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Revue d'histoire de l'Église de

France

Quand l'Église fait place à la vie associative


Madame Catherine Vincent

Citer ce document / Cite this document :

Vincent Catherine. Quand l'Église fait place à la vie associative. In: Revue d'histoire de l'Église de France, tome 76,
n°197, 1990. pp. 213-226;

doi : https://doi.org/10.3406/rhef.1990.3495

https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1990_num_76_197_3495

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Résumé
Les églises paroissiales ou conventuelles accueillent les confréries soit à un autel, soit à une
chapelle latérale contre une modeste redevance ou une participation à l'entretien des lieux.
L'association peut y organiser ses réunions : admission des nouveaux membres, compte annuel
et même repas du jours de fête. De plus, par leur décor, les célébrations qui s'y déroulent et les
inhumations qui s'y trouvent, ces lieux concrétisent les liens qui unissent la « famille confraternelle
», au nom de la Communion des Saints. Or, l'interdiction progressive des banquets à l'intérieur de
l'église montre que, dès la fin du Moyen Age, cet espace se voit cantonné dans des fonctions
essentiellement liturgiques

Abstract
Inside conventual and parish churches, charities are often entitled to have a particular altar or a
side chapel. In return for this privilege, they are either charged a small recurring fee or asked to
help keep up the buildings. In those, they may hold their own meetings : new member's admission
ceremonies, annual ccounting report, or even banquets on their Saint Patron Day. Besides, this
brotherly spirit — that has to be viewed as an extension of the Communion of Saints — is also
displayed by special decorations, by masses and by the possible buryuing of charity members in
the associated chapel. However, by the end of the Middle Ages, banquets are gradually forbidden
in holy places, letting them be used essentially
for liturgie purposes.
QUAND L'ÉGLISE FAIT PLACE

À LA VIE ASSOCIATIVE...

À l'image des remplages des baies flamboyantes qui se subdivisent à


l'infini, l'espace de l'église, aux derniers siècles du Moyen Âge, se
compartimente au gré des liturgies privées qui s'y déroulent. Or, certaines
d'entre elles sont organisées à l'initiative de groupes pieux, les confréries,
dont on commence à réaliser l'extraordinaire développement dans la
chrétienté à l'époque. L'Église accueille ainsi la vie associative de ses
fidèles jusque dans les sanctuaires. La cohabitation qui en découle au sein
de l'édifice suppose que soient clairement définies les attributions de
chacun, en fonction des usages qu'il entend en faire. Les traces
documentaires de ces diverses autorisations, accords ou conflits, constituent, pour
l'historien, des lieux privilégiés d'observation du sens que revêt alors le
bâtiment ecclésial et de l'enjeu que constitue son appropriation, ne
serait-ce que partielle. Associées aux réalités archéologiques, ces données
montrent que l'église se présente comme un espace fortement marqué par
l'empreinte laïque, ici collective, espace dont le caractère « sacré » semble
évoluer, mais où s'inscrivent avant tout les multiples dimensions de la
société chrétienne, céleste et terrestre. Quelques exemples pris au hasard
des diocèses explorés, en attendant de plus importants corpus, viennent
illustrer ce propos.
L'installation d'une confrérie dans une église est, en règle générale,
sanctionnée par les autorités dont dépend le bâtiment. L'accord est
implicitement donné par les bureaux épiscopaux qui ratifient les statuts,
mais il peut arriver que certains d'entre eux mentionnent explicitement
l'autel attribué à l'association 1. Cette dernière se trouve, en quelque sorte,
dans une situation locative au sein du lieu. Lorsqu'il s'agit d'une église
paroissiale, les comptes de fabrique mentionnent, à l'occasion, le montant
d'une redevance annuelle versée par les confréries : elle varie de dix sous
à la confrérie Notre-Dame de Saint-Nicolas de Toulouse, à cent sous pour
la confrérie de la Conception-Notre-Dame, à l'église Saint-Gervais de
Paris : une somme importante qui, pourtant, ne paraît pas être la

1. Ainsi, l'article premier des statuts de 1428 de la confrérie du Saint-Sacrement d'Autun ;


« La confrérie du Saint-Sacrement d'Autun, 1416-1655 », dans Mémoires de la Société
Éduenne, n. s., t. 12 (1883), p. 342.
R.H.É.F., t. LXXVI, 1990.
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contrepartie de services liturgiques 2. De leur côté, quelques statuts


rappellent l'obligation de faire tous les ans un don au curé, alors que
d'autres demandent que lui soit rétrocédé un pourcentage des offrandes
recueillies le jour de la fête de la confrérie 3. Il est vraisemblable qu'il en
va de même lorsque le groupe est implanté dans un établissement religieux.
Cet accueil s'assortit de conditions bien précises qui, pour autant qu'on
puisse en juger, peuvent se résumer par la formule : « priorité au service
paroissial » (monastique ou conventuel, le cas échéant). Statuts de
confréries et statuts synodaux reviennent sans cesse sur le fait que les liturgies et
les prédications confraternelles ne doivent pas entraver le service
habituel 4. En dépit du ton très consensuel des textes normatifs, la
cohabitation ne va pas sans quelques conflits, mais dont, au total, assez peu
d'échos nous sont parvenus. Marguilliers et confrères collaborent sans
doute d'autant plus aisément qu'ils sont fréquemment issus des mêmes
milieux sociaux et exercent des responsabilités successivement auprès des
fabriques et des confréries. Certaines d'entre elles poussent même la
confiance jusqu'à remettre une clé de leur chapelle aux marguilliers 5. Sans
vouloir idéaliser à tout prix les relations confrérie /fabrique, il faut
cependant reconnaître que cette dernière, lorsqu'elle ne suscite pas
elle-même des associations de dévotion, a tout intérêt à se ménager les bons
offices de groupes qui contribuent largement au « rehaussement » de
l'église, par leurs activités de construction, décoration et animation
diverses.
La participation des confréries à la construction des églises est un
phénomène ancien et connu. Soulignons qu'elle peut revêtir plusieurs
aspects, selon que l'association agit pour son propre compte ou pour celui
de la paroisse. Fréquemment, la confrérie apparaît comme un organisme
collecteur de fonds, et ce, dès le XIIIe siècle. Une enquête menée par la
justice royale à Louvres-en-Parisis en apporte clairement la preuve : dicta
confratria fuit instituta propter edificationem ecclesie sue et solvenda
débita que dicta ecclesia debeat 6. Plus tardivement, des livres de comptes

