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Covid : mon journal de bord

sur mes deux derniers mois d’exercice

 
– Le 12 mars 2020 : 
Le Covid n’était plus une grippette et s’était transformé en pandémie dangereuse…
Les médias s'affolaient, faisaient intrusion dans les foyers de façon impudique, et de
plus en plus terrifiante. L’information tournait en boucle. Les chiffres d'audience
devaient exploser. À la plus grande joie des rédactions ? 
 
– Le 13 mars 2020 : 
J'avais encore en ligne de mire, la date du 31, comme mon dernier jour d’activité en
médecine libérale. J'avais prévu un départ fin mai dans la vallée du Spiti, en Inde,
pour une mission humanitaire. D'autres projets devaient suivre : l'Argentine, puis
Mayotte à l’hôpital, dans un dispensaire… 
 
– Le 14 mars 2020 : 
Il m’était apparu évident que je devais changer mes objectifs. Alors, j'ai commencé
par frapper aux portes des dispensaires municipaux et hospitaliers de Malakoff. J’ai
passé des coups de fil. Je proposai tout simplement mes services car il fallait unir
nos forces face à ce virus. Aucune réponse. Finalement, j'agirai seul, face à ce
virus… et cela pendant tout le confinement. Inquiet et très troublé, j’informai ma
patientèle de mon choix sur mon répondeur. J’avais décidé de prolonger mon activité
pendant la durée du confinement, parce que, selon moi, je me devais de le faire (il
n'y avait aucun successeur à mon cabinet). Je ne pouvais pas laisser mes patients
ainsi, en plein désert médical. Était-ce par fierté ou par évidence ? Camus en parle si
bien dans  « La Peste »  à propos des médecins. Mes patients reçurent aussi une
information lors de la mise en place de la vidéo-consultation. 
 
– Le 15 mars 2020 : 
La médecine générale m'avait appris, entre autres, l’hygiène et les théories
pasteuriennes. La médecine tropicale, dont j’ai fait ma spécialité par passion
personnelle, a complété tout ce savoir, avec les pathologies dites exotiques et leurs
modes de transmission. Je sais tout des décisions et protections à prendre devant
les viroses et autres parasitoses : peste, choléra, paludisme, sida, et autres
arboviroses… J'ai relu à cette occasion les infections à coronavirus (Médecine
tropicale, 6e édition, Lavoisier, p.791). 
Tout était écrit sur le SRAS : nouveau coronavirus, responsable de pneumonies
graves, très proches des coronavirus animaux, isolés chez la civette et autres, il a
franchi la barrière des espèces, responsable de la première pandémie du XXe siècle.
Transmission nosocomiale, par aérosol, par objets contaminés, par la toux et
l’éternuement. 
La conclusion sur la transmission du virus était : efficacité des mesures de
protection par le port des masques, de gants, et par lavage des mains… Bref, tout
était connu pour se protéger ! Et on ne parlait pas de confinement !.. Ces études ont
été publiées entre 2003 et 2006 (plusieurs publications chinoises et américaines). 
Il y avait même une proposition de traitement systématique, car « on ne peut exclure
une pneumonie bactérienne associée », sans chloroquine. Non-assistance à
personne en danger ? Il y avait 10 % de décès avec le SRAS. Alors, on ne rigolerait
pas avec son cousin germain ! J'avoue, j’étais passionné par cette nouvelle
rencontre, ce défi, mais aussi très inquiet… L'ambivalence était là, cette curieuse
situation, courante, où j’avais envie d’y aller et en même temps j’étais retenu. 
Comment devaient se sentir nos collègues un siècle plus tôt, face à la peste ou au
choléra ? Mais c'est peut-être cela aussi d’être médecin : relever le défi, travailler et
croire au possible traitement, à la possible guérison, à la possible prévention (dont
celle vaccinale…), non pas être un dieu mais se battre, réfléchir, raisonner, déduire,
avancer pour finalement protéger le patient, peut-être, sans doute… 
 
– Le 16 mars 2020 : 
J'ai acheté deux blouses restantes chez mon fournisseur, un sur-pantalon, des sur-
chaussures, des gants et j'ai pu me procurer par mon cousin, qui travaille aux halles,
des sur-blouses et des charlottes (roses…). La débrouille… Il y eut aussi ce confrère
dentiste qui me donna des sur-lunettes. C'est bon la solidarité. Il fallait se battre,
maintenant, disait-il. Et nous allions être en toute première ligne, donc très exposés
avec nos collègues infirmiers, aides-soignantes, pharmaciens, libéraux ou non, en
ville… 
 
