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ransr ura l

T initiatives n°479 / avril – mai 2020 / 10 euros

·contre la panDémie,
les circuits courts
·ouverture Des vannes
pour la libéralisation De l’eau
·perspectives
pour les effonDrés

Dossier
genRe et seXuaLités en RuRaL : LiBéRons La paRoLe !
sommaire
Transrural initiatives
est publiée par l’Adir, association d’édition de :

Le réseau des Centres d’initiatives pour valoriser


l’agriculture et le milieu rural (Civam), ce sont
plus de 200 associations qui défendent depuis
plus d’un demi siècle des enjeux tels que la pré-
vivre ensemble
servation de l’environnement, l’offre d’aliments
de qualité, l’élaboration d’un autre modèle énergétique, la pro- société
motion d’une agriculture durable, le maintien d’un monde rural
facteur de cohésion sociale (www.civam.org).
4 Face à la pandémie,
Lieu de rencontres, d’échanges et vecteur d’inté-
les circuits courts ?
gration socio-économique, le Mouvement rural de 5 Regard critique sur la ville intelligente,
jeunesse chrétienne (MRJC), propose aux jeunes
de treize à trente ans vivant à la campagne ou
la smart city
qui l’envisagent, de s’engager avec d’autres pour 7 Les tiers-lieux contre
l’amélioration de la qualité de vie, de leur environnement et de la les déplacements pendulaires ?
société qui les entoure par l’action, la réflexion, la recherche de sens
et la formation. (www.mrjc.org).
santé
Le Réseau d’expérimentation et de liaison
des initiatives en espace rural (Relier) consi- 8 Les Agences régionales de santé,
dère qu’il est nécessaire de soutenir le déve- ces pompiers pyromanes
loppement d’autres activités à la campagne
et, face aux interrogations de notre société, culture
qu’il est urgent de leur donner un sens : s’installer à la campagne,
monter une entreprise rurale, c’est d’abord faire le choix d’un
10 Les droits culturels ou la nécessaire
mode de vie. Depuis 1984, l’association d’éducation populaire transition vers une culture de liens
Relier contribue à créer et animer des lieux d’échange et de mise
en lien des personnes qui font le choix de s’installer et vivre en
milieu rural (www.reseau-relier.org).
Le centre de ressources sur les
un autre développement
pratiques et les métiers du dé-
veloppement local Cap Rural a initiative
pour vocation de promouvoir le développement des territoires
ruraux et périurbains de Rhône-Alpes. Depuis 1996, Cap Rural
15 Coaraze, préserver la vie locale
porte le projet d’espaces ruraux vivants aux fonctions diversi-
fiées (productive, résidentielle, touristique et nature), compo-
ménager les ressources de l’affluence touristique

sés par une mixité de populations et d’activités, et mettant en aménagement


œuvre de réelles dynamiques économiques, sociales et envi- agriculture 16 Villes : « Small is beautiful » ?
ronnementales, dans le cadre de relations équitables avec les 12 La méthanisation est-elle une caution
espaces urbains (www.caprural.org). aux élevages industriels ? agriculture
Le Réseau des Créfad est une 18 Les PAT font-ils avancer la transition
coordination d’associations se aménagement
reconnaissant dans des valeurs agro-écologique ?
communes en référence au Manifeste de Peuple et Culture 14 Ouverture des vannes
comme l’éducation populaire, la laïcité, la lutte contre les iné- pour la libéralisation de l’eau idées
galités, les injustices, ou encore dans l’entraînement mental. 19 Perspectives pour les effondrés ?
Ses membres travaillent les thèmes de l’accompagnement, de
l’habiter, de la vitalité des territoires ruraux, de la jeunesse, de initiative
l’interculturel, du rapport à la lecture et à l’écriture. Ils œuvrent 21 « Deux tiers des aires d’accueil
ensemble pour se renforcer, s’inspirer et se soutenir mutuelle-
ment, construire du neuf (www.reseaucrefad.org). sont situées à côté de sources
Directeur de publication : Raphaël Jourjon - Équipe
de pollution »
de rédaction permanente : Fabrice Bugnot, Jade
Lemaire - Ont participé à ce numéro : Isabelle
Barnier, François Bausson, Hugues Boiteux, Mathilde
Bourgerie, Michel Carré, Céline Champouillon, David Quatrième de couverture
Chomentowski, Solène Cordonnier, Aline Coutarel,
Germain Coutarel, Valentin Douillet, Anne-Lise Hervieu,
Pendant la crise du Covid-19, les « fenêtres en lutte » se sont multipliées.
Raphaël Jourjon, Cédric Letourneur, Etienne Martin, Julien Frégé, l’homme sur la photo, a vite compris que relever la culture
Lucie Martin, Rémi de Montaigne, Jean-Claude ne serait pas prioritaire. Il a rencontré Alix Montheil, auteur du cliché, à
Moreau, Jean-Marie Perrinel, Justine Raynouard, l’École supérieure d’art dramatique de Paris il y a dix ans. Expulsés de
Pauline Salcedo, Jeanne Vanderkam, Claire Wolfarth. leur logement au début du confinement, les amis se sont rabattus sur
Notes de lecture et revue de presse : Alain Chanard un hangar dont Alix a hérité à La Croisille-sur-Briance (Haute-Vienne). Est
Maquette : Catherine Boé
Impression : Evoluprint, Bruguière
née l’idée d’en faire un lieu de création pour la Compagnie AlixM (ciealixm.com) et les troupes amies « pour
Administration / Rédaction : pallier la fermeture des espaces où l’on peut jouer, ne plus être dépendants d’un système libéral qu’on subit
58 rue Regnault – 75 013 Paris alors qu’on le dénonce ». À terme, les habitant·es du coin s’y retrouveraient pour festoyer, partager et des
Tél. 01 48 74 52 88 liens seraient tissés avec des maraîcher·ères ou des artisan·es locaux·ales.
Site internet : www.transrural-initiatives.org
Mail : transrural@globenet.org
CRÉDIT PHOTO DE LA COUVERTURE : MRJC
ET DE LA COUVERTURE DU DOSSIER :
Sandra-Vanessa Liégeois
Reproduction autorisée sous réserve de demande (Ré)abonnez-vous à Transrural initiatives
2
– n°CPPAP : 0620G86792 – ISSN : 1165-6166 –
Transrural
Dépôt légal : mai 2020. n˚461 • avril 2017
initiatives sur la boutique en ligne de la revue
éditorial

22 Le vin et les arts,


un pont entre France et Roumanie les mécanismes
culture De la Domination orDinaire
23 Vitis Prohibita,

e
une histoire des cépages interdits n novembre dernier, lors du dernier comité d’orientation de l’Agence
de diffusion et d’informations rurales (Adir), association éditrice de
chronique Transrural initatives, nous débattions de l’écriture inclusive. Pourquoi
24 La guerre des mots – acte XXXV l’utiliser ? Quelles conséquences sur nos habitudes d’écriture et de lecture ?
Quelles règles se donner ? Parce que l’Adir est un collectif de structures mais
aussi d’individus aux sensibilités différentes, parce que nous ne souhaitons
pas imposer de norme et parce que nous n’avons pas pris le temps de définir
des règles précises sur ce que serait la meilleure manière de ne pas exclure
le féminin dans notre écriture, nous avons fait le choix de laisser à chaque
découvrir personne la possibilité d’utiliser des substantifs féminins (autrice et non auteur),
la double flexion (paysans, pasyannes), des mots englobants (paysannerie)
25 en revues ou épicennes (personnes), le point-médian... ou non. Difficile de ne pas
26 au fil des lectures évoquer ce sujet alors que nous publions dans ce numéro un dossier sur la
question du genre et des sexualités en milieu rural, construit avec le MRJC,
et dans lequel nous avons tenté de systématiser une écriture inclusive !
Comme le sous-titre de ce dossier - « libérons la parole » - le suggère,
nous nous incluons au même titre que nos membres dans un combat
pour l’égalité entre les femmes et les hommes. « L’écriture inclusive est un
sujet engageant pour toute communauté qui décide de s’en saisir (…). Ce

I à XII DoSSIeR changement ne consiste pas seulement à ajouter des points ici et là (…). En
attirant l’attention sur les modalités de l’expression, sur le fonctionnement
de l’outil qui nous sert à penser et écrire, sur les lieux parfois obscurs où se
genre et sexualités en rural : cache le sexisme, l’écriture jette une lumière crue sur les mécanismes de la
domination ordinaire. Elle est un levier de redistribution du pouvoir au sein
libérons la parole ! d’une organisation », lit-on dans la postface du livre d’Eliane Venot, Le language
Des femmes plus précaires assignées à des rôles et métiers peu recon- inclusif : pourquoi, comment1, publié en 2018 aux éditions Mots-Cles.
nus, des normes hétérosexuelles plus prégnantes, des professionnel·les
de santé moins accessibles… À travers de nombreux témoignages, ce Ces mécanismes de domination et les défaillances de nos systèmes
dossier, qui s’inscrit dans le projet de lutte contre les discriminations de économiques et politiques sont aujourd’hui mis en lumière par l’épidémie
genre et de sexualités en milieu rural du MRJC, explore les stratégies de Covid-19 et sa gestion. Hébétés par le cirque médiatique, le confinement
déployées par les jeunes souhaitant d’affranchir des normes en vigueur et les mensonges gouvernementaux, conscients de ne pas avoir le recul
et interroge la façon dont l’État et les associations peuvent favoriser suffisant ni l’envie, nous avons fait le choix de repousser au prochain numéro,
l’existence d’une diversité apaisée et l’émancipation féminine dans tous dans un dossier, un traitement plus poussé de ce moment particulier.
les territoires. Parmi les nombreuses interrogations sur les changements qui pourraient résulter
de cette crise, citons tout de même la tribune publiée fin avril par la revue en ligne
Terrestres : « Les mesures de distanciation interpersonnelle et la peur du contact
avec l’autre générées par l’épidémie entrent puissamment en résonance avec
des tendances lourdes de la société contemporaine », écrit notamment le collectif
Écran total, craignant que « la possibilité que nous soyons en train de basculer
vers un nouveau régime social, sans contact humain, ou avec le moins de
sanDra-Vanessa liÉGeois

contacts possibles et régulés par la bureaucratie ». Alors à bientôt, de vive voix !


