent “c’est à vous les sonne et par jour dans les unités Co-
majorité de 50-60 ans. Ils nous re- jeunes d’y aller”, parce qu’on a vid. Et aujourd’hui, en plus, les sur-
mercient et sont d’une extrême gen- moins de risques de développer blouses sont sans manches.” Jamais
tillesse la plupart du temps. Cepen- des formes graves. Certainement. nous n’aurions pu imaginer cette si-
dant, je lis souvent ce même regard J’ai dû me poser des questions tuation. Je repense à ce mot de Pré-
d’inquiétude chez eux : ils ont peur deux fois, notamment une où j’étais vert : “J’ai reconnu mon bonheur au
d’être atteints par ce virus. Et pour persuadé de mal respirer. C’était bruit qu’il a fait en partant.”»
la plupart d’entre eux, c’est le cas. simplement dû au fait d’avoir gardé
A 4 heures, enfin un petit moment mon masque trop longtemps.» 17 heures René Robert,
pour manger une barquette à l’of- chef de la réanimation
fice. Les équipes soignantes sont de 10 heures Véronique Leblond, au CHU de Poitiers
bonne humeur, solidaires, même si cheffe de service hématologie «Les malades sont là. La plupart ont
on lit la fatigue sur tous les vi­sages. à la Pitié-Salpêtrière, Paris leurs poumons très atteints. Pres-
Et puis après cette courte pause re- «On est en discussion avec les que tous sont sous ventilation arti-
vient un nouveau train de patients. ­cadres du service qui peuvent dé­- ficielle, endormis. Certains sont sur
le 29 mars (à droite). Photos Frédéric Dides. Hans Lucas A 7 h 20, tous les patients sont sous tacher quatre infirmières formées le ventre. Les soignants se changent
contrôle, en cours de bilan ou déjà à leur demande vers les réanima- pour entrer dans les chambres avec
transférés en réanimation ou dans tions. Mais leur hiérarchie préfère les fameux masques FFP2 en forme
gré cela, le personnel formé aux futurs réapprovisionnements en des services d’hospitalisation spé- les détacher vers un hôpital géria­- de bec de canard. Avons-nous
soins spécifiques de réanimation matériel nous permettront-ils de ciale Covid. On a la chance d’avoir trique. Et ce alors que nous rece- peur ? Peur. Peur de quoi ? Peur de
vient à manquer, l’ouverture d’un travailler en sécurité jusqu’au bout ? encore des lits, et la situation est vons de la direction générale des voir mourir les ­patients. Non. C’est
grand nombre de lits de réanima- Va-t-on vraiment accueillir autant moins tendue après les transferts de mails toutes les cinq minutes pour notre combat pour la vie. En dehors
tion implique de former, d’accom- de patients ? Les mesures de confi- patients de ce week-end vers d’au- renforcer les effectifs de la réani­- de l’épidémie Covid, 15 % à 20 % des
pagner au plus vite nos collègues nement pourront-elles être assez tres régions de France. A 9 heures, mation ! Mais qui peut être le mieux malades hospitalisés en réanima-
des soins continus et du bloc opéra- ­efficaces ? Une collègue résume : “Le exténuée, je quitte ­l’hôpital.» placé que nous et elles pour déci- tion décèdent, et donc plus de 80 %
toire pour renforcer les équipes de plus dur, c’est de ne pas savoir com- der ? Colère. Deux heures plus tard, sortiront vivants de la réa. C’est no-
réanimation, un véritable défi. Heu- bien de temps tout cela va durer…”» 9 heures S., urgentiste un message de notre direction gé- tre métier. Peur de ne pas apporter
reusement, on peut aussi compter (hôpital-Samu), Val-d’Oise nérale tombe : “Le nombre de profes- assez aux patients. D’oublier l’hu-
sur nos anciens collègues partis en 2 heures Nawale Hadouiri, «On tient pour l’instant. Un soutien sionnels de l’AP-HP contaminés main, en étant pris par le temps, la
formation ou vers d’autres horizons. interne de médecine physique psychologique nous a été proposé, ­depuis le début de l’épidémie s’élève nécessité de parer au plus pressé.
Combien de temps va-t-on résister et réanimation, Besançon mais je n’en ressens pas le besoin. Je à 1 200 personnes avec une propor- Heureu­sement, on n’en est pas là.
à cette inexorable montée des eaux ? «Jour de garde de nuit en circuit ne sais pas, ça. On est fatigués, mais tion importante de médecins, proche Alors peur d’être contaminés à no-
Nos efforts de rationnement et les d’urgence Covid aujourd’hui. On ac- on tient. Notre équipe est solidaire de 40 %…” La peur de contaminer tre tour ? Ou de ra- Suite page 6

Bientôt le plateau mais la fin de l’épidémie


reste encore «très loin»
Alors que le nombre de un total de 6 978 personnes. «On observe un le Grand-Est –, le risque d’embolie du système ment, ce lundi, ça signifiera qu’on sera autour
patients en état grave accueillis ralentissement de la croissance du nombre de sanitaire semble s’éloigner. «Avec 6 838 pa- de 2 400 personnes en réanimation en Ile-de-
cas qui arrivent en réanimation, cela ne veut tients en réanimation en France, on a atteint France, c’est-à-dire bien ­au-delà de nos capaci-
en réanimation stagne, pas dire que ce nombre de cas baisse, mais qu’il un niveau historique, mais les hôpitaux tés normales. On n’est pas en situation de pren-
les autorités appellent à augmente moins vite», précise le directeur gé- ­conservent partout un petit volant de lits dre la moindre petite vague de plus.»
poursuivre le confinement néral de l’Agence régionale de Santé d’Ile-de- ­disponibles», s’est félicité samedi le directeur Dans ce contexte toujours extraordinaire-
pour éviter un rebond. France, Aurélien Rousseau, non sans dissi- général de la Santé, Jérôme Salomon, au cours ment tendu, le début des vacances scolaires
muler son espoir d’un «pic dans les tout de son désormais traditionnel point presse. et l’arrivée des beaux jours virent à la grosse

U
n signe avant-coureur de la fin du prochains jours». tuile pour les soignants franciliens. «Regardez
cauchemar ou une accalmie trom- Chez les hospitaliers parisiens, contraints «Flambée». L’heure n’est pourtant pas à par la fenêtre, les gens sont tous dehors, frémit
peuse ? Après une vingtaine de jours ­depuis mi-mars de «pousser les murs» pour crier victoire. «Il ne faut pas se faire d’illusions, le professeur Juvin. C’est vrai qu’il y a de la
de confinement de la population, la pandé- accueillir le flot de nouveaux cas de Covid i­ nsiste dimanche le professeur Philippe Juvin, lassitude. Aux urgences de Pompidou, on
mie semble en France marquer le pas. Même graves, le soulagement est perceptible. «Ça chef du service des urgences de l’hôpital euro- ­constate une hausse des pathologies trauma­-
si les chiffres des décès (357 supplémentaires ralentit. On souffle un peu», respire le profes- péen Georges-Pompidou, à Paris. Quand on tiques : les gens se tapent dessus…» Mais le
dimanche à l’hôpital, pour un total de 5 889, seur Xavier Lescure, ­infectiologue à l’hôpital leur parle de pic ou de plateau, les gens sem- même de prévenir : «Si le confinement n’est
auxquels il faut ajouter 2 189 morts en Ehpad) Bichat-Claude-Bernard, à Paris. Même cons- blent comprendre que c’est gagné. Mais pas du pas respecté, on n’est pas à l’abri d’une nou-
et des hospitalisations nouvelles (748 patients tat à la Pitié-Salpêtrière : «Dans les services de tout. On a encore des paquets de patients dans velle flambée ­épidémique.»
supplé­mentaires dimanche, pour un total médecine, on a l’impression qu’on arrive à un les étages qui seront admis en ­réanimation Cet avis, tous les responsables de la santé
de 28 891) restent considérables, les ­autorités plateau même si ça reste très tendu en réani- dans les heures et les jours qui viennent et qui ­publique le partagent. «Le confinement doit
sanitaires en conviennent : une ­tendance fa- mation», témoigne la cheffe du service héma- vont y rester longtemps. L’épidémie sera der- rester absolument la règle, sinon on mettra en
vorable se dessine. tologie, la professeure Véronique Leblond. rière nous quand il se sera passé ­quatorze jours danger le système de santé tout entier», a pré-
Entre transferts de patients vers les régions sans aucune hospitalisation après le dernier venu Rousseau. Le directeur général de la
Embolie. Dimanche, il y avait 140 patients pour l’heure épargnées par la pandémie et ­nouveau cas. On en est très loin.» La veille, Santé ne dit pas autre chose : «Ce n’est pas le
Covid de plus en réanimation dans les établis- ­arrivée de renforts de soignants dans les ­Aurélien Rousseau avait lui aussi invité à «l’ex- moment de relâcher l’effort. Restez chez vous !»
sements français par rapport à la veille, pour ­régions les plus touchées – l’Ile-de-France et trême prudence» : «Si le pic est là, effective- NATHALIE RAULIN
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6 u
événement santé Libération Lundi 6 Avril 2020

Communication par talkie-walkie dans les couloirs de l’hôpital de Grasse pour éviter les contacts entre l’unité Covid et les autres, le 29 mars (à gauche) ; intubation d’un patient

Suite de la page 5 mener ce foutu des forces de l’ordre. Tous les jours dont le nombre de lits diminue de vers ces besoins nouveaux de façon tient plus jeune qui vient d’arriver.
virus à la maison ? On y pense évi- à 13 heures, les médecins de mon jour en jour. Il s’agit de patients jeu- éthique dans ces conditions iné­- Vivre cela dans une carrière paraît
demment. C’est enfoui plus ou service se retrouvent pour une réu- nes, pouvant guérir de leur maladie. dites. On change de paradigme.» inimaginable. Personne ne le dit
moins profondément dans les mé- nion via l’application Zoom. Notre Comme cette jeune fille de 20 ans vraiment mais tout le monde le
andres de nos circuits neuronaux. chef de pôle adjoint nous annonce hospitalisée depuis trois semaines 11 heures Stéphane Gaudry, ­ressent ainsi : nous avons tous peur
On n’en parle pas trop. Aux infos, il que les autorités sanitaires recom- dans une chambre stérile, sans vi- médecin réanimateur d’en arriver à des situations af­-
y en a eu des soignants qui sont mandent d’accueillir dans chaque site, pour une chimiothérapie avec à l’hôpital Avicenne, Bobigny freuses que nous garderions sur la
morts. On enfile la blouse, le mas- hôpital les patients hospitalisés une maladie qui a ­toutes les chances «Un réanimateur de mon service a ­conscience. Pour l’instant, ça tient.»
que. Les collègues sont là. L’équipe dans une même unité de soins psy- de guérir après un traitement long et été appelé aux urgences pour une
est là. On n’a plus peur. Et puis chiatriques durant quatorze jours, qui est fébrile depuis vingt-qua- patiente présentant une détresse 16 heures René Robert,
quelque part, il faut le reconnaître, alors que les services de psychiatrie tre heures, avec des signes d’infec- respiratoire très préoccupante. Il chef de la réanimation
nous sommes fiers d’être là, para- publique accueillent en général par tion sévère. En temps normal, on m’appelle car compte tenu de la au CHU de Poitiers
doxalement ­privilégiés. Privilégiés “secteur”, c’est-à-dire en fonction aurait fait appel à des ­réanimateurs ­situation très tendue sur les lits de «La situation est globalement
d’aller ­travailler. Privilégiés d’être du domicile de la personne. pour évoquer une prise en charge réanimation, il souhaite connaître ­stable : trois malades sont en voie
en première ligne. On nous remer- «Toutes ces réorganisations de crise précoce en réanimation qui amé- mon avis. Il s’agit d’une dame de d’amélioration, mais aucun n’a pu
cie, on nous applaudit, on nous auront peut-être le mérite de chan- liore le pronostic. Impensable au- 75 ans, en bonne santé, autonome et encore être débarrassé de son tuyau
chante, on nous fait parvenir des ger plus profondément la structura- jourd’hui. Double peine ! sans antécédent. Il me demande si et de son appareil de ventilation
croissants, des gâteaux, des saucis- tion actuelle de la psychiatrie publi- «Comment quantifier les dégâts col- c’est raisonnable de l’intuber. Les ­artificielle. On espère que ce sera
sons, des dessins d’enfants. Com- que en France, trop rigide et ancrée latéraux de cette épidémie où uni- discussions sur les limitations pour demain. Mais prudence, on
bien d’entre eux rêvent d’être réani- dans des pratiques obsolètes.» quement les décès directs liés au ­thérapeutiques doivent toujours se peut espérer mais pas prédire avec
mateur, ­infirmier ou aide-soignant Covid-19 sont recensés ? Ils seront faire en équipe. L’urgence et la situa- suffisamment de précision. Pas
et y ­aller. Alors moi, quelque part, Mercredi 1er avril certainement très nombreux. Une tion de crise nous poussent à pren- de nouvelle entrée, pas de nouveau
j’ai la chance d’avoir (un peu) peur.» «Vidée par la nuit collègue italienne dans une petite dre des décisions de plus en plus transfert. C’est chargé, mais on gère.
ville d’Italie, Piacenza, explique que vite, nous allons devoir trancher J’aurais voulu enchaîner et raconter
23 heures Emma Beetlestone, dernière» certaines unités médicales de prise maintenant tous les deux. Je ques- notre quotidien, mes réflexions,
psychiatre, Marseille 9 heures Véronique Leblond, en charge en urgence de patients tionne alors mon collègue : “Est-ce l’hydroxychloroquine et l’emploi
«Aujourd’hui, 17 entretiens télé­- cheffe de service hématologie Covid + se sont transformées en uni- que hors Covid, tu prendrais la déci- déraisonné des termes “principe
phoniques avec des patients. Cer- à la Pitié-Salpêtrière, Paris tés de soins palliatifs “ultra-urgen- sion de l’intuber ?” Il me dit que oui. de précaution” ou “traitements
tains me confient leur sensation «La vague rouge s’amplifie de jour en tes”. Or cela va à l’encontre des dog- Je lui réponds alors qu’on va se dé- compassionnels”.
d’apaisement depuis le confine- jour. Nous discutons de nos patients mes des soins palliatifs qui reposent brouiller pour lui trouver une place «Et puis sur Facebook je lis le mot
ment, car les relations sociales ou Covid + que nous ne pouvons pren- sur le relationnel patient-famille en réanimation. On s’exécute. du jour d’un collègue et ami réani-
encore les bruits de la ville sont ha- dre pour les traitements urgents, car et sur une planification à court et «Aujourd’hui, dans la région, on mateur parisien, “JP”. Il est de
bituellement sources de stress on a “sanctuarisé” le service pour moyen termes des soins, sans no- a encore cette chance d’acter nos garde, c’est le petit matin, il raconte.
­et favorisent l’apparition de leurs éviter la contamination de nos pa- tion de temps… Malgré tout, de choix en fonction de la meilleure Oui, on a déjà lu, entendu d’autres
symptômes : une jeune femme ne tients immunodéprimés. Mais quid ­telles unités semblent désormais chose à faire pour chaque malade. témoignages des équipes de l’Est
présente ainsi plus les phobies d’im- du transfert en réa de nos patients ­indispensables pour prendre en En Seine-Saint-Denis, nous n’avons débordées par la vague, les appels
pulsion (une forme de toc) ; un jeune qui ne sont plus priori­taires ? Les charge les familles interdites de vi- plus de lit de réanimation disponi- de détresse… Mais une fois de plus,
homme, lui, me dit entendre beau- places s’avèrent de plus en plus chè- site, les patients en fin de vie non ble, mais heureusement il reste des je suis touché. Au cœur. Chez nous,
coup moins de voix insultantes car res dans ces réanimations Covid - ­réanimatoires, redistribuant les res- possibilités de transferts. Comme la charge de travail est importante,
il ne sort plus du tout de chez lui de- [pour patients négatifs à la maladie], sources médicales et paramédicales tous mes collègues, je redoute le et pour reprendre ses mots, on a les
puis le début du confinement. Pour jour où nous ne pourrons plus trans- pieds dans l’eau. Mais eux, ils sont
le moment, seul un patient semble férer ou nous ne pourrons plus faire sous l’eau. Ils voudraient pousser les
souffrir du confinement : la promis- «Je redoute le jour où nous l’exploit d’ouvrir encore quelques murs, mais ils ne peuvent plus,
cuité avec sa famille dans un petit lits de réa. J’espère qu’il n’arrivera ils voudraient être plus nombreux,
appartement ne fait qu’aggraver ses ne pourrons plus faire l’exploit jamais. Le pire du pire serait d’être mais ils ont épuisé les ressources. Le
épisodes de “paranoïa” et ses réac-
tions agressives, mais il a su se réfu-
d’ouvrir encore quelques lits en réa. condamné à prendre nos décisions
en fonction du manque de lits ou
métier de réanimateur ne s’impro-
vise pas. Ils s’accrochent les uns aux
gier quelques jours chez un proche J’espère qu’il n’arrivera jamais.» de respirateurs. De faire du tri. De autres avec force. L’équipe encore
ce qui a sans doute permis d’éviter prendre le respirateur de quelqu’un une fois. Il raconte leur lumière :
l’intervention des pompiers ou Stéphane Gaudry médecin réanimateur à Bobigny déjà intubé pour le donner à un pa- ce mur tapissé de dessins d’enfants.
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Libération Lundi 6 Avril 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 7

