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La phénoménologie de

Merleau-Ponty. Une
recherche des limites de la
conscience / MADISON G.B.
Préface de Paul Ricœur

IIA297, La phénoménologie de Merleau-Ponty.


Une recherche des limites de la conscience
(Publications de l’Université de Paris –
Nanterre). Paris : Klincksieck, 1973, 9-14.

© Fonds Ricœur

Mots-clés : Gary Madison ; Merleau-Ponty ;


phénoménologie ; ontologie ; impensé ; peinture ;
chair ; Cogito. I

Rubrique : Préfaces.
GARY BRENT M"ADISON

LA
PHÉNOMÉNOLOGIE
DE

MERLEAU-PONTY
une recherche des limites
de la conscience

Préface de
Paul RICŒUR

ÉDITIONS KLINCKSIECK
11 , rue de Lille - P ARIS-7'
1973 = = =
PRÉFACE

L'ouvrage de Gary MADISON se recommande par le choix délibéré qui


règle de part en part ses analyses : celui d'une lecture << ontolo i u '> de
l'œuvre entière de Merleau-Ponty. Le centre de perspective est ainsi
déplacé de La Phénoménologie de la perception vers Le Visible et l'Invi-
sible et vers ceux des textes achevés et publiés - principalement l'Œil
et l'Esprit, Le Philosophe et son Ombre- qui font plus qu'annoncer le
.. revirement final et l'accomplissent explicitement, quoique partiellement.
Ce parti pris est fécond ; il permet de dégager les deux premiers
ouvrages - La Structure du Comportement et !a Phénoménologie de la
Perception - de leur horizon immédiat et ainsi de les soustraire à la
double polémique dans laquelle s'épuise une partie de l'énergie de Mer-
leau-Pont : d'une part la polémique contre le natu lisme et la psycho o-::-
1gie de comportement, d'autre part la polémique- contre l'intel ectualisme
du néo- antisme français et la conception réflexive de la philosop te
phéilûméno ogique de Husserl dans es ees et es éditations carté-
siennes. J'ajouterai q uëlemême souci de relire les premières œuvres
à la lumière du projet ontologique terminal dissuade de soumettre la
pensée de Merleau-Ponty à la mesure de doctrines qui ont occupé la
scène depuis sa mort, qu'il s'agisse du structuralisme ou du freudisme ; on
ne soustrait en effet la lecture des premierSOuvfages au souci d'une polé-
mique ancienne, qui limitait l'herizon de l'auteur, que pour la soumettre
à celle qui limite le nôtre.
Mesurer une œuvre ancienne, qui a le mérite d'exister, à un projet
dont la mort a interrom pu la réalisation entière, ne va pas sans susciter
un autre genre de difficultés. Ne risque-t-on pas de projeter d'avant en
arrière des problèmes qui n'existaient pas encore lorsque l'œuvre pre-
mière fut conçue ? Pis : ne risque-t-on pas d'affaiblir l'œuvre achevée
en la plaçant sous fe regard critique de l'œuvre inachevée? En parti-
culier ne risque-t-on pas de tirer argument de la sorte d'autocritique
que l'ontologie négative finale exerce à l'endroit du positivisme phéno-
_____./
10 LA PHÉNOMÉNOLOGIE DE MERLEAU-PONTY