2. Pour Toulouse, voir E. Vieules, « Le livre de comptes d'une confrérie toulousaine


(1493-1546)», dans Annales du Midi, t. 95 (1983), p. 91-105; pour Paris, voir Y. Le
Maresquier, « Une confrérie parisienne au XVe siècle : la confrérie de la Conception-Notre-
Dame aux marchands et vendeurs de vin de Paris », dans 109e Congrès national des Sociétés
Savantes, Dijon, 1984, Paris, 1985, p. 541-555. Dans son étude des comptes de la cathédrale
de Cambrai, A. Derville cite à deux reprises seulement (1333 et 1386) un paiement pro
confraternitate : « La vie religieuse au XVe siècle... », dans Revue d'histoire de l'Église de
France, t. 74 (1988), p. 233.
3. Plusieurs exemples sont relevés pour la Normandie, dans C. Vincent, Des charités bien
ordonnées : les confréries normandes de la fin du XIIIe siècle au début du XVF siècle, Paris,
1988, p. 280, n. 52 et 53.
4. Ibid., p. 280-281 ; même précision dans les statuts de la confrérie du Saint-Sacrement
d'Autun ; op. cit., note 1, p. 343 et 347.
5. La confrérie de la Conception-Notre-Dame à Saint-Gervais de Paris en donne un bon
exemple : c'est elle qui confie la clé de sa chapelle aux marguilliers (op. cit., note 2, p. 542) ;
il faut dire que plusieurs noms apparaissent, vers les mêmes dates, sur la liste des maîtres
publiée par Madame Le Maresquier (ibid., p. 546-548) et sur celle des marguilliers, publiée
par L. Brochard, Saint-Gervais : histoire de la paroisse, Paris, 1950, p. 378-393.
6. Texte publié par H.-F. Delaborde, Layettes du Trésor des Chartes, Paris, 1909, p. 308.
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à Chalon-sur-Saône mentionnent après l'indication de la somme totale des


cotisations perçues dans l'année : « laquelle somme a été mise et employée
à la desserte et célébration de la messe de la confrérie et à la réparation de
l'église ». Des indulgences octroyées par l'évêque du lieu viennent
encourager toute forme de dons à cette fin 7. Même son de cloche en milieu
régulier : à Bar-sur-Aube, les statuts de la confrérie Saint- Jacques du
couvent des Cordeliers citent une double indulgence de quarante jours
octroyée par deux évêques successifs de Langres pour toute aumône,
testamentaire ou non, laissée à l'œuvre de l'église des Frères 8.
Prolongeant le soutien ainsi apporté aux finances de l'établissement
d'accueil, la confrérie en devient le cas échéant le banquier, comme on
l'observe pour celle de Sainte- Véronique du couvent des Jacobins de
Nantes : en 1503, elle prête cent vingt livres pour l'agrandissement du
couvent et en reçoit le remboursement deux ans plus tard 9. On conçoit que
les religieux, comme les fabriques, surveillent de près les activités de ces
sociétés dont ils s'attribueraient volontiers la gestion des fonds... 10.
Dans une perspective quelque peu différente, il arrive que la confrérie
prenne elle-même l'initiative de faire construire une chapelle pour ses
propres activités. Il peut s'agir d'un édifice à part dont la réalisation,
lorsqu'elle est prévue sur une propriété ecclésiastique, est soumise au bon
vouloir des religieux. Ainsi pour la chapelle dite de la Victoire, élevée à
Metz par une confrérie entre la cathédrale et l'église Saint-Pierre, le
chapitre pose ses conditions : n'ouvrir aucune fenêtre sur le cloître, ne pas
lui enlever de la clarté, assurer l'entretien u. Mais, plus couramment, selon
un schéma familier aux archéologues, la confrérie se contente de clore
l'espace compris entre deux contreforts, au mieux, d'agrandir l'une ou
l'autre chapelle latérale existante. Aux exemples déjà signalés par les
historiens de l'architecture gothique, pourraient s'en ajouter d'autres
apparus au hasard des sources écrites 12. Une enquête sur le terrain
permettrait, éventuellement, de les confronter aux données monumentales
subsistantes. Bien que l'opération soit, en règle générale, menée aux frais
de la confrérie, elle fait le plus souvent, dans le cas d'une paroisse, l'objet
d'une convention passée entre l'association et les marguilliers qui peuvent,
si nécessaire, l'assortir d'exigences. À Saint-Omer, ceux de l'église

7. Arch. dép. de Saône-et-Loire, G 278, notamment fol. 3 v, et suivants ; indulgences


(1489), fol. 2 r et v.
8. J.-M. Roger, « Confréries du couvent des Cordeliers de Bar-sur-Aube aux xiv* et XVe
siècles », dans 109e Congrès national des Sociétés Savantes, Dijon, 1984, Paris, 1985, p. 529
et 533.
9. Épisode cité par H. Martin, Les ordres mendiants en Bretagne, Paris, 1975, p. 251.
10. De telles prétentions entraînent un conflit en 1403, entre la confrérie Saint-Eutrope-
et-Saint-Quentin et la fabrique à Saint-Gervais de Paris ; L. Brocharo, op. cit., note 5, p.
255-257.
11. H. Tribout de Morembert, « Une pieuse fondation de la municipalité de Metz : la
chapelle de la Victoire dite des Lorrains (1476-1754) », dans Bull, philologique et historique,
1961 (1963), p. 239.
12. Rappelons E. Mâle, L'art religieux en France à la fin du Moyen Âge, Paris, 1925, p.
168 et 174 notamment. Voir également l'annexe I, en fin d'article.
216 C. VINCENT

