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Capitale de La Douleur

Donnez trois thèmes qui reviennent dans le recueil et citez des exemples tirés des
poèmes en guise de justification pour chaque thème donné.

1- La solitude
Le premier poème du recueil, mis en relief par cette place particulière, s’intitule « Max
Ernst ». Il s’agit du peintre dont la femme d’Eluard, Gala, est éprise. Ce poème se
présente comme un sonnet inachevé, et ses trois strophes semblent évoquer le trio
que forment le poète, Gala et le peintre. L’anaphore « dans un coin » pourrait décrire
l’isolement du poète face au couple en formation. La solitude du poète est donc
présente dès le premier poème du recueil.
En effet, partagé entre son amour pour Gala et son amitié pour Max, entre son refus
de l’amour bourgeois et sa volonté de garder sa femme auprès de lui, le poète craint
surtout l’abandon et la solitude qui s’en suivrait. Dans « Intérieur », il écrit :

Dans quelques secondes


Le peintre et son modèle
Prendront la fuite.

Nous retrouvons ce désolant sentiment de solitude dans « Œil de sourd », poème qui
clôt la première partie du recueil. Éluard s’y adresse à « vous » et le presse avec cette
insistante anaphore : « Faites mon portrait ». Mais le vers 5 (« Je ne vous entends pas
») indique que la communication n’est pas possible. Le « vous » disparaît donc dans la
seconde strophe, et le poète se retrouve seul, comme le souligne aussi des expressions
comme « remplir tous les vides » (v.2) et « seul le silence » (v.3).
Cet abandon de Gala se trouve aussi dans « Ta chevelure d’oranges » :
  […]Ma mémoire
Est encore obscurcie de t’avoir vu venir
Et partir. […] 

Et ce thème de la solitude trouve un écho dans plusieurs autres pièces :


Je suis vraiment en colère de parler seul (« Sans musique »)

Je sors au bras des ombres,


Je suis au bas des ombres,
Seul. (« Absence »)

Dans le dixième « Les petits justes », le départ de Gala (« je la perds ») laisse le poète
seul et désespéré (« je subis Ma douleur ») :
Inconnue, elle était ma forme préférée,
Celle qui m’enlevait le souci d’être un homme,
Et je la vois et je la perds et je subis
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide.

Car « Capitale de la douleur » (que le poète avait pensé appelé « L’art d’être
malheureux », est avant tout le recueil de la douleur causée par la distanciation puis
l’abandon de Gala, qui se rapproche de Marx Ernst, puis finit par partir avec Dali.
Le cœur meurtri, l’âme endolorie, les mains brisées, les cheveux blancs, les prisonniers,
l’eau tout entière est sur moi comme une plaie à nu. (« Nul »)

L’oiseau se tait, creusez sa tombe,


Le silence le fait mourir. (« Le jeu de construction »)

Anticipe la fin de l’amour :


Quel visage viendra, coquillage sonore,
Annoncer que la nuit de l’amour touche au jour («Les petits justes,  IX »)

Toute brillante d’amour, tu fascinais l’univers ignorant.


Je t’ai saisie et depuis, ivre de larmes, je baise partout pour toi l’espace abandonné.
(« les lumières dictées »)

2- L’amour.

Comme nous venons de le voir, Eluard évoque à de nombreuses reprises dans ce


recueil l’abandon de Gala. Mais il y dépeint aussi l’amour et célèbre la femme aimée :

Dormir, la lune dans un œil et le soleil dans l’autre,


Un amour dans la bouche, un bel oiseau dans les cheveux,
Parée comme les champs, les bois, les routes et la mer,
Belle et parée comme le tour du monde. (« Suite »)

C’est aussi le cas du célèbre poème « La courbe de tes yeux » :

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,


Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.

Dans son évocation de l’amour, Eluard adopte parfois un lyrisme proche du


Romantisme :
Elle est si douce qu’elle a transformé mon cœur. […]
un nouvel astre de l’amour se lève de partout – fini, il n’y a plus de preuves de la nuit.
(« Elle est »)

Et la grâce s’est prise dans les filets de ses paupières.