ménologi ue du dé lt pour justifier et renforcer les critiques appliquées


du e ors à son œuvre et qui tendent aujourd'hui à en minimiser l'im-
portance?
L'auteur a couru lucidement ces risques divers d'une façon qui me
paraît entièrement rendre justice à l'œuvre entière de Merleau-Ponty.
En effet, la sorte de rapport qu'il aperçoit entre la Phénoménologie de la
Perception d'une part, Le Visible et l'Invisible d'autre part n'est ni un
rapport de développement de l'implicite à l'explicite, ni de reniement de
l'explicite au nom d'un nouvel implicite qui n' aurait pas lui-même atteint
la maturité d'une expression développée, mais un rapport qui est expres-
sément suggéré par Merleau-Ponty lui-même et conforme à sa conception
propre de la philosophie : à savoir le rapport de « reprise > ; le texte
cité dans l'Introduction du présent ouvrage le dit à merveille : « La
pensée du philosophe ne peut être définie seulement par ce qu'elle a maî-
trisé, il faut tenir compte de ce qu'elle essayait encore à la fin de penser.
,_Cet im ensé doit, bien entendu, être attesté par des mots qui le délimitent
ou le cernent. ais les mots ici doivent être compris selon leurs implica-
/ tions latérales, non moins que dans leurs significations manifestes et
(_ frontales. » Appliquant à Merleau-Ponty ce concept de l'impensé, l' auteur
peut estimer que, « entre les divers textes, dans leurs renvois mutuels.
émerge un sens qui n'est nulle part pleinement dit, mais qui est partout
présent et qui fait que tous les écrits distribués au cours de l'histoire de
l'auteur appartiennent à un même cheminement effectué à travers de mul-
tiples détours. C'est ce chemin poursuivi à travers les divers écrits de
Merleau-Ponty, chemin qui les relie tous ensemble et qui en fait n'est rien
d'autre que ce lien invisible, que nous allons essayer de dégager et de
suivre ».
En somme, Gary Madison entend lire Merleau-Ponty comme celui-ci
lisait Husserl quand il disait : « Nous voudrions tâcher d'évoquer cet
( impensé de Husserl > (Signes, p. 202).
C'est donc bien L a Structure du Comportem ent et la Phénoménologie
de la Perception que nous lisons avec Gary Madison, mais du point de
vue de l'excès du signifié sur le signifiant. Outre que nous ne nous attar-
dons pas dans les polémiques évoquées plus haut, nous allons droit à la thé-
matique qui a le plus de puissance . je veux dire non seulement le plus de
\ force, mais le plus de .ress_gurce : circularité entre la symbolique du corps
et le jeu d'intersignification qui se poursuit) 1s u
perçu, - émergence d'une existence transfürma ne e crea nee qru
1m ime un mouvement de transcendance ou de verticalité à ce rapport
horizontal entre le corps et le monde, - enracinement ou inhérence du
Cogito au CQ!ps et al! monde, au niveau de l'opinion, de la foi primor-
dial e sur laquelle s'élèvent tous nos savoirs. ' - -
aîtrisant ainsi la problématique majeure allégée de ses combats de
circonstances, .ïloïlPoint la philosophie der-
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nière, mais sa place en creux dans les difficultés de la première phénomé-


nologie. Qu'est donc, en effet, ce 4: fond de nature inhumaine > vers
laquelle s'échappe le jeu circulaire entre le corps percevant et le perçu?
Qu'est-ce que cette intentionnalité qui se voudrait .indemne des implica- \fJ
tions idéalistes de la phénoménologie husserlienne et qui reste pourtant
tributaire d'une P-hiloso hie conscience et du sujet? Qu'est-ce que
, ce monde que nous ne constituons pas en tant ue conscience réfléchie,
mais que- nous en tant que Co llo tacite ou cor-
orel? Et surtout comment se tient le projet même d'une ré exion de
<< irréfléchi comme tel :. ? Sommes-nous encore dans une philosophie
de la réflexion, ou dans une philosophie qui, pour rendre compte de l'ir-
re léch' commence de rompre le lexique de la • noèse et de la , noème,
de la subjectivité et du Cogito, mais sans déplacer ailleurs son lieu d'ori-
gine?
Gary Madison peut bien prendre la voix de Merleau-Ponty lui-même
quand il qualifie de « mauvaise > l'ambiguïté dont on a crédité cette
philosophie.
L 'intérêt majeur de l'ouvrage de Gary Madison, après cette relecture
de La Structure du Comportement et de la Phénoménologie de la Per-
ception, est de mener de front un triple mouv du positivisme héno-
ménologique à l'ontologie nouvelle ou né ative : celui qu· sse ar les
a pein ure, - celui qui prend le chemin du lan age, -
enfin celm ui chemine par la réflExion de la phlioso hie sur 1 hilo-
sop h. ---------------
\ ..-e premier mouvement - par la peinture - est peut-être le plus
réussi . Pour plusieurs raisons. D'abord l'auteur cherche dans la séquence
des trois écrits Le doute de Cézanne, Le langage indirect et les voix du
silence, L'Œil et l'Esprit, le modèle même de toutes les autre3 transi-
tions : << Dans Le doute de Cézanne (1945) , les intentions de l'auteur
se portent essentiellement sur la tentative du peintre d'exprimer l'être,
de le fixer vivant sur la toile. Le Langage indirect et les voix du silence
(1952) apparaît comme une transition entre cette approche phénomé-
nologique et une interrogation plus poussée ; il présente, en fait , les pre-
miers éléments d'une ntologie de la peinture. Enfin dans L'Œil et
L'Esprit (1960) une sorte de renversement devient manifeste en ceci que
maintenant la peinture est envisagée plutôt comme une fonction ontolo-
gique, comme u ne exigence, semblerait-il , que l'Etre pose à l'horr me.
L'opération du peintre est vue ici comme opération de l'Etre , l'instance
primordiale et privilégiée où l'Etre se manifeste et se voit. »
En outre, l'auteur montre l'importance décisive d'une méditation sur
a peinture pour la constitution du thè_me _centra de la Yisibilité ; l'art,
disait Merleau-Ponty après Klee, << ne reproduit pas le visible, il rend visi-
ble >. Il n'imite, ni ne fabrique : il exQrime ce qui attend en quelque
sorte d'être dit. Ainsi le thème de l'expr s n - au double sens d'expres-
12 LA PHÉNOMÉNOLOGIE DE MERLEAU-PONTY