FabRice bugnot, ReSponSable de la Rédaction

1 - Il revient dans son chapitre deux sur l’histoire de la masculinisation du fran-


çais, rappelant ainsi que la société médiavale connaissait maîresse, tavernières
ou baronnesses et que la condamnation des noms féminins progresse à partir
de la naissance de l’Académie française en 1635 ou que l’accord des adjectifs au
profit du masculin pluriel est justifié par le fait que « le genre masculin est réputé
plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle »,
selon un ouvrage sur le grammaire en 1767.

2 - www.terrestres.org/2020/04/27/ne-laissons-pas-sinstaller-le-monde-sans-
contact.

http://boutique.transrural-initiatives.org
vivre ensemble
vivre ensemble
face à la pandémie,
société

les circuits courts ?


Le Covid-19 a mis sous pression nombre de paysan·nes et renforce
l’attrait pour la vente directe, les magasins de producteur·rices
et les commandes en ligne. Aperçu en sud-Aveyron.

À Saint-Affrique, 8 000 habitant·es,


les habitué·es du marché du
samedi matin ont dû changer
leurs habitudes : ce rendez-vous vital
pour les producteur·rices locaux·ales
avait été suspendu le 20 mars, par
décision du maire à la suite des an-
nonces gouvernementales1. Comme
ailleurs, nombre de voix ont pointé
l’injustice et l’incohérence de laisser,
en parallèle, les grandes surfaces
fonctionner quasiment sans chan-
gement. En dialogue avec la mairie,
raphaËl JourJon

l’association des commerçant·es et


des exploitant·es agricoles du marché
a fini par obtenir de la préfecture sa
réouverture : le 18 avril, un quart des
66 étals habituels ont pu s’installer La réserve de la Biocoop de Saint-Affrique reconvertie en terminal de remise des commandes.
dans les locaux de l’école publique
en suivant un protocole concerté : bio et membre de l’association jusqu’au dimanche soir ; en début de
limitation des flux, marche en avant, « Fermiers de l’Aveyron », qui y semaine, on rassemble les produits
service par les vendeur·ses, port de consacre deux demi-journées de auprès des collègues et on organise
protections… Pour les paysan·nes, sa semaine. D’autres organisent la distribution : quatre personnes
le confinement entraîne une diffi- des livraisons sur les pas-de-porte. confectionnent les cagettes, trois
culté à commercialiser sa production Lionel livre son pain dans plusieurs livrent pour le mercredi. On s’appuie
par les circuits habituels ; la gestion villages après réservation par SMS sur le réseau de producteur·rices du
des stocks s’avère problématique - pour écouler ses deux fournées heb- magasin, mais d’autres se sont joints
notamment pour les éleveur·ses ; domadaires. La Ferme du Bousquet à nous. »
la garde des enfants ou l’éloigne- 1 - https://www.le- va plus loin : via les réseaux sociaux Face à l’incertitude planant sur la
progresstaffricain.fr/
ment des proches ne facilitent pas actualite-511-saint- et le bouche-à-oreille, elle propose tenue du marché, une dizaine de
l’adaptation du travail. La situation affrique-plus-de- des livraisons groupées de plu- bénévoles issu·es de l’association
marche-place-a-la-
est particulièrement tendue pour debrouille-actuali-
sieurs producteurs de légumes, Alternabio2 ont mis en place en trois
celles et ceux, nombreux·ses dans la sation. fruits, œufs, viandes, fromages et jours un système de mise en lien
région, dont le réseau est diffus ou produits transformés sur place ou entre producteur·rices et habitant·es
2 - L’association
qui viennent de démarrer. organise différents à proximité. Virginie, associée en du Saint-Affricain ; entre le 23 mars
événements GAEC sur cette ferme et respon- et début mai, les « LocoConfinés »
réorganisation Du travail dédiés aux produits
et alternatives
sable du magasin Producteurs de ont préparé une centaine de paniers
Des proDucteur·rices écologiques autour saveurs à Saint-Affrique, explique : par semaine, réservés en ligne. Les
Certain·es ont fait le choix de de Saint Affrique : « On assure de 100 à 150 livraisons habitant·es viennent les chercher


www.alternabio.
vendre directement sur leurs terres, org/on-parle-de- par semaine, alors qu’on n’en faisait à la salle des fêtes mise à disposi-
à l’image de Pascal, maraîcher en nous. pas avant ; on prend les commandes tion par la municipalité le samedi

4 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


vivre ensemble
… matin. Ces deux initiatives figurent
sur la plateforme numérique initiée
riel toutes les heures… La sécurité
sanitaire est privilégiée. Par ailleurs,
viande de la ferme de Vispens, toute
proche. En centre-ville, l’épicerie
par la Région Occitanie qui réfé- deux des douze salarié·es ont dû Del Païs a adapté son fonctionne-
rence sur une base volontaire les être arrêtées pour raisons fami- ment en jouant la complémentarité.
producteur·trices et commerçant·es liales. « Malgré leur remplacement, Cette boutique proposant des pro-
assurant des livraisons et les per- on bosse à 150 % !, partage Manu, duits locaux, issus de l’agriculture
sonnes intéressées3. coresponsable du rayon vrac. On biologique et/ou du commerce
tient grâce aux mots de soutien des 3 - https://solidarite- équitable, ouvre dorénavant seu-
Des enseignes usagers ». Passés les premiers jours occitanie-alimenta- lement le matin pour gérer l’entre-
de distribution écologique de rush, le chiffre d’affaires du ma- tion.fr. tien et les commandes l’après-midi.
se mobilisent gasin a baissé de 20 %, en dépit de 4- Si les contextes Des paysan·nes et distributeur·rices
Isabelle, gérante de la Biocoop paniers moyens plus importants ; locaux sont très solidaires font donc preuve d’inven-
Lou Cussou de Saint-Affrique, té- les ingrédients de base sont plébis- variables, les tivité et de ténacité pour s’adapter
dispositifs d’appui
moigne : « L’arrivée de l’épidémie cités : farine, levure, œufs… nationaux ne à une situation inédite, en s’ap-
nous a poussés à revoir l’organisa- profitent pas à tout puyant sur les citoyen·nes et par-
le monde, à l’image
tion ; l’équipe est très soudée, on Complémentarité de la plateforme « fois les collectivités4. Mais le recul
tient une réunion chaque jour pour et partenariats des bras pour mon manque pour analyser en profon-
partager les ressentis et les besoins ». Des partenariats se renforcent avec assiette » : www. deur les conséquences de l’épidé-
mediapart.fr/journal/
Incitation à passer commande par l’épicerie sociale de Saint-Affrique, france/260320/ mie sur leurs activités et revenus…
mail, ouverture limitée aux après- mais aussi avec celle du Viala-du- la-crise-et-le-confi- et savoir si l’engouement pour les
nement-mettent-l-
midis pour préparer les commandes Tarn, reprise par des villageois·es fin epreuve-le-monde-
circuits courts se confirmera passé
le matin, livraison à l’arrière du 2019, à 20 km de là. Le parking de paysan?page_ar- le confinement, au-delà des milieux
magasin, limitation à cinq client·es la Biocoop sert également de ren- ticle=2. sensibilisés.
simultané·es, désinfection du maté- dez-vous pour la remise des colis de ■ Raphaël Jourjon (Relier)

Regard critique sur la ville


société

intelligente, la smart city


De quoi les smart cities sont-elles le nom ? Quels liens avec le processus
de métropolisation ? En quoi sont-elles une impasse face aux défis socio-
environnementaux du présent ?