Sainte-Marguerite demandent aux confrères de Saint- Arnold de construire


leur chapelle « en bons matériaux », avec le concours « d'ouvriers spéciaux,
pour l'embellissement et non le dommage de l'église » 13. Même lorsqu'ils
répondent à des fins privées, les travaux entrepris dans l'église doivent
profiter à l'ensemble de ses usagers.
Il apparaît clairement que le clergé desservant et les fabriques souhaitent
conserver la maîtrise générale des implantations d'associations à l'intérieur
de leurs bâtiments, d'autant plus que celles-ci recrutent leurs membres
sans tenir compte des divisions paroissiales. C'est ainsi que l'on voit curés
et religieux intervenir non seulement lors d'une première installation, mais
aussi pour tout changement d'autel ou de chapelle. Le transfert de la
confrérie Saint-Nicolas depuis le chœur vers le sud de l'église de Lannion
est annoncé officiellement au prône... l4.
Les deux modes d'intervention qui viennent d'être dégagés — soutien à
l'œuvre générale ou construction de chapelles particulières — ne s'excluent
pas l'un l'autre. À l'église Saint-Nicolas du quartier Saint-Cyprien de
Toulouse, la confrérie Notre-Dame, si l'on en croit ses livres de comptes,
participe de 1493 à 1546 à huit reprises à la réparation de l'église, à
laquelle elle verse, en outre, une rente annuelle de dix sous (on l'a vu), ce
qui ne l'empêche pas de faire construire une chapelle à son nom de 1502
à 1503. À n'en pas douter, on est en présence ici d'une collaboration très
étroite — exceptionnelle ? — entre fabrique et confrérie, puisque cette
dernière se charge également d'entretenir pour la paroisse un organiste et
un prédicateur 15. Par delà d'inévitables tiraillements, il existe donc une
nette cohésion «ntre les associations et les différentes communautés
paroissiales ou religieuses qui les accueillent pour, selon la formule sans
cesse reprise par les textes, « rehausser » le cadre où se déroule le service
divin.
Les initiatives confraternelles ne s'en tiennent pas aux travaux de gros
œuvre, mais se poursuivent par la décoration intérieure. Dans ce domaine,
il semble que les associations pieuses jouissent d'une plus grande liberté,
pour des raisons évidentes : la pose d'une statue ou d'un tableau ne risque
pas de bouleverser la structure de l'édifice. Et encore, lorsqu'il est question
de vitraux, imagine-t-on des accords préalables 16. L'aménagement de
l'espace qui lui est imparti donne à la confrérie l'occasion d'affirmer son
identité au sein de l'église : construction d'autels surmontés d'une

13. E. Pagart d'Hermansart, « Les anciennes communautés d'art et métier à Saint-


Omer », Mémoires de la société des antiquaires de la Morinie, t. 17 (1880-1881), p. 89-90.
14. Pour Lannion, le document est publié par Y. Briand, « Deux statuts de confréries
lannionnaises », dans Société d'émulation des Côtes-du-Nord, t. 90 (1962), p. 20. Dispositions
du même type évoquées à propos du changement d'autel (de celui de Sainte-Catherine à celui
de Saint-Maxence-et-Fremin) de la confrérie Sainte-Barbe au Saint-Sépulcre de Saint-Omer ;
E. Pagard d'Hermansart, op. cit., note 13, p. 264-265. .
15. E. Vieules, op. cit., note 2, p. 95-98.
16. Rappelons pour mémoire le bel ensemble de vitraux de l'église Saint-Ouen de
Pont-Audemer offert par la confrérie du Saint-Sacrement : J. Lafond, « Les vitraux de
l'arrondissement de Pont-Audemer», dans Nouvelles de l'Eure, t. 36 (1969), p. 22-48. .
ÉGLISE ET VIE ASSOCIATIVE 217

« ymage » du saint patron, commande de tableaux ou bas-reliefs, achat


d'objets liturgiques ou de linge d'autel marqués aux armes de l'association.
Les sources écrites témoignent de l'importance de ces activités dont les
traces matérielles sont plus difficilement repérables. Pourtant, il semble
qu'une enquête systématique vaudrait la peine d'être tentée... l7.
Dans les conditions définies précédemment, les confréries se sont donc
implantées au sein des églises, au même titre que tel riche particulier
fondateur de chapelle. Avec l'accord non désintéressé du clergé desservant,
elles contribuent activement à la construction, à l'entretien et à
l'embellissement des bâtiments. Un mécénat collectif coexiste ainsi, grâce à elles,
avec l'initiative individuelle, ce qui n'est pas sans intérêt lorsqu'on cherche
à mesurer l'impact social de l'édifice. Sans doute est-ce l'une des raisons
qui expliquent le succès de ces compagnies auprès des « classes moyennes ».
Mais ne nous arrêtons pas à ce qui a trop longtemps été conçu comme un
phénomène de pure ostentation, serait-elle collective... Si la confrérie
souhaite être accueillie à l'intérieur de l'église, ce n'est pas seulement pour
s'y afficher.
À l'image d'une chapellenie, la confrérie demande à s'installer dans un
lieu de culte pour des motifs qui sont d'abord d'ordre liturgique et
funéraire : ils nous retiendront ultérieurement. Mais, la dimension
collective qui est la sienne implique d'autres activités qui se déroulent
également dans les locaux qui lui ont été impartis.
Chapelle au sens liturgique du terme, elle possède un ensemble d'objets,
de vêtements, de papiers et titres divers, sans compter le registre des
membres, parfois enluminé, qui sont conservés dans un coffre entreposé
dans l'église. Lorsqu'ils nous sont parvenus, les coffres des confréries sont
aisément identifiables à leurs multiples serrures (deux ou trois) qui
correspondent chacune à des clés différentes confiées à plusieurs personnes
de façon que toute opération ne soit que collective 18. Aux coffres encastrés
dans les murs (« en la voûte d'icelle chapelle » lit-on à la confrérie de la
Conception-Notre-Dame à Saint-Gervais de Paris 19), ou le plus souvent
mobiles, s'ajoutent les troncs installés à l'entrée de l'église, voire dans la
chapelle. Appels permanents à la générosité des fidèles, ce sont leurs fruits
que se partagent, en général, confrères et marguilliers 20.
La chapelle confraternelle ne joue pas uniquement ce rôle d'entrepôt ;
elle abrite également les réunions que tiennent régulièrement les
responsables de chaque association, qu'ils soient deux ou trois, parfois beaucoup
plus, comme il en va pour les « charités » normandes gérées par un échevin,