oublier les autres. Mais il y a de l’es- en oxygène. Nous avons un logi-


poir : la générosité, la solidarité de
tous ceux qui veulent aider en don-
gramme et trions, trions et trions.
Sans mettre aucun visage sur les éditorial
nant du matériel pour les uns, des noms. Par
vivres ou des toits pour les autres. «A 10 heures, donc, un couple de 86 Paul Quinio
Ici, à SOS Médecins Mulhouse, et 88 ans positif au Covid se pré-
après un appel à l’aide, nous avons sente. Elle : des besoins en oxygène
pu bénéficier de cette générosité : encore raisonnables. Lui plus âgé et
masques, surblouses, charlottes,
vêtements de travail, nous ont été
grave. Demande étonnante de ne
pas les mettre dans la même unité.
Admiration
fournis par des entrepreneurs de la Pourquoi ? C’est à la demande de
région. Nous venons de recevoir au- l’épouse. “Je ne veux pas voir mourir C’était il y a quinze jours. Au-
jourd’hui des visières de protection, mon mari…” dit-elle. Que vont-ils tant dire une éternité.
réalisées sur des imprimantes 3D, devenir ? Ils n’ont pas de famille à «Merci», avions nous titré à la
par des particuliers et des profes- leurs côtés. une de Libération, pour sa-
sionnels animés par cette envie «Nous souffrons, nous, d’un pro- luer, déjà, le travail excep-
d’aider. Merci Tiffany, merci Eric. blème de pénurie de médicaments tionnel des soignants face à
C’est dingue de voir cette énergie essentiels pour les soins de confort l’iné­dite crise sanitaire que
dépensée par des personnes que en cas d’asphyxie. Les protocoles nous traversons, qu’ils soient
nous ne connaissions pas, à vouloir changent en permanence pour brancardier ou chef d’un ser-
nous aider. Ce n’est pas qu’avec des s’adapter, mais seront-ils aussi per- vice de réanimation, infir-
armes que nous gagnerons cette ba- formants ? Heureusement, il y a mière ou anesthésiste, méde-
taille, c’est surtout avec nos valeurs : toujours des soignants mobilisés, cin urgentiste ou étudiant en
nos valeurs renforcées aujourd’hui, mais de moins en moins à l’écoute médecine venu à la res-
pour que reviennent la liberté et faute de temps. Deux heures plus cousse. Le journal de bord de
l’égalité pour tous, dans un demain tard, je rentre chez moi par un ces mêmes soignants que
apaisé.» temps de vacances. Hier, j’ai revu nous publions ce lundi pro-
quelques papillons disparus de- longe d’une certaine manière
Vendredi 3 avril puis plusieurs années dans mon ce premier «merci», ou ces ap-
«J’appréhende» jardin. L’effet papillon serait-il une plaudissements qui chaque
réalité ?» soir à 20 heures retentissent
13 heures Nawale Hadouiri, un peu partout en France.
interne de médecine physique 15 heures Stéphane Gaudry, Bons sentiments ? Non, admi-
atteint par la maladie (à droite). Photos Frédéric Dides. Hans Lucas et réanimation, Besançon médecin réanimateur ration. Car à Rouen comme à
«Repos de sécurité. Pas d’activité à l’hôpital Avicenne, Bobigny Paris, à Mulhouse comme à
médicale. Ces derniers jours ont été «Après trois semaines d’un intense La Teste-de-Buch, à Poitiers
Aujourd’hui, moi aussi je suis à ma nes n’avait pas l’air bien. Je vais la plus qu’épuisants, et une altercation marathon hospitalier, je suis arrêté comme à Saint-Etienne, cha-
fenêtre pour les applaudir.» voir. Elle me dit que ses parents avec un patient de la veille a laissé depuis mercredi midi après des que ligne de ces carnets inti-
sont Covid + depuis plusieurs jours. quelques marques psychiques. Fin symptômes ne laissant pas de mistes de professionnels de
20 heures Nawale Hadouiri, Je lui propose d’aller les voir immé- d’après-midi, je tente tant bien que doute : je suis touché par le Covid. santé dit le dévouement, le
interne de médecine physique diatement pour se rendre compte mal de travailler sur ma thèse de Les réanimateurs n’ont pas l’habi- surpassement, la solidité,
et réanimation, Besançon par elle-même de leur état car ils médecine. Malgré le Covid, cer­- tude de s’arrêter de travailler lors- l’épuisement, l’expertise, la
«Encore vidée par la nuit blanche sont très alarmistes par téléphone. taines échéances universitaires qu’ils sont malades, sauf vraiment colère aussi, mais rarement le
dernière. Pas le temps de me reposer Mais, depuis une semaine, ses pa- ne peuvent attendre. J’appréhende à être totalement cloués au lit. Je ne découragement de ces fem-
même si je suis en repos de sécurité. rents refusent de lui ouvrir pour ne l’arrivée de la garde de ce week-end.» sais plus à quand remonte la der- mes et de ces hommes qui de-
Une petite douche et lavage des vê- pas la contaminer. J’insiste. Etant nière fois que je me suis arrêté pour puis des semaines pensent
tements : c’est reparti pour une nou- donné ce qu’on vit au jour le jour, Samedi 4 avril maladie, peut-être une dizaine Covid, mangent Covid, dor-
velle journée, hors de l’hôpital cette on ne peut qu’envisager le pire. Elle «Effet papillon» ­d’années. Les symptômes sont heu- ment (ou pas) Covid. Cette
fois-ci, mais toujours sur le front. finira par y aller. Ce matin je lui de- reusement vite passés, mais la règle chronique de leur «combat
Dans beaucoup de villes, les internes mande des nouvelles Elle est rassu- 5 h 30 Mélanie Roussel, depuis le début de la crise dans pour la vie», pour reprendre
ont créé des cellules de crise pour rée. Ils vont plutôt bien, mais sont médecin urgentiste mon service est claire : minimum l’expression d’un de ces soi-
s’organiser face au Covid et aider les épuisés alors qu’ils sont tous les au CHU Charles-Nicolle, Rouen sept jours d’arrêt pour un médecin gnants, impressionne tant sa
établissements de santé. Je fais par- deux sportifs et en excellente «Nuit agitée aux urgences, mais malade. Je suis le troisième de lecture raconte à la fois le
tie des référents de celle de Besan- forme. Et ne présentent pas de cette fois-ci, ce n’est pas à cause du l’équipe à être arrêté, ou plutôt em- calme et l’urgence, la techni-
çon. Interrogations d’internes sur les ­signes respiratoires graves. Il reste coronavirus. Les patients avec les pêché de travailler. Mes collègues cité et l’humanité, l’intimité
réseaux sociaux, listes de volon­- encore quelques jours à tenir avant pathologies “classiques” de notre ont ressenti la même chose que permanente avec la mort
taires à envoyer aux services en dé- que la menace s’éloigne… discipline reviennent. Nous étions moi : “Pas envie de quitter le navire” mais aussi la lutte incessante
tresse, mails dans la boîte de cellule «Je prends des nouvelles d’une inquiets d’avoir vu disparaître de et “envie de retourner au plus vite contre elle.
de crise, questions aux différentes ­autre interne qui a été détachée en nos urgences ces malades parfois au front”. Un des constats le plus par-
instances, coups de téléphone et réanimation Covid + dans un autre graves. Un patient consulte avec «Les conséquences pour l’équipe ? tagé par l’ensemble des per-
aussi les missions liées à mon enga- hôpital parisien depuis une se- tout un côté du corps qui ne ré- Une augmentation de la charge sonnels que Libération a solli-
gement à l’intersyndicale nationale maine. Elle raconte sa nuit, avec les pond plus, présentant un accident de travail déjà très lourde : rempla- cité : l’énorme solidarité dont
des internes… Pendant cette crise, problèmes de gestion des patients vasculaire cérébral grave. Il a mis cer pendant la journée et surtout font preuve les soignants en-
même les jours où je ne travaille pas hospitalisés en médecine, où man- deux jours à consulter car il ne vou- ­reprendre les gardes des médecins tre eux. Valeur, ils le recon-
à l’hôpital, le vrai repos n’existe pas. quent des appareils pour aider à lait pas déranger. Cette autocensure malades. Ces quelques jours sont naissent eux-mêmes, qui
Je pense Covid, je mange Covid, je respirer ; où les anesthésistes se bienveillante sera lourde de consé- l’occasion d’avancer les travaux avait parfois disparu dans les
travaille Covid et je dors Covid. Il est ­retrouvent réanimateurs faute quences [lire aussi pages 12-13]. de recherche qui, en ces temps couloirs des hôpitaux. Le deu-
20 heures : je découvre les chiffres de bras, avec des soucis de prise en A 4 h 30, une de nos patientes in- troubles, deviennent également xième constat, plus inquié-
officiels du jour. Plus de 6 000 pa- charge des patients les plus graves ; somniaque et habituée de notre une urgence. Plus nous collecte- tant, est l’unanimité sur le
tients en réa : je me dis qu’on y arri- où les chirurgiens font office d’ai- ­service vient nous apporter des gâ- rons d’informations sur cette mala- manque de moyens qui en-
vera jamais si la progression conti- des-soignants ; où les étudiants en teaux pour nous manifester son die émergente, plus nous serons trave la mobilisation des per-
nue. Je m’inquiète comme chacun, médecine sont confrontés à la fin soutien. Réflexions nocturnes, sur col­lectivement forts pour la com- sonnels. Bien sûr, aucun sys-
mais encore plus car je me demande de vie sans être préparés. Violent ! overdose de café fade avec une ma- battre. C’est aussi l’occasion de pas- tème de santé au monde,
combien de temps cette situation va Cela laissera des traces indélébiles deleine : Que restera-t-il de ces mo- ser du temps avec ma famille confi- comme le dit à l’envi Edouard
durer. Soignant, va-t-on encore pou- pour ces futurs médecins. On ne ments d’humanité après tout ça ?» née depuis presque trois semaines Philippe, n’a été ­dimensionné
voir supporter cela longtemps ?» pourra pas parler de résilience et qui ne m’a pas beaucoup vu. pour répondre à une telle
pour tous.» 10 heures Véronique Leblond, Nous devions partir en vacances crise. Il n’empêche que la
Jeudi 2 avril cheffe de service hématologie aujourd’hui pour quelques jours crise passée, il faudra
«Merci Tiffany, 21 heures Thierry Arnaud, à la Pitié-Salpêtrière, Paris dans le Sud. Je ne sais pas quand je ­analyser les ratés qui ont
SOS Médecins, Mulhouse «Depuis deux heures, je suis dans pourrai prendre des congés, proba- ­contribué à l’impréparation,
merci Eric» «Les libertés sont réduites au nom la cellule de régulation médicale. blement pas avant quelques mois. partielle, du système. La soli-
10 h 30 Véronique Leblond, de la lutte contre cet ennemi invi­- Nous orientons les patients Co- Mais dans le contexte actuel, je darité des acteurs entre eux,
cheffe de service hématologie sible, à raison. L’égalité ? Battue en vid + des urgences sur les différents ne pense qu’à une seule chose : l’admiration de la société ne
à la Pitié-Salpêtrière, Paris brèche car cet ennemi s’attaque lits de l’hôpital dédiés aux malades ­revenir rapidement et reprendre sauraient en tout cas être les
«Les jeunes médecins : exemplaires préférentiellement aux personnes du virus en fonction de leur âge, de mes ­fonctions. Plus que deux ou seules réponses à
et exposés. Hier, une de mes inter- faibles et malades, sans pourtant leurs comorbidités et de leur besoin trois jours.» • y apporter. •
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événement Monde Libération Lundi 6 Avril 2020

CORONAVIRUS
EN RUSSIE
Poutine
au service
minimum
Dans sa dernière intervention,
le président russe a fait le choix surprenant
de la sobriété : un confinement laissé à
l’appréciation des régions et des aides très
insuffisantes pour les petites entreprises
et les ménages modestes.
Photo diffusée par le Kremlin montrant le président russe lors d’un conseil de sécurité

Par intransigeance les villages du Grand Nord, testent surtout leur loyauté aveugle. Ils n’ont sible. Certaines la refusent. «C’est facile d’être
Lucien Jacques éloignés les uns des autres par des centaines, aucun lien avec leur territoire. Certains s’en généreux avec l’argent des autres, mais nous
Correspondant à Moscou voire des milliers de kilomètres de pistes sortiront bien, leurs administrés ont de la ne sommes pas une major pétrolière, se plaint
­forestières défoncées, et la mégalopole mos- chance. Les autres, non.» sur Facebook le designer vedette Artemy Le-

L
e pic de l’épidémie est encore à venir, covite, avec ses 18 millions d’habitants sans bedev. Mon agence n’a pas de réserves pour
continuez de suivre les consignes des cesse en mouvement et ses quatre aéroports Jours non travaillés avec payer des salaires sans activité. Je suis donc
médecins et des autorités, bonne santé internationaux. conservation du salaire forcé de refuser, monsieur le Président.»
à tous… C’est tout ? Le 2 avril, si l’intervention Il est tout de même étrange de voir Poutine En fait de mesure nationale, le Kremlin n’a «Les grands groupes russes ont la capacité fi-
télévisée de Vladimir Poutine a surpris, c’est redécouvrir d’un seul coup les mérites de fait qu’une seule annonce : le prolongement, nancière de supporter ces mesures, mais pas
par la platitude de son contenu. A l’heure où la décentralisation après avoir consacré ses jusqu’à la fin du mois d’avril, de ce curieux les PME, qui représentent entre 20 % et 30 %
les chefs d’Etat de toute la planète prennent vingt ans au Kremlin à dépouiller les sujets de ­entre-deux dans lequel vit la Russie depuis le du marché de l’emploi en Russie. Ces entre­-
des poses martiales, déclarent la «guerre au vi- la Fédération de Russie de toute leur autono- 30 mars : les «jours non travaillés avec conser- prises-là n’ont pas attendu la crise pour être
rus» et appellent à la mobilisation, le président mie et d’avoir pris la quasi-totalité des déci- vation du salaire», censés inciter la popula- très fragiles : ce sont souvent des TPE, qui ne
russe s’en tient à des formules sobres. sions à Moscou. «Le fédéralisme vient de là où tion à rester chez elle. De quoi s’agit-il exacte- sont pas tant dans une logique de croissance
Pas de rhétorique militaire ni d’évocation de l’on ne l’attendait pas. Quand il se produit une ment ? Ni réels congés payés ni jours fériés, que de survie d’un mois sur l’autre, explique
la légendaire résilience du peuple russe et de vraie catastrophe au lieu d’un combat contre ils ne correspondent à aucune norme, ne s’ap- Yannick Tranchier, fondateur d’un incubateur
sa discipline dans l’épreuve. C’est étonnant un ennemi imaginaire, il s’avère que les auto- puient sur aucune disposition en droit du tra- de start-up à Moscou. Il est pratiquement im-
pour un Vladimir Poutine qui d’ordinaire ne rités locales sont mieux placées pour dé­- vail. Tout au plus sait-on qu’ils ne concernent possible pour ces PME de se financer auprès des
rate pas une occasion de les décliner à toutes terminer la conduite à tenir, commente la pas les entreprises ayant basculé en télétra- banques russes car celles-ci refusent de prêter
les sauces. Toujours pas, non plus, de déclara- polito­logue Ekaterina Schulmann dans une vail, ni l’administration, ni certaines indus- de l’argent aux petites entreprises, ou alors à
tion du confinement général sur tout le terri- interview accordée à la chaîne de télévision tries stratégiques. Qui, dans les autres sec- des taux rédhibitoires. Résultat, les PME russes
toire russe. Au contraire, le Président an- indépendante Dojd. Mais voilà le problème : teurs, devra payer les salaires des employés doivent fonctionner en fonds propres, avec très
nonce déléguer aux autorités locales le soin cela fait des années que les gouverneurs et les envoyés d’autorité en vacances ? Faute de pré- peu de trésorerie. Beaucoup d’entre elles ne
de choisir la mesure de distanciation la plus dirigeants des régions sont privés méthodique- cision, la charge retombe sur les entreprises, pourront pas survivre très longtemps.»
adaptée à la situation dans leur région. ment de toute forme de consistance politique. sommées du jour au lendemain d’offrir un Des mesures ont certes été annoncées en sou-
Sur le fond, cette mesure n’a rien d’absurde : Ce sont des parachutés, élus après des scrutins mois de congés payés à leurs salariés. Pour tien aux entreprises : crédits d’impôt, mora-
il n’y a pas de raison de confiner avec la même de façade, sélectionnés par des concours qui beaucoup d’entre elles, la mission est impos- toire sur les banqueroutes, prêts à taux zéro
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Libération Lundi 6 Avril 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 9

les faits du jour


n En Italie, pays le plus personnel qualifié,
touché par la pandémie d’équipements de
du Covid–19, le nombre protection et de tests de
de patients hospitalisés diagnostic, s’est inquiété
en soins intensifs a samedi le ministère de la
diminué pour la première Santé, alors que se profile
fois samedi. Les décès la «phase la plus aiguë»
sont aussi légèrement en du Covid–19 dans ce pays,
baisse, avec 681 morts en le plus peuplé d’Amérique
24 heures samedi et 525 latine. Le président
dimanche. d’extrême droite, Jair
n Conséquence du Bolsonaro, a longtemps
confinement, au Vatican, refusé d’admettre la
le pape François a célébré gravité de la pandémie
l’entrée dans la semaine mondiale.
sainte dans une basilique n La Turquie accorde
Saint-Pierre-de-Rome des exceptions à son
déserte. Les fidèles confinement partiel.
pouvaient la suivre en Les personnes de plus de
streaming sur le site 65 ans et sujettes à des
internet du Vatican, un maladies chroniques
procédé qui sera utilisé la doivent rester chez elles,
semaine prochaine pour ainsi que les moins de
Pâques. 20 ans, sauf les ouvriers
n Pour le troisième jour agricoles saisonniers et
consécutif, l’Espagne a les employés des secteurs
enregistré dimanche un privés et publics.
bilan en baisse, avec n En Tunisie, le
674 morts dues au Parlement a adopté
coronavirus au cours des samedi un texte
dernières 24 heures, renforçant les pouvoirs
niveau le moins élevé du Premier ministre,
depuis dix jours. Elyes Fakhfakh,
n Aux Etats-Unis, qui pourra légiférer
le nombre des cas directement durant deux
confirmés dépasse déjà mois, afin d’accélérer
les 312 000, pour un total l’adoption de mesures
de 8 503 décès. L’Etat de pour faire face à la
New York, principal foyer pandémie.
américain, a annoncé n La Grèce a placé
samedi 630 nouveaux dimanche un deuxième
décès en une journée, son camp de migrants en
pire bilan quotidien. quarantaine. Après
«Médecins, infirmiers, Ritsona, à 80 km au nord
spécialistes de la d’Athènes, il s’agit du
respiration… à tous ceux camp de Malakasa, à
qui ne sont pas déjà dans quelque 38 km au nord-
la bataille : nous avons est de la capitale.
besoin de vous», a lancé n L’armée déploie à son
le maire démocrate, Bill tour des drones en
de Blasio. Jordanie pour diffuser
n Le Brésil manque de des messages appelant à
respirateurs, de lits de respecter le confinement,
par visioconférence vendredi. Photo AP soins intensifs, de imposé le mois dernier.

pour continuer de payer les salaires ; mais perdre son emploi n’est plus une simple péripé- sociales sur les salaires… Une vraie redécou- Russie à 220 euros par mois, et beaucoup plus
ceux-ci ne remplaceront pas la perte d’activité tie mais une véritable catastrophe. Pour verte de l’Etat-providence, et un changement à Moscou. «J’ai l’impression que le gouverne-
des petites entreprises. Dans les faits, il est beaucoup de Russes, il s’agit d’une question radical de paradigme pour la Russie, jusque-là ment n’a pas pris la mesure de la situation, cri-
probable que seuls les grands groupes en bé- de survie. adepte du darwinisme social. tique Igor Nikolaïev, analyste au sein du cabi-
néficieront. Résultat, c’est une véritable héca- Là aussi, le gouvernement a annoncé des me- net de conseil Grant Thornton, cité par la
tombe qui menace les TPE russes. D’après le sures : prolongation automatique de toutes les Imposition des revenus presse russe. Les augmentations annoncées
président de la fédération russe de l’hôtellerie prestations sociales dans les six prochains de l’épargne ne sont pas suffisantes. Il n’y a rien pour les
et de la restauration, jusqu’à 90 % des établis- mois, augmentation de 60 euros par enfant Autre révolution, alors que le pays ne pra­- travailleurs pauvres, les familles ne touchant
sements fermés pendant le confinement pour- et par mois des allocations familiales, créa- tiquait jusqu’alors en guise d’imposition pas d’allocations, les petites entreprises.» La
raient par exemple ne jamais rouvrir. Beau- tion de congés maladie et relèvement des qu’une flat tax de 13 %, ces mesures seront fi- Russie a pourtant les poches profondes et dis-
coup de sociétés ont déjà réduit les sa­laires ­indemnités chômage, diminution des charges nancées par une augmentation sans précédent poserait d’assez de liquidités pour en faire
et commencé à licencier. Les conséquences, de la pression fiscale sur les hauts revenus, beaucoup plus. Avec sa dette publique proche
pour les employés, seront graves. avec l’annonce d’une future imposition des re- de zéro, ses finances sont saines.
Les ménages, eux, vivent dans l’immense «C’est facile d’être venus de l’épargne au-delà d’1 million de rou- Surtout, son fonds souverain, le Fonds de ri-
majorité uniquement de leur salaire d’un bles (environ 12 500 euros) et d’une taxe sur les chesse nationale, créé en 2008 et alimenté par
mois à l’autre : une étude du centre Levada généreux avec l’argent transferts de fonds hors de la Russie ; et par la les revenus des ventes d’hydrocarbures selon
publiée en avril 2019 estimait à 65 % la pro-
portion de familles russes ne possédant au-
des autres, mais mon dette, avec l’annonce d’un budget 2020 en dé-
ficit (en l’occurrence de 2 %), une première de-
le modèle norvégien, est riche de 150 mil-
liards de dollars (près de 140 milliards d’eu-
cune épargne, en grande partie à cause d’un agence n’a pas de puis la crise de 2014, qui avait contraint le pays ros), soit près de 10 % du PIB russe. Malgré les
niveau de revenus à peine suffisant pour cou- à une grande discipline budgétaire. appels de plus en plus pressants des écono-
vrir les dé­penses courantes. En temps nor- réserves pour payer des Mais là encore, l’effort consenti pourrait être mistes, le gouvernement russe exclut jusqu’à
mal, un emploi perdu est retrouvé immédia- salaires sans activité. très insuffisant. Le relèvement des indemni- présent d’y puiser. La chute libre du cours du
tement ou presque, grâce à la grande fluidité tés chômage et maladie n’équivaut, en euros, pétrole, qui a vu tomber le prix du baril de
du marché du travail et au taux de chômage Je suis forcé de refuser, qu’à un passage de 100 à 150 euros par mois : brut russe en dessous des 10 dollars, l’incite
à peine résiduel dans les grandes villes du
pays (moins de 1 % à Moscou). Mais à l’heure
monsieur le Président.» la hausse représente certes 50 % d’augmen­-
tation, mais la somme finale reste trop basse
à la prudence à long terme. Quitte à risquer,
à court terme, la disparition de son tissu de
du coronavirus, plus personne n’embauche : Artemy Lebedev designer pour vivre alors que le loyer moyen s’élève en PME et la ruine de sa population. •
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10 u
événement Politique Libération Lundi 6 Avril 2020

Par
Lilian Alemagna

I
l devait être le ministre de la
baisse de la dépense publique,
du maintien de la dette sous
les 100 % de PIB et du retour du­-
rable du déficit dans les clous euro-
péens. L’homme qui devait passer
à la postérité pour la privatisation
d’Aéroports de Paris et la fin – vieux
rêve de la droite – de l’impôt de soli-
darité sur la fortune (ISF). La crise
du Covid-19 pourrait finalement
faire de Bruno Le Maire le ministre
de la nationalisation d’Air France et
d’un déficit et d’une dette records,
dans l’espoir de contenir, «quoi qu’il
en coûte», l’incendie économique.
Le coronavirus le contraint à envi-
sager des recettes qui n’étaient a
priori pas dans son ADN politique :
«relocalisations», relance budgé-
taire, ­appels à la «souveraineté» et
au ­«patriotisme économique»… «Je
préfère que nous nous endettions au-
jourd’hui, en évitant un naufrage,
plutôt que laisser détruire des pans
entiers de notre économie», a ré-
sumé le ministre en pleine mue
ce week-end dans le Journal du
­dimanche.