·on de l'Etre et d'expression par l'artiste - nous arrache-t-il d'un seul


oup à la philosophie du sujet et de l'objet.
Mais surtout le passage par les écrits sur la peinture met en valeur
le troisième essai, L'Œil et l'Esprit, qui se tient au niveau même de
Le Visible et l'Invisible ; c'est là, en effet, que se nouent les formules
nouvelles : « C'est donc l'Etre muet qui, lui-même, en vient à manifester
son propre sens. > Une transcendance se dessine qui « ne surplombe plus
l'homme : il en devient étrangement le porteur privilégié ». L'Etre veut
se voir ; l'Etre veut se dire. La peinture en témoigne mieux que le
langage, précisément parce qu'elle est muette et qu'elle présente sans n-
cept l'Etre universel. ·
tournant philosophique est déjà pris : la perception s'appelle
vision, le corps devient chair, l'Etre reçoit une majuscule ; ces changements
1 de terminologie signalent que tout a « bougé Gary Madison le dit
bien : c'est le mot « chair » qui est le mo ce ; il signale l'essentiel : un
corps visible - voyant, qui n'est plus vue sur le monde, mais vision
qm se alt ans e monde - , un invisible qui est l'autre côté de sa puis-
/ sance voyante, une vision qui est le visible lui-même se voyant.
Du même coup, le chapitre sur le langage qui, tout seul, pourrait paraî-
tre faible, non pas seulement chez Gary Madison mais chez Merleau-
Ponty lui-même, reçoit renfort de cette puissante subversion qui déplace

---
la erce tion vers la vision et le corps vers la chair. Gary Madison
me paraît avoir touché juste dans son estimatiOn u c apitre << Langage »

U la Phénoménologie de la Perception. C'est là que le philosophe est


sté. le ?lus. de sa

Y dement perceptif et cor orel, plutôt que de le conduire vers


L- pro re e e ation. Mais Gary Madison me paraît également
et la _E!1ilo-
phte reflexive ; d'ou son souci de reconduue e langage vers son fon-

/ justifié lorsqu'il .s esert des textes sur la peinture pour


de la philosophie de l'expression, qui est la véritable philosophie du lan f!ge
de dit sur l'excès du sign é par rapport
au signifiant, sur la puissance ouverte et indéfmie du sigmfie, rend consis-
tance qüâriëf on le rapproc e e ce qm est dit par at leurs de___....._-l'instau-
- ration de la visibilité du monde par la En même temps les
:; résistances offe rtespafli'iï'èpnilosophie de la conscience et du sujet
retranchée dans la théorie âe '!--2arole par ante, y paraissent p us élo-
quentes, sans pourtant que le philosophe ait mailqué d'apercevoir la por-
tée ontoloaique de ses propres remarques sur la << spontanéiteêliSei-
gnante -, qui s'appliquent à u.ne puissance de parler qui n est ni tine
conscience constituante, ni une conscience percevânte, mais quelque chose
comme un « logos culturel » .
Quant au troisième itinéraire, celui qui passe par la réflexion de la phi-
losophie sur elle-même, il intéressera surtout le lecteur par le conflit

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qui s'y livre entre plusieurs projets philosophiques plausibles : un projet
PRÉFACE 13