17. Exemples cités pour la Normandie, dans C. Vincent, op. cit., note 3, p. 270-278 ;
d'autres en annexe II du présent article.
18. Quelques beaux spécimens sont conserves, en Seine-Maritime, au musée de Martainville
(Seine-Maritime), et dans l'Aube, à l'intérieur de l'église de Mussy-sur-Seine.
19. Y. Le Maresquier, op. cit., note 2, p. 542.
20. Allusions précises à des troncs de confréries dans les statuts de la confrérie
Saint- Jacques aux Cordeliers de Bar-sur-Aube (J.-M. Roger, op. cit., note 8, p. 533) et dans
l'autorisation donnée en 1435 par Henri IV à la confrérie Saint-Pierre-Martyr de s'établir aux
Jacobins de Paris (A. Longnon, Paris pendant la domination anglaise, Paris, 1878, p. 354).
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un prévôt, et douze frères servants. À l'occasion, il arrive que les confrères


utilisent d'autres parties de l'édifice. Toujours en Normandie, certaines
confréries s'installent périodiquement (une à trois fois par an, pour les
fêtes) à l'entrée de l'église afin de percevoir les cotisations et d'enregistrer
de nouvelles inscriptions. Les statuts les plus méticuleux décrivent la
disposition de ces « assises », que résume l'expression « faire portail » : « à
la table siègent, au centre, l'échevin gardien de la boîte, entouré, à sa
droite, du prévôt muni du registre, et, à sa gauche, d'un frère portant la
croix ; un autre frère se trouve encore de part et d'autre de chacun
d'eux » 21. On reconnaît bien le sens pratique des confrères plus assurés de
contacter les fidèles dès l'entrée que depuis quelque « obscure » chapelle
latérale...
À l'occasion de la réception d'un nouveau confrère ou de l'intronisation
des responsables, les rassemblements revêtent un caractère plus solennel et
donnent lieu à de véritables rituels dont la chapelle est, là encore, le cadre.
La Grande Confrérie Notre-Dame des Bourgeois de Paris accueille tout
confrère dans l'église, après une messe, en présence des anciens car « l'un
frère doit connaître l'autre ». Muni d'un cierge allumé, chacun est appelé
par son nom et reçoit la bénédiction du chapelain ; un « baiser de paix »
circule ensuite entre eux. Puis, il est donné lecture des statuts pour
rappeler les devoirs envers l'association 22. Toutes les confréries n'adoptent
pas un cérémonial aussi complexe. Mais, lorsque le nouveau venu est tenu
de prêter serment, il le fait toujours dans la chapelle, en présence le plus
souvent des seuls responsables. Ces derniers connaissent, lors de leur
entrée en charge, des cérémonies comparables dans les mêmes lieux. En
règle générale, ils sont invités à prêter serment « à l'autel » que « bien et
loyalement ils gouverneront la charité ». À Chennebrun, dans l'Eure,
d'après les statuts de 1493, se déroule ensuite un rituel de paix, fraternité
et dévotion à la Croix, au cours duquel les anciens responsables, encore
installés au banc qui leur est réservé, vont s'agenouiller devant l'autel,
prennent la croix qui s'y trouve exposée, la baisent, puis gagnent un autre
banc de la chapelle, cédant ainsi le pas aux nouveaux qui ne siègent en la
place de leur fonction qu'après avoir accompli les mêmes gestes, propres
à les rendre conscients de leur double responsabilité devant leurs frères et
devant Dieu 23. On peut rapprocher ce cérémonial de celui que rapportent
les statuts (1543) de la confrérie Saint-Léon des mesureurs et porteurs du
port de Redon où le nouveau responsable, juste après son élection, est
porté en procession du port à l'église devant l'image de saint Léon à
laquelle il prête serment en levant la main « vers la dite image ». Le saint

21. C. Vincent, op. cit., note 3, p. 229.


22. Le déroulement de la cérémonie d'intronisation est minutieusement décrit au chapitre
V des Statuts, notamment du paragraphe 46 au paragraphe 49 ; voir le texte publié par
A.-J.-V. Leroux de Lincy, Recherches sur la Grande Confrérie Notre-Dame..., Paris, 1844,
p. 95-96.
23. C. Vincent, op. cit., note 3, p. 227, note 10, particulièrement.
ÉGLISE ET VIE ASSOCIATIVE 219

patron, premier des confrères, présent ici par sa statue, devient le garant
de la bonne gestion du nouveau maître 24.
Toutes ces activités qui répondent aux nécessités de la vie associative
comportent des aspects que l'on qualifiera, faute de mieux, à la fois de
« profanes » et de « sacrés » ; or, elles se déroulent à l'intérieur de l'église
sans susciter ni réprobation, ni condamnation. La distinction que nous
établissons n'existe pas encore clairement, aux XIVe et XVe siècles, à leur
sujet. En revanche, elle semble poindre à propos du repas annuel que toute
confrérie organise et dont on sait qu'il pouvait aussi trouver place dans les
lieux de culte.
Le repas confraternel a lieu le jour de la fête du saint patron ; il fait
généralement suite à une messe solennelle en son honneur et paraît conçu
comme « le signe de la paix et bonne entente qui doit régner entre les
membres d'une même communauté » 25. Qu'il puisse donner lieu à divers
débordements, nul n'en doute, mais il n'est pas moins certain qu'il
présente nettement des caractères rituels. La présence y est obligatoire et
toute absence sanctionnée d'une amende ^ ; parfois, il se prend en silence
alors qu'un clerc donne lecture d'une vie de saint 27 ; il peut être précédé
et suivi d'une prière ; certaines confréries y accueillent un nombre
symbolique de pauvres (treize, plus un pauvre nourri pour chaque absent),
ou bien elles leur destinent les restes de menus qui prévoient large, à
défaut d'être recherchés 28. Le modèle du monde monastique se profile
derrière ces exigences. Il n'est donc pas invraisemblable qu'un tel repas se
déroule à l'intérieur de l'église : à cet égard, quelques statuts sont très
clairs. En 1484, ceux de la confrérie du Saint-Esprit de Mâcon n'hésitent
pas à expliquer que le repas se prend dans l'église Saint-Nizier où sont, par
ailleurs, célébrés des services religieux, dont ceux de la confrérie 29. Il y a
tout lieu de penser que l'expression « dans l'église » doit s'entendre « dans
la nef » ; une chapelle serait trop exiguë pour accueillir tous les membres,
nombreux, à lire les registres et les inventaires de vaisselle ! Au Puy-
Paulin, en Gironde, en 1357, il n'est pas non plus choquant de porter
« chandelles et pots de vin » aux confrères qui veillent l'un des leurs décédé,