«pas de
licenciements»
Drôle de trajectoire que celle de
Bruno Le Maire. L’ancien élu de
l’Eure était déjà un miraculé
de l’«ancien monde». Crashé à la
primaire de la droite et du centre
en 2016 (2 %, alors qu’il avait été
présenté un temps comme le troi-
sième homme), il fait partie de ces
ressuscités du parti Les Républi-
cains qui ont su (bien) monnayer
leur soutien tardif à Emmanuel
­Macron. En 2017, «BLM» prend,
avec Gérald Darmanin, les com-
mandes de Bercy, tous deux à la tête
de cabinets solides composés de
conseillers ayant connu les quin- est celui qui, depuis le début du fait faux, ce sont les entreprises qui l’entourage de Muriel Pénicaud est qu’il était candidat à la primaire
quennats Chirac et Sarkozy. Le voilà confinement, tient le discours le seront remboursées à 100 %, pour moins optimiste : «On prolongera le ­socialiste.
aujourd’hui aux commandes d’un plus social, doublant sur sa gauche, le salarié c’est 84 % du net. Et temps qu’il faudra, et a minima tout Dernier exemple, avec l’avertisse-
ministère de l’Economie et des à au moins deux reprises, la mi­- le 26 mars, en direct sur France 2, le le mois d’avril.» Malgré ces deux im- ment lancé aux grandes entreprises:
­Finances chargé de gérer une «crise nistre du Travail, Muriel Pénicaud. ministre affirme que les chômeurs pairs, les décisions prises et annon- si elles recourent au chômage par-
économique d’une violence […] sans Le 13 mars, il annonce que grâce au en fin de droits seront indemnisés cées par Bruno Le Maire n’ont rien tiel ou décident de reporter le paie-
précédent depuis 1929», la formule chômage partiel, «aucun salarié ne jusqu’à la fin de l’année. Sur les à envier au discours d’un certain ment de leurs impôts et coti­sations
est de lui. Et contre toute attente, il perdra un centime» – ce qui est en ­boucles des journalistes sociaux, Arnaud Montebourg en 2011, lors- sociales, alors elles devront

Face à la crise, Libéral issu du parti


Les Républicains, le
ministre de l’Economie
et des Finances a

un Bruno Le Maire
changé de cap depuis
le début de l’épidémie
et n’en finit pas
d’étonner. Aujourd’hui,

à contre-emploi
il tient un discours
très étatiste et appelle
au «patriotisme
économique».
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Libération Lundi 6 Avril 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 11

de marges de manœuvre dans cette ce pays et conscience du besoin vœux, le ministre a appelé les entre- poste européen (il avait été sondé
crise.» A bon entendeur… de dialogue dans une société ultra prises à «garantir un meilleur par- par Macron) et même la tentation
Mais il n’y a pas que sur les règles bousculée.» tage de la valeur» et faire «aussi leur de Matignon au cas où ça tournerait
budgétaires que Bruno Le Maire S’il prend un écho particulier en part du chemin» en augmentant les mal pour Edouard Philippe avec la
étonne ces temps-ci. Voilà que pleine bataille économique du co- salaires via des «accords d’intéresse- réforme des retraites.
­l’ancien diplomate proeuropéen et ronavirus, le plaidoyer de Le Maire ment» ou des «négociations». «C’est Avec son ­positionnement – venu de
germanophile se met à appeler au pour «refonder un nouveau capi­- Che Guevara !» se moquait alors la droite, virant plus social-démo-
«patriotisme» économique français, talisme» date en réalité de plus d’un l’entourage d’Emmanuel Macron crate –, son expérience ministérielle
et même à évoquer la relocalisation an. «Depuis quelques années, nous par presse interposée. (à l’Agriculture puis aux Finances),
de certaines «chaînes de produc- voyons bien que la promesse de «Bruno est resté sur la même ligne, sa ­connaissance de Matignon (il a
tion». «Dans beaucoup de secteurs la prospérité pour tous n’est pas défend la ­vice-présidente du groupe été directeur de cabinet de Domini-
industriels stratégiques, par exem- ­tenue», affirmait-il par exemple LREM, Marie Lebec, qui était aussi que de Villepin) et son passé d’élu
ple le médicament, nous sommes le 22 janvier 2019 aux côtés de la corapporteure de la loi Pacte. Son local, l’énarque de 50 ans s’était
trop dépendants des approvisionne- ­Melinda Gates et du Nobel d’écono- discours a été parfois caricaturé et construit un profil qui aurait pu in-
ments en Asie, a-t-il souligné devant mie 2006, Muhammad Yunus. Cette sa doctrine en matière économique téresser Macron pour sa deuxième
les députés. Nous devons repenser la nouvelle crise «confirme» juste ses est la même que celle du Président : partie de quinquennat. «Le Maire a
mondialisation à l’aune du principe «intuitions». «Il faut un nouveau ca- le pragmatisme.» A l’autre bout de la un énorme sens politique», sourit un
de souveraineté.» Mot pour mot ce pitalisme qui soit plus respectueux majorité, on défend un responsable député LREM influent qui confirme
qu’on entend depuis plus de dix ans des personnes, qui soit plus soucieux qui «s’inspire de la deuxième gau- que ses relations avec Matignon «ne
dans la bouche de Jean-Luc Mélen- de lutter contre les inégalités et qui che». «Dans son programme de la sont pas optimales» : «Cela le guide
chon… Et en cas de coups durs pour soit plus respectueux de l’environne- primaire de 2016, il y avait des volets davantage que ses propres convic-
les fleurons français ? «Nationalisa- ment», a-t-il carrément déclaré cette sociaux-démocrates. C’était le plus tions. Sur les retraites, c’était plus
tion», répond désormais Le Maire semaine. interventionniste des candidats», facile de dire “abandonnons l’âge
sans hésitation. Colbertiste mais Dans son agenda d’avant-Covid-19, insiste le député de la Vienne Sacha ­pivot” comme il l’a fait que d’insister
pas communiste, il précise immé- le ministre de l’Economie avait Houlié, l’un des animateurs de l’aile sur le besoin d’équilibre.»
diatement qu’elles seront «bien sûr» prévu de porter la création d’un gauche de LREM. Pour faire taire les rumeurs,
temporaires car «l’Etat n’a pas voca- «nouveau pacte productif», censé Le Maire avait expliqué en janvier
tion à diriger les entreprises à la déboucher sur le plein-emploi Rumeurs qu’il se plaçait à Bercy «sous le signe
place d’entrepreneurs privés sur le en 2025. Même s’il a dû énor­- Des soutiens à droite comme à de la durée et du temps long». «Je
long terme». mément en rabattre, Le Maire s’est ­gauche de la majorité, de quoi jouer suis heureux là où je suis et je veux y
Qu’il paraît loin le Bruno Le Maire aussi battu sur la scène interna­- un autre rôle que simple patron de rester», ajoutait-il, soulignant un
qui défendait au Parlement les pri- tionale pour imposer une taxation Bercy dans les mois qui viennent ? «bonheur qui ne se boude pas», celui
vatisations d’Aéroports de Paris et des Gafa, avant d’afficher son op­- Depuis le début du quinquennat, de «l’équilibre entre les sujets na­-
de la Française des jeux au cœur de position catégorique au projet de on a prêté à Le Maire toutes les am- tionaux et internationaux» traités
sa loi Pacte (plan d’action pour la monnaie numérique de Facebook. bitions : le ministère des Affaires à Bercy. Avec cette crise, Bruno
croissance et la transformation des Et au début de l’année, lors de ses étrangères (son corps d’origine), un Le Maire est servi. •
entreprises). «Notre doctrine n’a
pas changé», rétorque-t-on pour-
tant à Bercy, où l’on rappelle que la
«première décision du ministre», dès

tous les mardis


juillet 2017, avait été de nationaliser
temporairement les chantiers na-
vals STX de Saint-Nazaire pour­«dé-
fendre les intérêts stratégiques de
Bruno Le Maire la France». «L’Etat sert à aider les
à Paris, le 15 mars. plus faibles et les malades», souligne
Photo Denis Allard aujourd’hui son entourage, sans
­désarmer sur le plan politique : «La
réalité, c’est qu’en empêchant une
privatisation d’ADP, les oppositions
r­ enoncer à verser des dividendes, ont fait perdre 10 milliards d’euros
sous peine de tout rembourser.
Avant cela, on a entendu Le Maire
aux Français. Une somme qui serait
bien utile aujourd’hui…» accueille
exiger des entreprises qu’il n’y ait
«pas de licenciements» dans la pé- «C’est Che Guevara !»
riode, compte tenu des «45 milliards Ce positionnement très interven-
d’euros» dégainés par le gouverne- tionniste du ministre de l’Economie
ment pour soutenir la trésorerie des et des Finances plaît en tout cas
entreprises et des «300 milliards» à une grande partie des partenaires Y, AP RIL
7, 20 20
EEKLY TU ES DA
IONAL W
es Tim

d’euros de garanties bancaires. sociaux, syndicats compris. «Ob­- INTERNAT


New York
© 2020 The
Copyright

In China,
On l’a aussi vu faire voler en éclats jectivement, il fait le job, dit de lui
tion with
In collabora
ces règles budgétaires européennes Laurent Berger, interrogé par Libé-
dont il s’était pourtant fait le ration. On lui pose un sujet, il y ré-
Fail-Safe
System
­gardien en France. «Nous privi­- pond. Il est franc, direct. Sur les di-
légions le soutien à nos salariés et videndes, on imagine qu’il a eu des
aux entreprises sur les équilibres de
­finances publiques», a-t-il assumé
pressions de l’autre côté. Mais à la
fin, il dit bien qu’il n’y aura pas de
Failed N LEE MYERS
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epidemic an
the SARS ated
devant l’Assemblée nationale. Un dividendes.» Ce n’est pas la pre- Scarred by 2, China had cre
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choix certes «temporaire», «dicté mière fois que le patron de Bercy that off icia gh and, just as im spitals
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par des circonstances exception­- et celui de la CFDT sont raccords. ut patients
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nelles», a-t-il prévenu, mais «le seul Au plus fort du bras de fer sur la to spot out bre ak s before thetors in Wu-
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­responsable face à la crise que nous question de l’âge pivot – l’une des ha n began rious pneumon posed
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traversons». principales pierres d’achoppement to have bee ed to local hea lth to sha r-
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Pour un homme politique venu de de la réforme des retraites –, Bruno A FOR THE NEW
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la droite libérale, dont l’une des ré- Le Maire plaidait en coulisse pour led-off ph the da rk. rned ab do cu-
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par le «New York before the t more than break to
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mue. «Ça ne nous empêche pas de meilleure pour la nation», avait Times» : les meilleurs articles du quotidien new-yorkais à retrouver
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12 u
événement Santé Libération Lundi 6 Avril 2020

«Deux fois moins


d’infarctus, ce n’est
pas normal»
Infarctus, AVC, cancer… De nombreux malades chroniques ne
vont plus chez le médecin ou désertent les urgences depuis le
début du confinement. Le corps médical s’inquiète de voir
exploser le nombre de victimes collatérales à l’épidémie.
Enquête

Par sont 12 000 personnes qui font effet collatéral inattendu de suivent chaque année des chi-
Éric Favereau un AVC chaque mois et 10 000 l’épidémie.» miothérapies, 210 000 subis-
un infarctus. Sophie Crozier abonde et pré- sent des séances de radiothé-

A
ssiste-t-on, en silence, Le constat se vérifie un peu cise : «Les Ehpad, depuis qu’ils rapie, et plus de 82 000 insuf­-
à une autre catastro- partout dans les hôpitaux. Les se sont refermés sur eux-mê- fisants rénaux doivent être
phe ? L’expression est urgences habituelles, y com- mes, ne nous appellent quasi- dialysés trois fois par semaine.
un peu forte mais en ces pris les plus graves, connais- ment plus. On craignait au dé- Des patients fragiles, inquiets,
temps de Covid-19 qui écrase sent une chute d’affluence. Or part que l’on soit conduit à faire d’autant qu’on leur répète que
tout sur son passage, qu’est-il rien ne dit que c’est bon signe, des choix entre un malade Co- le Covid-19 est particulière-
en train de se passer pour les et rien ne l’explique non plus vid-19 qui a besoin de la réani- ment dangereux pour eux.
autres malades ? Quid, par véritablement. Certains argu- mation et un patient très âgé ­Logiquement, ils ne sortent
exemple, de ceux qui font des mentent qu’en raison du confi- qui fait un AVC. Cela ne nous plus, ou beaucoup moins.
accidents vasculaires céré- nement, les gens auraient est pas arrivé. Pour autant, on
braux ou des in­farctus du moins d’activité, ce qui pour- peut craindre un rebond de cer- Paradoxal
myocarde, deux pathologies rait se ­traduire par moins de taines maladies après la fin du Dans le cas du cancer, les cen-
qui réclament une réponse risques encourus. Peut-être. confinement.» Preuve supplé- tres de lutte ont dû édicter des
médicale très ­rapide ? Ou est-ce parce que les gens mentaire qu’il se passe quel- règles nouvelles. «Nous conve-
Sophie Crozier est responsable osent moins appeler le 15, que chose que l’on a du mal à nons avec nos patients d’un
de l’unité de prise en charge ­attendant le dernier moment ? saisir : l’hospitalisation à domi- ­décalage ou d’une adaptation
des AVC à l’hôpital de la Pitié- cile, à Paris et dans les autres de leur traitement, indique la
Salpêtrière à Paris – son bâti- «Rebond» grandes villes, que l’on pouvait Fédération des centres de lutte
ment fait face au ­pavillon Le professeur Pierre Amarenco, imaginer beaucoup plus solli- contre le cancer. Mais si on
­Laveran, où se concentrent les chef du service de ­neurologie à citée, ne l’est pas. Sans qu’on pense que le traitement contre
maladies infectieuses. Et cette ­l’hôpital Bichat - Claude-Ber- sache comment interpréter le cancer va certainement les
neurologue, hier très en pointe nard, s’en alarme dans un mail cette baisse d’activité. soigner, on n’hésite pas : le soin
dans le combat pour sauver qu’il nous adresse. «Il y a une Rappelons que la France est maintenu. Ceux qui n’ont
l’hôpital ­public, est ces jours-ci baisse considérable du nombre compte 20 millions de patients aucun symptôme sont reçus
à la fois surprise, perplexe et d’AVC et d’AIT [accident isché- atteints de pathologies chroni- normalement. Les actes de chi-
inquiète. «On ne comprend pas. mique transitoire, ndlr] à l’hô- ques, dont plus de 600 000 ont rurgie, de radiothérapie et de
On a fait un groupe de travail pital ­depuis le début de la crise besoin de soins réguliers. Il y a chimiothérapie ­indispensables
avec d’autres établis­sements et du ­Covid-19. Quelles que soient près de 320 000 Français qui sont maintenus autant que pos-
d’autres services pour tenter les causes que l’on peut entre- sible.» Dans les centres de dia-
d’analyser ce qui se passe. Car voir à ce phénomène, qui existe lyse, il y a aussi une politique
on reçoit beaucoup moins de aussi pour l’infarctus du myo- «On ne peut manifeste pour réduire le
victimes d’AVC, au moins 50 %
en moins. Et en cardio, c’est pa-
carde, il faudrait vraiment que
nous ayons l’aide des médias
pas toujours nombre de séances quand cela
est possible. Avec toujours un
reil : deux fois moins d’infarc- pour faire un appel au public, repousser [les seul objectif paradoxal : éviter
tus. Ce n’est pas normal. C’est pour leur dire que les patients l’hôpital au maximum. C’est le
inquiétant. Les patients, ont-ils et leurs proches ne ­doivent examens]. Et les monde à l’envers, comme l’ex-
peur de gêner? Pour certains, ils
arrivent trop tard ou ils meu-
pas avoir peur d’appeler le 15
pour un AVC. Sinon, lâche-t-il,
téléconsultations plique cette patiente de 60 ans,
atteinte d’une tumeur au sein :
rent à la maison. C’est vrai que ­inquiet, après la vague de ne répondent «Aujourd’hui, j’ai peur, et j’ai
si on ­attend une demi-heure
une réponse du Samu, cela peut
­Covid, on va se retrouver avec
une ­vague d’AVC. C’est vrai-
pas à tout.» plus peur du coronavirus que
du cancer. Mon traitement doit
être parfois problématique.» ment un énorme problème Jacques Battistoni être contrôlé ­chaque mois par
En France, en temps normal, ce ­actuel de santé publique et un médecin généraliste une prise de sang. Je ne lll Sur les 20 millions de malades chroniques en France,
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lll sors plus. Alors que aux 10 000 par semaine début ne font presque plus rien. C’est
j’avais une grande ­confiance mars. Conséquence, les télé- étrange».
dans l’hôpital, là, j’hésite à consultations constituent ces Près du Havre, le docteur Jean
­aller à mes séances de contrôle.» jours-ci plus de 11 % de l’en- Méheut-Ferron, a, lui, rouvert
«Il n’y a aucun argument ac- semble des consultations, con- sa maison de santé. Ce méde-
tuellement, au vu de la situa- tre moins de 1 % avant la crise. cin généraliste avait été inter-
tion épidémiologique française, Avec donc une augmentation dit d’exercice pendant un mois
pour suspendre ou reporter les très forte du nombre de méde- pour avoir utilisé du midazo-
traitements de votre cancer», cins qui la pratiquent : un sur lam, ce médicament qui adou-
insiste pourtant sur son site trois a facturé au moins une té- cit la fin de vie (mais réservé
la Ligue contre le cancer. Pour léconsultation la semaine der- aux médecins hospitaliers). «Je
les ­personnes greffées, envi- nière. Chez les généralistes, dors même maintenant dans
ron 64 000 en France, le pro- cette proportion a quadruplé, mon cabinet, j’ai besoin d’être
fesseur Olivier Bastien, res- de 11 % à 44 %. à fond, raconte-t-il. Mon souci,
ponsable du ­prélèvement et c’est comment préserver le droit
des ­greffes à l’Agence de la «Pesanteur» des patients. Ce n’est pas facile
­biomédecine, a lancé dans Indéniablement, les pratiques avec toutes les recommanda-
le Parisien un appel pour «ne ont bougé. «Mais cela ne suffit tions que l’on a faites. Quand
pas interrompre le traitement pas, souligne Jacques Battis- c’est grave pour une personne
antirejet car ce ­serait une toni. Aujourd’hui, nos cabinets âgée, que faire ? J’hésite à hos-
­erreur majeure». sont désertés, et ce n’est pas une pitaliser.» Il note, dans sa pra-
La situation est incertaine, bonne nouvelle. Il y a des pa- tique, des changements : «Par
avec en ­arrière-fond la crainte tients que l’on doit voir : ils peu- exemple, je ne prends plus
qu’une partie des patients, vent développer une pathologie ­systématiquement la tension,
­atteints de maladies chroni- grave, une ­appendicite ou une car je n’ai pas assez de produits
ques, mettent entre parenthè- pyélonéphrite, c’est-à-dire une pour désinfecter à chaque fois
ses leur prise en charge. On infection urinaire aggravée. le tensiomètre. Mais, ici, à la
peut le redouter à la lecture Et ils ne viennent pas. Nous campagne, on n’a pas encore
d’un sondage réalisé par Care- avons des malades cardiaques subi tous les effets du confi­-
nity (1) auprès de patients qui doivent faire un examen. nement. Et pourtant, cela a
­atteints de maladies chroni- ­D’accord, ils peuvent attendre changé. Il y a une pesanteur
ques. Les ­résultats sont alar- quinze jours, mais on ne peut que je ressens, on fait des arrêts
mants. Il ­apparaît que 41 % des pas toujours repousser. Et les de travail qui n’ont pas beau-
­patients interrogés ont eu une téléconsultations ne répondent coup de sens, les gens sont
consultation ou intervention pas à tout.» ­souvent moins exposés à leur
chirurgicale ­annulée ou repro- Autre lieu, une maison de boulot que chez eux mais ils ont
grammée, 25 % ont du mal santé dans le XIe arrondisse- peur…» Du côté de l’assurance
à trouver un médecin dispo­- ment de Paris, liée au service maladie, pour l’heure, on se
nible, 12 % ont arrêté ou inter- de maladies infectieuses de veut rassurant : «Rien n’indique
rompu leur traitement de l’hôpital Saint-Antoine. La une détérioration des critères
fond, 8 % ont des difficultés m­ édecin a pris le pli. Elle n’en de morbidité.» On aimerait les
à trouver leur traitement en revient pas. «Avec la Sécu, c’est croire… •
pharmacie, 7 % ont inter- incroyable : avant elle bloquait
rompu provisoirement la prise tout, là tout marche et tout est (1) Sur la base de 1 647 réponses ob-
de leurs médicaments et 5 % facilité pour les paiements. tenues en France, entre le 17 (début
ont totalement arrêté leur Et c’est bien que les ordon­- du confinement) et le 30 mars. Care-
­traitement. nances déjà écrites aient pu nity est un réseau social qui ras­-
Pour le tout-venant des être ­prolongées automatique- semble plus de 400 000 patients et
­consultations en médecine ment.» Mais, corrige-t-elle, aidants dans le monde autour des
­générale, le Covid-19 semble «j’ai des collègues libéraux qui maladies chroniques.
aussi avoir tout chamboulé.
Médecin généraliste près de
Caen, Jacques Battistoni pré-
side le plus important syndicat
de médecins généralistes, Retrouvez
MG France. Il s’avère égale-
ment surpris. Mais aussi un
rien agacé. «Tous nos ­collègues
le disent, dans leur cabinet
comme dans les maisons de
santé, il y a beaucoup moins de
monde : nos patients ne vien-
nent pas, ou moins. Mais à leur
dans 28 minutes
décharge, ils ont été assommés
d’une communication gouver-
presente par elisabeth quin
nementale très négative : “Sur- du lundi au jeudi a 20h05 sur
tout ne dérangez pas pour rien,
surtout n’allez pas voir votre
médecin traitant.”»
Le message des autorités sani-
taires était en effet ambigu :
­téléphoner plutôt que passer.
Et parallèlement ont été vantés
les mérites de la téléconsul­-
tation. Résultat, selon l’assu-
rance maladie, qui évoque une
«croissance exponentielle
­depuis l’annonce du confine-
ment», près de 500 000 télé­-
consultations ont été réalisées
la semaine dernière. Avant
cela, elle en a recensé quelque
80 000 lors de la première se-
maine de confinement (du 16
au 22 mars), puis 486 369 lors
plus de 600 000 ont besoin de soins réguliers. Photo Romain Longieras. Hans Lucas de la suivante. A comparer
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14 u
événement Société
Événement Libération Lundi 6 Avril 2020