– Le 17 mars 2020 : 
Les masques n’étaient obligatoires que pour les soignants ! J’avais conservé un
stock depuis 2007… Période de la grippe aviaire, masques donnés aux soignants et
aux malades par Xavier Bertrand. En l’occurrence, ce fut surtout ceux apportés par
nos confrères dentistes ou par cette podologue du quartier, à vélo… qui me
permirent de me protéger en les faisant mettre aussitôt aux patients qui venaient
consulter en toussant. Mille mercis encore !!! Impossible d’avoir plus d’un masque
par patient, au début, tant que les pharmaciens ne pouvaient en fournir, à leur grand
regret et malgré nos prescriptions, pendant de trop nombreuses semaines, Alors que
l'efficacité du port des masques pour rompre la transmission était connue ! Les
« chirurgicaux », une protection face à ces toux violentes, quinteuses et sèches,
parfois coquelucheuses, qu'il fallait distinguer de la fin de l’épisode grippal puis des
pollens allergisants… Les « FFP2 », masques des soignants « au plus près ! » qui
nous étaient délivrés au compte-gouttes… pour la première ligne, les plus
protecteurs quand vous étiez face à face avec ces malades Covid. 
En tout, 18 par semaine, soit 47 heures de protection pour nous, médecins
généralistes (à ce jour, il y a eu 30 morts parmi nous…). Et combien pour les
infirmières/ers, aide-soignant(e)s, pharmaciens/ciennes, psychologues ? La France
n'avait plus rien… Les politiques avaient déshabillé Marianne depuis tant d’années,
et ça continuait… 
 
– Le 18 mars : 
Mi-décembre, j'avais déjà eu un premier cas étonnant dans ma clientèle, un homme
jeune, la quarantaine, en réa pendant deux semaines sous intubation, suite à ce
qu'on avait nommé une grippe à l’hôpital… C’était la première fois que je voyais,
après 30 ans de métier, une grippe si sévère… si intense sans facteur de risque ! Je
le découvrais au retour des îles du Pacifique, lieu sans Covid à ce jour ! Il n'y avait
pas encore de tests réalisés à cette époque… Puis il y eut un second cas, âgé de 25
ans, dans les mêmes conditions étranges… Le Coronavirus était déjà là, silencieux,
prospérant, énorme… 
 
– Le 19 mars : 
J'avais finalement choisi de rester. Je m’étais informé et protégé pour cela. Mais
j’appréhendais ce face-à-face, présence imperceptible, immatérielle d'un danger
immédiat sans contour. Évanescent… mais terrifiant ! L'angoisse était là, mais vite
oubliée dans l'action. Sauf la peur d’oublier le geste indispensable de distanciation,
de prévention donc, il fallait toujours un geste posé et totalement complet. Tant de
concentration à produire, et puis tant d’énergie incalculable fallut-il développer ! Tant
de fatigue, ajoutez à cela ces réveils répétés a 2h, 4h30, etc. Combien de fois ce
virus a interrompu nos nuits ! 
 
– Le 20 mars : 
Je pensais, et je n’étais pas tout seul, que les soignants, libéraux et fonctionnaires,
(sauf à Malakoff où les dispensaires se fermèrent aux soins non urgents, hormis un
seul proposant la vidéo consultation, devenu en un jour spécialisé pour le Covid,
donc effrayant et à fuir comme les léproseries ou les malades du Sida), les gars et
les filles de la première ligne, généralistes sans prime, Monsieur le président,
avaient été abandonnés et éclipsés par tous ces chiffres journaliers fournis par la
presse et des experts de tout poil, chiffres impudiques et odieux car insoutenables :
le nombre de morts comptabilisés avec ou sans les EPHAD, le nombre de patients
réanimés à l’hôpital, des pourcentages divers à donner le vertige, le tri des patients
dans les hôpitaux selon leur âge, le manque de lits hospitaliers et de respirateurs
(cruel mais tellement imputable à nos politiques !) ou encore le flux tendu sur les
médicaments en réanimation hospitalière… Ce fut la panique instillée à chaque
heure ! Et cela va durer pendant tout le confinement et puis après… 
Et toutes ces personnalités politiques qui ne sont pas descendues dans l’arène pour
nous soutenir ! Dans ma commune, je n'ai rien entendu ou senti comme
reconnaissance, malgré les applaudissements du soir (espoir pourtant !) Je n'ai vu
aucune bataille de politiques locaux pour nous aider à obtenir du matériel, alors que
nous risquions nos vies… Je n'ai senti aucune attention humaine, hormis du mépris,
devant mes colères dues aux laisser- aller. Après le temps des soignants si exposés,
il faudra bien que soit exigé le temps des justifications de tous les politiques et de
leur commune gestion… 
Il y eut, en revanche, tant de patients exceptionnels, si encourageants, simples et
magnifiquement reconnaissants ! Ah ! Cette énergie qui me regonflait tous les matins
en « kiffant » les mots de reconnaissance collés sur mes fenêtres… Ou
encore l’encouragement quotidien de cette femme, pleine d'attention, qui en prenant
de mes nouvelles, m'apportait un thé avec un gâteau, tous les jours à 16h ! Et puis
tous ces soutiens de patients au téléphone ou de collègues soignants dans la rue,
dans le quartier à la pharmacie. Merci cent mille fois ! Ce sont eux qui furent notre
soutien pendant toutes ces heures si difficiles. 
 
