Vous êtes sur la page 1sur 8

Cour d'appel de Paris - Pôle 06 ch.

12 - 13 septembre 2019 - n° 18/09893

TEXTE INTÉGRAL

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS

COUR D'APPEL DE PARIS

Pôle 6 - Chambre 12

ARRÊT DU 13 Septembre 2019 (n° , 6 pages)

Numéro d'inscription au répertoire général : S N° RG 18/09893 - N° Portalis 35L7- V B7C B6I43

Décision déférée à la Cour : jugement rendu le 05 Juin 2018 par le Tribunal des Affaires de Sécurité
Sociale de BOBIGNY RG n° 17/00397

APPELANTE

Société FRANCAISE DE DEMENAGEMENT INTERNATIONAL (SOFDI)

...

...

représentée par Me Anne constance COLL, avocat au barreau de PARIS, toque : E0653

INTIMES

Monsieur Z Y né le 11 Octobre 1959 en ISRAËL

...

...

représenté par Me Karine SCHAPIRA SOUFFIR, avocat au barreau de PARIS, toque : D0723
CPAM de SEINE SAINT DENIS

...

...

...

représenté par Me Florence KATO, avocat au barreau de PARIS, toque : D1901

Monsieur le Ministre chargé de la sécurité sociale

...

...

avisé - non comparant

COMPOSITION DE LA COUR :

En application des dispositions de l'article 945-1 du code de procédure civile, l'affaire a été débattue le
16 Mai 2019, en audience publique et double rapporteur, les parties ne s'y étant pas opposées, devant
Mme Claire CHAUX, Présidente de chambre, et M. Lionel LAFON, conseiller, chargés du rapport.

Ces magistrats ont rendu compte des plaidoiries dans le délibéré de la cour, composée de :

Madame Claire CHAUX, présidente de chambre

Madame Chantal IHUELLOU LEVASSORT, conseillère

Monsieur Lionel LAFON, conseiller qui en ont délibéré

Greffier : Mme Venusia DAMPIERRE, lors des débats

ARRET :

- CONTRADICTOIRE

- prononcé par mise à disposition de l'arrêt au greffe de la cour, les parties en ayant été préalablement
avisées dans les conditions prévues au deuxième alinéa de l'article 450 du code de procédure civile.

- signé par madame Chantal IHUELLOU LEVASSORT, conseillère, faisant fonction de président, et
par Mme Venusia DAMPIERRE, greffier à laquelle la minute de la décision a été remise par le
magistrat signataire.

La cour statue sur l'appel régulièrement interjeté par la société Française de Déménagement
International ( SOFDI ) d'un jugement rendu le 5 juin 2018 par le tribunal des affaires de sécurité
sociale de BOBIGNY dans un litige l'opposant à M. Y Z en présence de la caisse primaire d'assurance
maladie de la Seine Saint Denis .

FAITS , PROCEDURE , PRETENTIONS DES PARTIES

Les faits de la cause ont été exactement exposés dans la décision déférée à laquelle il est fait
expressément référence à cet égard .

Il suffit de rappeler que M. Y a été embauché le 1er juin 1990 en qualité de contremaître par la société
AGS devenue la Société Française de Déménagement International ( SOFDI ).

Le 3 septembre 2012, il a été victime d'un accident du travail. Alors qu'il procédait au déchargement de
containers en provenance de X , il a inhalé des vapeurs de produits toxiques.

Cet accident a été pris en charge par la caisse primaire d'assurance maladie de Seine Saint Denis ( la
caisse ) au titre de la législation professionnelle.

Son état de santé a été déclaré consolidé à la date du 31 janvier 2015, sans séquelles indemnisables.

M. Y a contesté son taux d'IPP devant le tribunal du contentieux de l'incapacité.

Par jugement du 17 mai 2017, ce taux d'IPP a été porté à 33 % .

La caisse primaire d'assurance maladie de Seine Saint Denis a interjeté appel de ce jugement .

M. Y a formé auprès de la caisse primaire d'assurance maladie une demande de conciliation aux fins de
voir reconnaître la faute inexcusable de son employeur en application des articles L 452-1 et suivants
du code de la sécurité sociale. Aucune conciliation n'ayant pu aboutir, il a saisi le tribunal des affaires
de sécurité sociale de Bobigny.

Par jugement du 5 juin 2018, ce tribunal a :

- dit que la société SOFDI a commis une faute inexcusable à l'origine de l'accident survenu le 3
septembre 2012 au préjudice de M. Z Y,

- dit que M. Y a droit à la majoration maximale de la rente fixée conformément aux dispositions de
l'article L 452-2 alinéa 2 du code de la sécurité sociale et qu'elle suivra le cas échéant l'évolution
éventuelle de son taux d'incapacité permanente partielle,

Avant dire droit sur la réparation de son préjudice corporel, ordonné une expertise médicale judiciaire
et désigné pour y procéder le docteur B A, avec pour mission telle que détaillée au dispositif,