CHLOROQUINE, MASQUES,
PIRATAGES…
Epidémie
d’escroqueries
Depuis le début de la pandémie, des arnaques
en tout genre visent les professionnels de santé
et les personnes âgées. Une délinquance
d’opportunité qui pourrait aller de mal en pis dans
les semaines à venir.

Par en vogue sont les escroqueries aux pliés ces dernières semaines, avec
Charles Delouche faux ordres de virements (dites des préjudices plus ou moins
et Emmanuel Fansten «Fovi» ou «arnaque au président»). lourds. Dans la région de Rouen, un
Des pharmacies, centres hospita- grossiste en matériel pharmaceuti-

E
n l’espace de quelques heu- liers et établissements de santé sont que s’est fait arnaquer. La com-
res, des dizaines de pharma- contactés par des individus qui se mande de gels hydroalcooliques,
ciens de la région Grand-Est font passer pour des représentants blouses médicales et masques pour
ont reçu le même coup de télé- de société et leur proposent des un montant de 6 millions d’euros Saisie de matériel de protection contre le virus dans une agence de
phone. Au bout du fil, un homme se masques ou du matériel de protec- n’a jamais été livrée.
présente comme l’adjoint du pro- tion. Des acomptes sont systémati- Principal vecteur des escroqueries
fesseur Jérôme Salomon, directeur quement sollicités avant l’envoi de liées au coronavirus, les masques a été mis en examen notamment vision stratégie-analyse de l’Office
général de la santé publique et fi- la marchandise, et les victimes invi- font aussi l’objet d’un intense trafic. pour «pratiques commerciales trom- central de lutte contre les atteintes
gure de la lutte contre l’épidémie de tées à effectuer leurs virements sur Une cinquantaine d’affaires signifi- peuse» et «escroquerie». Dans une à l’environnement et à la santé pu-
Covid-19. La voix empreinte de gra- des comptes dédiés, le plus souvent catives sont déjà remontées au mi- circulaire du 25 mars, la chancelle- blique (Oclaesp). On en trouve en
vité, il propose à ses interlocuteurs basés à l’étranger. nistère de la Justice depuis la mise rie rappelle que ces infractions dites vente aussi bien sur le Dark Web que
d’acheter des masques de protec- en place des restrictions réglemen- «d’opportunité», car favorisées par sur l’Open Web, sur des plateformes
tion et du gel hydroalcoolique, une STOCKS DE GELs taires. «Des chiffres non exhaustifs», la propagation de l’épidémie, doi- de vente en ligne type eBay ou Ama-
denrée rare dans les officines de la ET DE MASQUES précise la chancellerie. Rien que vent justifier des poursuites immé- zon, mais aussi via des réseaux
région. «Il nous a même dit que Quelques jours avant l’annonce du dans la capitale, le parquet de Paris diates et «une réponse pénale d’une ­sociaux comme Facebook. Toutes les
l’Etat prendrait en charge 20 % des confinement, Michael Sperling, a ouvert une quinzaine d’enquêtes particulière fermeté». sections de recherche de gendarme-
commandes», raconte Jocelyne Wit- pharmacien à Paris, a ainsi reçu judiciaires. Le 18 mars, alors qu’ils rie sont en cyberveille sur le sujet.»
tevrongel, secrétaire générale de la l’appel d’une personne disant tra- mènent une perquisition dans une «forte demande Il suffit de taper le nom du médica-
Fédération des syndicats pharma- vailler pour l’entreprise de fabrica- épicerie bio chinoise dans le quar- de chloroquine» ment dans un moteur de recherche
ceutiques de France. Après chaque tion de masques Valmy. «Le vendeur tier de Belleville, les policiers Ces dernières semaines, un autre pour mesurer l’ampleur de l’offre.
coup de fil, suit un mail bardé du proposait des masques à un prix rai- du XIXe arrondissement tombent produit a fait une apparition remar- De nombreux sites, blogs ou pages
logo de la direction générale de la sonnable, explique le pharmacien. sur un stock de 15 000 masques chi- quée sur le marché noir : la chloro- de forum récemment créés ren-
santé (DGS), indiquant l’adresse du Il n’acceptait que les virements mais rurgicaux et quelque 250 flacons de quine. Popularisé par l’épidémiolo- voient tous vers une même plate-
fournisseur à contacter. Fausse, évi- vu l’urgence de la situation, j’ai gel hydroalcoolique. Trois jours giste marseillais Didier Raoult et forme, «goodmedsstore». La boîte
demment. «Pratiquement toutes les foncé». La commande de plus plus tard, 20 000 masques et un considéré par beaucoup comme la de 60 comprimés de Plaquénil,
pharmacies du Haut-Rhin et du de 5 000 euros n’arrivera jamais à stock de gels sont découverts dans solution miracle, le médicament a ­médicament au sulfate d’hydroxy-
Bas-Rhin ont reçu cet appel, pour- destination. «J’ai contacté l’entre- une agence de voyages. vu sa cote grimper en flèche. Pour chloroquine, s’y achète autour
suit Jocelyne Wittevrongel. En prise Valmy, qui m’a répondu que Jusqu’à présent, la plus grosse saisie éviter les vols, des pharmaciens ont de 250 euros sans ordonnance. En
voyant ensuite le message parfaite- j’étais la énième pharmacie à les a eu lieu dans le très chic XVIe ar- même été incités à placer leurs pharmacie, une boîte de 30 compri-
ment rédigé et le bandeau de la DGS, ­appeler à ce propos, précise Michael rondissement de la capitale, où la éventuels stocks dans des placards més se vend habituellement aux
c’était facile de se faire berner.» Sperling, qui a porté plainte depuis. police a mis la main sur plus sécurisés. «L’engouement lié à la alentours de 5 euros.
Depuis le début de l’épidémie, les On est beaucoup à s’être fait avoir de 23 000 masques FFP2 et chirur- médiatisation de la chloroquine a La chloroquine pourrait rapide-
professionnels de santé sont la cible par la même personne.» Des exem- gicaux. Le vendeur, qui écoulait sa créé une forte demande, reconnaît ment souffrir de la concurrence. Le
d’arnaques en tout genre. Les plus ples comme celui-ci se sont multi- marchandise auprès de particuliers, Manon Vuillermet, adjointe à la di- projet d’essais cliniques européen
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cyber-infractions conçues spéciale-


ment autour du thème du coronavi-
rus. Une technique d’hameçonnage
préoccupe tout particulièrement les
services de police : des malfaiteurs
envoient des lettres ou des courriels
concernant la pandémie en se
­faisant passer pour des autorités
­sanitaires, dans le but d’inciter les
­victimes à ouvrir une page web et à
se connecter au site en entrant leur
­véritable adresse mail et le mot de
passe associé. Les escrocs utilisent
ensuite ces données d’identifica-
tion pour accéder
à des informations
Une cinquantaine ­confidentielles et, le
d’affaires cas échéant, pour sou-
tirer de l’argent à leurs
significatives ­cibles.
Interpol alerte égale-
sont déjà ment sur de nouvelles
remontées formes d’escroquerie
par téléphone en lien
au ministère avec la pandémie de
de la Justice Covid-19. Cette fois, ce
sont des personnes
depuis la mise en âgées qui sont contac-
tées par un individu
place des prétendant être un
restrictions membre de leur fa-
mille hospitalisé. Ce
réglementaires. dernier demande en-
suite aux victimes de
régler des frais médicaux en effec-
tuant un virement bancaire ou en
remettant des espèces à de faux re-
présentants des services de santé
publique. Des millions d’euros ont
déjà été perdus par les victimes de
telles escroqueries.
En France, les principaux services
de police judiciaire, contraints de
travailler en effectifs réduits, ten-
tent de faire face à cette nouvelle
délinquance d’opportunité. «Nous
essayons de travailler en amont et
d’anticiper toutes les infractions qui
peuvent être encouragées par la si-
tuation actuelle, comme les escro-
queries aux faux ordres de virement,
mais aussi les braquages de phar-
macies ou les cambriolages de gros
entrepôts, souligne Christophe Des-
coms, patron de la DRPJ de Ver-
voyages parisienne, le 20 mars. Photo Sylvie Barioz. Saif image sailles. Ça ne fait que débuter, il va
y avoir une recrudescence de ces ac-
tes dans les prochaines semaines.
Discovery, lancé le 20 mars, analyse hospitalisés se sont vus prescrire vendus environ 1 euro pièce, contre la cybercriminalité «grand public» Alors on essaye de défricher le plus
à grande échelle plusieurs remèdes un protocole à base de Plaquénil et environ 4 euros le paquet que les piratages informatiques largement possible.»
contre le Covid-19, dont le Kaletra, de Zithromax, dont la molécule de 30 comprimés en pharmacie. ­sophistiqués ciblant des organisa- Plusieurs enquêtes ont aussi été
médicament prometteur utilisé jus- l’azithromycine est un antibiotique Les enquêteurs ont découvert que tions, comme celle qui a visé ­lancées au niveau international, no-
qu’alors dans le traitement du VIH. ­utilisé dans le traitement des des dizaines de pages web tout à le 22 mars les serveurs de l’Assis- tamment sur la vente illicite en ligne
L’Agence nationale de sécurité du ­infections respiratoires. Des sites fait ­légales et hébergées en France tance publique - Hôpitaux de Paris de médicaments et de produits mé-
médicament a rappelé que les trai- proposent une boîte de 270 pilules par les plateformes overblog et (AP-HP), affaire sur laquelle en- dicaux. En mars, l’opération Pangea
tements testés pour soigner les pa- pour un total de 123 euros, sans eklablog, ­elles aussi piratées par quête depuis la Direction générale a permis l’arrestation de 121 person-
tients ne devaient être utilisés qu’à ­ordonnance. des hackers, renvoyaient vers des de la sécurité intérieure (DGSI). nes dans le monde et la saisie de
l’hôpital. Mais là encore, il suffit de Comme l’a révélé le Parisien, les sociétés fantômes. Une inquiétude partagée par la plu- produits pharmaceutiques poten-
quelques recherches pour trouver gendarmes de la section de recher- part des pays étrangers. Dans un tiellement dangereux d’une valeur
une boîte de Kaletra ou son généri- ches de Strasbourg viennent de Des millions document daté du 26 mars, l’orga- supérieure à 13 millions d’euros. Des
que, le lopinavir-ritonavir, moyen- mettre hors service 70 sites internet d’euros perdus nisation internationale de police chiffres qui donnent une idée de
nant une somme de 387 euros (frais et blogs qui prétendaient vendre de A moyen terme, les autorités crai- criminelle Interpol alerte sur la l’ampleur des profits déjà générés
de port offerts). Certains patients la chloroquine. Les cachets étaient gnent autant une recrudescence de «nette augmentation» du nombre de par la pandémie. •

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16 u
Expresso www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Lundi 6 Avril 2020

Agnès Buzyn, les


LIBÉ.FR failles d’une ministre
et d’un système
Entre la fin décembre et le 16 février, date de sa
candidature à la mairie de Paris, Agnès Buzyn,
alors ministre de la Santé, a-t-elle été à la hauteur
de la tempête sanitaire du Covid-19 à venir ?
Libération a mené l’enquête.
Photo Julien De Rosa. REUTERS

­ livier Véran samedi au mé-


O
dia en ligne Brut. Jusqu’à la
fin de semaine dernière, le
gouvernement se retranchait
derrière l’avis de l’OMS, pour
qui les masques (et les gants)
pouvaient donner «un faux
sentiment de sécurité» et
faire oublier les gestes
­barrières indispensables :
­lavage des mains et distance
physique.
«J’ai parfaitement conscience
de l’ensemble des polémiques
qui ont été évoquées, a fait va-
loir Edouard Philippe jeudi
soir sur TF1. Je ne suis pas
médecin et je suis attentif à ce
que disent les médecins
­lorsqu’ils disent tous la même
chose : le directeur exécutif
des programmes d’urgence
de l’OMS, qui est un médecin,
continue à dire que le port du
masque en population géné-
rale n’est pas forcément une
bonne idée.»