D ans son article L’impasse


des smart cities1, l’historien
François Jarrige questionne le
concept et la réalité des villes dites
intelligentes et leurs conséquences
la qualité des services urbains ou 1 - L’impasse des
réduire ses coûts. La ville intelli- smart cities, François
gente, selon la traduction commu- Jarrige, les notes de
nément acceptée de l’expression lal’écologie
Fondation pour
politique,
anglaise, serait plus économe, plus février 2020. www.
Les origines :
renseignement
et information
Le terme apparaît au début des
années 2000 aux États-Unis, mais
pour le monde de demain. La smart écologique, plus à l’écoute des fondationecolo.org/ le concept est porté et développé
activites/publica-
city fait partie depuis quelques besoins des citoyens, plus sûre. tions/Impasse-smart- par les grandes entreprises du nu-
années de « l’arsenal » de la gestion Selon François Jarrige, il s’agit sur- cities-Jarrige. mérique depuis les années 1980.
des territoires ou tout au moins de tout d’une étape supplémentaire 2 - Référence à la L’intelligence dont il est question
la ville. Le terme désigne une zone dans « la gestion automatisée de conversation entre ici n’a rien à voir avec les facultés
urbaine qui développe les tech- nos vies, et dans la relance du projet Régis Meyran et complexes de l’humain qui mêlent
de modernisation productiviste de Miguel

Benasayag,
nologies de l’information et de la La tyrannie des l’affectif, le corps, l’histoire, l’er-
communication pour « améliorer » l’urbain ». algorithmes, Textuel. reur2. L’intelligence des smart cities

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 5


vivre ensemble

… fait référence au sens anglais du


terme : le renseignement, l’infor-
(vélo, voitures), d’installer des
compteurs intelligents qui permet-
mation qui circule3. Il s’agit de tront d’auditer les consommations
recueillir quantité d’informations de 275 foyers, de mettre en place
de tous ordres concernant les des services en ligne d’informa-
habitudes de circulation, l’évacua- tions et de gestion des données.
tion des déchets, la consomma- La ville de Nevers organise depuis
tion d’eau, les actes d’incivilité ou 2018 le SIIViM4 et vient de rendre
l’immunité possible face à un virus, accessible à tous·tes son applica-
par exemple, pour en rationaliser la tion mobile Nevers Agglo, four-
gestion à l’échelle d’une ville, d’une nie par Orange. Dans un premier
métropole, d’un pays. La démarche temps, elle permettra de connaître
s’accompagne d’un discours sur les les horaires de bus, d’ouverture des
économies d’énergie, la préserva- déchèteries, des médiathèques, les
tion de l’environnement, la qualité menus des restaurants scolaires,
des services rendus à la popula- la météo et les évènements cultu-
tion, la démocratie. rels. Les projets de smart cities font
La métropole de Lyon déve- donc la part belle aux groupes pri-
loppe ainsi le projet Lyon smart vés qui deviennent « partenaires »
community, avec plus de 30 techniques et financiers des collec-
partenaires (dont Bouygues immo- tivités.
bilier, Toshiba, Grand Lyon habitat,
Transdev, etc.). Pour améliorer la l’envers Du Décor
performance énergétique du ter- Pour François Jarrige, cet engoue-
ritoire mais aussi la qualité de vie ment pour les « villes intelligentes »
des habitants et le dynamisme s’appuie sur un imaginaire libéral
économique de la ville, il s’agit selon lequel la concurrence per-
par exemple, de mettre en service met l’émergence des meilleurs
une flotte de véhicules électriques éléments d’un point de vue social,
économique, ou territorial. Les
villes (et maintenant les villages)
3 - Penser ou qui sauront au mieux tirer parti des
smart villages : l’expérience De l’aDrets cliquer. Comment
ne pas devenir des
nouvelles technologies, s’adapter
somnambules ?, à un avenir vécu comme « inéluc-
Depuis 20 ans, l’Adrets - Association pour le développement en réseau des ter- Michel Blay, CNRS table, comme une évidence, comme
ritoires et des services alpins - travaille sur les questions d’accessibilité des éditions. le sens de l’histoire »1 seront les ga-
services au public en « milieu rural », avec le souci permanent de prendre en gnantes. Mais quid des territoires
4 - Sommet
compte les spécificités de ce milieu. C’est à l’occasion du projet européen Smart international de qui n’auront pas pris le train en
village, qui a pour but de questionner ce que seraient les smart villages au niveau l’innovation en ville
européen, comment les déployer, les accompagner, avec quelles vigilances… que médianes marche, par choix dans le meilleur
l’Adrets s’est saisie du sujet. des cas, ou par impossibilité ? Des
5 - L’illectronisme se personnes qui seront mises en dif-
Elle est devenue le partenaire français du projet et mène à ce titre une expéri- différencie de l’e-
mentation sur le territoire du Royan Vercors. Formations de médiateurs numé- exclusion car il pro- ficulté par le « tout » numérique ?
riques, accessibilité des services publics en ligne, engagement pour une meilleure vient d’un manque On parle aujourd’hui d’illectro-
de savoir et non
inclusion numérique des habitants du territoire, l’Adrets trouve ici l’occasion de pas de moyen pour
nisme et d’e-exclusion5. Au renfor-
re-questionner le développement des territoires ruraux, tout en accompagnant accéder au domaine cement des inégalités s’ajoute la
les populations et les collectivités. électronique. surveillance de la population dans
Dans le Royan Vercors, la démarche mobilise une quinzaine de structures so- ses activités les plus anodines au
6 - La ville sûre ou
ciales, culturelles, associatives et collectivités, pour proposer une nouvelle par- la gouvernance par nom de la sûreté6. Pour l’auteur
ticipation des habitants aux projets d’avenir du territoire. De la prise en compte les algorithmes, de L’impasse des smart cities, il y a
des questions d’environnement à la réflexion sur les services à rendre aux pu- Félix Tréguer,
Monde diploma- urgence à prendre le temps de la
blics dans cette partie des Alpes au XXIe siècle… Pour l’association, le numérique tique, juin 2019. réflexion critique.
est un outil omniprésent qui transforme nos vies et peut être un levier pour
redonner du pouvoir d’agir aux habitants et des clés d’actions aux élus ruraux.
■ céline champouillon
Plus d’infos : https://adrets-asso.fr. C.C.
(la bRèche)

6 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


vivre ensemble
Les tiers-lieux
société

contre les déplacements pendulaires


Dans le Nord, les projets d’espaces de travail partagé
essaiment, avec, entre autres ambitions, celle de limiter
les trajets quotidiens vers les grandes métropoles.

D epuis 15 ans, l’Insee fait


régulièrement le constat que
les trajets domicile-travail
des habitant·es du Nord-Pas-de-
Calais, puis des Hauts-de-France,
s’allongent. En 2013, la région est
passée championne de France des
Le futur pôle
migrations pendulaires. Les « navet- de création
teur.ses », qui quittent leur commune audiovisuelle du
de résidence pour aller travailler, Collectif parasites
représentaient 70 % des actif·ves à Landrecies (59)
occupé·es. La métropole lilloise et le a fait l’objet d’une

ColleCtiF parasites
réunion publique
Valenciennois aspirent chaque matin
en décembre 2019,
des milliers d’automobilistes : aug- afin de mieux cerner
mentation des temps de trajet, du les attentes de la
nombre d’accidents, de la pollution population.
de l’air, etc.
peut fonctionner en rural » et séduire impacté·es par les grèves contre la
rapporter la création les employeur·ses urbain·es et leurs réforme des retraites. « Ils se sont
auDiovisuelle en rural employé·es ruraux·ales afin qu’ils et montré intéressés par notre espace
Face à cette impasse, de nombreuses elles développent le télétravail. de coworking mais pour l’instant, on
collectivités rurales portent des pro- Ce deuxième défi, la Verrière, tiers- n’a pas vu de bénéfice en termes de
jets d’espaces de coworking pour lieu situé lui aussi dans l’Avesnois, fréquentation. » Qu’à cela ne tienne :
relocaliser des emplois. La commu- au Quesnoy, peine à le relever de- cette expérience inspire Mathilde
nauté de communes du Pays de puis son inauguration en 2016. Jean- Favier, webanalyste, également pré-
Mormal (59) s’est associée à l’asso- René Menu, consultant informatique sente à la rencontre lilloise. Cette
ciation d’éducation populaire Collectif et développeur web, fait partie des mère célibataire de Saint-Amand-les-
parasites pour fonder un espace de trois permanents de cet espace. Lors Eaux, fatiguée des bouchons lillois, a
création audiovisuelle à Landrecies, d’une rencontre entre tiers-lieux des trouvé un nouvel emploi plus près,
3500 âmes. « Il combinera trois acti- villes et des champs organisée en à Valenciennes, mais peine encore
vités : un espace de travail partagé, février à Lille par le réseau Relier et la à être de retour à temps pour la fer-
un point d’appui à la vie associative, Compagnie des tiers-lieux, Jean-René meture de la garderie. Convaincue
avec des salles de réunion ou de for- détaillait le profil de ses coworkeurs qu’elle ne doit pas être « la seule à ren-
mation, de l’accompagnement… et occasionnels : « On n’a pas trop de contrer ces problèmes », elle envisage
une station de montage audiovisuel », gens qui essaient de limiter les allers- d’ouvrir dans sa ville un espace de
détaille François Blat, coordinateur retours à la ville ». coworking avec un service de garde
de l’association. Une fois ouvert, d’enfants. Elle pourrait y être aidée
le lieu devra relever deux défis : trouver son public : un Défi par sa communauté de communes…
« convaincre les entreprises et les col- L’hiver dernier, la Verrière a mené qui cherche justement à développer
lectivités locales que la communica- son enquête auprès des usager·ères les tiers-lieux sur le territoire.
tion visuelle et sur les réseaux sociaux de la gare du Quesnoy, fortement ■ Jade lemaiRe (tRanSRuRal)

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 7


vivre ensemble

les agences régionales de santé,


santé

ces pompiers pyromanes


Les ARS rivalisent d’imagination pour « solutionner » le
problème des déserts médicaux… qu’elles ont largement
contribué à aggraver. Exemple en Centre-Val de Loire.