Elle est plus belle que les figures des gradins, (« Absence »)

[…]défaisant sa chevelure qui guide des baisers, qui montre à quel endroit le baiser se
repose, elle rit. (« Sous la menace rouge »)

J’ai refermé les yeux sur moi, je suis à toi,


Toute ma vie t’écoute et je ne peux détruire
Les terribles loisirs que ton amour me crée. (« Ta bouche aux lèvres d’or »)
Le recueil se clôt sur cette dernière pièce, dans laquelle Eluard célèbre l’amour
inconditionnel qu’il portera éternellement à Gala :

Et l’air a un visage, un visage aimé, Un visage aimant, ton visage, […]


Je chante la grande joie de te chanter,
La grande joie de t’avoir ou de ne pas t’avoir,
La candeur de t’attendre, l’innocence de te connaître,
Ô toi qui supprimes l’oubli, l’espoir et l’ignorance,
Qui supprimes l’absence et qui me mets au monde,
Je chante pour chanter, je t’aime pour chanter
Le mystère où l’amour me crée et se délivre. (« Celle de toujours, toute »)

Soulignons, pour finir, que l’amour n’est pas toujours empreint de douceur. Il est
parfois question d’amour physique, de fascination charnelle, comme dans « Les
Gertrude Hoffmann Girls » :
Le tour de votre taille pour un tour de fleur,
L’audace et le danger pour votre chair sans ombre,
Vous échangez l’amour pour des frissons d’épées
Et le rire inconscient pour des promesses d’aube.

3- La guerre.

Profondément marqué par son parcours personnel, Éluard évoque souvent la guerre et
son absurdité dans ses poèmes :
Les bêtes qui descendent des faubourgs en feu,
Les oiseaux qui secouent leurs plumes meurtrières,
Les terribles ciels jaunes, les nuages tout nus
Ont, en toute saison, fêté cette statue. (« Paris pendant la guerre »)

Un millier de sauvages
S’apprêtent à combattre.
Ils ont des armes,
Ils ont leur cœur, grand cœur,
Et s’alignent avec lenteur (« Perspective »)

Et les mains qui pétrissent un ballon pour le faire éclater,


pour que le sang de l’homme lui jaillisse au visage. (« Rubans »)

Et celui qui traîne un couteau dans les herbes hautes, […]celui qui porte dans ses bras
tous les signes de l’ombre, est tombé, tacheté d’azur, sur les fleurs à quatre couleurs.
(« La malédiction »)

Dans « La bénédiction », il déplore le sort funeste réservé à cette chair à canon partie
au front :
L’homme qui creuse sa couronne
Allume un brasier dans la cloche,
Un beau brasier-nid-de-fourmis.
Et le guerrier bardé de fer
Que l’on fait rôtir à la broche

Les images de la guerre sont parfois plus difficiles à saisir, et nous ne nous en
approchons que par le champ lexical qui lui est propre, comme dans « L’absolue
nécessité » :
[…]il restera pris par les rubans de sa crinière de troupeaux, de foules, de processions,
d’incendies, de semailles, de voyages, de réflexions, d’épopées, de chaînes, de
vêtements jetés, de virginités arrachées, de batailles, de triomphes passés ou futurs, de
liquides, de satisfactions, de rancunes, d’enfants abandonnés, de souvenirs, d’espoirs,
de familles, de races, d’armées, de miroirs, d’enfants de chœur, de chemins de croix, de
chemins de fer, de traces, d’appels, de cadavres, de larcins, de pétrifications, de
parfums, de promesses, de pitié, de vengeances, de délivrances […]

Citez trois extraits du recueil qui, d'après vous, sont représentatifs de l'écriture
surréaliste et expliquez pourquoi :

Dans « Capital de la douleur », les poèmes que nous pourrions qualifier de purement
surréalistes sont rares car le recueil se trouve au carrefour de la poésie héritée du
passé et de l’innovation expérimentale. Éluard conserve parfois une forme de
classicisme dans ses vers et sa poésie est loin d’être aussi radicale que celle des autres
surréalistes. Il s’applique à réinventer la poésie en y mêlant à la fois les préceptes
classiques et les nouveautés esthétiques de son époque.