Approche évolutive. La
position de l’organisation in-
ternationale a cependant, elle
aussi, commencé à évoluer :
mercredi, l’OMS a fait savoir
qu’elle «évaluait l’usage po-
tentiel du masque de manière
Le Premier ministre, Edouard Philippe, et le ministre de la Santé, Olivier Véran, à Paris le 28 mars. Photo Geoffroy Van Der Hassel. AFP plus large». «La pandémie
évolue, les preuves et nos avis
aussi», a glissé son patron, le

Port du masque : le gouvernement


Dr Tedros Adhanom Ghe-
breyesus. Au diapason du
gouvernement français qui,
pour ­désamorcer les procès

ne se voile plus la face en amateurisme, revendique


une approche forcément évo-
lutive face à une pandémie
d’une ampleur et d’une vi-
gueur inédites. Et comme
L’avis de l’Académie monde.» Pour ne pas dire saires», voire «inutiles», ont tout les masques dits «alter- en ­particulier ces masques dans de nombreux secteurs,
de médecine «pénurie», les ministres riva- expliqué les ministres au fil natifs», ceux que l’on peut fa- ­alternatifs qui sont en cours les syndicats ont relayé des
lisent d’astuces depuis des des semaines, quand on ne briquer soi-même. Pour des de production.» Tout est demandes d’équipements de
vendredi pour semaines, préférant évoquer leur a pas expliqué que de malades, «le port de ce mas- dans le «si». Dans la foulée, le protection et des menaces de
une généralisation les «tensions» sur le marché toute façon ils étaient com- que est un acte de protection ministre de la Santé a carré- droit de retrait si rien n’était
des protections mondial vu la demande ex- pliqués à utiliser de façon des autres, mais si tout le ment parlé de «réévaluer la fait pour protéger les salariés,
du visage a poussé ponentielle, mais c’est bien ­efficace. «Un discours un poil monde se met à le porter, cela doctrine» en matière de mas- la doxa officielle est en train
l’exécutif à revoir sa ce «manque» qui a en grande infantilisant dont on se serait devient un acte de protection ques pour ceux qui sont en de changer. Pour que l’écono-
position, jusque-là partie dicté sa doctrine à bien passé», concède un de chacun, cela nous est ap- «deuxième ligne». Le conseil mie reparte, il faut pouvoir
dictée en partie l’exécutif depuis fin janvier : ­conseiller de l’exécutif. paru comme un renforcement scientifique, les agences rassurer plus large.
les masques, c’est pour les possible de la lutte contre ­sanitaires et les experts en Au total, la France a com-
par la pénurie. soignants et, si possible, pour Addition logique. Car l’épidémie», précise à Libéra- ­virologie ­conseillant l’exécu- mandé deux milliards de
Par les patients diagnostiqués vendredi, l’Académie de mé- tion Didier Houssin, membre tif vont donc être consultés masques à l’étranger, mais les
Laure Bretton positifs. Point barre. decine est venue fragiliser de l’Académie de médecine, pour savoir ce qu’il faut faire, livraisons souffrent toujours
«Vous l’aurez compris, j’ai fait trois mois de discours au qui fait partie du comité à quel moment et pour quel de problèmes d’achemine-

L
a confidence vient le choix difficile, mais un sommet en expliquant que ce ­d’urgence de l’Organisation public. ment. «Quand on a commencé
d’un membre du gou- choix responsable, d’octroyer «port généralisé d’un masque mondial de la santé (OMS) «On doit être capables de à se préoccuper de la question
vernement à l’heure où les masques de protection par la population constitue- sur le coronavirus. produire des masques pour des masques, on n’était pas
personne ne comprend plus d’abord aux professionnels de rait une addition logique aux Vendredi soir, lors de son des personnes qui ne sont pas en capacité de produire
grand-chose à la position of- santé pour nous permettre de mesures barrières actuelle- point presse, le directeur des personnes soignantes, qui en France, se souvient un
ficielle de l’exécutif sur le tenir le plus longtemps possi- ment en vigueur». Pour ne ­général de la santé, Jérôme sont ce qu’on appelle les per- haut fonctionnaire, partie
port des masques comme ble», expliquait Véran le pas priver le personnel hos- Salomon, a réagi à cette sonnes qui sont en deuxième prenante des précédents
barrière contre le coronavi- 21 mars, lors de la première pitalier, dont les besoins sont ­évolution : «Si nous avons ligne, des gens qui vont être plans pandémies. Même si la
rus : «Olivier Véran assume le «opération transparence» pi- estimés entre 24 et 40 mil- l’accès à des masques, nous en contact avec du public, décision politique avait été
manque : si on en avait des lotée par le Premier ministre. lions de masques médicaux encourageons effectivement voire demain, pouvoir propo- prise plus tôt, nos fournisseurs
milliards, il est évident qu’on Pour le reste des Français, les par semaine, le communiqué le grand public, s’il le sou- ser à tout le monde de porter n’auraient pas pu nous appro-
en donnerait à tout le masques ne sont «pas néces- de l’Académie évoque sur- haite, à ­porter des masques, une protection», a assuré visionner à temps.» •
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Libération Lundi 6 Avril 2020 u 17

La reine d’Angleterre demande


LIBÉ.FR «autodiscipline et courage»
«Je vous parle à un moment que je sais être
de plus en plus difficile. Un moment de bouleversement dans la vie
de notre pays»… La diffusion dimanche soir d’un message enregistré
de la reine Elizabeth II marque la gravité du moment : c’est la
cinquième fois en soixante-huit ans de règne qu’elle intervient
solennellement avec un message diffusé à la télévision et à la radio.
Photo Kirsty Wigglesworth. AP

«Nous avons subi une forte


détérioration de notre image La démocrature hongroise
internationale, nous avons vu
des images qui n’auraient
sur le banc européen des accusés
jamais dû exister.» Les conservateurs du Parti leader des conservateurs eu- populaire espagnol ou Les Ré- damentaux découlant de
populaire européen (PPE) ropéens, le Polonais Donald publicains français sont aux l’adoption de certaines me­-
n’en finissent Tusk, est sur abonnés absents. Mais le sures d’urgence». Le fait que
Otto pas de se dé- Coulisses la même li- nombre de signataires est suf- l’Allemagne, dirigée par une
Sonnenholzner
vice-président
chirer sur le de Bruxelles gne : il juge les fisant pour que l’exclusion du grande coalition CDU-SPD,
REUTERS

cas de Viktor mesures d’ur- Fidesz soit soumise au vote de se soit joint à ce texte, montre
de l’Equateur Orbán, le Premier ministre gence hongroises «morale- la prochaine assemblée pré- que le vent a clairement
hongrois, qui s’est arrogé le ment inacceptables». vue en juin (normalement…). tourné.
31 mars les pleins pouvoirs Mais aucun des partis de La pression sur le PPE devient Mais il est douteux que l’ex-
«Je vous présente des excuses.» Samedi, le vice-président pour une durée illimitée (avec droite des grands pays n’a si- d’autant plus forte que clusion du Fidesz du PPE soit
équatorien, Otto Sonnenholzner, s’est adressé à la popula- suspension du Parlement) en gné cette lettre. Les seules si- 14 gouvernements (l’ensem- menée à son terme, l’intérêt
tion à propos de la crise que traverse le pays, durement profitant de la pandémie. gnatures qui sortent du lot ble des pays d’Europe de du groupe politique au Parle-
frappé par le Covid-19, en particulier la province côtière de Dès le lendemain, 13 partis de sont celles de Kyriákos Mitso- l’Ouest sauf l’Autriche) ont ment européen étant de gar-
Guayas, qui concentre les deux tiers des cas et près des trois 11 pays (Suède, Finlande, Bel- tákis, le Premier ministre cosigné la semaine dernière der les 13 élus hongrois : avec
quarts des morts. Dimanche, 3 465 cas positifs et 172 décès gique, Pays-Bas, République grec, et de son homologue une déclaration dans laquelle, ses 187 députés, il reste le
étaient confirmés dans le pays, un bilan bien supérieur à ses tchèque, Slovaquie, etc.), sur norvégienne, Erna Solberg, sans citer nommément la ­premier groupe, loin devant
voisins. La semaine passée, l’exécutif avait décidé d’envoyer les 82 que compte le PPE, ont qui dénonce «une claire viola- Hongrie, ils se déclarent «pro- les socialistes (147) et les cen­-
l’armée à Guayas pour gérer l’afflux de corps abandonnés demandé l’exclusion du Fi- tion de la démocratie libérale fondément préoccupés par le tristes de Renew Europe (98)…
dans la rue, notamment dans la capitale régionale, Guaya- desz, parti d’Orbán, déjà sus- et des valeurs européennes». risque de violation des prin­- Orbán le sait et il en joue.
quil. Militaires et policiers doivent encore enlever 150 corps pendu depuis mars 2019 pour La CDU-CSU allemande qui, cipes de l’Etat de droit, de la J.Q. (à Bruxelles)
dans des habitations de la ville la plus peuplée du pays. ses dérives autocratiques. Le de fait, dirige le PPE, le Parti démocratie et des droits fon- A lire en intégralité sur Libé.fr.

La passion de Jeanne,
aide-soignante
Jean-Paul Mari suit au jour en soins palliatifs privés, où et les autres. Vérifier que le
le jour le combat d’une on accompagnait les malades jeune interne, pris dans l’ac-
équipe médicale dans un mourants avec amour et di- tion, a bien son masque FFP2

CORONAVIRUS
hôpital d’Ile-de-France. gnité, jusqu’à «éparpiller des ou que ses cheveux ne dépas-
Jeanne (1) ne se pétales de rose sent pas. Douze heures d’affi-
demande plus si Vu de sur le lit d’une lée, jour et nuit, un week-end
elle sera conta- l’hôpital femme morte». sur deux à la tâche, bien plus
minée par le vi- Et le cauchemar depuis qu’il faut remplacer
rus du Covid-19 mais quand d’une clinique de chirurgie les collègues malades. Le
est-ce que son tour viendra. esthétique où des bourgeoi- tout pour 1 600 euros net par
Et à quel prix ? Dans son ser- ses du Trocadéro pinçaient mois. Quand elle rentre chez
vice des urgences, l’héca- leurs lèvres refaites en criti- elle retrouver mari et en-
tombe a frappé 25 soignants quant le goût du thé. fants, tout câlin lui est in­-
sur 72, plus d’1 sur 3, méde- Ici, depuis sept ans, elle terdit. Comment repousser
cins, infirmières ou aides- a trouvé sa place. On croit le garçon de 7 ans en plein
soignantes comme elle. qu’une aide-soignante n’est Œdipe qui vient vous em-
«En une semaine, mes deux là que pour vider les seaux et brasser au cœur de la nuit ?
L Saavedra/SPF

meilleures amies ont été changer les couches. Elle le Ne pas contaminer les autres,
­contaminées.» L’une d’elles, fait, lave les malades conta- ne pas tomber malade, sur-
forte, infaillible, protectrice, minés, les soutient quand ils tout pour Jeanne, fumeuse,
est son modèle d’infirmière, toussent ou vomissent. Mais souffrant de tachycardie Face au Coronavirus, et pour maintenir son activité dans le respect des règles
«celle que je voudrais devenir le Covid a tout changé. Elle avec un cœur qui grimpe à de sécurité recommandées par le Ministère de la santé, le Secours populaire en
un jour». Si son idole a été qui aimerait les prendre dans 250 pulsations minute, aller- appelle à la mobilisation de tous et aux dons financiers.
vaincue, «alors, moi, forcé- ses bras doit rester à dis- gique aux peluches, aux
ment…». tance, sur la défensive. La
A 37 ans, douze ans d’expé- compassion peut être mor-
poils, aux fleurs. «On me dit :
“tu vas y laisser ta car-
Faites un don sur secourspopulaire.fr
rience, de grands yeux bleus telle. Jeanne sait aussi pren- casse…”» Certains collègues
qui ne mentent pas, Jeanne dre le pouls, la tension, sur- lui avouent même qu’ils
dit qu’elle n’a pas peur. Ce veiller le «scope», le rythme abandonneront le métier
métier, elle l’a voulu si fort. cardiaque et la fréquence après. Pas elle. «Apporter aux
Un BTS d’assistante de direc- respiratoire. Au moment malades le réconfort. Accom-
tion en maison de retraite, un ­crucial de l’intubation, elle pagner leur souffrance. Etre
bon salaire, et puis un jour, ce assiste le médecin, sait venti- là. Pour rien au monde je ne
coup de main aux aides-soi- ler ou pratiquer un massage changerais de métier.»
gnantes à l’étage. L’évidence : cardiaque. Jean-Paul Mari
«Voilà ce que je veux faire.» Surtout, habillage ou désha-
Elle a tout connu, le bonheur, billage, il faut surveiller, soi (1) Le prénom a été modifié.
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18 u
Expresso www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Lundi 6 Avril 2020

Le Fil vert «Les habitants se


retrouvent criminalisés par leur
mode de vie traditionnel» : pour
l’anthropologue britannique Jerome
Lewis, certaines politiques actuelles de conservation
de la biodiversité, décidées dans les pays du Nord,
sont néfastes autant pour les écosystèmes que pour les
populations locales. Entretien à lire sur Libération.fr.
Photo Etienne Maury. Hans Lucas

Dans la Drôme, itinéraire meurtrier


en plein confinement
­ atron de l’enseigne où un
p
homme est mort. Ma femme
a essayé de porter assistance
à la victime, en vain.» Der-
nière étape du suspect : le
trottoir se trouvant devant la
boulangerie la Mie câline. Là,
Abdallah A.-O. aurait poi-
gnardé à mort Julien V.,
44 ans, alors qu’il tentait de
protéger son fils de 12 ans.

«Déboussolés». «La veille,


à la même heure, j’y ai envoyé
mon fils de 17 ans pour ache-
ter des croissants en me disant
que ça le ferait sortir, frémit
encore Nadia, 36 ans. Comme
si on n’en avait déjà pas assez
avec le coronavirus, si main-
tenant il faut aller acheter son
pain avec la peur au ventre…»
Musulmane, la mère de fa-
mille estime que cette atta-
que terroriste «ne concerne
pas» sa communauté : «Des
fous, il y en a partout, c’est fa-
cile de sortir en criant “Allah
akbar”, même quelqu’un qui
n’est pas musulman peut le
dire.» Ramazan Adam, lui, se
demande si le confinement
n’expliquerait pas seul ce pas-
sage à l’acte : «Beaucoup com-
La police scientifique à Romans-sur-Isère, samedi, après l’attaque qui a fait au moins deux morts. mencent à être déboussolés.»
Habitant du quartier, le quin-
Après l’agression au ment, les circonstances le enquête pour «assassinats rieur, Laurent Nuñez, a ce- tait pas bien depuis plusieurs quagénaire connaît bien les
sont plus encore : la petite en relation avec une entre- pendant affirmé dimanche jours» à cause du confine- buralistes agressés : «Je les
couteau qui a fait
foule, composée de techni- prise terroriste» et «associa- sur France Inter qu’«il aurait ment. Les victimes sont cinq vois chaque jour en allant
deux morts samedi ciens de la brigade scientifi- tion de malfaiteurs terroriste agi seul». Selon une source hommes et deux femmes, acheter le journal ou mes
à Romans-sur-Isère, que, de pompiers, de poli- criminelle». citée par l’AFP, le suspect, âgés de 44 à 65 ans. Deux per- ­cigarettes, ce sont des gens for-
le suspect, un ciers, vient d’accueillir le Les premiers éléments «ont très agité après son arresta- sonnes blessées sont encore midables, ça fait vraiment
réfugié soudanais ministre de l’Intérieur, Chris- mis en évidence un parcours tion, a expliqué aux enquê- en soins intensifs mais dans mal au cœur.»
de 33 ans, tophe Castaner. Ensemble, ils meurtrier déterminé de na- teurs «ne pas se souvenir de ce un état stable, une troisième A quelques dizaines de ­mè­-
a été interpellé. vont refaire l’itinéraire ma­- ture à troubler gravement qui s’est passé». Une expertise se trouve en salle de réveil et tres des lieux de l’attaque,
cabre qui a endeuillé samedi l’ordre public par l’intimida- psychiatrique est en cours. deux ont quitté l’hôpital. Manon Verlingue, 25 ans,
Le Parquet national
cette ville de 33 000 habi- tion ou la terreur», a détaillé L’homme n’au- C’est dans un tabac- ­tenait seule, samedi, la bou-
antiterroriste a tants située à une heure et le Pnat samedi, ajoutant que rait «a priori presse qu’aurait cherie-traiteur où elle est
Romans-
ouvert une enquête. demie au sud de Lyon. la perquisition du domicile pas d’antécé- sur-Isère
commencé la ­employée. Premier réflexe,
Dans la matinée, Abdal- d’Abdallah A.-O. avait permis dents médi- déambulation quand elle a appris ce qu’il
ISÈRE
Par lah A.-O., 33 ans, aurait tué à de trouver «des documents caux», a pré- Valence meurtrière venait de se passer dans des
ARDÈCHE
Maïté Darnault l’arme blanche deux person- manuscrits à connotation cisé le Pnat. d ’A b d a l l a h commerces tout proches :
DRÔME HAUTES-
Envoyée spéciale nes et blessé cinq autres, ­religieuse dans lesquels l’au- Jusqu’en jan- ALPES A.- O. Armé «J’ai caché tous mes couteaux.
à Romans-sur-Isère (Drôme) dans des commerces et dans teur des lignes se plaint no- vier, Abdallah d’un couteau, il C’était terrifiant de voir pas-
Photo Bruno la rue, avant d’être interpellé tamment de vivre dans un A.- O., formé GA
RD s’en serait pris au ser les voitures de police et de
VAUCLUSE
Amsellem vers 11 heures. Originaire du pays de mécréants», écrits «a dans la maroqui- 20 km
buraliste, Serge, pompiers à toute vitesse.» En
Soudan, titulaire depuis 2017 priori» par le trentenaire. nerie, a vécu deux ans 65 ans, puis à son fin de journée, «la boule à l’es-

I
ls sont une trentaine de du statut de réfugié et d’une dans un logement municipal épouse, avant de se rendre tomac» est toujours là. Mais
femmes et d’hommes, en carte de séjour de dix ans, Déambulation. La fouille de Moras-en-Valloire, une dans une boucherie. «Ma pas question de laisser tom-
groupe serré, certains l’homme était inconnu des de son appartement de la commune du nord de la femme était seule, il a sauté ber les clients : «On est là pour
masqués, à évoluer sur une services de police ou de côte Jacquemart, à Romans- Drôme, a indiqué son maire par-dessus le comptoir pour les accueillir, il faut qu’ils
place du centre-ville de ­renseignement français ou sur-Isère, a également abouti dans un communiqué. Selon s’emparer d’un couteau et il a ­continuent à venir, qu’ils
­Romans-sur-Isère (Drôme). européens, a indiqué le à l’interpellation de deux au- l’AFP, des témoins auraient planté un client, puis il est re- n’aient pas trop peur», dit
L’image est singulière en ­Parquet national antiterro- tres ressortissants soudanais. raconté aux enquêteurs que parti en courant, a expliqué à Manon, comme pour se ras-
cette période de confine- riste (Pnat), qui a ouvert une Le secrétaire d’Etat à l’Inté- le jeune Soudanais «ne se sen- l’AFP Ludovic Breyton, le surer elle-même. •
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Libération Lundi 6 Avril 2020 u 19

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Nancy Print (Jarville),
21h05. L’épopée des gueules 21h15. Dark Shadows. 6TER CILA (Nantes) ◗ SUDOKU 4239 MOYEN ◗ SUDOKU 4239 DIFFICILE
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Contrôle. CPPAP : 1120 C 4 7 9 7 5 62 1 2 1 3 7 66 8 9
Documentaire. cachée de Johnny Depp. Ivanov, Ophélia Kolb. 22h25. 80064. ISSN 0335-1793.
La petite histoire de France. Origine du papier : France 1 2 5 6 8 9 5 7 8 3
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Comédie dramatique. Avec 21h05. Crimes. Magazine. RMC STORY
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de la nature. Documentaire. 4 16 8
9 321 5
2 83 7 65 7 4 9 9 4 1 7 2 3 8 5 61 2 4 8 3 9 5 6 7
M6 21h15. Les Bronzés, le Père 5 33 4
8 776 1
4 28 9 91 6 5 2 6 5 3 1 9 8 7 4 25 3 7 6 4 1 2 8 9
21h05. Le Gendarme se Noël : les scènes cultes des LCP La responsabilité du 7 92 1 869 2
5 5 44 6 73 3 1 8 2 7 8 4 5 6 3 9 18 6 9 5 7 2 1 3 4
2 7 3 4 5 1 9 8 6
journal ne saurait être 6 41 6
4 992 3 51 3 27 8Solutions
7 5 des 73 81 56 29 68 47 941 3
2 59 4 1 7 2 3 8 5 6
marie. Comédie. Avec Louis films du Splendid. Documen- 20h30. Débatdoc. Magazine. 8
engagée en cas de non- 8 59 3
5 687 7
3 16 2 44 2grilles
9 1 d’hier 4 9 2 3 1 5 6 7 86 5 3 1 9 8 7 4 2
de Funès, Claude Gensac. taire. 23h05. Des Bronzés La gloire de mon maire. restitution de documents. 7 2 1 8 9 5 4 6 3 2 7 8 4 5 6 3 9 1
22h45. Le gendarme à au Père Noël : la folle histoire 21h20. Débatdoc. 22h00.
2 7 3 4 5 1 9 8 6 7 8 5 2 6 4 9 1 3
New York. Film. du Splendid. Documentaire. Planète océan. Documentaire. Pour joindre un journaliste
6 1 4 9 2 8 5 3 7
Solutions des 3 1 6 9 8 7 4 2 5
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr 8 9 5 6 7 3 1 2 4 grilles d’hier 4 9 2 3 1 5 6 7 8
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20 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Lundi 6 Avril 2020

Idées/
La révolution
virale
n’aura pas lieu
Le philosophe allemand d’origine ­ itoyens, en vertu duquel l’atti-
c
tude sociale de chaque personne
sud-coréenne Byung-Chul Han met en garde doit pouvoir être systématique-
les Européens qui saluent les stratégies ment évaluée. Le moindre achat,
numériques mises en place par des pays la moindre activité sur les réseaux
asiatiques pour lutter contre la maladie. sociaux, le moindre clic est con-
Le prix à payer est souvent exorbitant. trôlé. Quiconque brûle un feu
Le virus n’a pas fait ralentir le capitalisme, rouge, fréquente des personnes
mais il l’a mis en sommeil. L’Europe hostiles au régime, poste des
commentaires critiques sur Inter-
adoptera-t-elle un régime de surveillance net se voit attribuer des «mauvais
numérique permanente à la chinoise ? points». C’est vivre dangereuse-
ment. A l’inverse, celui qui achète