« La santé n’a pas de prix. Le


Gouvernement mobilisera tous
les moyens financiers nécessaires
[…] pour sauver des vies quoi qu’il
en coûte » déclarait le président
Macron le 12 mars 2020, en pleine
épidémie de Covid-19. Mais peut-
on combattre un tel virus quand,
de regroupement en restructura-
tion (7 % des sites ont fermé entre
2013 et 2016), les gouvernements
successifs n’ont fait que fragiliser
l’hôpital public1 ?
En février 2019, le Conseil écono-
mique, social et environnemental de
la région Centre-Val de Loire (Ceser)
publiait un rapport2 au vitriol sur la
situation des hôpitaux publics dans surmortalité prématurée bien supé- remédier, « un pilotage unifié et res-
cette région où « la densité en méde- rieure à la moyenne nationale ». Les ponsabilisé du système territorial de
cins généralistes est la plus faible de auteur·rices du rapport ne mâchent santé » qui conduit à la création des
France ». Saisi via une pétition (une pas leurs mots pour dénoncer le ARS. Derrière l’unification : la fusion
première !) de la CGT ayant recueilli deuxième Projet régional de santé de sept administrations. Les ARS ont
plus de 60 000 signatures, le Ceser (PRS2) imaginé par l’Agence régio- une compétence hospitalière, mais
liste un certain nombre de « dys- 1 - www.bastamag. nale de santé (ARS) et réclament de aussi en médecine de ville, santé
fonctionnements alarmants » : « les net/Coronavirus- « réformer la gouvernance du sys- publique, médico-social, veille et
professionnels proposent des délais Covid19-austerite- tème de santé en région ». sécurité sanitaire. Derrière la respon-
hopital-reduction-
de rendez-vous très éloignés dans depenses-publiques- sabilisation : le respect de l’Objectif
le temps et/ou refusent de prendre historique-lois-soins-
sante#nb2.
à l’origine Des ars : national des dépenses d’assurance
de nouveaux patients » ; « les spé- la maÎtrise Des Dépenses maladie (Ondam) créé par ordon-
cialistes, quand ils sont présents, 2 - A lire sur https:// De santé nance en 1996. Celui-ci augmente
ne sont pas toujours accessibles » ; ceser.regioncentre.fr. En 2008, Philippe Ritter, ancien un peu chaque année, mais jamais
« l’épuisement des soignants est 3 - https://solida- directeur de l’agence régionale de suffisamment pour couvrir des be-
de plus en plus manifeste, certains rites-sante.gouv.fr/ l’hospitalisation (ancêtre des ARS) soins croissants en raison du vieillis-
IMG/pdf/ARS_-_
expriment même leur crainte d’être Rapport_Ritter.pdf.
d’Île-de-France, rendait à la ministre sement de la population. En 2019,
maltraitants vis-à-vis des patients, de la Santé un rapport3 dans lequel la croissance de l’Ondam était de
faute de moyens », etc. Certains 4 - Selon le il constatait que l’amélioration de la 2,5 %, celle des besoins, de 4,5 %4.
sociologue Frédéric
soins sont retardés, voire abandon- Pierru : www.actu- santé du pays était peu corrélée à la Les ARS créées par la loi Hôpitaux
nés, tant et si bien que la population soins.com/305043/ croissance rapide des dépenses… patients santé et territoire de 2009
du Centre-Val de Loire serait « en londam-ou-le-ba- Insuffisance qui, selon lui, tient « à signent donc tous les quatre ans des


rometre-des-restric-
décrochage avec le reste de la popu- tions-budgetaires- des problèmes d’organisation ins- contrats d’objectifs et de moyens
lation française », présentant « une en-sante.html. titutionnelle ». Il propose, pour y avec l’administration centrale, ce qui

8 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


vivre ensemble
… fait dire en 2018 à Patrick Bouet, pré- le Ceser, qui raconte ainsi la suite
sident du Conseil national de l’Ordre
des médecins, que les directeurs
de l’histoire : « La baisse de fré-
quentation, associée aux exigences en bref
généraux d’ARS sont « otages de leur sécuritaires institutionnelles de plus
responsabilités »5. en plus importantes ont été avan- chÔmage tout court
cées pour justifier la fermeture de La ministre du Travail a beau commu-
inaDaptation aux réalités la maternité du Blanc. » Fermeture niquer sur le nombre de salarié·es
locales devenue aujourd’hui un symbole en chômage partiel depuis le début
Conséquence : les médecins, les de la désertification médicale8 : les du confinement (11,7 millions le 4
collectivités et les représentant·es femmes du Blanc font désormais 5 - Santé : explosion mai), certain·es n’ont pas échappé
des usager·ères et du personnel ne une heure de route pour accoucher. programmée du au chômage tout court. La Dares
peuvent plus peser dans les choix Suite à ce rapport, en novembre Dr Patrick Bouet –
Editions de l’Obser- constate dans un Focus publié le 27
stratégiques régionaux ou des éta- 2019, le Conseil régional s’est en- vatoire – 2018. avril qu’« en mars 2020, le nombre
blissements de santé, où les conseils gagé dans un plan « 100 % santé »9 de demandeurs d’emploi inscrits à
6 - www.assemblee-
d’administration ont été remplacés consistant notamment à salarier nationale.fr/dyn/15/ Pôle emploi enregistre sa plus forte
par des conseils de surveillance 150 médecins d’ici à 2025. « L’ARS rapports/cesoins/ hausse depuis le début de la série
consultatifs. Pour résoudre ce pro- fait aussi sa part, reconnaît Éric l15b1185-t1_rap- en 1996 (+7,1 %), pour s’établir à
port-enquete£.
blème, le député UDI d’Eure-et-Loir Chevée, qui précise que les auditions 3 732 500 ». Plus d’entrées (notam-
Philippe Vigier réclame purement nécessaires à l’élaboration de ce plan 7 - Les dépenses ment pour fins de mission d’intérim
et simplement la suppression des ont été menées conjointement avec des établissements
de santé régionaux et de contrats courts) et beaucoup
ARS6 ! Car ce pilotage « responsabili- son (nouveau) directeur. Mais on s’établissaient moins de sorties expliquent cette
sé » et peu démocratique de la santé aimerait qu’après tout ça, le PRS2 soit en 2018 à 2,79 hausse spectaculaire. ■
milliards d’euros.
publique dans un univers de moyens enfin amendé, que l’ARS prenne acte
contraints7 conduit à l’inadaptation que son projet est caduc. » En atten- 8 - Lire à ce sujet TRI snu et enfants De militaires
aux réalités locales des politiques dant, en Centre-Val de Loire comme n°471. Alors qu’une intersyndicale de l’Édu-
mises en œuvre. En Centre-Val de dans d’autres déserts médicaux, les 9 - http:// cation nationale a annoncé son sou-
Loire, alors que le Conseil régional ARS, en véritables pompiers pyro- regions-france. tien aux futur·es objecteur·rices de
fonde ses politiques publiques sur la manes, continuent d’appliquer des org/wp-content/
uploads/2019/12/ conscience dans le cadre de la géné-
notion de bassin de vie, le PSR2 éla- cautères sur les jambes de bois en DP_ ralisation du Service national univer-
boré par l’ARS suit une logique dé- inaugurant par exemple une cabine Se%CC%81ance- sel prévue pour 2024, l’Institut natio-
extraordinaire-
partementale. Or, comme l’explique de téléconsultation dans la mairie SANTE_NOVEMBRE- nal pour la jeunesse et l’éducation
Éric Chevée, président du Ceser, c’est du Favril (350 habitant·es) en Eure- 2019-def-ok.pdf. populaire met en évidence l’impossi-
cette logique départementale « ana- et-Loir… bilité de tirer quelque enseignement
chronique » qui a conduit à la ferme- ■ Jade lemaiRe (tRanSRuRal) de la phase volontaire. En cause : le
ture de la maternité du Blanc (Indre). profil très spécifique des premier·ères
« La redistribution départementale participant·es : enfants de militaires,
a brisé des liens existants entre éta- Déserts méDicaux, la Double peine de familles aisées ou bon·nes élèves
blissements dans et hors région, étaient surreprésenté·es. ■
dans une optique d’optimisation et Moins de médecins, mais aussi moins d’actes de pré-
de rentabilité financière », lit-on dans vention, dans les déserts médicaux. Une étude de en Roue LiBRe
le rapport. l’Insee de février 2020 révèle des écarts de pratiques Le Collectif des associations ci-
entre les médecins généralistes des zones d’interven- toyennes expérimente cette année
Désertification méDicale tion prioritaires (ZIP, territoires de sous-densité médi-
une caravane des libertés associa-
En collaborant avec le CHU de cale) et les autres. Les médecins des ZIP voient plus
tives, qui devait partir le 28 mars d’Ar-
Poitiers, en accueillant dans ses de patient·e·s dans leur journée de travail, mais les
consultations sont plus courtes. Ils et elles prescrivent
ras à la rencontre des assos françaises
murs des spécialistes poitevin·es, pour donner un large écho à leurs
plus d’antidouleurs (opioïdes) et moins de soins infir-
l’hôpital du Blanc encourageait une initiatives. Cette caravane a finale-
miers et de kinésithérapie. Enfin, ils et elles pratiquent
« fuite d’activité, donc d’argent » vers ment pris un départ dématérialisé en
moins certains actes de prévention, comme les vaccins
une autre région. L’ARS a souhaité contre la grippe pour les plus de 65 ans, ou le dépistage participant au festival Monde d’après
y mettre fin en fusionnant l’hôpital du cancer du sein. Ces données justifient, selon l’In- le 1er mai et démarrera son tour « in
du Blanc avec celui de Châteauroux. see, que les généralistes disposent d’aides financières real life » cet automne. Plus d’infos :
« Ce découpage ne correspond pas au maintien et à l’installation dans ces territoires. cedsdac.associations-citoyennes.
aux attentes des populations pour Plus d’info : https://insee.fr/fr/statistiques/4303437. J.L. net/?DépDématMai2020. ■
leur parcours de soin », constate