– Le 20 mai : 
Alors que j'aurais dû̂ prendre ma retraite, et parce que j’étais passionné de médecine
générale et de médecine tropicale, je me suis lancé tout entier dans cette épidémie,
avec mon écoute, mes instruments, mes connaissances et mes livres, et aussi ma
crainte (vite dépassée dans l'action) et avec une attention très aiguisée. Il fallait bien
tout cela pour recueillir avec minutie ce qui mettait cette virose en suspicion haute,
afin de faire converger tous les signaux permettant de détecter cette maladie, par la
sémiologie certes, mais aussi par les quelques examens de biologie qui orientaient
vers ce diagnostic (aucun test n’était disponible ni très sensible…). Il fallait aussi tout
cela pour « penser » le soin, pour savoir prononcer les mots qui répondent aux
attentes, des mots qui n'enferment pas, qui ne tuent pas, mais qui permettent de
soulager car il fallait gérer tous ces patients explosés par la violence de l'attaque
virale, si douloureuse dans leurs corps et si handicapante. Il fallait encore tout cela
pour lutter contre la souffrance psychique née du mitraillage médiatique subi en
continu par chacun et du ressenti partagé de l’impréparation notoire et si visible de
nos politiques… 
L'homme a ainsi vécu ces traumatismes avec de l'angoisse, celle de pouvoir
transmettre cette maladie et d’être éventuellement responsable d'avoir fait souffrir
ou, pire, fait disparaître l'autre, les autres, en les infectant. Il y a eu aussi la peur de
mourir ou l’appréhension d’être pris à défaut par le virus, du fait de ses tares, de ses
négligences… 
Écouter, s'informer, suggérer positivement et indirectement (comme je le fais
régulièrement en consultation d’hypnothérapie) ou encore traiter, tout en encadrant
ces patients par une présence bienveillante et personnalisée. C’était mon rôle, notre
rôle… 
Il n'y avait rien d'autre que ce virus et ses énormes points d’interrogation,
accompagné de ce vide étrange, ce souffle retenu, ce silence de la ville liés au
confinement. 
Car, tant que l'asphyxie, la déshydratation, la confusion, l'hypotension n’étaient pas
au rendez-vous et que ces personnes, patientes, n’étaient pas transportées
brusquement par les SAMU vers des hôpitaux, tous ces malades restaient à
attendre, à souffrir, à s'angoisser, à se cacher aussi, eux et leurs symptômes, dans
leur domicile, isolé si possible des autres, de l'autre... sans y parvenir souvent. 
C’était si difficile de s'isoler durant cette souffrance. Pour les accompagner au plus
près, j'avais construit un questionnaire en reprenant une partie des items de cette
sémiologie qui évoluait progressivement, et cela comme d'autres collègues,
j'imagine… Ainsi, par SMS, chaque soir et chaque matin, j'avais un compte-rendu de
leurs souffrances, de leurs difficultés, des évolutions, des améliorations,
auxquelles je répondais fidèlement, assidûment, avec tout mon engagement de
médecin de famille. Cela me permettait de garder le contact, de suggérer un avenir
autre, meilleur, en m’appuyant sur l’évolution des symptômes et sur leur biologie. Un
travail de proximité, passionnant, humaniste, exigeant, mais épuisant, angoissant
parfois, car il arrivait, oui, qu'il n'y eut pas de compte-rendu de leur part… Alors à
quoi pensions-nous alors ? Et quelle interrogation angoissante ne nous posions-nous
pas ! 
Médecin, seul, face au virus, dans ce cas, mais il y eut tellement d'avant dans nos
expériences, pour nous médecins attentifs et donc soucieux du patient ! Et quel
partage de vie à travers tous leurs symptômes ! Quelle pesanteur aussi, quel poids
partagé avec nos conjoints et surtout quelle responsabilité solitaire, souvent ! C'est
bien sûr, notre rôle et nous l’avions accepté sans préalable, nous, médecins de
famille, qui allons disparaître… Et savez-vous pourquoi nous l'avons accepté ? Par
éthique. Par serment. Et vous savez aussi pour combien… Pour 25 euros, Monsieur
le président, quand même ! Et beaucoup aujourd'hui ne veulent pas, ne voudront
plus que ça continue ainsi et vous comprendrez alors, les déserts… 
Ce mois et demi de confinement m'a fait rencontrer tout cela, même si une grande
partie m’était connue et déjà acceptée dès le départ, il y a 30 ans. Il me faudra
maintenant plusieurs semaines pour me soulager de toute cette souffrance, de ce
traumatisme, de cette « vicariance »... Il me faudra du temps pour y réfléchir, pour la
digérer, et pour l'exprimer comme ce jour. Sans médaille, bien sûr et heureusement !
Et je souhaite finalement autant de convictions, de force, d'excellence à tous mes
collègues, d'aujourd'hui et de demain, attachés comme je le fus à nos patientèles (qui
n'est pas un bien personnel, comme semblait le sous-entendre un maire
communiste). Et je souhaite à tous mes confrères, regroupés autour de nos valeurs
de disponibilité et d’unité tant célébrées aujourd’hui, toute la satisfaction altruiste
d'avoir osé et fait, d'avoir aidé à traverser la maladie et ouvert un chemin vers la
convalescence par des soins appropriés, ainsi que par une écoute si fondamentale
et une parole d'espoir et de « fraternité » tellement attendus !