L
e coronavirus est un test ne sont pas les virologues ou les en ligne des aliments jugés sains
système pour le logiciel éta- épidémiologistes qui luttent con- ou lit des journaux proches du
tique. Il semble que l’Asie tre la pandémie, mais bien les in- Parti sera ­récompensé par des
parvient beaucoup mieux à jugu- formaticiens et les spécialistes du «bons points». Et celui qui a en-
ler l’épidémie que ses voisins eu- «big data» – un changement de grangé assez de bons points
ropéens : à Hongkong, Taïwan et paradigme dont l’Europe n’a pas pourra obtenir un visa de sortie
Singapour, on compte très peu de encore pris toute la mesure. «Les ou des prêts à taux attractifs. Mais
personnes conta­minées et, pour données massives sauvent des celui qui tombe en dessous d’un
la Corée du Sud et le ­Japon, le vies humaines !» s’écrient les certain nombre de points pour-
plus dur est passé. Même la champions de la surveillance rait bien perdre son boulot.
Chine, premier foyer de l’épidé- numé­rique.
mie, a largement réussi à endi- Il n’existe chez nos voisins asiati- 200 millions
guer sa progression. Depuis peu, ques presque aucune forme de de caméras
on assiste à un exode des Asiati- conscience critique envers cette En Chine, cette surveillance so- ment élevée pour que toute per- dualisme n’est que faiblement dé-
ques fuyant l’Europe et les Etats- surveillance des citoyens. Même ciale exercée par l’Etat est rendue sonne ayant voyagé dans le veloppé. (L’individualisme et
Unis : Chinois et Coréens veulent dans les Etats libéraux que sont le possible grâce à un échange de même compartiment en soit im- l’égoïsme sont deux choses diffé-
regagner leur pays d’origine où ils Japon et la Corée, le contrôle des données illimité avec les fournis- médiatement ­informée par télé- rentes : il va de soi qu’en Asie
se sentiront plus en sécurité. Le données est presque tombé aux seurs de téléphonie mobile et phone mobile – car le système aussi, ­l’égoïsme a de beaux jours
prix des vols explose, et trouver oubliettes, et personne ne se re- d’accès à Internet. La notion de sait exactement qui était assis à devant lui.)
un billet d’avion pour la Chine ou belle contre la monstrueuse et protection des données existe à quelle place. Sur les réseaux so- Or, force est de constater qu’en
la Corée est devenu mission im- frénétique collecte d’informa- peine, et l’idée de «sphère privée» ciaux, on parle même de drones matière de lutte contre le virus,
possible. tions des autorités. La Chine est est ­absente du vocabulaire des utilisés pour surveiller la quaran- les mégadonnées semblent être
Et l’Europe ? Elle perd pied. Elle allée jusqu’à instaurer un système Chinois. La Chine a installé sur taine. Dès que quelqu’un tente de plus efficaces que la fermeture
chancelle sous le coup de la pan- de «points sociaux» – perspective son territoire 200 millions de ca- rompre le confinement, un drone des frontières. Il est même possi-
démie. On désintube des patients inimaginable pour tout Euro- méras, équipées pour la plupart volant s’approche de lui et une ble qu’à l’avenir, la température
âgés pour pouvoir soulager les péen – qui permet d’établir un d’un système de reconnaissance voix automatique lui ordonne de corporelle, le poids et le taux de
plus jeunes. Mais l’on constate «classement» très exhaustif de ses faciale ­extrêmement perfec- regagner son ­domicile. Qui sait, glycémie, entre autres données,
aussi qu’un actionnisme dénué tionné qui peut déceler jusqu’aux peut-être même que ces engins soient contrôlés par l’Etat. Une
de sens est à l’œuvre. La ferme- grains de beauté. Personne n’y impriment des amendes qui des- biopolitique numérique qui vien-
ture des frontières apparaît Par coupe. Partout, dans les maga- cendent doucement jusqu’aux drait renforcer la psychopoliti-
comme l’expression désespérée Byung-Chul Han sins, dans les rues, dans les gares fautifs. Un tableau dystopique que numérique déjà en place,
de la souveraineté des Etats, alors et les aéroports, ces caméras in- pour les Européens, mais qui dans le but d’influer directement
que des ­coopérations intensives telligentes scrutent et «évaluent» semble ne rencontrer aucun obs- sur les pensées et les émotions
au sein de l’Union européenne chaque citoyen. tacle dans l’empire du Milieu. des ­citoyens.
(UE) auraient un effet bien plus Et voici que cette immense in- La Chine n’est pas la seule à avoir A Wuhan, des milliers d’équipes
grand que le retranchement frastructure déployée afin de ga- banni toute réflexion critique chargées de la surveillance élec-
aveugle de ses membres dans rantir la surveillance électroni- quant à la surveillance numéri- tronique ont été formées, avec
leur pré carré. que du peuple se révèle d’une que ou au big data : il en est de pour tâche de traquer les mala-
DR

Quels sont les avantages systémi- ­efficacité redoutable pour endi- même en Corée du Sud, à Hong- des potentiels en utilisant uni-
ques de l’Asie face à l’Europe Philosophe. guer l’épidémie. Toute personne kong, à Singapour, à Taïwan et au quement leurs données spécifi-
dans la lutte contre la maladie ? Dernier ouvrage paru : qui sort de la gare de Pékin est Japon, des Etats qui s’enivrent lit- ques. L’analyse des mégadonnées
Les Asiatiques ont massivement Topologie de la violence, immédiatement identifiée par téralement du tout numérique. leur permet à elle seule d’identi-
misé sur la surveillance numéri- traduit de l’allemand par une caméra. L’appareil mesure sa Cette situation a une cause cultu- fier les personnes susceptibles
que et l’exploitation des méga- Christophe Lucchese, température corporelle, et il suf- relle précise : en Asie, le collecti- d’être contaminées, et ainsi de
données. Aujourd’hui, en Asie, ce RN Éditions, 180 pp., 21,90 €. fit que celle-ci soit anormale- visme règne en maître, et l’indivi- déterminer qui doit rester sous
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Libération Lundi 6 Avril 2020 u 21

Images issues de la
série Spring hasn’t
come yet (2020)
de Raoul Ariano.
Photos Raoul Ariano

prime la réalité, et c’est en étant


confronté à la résistance qu’on
Aujourd’hui, ce
éprouve la réalité, souvent dans la n’est pas de la
douleur. La «digitalisation», toute
cette culture du like, a pour con- négativité de
séquence d’éliminer la négativité
de la révolte. C’est ainsi que s’est
l’ennemi que
installée, en notre ère post-fac- proviennent les
tuelle de la désinformation et du
deep fake, de l’hypertrucage, une
dangers, mais bien
apathie de la réalité. Plongés que de la surabondance
nous sommes dans cet état
d’inertie, le virus, autrement plus positive qui
réel qu’un virus informa­tique,
nous assène un formidable choc.
s’exprime sous
Et la réalité, la résistance du réel forme de
se rappelle à notre bon souvenir.
Mais la peur exagérée du virus est surproduction, de
avant tout le reflet de notre so-
ciété de la survie, où toutes les
surcommunication,
forces vitales sont mises à profit de surperformance.
pour prolonger l’existence. La
quête de la vie bonne a cédé la
place à l’hystérie de la survie. Et ristes continueront de piétiner et
la société de la survie ne voit pas de raser la planète. Le virus n’a
le plaisir d’un bon œil : ici, la pas fait ralentir le capitalisme,
santé est reine. Soucieux de notre non, il l’a mis un instant en som-
survie menacée, nous sacrifions meil. Le calme règne – un calme
allègrement tout ce qui fait que la d’avant la tempête. Le virus ne
vie vaut la peine d’être ­vécue. Ces saurait remplacer la raison ; et ce
jours-ci, la lutte acharnée pour la qui risque de nous arriver, à
survie connaît une accélération l’Ouest, c’est d’hériter par-dessus
virale : nous nous soumettons le marché d’Etats policiers à
sans broncher à l’état d’urgence, l’image de la Chine. Naomi Klein
nous acceptons sans mot dire la l’a dit : ce «choc» représente un
restriction de nos droits fonda- moment propice qui pourrait
mentaux. Et c’est la société tout nous permettre d’établir un nou-
entière qui se mue en une vaste veau modèle de pouvoir. Le déve-
quarantaine. Livrée à l’épidémie, loppement du néolibéralisme a
notre société montre un visage souvent été à l’origine de crises
inhumain. L’autre est d’emblée qui ont généré de tels chocs. Ce
considéré comme un porteur po- fut le cas en Corée, en Grèce.
tentiel avec lequel il faut prendre Mais une fois qu’elle aura en-
observation et être éventuelle- dues publiques. Inutile de dire nemi que proviennent les dan- ses distances. Contact égale con- caissé ce choc du virus, on peut
ment placé en quarantaine. que les liaisons secrètes ne le res- gers, mais bien de la surabon- tagion, le virus creuse la solitude craindre que l’Europe adopte elle
A Taïwan ou en Corée du Sud, tent pas longtemps. dance positive qui s’exprime sous et la dépression. «Corona blues», aussi un régime de surveillance
l’Etat ­envoie simultanément un Pourquoi notre monde est-il pris forme de surproduction, de sur- tel est le terme que les Coréens numérique permanente, à la chi-
texto à tous ses citoyens afin de d’un tel effroi face au virus ? La communication, de surperfor- ont trouvé pour qualifier la dé- noise. Alors, comme le redoute le
retrouver des personnes ayant «guerre» est dans toutes les bou- mance. La guerre, dans notre so- pression provoquée par l’actuelle penseur italien Giorgio Agam-
été au contact de malades, ou ches, et cet «ennemi invi­sible» ciété de la performance, c’est société de la quarantaine. ben, l’état d’urgence sera devenu
d’indiquer aux gens les lieux et dont il faut venir à bout. Nous vi- avant tout contre soi-même qu’on le temps normal. Et le virus aura
bâtiments par lesquels sont pas- vons depuis très longtemps sans la fait. La survie forcenée réussi là où le terrorisme islami-
sées les personnes testées positi- ennemi. Il y a exactement dix ans, Et voici que le virus s’abat bruta- Si nous n’opposons pas la quête que semblait avoir échoué.
ves au coronavirus. Très tôt, Taï- dans mon essai intitulé la Société lement sur des sociétés à l’immu- de la vie bonne à la lutte pour la La révolution virale n’aura pas eu
wan a fait coïncider différentes de la fatigue (1), je défendais la nité gravement affaiblie par le ca- survie, l’existence post-épidémie lieu. Nul virus ne peut faire la ré-
informations afin de retracer les thèse que nous vivons un temps pitalisme mondialisé. En proie à sera encore plus marquée par la volution. Le virus nous esseule, il
déplacements de malades poten- où le paradigme immunologique la frayeur, ces sociétés tentent de survie forcenée qu’avant cette ne crée pas de grande ­cohésion
tiels. En Corée, il suffit de s’ap- reposant sur la négativité de l’en- rétablir leurs défenses immuni- crise. Alors, nous nous mettrons à – chacune, chacun ne se soucie
procher d’un immeuble où a sé- nemi n’a plus cours. La société or- taires, elles ferment les frontiè- ressembler au virus, ce mort-vi- plus que de sa propre survie. Au
journé une personne contaminée ganisée selon le principe d’immu- res. Ce n’est alors plus contre vant qui se multiplie, se multiplie, lendemain de l’épidémie, espé-
pour recevoir une alerte immé- nité est cernée de frontières et de nous-mêmes que nous menons la et qui survit. Survit sans vivre. rons que se lèvera une révolution
diate via l’application de lutte clôtures, comme à l’époque de la guerre, mais contre l’ennemi in- Le philosophe slovène Slavoj à visage humain. C’est à nous,
contre le Covid-19. La Corée a elle guerre froide. Des protections qui visible venu du dehors. Et si cette Žižek affirme que le virus va por- femmes et hommes de raison,
aussi fait installer des caméras de empêchent du même coup une réaction immunitaire face à ce ter un coup mortel au capita- c’est à nous de repenser et de li-
surveillance dans chaque bâti- circulation accélérée des biens et nouvel assaillant est si violente, lisme. Il invoque un commu- miter radicalement notre capita-
ment, chaque bureau, chaque du capital. Or la mondialisation c’est justement parce que nous nisme de mauvais augure, allant lisme destructeur, notre mobilité
boutique ; là aussi, impossible de élimine ces défenses immunitai- vivons depuis très longtemps au jusqu’à croire que le virus fera délétère, pour nous sauver nous-
se mouvoir dans l’espace public res pour paver la voie au capital. Il sein d’une société sans ennemis, échouer le régime chinois. Žižek mêmes et préserver notre belle
sans être visé par l’objectif. Grâce en va de même de la promiscuité une société du positif. Désor- fait fausse route : il n’en sera rien. planète. •
aux données provenant des télé- et de la permissivité ­aujourd’hui mais, le virus est ressenti comme Forte de son succès face à l’épidé-
phones mobiles, il est possible de omniprésentes dans tous les do- une terreur permanente. mie, la Chine vendra l’efficacité (1) La Société de la fatigue, traduit de
vérifier en un instant les déplace- maines de notre vie : elles annu- Mais cette panique sans précé- de son modèle ­sécuritaire dans le l’allemand par Julie Stroz, éd. Circé,
ments d’un malade, et les allées lent la négativité de l’étranger – dent a une autre cause, qu’il faut, monde entier. Après l’épidémie, 120 pp., 13 €.
et venues de toutes les personnes ou de l’ennemi. Aujourd’hui, ce là aussi, chercher dans la numéri- le capitalisme reprendra et sera Texte publié dans El País le 22 mars,
contaminées sont d’ailleurs ren- n’est pas de la négativité de l’en- sation. La numérisation sup- plus implacable encore. Les tou- traduit de l’allemand par Alexandre Pateau.
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22 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Lundi 6 Avril 2020

Idées/ gique interdisciplinaire qui va

Jean-Claude Chamboredon,
former ensuite des dizaines
de chercheur·e·s en sciences
­sociales très reconnus.
Quelques mots trop brefs sur
ses travaux de recherche. Jean-

troisième auteur du «Métier Claude Chamboredon a été un


sociologue «généraliste», d’une
très grande érudition et d’une
non moins grande imagination

de sociologue»
sociologique. Il a travaillé diffé-
rents sujets – les modes de socia-
lisation, la délinquance juvénile,
la petite enfance, mais aussi la
sociologie de la culture (la bande
dessinée, la peinture…), l’étude
des transformations des cités

J
Avec Pierre Bourdieu ean-Claude Chamboredon, HLM et des mondes ruraux
décédé le 31 mars, était le (chasse), sans oublier l’histoire
et Jean-Claude troisième auteur du Métier de la sociologie (le durkhei-
Passeron, il était de sociologue, aux côtés de Pierre misme qui lui était si cher).
le plus jeune des Bourdieu et Jean-Claude Passe- Il était avant tout un auteur d’ar-
trois auteurs de cet ron. Dans l’histoire de la socio­- ticles dont certains ont été sémi-
ouvrage de référence logie française d’après 1945, la naux et n’ont pas pris une ride
de la sociologie. parution à l’automne 1968 de ce depuis quarante ans. C’est le cas
Mort fin mars, livre manifeste fut un moment notamment de «Proximité spa-
important et, à certains égards, tiale et distance sociale», avec
ce sociologue fondateur car il contribua à for- Madeleine Lemaire, et de «la Dé-
généraliste nous mer des générations de socio­- linquance ­juvénile, essai de
laisse en héritage logues en leur apprenant le construction d’objet», parus
une œuvre riche ­devoir de rigueur – conceptuelle dans la Revue française de socio-
et très diverse et empirique – de cette science logie en 1970 et 1971.
à explorer. sociale «paria» qu’est la En 1988, Jean-Claude Chambo-
­sociologie. En leur enseignant Le sociologue Jean-Claude Chamboredon. Photo DR redon est élu directeur d’études
aussi le caractère cumulatif de à l’EHESS à Marseille, où il re-
cette science par la mobilisation En même temps, il continue gnant, contribuant à la conver- joint Jean-Claude Passeron et
Par des découvertes des grands de se former au métier de socio- sion à la sociologie d’élèves «phi- Jean-Louis Fabiani. Là, il lance
Stéphane ­auteurs fondateurs (en premier logue en participant aux sémi- losophes» ou «littéraires» (dont des ­enquêtes de sociologie ur-
Beaud lieu Marx, Durkheim, Weber, naires du CSE à la 6e section Jean-Louis Fabiani, Rémy Pon- baine, en prolongeant les beaux
mais aussi Comte, Tocqueville). de l’Ecole pratique des hautes ton, François Héran, Pierre-Mi- travaux de son ami Marcel
Chamboredon a 30 ans quand il études (EPHE) – qui deviendra, chel Menger, Michel Bozon, ­Roncayolo, notamment sur les
est associé à cette entreprise par en 1975, l’EHESS. ­Anne-Marie Thiesse, Florence transformations du centre-ville
ses deux aînés (nés en 1930) qui Après deux ans d’enseignement Weber). Il les forme à cette disci- (cf. l’enquête sur la «Rue de la Ré-
sont alors en train de donner une à la faculté de sociologie de Lille, pline et surtout leur donne publique», ­coordonnée par
nouvelle et décisive impulsion à il devient, en 1965, chef de tra- le goût de l’enquête empirique. Pierre Fournier et Sylvie Maz-
AFP

la sociologie française. Il appar- vaux à l’EPHE et secrétaire du En dialogue constant à Ulm avec zella). Malheureusement, ses an-
Sociologue tient à cette riche génération CSE, jouant un rôle majeur dans d’autres caïmans en histoire, nées marseillaises, qui s’annon-
de normaliens littéraires, philo- l’animation de la recherche en ce ­géographie, lettres et civilisa- çaient si promet­teuses, vont être,
sophes (Christian Baudelot, lieu effervescent où sont passés tions, il a aussi influencé, de fa- dès le début des années 90, lar-
Jean-Claude Combessie, Roger alors bien des sociologues de re- çon souterraine et plus secrète, gement grevées par la détériora-
Establet, Olgierd Lewandow- nom. Il entre, en 1967, à 29 ans, des historiens (Jean-François tion de son état de santé, ses lon-
ski, etc.) qui, à la rue d’Ulm au comité de rédaction de la Re- Chanet, ­Benoît de L’Estoile, An- gues absences et son incapacité à
­et parallèlement à leur cursus de vue française de sociologie. ne-Emmanuelle Demartini), des pouvoir assurer pleinement son
lettres ou de philosophie, décou- A la rentrée 1968-1969, il devient géographes, des anglicistes (Eric travail. ­Aujourd’hui, l’œuvre de
vrent la ­sociologie au tout début «caïman» de sociologie à l’Ecole Fassin), etc. Enfin, il met aussi Jean-Claude Chamboredon reste
des années 60. Jean-Claude ­normale supérieure (ENS). C’est en place, à l’ENS, l’agrégation à ­découvrir par les jeunes géné-
Chamboredon, agrégé de lettres un poste «stratégique» pour la de sciences sociales (1977), rations de chercheurs ; son héri-
classiques, s’engage résolument ­légitimation et la diffusion de la crée en 1983, avec Marc Augé tage, d’une immense richesse,
dans la ­recherche sociologique sociologie en France. Il va y jouer à l’EHESS, le DEA de sciences doit être travaillé et fructifié.
en participant aux travaux du un rôle majeur comme ensei- ­sociales, un dispositif pédago­- Les lecteurs intéressés peuvent
Centre de sociologie européenne d’ores et déjà consulter deux re-
(CSE), alors dirigé par Raymond cueils d’articles édités par Paul
Aron. Pierre Bourdieu, de retour Dans l’histoire de la sociologie Pasquali (Jeunesse et Classes so-
de ses premiers terrains d’enquê- ciales, 2015, avec une bibliogra-
tes en Algérie, y lance une série française d’après 1945, la parution phie exhaustive) et Gilles Laferté
d’enquêtes véritablement nova-
trices. Jean-Claude Chambore-
à l’automne 1968 de ce livre et Florence Weber (Territoires,
­culture et classes sociales, 2019),
don est associé à certaines d’en- manifeste fut un moment important tous deux parus aux éditions rue
tre elles : la banque et sa clientèle d’Ulm. Ainsi que la recherche
(réalisée avec Bourdieu et Bol- car il contribua à former des pour l’enquête sur la ville d’An-
tanski, 1963), les usages sociaux générations de sociologues en leur tony, parue en 2018 dans le livre
de la photographie, les loisirs de Gilles Laferté, Paul Pasquali et
des jeunes. Apprenti sociologue, apprenant le devoir de rigueur Nicolas Renahy (dir.), le Labora-
il découvre sur le tas les diverses
facettes de l’enquête sociologi-
de cette science sociale «paria» toire des sciences sociales. Histoi-
res d’enquêtes et revisites aux édi-
que, notamment statistique. qu’est la sociologie. tions Raisons d’agir. •
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Libération Lundi 6 Avril 2020 u 23