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 9


vivre ensemble

Les droits culturels ou la nécessaire


culture

transition vers une culture de liens


Depuis 2015, les droits culturels1 sont inscrits dans la loi française.
Indissociables des autres droits humains, ils adoptent une définition
large de la culture pour mieux faire humanité ensemble. Entre réticences
et difficultés d’appropriation, le chemin pour que la culture soit
créatrice de liens plutôt qu’instrument de distinction sociale est encore
long. L’éducation populaire pourrait jouer un rôle important.

« Les droits culturels repolitisent


les questions culturelles qui
s’étaient peu à peu réduites à leur
dimension esthétique » affirme Cécile
1 - Les droits cultu-
rels se déclinent en
8 droits principaux :
choisir son identité
culturelle ; connaître
pour la collectivité et le partage de
chefs d’œuvre n’est pas la priorité.
C’est ce qui séduit Alain Manac’h,
ancien délégué général des Foyers
de politiques culturelles sélection-
nant, qualifiant et diffusant les
productions artistiques « valables »
(derrière la notion d’« exigence artis-
Offroy, maître de conférences asso- et voir respecter sa ruraux qui a travaillé dès 2005 tique ») sont ainsi ébranlés.
propre culture et
ciée à l’université Paris XIII2. En fai- d’autres cultures ; avec Jean-Michel Lucas, Patrice
sant irruption dans le droit français accéder aux patri- Meyer-Bisch, Luc Carton… (grands Les FReins
en 20153, ces droits annoncent un moines ; se référer
(ou non) à une ou
penseurs des droits culturels) et au Développement
vrai changement : ce ne sont plus plusieurs commu- aujourd’hui trésorier de l’associa- Des Droits culturels
les œuvres ou les artistes qui sont nautés culturelles, tion Solexine4 : « Les droits culturels, « Malgré tous les efforts, les politiques
à mettre au cœur des politiques ainsi que d’autres ce n’est plus accéder à la culture de démocratisation de la culture sont
cultures ; participer
publiques culturelles, mais les indi- à la vie culturelle ; de quelques-uns, c’est fabriquer un échec. Aujourd’hui, 10 % de la
vidus. Les droits culturels relèguent (s’) éduquer et (se) de la culture ensemble. C’est ques- population “ accède ” à la culture et


former dans le
ainsi l’accès à la culture (mission respect des iden- tionner notre vivre-ensemble ». Le le reste se sent, au mieux, méprisé,
principale du ministère de la Culture) tités culturelle(s) ; légitimisme et l’ethnocentrisme au pire, pas concerné » poursuit Alain
derrière la nécessité de garantir à participer à une
information
chacun·e la liberté de vivre son iden- adéquate ; participer
tité culturelle en paix. Cela n’est pas au développement
de coopérations
micro-folie ou maxi Délire ?
sans créer de vives controverses. culturelles. https://
droitsculturels.org/ L’idée des micro-folies - sortes de musées numériques1 - est née dans le parc de
une nouvelle Définition 2 - Lors d’un sémi-
la Villette. Ces petits lieux évolutifs s’appuient sur les outils numériques comme
De la culture naire conjointement
vecteurs de culture. Par exemple, dans une micro-folie, on peut visualiser sur écran
La déclaration de Fribourg de 2007 organisé par la CNFR géant jusqu’au moindre détail de la Joconde, on peut aussi visiter le château de
constitue un des socles des droits en lien avec l’asso- Versailles sur tablette… Si l’idée a toute sa pertinence dans le XIXe arrondisse-
ciation Opale. ment, implanter des micro-folies partout en France, et notamment en milieu rural
culturels. À l’instar des textes inter-
(l’Agenda rural en promet 200) peut s’avérer hasardeux et ne suffira pas, en tant
nationaux de l’Unesco, elle y définit 3 - À travers la loi
portant sur la nou- que telle, à créer de vraies dynamiques culturelles. Cela s’inscrit-il dans un pro-
la culture de façon anthropologique velle organisation jet culturel de territoire ? Quelle place est donnée aux acteur·rices locaux·ales et
comme « les valeurs, les croyances, les territoriale de la aux habitant·es ? Quel coût pour la collectivité ? Quel impact sur la créativité des
convictions, les langues, les savoirs et République en 2015
puis la loi relative à territoires ? Quel impact sur le mieux-vivre ensemble et le partage ? Autant de
les arts, les traditions, institutions et la liberté de la créa- questions qui devraient permettre à ce programme associant toutes les grandes
modes de vie par lesquels une per- tion, à l’architecture institutions muséales françaises d’être autre chose que de petits musées numé-
sonne ou un groupe exprime son hu- et au patrimoine en
2016.
riques déconcentrés dont l’aspect innovant restera rapidement figé si déconnecté
manité et les significations qu’il donne du vivant local. R.d.M.
à son existence et à son développe- 4 - Association
d’insertion par les 1 - Présentés par le ministère de la Culture comme « des espaces modulables de démocratie
ment ». Dans cette définition, tout pratiques artistiques culturelle et d’accès ludique aux œuvres des plus grands musées nationaux ».
être humain peut être une ressource située à Grenoble.

10 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


vivre ensemble
… Manac’h. Est-ce une raison pour bas-
culer dans un absolu relativisme ?
Pour renoncer à un idéal d’éducation en bref
par la culture ? Pour favoriser les replis
communautaires ? rétorquent géné- Zadistes,
ralement les adversaires des droits ne restez pas chez vous
culturels. Anne-Christine Micheu, La circulation d’un virus mortel et
chargée de mission sur les droits le confinement n’ont pas empêché
culturels au ministère de la Culture, l’expulsion des occupant·es de la Zad
tempère : « Il faut du temps pour bien de Brétignolles-sur-Mer (Vendée),
comprendre les droits culturels. Et dans opposé·es à un projet de port de plai-
un premier temps, il est préférable sance impliquant l’artificialisation de
de travailler avec des volontaires, car dunes et d’une zone humide, début
cela soulève parfois des questions qui avril. Sous prétexte d’une contrôle
“ chatouillent ”. Tout ce qui concerne d’identité dans le cadre d’une en-