24. Statuts reproduits par C. Memheld, Le fait associatif des gens de mer dans les ports
français du XIe au XVIIIe siècle, Paris, 1984- 1985, thèse dactyl, sous la direction de M.
Mollat, t. IV, p. 913.
25. M. Venard, « La fraternité des banquets », dans Pratiques et discours alimentaires à la
Renaissance, colloque de Tours, 1979, Paris, 1982, p. 138.
26. Ainsi à la confrérie du Saint-Esprit de Mâcon, les statuts de 1484 recommandent aux
frères, le jour de la fête, de « dyner et prendre leur réfection tous ensemble ; si n'y avoir
excusation légitime pour laquelle celui qui fauldroit peut être excusé, et ce sous peine d'une
livre de cire » ; Arch. dép. de Saône-et-Loire, G 116, fol. 2 r et v.
27. Usage de la confrérie de Muret (Aveyron), cité par N. Lemaitre, Le Rouergue
flamboyant, Paris, 1988, p. 374.
28. Prière avant et après le repas, pour les confrères du Saint-Esprit à Mâcon, dont les
statuts précisent, en outre, qu'en cas d'absence, on peut : « envoyer et mettre en son lieu un
pauvre, avec les treize pauvres auxquels on a accoutumé donner à dîner en l'honneur et
remembrance de Dieu notre benoît Créateur et de ses douze apôtres » ; Arch. dép. de
Saône-et-Loire, G 116, fol. 2 v et 3 r.
29. Ibid., fol. 2 r.
220 C. VINCENT

dans l'église 30. Pourtant, en 1493, l'évêque d'Avranches, Louis de


Bourbon, va réconcilier l'église de Carnet profanée par un banquet de
confrères, puis il interdit, à l'avenir, ces réunions dans les murs des lieux
de culte 31. Il n'est pas non plus rare de lire dans les statuts de confréries
de la fin du XVe siècle que le repas doit se tenir « honnêtement dans un
hôtel près de l'église » 32. Sans en arriver encore aux interdictions de
banquet qui n'apparaissent dans les sources écrites qu'après le concile de
Trente 33, les autorités ecclésiastiques tentent visiblement de diriger
l'organisation des repas et leur déroulement vers des lieux dépourvus de
tout caractère cultuel. Certaines riches confréries acquièrent alors des
maisons ; on sait notamment qu'elles sont encore peu nombreuses en
Rouergue, jusqu'en 1563 34. D'autres utilisent des locaux mis à leur
disposition par les établissements qui les accueillent... 35.
D'évidence, il ne va plus de soi, à la fin du Moyen Âge, que l'église
puisse abriter des repas. Gageons, en outre, que toute confrérie dotée d'un
local extérieur à l'église y organise l'ensemble de ses réunions, plutôt que
dans sa chapelle ; à défaut, le domicile du maître fera l'affaire. La
Normandie donne à nouveau l'exemple : ce n'est qu'après son élection qui
se déroule au domicile de l'ancien, que le nouvel échevin est convoyé par
les servants à la chapelle où il prête serment 36. La perception du lieu de
culte se modifie donc peu à peu. On le cantonne dans certaines activités :
liturgie, prière, inhumations, prestations de serments dont on connaît le
caractère presque « sacré » et dont on a souligné l'aspect quasiment
liturgique. La séparation sacré/profane familière aux esprits post-tridentins
se met en place... Cette formulation ne paraît pourtant pas satisfaisante.
N'est-ce pas plutôt le champ du sacré lui-même qui se déplace alors
progressivement 37 ? Il serait abusif, en effet, d'imaginer que les lieux de
culte n'étaient pas perçus comme tels auparavant par ceux qui les

30. Statuts également reproduits par C. Memheld, op. cit., note 24, t. IV, p. 790.
31. Épisode rapporté par l'abbé Lecanu, dans Histoire du diocèse de Coûtantes et
d'Avranches, t. I, 1877, p. 409-410 ; (Carnet, Manche).
32. Citons, parmi d'autres, l'exemple de la confrérie Saint-Pierre-et-Paul de Nantes (C.
Memheld, op. cit., note 24, t. IV, p. 849) et celui de la confrérie de l'Assomption de Saumur,
étudiée par Fr. Poirault, « La confrérie de l'Assomption de Saumur (1402-1903) », dans
Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, t. 86 (1979), p. 414.
33. Ainsi, la disposition qui concerne les « pots de vin » dans les statuts de la confrérie du
Puy-Paulin (voir note 30) se trouve rayée lors de la correction du texte au XVIIe siècle (C.
Memheld, op. cit., note 24, t. IV, p. 790).
34. N. Lemaître, op. cit., note 27, p. 61 : deux confréries sur 26 possèdent des maisons (à
usage interne ou comme source de rapport ?...). À Paris, la confrérie Saint-Jacques-aux-
Pèlerins qui dispose de vastes locaux les loue aux autres associations ; H. Bordier, « La
confrérie des pèlerins de Saint- Jacques et ses archives », dans Mémoires de la Société
d'Histoire de Paris et de l'Ile-de-France, t. II (1876), p. 361-396.
35. C'est le cas de la confrérie Saint-Denis, installée dans l'église abbatiale de Saint-Denis-
en-France ; Bibl. nat., ms fr. 17723 et Arch, nat., LL 1183.
36. C. Vincent, op. cit., note 3, p. 227.
37. L'idée d'une évolution du champ du croyable (du sacré ?) a été émise par A. Vauchez
dans son introduction aux actes du colloque Faire Croire, Rome, École Française de Rome,
1981, p. 16, à propos du xme siècle ; pourquoi ne pas imaginer qu'elle puisse être pertinente
également deux siècles plus tard ?...
ÉGLISE ET VIE ASSOCIATIVE 221