Médiatiques C Soir après soir,


hiffres du jour, courbes Italie, New York: survol géostraté-
du jour, décisions du gique des offensives et des
jour, tâtonnements du ­rémissions du jour, comme na- le bon professeur
jour sur le déconfinement, célé- guère, rideaux fermés de peur
brations aux balcons des héros des patrouilles, on piquait les Salomon, dans
du soir (les soignants, les cais-
sières, les routiers), salopards du
épingles sur les cartes du front
de l’Est, autour de Stalingrad.
son invariable
jour (les citadins en résidence Mornitude d’un permanent cou- costume gris,
Par
Daniel Schneidermann
secondaire, les trafiquants de
masques, les Américains pirates
vre-feu qui ne dit pas son nom,
tandis que dehors, nous nargue
esquive
de cargaisons sur les tarmacs l’heure d’été. Et quand donc re- les questions
chinois) : l’info confinée a pris viendra le temps des bermudas ?
ses quartiers de guerre. «Le Soir après soir, le bon professeur gênantes
Edouard, Jean-Michel, et temps a retrouvé son charroi
monotone / […]. / Nos rêves se
Salomon, dans son invariable
costume gris, esquive les ques-
d’une presse
invisible,
nos routines protectrices sont mis au pas mou de nos va-
ches /A peine savons-nous qu’on
meurt au bout des champs»,
tions gênantes d’une presse in-
visible, transmises par une atta-
chée de presse fantomatique.
transmises
chantait le poète d’une autre Soir après soir, à l’inverse, le par une attachée
Dans la mornitude d’un permanent couvre-feu qui ne guerre, une vraie. On se bricole Premier ministre Edouard Phi-
dit pas son nom, on se bricole de nouvelles habitudes, et on perfectionne des routines lippe passe et repasse le rattra- de presse
on attend les chiffres du jour. Et dans cette info protectrices, comme des bun-
kers antiatomiques. On dirait
page d’un impossible brevet
d’humilité, s’efforçant de rega-
fantomatique.
confinée, on tente de détecter un changement,
que chaque soir, l’heure de gner une confiance qui se re-
un signe. l’apéro survient plus tôt. France, fuse. Vaut-il mieux avouer qu’on
ne sait pas, ou feindre de savoir ? SVT ? Et la «grande peste» dans
On vous aime bien, Edouard, on les programmes d’histoire ?
ne vous déteste pas, ce qui est A-t-on mis en chantier la révi-
déjà énorme, vous inspirez une sion des cours de sciences éco,

L'œil de Willem confiance terrienne à la Pompi-


dou, mais aussi longtemps que
vous n’avouerez pas franche-
sur la monnaie magique ?
Croyez-vous vraiment, Jean-Mi-
chel Blanquer, que ces savoirs-là
ment pour le coup des masques, ne seront pas plus utiles que
on ne marchera pas. bien d’autres ? Quant au Prési-
Le plus pathétique de la bande, dent, on l’a perdu quelque part
c’est Blanquer, dans la déroute dans la stratosphère. Mais les
quotidienne de sa bataille soli- marmottes que nous sommes ne
taire pour chaque pouce de ses pensent même plus à aller le
exigences apprenantes. Appre- chercher chez lui.
nons, apprenons ! Enfournons Un autre apprentissage serait
en confinement, enfournons en nécessaire : l’attention aux si-
vacances, bouclons le pro- gnaux faibles. Le mal, on le sait
gramme. Quelle étrange certi- maintenant, est né à notre cons-
tude, quand on y réfléchit, que cience en janvier, en quelques
les connaissances du monde brèves insignifiantes, sur une
d’avant seront encore valides pandémie mystérieuse née dans
dans le monde d’après ! Comme un marché chinois. Etre attentif
si le monde résilient de l’après- au lointain, au murmure, à tout
catastrophe mondiale n’allait ce qui ne cherche pas à capter
pas exiger de nouveaux savoir- notre attention. Le retour des
faire, de nouvelles configu­- animaux dans les décors ur-
rations intellectuelles et bains, est-ce un de ces signaux
psycho­logiques. On apprend faibles ? Trois canards ici, des
tous les jours, monsieur le mi- ­coyotes là, anticipent-ils un re-
nistre. On apprend comme on tour en gloire du règne animal,
n’a jamais appris. La patience, sur une humanité confinée ? La
d’abord. brutalité de certains contrôles
Dans l’excellente série quoti- de police, relatés comme d’habi-
dienne de Sept à Huit, sur TF1, tude dans les tréfonds des ré-
première télé-réalité quoti- seaux sociaux, anticipe-t-elle
dienne des héros et des victi- une dictature sanitaire ? Quand
mes, un enfant confiné raconte Castaner assure qu’il n’a pas en-
comme il va essayer de tenir jus- vie de nous électronico-sur-
qu’aux vacances. Le reporter : veiller, à la coréenne, pouvons-
«Mais tu sais qu’aux vacances, nous le croire ? Que préfigurent
tu n’auras peut-être pas le droit les ignobles intimidations ano-
de sortir non plus ?» Stupeur. nymes des voisins des soi-
L’enfant n’y avait pas pensé. gnants, ou des propriétaires de
Nous sommes tous cet enfant leurs logements ? Et en sens in-
qui veut croire aux vacances, verse, ces paniers de nourriture
comme avant. déposés sur les paillassons, ces
Combien d’enfants, dans le se- applaudissements aux balcons :
cret des familles, auront appris n’est-ce qu’une illusion de soli-
à faire du pain ? A-t-on pensé à darité, qui s’évanouira demain ?
introduire pangolins et chauve- Tant à ­apprendre, de ces appa-
souris dans les programmes de rentes routines ! •
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24 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Lundi 6 Avril 2020

La virtuose

CULTURE/
allemande du
thérémine Carolina
Eyck en concert à
Prague en mai 2019.
Photo Ondrej Deml

Par un manuel, bientôt republié. Pour que le théré-


Charline Lecarpentier mine reste éternellement un instrument du
Envoyée spéciale à Lausanne futur, des passionnés réunis à Lausanne par-
lent eux de «thérémine augmenté», qui peut
être utilisé comme contrôleur Midi, pour

L
es notes sont cueillies dans l’espace, les ­contrôler des effets électroniques. La coorga-
doigts de la musicienne lancés dans nisatrice du festival suisse NODE, Coralie
une chorégraphie sur un fil invisible. Ehinger, y donne toute son âme : «Il faut ou-

THÉRÉMINE
«Le son du thérémine est toujours là, ce qui le vrir les champs du thérémine car l’utiliser
rend très différent des autres instruments. Il pour copier le son du violon ou de la voix hu-
t’appartient d’entrer dans le champ, de le maine a ses limites. D’autres pistes s’ouvrent
changer, le transformer en ce que tu veux qu’il pour le thérémine avec une synergie des arts
soit», vibre la jeune virtuose allemande Caro- et des techniques, dont l’interaction avec l’or-
lina Eyck quand on lui demande ce qui lui a dinateur ou d’autres synthétiseurs et médias,
tant plu dans le thérémine. C’est à l’âge de comme la vidéo ou la danse. J’ai commencé le
7 ans qu’elle a commencé à pratiquer l’instru- thérémine il y a plus de dix ans, on me deman-
ment mythique, reconnaissable à son hulule- dait alors si j’avais tiré des cordes invisibles ou
ment fantomatique et son vibrato frémissant si c’était du ventriloquisme, mais aujourd’hui

Le meilleur
et qui permet depuis un siècle à l’humain de les gens ont vu des vidéos. C’est quand la musi-
devenir un corps ­conducteur pour la musi- que est bien exécutée que la magie perdure.»
que. Son fonctionnement ? Dès qu’un corps Jeune maman, Coralie Ehinger avait dû
entre dans son champ électromagnétique dé- s’adapter à l’entrée dans le champ d’un ventre
limité par deux antennes, l’une droite, l’autre rond pendant sa grossesse, mais ce n’est pas
formant une boucle horizontale, il émet des là le seul caprice de cet instrument : «Si le taux
sons, pas toujours très simples à dompter. «Le d’humidité est élevé ou si tu as bu deux litres
thérémine est l’instrument le plus libre qui d’eau, ton corps devient beaucoup plus con-
existe», assure Carolina Eyck lors d’une mas- ducteur. Il existe quelque chose de fort dans la
terclass donnée en février, devant un public fausseté du thérémine, c’est comme un funam-

des ondes
déjà conquis, venu en grande partie de bule au son hyper vivant et magique. Si le
l’étranger pour suivre cette Académie de thé- même morceau est émulé avec un synthétiseur
rémine, organisée parallèlement au NODE ça ne te prend pas aux tripes de la même fa-
Festival à Lausanne. çon», explique-t-elle.

Nouvelle dimension Héritage familial


Cet ancêtre de la musique électronique est au Bien que la communauté du thérémine se soit
cœur de célébrations pour son centenaire, largement étendue ces dernières années, une
étalé sur 2019 et 2020, faute d’avoir trouvé un seule entreprise en propose un modèle dans
accord sur la date précise de son invention. le commerce : Moog Music Inc, et ce de-
Son créateur, en revanche, personne ne le re- puis 1954. Son fondateur, Bob Moog, décédé
met en question : le Russe Léon Theremin en 2005, avait construit lui-même son pre-
(lire ci-contre), sorte d’Edison soviétique qui Ancêtre de la musique électronique, mier instrument d’après un modèle DIY (do-
a créé cet instrument monophonique (capa-
ble de jouer une seule note à la fois) alors que l’instrument inventé il y a cent ans par it-yourself, faites-le vous-même) proposé
dans un magazine. Heureusement, cette tra-
la télévision n’existait pas encore. De l’avant-
garde musicale des années 20 à New York à un physicien russe continue de fasciner dition a perduré : dans un atelier Open There-
min organisé par le NODE festival, les partici-
ses activités d’espionnage au KGB, Lev Ser-
gueïevitch Termen, de son vrai nom, était par sa sonorité hors du commun. pants fabriquent leur propre thérémine en
open source, avec Thierry Frenkel, coorgani-
aussi insaisissable que son instrument – Ein-
stein lui-même s’était déplacé pour l’essayer
Il est source d’inspiration pour toute sateur de cette rencontre et initiateur de l’aca-
démie de thérémine de Colmar. «Depuis que
chez son inventeur (il n’était pas très doué,
d’après le Russe).
une génération de musiciens et sujet Moog est mort, plus personne ne met de cœur
et d’émotion dans le thérémine, l’entreprise a
Cent ans plus tard, les techniques de vibrato
et portamento instituées par Clara Rockmore,
d’étude d’un festival à Lausanne. été reprise par des gens qui cherchent à faire
des bénéfices pour des actionnaires», expli-
première virtuose de l’instrument grâce à sa que-t-il. Depuis dix ans, il développe ainsi
technique acquise au violon et qui fut la muse pour compenser des modules pour améliorer
de l’ingénieur, ne sont plus les seules à faire les films de science-fiction des années 50», ex- Eyck. Sur scène, elle improvise sur Fantasias l’instrument : augmenter la tessiture, amélio-
école. Les «good vibrations» au wouhouhou plique le Français Grégoire Blanc, considéré avec l’Ensemble Contrechamps, greffant sa rer la qualité sonore du timbre. Il en aurait
ondulant de l’instrument, que l’on entend ef- comme l’un des nouveaux champions de voix aux vibrations, ajoute des effets à chaque vendu environ 500 ces dix dernières années.
fectivement dans le tube des Beach Boys du l’instrument. «Curieusement, je n’ai pas fon- mouvement à l’aide d’une bague. Celle-ci «Quand l’instrument a été inventé il y a
même nom, ont résonné chez Led Zeppelin, damentalement d’envie particulière pour faire contrôle le son surround qui envoie les notes cent ans, Léon Theremin imaginait qu’il allait
Pink Floyd, Ennio Morricone. Elles ont été “évoluer” le thérémine. Je trouve que l’équili- autour du public comme des nuées d’étour- s’inscrire un jour dans le canon des instru-
jouées par un drone, par des chats sur You- bre existant est magnifique, et en tant que tel, neaux, un procédé émouvant et bluffant. Un ments classiques d’orchestres symphoniques.
Tube… Elles furent aussi la signature sonore l’instrument est un objet fini, qui n’a pas be- peu plus tôt pendant la performance, elle or- Ça n’est pas arrivé, mais le thérémine a ouvert
des fantômes, des extraterrestres, soin de plus», explique-t-il, alors donnait au public du premier rang de ne pas plein de pistes. S’il n’avait pas été présenté
le thérémine ayant été immensé- Reportage que d’autres œuvrent à le faire bouger d’un cil. «Si quelqu’un entre dans le en 1924 lors de l’Exposition universelle à Paris,
ment sollicité par Hollywood entrer dans une nouvelle dimen- champ, ça devient un duo.» Maurice Martenot n’aurait jamais été incité
pour illustrer des films d’épouvante et de sion. «Le thérémine a un son très pur que rien à travailler pour finaliser son développement
science-fiction (dont l’un des premiers, le ne peut égaler. même si on pouvait répliquer «Cordes invisibles» des ondes Martenot», explique ce rare profes-
Jour où la terre s’arrêta de Robert Wise, ça avec d’autres technologies. C’est un instru- On a plus d’une raison d’être intimidé de col- seur européen de thérémine, en se référant
en 1951). «Pour beaucoup de gens, le thérémine ment très théâtral, un mélange entre l’humain laborer avec celle qui a développé à 16 ans sa au grand-père français du synthétiseur.
est cet objet absurde avec lequel joue Sheldon et l’outre-monde. C’est important pour le thé- propre technique, qui consiste à mesurer l’air On assiste aussi à ses leçons individuelles, que
Cooper dans The Big Bang Theory, ou encore rémine d’avoir un bon répertoire, de lui don- avec une longueur de main, chacune corres- les élèves viennent prendre une à deux fois
le son caractéristique des extraterrestres dans ner une plateforme», estime aussi Caroline pondant à une octave, qu’elle développe dans par an. «On peut jouer de façon très précise,
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Libération Lundi 6 Avril 2020 u 25

Léon Theremin dans


son laboratoire en 1974.
Photo Science Photo
Library / akg-images

Léon Theremin,
des salons
new-yorkais
au goulag
C’était il y a un siècle. Léon
Theremin faisait une découverte
qui continuerait de faire vibrer le
monde de la musique cent ans
après, précipitant une vie en
dents de scie, de magicien
fascinant les salons new-yorkais
à prisonnier du goulag.
Né à Saint-Pétersbourg en 1896,
le physicien travaillait sur un
instrument capable de mesurer
la densité des gaz quand il
découvrit que son corps
provoquait des sifflements sur
sa machine. Il développa à partir
de cette découverte le premier
instrument de musique
fonctionnant avec des oscillateurs
électroniques. Ce fut Lénine
qui l’incita à partir en tournée
internationale d’agit-prop
technologique et artistique pour
en faire la démonstration.
En France, il fera des étincelles :
«Le professeur Theremin fait un
début triomphal en présentant
“la musique éthérée”», titre le Petit
Journal en 1927. Aux Etats-Unis,
dans les années 30, il se produira
avec sa muse Clara Rockmore,
devenue ambassadrice de
l’instrument au timbre vacillant.
Malheureusement l’instrument se
révélera trop difficile à jouer pour
le public : après l’interruption de
sa fabrication, Theremin
multipliera les projets fous et
fantasmera des champs
magnétiques capables de
remplacer les ponts, des modules
capables d’ouvrir les portes à
distance, un pôle de sécurité pour
la prison d’Alcatraz. Mais
kidnappé aux Etats-Unis en 1938,
il sera déporté au goulag.
Réhabilité en 1956, il restera
employé du KGB pendant qu’aux
Etats-Unis, le jeune Robert Moog
commencera à commercialiser
l’instrument. C’est seulement
après une enquête du New York
Times au début des années 60
que le monde occidental
découvrira que Léon Theremin
était toujours vivant. C.Le.