Christophe Seureau
l’identité, par exemple, ou la cris- quête judiciaire, la gendarmerie a em-
pation sur les langues régionales… barqué les militant·es pendant que
mais aussi car cela réinterroge le rôle la mairie mettait le feu aux cabanes.
des programmateur·rices, la place des Drôle d’union nationale…  ■
artistes et la notion de public ».
Cette illustration, réalisée par Christophe Seureau (https://facilitateurs-
utopies.fr), est tirée du guide Osons un projet culturel, créé par les Algorithmes transparents
Culture à la campagne Foyers ruraux en 2015 afin d’accompagner, soutenir et former des Victoire pour l’Unef. Le syndicat étu-
et culture de campagne équipes et collectifs à la construction d’actions culturelles, diant avait saisi le Conseil constitu-
Avec les droits culturels, il ne s’agit notamment en détaillant chaque étape de ce processus. tionnel sur l’opacité des critères de
plus d’aller «  cultiver 
» ou d’être Plus d’infos : www.osetonprojetculturel-foyersruraux.org. sélection des établissements du supé-
cultivé·es, mais bien d’échanger et rieur. Certes, Parcoursup, le nouveau
partager des références culturelles système d’affectation des élèves de
pour mieux faire humanité ensemble. nement sur les droits culturels et la Terminale, avait publié les siens mais
Trois ans après leur inscription dans la philosophie de l’éducation populaire. les algorithmes « locaux », ceux des
législation, le ministère de la Culture Cette démarche a permis de sortir universités, restaient inconnus. Celles-
lance pourtant l’initiative «  culture de l’opposition culturel/sociocultu- ci ont depuis la décision du Conseil
près de chez vous » pour lutter contre rel, les habitant·es sont devenu·es du 3 avril, l’obligation de les rendre
les « zones blanches culturelles », don- acteur·rices - et auteur·es de culture ! publics. Les lycéen·nes verront un peu
nant ainsi quelques indices sur le che- - et plus seulement récepteur·rices ou moins flou.  ■
min à parcourir dans la considération consommateur·rices. En France, sortir
à apporter à la culture et aux actions de l’obsession de démocratisation et Tous confinés
culturelles existant notamment dans revenir à la notion de territoire pour mais pas tous égaux
le monde rural ou périurbain. Pour fa- développer des politiques culturelles L’Insee a publié fin avril l’étude
voriser ce changement, des outils mé- co-construites serait favorable à cette « Conditions de vie des ménages
thodologiques existent. Ils permettent transition. Pour cela, il faudrait aussi en période de confinement ». Elle
de mieux penser la participation des qu’au sein même des acteurs de ter- s’attarde sur les cinq millions de
habitant·es et des acteur·rices pour rain, notamment d’éducation popu- personnes vivant dans un logement
construire des politiques culturelles laire, s’appuyer sur les droits culturels suroccupé, mais aussi sur les 2,4 mil-
de territoires pertinentes et contri- comme outil d’émancipation des lions de 75 ans ou plus vivent seul·es
buent ainsi à transformer positive- individus, soit une évidence. « Ce qui et remarque que « si les technologies
ment le regard porté sur les ruralités est terrible, résume Alain Manac’h, numériques peuvent faciliter l’accès
ou les quartiers périphériques. c’est que de nombreuses associations à la vie économique et sociale ou
d’éducation populaire sont dans une permettre de rester en contact avec
L’éducation populaire, logique de droits culturels… mais les siens, les populations âgées ou
exigence culturelle si elles ne le savent pas et elles ne peu diplômées en sont davantage
du XXIe siècle ? peuvent donc pas le revendiquer pour privées, ayant moins accès à Inter-
C’est cette démarche qu’ont eu en 2014 changer les choses et/ou faire évoluer net et des difficultés accrues à les
les centres culturels de la Fédération leurs pratiques ». mobiliser ».  ■
Wallonie-Bruxelles en s’appuyant plei- ■ Rémi de Montaigne

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 11


ménager les ressources
ménager les ressources
La méthanisation est-elle
agriculture

une caution aux élevages industriels ?


La production de biogaz issu de déchets et cultures agricoles se
développe sous l’impulsion du gouvernement au profit d’unités de plus
en plus grosses dont l’impact sur l’environnement est encore peu étudié.

D epuis la mise en place du


Plan énergie méthanisation
autonomie azote en 2013,

JÉrÉMY-GÜnther-heinZ JÄhniCK, CC-BY-sa 3.0, WiKiMeDia CoMMons.


qui prévoyait l’installation de 1 000
méthaniseurs à la ferme d’ici 2020,
le gouvernement a fixé des objectifs
ambitieux en matière de production
de biogaz et les aides au dévelop-
pement de ces installations se sont
multipliées. La loi de Transition éner-
gétique pour la croissance verte de
2015 prévoit d’atteindre une part
de 7 % de biogaz dans les consom-
mations de gaz naturel à l’horizon
2030 avec 5000 à 10 000 méthani-
seurs. Une étude de l’Agence natio-
nale pour la maîtrise de l’énergie
(Ademe)1 prévoit même de rempla-
cer tout le gaz naturel importé par du L’unité de méthanisation de la ferme Sockeel à Somain, dans le Nord.
biogaz d’ici 2050 !
elles sont essentielles au bon équi- la méthanisation s’aDapte
accaparement Des terres libre de la « ration » d’un méthaniseur au sYstème
Alors que la carte des unités de en complément des lisiers, l’utilisa- Si de nombreux agriculteurs ou
méthanisation et de biogaz recensait tion de cultures intermédiaires et organisations de développement
823 unités en fonctionnement début alimentaires - le pouvoir méthano- 1 - Avec GrDF et GR- agricoles y voient un outil pertinent
mai dont 530 « à la ferme »2, de nom- gène du maïs est bien plus élevé TGaz : www.ademe. pour développer l’autonomie et les
fr/mix-gaz-100-re-
breux acteurs remettent en cause que de simples déchets verts – peut nouvelable-2050. revenus des paysans et amorcer une
cette stratégie et l’impact qu’elle favoriser l’accaparement des terres transition énergétique, mais avec
2 - https://carto.
pourrait avoir (ou a déjà) sur l’envi- et une concurrence avec l’alimenta- sinoe.org/carto/ certaines précautions. Dans une
ronnement et les fermes. Sur les ter- tion humaine pour l’usage des sols. methanisation/flash. note de 2019 sur la « méthanisation
ritoires, des collectifs s’opposent aux En août 2019, en plein sécheresse, rurale » comme outil des transitions
3 - Par exemple le
unités de méthanisation en raison la Confédération paysanne avait Collectif citoyens énergétiques et agroécologiques4,
des nuisances olfactives, de l’aug- demandé l’interdiction de l’approvi- Lotois, initialement Solagro s’appuie sur un travail de
mobilisé contre le
mentation du trafic routier ou des sionnements des méthaniseurs avec méthaniseur de
recherche-action, MéthaLAE, pour
pollutions et incidents3. Des associa- du fourrage. Plus largement, comme BioQuercy, d’une dresser un constat positif sur 46 ex-
tions, scientifiques et syndicats agri- l’ont remarqué des entreprises ou capacité annuelle de ploitations en matière de réduction
57 000 tonnes de
coles s’inquiètent des conséquences institutions soucieuses d’améliorer matière organique, des achats d’engrais de synthèse, de
des épandages de digestat - résidu « l’acceptabilité sociale » de cette qui a connu de stockage de carbone dans les sols
du processus de méthanisation très technologie, le soutien à la métha- nombreux dysfonc- et de bilan carbone, de revenus...


tionnements. https://
riche en azote - sur les sols, la qualité nisation est souvent identifié comme metha46.wordpress. L’association évoque aussi quelques
de l’eau ou la biodiversité. Comme un soutien l’agriculture industrielle. com. points de vigilance sur les fuites de

12 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


ménager les ressources

méthane, la volatilisation de l’azote cise Daniel Chateigner5, du Collectif
et pose la question qui fâche : « La
méthanisation est-elle une caution
scientifique national méthanisation
raisonnée. en bref
aux élevages industriels ?  ». Mais En plus des subventions de la
elle y apporte une réponse de Politique agricole commune, les ZNT : moins de 5 mètres ?
Normand : « La méthanisation peut 8 milliards d’euros que le gouver- Déjà ridiculement courtes (entre 5
fonctionner sur tous types d’éle- nement veut dépenser en dix ans et 10 mètres), les zones de non trai-
vage, qu’ils soient industriels ou - sans compter les multiples aides tement, distances à respecter entre
non (…) Bien sûr, l’allongement de régionales - pour atteindre l’objec- les habitations ou lieux publics et les
la durée de pâture réduit la quantité tif de 7 % de biogaz risquent de surfaces d’épandage de pesticides,
de déjections méthanisables et peut soutenir les plus grandes exploita- ont été encore réduites par des déro-
poser des difficultés à la méthanisa- tions ou de favoriser la création de gations possibles pendant le confi-
tion du fait de la saisonnalité de leur projets industriels et l’agrandisse- nement dû au Covid-19. Neuf ONG
production. Mais le choix du curseur ment des fermes, comme l’ont déjà ont saisi en urgence la justice pour
entre le “ tout pâture ” et le “ tout observé la Confédération paysanne protéger les confiné·es et invitent les
bâtiment ” est un choix de système près d’Alençon (Orne) ou Eaux et citoyen·nes à interpeller leur préfet
qui s’effectue bien en amont de celui Rivières de Bretagne à Montauban- pour interdire les pulvérisations.  ■
de la méthanisation car il est encore de-Bretagne (Ille-et-Vilaine). Les
plus structurant. La méthanisation « conditions de développement » L’or, j’ad’ore
s’adapte au système voulu, et non actuelles posent problème. Alors que, malgré les annonces du
le contraire. Elle ne favorise pas gouvernement, le projet d’extraction
intrinsèquement un type d’agricul- Limiter la part des minière Montagne d’or n’est pas en-
ture plus qu’un autre : ce sont ses cultures alimentaires core légalement enterré, une nouvelle
conditions de développement qui le Pour éviter ces dérives, l’association catastrophe écologique se profile en
peuvent. En particulier le choix de Énergie partagée proposent un cer- Guyane. La commission départemen-
favoriser les “ petits ” méthaniseurs tain nombre de règles allant au-delà tale des mines a donné fin avril un avis
individuels, plutôt que les approches du cadre légal dans sa charte qui favorable à une nouvelle méga-mine
collectives territoriales, favorise les exclut les projets liés à des élevages d’or à ciel ouvert, portée par le géant
“ gros ” élevages ». industriels (ex : bovins en bâtiment américain Newmont. Le collectif local
toute l’année), ceux de création ou Or de question, ainsi que Guyane Éco-
8 milliards d’euros d’extension d’un élevage intensif, logie et EÉLV alertent sur la déforesta-
de subvention ceux pénalisant l’autonomie alimen- tion et l’altération des écosystèmes
La plupart des unités de méthanisa- taire des exploitations ou propose 4 - https://solagro. que ce projet ne manquera pas de
tion « à la ferme » ont une capacité de limiter à 5 % la part des cultures org/images/images- provoquer.  ■
de 5 000 à 10 000 tonnes de matière alimentaires pouvant être intro- CK/files/domaines-
intervention/metha-
entrante par an et fonctionnent duites dans les méthaniseurs (contre nisation/2016/2019/ Pois(s)ons d’avril
principalement avec les déchets de 15 % depuis le décret du 7 juillet La_methanisa- Le 9 avril, la digue d’un bassin de la
l’exploitation et quelques apports 20166). L’Ardear Occitanie, de son tion_et_agroecolo-
gie_Solagro.pdf. sucrerie Tereos d’Escaudœuvres (59)
du territoire. Les soutiens publics côté, travaille depuis cinq ans sur a cédé et 100 000 m3 d’eau de lavage
s’orientent aujourd’hui vers des uni- la micro-méthanisation afin de défi- 5 - www.assemblee-
de betteraves se sont déversés dans
nationale.fr/dyn/15/
tés de cinq à dix fois plus grosses, nir des alternatives accessibles aux comptes rendus/ l’Escaut, direction la Belgique. Dix
certaines dites collectives ou territo- petites exploitations, limitant les cetransene/l15ce- jours plus tard, le service de pêche
riales. Le décret du 6 juin 2018 sur apports de matière extérieure et qui transene1819046_
compte-rendu.pdf. wallon constate la mort de 50 et 70
les installations classées pour la pro- serviront avant tout à alimenter les tonnes de poissons, privés d’oxy-
tection de l’environnement exonère fermes en énergie, notamment pour 6 - Solagro estime gène par les bactéries dégradant
ainsi les installations traitant jusqu’à la production d’eau chaude ou de que ce seuil répond
au risques de les résidus de betteraves. Comment
100 tonnes par jour (365 000 tonnes biogaz pour les véhicules. Une ini- généralisation des cette catastrophe a pu se produire ?
par an...) d’enquête publique. Dans tiative également soutenue par les monocultures et du
Personne, chez les autorités fran-
changement de la
le cadre du Grand plan d’investis- pouvoirs publics mais avec quelques vocation alimentaire çaises, n’a prévenu les voisins. Tereos
sement, le Prêt méthanisation n’est miettes des sommes dépensées des sols mais avait déjà pollué l’Oise il y a 2 ans. À
accordé qu’aux projets au-delà pour les unités industrielles, de d’autres le trouvent
trop élevé ou l’époque, on prédisait 3 ans pour que
de 300 000 euros. « Le prix moyen même que pour l’abattage à la pointent l’absence la faune se reconstitue. Cette fois, il
d’un méthaniseur est passé de 1 ou ferme, l’agriculture biologique, etc. de contrôle.
en faudra 5.  ■
2 millions à 5 à 10 millions », pré- ■ Fabrice Bugnot (Transrural)