Ainsi, dans le poème « La courbe de tes yeux », nous pouvons remarquer comment
Eluard libère les mots et les images de leur sens classique afin de porter sur eux un
regard nouveau, comme le préconisaient les surréalistes. Ce poème met en place une
succession d’images et de correspondances tout à fait insolites :

Feuilles de jour et mousse de rosée,


Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d'une couvée d'aurores


Qui gît toujours sur la paille des astres,

Toutefois, d’autres pièces sont beaucoup plus radicales dans leur expérimentation des
nouvelles voies ouvertes par les surréalistes. Par exemple « L’invention » est un
curieux collage verbal ou nous retrouvons une longue liste qui ne semble pas vouloir
finir :
L’art d’aimer, l’art libéral, l’art de bien mourir, l’art de penser, l’art incohérent, l’art de
fumer, l’art de jouir, l’art du moyen âge, l’art décoratif, l’art de raisonner, l’art de bien
raisonner, l’art poétique, l’art mécanique, l’art érotique, l’art d’être grand-père, l’art de
la danse, l’art de voir, l’art d’agrément, l’art de caresser, l’art japonais, l’art de jouer,
l’art de manger, l’art de torturer.

Mais le poète nous prévient dès le deuxième vers de son projet de renouvellement de
la poésie : « Toutes les transformations sont possibles. »

Dans « A côté 1 », le poète semble expérimenter avec les mots en brisant les normes
habituelles, or les ruptures de la cohérence syntaxique ou sémantique est un des traits
caractéristiques de l’écriture automatique:

Un papillon l’oiseau d’habitude


Roue brisée de ma fatigue
De bonne humeur place
Signal vide et signal
À l’éventail d’horloge.

Nous retrouvons cet écho de l’écriture automatique dans l’enchainement à la fois


fluide et inhabituel des images présentes dans cette longue phrase de « Grandes
conspiratrices »:
Grandes conspiratrices, routes sans destinée, croisant l’x de mes pas hésitants, nattes
gonflées de pierres ou de neige, puits légers dans l’espace, rayons de la roue des
voyages, routes de brises et d’orages, routes viriles dans les champs humides, routes
féminines dans les villes, ficelles d’une toupie folle, l’homme, à vous fréquenter, perd
son chemin et cette vertu qui le condamne aux buts.

Nous citerons pour finir « Pour se prendre au piège », qui réunit toutes les
caractéristiques d’un de ces récits de rêves chers aux surréalistes :
C’est un restaurant comme les autres. […]Une grande femme, à côté de moi, bat des
œufs avec ses doigts. Un voyageur pose ses vêtements sur une table et me tient tête.
[…]
L’orage qui, par instants, sort de la brume me tourne les yeux et les épaules. L’espace a
alors des portes et des fenêtres. Le voyageur me déclare que je ne suis plus le même.
Plus le même ! Je ramasse les débris de toutes mes merveilles. C’est la grande femme
qui m’a dit que ce sont des débris de merveilles, ces débris. Je les jette aux ruisseaux
vivaces et pleins d’oiseaux.

En effet, nous y retrouvons l’énonciation à la première personne et au présent


d’actualité, la mise en place d’un cadre spatio-temporel qui s’ancre dans une réalité
possible, puis l’ouverture sur des images oniriques qui désorientes le narrateur et le
lecteur. Nous retrouvons ces mêmes caractéristiques dans « Dans le cylindre des
tribulations » :

Trente filles au corps opaque, trente filles divinisées par l’imagination, s’approchent de
l’homme qui repose dans la petite vallée de la folie.
L’homme en question joue avec ferveur. Il joue contre lui-même et gagne. Les trente
filles en ont vite assez. Les caresses du jeu ne sont pas celles de l’amour et le spectacle
n’en est pas aussi charmant, séduisant et agréable.
Je parle de trente filles au corps opaque et d’un joueur heureux. Il y a aussi, dans une
ville de laine et de plumes, un oiseau sur le dos d’un mouton. Le mouton, dans les
fables, mène l’oiseau en paradis.
Il y a aussi les siècles personnifiés, la grandeur des siècles présents, le vertige des années
défendues et des fruits perdus.