mais des gens basculent à l’opposé, font des tionnant avec le système de Theremin Aca- ment du thérémine classique.» Peter Theremin à l’humanité, il est normal que des gens expri-
choses pseudo-aléatoires, ça fait aussi partie demy itinérante. «Chacune de ces formations vient de clore une grande compétition de vi- ment leur gratitude et leur joie», nous confie
des évolutions et découvertes.» Lui-même a ap- a sa propre approche, son propre concept, sa déos appelée Theremin Star Competition et Peter Theremin, qui devrait partager lors de
pris à jouer au côté de Lydia Kavina, du clan propre tradition, nous explique Peter There- de couronner la Française hYrtis, qui a appris workshops à Paris, repoussés à la fin du mois
Theremin, à qui Léon avait transmis son sa- min par tchat. Les thérémines de Moog ont en autodidacte et «aspire à développer un ré- de juin, le virus du thérémine se transmettant
voir en Russie. Son arrière-petit-fils, Peter grandement abîmé la perception de l’authen­- pertoire consacré à la musique sacrée». Elle se sans effets notoires dans les airs. •
Theremin, 28 ans, s’implique lui aussi dans tique thérémine dans la société. Selon moi, au- produira devant la famille Theremin au The-
l’héritage familial en fondant la première jourd’hui, les modèles de thérémine devraient reminology Festival à Saint-Pétersbourg à Dates des prochains ateliers et concerts de
école de thérémine à Moscou, l’unique autre revenir à l’approche initiale de Léon Theremin, l’automne à l’occasion du centenaire de l’ins- thérémine sur la plateforme française
école du genre étant au Japon, l’Europe fonc- c’est la seule voie pour favoriser le développe- trument. «Léon Theremin a fait un grand don etheremine.com
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26 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Lundi 6 Avril 2020

culture/
En guerre contre l’ennui :
grâce et de la beauté. Avec Nino Laisné, évi-
demment. Le plus moderne des vidéastes et
musiciens baroques, compagnon de création
du danseur et chanteur François Chaignaud,
propose sur sa page Facebook un de ses courts

des VF virales, une galeriste métrages, l’Air des infortunés (2019), produit
par le Frac Franche-Comté où il se trouvait
­récemment en résidence. On y voit un méca-
nisme d’horlogerie rutilant, réplique des en-

allumée et du reggae sensuel trailles d’un automate offert à Marie-Antoi-


nette. On y entend la voix sublime du «ténor-
baryton» Marc Mauillon interpréter une
romance de Berquin. Et on y découvre un tra-
velling arrière ahurissant où, entre les plaintes
Chaque jour de la semaine, feutrées de la partition, collisionne un chaos
d’époques autour de la figure des prétendus
«Libération» vous propose Louis XVII. Magnifique, baroque et vision-
une sélection culturelle naire. G.Ti.
adaptée à la vie en https://vimeo.com/372126002
confinement, en attendant
la capitulation du Covid-19.
4 Avec une pittoresque
1 Avec de l’imagerie laser galeriste
Se pourrait-il que la Forteresse noire, Les œuvres vous manquent ? Les galeries
seul et unique film fantastique de Michael aussi ? En attendant le déconfinement, on
Mann, son plus maudit aussi, soit enfin vi­- peut toujours se bercer de la voix éraillée et
sible quelque part en VOD ? Réponse positive de la présence chaleureuse de Suzanne Tara-
et décrochages de mâchoire en vue chez quel- sieve, filmée par Rima Samman et intervie-
ques «Michael Manniaques» qui ont dû subir wée par Béatrice Andrieux dans Suzanne Ta-
la découverte de l’étrange objet d’après une rasieve, vocation galeriste, un film de 2016. Ce
cassette VHS rincée. Ce «conte pour adultes» sage portrait de la pittoresque galeriste instal-
narrant la confrontation d’un escadron nazi lée dans le Marais, mis exceptionnellement
et d’une créature ancestrale dessinée à l’ar­- en ligne sur le site de la galerie, suit pas à pas
rache par Enki Bilal ressemble à un crumble la «bohémienne» Tarasieve, haute comme
de nazisploitation et d’ésotérisme cheap. Le trois pommes, dans son amour de l’art et des
1
OCS

film garde un charme fou pourtant, grâce aux artistes. Aux fourneaux en train de décon­-
décors incroyables de la forteresse (du «Albert geler un plat ou dans ses réserves pleines
Speer médiéval»), le recours improbable à d’œuvres («il faut savoir tout faire quand on
l’imagerie laser et quelques scènes d’antholo- est galeriste»), la pasionaria revient sur son
gie que seul un Mann, même en galère, pou- parcours de peintre ratée, ses rencontres de
vait imaginer. O.L. jeunesse (Philippe Noiret, Laurent Le Bon ou
La Forteresse noire Jean Marais) et sur son premier espace situé
de Michael Mann en VOD sur Orange. à Barbizon, haut lieu de la peinture et an-
cienne base militaire de l’Otan. C.Me.
http://suzanne-tarasieve.com/current /
2 Avec de faux doublages
On n’est pas complètement transporté
par l’humour «tire-mon-doigt» un peu systé- 5 Avec du reggae anglais
Zorongo Production. Nino Laisné

matique des détournements d’Erin Brocko- Ourdie par quelques enfants d’immi-
vich et de Closer, entre adultes consentants. grés caribéens à la fin des années 70 avec la
Bon. Visiblement passionné – comme Jean- volonté de satisfaire leurs plus sombres per-
Marie Bigard doit sûrement l’être – par les versions romantiques, mais aussi d’irriter les
épopées intestinales qu’entraîne parfois le co- puristes réfractaires à l’idée d’écouter autre
ronavirus, le duo Creustel (contraction de Ma- chose que du roots jamaïcain, le lovers rock
rion Creusvaux et Julien Pestel) n’en reste pas est la mutation la plus scandaleusement com-
moins le pourvoyeur chéri de web-vidéos dé- merciale, féministe et délicieuse du reggae
connantes grâce auxquelles ce couple de co- à être advenue en territoire britannique. En
médiens s’est hissé, depuis le 18 mars, en nou- France, seule Sade, starlette du genre avant
velles stars de la Covidie. A revoir sur leurs
3 de devenir star du smooth tout court en 1984,
pages Facebook, Twitter ou Instagram, leurs a eu les faveurs du grand public. Pour rattra-
faux doublages d’une scène de Shining avec per le plaisir, plusieurs compilations ont vu
un Jack Nicholson tapant ses attestations de le jour chez Soul Jazz, qui documentent par-
sortie sur imprimante, d’Independence Day faitement le premier âge d’or des divas Carroll
à la rencontre du docteur Raoult, ou d’Inter- Thompson et Janet Kay ou des politiques
stellar avec un Matthew McConaughey en en- Brown Sugar. Celle-ci est plus relax, pleine de
gueulade Skype avec Jessica Chastain. È.B. reprises de tubes funk à la cool (Do Me Baby
https://www.instagram.com/creustel de Prince, Free de Deniece Williams) et de
grandes voix à redécouvrir (Peter Hunnigale).
Irrésistible. O.L.
3 Avec une horlogerie For the Love of You
Filigranes

baroque (Athens of the North).


Chut. Laissons les experts s’époumoner dans En écoute sur https://aotns.bandcamp.com/
4 5
DR

la télé éteinte et retrouvons le chemin de la album/for-the-love-of-you.


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Libération Lundi 6 Avril 2020 u 27

«Le Bureau des légendes»,


la clé des mensonges
Créée par Eric Rochant, l’excellente même direction mais de sens
opposé. Après le retour de
série de Canal + entame une saison 5 bâton, Rochant regarde ceux
sur fond de retrouvailles crépusculaires. qui restent debout. Avec, en
première ligne, l’increvable
Malotru (Mathieu Kassovitz), Le Bureau des légendes reprend du service sur Canal +. Photo Rémy Grandroques

«O
n ne tue pas nos écrire que la précédente et triple traître finalement en-
propres agents. qu’il est usant d’essayer d’an- voyé au bûcher par ses an-
Pour ça, il faut ticiper l’air du temps. Ma- ciens alliés dans les derniers l’inflexible redresseur de les uns des autres. Retrou- t­ irent du sommeil, des fan­-
des circonstances exception- thieu Amalric et la cinéaste instants de la saison précé- torts JJA, incarné par Amal- vailles fantomatiques où des tômes mal tués, des alias qui
nelles. Des vraies nécessités Pascale Ferran l’année der- dente. A la question «mort ou ric, s’émiette peu à peu. proches, au bord de larmes refluent. Les combinaisons
opérationnelles.» Dans une nière, Louis Garrel et Jacques pas mort ?» que se pose le toujours refrénées, tentent hermétiques qui scellaient
série qui se passionne pour Audiard aujourd’hui. Une spectateur (la com de Ca- Masques. Certes, le Bureau de faire comme avant, de les lambeaux de vie privée ne
les cryptolangages et l’obser- dernière fois, Rochant injecte nal + étant là pour le lui rap- des légendes cultive encore partager ce qu’ils sont deve- contiennent plus les assauts
vation du moindre signe qui du sang neuf pour relancer peler, au cas où), la série sub- son côté thriller polyglotte en nus sans pouvoir échanger du monde extérieur. Pire, la
dévie de la routine, il est diffi- cette énorme machinerie qui stitue un plus lancinant «a-t- basculant du russe au fran- rien d’autre que des grappes normalité les assiège et, avec,
cile de ne pas tiquer à ces sera parvenue à tenir la ca- il été tué par nous ou pas ?» çais, de l’arabe au cambod- de banalités, tout épanche- le besoin de comprendre que
mots prononcés par Eric Ro- dence annuelle des séries qui tourmente les infiltrés, gien, mais jamais la série n’a ment leur étant d’autant plus tout ne peut être contrôlé,
chant, créateur du Bureau américaines là où tant d’au- actifs ou retraités, innervant paru à ce point détachée d’un interdit qu’il est impossible pensé avec deux coups
des légendes improvisé ac- tres ont échoué ou en sont un régime de défiance à l’en- impératif d’action. On y en- pour ces porteurs de mas- d’avance. Apprendre enfin à
teur-agent de liaison le temps sorties lessivées. contre d’un Bureau auquel ils file plus volontiers un py- ques professionnels d’établir renoncer, à accepter de ne
de quelques scènes de la sai- sacrifient tout. Déjà sérieuse- jama qu’un habit de super- la sincérité du visage qui leur pas savoir. Une porte se re-
son 5. On ne fait pas disparaî- Pré-retraite. La Syrie, ment amochés, les héros agent. On traîne au lit pour fait face. ferme, une autre s’ouvre. Joli
tre des personnages comme l’Iran, Daech et les hackers d’hier, Marie-Jeanne et Ma- s’épargner une réunion, on Plutôt qu’ajouter une nou- baroud d’honneur.
ça, juste parce qu’on ne sait russes… La série n’a fait qu’il- rina en tête, semblent avoir panse ses plaies à la cam­- velle menace sur le Bureau, Marius Chapuis
pas trop quoi en faire, sem- lustrer jusqu’ici la troisième un pied en pré-retraite, pagne ou chez le psy. Une sai- ces épisodes mettent en
ble-t-il dire. On n’interrompt loi de Newton qui stipule que grillés jusqu’à l’os et placardi- son requiem qui organise le scène une lutte contre un en- Le Bureau
pas la meilleure série fran- tout corps exerçant une force sés volontaires en directrice retour de l’être aimé et remet nemi intérieur. Stade ultime des légendes
çaise juste parce que chaque sur un autre corps subit une d’hôtel à touristes au Caire ou en relation des personnages d’une vie de mensonges, on saison 5.
année est plus difficile à force d’égale intensité, de en messagère de luxe. Même longtemps tenus à distance s’écharpe avec des voix qui A partir de lundi sur Canal +.

Maria McKee, l’extase intacte


Ex-chanteuse de Lone de 14 chansons échevelées directement adressé. Si on tenait
Justice, l’Américaine ­et passionnelles, résonne aussi des déjà sa discographie en haute es-
amours littéraires de la chanteuse time, ici Maria McKee surclasse
installée à Londres fait un pour les romantiques anglais tout ce qu’elle a pu faire aupara-
retour poignant avec «la (Keats, Blake, Swinburne), ainsi vant, en se lançant à perdre haleine
Vita nuova», un septième que pour l’ensorcelante transposi- dans de longues traversées (Right
album solo marqué par tion qu’en firent les folkeux britishs Down to the Heart of London et
ses combats identitaires des années 60, tout ça remis en per- Courage, quinze minutes à elles
pour la cause LGBT. spective avec ses ardents combats deux) balayées par un lyrisme
identitaires d’aujourd’hui. Autant ­fougueux et vibrant des mêmes
prévenir, cet album secoue très ­ondes que la Joni Mitchell

C
ela faisait treize ans (Late fort, comme lancé en pleine mer ­extatique de Laurel Canyon.
December, 2007) que ­Maria d’emblée avec Effigy of Salt, et in- Labellisée «cow-punk» du temps de
McKee avait déserté les stu- domptable malgré ses moments Lone Justice, il y a trente-cinq ans,
dios. Un interminable silence d’accalmie et un appareillage ins- elle n’a rien perdu de son esprit
que l’Américaine, désormais londo- trumental rassurant (piano, gui­- ­revêche à l’approche de la soixan-
nienne, a mis à profit pour passer tares légèrement psychés, cordes taine, mais c’est désormais ballot-
un diplôme d’avocate spécialisée en majesté), à l’occasion soutenu tée entre la quête de la sagesse et
dans la défense des personnes par des voix puissantes aux lisières la persistance du désir que Maria
trans et plus généralement des mi- du gospel (Let Me Forget). navigue, submergée d’émotions
norités queers. Elle-même revendi- L’ombre de son demi-frère, Bryan hautement transmissibles, comme
quée «pansexuelle», l’ex-chanteuse MacLean, génie torturé du groupe pour rattraper le temps perdu
de Lone Justice fait ainsi dans Love disparu en 1998, plane à l’évi- dans un grand emportement
la justice collective mais se décide dence sur certaines des orchestra- qui laisse à genoux.
­néanmoins à revenir à la musique, tions les plus orgueilleuses, dignes Christophe Conte
en beauté, sur un septième album de l’album Forever Changes, no-
solo au nom (révélateur) emprunté tamment sur le poignant Just Want Maria McKee La Vita Nuova
Maria McKee, une voix puissante. Photo Anna Sampson à Dante. La Vita nuova, donc, riche to Know If You’re Alright qui lui est (Fire Records /Differ-Ant).
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Libération Lundi 6 Avril 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe

Couverture d’esprit
font, alors qu’ils n’ont pas le droit d’en parler.» Un regret : que
le service soit confronté à une trahison. «J’ai tiqué.»
En dehors de ces commentaires, Bajolet ne dira rien de plus
de sa dernière affectation : «A la tête de la DGSE, j’ai veillé à
ce qu’il n’y ait jamais de fuites, j’ai voulu renforcer la discipline
Bernard Bajolet L’ex-directeur de la DGSE a permis interne. J’ai donc un devoir d’exemplarité.» Depuis 2017, il est
au «Bureau des légendes», série de retour ce lundi, de gagner retraité. Il est passé à autre chose, mis à part quelques «petits
boulots». Il a ainsi été «tuteur» (et non «parrain» qui sonnait
en réalisme en ouvrant les portes de son institution secrète. «trop calabrais») du Collège du renseignement en Europe,
destiné à créer une culture commune entre les services se-
crets. Lors de l’inauguration à Paris, le 5 mars 2019, il était au
premier rang et Emmanuel Macron est venu le saluer aux cô-
tés de son successeur, Bernard Emié.
C’est la seule mission qu’il a officiellement remplie pour ce
président de la République, le cinquième qu’il ait servi. Tous
trouvent grâce à ses yeux. En revanche, il n’aurait pas pu tra-
vailler pour un chef d’Etat d’extrême droite. «Ce n’est pas une
question de personne, mais je suis en total désaccord avec ce
que Marine Le Pen représente», énonce-t-il. Il s’autorise un
rare commentaire sur la politique intérieure, jugeant «extrê-
mement choquantes» ces critiques répétées contre le gouver-
nement et sa gestion de la crise sanitaire du Covid-19. Soudain
remonté, il lance au télé-
phone depuis son confine-
ment bourguignon : «Le gou- 1949 Naissance en
vernement a commis des Meurthe-et-Moselle.
erreurs, mais ce n’est pas le 1975-2008 Diplomate.
moment de lui tirer dans les 2008 Nommé
pieds. Ce n’est pas une atti- coordonnateur
tude digne et respectable.» national du
«Le serviteur de l’Etat», selon renseignement par
l’expression consacrée qui lui Nicolas Sarkozy.
sied tout à fait, a retrouvé 2017 Prend sa retraite
cette liberté de parole dont il après quatre ans
usait jusqu’ici en privé, à la DGSE.
même avec les plus hautes
autorités, ce qui lui a valu en-
tre autres une engueulade avec Jacques Chirac à propos de
la traque des criminels de guerre en ex-Yougoslavie. Au-
jourd’hui, il juge la France «faible et un peu complaisante» à
l’égard du «soi-disant» plan de paix de Trump pour la Pales-
tine, «unilatéral et contraire au droit international». Et il
s’émeut du lâchage des Kurdes par les Occidentaux, alors que
cette ­alliance était le seul atout de Paris dans le «drame sy-
rien».
A 70 ans, Bernard Bajolet en a désormais fini avec l’adminis-
tration. Ses archives sont parties au Quai et à la DGSE pour
que les historiens puissent un jour les exploiter. Il préside,
­depuis 2018, aux destinées de SMB Offshore, une entreprise
du secteur de l’énergie sise à Amsterdam dont il a rejoint le
conseil de surveillance. Une formation à l’International Insti-
tute for Management Development (IMD) de Lausanne a par-
fait sa connaissance d’un milieu qu’il regrette de n’avoir pas
Bernard Bajolet, en octobre 2018, gare de l’Est, dans un wagon du Paris-Moscou. connu plus tôt. Et puis, il s’occupe de sa propriété. Un château,
a-t-on entendu ? «Avec un grand jardin», élude-t-il.
Bernard Bajolet n’a pas de nom à particule. Il n’appartient à
«aucun réseau politique, maçonnique, confessionnel ou au-

B
ernard Bajolet a fait une blague. Le diplomate de car- arabe pour dire “heure”.» Il interroge l’étymologie d’«acheter» tre», pose-t-il dans ses mémoires. Ingénieur, son père a réussi
rière, qui a passé sa vie dans les ambassades à Amman, en français, dont «aucun dictionnaire ne donne d’explication en ouvrant une usine d’embouteillage à Contrexéville, dans
Damas, Bagdad, Sarajevo et quelques autres, le haut satisfaisante» : «Pour moi, il vient de “yishtara” [en arabe].» les Vosges. Sa mère travaillait dans la station thermale. Une
fonctionnaire qui a piloté la création du Conseil national du Bernard Bajolet aura passé toute sa carrière, presque toute famille catholique, «mais ouverte». Ses parents prônaient la
renseignement sous Nicolas Sarkozy, puis dirigé la DGSE pen- sa vie, le long de cette longue route qui va d’Alger, son premier tolérance à une époque où de «vieilles tantes refusaient encore
dant la vague d’attentats jihadistes du milieu des années 2010, poste en 1975 alors qu’il venait de terminer son service mili- de saluer des protestants dans la rue». Dans son livre, il ra-
a commencé notre premier entretien par un trait d’humour. taire et l’ENA, jusqu’à Kaboul, la dernière ambassade qu’il conte une messe donnée à la fin des années 90 pour l’As-
On n’était pas prêt. C’était en octobre 2018, a occupée de 2011 à 2013. Il est alors re- somption dans l’avant-cour de sa maison, en vertu d’une tra-
à la sortie de son livre (1). Rendez-vous
avait été fixé dans une brasserie de la gare Le Portrait venu dans l’Est parisien, s’installer boule-
vard Mortier, le siège de la DGSE. Ce poste
dition à l’origine inconnue. En charge de l’homélie, il s’appuie
sur la philologie pour démontrer que les trois religions du Li-
de l’Est, point d’entrée dans la capitale le fera connaître du public. Car à la DGSE, vre prient le même Dieu. Châtelain, Bajolet participe à la vie
pour ce résident de la Haute-Saône. Alors que le photographe il a eu «une idée de maître», selon un bon connaisseur de ce de son petit village. Il y est conseiller municipal, et l’était déjà
lui propose de s’éloigner pour faire son portrait, il montre sa milieu si particulier. Il a encouragé la mise sur orbite du Bu- à l’époque DGSE : «Je mettais un point d’honneur à être pré-
sacoche en cuir élimé qui pourrait être celle d’un prof : «Je vous reau des légendes, la série de Canal + dont il découvrira la nou- sent aux conseils.» Au premier tour, en mars, il a été réélu de
la confie, elle contient des secrets d’Etat.» Il sourit. Tout l’in- velle saison à partir de ce lundi 6 avril, comme tout le monde. justesse. «Je pensais être plébiscité, mais ça n’a pas été le cas !»
verse de ce qu’on nous avait décrit. L’idée ne venait bien sûr pas de lui, mais il n’a pas fermé sa dit-il en riant. Puis, plus grave : «C’est un peu vexant. Je ne fais
L’homme a la réputation d’être dur, sinon autoritaire. Peut- porte au réalisateur Eric Rochant et à son producteur Alex pas l’unanimité, cela amène à se poser des questions.» •
être est-ce un prérequis pour régner sur les quelque Berger. La très secrète forteresse s’est entrouverte aux artistes. (1) Le soleil ne se lève plus à l’est. Mémoires d’Orient d’un ambassadeur
6 500 agents du plus grand service de renseignement fran- Mille anecdotes ont été racontées dans la masse d’articles, peu diplomate, Plon, 2018.
çais ? Là, derrière un demi d’Affligem, il est affable. Il tient émissions et même livres consacrés à la série à succès. L’an-
une conversation d’érudit, tel un écrivain voyageur cien directeur de la DGSE refuse toujours de dire s’il a relu le Par Pierre Alonso
du XIXe siècle. «Les mots de base, les conjugaisons, les nombres scénario. Il insiste sur le caractère fictionnel mais réaliste de Photo Ludovic Carème
ont les mêmes racines en kurde, en serbo-croate, dans les lan- l’œuvre : «La série a le grand avantage de permettre à nos en raison du confinement, les photos portrait de dernière
gues latines, etc. Les Serbes emploient sans le savoir un mot agents, qui y sont valorisés, d’expliquer à leur famille ce qu’ils page peuvent être réalisées par skype, mail ou téléphone.