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 13


ménager les ressources

ouverture
aménagement

des vannes pour


la libéralisation
de l’eau
La Commission Européenne a mis la
France en demeure pour qu’elle ouvre à
la concurrence la gestion d’un tiers de
ses grands barrages hydrauliques. Les

DaViD MonniauX
eaux de la contestation affluent contre
cette privatisation forcée.

L
Plusieurs collectifs
es barrages sont les joyaux de le fonctionnement de l’Union euro- de citoyens et élus, l’agriculture, ou le refroidissement des
l’énergie française. Sept mil- péenne », explique la députée PS notamment du centrales nucléaires mais surtout ris-
liards de mètres cubes d’eau Marie-Noëlle Battistel. Et que la ges- Parti communiste, quer de graves manquements dans
y sont contenus. C’est la seule ré- tion de ces concessions est tout à fait s’opposent à la la maintenance de ces ouvrages par
privatisation du
serve d’énergie gratuite et durable rentable... un manque d’expertise de ces entre-
barrage du Sautet
qui peut jouer le rôle de plusieurs (Isère), construit en
prises. « Un barrage qui lâche sur le
réacteurs nucléaires en quelques le Drac, 1935 sur le Drac. Drac, c’est une vague de plusieurs
secondes pour réagir au risque de rivière aménagée iséroise mètres qui déferle sur Grenoble », af-
black-out lorsque la consommation En face, de nombreuses initiatives syn- firme Marie-Noëlle Battiste.
en électricité est supérieure à la pro- dicales et citoyennes ont été lancées
duction. Ils sont gérés par EDF, créée contre la privatisation des barrages, micro-centrales, mÊme
en 1946 dans l’esprit du Conseil par exemple celle de Serre-Ponçon2. combat
national de la Résistance, afin de C’est aussi le cas du ciné-débat orga- Penser la création de barrages, quelle
nationaliser la production et la dis- nisé en mars au cinéma-théâtre de la que soit leur taille, sans imaginer
tribution d’électricité. Mure (Isère), pays de barrages, autour 1 - Compte-rendu de
une gestion commune et globale de
du film documentaire réalisé par mai 2018 de la com- ces ouvrages sur une même chaîne
tout privatiser, Nicolas Ubelmann : Barrages - l’eau mission des affaires
économiques :
hydraulique, c’est risquer de tomber
mÊme l’eau sous haute tension3. Ce documen- www.assemblee- dans un des travers de la privatisa-
Les multinationales - Total, l’italien taire4, au travers d’une succession nationale.fr/15/ tion d’un bien commun, ici l’eau : une
Enel, l’allemand E.ON, le norvégien d’interviews, dresse un constat alar- pdf/cr-eco/17-18/ mauvaise gestion de cette ressource
c1718089.pdf.
Statkraft, le suisse Alpiq… - veulent mant de l’avenir de ces ouvrages d’art naturelle. Ainsi, à toute création de
aujourd’hui mettre la main sur ces et de leurs cours d’eau. Lors de la 2 - https://reporterre. barrages, doit être confrontée une
net/Mobilisation-
barrages. Pourquoi ? Car d’ici 2023, projection, les intervenants - l’expert contre-la-privatisa-
étude d’impact environnemental. Un
150 concessions de l’État gérées d’EDF en hydro-météorologie Rémy tion-du-barrage- cours d’eau est un milieu riche en bio-
par EDF sur 399 seront arrivées à Garçon, un représentant de la CGT de-Serre-Poncon- diversité et son aménagement peut
Hautes-Alpes.
échéance et que « le processus de Énergie et Marie-Noëlle Battiste - ont déstabiliser cet équilibre. Ce projet
mise en concurrence à l’occasion pointé du doigt les risques d’une ges- 3 - Film en libre de mise en concurrence et de priva-
du renouvellement des concessions tion à plusieurs concessionnaires sur accès : www.you- tisation des concessions est donc à
tube.com/watch?v
hydroélectriques en France a été la même chaîne hydraulique. =mEMr2TtENto. suivre, comme celui d’Aéroports de
rendu obligatoire par la perte du sta- Privatiser les barrages, c’est mettre Paris, suspendu suite au Covid-19 et
4 - Co-financé par
tut d’établissement public d’EDF en dans la main d’acteurs privés la maî- EDF et son intersyn- à l’effondrement de la bourse !
2004 et par l’article 106 du traité sur trise de la consommation de l’eau pour dicale. ■ hugueS boiteuX (mRJc)

14 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


DoSSIeR Genre et sexualités en rural :
libérons la parole !

L
● Sexistes et homophobes, es paysannes ont dû lutter pour acquérir le statut de conjointe collaboratrice puis de
les campagnes ?................................... II cheffe d’exploitation au même titre que leur mari. Plus diplômées que les hommes, les
femmes des milieux ruraux ont aussi des conditions d’emploi plus précaires qu’eux, en
● Quand « tout se sait », faire ses partie parce qu’elles sont assignées à des rôles et métiers peu reconnus, traditionnelle-
propres choix sexuels et amoureux.. III ment associés à la féminité, comme l’aide aux personnes âgées. Elles risquent leur réputation
locale en s’écartant des normes de genre qui vont jusqu’à brider leur sexualité. Ces normes
● « Pour les femmes s’appliquent aussi aux garçons, dont la virilité ne doit pas être mise en doute par une orientation
il n’y a jamais d’acquis »...................... V homosexuelle. Faut-il fuir la campagne, plus conservatrice que la ville dans l’imaginaire collectif,
pour vivre sa différence ? La réalité est plus nuancée. Quelles sont les stratégies déployées par
● Des collectifs engagés pour les les personnes, en particulier les jeunes, souhaitant d’affranchir des normes de genre et de sexua-
paysannes............................................ VI lités en milieu rural ? Comment l’État, à travers ses programmes d’éducation à la sexualité et de
santé sexuelle, pourrait permettre l’existence d’une diversité apaisée et l’émancipation féminine
● Le parcours des combattant·es dans tous les territoires ? Quelle place les associations prennent-elles ou doivent-elles prendre
pour un accès à la santé sexuelle dans cette démarche ?
en rural.............................................. VIII Engagé dans un programme de trois ans sur les questions de genre et de sexualités en milieu
rural, le Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC), souhaite « rompre le silence et l’iso-
● Homosexualité : « Je me sens moins lement sur les discriminations de genre et de sexualités que subissent les jeunes issu·es des
en sécurité en ville »........................... IX territoires ruraux ». Dans le milieu associatif et syndical paysan, nombreuses sont les structures
à s’intéresser à la place des femmes dans les fermes et les campagnes, dénonçant les discrimi-
● Eglise et sexualités : nations dont elles sont victimes tout en mettant au jour leur rôle d’innovatrices. Des espaces de
un mélange des genres........................ X non-mixité émergent pour libérer la parole et permettre l’émancipation. Ce dossier est l’occasion
de faire un tour d’horizon des constats et des pratiques individuelles, collectives, institutionnelles
● Raconter pour comprendre et agir... XI et associatives sur ces questions.