fréquentaient, sous prétexte que s'y déroulaient de multiples activités. À


en juger par les efforts d'aménagement qu'elle y déploie et par la manière
dont elle y concentre toutes ses activités, la confrérie ne conçoit pas
seulement sa chapelle comme un local commode. Le lieu de culte
représente plus qu'un espace social parmi d'autres ; il réalise l'espace social
par excellence, aux dimensions de toute la société chrétienne.
Pas de confrérie sans repas, a dit le doyen Le Bras M ; pas de confrérie
non plus sans chapelle... Là, s'incarne véritablement le dogme chrétien de
la Communion des Saints pour les fidèles qui ont souhaité compléter leur
expérience de la communauté paroissiale par celle de ces familles
artificielles. Or, comme toute famille, et plus encore en raison de son
caractère électif, la confrérie tient à garder mémoire de tous ses membres
et à vivifier constamment les liens qui les unissent. À cette préoccupation
répond le choix de certains objets placés dans la chapelle, ainsi que l'usage
qui en est fait. L'image du saint patron, tout d'abord, statue ou bien
tableau, à moins qu'elle ne soit également présente sur le bâton ou la
bannière, vient rappeler qu'il est en quelque sorte le « chef de famille »,
ancêtre et modèle commun autour duquel les membres se sont rassemblés.
Elle se complète de celle du groupe des confrères, parfois figurés en prière,
qui commence à apparaître sur des bas-reliefs ou des tableaux, à la fin du
XVe siècle 39. Mais l'ensemble de la famille n'est jamais mieux représenté
que sur le registre, lieu privilégié de la mémoire. Ses enluminures,
lorsqu'elles existent, reprennent le schéma classique du saint protégeant ses
fidèles de son manteau 40. Et, dans plusieurs statuts, il est requis de lire la
liste des noms à l'occasion des célébrations du jour de fête 41.
On le voit, la chapelle ne garde pas uniquement souvenir du saint patron
et des confrères vivants ; leurs prédécesseurs défunts leur sont toujours
étroitement associés. Présents par leur inscription dans le Livre, s'il est
bien tenu, ils le sont de plus par leurs sépultures. En effet, le privilège
d'être inhumé dans la chapelle est cité dans plusieurs statuts, preuve qu'il
devait être recherché 42. Sans doute est-ce parce qu'elle se situe parfois dans

38. G. Le Bras, Études de sociologie religieuse, Paris, 1956, p. 442, note 7.


39. Voir notamment l'ensemble décoratif conçu par les confrères de l'Assomption pour
leur chapelle de l'église Saint-Gervais-Saint-Protais de Gisors : il se compose d'un groupe
sculpté figurant la sépulture de la Vierge (aujourd'hui disparu) et de deux bas-reliefs, l'un
illustrant l'Assomption, l'autre représentant le groupe des confrères en prière. Toujours en
place, ils ont été très restaurés au xixe siècle. Voir l'étude que leur a consacrée C. Vincent,
« Du Roi au laboureur... », dans Études Normandes, t. 4 (1986), p. 5-18.
40. Par exemple, celui de la confrérie Saint-Nicolas de Caen (Arch. dép. du Calvados,
G967).
41. Disposition présente notamment à l'article 17 des statuts de la confrérie de la Trinité
à Crépy-en- Valois ; L. Carolus-Barré, « La confrérie de la Sainte Trinité à Crépy-en- Valois »,
dans 99e Congrès national des Sociétés Savantes, Besançon, 1974, Paris, 1977, p. 227.
42. Le privilège est rappelé dans la convention passée entre les confrères de Saint-Arnould
et les marguilliers de l'église Sainte-Marguerite, au moment où ils font construire leur chapelle
en 1494 (E. Pagart d'Hermansart, op. cit., note 13, p. 90). Il figure entre autres dans les
statuts de deux confréries nantaises Sainte- Véronique aux Jacobins (H. Martin, op. cit., note
9, p. 340) et Notre-Dame d'Espagne aux Cordeliers (C. Memheld, op. cit., note 24, p. 626-
627).
222 C. VINCENT

les murs d'un établissement religieux renommé ; plus communément,


parce que le fidèle y voit un moyen d'être assuré de bénéficier de tous les
bienfaits spirituels qui sont attachés à cet autel. Les confrères défunts se
rappellent donc à leurs successeurs par les différentes marques lapidaires
de leurs sépultures que portent le sol et les murs du lieu. Lorsque la
confrérie ne bénéficie pas d'un tel privilège, et dans le cas probable où tous
ses membres ne peuvent trouver place dans l'espace de la chapelle, les
défunts demeurent associés aux liturgies par l'organisation de processions
qui incluent le cimetière dans leur cheminement. Marques de la mémoire
confraternelle plus éphémères que les précédentes, ces rituels sont
intéressants à observer pour la manière dont ils utilisent les lieux en une
récapitulation des diverses composantes de la confrérie. Prenons l'exemple
de la confrérie Sainte-Croix de l'église Saint-Georges de Chalon-
sur-Saône 43. Chaque semaine, elle fait célébrer une messe en l'honneur de
la Sainte Croix, au cours de laquelle il est fait mémoire des trépassés ; elle
est suivie d'une procession à l'intérieur de l'église et tout autour, qui
comporte deux stations où sont chantés des hymnes, l'un devant la Croix,
le second pour les défunts, dans l'enclos du cimetière **. Dans le même
ordre d'idées, on relève qu'au monastère de Saint-Denis-en-France, les
confrères de Saint-Denis se rendent, le jour de la fête, en procession à la
chapelle Saint-Denis de l'Estrée, alors réputée lieu d'inhumation du saint
patron 45. Le rappel de ces liens permanents qui unissent société céleste et
société terrestre passe également par un autre support éphémère : le
luminaire. Chaque confrérie conserve dans sa chapelle ses propres torches,
à moins que, d'une façon très symbolique, elle n'en confie une à chacun
de ses membres chargé de la garder chez lui et de la rapporter aux moments
requis, fête et inhumations 46.
Ainsi, les lieux, leur décor, les objets qu'ils renferment et l'usage qui en est
fait, concourent tous à manifester l'union intime de l'Église triomphante,
souffrante et militante, telle qu'elle est vécue à l'échelle de la confrérie.
N'est-ce pas l'espace social le plus complet que l'on puisse alors concevoir ?
Or, au sein de cette société, on constate que certains fidèles se montrent
soucieux de voir conserver un souvenir plus individualisé. La chapelle en
porte alors, à nouveau, la marque. Divers objets rappellent le nom de ceux
qui en ont fait don à la confrérie, par une inscription ou un portrait 47.

