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FRANCE MONDE

L'humilité n'est pas la modestie


Publié le 02/12/2016 à 20:37 Mis à jour le 01/06/2017 à 20:16
© (Dessin Thierry Jollet)

Minorer ses qualités ou avouer avec franchise son ignorance sont propres à la modestie
comme à l’humilité. Pourtant, il existe une différence de taille entre les deux.

Bien malin celui qui pourrait faire la différence entre humilité réelle et modestie de circonstance. Le mot
humilité serait un dérivé du latin humus, « le sol, la terre » ; et modestie viendrait du latin modestia, «
modération » dans le sens d'une conduite, d'un comportement mesuré, réservé. La terre pour l'humilité,
le terreau sur lequel pousse la personnalité, son essence, son intériorité. La conduite, le comportement
pour la modestie. L'apparence, au sens jungien du terme, le masque social, la persona.

Pour le psychiatre et philosophe anglais Neel Burton (1), les cartes sont forcément brouillées car les
apparences sont trompeuses. « La modestie joue souvent à l'humilité, mais, au contraire de l'humilité, elle
est extérieure et en surface, plutôt qu'intérieure et profonde. Au mieux, elle est de l'ordre des bonnes
manières. Ce qui fait d'ailleurs qu'une personne intérieurement humble peut parfois paraître arrogante
dans sa façon de s'exprimer. »La modestie implique souvent, selon lui, « un art de la superficialité, peut-
être même parfois de l'hypocrisie ou de l'inauthenticité ».

Entre ego et bon narcissisme


Pour Anne-Marie Benoît, psychanalyste et psychothérapeute, la capacité à être humble prend sa source
dans le narcissisme du sujet. « Se dénigrer ou avoir des difficultés à recevoir des compliments passe
parfois pour de l'humilité, alors que cela peut être l'expression d'un profond manque d'estime de soi ou
une manifestation de fausse modestie de circonstance pour camoufler un ego hypertrophié. »A l'inverse,
un bon narcissisme met à l'abri de l'orgueil comme de l'autodépréciation. « Avoir conscience de sa valeur
et de ses limites aide à vivre dans le confort avec soi-même et avec les autres,poursuit la psychanalyste.
Les talents et qualités ne sont ni " gonflés " ni diminués, les failles et les manques ne sont ni maquillés ni
source de dévalorisation. »
Dans un de ses articles, le psychologue américain Christopher Peterson (2) les résume en une formule :
« L'humilité n'est pas de se penser " moins ", mais de penser moins à soi. Les personnes humbles sont
plus présentes à elles-mêmes, et le regard qu'elles portent sur elles est plus affûté ».
Pour Neel Burton, la grande force de l'humilité est qu'elle rend caduc le besoin de se leurrer ou de leurrer
les autres. « Elle nous conduit à reconnaître nos erreurs, à apprendre d'elles, à reconnaître et à respecter
les qualités et les contributions des autres sans nous sentir menacés. Parce qu'elle est plus profonde et
plus constante que la modestie, l'humilité est moins susceptible de craquer sous la pression ou les
circonstances. »
Si la modestie peut se feindre, l'humilité demande, elle, un vrai travail de conscience et de construction.
« Elle ne peut se construire que sur une conscience de soi aussi bienveillante et lucide que
possible,détaille Anne-Marie Benoît. C'est ce qui nous permet de ne pas être brisés par les échecs ou par
la confrontation avec son ignorance. Mais aussi, mesurant l'étendue de notre savoir et de notre ignorance,
de nous dire et de dire aux autres " je ne sais pas " et de nous servir de cette ignorance comme moteur
pour avancer. »
Selon Éric Albert, psychiatre et coach, c'est même ce qui la distingue radicalement de la modestie. «
Penser que l'on est toujours en position d'apprendre, de progresser, de s'améliorer, c'est cela la vraie
humilité, celle qui n'a pas besoin de faire de long discours sur le mode " Je ne suis rien ou pas grand-
chose ". »

(1) Auteur de l'article « Should we be humble ? », psychologytoday.com. (2) « Character Strengths and
Virtues » (Oxford University Press).

coin philo
> Le philosophe André Comte-Sponville, dans son « Petit Traité des grandes vertus » (Points), définit
l'humilité comme « une vertu lucide, toujours insatisfaite d'elle-même, mais qui le serait plus encore de
ne pas l'être, qui relève de l'amour de la vérité et qui s'y soumet. Être humble, c'est aimer la vérité plus
que soi ». Mesurant ce que l'on sait mais surtout ce que l'on ignore, rassuré quant à sa valeur
personnelle, chacun peut alors circuler au milieu des autres sans crainte, sans soumission et conscient
de ce qu'ils peuvent lui apporter. Comme critiques, soutien et connaissance.

en savoir plus
> « Très souvent, dans le champ professionnel, la fausse modestie remplace la vraie humilité,constate le
psychiatre et coach Éric Albert (*). Les Anglo-Saxons, champions du genre, ont largement diffusé ce
comportement profil bas. Or, il ne s'agit fréquemment que d'une convention sociale. » Cette convention
dispose du terreau favorable, celui de notre culture judéo-chrétienne. Car être modeste, être humble,
c'est d'abord s'incliner devant Dieu. Ceux qui n'y consentent pas sont nommés dans la Bible les «
nuques raides ». Ils pèchent par orgueil, le premier des sept péchés capitaux. N'oublions pas que Jésus
se présente d'abord comme « doux et humble de cœur ». Mais en religion comme dans l'entreprise, on
peut affecter l'humilité et garder invisible son orgueil. Comment faire la différence entre ces deux
notions ?

(*) Fondateur de l'Institut français d'action sur le stress et auteur du « Management en questions »
(Eyrolles).

Flavia Mazelin Salvi en partenariat avec Psychologies (wwwpsychologies.com)

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