- dit que les frais d'expertise seront avancés par la caisse primaire d'assurance maladie de Seine Saint
Denis,
- condamné la caisse à payer à l'expert une provision de 1000€ à valoir sur les honoraires définitifs de
l'expert,

- alloué à M. Y une indemnité provisionnelle à valoir sur la réparation de son préjudice à hauteur de 5
000€,

- dit qu'il incombe à la caisse de procéder à l'avance de cette provision, laquelle sera imputée sur les
préjudices réparés par le livre IV du code de la sécurité sociale,

- fait droit à l'action récursoire de la caisse primaire d'assurance maladie de Seine Saint Denis,

- condamné la société SOFDI à verser à M. Y la somme de 2000€ au titre des dispositions de l'article
700 du code de procédure civile,

- ordonné le renvoi de l'affaire à l'audience du 18 octobre 2018 pour plaidoirie en ouverture de rapport,

- ordonné l'exécution provisoire.

La société SOFDI fait déposer et soutenir oralement par son conseil des conclusions aux termes
desquelles elle demande à la cour d'infirmer le jugement entrepris et

A titre principal:

- déclarer irrecevable la demande de M. Y,

A titre subsidiaire:

- constater la prescription des demandes de M. Y,

A titre très subsidiaire:

- constater l'absence de faute inexcusable de la société SOFDI

A titre très très subsidiaire:

- constater qu'il incombe à la caisse de procéder à l'avance de la provision sollicitée par M. Y sur la
réparation de son préjudice corporel et celle relative aux honoraires définitifs de l'expert,

En tout état de cause,

- débouter M. Y de l'ensemble de ses demandes,

- le condamner à lui verser la somme de 3000€ en application des dispositions de l'article 700 du code
de procédure civile.
Elle précise à l'audience qu'elle ne soutient plus l'irrecevabilité de la demande de M. Y ni le moyen tiré
de la prescription.

Elle fait valoir qu'elle ne pouvait pas anticiper l'utilisation du produit litigieux dans la mesure où d'une
part, n'intervenant pas régulièrement à X où elle n'a pas de succursale, elle n'avait pas connaissance de
la nécessité de la fumigation et d'autre part, le produit en cause n'étant pas autorisé en France, elle ne
pouvait anticiper le risque et donc prendre des mesures préventives. Elle ajoute qu'il n'existe aucune
obligation pour les employeurs du secteur du déménagement de former les salariés sur les attitudes à
adopter en cas de contact avec des matières dangereuses ou inflammables puisqu'elles sont strictement
interdites dans les biens du déménagement, qu'elle a néanmoins respecté la consigne consistant en la
nécessité d'ouvrir le container 30 minutes avant que quiconque n'y pénètre, conformément à l'étiquette
collée sur le container , qu'elle n'a pas commis de faute et en tous cas que celle ci ne serait pas à
l'origine de l'état de santé de M. Y

M. Y fait déposer et soutenir oralement par son conseil des conclusions aux termes desquelles il
demande à la cour de confirmer le jugement entrepris et de condamner la société SOFDI à lui verser la
somme de 3000€ en application des dispositions de l'article 700 du code de procédure civile.

Il fait valoir que la société SOFDI aurait du anticiper le risque qu'elle faisait courir à ses employés et ce
d'autant que le danger d'exposition aux gaz toxiques était signalé sur le conteneur qu'il a déchargé, que
la société, nécessairement consciente du danger inhérent à son activité de manutention, n'a pas respecté
son obligation de sécurité à son égard , qu'elle n'a jamais mené d'action de prévention, qu'il s'est trouvé
livré à lui - même, qu'étant spécialisée dans le déménagement international, la société ne pouvait
ignorer le risque chimique à l'ouverture du conteneur, qu'elle a donc manqué à ses obligations.

La caisse primaire d'assurance maladie de Seine Saint Denis fait déposer et soutenir oralement par son
conseil des conclusions aux termes desquelles elle demande à la cour de statuer ce que de droit sur les
mérites de l'appel interjeté par l'employeur quant à la reconnaissance de la faute inexcusable.

Il est fait référence aux écritures ainsi déposées de part et d'autre pour un plus ample exposé des
moyens proposés par les parties au soutien de leurs prétentions .

SUR CE , LA COUR ,

La société renonce aux exceptions tirées de l'irrecevabilité des demandes de M. Y et de la prescription.

Sur la faute inexcusable :


En vertu du contrat de travail le liant à son salarié, l'employeur est tenu envers celui ci d'une obligation
de sécurité de résultat en ce qui concerne les accidents du travail. Le manquement à cette obligation a
le caractère d'une faute inexcusable au sens de l'article L 452-1 du code de la sécurité sociale lorsque
l'employeur avait ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé le salarié et qu'il n'a pas
pris les mesures nécessaires pour l'en préserver.

Il appartient à la victime de justifier que son employeur avait ou aurait du avoir conscience du danger
auquel exposé son salarié et qu'il n'a pas pris les mesures nécessaires pour le préserver de ce danger.

La conscience du danger doit être appréciée objectivement par rapport à la connaissance de ses devoirs
et obligation que doit avoir un employeur dans son secteur d'activité.