43. Arch. dép. de Saône-et-Loire, G 278, fol. 1 r et v.


44. Même cérémonial à la confrérie du Saint-Esprit de Sassenay (Saône-et-Loire). A.
Bailly, « La confrérie du Saint-Esprit et messe des Trépassés à Sassenay, 1457-1802 », dans
Mémoires de la Société Historique et Archéologique de Chalon-sur-Saône, t. 52 (1982-1983),
p. 75 et 77.
45. Bibl. nat., ms fr. 17723, fol. 55 v et 56 r.
46. Disposition originale des statuts de la confrérie de Nolay, Côte d'Or, arr. Beaune, ch.
lieu de c, publiés par J. Richard, « Confréries de métier et confréries de dévotion : quelques
exemples bourguignons», dans 109e Congrès national des Sociétés Savantes, Dijon, 1984,
Paris, 1985, p. 487-489.
47. Les trois donatrices du missel « à l'usage de la charité du Saint-Esprit » de Rouen se
sont fait représenter en prière sur une des premières enluminures de l'ouvrage, daté de 1326
(Bibl. mun. de Rouen, ms. 289).
ÉGLISE ET VIE ASSOCIATIVE 223

Lorsque tel n'est pas le cas, les termes de la donation peuvent préciser
qu'en retour du geste, il sera fait mention nominale des bienfaiteurs au
cours des liturgies, une manière de se distinguer parmi les multiples noms
de la liste commune. L'usage ne se pratique d'ailleurs pas uniquement
après le décès du confrère, mais peut débuter de son vivant s'il s'est
particulièrement illustré 48. Pourtant, c'est principalement à l'occasion de
liturgies funèbres individualisées que se manifeste le mieux cette
préoccupation. Ainsi, les messes confraternelles peuvent s'achever par une prière
d'absoute récitée sur la tombe de tel membre, tombe qui a toutes les
chances de se situer à l'intérieur de la chapelle, pour faire l'objet d'une telle
demande 49. Mieux encore, quelques confrères plus fortunés n'hésitent pas
à charger leur association de messes régulières à leur intention, qui
s'accompagnent aussi de prières auprès du tombeau, avec aspersion d'eau
bénite50. Un bel exemple en est donné par cette fondation de 1528 du
seigneur de Chaintré, en Maçonnais, auprès de la confrérie Sainte-Anne-
et-Saint- Joseph du couvent des Cordeliers de Mâcon, pour satisfaire aux
exigences de son épouse. Elle comporte une messe hebdomadaire, « à
l'intention d'icelle Jeanne Bernard et des dits confrères » (soulignons au
passage cette double intention), messe suivie d'une lecture de la Passion
ainsi que d'une absoute sur sa tombe ; les jours de fête, la messe est
célébrée solennellement et la prière devant le tombeau doit se réciter avec
la croix et l'eau bénite ; pendant les différents services, deux cierges sur
deux chandeliers brillent « au sommet », dit le texte, de ce que l'on imagine
être le monument funéraire de la dame 51.
Sans multiplier davantage les exemples, on constate aisément que la
chapelle est bien ce lieu où les mérites ne cessent de circuler entre les
confrères, et où se conserve la mémoire de tous, plus personnalisée pour
certains. Dans son agencement comme dans son utilisation, elle porte la
marque de la manière dont était alors conçu et vécu le mystère chrétien de
la Communion des Saints. Il n'est pas jusqu'aux diverses formes des
activités associatives, y compris le repas dont un document laisse penser
qu'il serait pris en présence de la statue du saint patron, qui ne puissent
s'inscrire dans cette démarche... 52.

48. À la confrérie du Saint-Esprit de Mâcon, à la fin de l'article qui invite les membres à
prier avant de débuter le repas, il a été rajouté, d'une autre main qui paraît plus tardive, la
précision suivante : « [réciter], un Pater et un Ave pour la prospérité de honorable homme
Jean de La Rochette, clerc, notaire royal et citoyen de Mâcon, lequel a aidé à recouvrer le
barreaul de vin dû par ceulx de Chevaignie — La Chevrière » (Saône-et-Loire) ; Arch. dép. de
Saône-et-Loire, G 116, fol. 2 v.
49. C'est, par exemple, ce que demande en 1412, un couple d'Évreux en échange d'un don
de 50 sous tournois de rente annuelle à sa confrérie ; Arch. dép. de l'Eure, G 1623.
50. Voir plusieurs exemples pour la Normandie, dans C. Vincent, op. cit., note 3, p. 187
(tableau) et 188.
51. Charte de fondation de 1528, connue par une copie de 1570 ; Arch. dép. de la
Saône-et-Loire, E 1469. Chaintré (Saône-et-Loire).
52. Il s'agit du repas de la confrérie Saint- Jacques-aux-Pèlerins de Paris ; H. Bordier, op.
cit., note 34, p. 370, note 1.
224 C. VINCENT

Quand l'Église ouvre ses portes à la vie associative, sous la forme des
confréries, à la fin du Moyen Âge, elle le fait donc avec un minimum de
conditions. Celles-ci traduisent la volonté de conserver à la paroisse priorité
dans l'encadrement des fidèles, ainsi que l'affirmation progressive d'une
nouvelle conception de l'espace « sacré ». Mais, les responsables du
bâtiment savent bien qu'ils ont tout à gagner à entretenir une bonne
collaboration avec ces sociétés qui, en règle générale, font preuve envers
l'édifice d'un véritable « mécénat collectif », par leur participation aux
travaux de gros œuvre et leur contribution non négligeable à sa décoration
intérieure. Enfin, il est évident que l'utilisation qu'entend faire
l'association de l'espace qui lui est imparti, retrouve à travers les liturgies de la
Communion des saints des préoccupations communes à l'ensemble de la
vie religieuse d'alors, également partagées par les clercs et par les laïcs 53.
Son intégration ne pouvait que s'en trouver facilitée...