délibérément criticiste, dans La Structure ,du Comportement et même


encore dans la Phénoménologie de la Perception (égaler la réflexion
à l'irréfléchi) - une philosophie existentielle proche du ern· er usser
que son programme « genétlque > porte vers une « archéologie > du
sens - , une philoso hie de la montée du sens, que sa << téléologie
amène au voisinage de Hegel, mais auquel son sens aigu de la contingence
interdit de s'achever dans une réflexion totale et assigne le destin de la
conscience malheureuse, - enfin philoso hie de l'être originaire qui
l'apparenterait à Heidegger, si ne l'en éloignait sévèrement le refus de
toute différence et de tout saut entre l'étant et l'être, - ce qui, en der-
nier recours, rejette encore et encore le philosophe u côté de l'impensé
le Husserl : mieux vaut se battre avec la conscience de soi des mo es
[Ue d'essayer de prendre le nïç"Çourci des TréSocra iques ; l'ontologie ne
.era donc jamais << directe >,mais toujours « indirecte ».
Ainsi ce jeu d'affinités et de répulsions laisse-t-il apercevoir quelque
chose de la difficulté que le philosophe a pu éprouver à trouver le « lieu >
de sa philosophie et le sens même de l'acte philosophique. N'évoque-t-il
, pas une fois , comme en désespoir de cause, « le •princi e barbaru ont
parlait Schelling :P ?
C'est ainsi que d'une triple manière Gary Madison prépare le lecteur
au difficile déchiffrage de Le Visible et l'Invisible. Le ton de la lecture
est juste : c'est à la fois une « introduction à une pensée qui n'existe
pas » et l'explication soigneuse d'une pensée qui << commence à s'expli-
citer ) . Le rapport à l'œuvre antérieure est maintenant traité pour lui-
même. C'en est d'abord une radicale remise en question ; en témoigne
ce texte : « Le Cogito tacite ne résout bien entendu pas ces problèmes.
En le dévoilant comme j'ai fait dans Ph. P., je ne suis pas arrivé à une
solution (mon chapitre sur le Cogito n'est pas rattaché au chapitre sur
la parole) : j'ai au contraire posé un problème. Le Cogito tacite doit
faire comprendre comment le langage n'est pas impossible, mais ne peut
_Jaire comprendre comment il est possible. - Reste le problème du pas-
sage du sens perceptif au sens langagier, du comportement à la thémati-
sation. :La t emat1sa ion elle-meme doit être d'ailleurs comprise comme
_ compor ement de degré plus élevé - le rapport d'elle à lui est [ apport
dialectique : le langage réalise en brisant le silence ce que le silence
voulait et n'obtenait pas (Le Visible et l'Invisible, Notes de travail, p. 229-
230). Tous les concepts antérieurs sont soumis à la dérive de sens que
l'on pouvait apercevoir aussi bien dans les embarras de la première
philosophie que dans l'excès de son sens par rapport à son propre énoncé.
Ce qui m'a paru convaincant dans cette évaluation de Le Visible et
l'Invisible, c'est l'effort de l'auteur pour faire participer le lecteur à
l'invention d'un nouveau lexique - chair-entrelacs-chiasme, etc., -

---
sous la poussée d'une expérience non encore travaillée. Il est alors pos-
sible de mesurer l'écart enlie le ogito tacite d'une philosophie qui restait
-
14 LA PHÉNOMÉNOLOGIE DE MERLEAU-PONTY

une hie de 1 conscience et la chair, devenue attribut de l'Etre.


En même temps se trouve recueilli · tout ce qui avait été anticipé dans
une philosophie d çt_pe"ntur-e, pour qui le creux du visible, c'est-à-dire
l'invisible, était la vision elle-meme, pour qui, par conséquent, l'invisible
de la vision était la puissance même du visible ; Le Visible et l'Invisible
parle identiquement de ce « logos qui se prononce silencieusement dans
chag e chose sensible> . .._....._
Le Gary Madison de ne pas avoir tenté d'écrire
Le Visible et l'invisible en essayant de le lire. Les énigmes sont seule-
ment plus énigmatiques : qu'est-ce qu'une philosophie négative qui reste
une philoso hie du v· ible (ou de I'invisi e du visi le) ?-coffiment le
néan restera-t-il « Méthodologie >, s'il ne doit pas s'é_!jger en transcen-
dance nocturne ? En quOI 'être est-il - ou n'est-il pas - l'ouverture
du monde ou le dynamisme de la nature? Mais comprenons-nous encore
ces mots après Le Visible et l'invisible ?
En quel sens l'Etre__d'indivision eut-il être dit Qer la << déflagration
L qui porte la tache de la conscience et u ogt o .
Plus que tout, la vue la plus pénetran e que Gary aâison propose
de l'ontologie finale de Merleau-Ponty concerne le aradoxe de la contin-
gence ; ce para oxe est issu de la première puis aiguisé
sur
'PifTaméditation sur le christianisme, Pascal et Mal che ; l'auteur
a peut-être raison e voir- ici le nœud de la dernière philosophie : la
contingence existentielle est maintenant assumée par un mouvement de
Vëiïue au jour de l'Etre lui-même qui ne serait plus aucunement un « acci-
dent >. S'il en est ainsi, ne serai -ce pas à Schelling, évoqué par ailleurs,
/ et aux de la genèse absolue du fini qu'il faudrait rattacher
<_ Merleau-Ponty plutôt qu'à Heidegger et à Husserl? Ou bien faudrait-il
dire que l'impensé de Husserl est celui que Fink prononçait dans son
article fameux aes ant-Studien (1934), lorsqu'il affirmait que la question
dernière (ou première) de la phénoménologie est celle de l'origine du _
monde?
Paul RICŒUR