Faites un lien entre ce recueil et le parcours associé de votre séquence : « alchimie


poétique : la boue et l'or ».

Lorsque Baudelaire s’exclame: « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », il
souligne comment le regard poétique peut transformer, à la façon d’un alchimiste, la
laideur en beauté et un monde parfois sordide en un monde qui fait rêver.
Dans « Capitale de la douleur », nous ne retrouvons qu’en de rares cas ce mélange
entre le « laid » et le « beau » :

Métal qui nuit, métal de jour, étoile au nid,


Pointe à frayeur, fruit en guenilles, amour rapace,
Porte-couteau, souillure vaine, lampe inondée,
Souhaits d’amour, fruits de dégoût, glaces prostituées. (« A la flamme des fouets II »)

Toutefois, nous pourrions aussi comprendre « alchimie poétique : la boue et l'or »


comme l’idée qu’avec de la boue, donc une matière première sans forme et constituée
d’éléments naturels et simples, comme l’eau et la terre, le poète peut créer de la
beauté. Si nous rapportons cette idée à la poésie surréaliste, la « boue » pourrait être
l’élément de base du langage, celui que nous retrouvons dans l’écriture automatique,
un enchevêtrement de mots sans contraintes syntaxiques mais porteur d’un certain
sens. Avec cette base, cet élément brut, le poète parvient à « construire de la
beauté ».
Pour parvenir à « l’or », le poète se trouve parfois limité par sa matière première, la
« boue » : les mots existants ne lui permettent pas d’évoquer avec précision sa pensée.
C’est pourquoi il met en place une alchimie poétique qui culmine dans la création de
néologismes comme le terme «outre-sens» que nous retrouvons dans la pièce
intitulée « Poèmes » :
Le cœur sur l’arbre vous n’aviez qu’à le cueillir,
Sourire et rire, rire et douceur d’outre-sens.
Vaincu, vainqueur et lumineux, pur comme un ange,
Haut vers le ciel, avec les arbres.

Inspirée de l’expression « outre-mer », ce néologisme permet d’évoquer l’idée que les


mots ne peuvent pas tout dire. Pour transformer les simples mots en poésie pure, pour
pouvoir évoquer un sentiment aussi subtil que l’amour, le poète se doit d’avoir recours
à sa propre alchimie créative.
Enfin, la « boue » pourrait évoquer le langage populaire, rustique et sans délicatesse
tandis que l’ « or » serait le raffinement poétique. Le poète serait alors l’alchimiste qui
transforme le premier en second. Ainsi, dans plusieurs poèmes nous retrouvons des
proverbes du bon sens populaire détournés pour en faire de la poésie :
Dans « Sans rancune », nous lisons :

Il fait un triste temps, il fait une nuit noire


À ne pas mettre un aveugle dehors.

Cette formule semble manifestement avoir été construite à partir de l’expression « Il


fait un temps à ne pas mettre un chien dehors », qui, ainsi détournée, acquière une
profondeur toute ironique.
Pour finir, nous examinerons la pièce nº 2 des « Petits justes», constituée de ces seuls
2 vers :
Pourquoi suis-je si belle ?
Parce que mon maître me lave.

Or nous pouvons déjà lire ce « je suis belle » dans le poème « La parole » :
J’ai la beauté facile et c’est heureux. […]
Je suis vieille mais ici je suis belle

« La parole » (les mots qui forment la poésie) est belle. Mais pourquoi ? Parce que le
poète (« mon maître ») la « lave », c’est à-dire qu’il purifie les mots souillés par une
utilisation vulgaire (« la boue »), et les élève jusqu’à « l’or » dont on fait la poésie.