Catherine Vincent
Université de Paris I.

ANNEXE I. Quelques exemples de mention de construction de chapelles ou


d'autels, relevés dans les sources écrites.

Autun. Statuts de la confrérie du Saint-Sacrement de l'église paroissiale Notre-


Dame du Château.
L'autorisation finale est donnée à cette confrérie qui a pu « unum altare lapideum
in predicta vestra parrochiali ecclesia, juxta alterum pilariorum ipsius ecclesie
erigere et honorifice construere ». L'article 1 des statuts précise qu'il s'agit du
« second pilier à la partie dextre en entrant en icelle église » (op. cit., note 1, p.
341 et 349).
Metz. Chapelle de la Victoire dite des Lorrains.
« Item, pour le heu où la dite être élevée, fondée et édifiée... ont advisé que la
dite chapelle soit située en lieu public, et où communément plus grande
multitude de peuple tant des seigneurs de la cité comme d'estrangiers se
trouvent... devant la grande église et que sus le portail de la dite chapelle soit
écrit en bien grosses lettres d'or : la chapelle de la Victoire, et que la dite écriture
soit tellement faite et ordonnée que ce soit chose perpétuelle » (op. cit., note 11,
p. 238).
Moulins. Confrérie Saint-Pierre-des-Ménestraux.
Mention, sans plus de précision, d'une chapelle que la confrérie a fait bâtir près
de la ville (Arch. dép. de Saône-et-Loire, 2 G 203).

53. N. Lemaître (op. cit., note 27, p. 328) souligne, de son côté, l'importance de cette
« structure de pensée » dans la « spiritualité rouergate ».
ÉGLISE ET VIE ASSOCIATIVE 225

Paris. Confrérie de la Conception-Notre-Dame en l'église Saint-Gervais.


Accord en 1415 entre les marguilliers et les maîtres pour agrandir la chapelle vers
le cimetière en la mettant dans l'alignement de celle de Passy et pour construire
une petite sacristie en veillant à ne pas obstruer la verrière de la tour où se trouve
la corde des cloches (op. cit., note 2, p. 542).
Rouen. Confrérie Saint-Bernardin-de-Sienne au couvent des Cordeliers.
Mention de la construction d'une chapelle et de la création d'une confrérie, juste
après la canonisation de Bernardin. M. Bihl, « Frère André Ferey... », dans
Archivum Franciscanum Historicum, t. 31 (1938), p. 340.
Saint-Omer. Confrérie Saint- Arnould des brasseurs à Sainte-Marguerite.
Publication de la convention passée entre les maîtres et les marguilliers de
Sainte-Marguerite par E. Pagart d'Hermansart, op. cit., note 13, p. 89-90.
Toulouse. Confrérie Notre-Dame en l'église Saint-Nicolas.
Au compte de l'année 1501-1502, on lit : « avons donné aux ouvriers pour faire
la chapelle de Notre-Dame... ». En 1497-1498, des travaux de terrassement sont
effectués pour un montant total de 32 livres et 16 sous. En 1506-1507, un retable
(coût 57 livres) s'y trouve placé (op. cit., note 2, p. 98).
Vitré. Confrérie du Saint-Sacrement en l'église Notre-Dame.
Le début des statuts précise que la confrérie est située « à l'autel Notre Dame de
la dite église en bas près l'autel Saint-Père paroissial». B. de Broussillon,
«Statuts de la confrérie du Saint-Sacrement établie à Vitré en 1348», dans
Bulletin de la Commission historique et archéologique de la Mayenne, 2e série,
t. 13 (1897), p. 87.
Vitré. Confrérie des marchands d'Outre-mer en l'église Notre-Dame.
Le préambule des statuts (1472) précise que la confrérie se situe « en la chapelle
que de naguère avons fait faire, construire et édifier au cousté, devers le cloître
du prieuré, de la dite église, qui est la seconde chapelle du bout du haut de la
dite église au dit cousté ». Cl. Memheld, op. cit., note 24, p. 868.

ANNEXE II. Exemples de contributions confraternelles au décor des églises.

Les comptes ou inventaires de biens comportent de nombreuses mentions de


retables, statues, draps d'autel et autres objets exécutés pour les confréries. Voir
tout spécialement les références citées note 2 pour les confréries de la Conception-
Notre-Dame de Saint-Gervais à Paris et de Notre-Dame à Saint-Nicolas de
Toulouse.
En illustration, on retiendra plutôt le contrat passé par les maîtres de la confrérie
Saint- Jacques de Chalon-sur-Saône avec Grégoire Guérard, peintre originaire de
Rotterdam, parent d'Érasme, établi en 1511 à Tournus, pour l'exécution d'un
triptyque, en cette même année 1511 :
« Au grand panneau, la décollation de saint Jacques. Sur le panneau de droite, la
mère du dit saint Jacques présente icelluy, avec saint Jean l'Èvangéliste son frère,
à Notre Seigneur. Au panneau de gauche, sera la Transfiguration où est le dit saint,
comme l'histoire le requiert. Et sur l'extérieur, les divers miracles faits par saint
226 C. VINCENT

Jacques [en noir et blanc] dont celle du pendu dépendu. Le tout fera maistre
Guérard, paintre de Tournus, aussi richement que celui de Saint-Laurent-les-Chalon
ou même mieux si possible est »..
...le tout pour 80 francs, dont 5 écus payés d'avance.
(Arch. dép. de Saône-et-Loire, E 1214, et C. Petouraud, dans Annales de
l'Académie de Mâcon, 3e s., t. 49, p. 1-17).

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