En outre, il est indifférent que la faute inexcusable commise par l'employeur ait été la cause
déterminante de l'accident . Il suffit qu'elle en soit la cause nécessaire pour que la responsabilité soit
retenue alors même que d'autres fautes auraient concouru au dommage.

Il est constant que le 3 septembre 2012, M. Y était affecté au déchargement du container provenant de
X et qu'il a manifesté à cette occasion des signes médicalement constatés d'exposition à un produit
toxique, identifié ultérieurement comme étant du phosphure d'aluminium, utilisé pour fumiger le
conteneur.

La société SOFDI, spécialisée dans le déménagement international, soutient qu'elle ne pouvait anticiper
qu'une fumigation ait été réalisée à X, que cette fumigation ait laissé des traces de poudre à l'intérieur
du container et que cette poudre contienne un produit nocif interdit en France

Cependant, il n'est pas contesté qu'une étiquette adhésive, recommandant d'aérer le container
préalablement à son déchargement était collée à l'extérieur du container.

En outre, ainsi que l'ont retenu les premiers juges, les risques chimiques, liés à l'ouverture des
containers maritimes du fait de la présence de produits toxiques de fumigation, dont le phosphure
d'aluminium, utilisés pour éradiquer les parasites durant le transport, sont étudiés et documentés dans la
littérature internationale au moins depuis 2006 sur la base d'événements survenus dans les grands ports
d'Europe au préjudice de marins et dockers. L'article que M. Y produit à ce sujet évoque les initiatives
des services de santé au travail aux fins de sensibiliser les employeurs à ces risques et de limiter les
intoxications, constatées chez les employés affectés au déchargement des containers.

C'est donc à juste titre que le tribunal souligne que dès lors que la société SOFDI confie à ses salariés,
dans le cadre de son activité , le déchargement de conteneurs maritimes , elle ne pouvait ignorer le
danger d'exposition de ces derniers aux gaz toxiques , étant rappelé que ce danger était de plus signalé à
l'extérieur du container par l'étiquette adhésive et que cette société est spécialisée dans le
déménagement international.

La société ne peut valablement soutenir que les risques liés à la manutention, tels que les risques de
lombalgies ou d'atteinte à la colonne vertébrale, n'ont aucun lien avec une quelconque exposition aux
produits chimiques, que l'INRS, spécialiste de la sécurité au travail ne prévoit qu'une formation
posturale pour les déménageurs et en aucun cas une formation sur les risques chimiques, les
déménageurs ne procédant jamais au transport de substances dangereuses.

Force est de retenir, à l'instar des premiers juges, que la société SOFDI ne communique aucune pièce
de nature à démontrer qu'elle aurait pris des mesures de prévention ou de protection nécessaires pour
préserver ses salariés de ce danger ou à tout le moins de les en informer. Elle ne justifie d'aucune
formation qui aurait été dispensée à M. Y ou de mise à disposition de dispositifs de protection
individuels tels que des masques.

L'ouverture du container avant son déchargement pour permettre sa ventilation n'a pas été suffisante
dès lors que M. Y a manifesté des signes d'exposition à un produit toxique, ayant nécessité une prise en
charge médicale immédiate .

C'est donc par de justes motifs, que la cour adopte, que les premiers juges ont retenu que la société
SOFDI devait avoir conscience du danger auquel elle exposait M. Y en lui confiant le déchargement de
conteneurs maritimes et qu'elle n'a pas pris les mesures nécessaires pour l'en préserver.

Il convient donc de confirmer le jugement entrepris en ce qu'il a retenu que l'accident du travail dont M.
Y a été victime le 3 septembre 2012 à l'occasion du déchargement du container maritime en provenance
de X et résultant d'une exposition au phosphure d'aluminium résultait de la faute inexcusable de
l'employeur, la société SOFDI.

Les autres dispositions du jugement déférées non remises en cause sont acquises.

La société SOFDI qui succombe sera déboutée de sa demande présentée au titre de l'article 700 du code
de procédure civile.

L'équité commande d'allouer à M. Y la somme de 3000€ en application des dispositions de l'article 700
du code de procédure civile dont le paiement sera mis à la charge de la société SOFDI.

La société SOFDI qui succombe supportera les dépens d'appel.

PAR CES MOTIFS


LA COUR,

Confirme le jugement entrepris,

Condamne la société SOFDI à payer à M. Y Z la somme de 3000 € en application des dispositions de


l'article 700 du code du procédure civile,

Deboute la société SOFDI de sa demande présentée au titre de l'article 700 du code de procédure civile,

Condamne la société SOFDI aux dépens d'appel.

La greffière La présidente

Composition de la juridiction : Claire CHAUX, Lionel LAFON, Venusia


DAMPIERRE, Me Karine Schapira SOUFFIR, Me Florence Kato, ANNE
(Me)
Décision attaquée : Tribunal des affaires de sécurité sociale Bobigny 2018-06-
05

Copyright 2020 - Dalloz - Tous droits réservés.

Vous aimerez peut-être aussi