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives I


DoSSIeR genre et sexualités en rural : libérons la parole !

Les particularités démographiques et d’aménagement des territoires


ruraux en font des lieux où l’épanouissement des femmes et des
minorités de genre et sexuelles est plus difficile qu’ailleurs.

sexistes et homophobes,
les campagnes ?
i I n’existe pas d’études récentes sur les
discriminations liées au genre et aux
sexualités que subissent les jeunes des
territoires ruraux français, alors qu’il y en a
de nombreuses sur les quartiers prioritaires
de la politique de la ville1. L’absence de tra-
vaux spécifiques au rural est une constante,
comme le souligne le Commissariat géné-
ral à l’égalité des territoires2. Mais les rares
études sur les femmes rurales révèlent
de fortes discriminations de genre qui
les empêchent d’accéder à une meilleure
situation économique. Les associations,

MrJC
mutuelles, organismes de santé et de pré-
vention témoignent aussi de situations D’après plusieurs témoignages, il est plus difficile pour des jeunes ruraux·ales LGBTQI+
critiques touchant les jeunes ruraux·ales d’affirmer leur identité sexuelle.
victimes de discriminations liées à leur
orientation sexuelle, pour souligner le responsables se trouvent désemparé·es mariage pour tous, l’abolition du système
risque d’enfermement ou leur fuite vers la devant le manque de structures relais, prostitutionnel... Cependant, il manque
ville. D’après plusieurs témoignages, il est situés exclusivement en milieu urbain. « Ce les dispositifs nécessaires pour faire appli-
également plus difficile pour des jeunes que nous aimerions offrir à ces jeunes, c’est quer ces lois dans les territoires ruraux,
ruraux·ales LGBTQI+ d’affirmer leur identi- juste des espaces de sociabilité leur permettant dans un contexte de désengagement de
té sexuelle. Peu de structures d’information d’exprimer leur situation sans crainte de juge- l’État. Dans ces conditions, les structures
et d’éducation à la sexualité existent sur les ment », mentionne Nicolas Noguier, prési- associatives qui maintiennent la cohésion
territoires ruraux (planning familial, centre dent du Refuge. sociale ne sont pas en mesure de lutter
LGBT, lieux d’accueils de femmes victimes Le monde rural n’est pas resté à l’écart de pleinement contre ces discriminations.
de violences conjugales, etc.) la profonde transformation de la société Elles sont même parfois entraînées à les
française qui s’est opérée depuis 2012 reproduire, en témoignent la faible offre
isolement Des personnes lgbtqi+ suite aux lois sur l’égalité réelle entre les de loisirs en direction des jeunes filles ou
« Lorsqu’on compare au milieu urbain, la
principale différence se situe au niveau de
l’isolement. (…) parce que la population est
femmes et les hommes, la lutte contre le
harcèlement, la criminalité pédophile, le
le maintien des traditions viriles dans cer-
taines activités sportives ou festives. …
moins nombreuse, les personnes LGBT s’affir-
ment moins. Plus on est dans un petit pate- unique en mon genre, c’est quoi ?
lin, plus c’est difficile à faire », explique Line Le MRJC s’est engagé en 2019 dans un projet sur trois ans de lutte contre les discriminations de
Chamberland, titulaire de la Chaire de re- genre et de sexualités en milieu rural. Ce projet, financé par le Fonds d’expérimentation pour la
cherche sur l’homophobie et professeure Jeunesse de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, ainsi que par le Fonds
à l’Université du Québec à Montréal. En pour le civisme en ligne de Facebook, passe par l’organisation de séminaires, week-ends de
France, la ligne téléphonique Fil vert de formation, enquêtes ou encore théâtres-forums un peu partout en France, mais aussi par une
l’association Refuge voit une augmenta- web-série de témoignages ainsi qu’un site Internet de ressources, baptisés « Unique en mon
tion des jeunes ruraux·ales LGBTQI+ ap- genre ». Pour en savoir plus : www.uniqueenmongenre.fr.
pelant pour trouver écoute et soutien. Les

ii Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


DoSSIeR genre et sexualités en rural : libérons la parole !

l’éDucation populaire pour
construire le vivre ensemble quelques Définitions
Au MRJC, en tant que mouvement d’édu-
cation populaire, nous souhaitons soute- Discrimination : Traitement défavorable et/ou de rejet, provoquant l’exclusion sociale d’une
nir l’affirmation de soi, libérer la parole et personne ou d’un groupe de personnes en fonction d’un des critères (plus de 25) définis par
faciliter l’entraide et la socialisation. Nous la loi (sexe, orientation sexuelle, lieu de résidence, etc.) dans certains domaines (accès aux
menons depuis 2019 le projet « Unique en services, accès à l’emploi, loisirs, etc.).
mon genre - genre et sexualités en milieu ru- Genre : Le genre est à la fois une construction sociale et culturelle (hiérarchisation, rôles, at-
ral » (cf. encadré p.II). Nous proposons des tentes, représentations, etc.) et une construction identitaire personnelle (ressenti, expression,
espaces de compréhension des enjeux liés etc.). Il peut être pensé indépendamment du sexe biologique et peut se situer sur un spectre
à la diversité sexuelle et de genre afin de entre féminité et masculinité. On le caractérise selon différents critères :
favoriser le vivre ensemble et l’épanouis- – Se reconnaître ou non dans un genre (genré·e/agenre) ;
sement de chacun·e. Nous recueillons la – Conforme (cisgenre) ou différent (transgenre) de celui assigné à la naissance ;
parole de personnes concernées, afin de – Binaire (femme/homme) ou non-binaire ;
comprendre les particularités de certains – Stable ou fluide dans le temps (genderfluid).
territoires et sensibiliser les habitant·es, Sexualité : Regroupe trois notions. L’orientation sexuelle définit les personnes envers les-
élu·es et acteur·rices de jeunesse aux ques- quelles on peut être attiré·e ou l’absence d’attirance. Le comportement sexuel définit l’attitude
tions de genre et de sexualités en milieu relationnelle adoptée à un moment donné. Les pratiques sexuelles constituent les actes et atti-
rural pour agir collectivement contre ces tudes expérimentées lors d’un rapport sexuel incluant la masturbation. On distingue l’attirance
discriminations. sexuelle de l’attirance romantique.
■ MathilDe BourGerie (MrJC) LGBTQI+ : Sigle, parfois raccourci en LGBT, rassemblant des réalités de genre et de sexualités
hors de la norme actuelle. Il signifie : lesbienne, gay, bisexuel·le, transgenre, queer (rassemble
1 - Cf. les travaux des sociologues Zoé Rollin, toutes les identités sortant de la norme), intersexe (qualifie les personnes dont les caracté-
Isabelle Clair ou Amandine Lebugle. ristiques sexuelles biologiques varient de la norme) et + car cette liste n’est pas exhaustive.
2 - www.cget.gouv.fr/sites/cget.gouv.fr/files/ La norme actuelle est d’être une personne cisgenre, hétérosexuelle, monogame et dyadique
atoms/dossierobsnov2014femmesterritoiresru- (dont les organes génitaux sont sans ambiguïté mâles ou femelles).
raux.pdf.

En rural, peut-être plus qu’ailleurs, l’hétéronormativité façonne


les jeunes et leur assigne des rôles genrés prédéfinis.

quand « tout se sait », faire ses


propres choix sexuels et amoureux
c omme les urbain·es, les habitant·es
des espaces ruraux n’échappent
pas aux injonctions à la norme hé-
térosexuelle, appelée hétéronormativité.
Or, du fait d’un entre-soi plus marqué et
sont associées. Il est attendu que les
garçons soient virils, tandis que les filles
doivent être féminines sans trop l’être
et ne doivent pas avoir de sexualité en
dehors d’un cadre conjugal pour être
sait » ne pas respecter les normes, c’est ris-
quer l’exclusion et donc l’isolement. Dans
ce contexte, la conjugalité semble être une
des stratégies pour éviter l’exclusion.

d’une forte interconnaissance, ces injonc- respectables. Dévier de ce cadre, c’est le couple comme enjeu
tions sont plus efficaces et ont des effets remettre en cause l’ordre hétérosexuel et De respectabilité
sur les rapports des individus au genre, par là-même la séparation et la prétendue Selon une étude du Commissariat géné-
constate Isabelle Clair, sociologue et char- « complémentarité » entre les sexes. Si ral à l’égalité des territoires1, 62 % des
gée de recherche au CNRS, ou sur leurs l’attitude d’un homme est jugée trop fémi- ruraux·ales contre 57 % des urbain·es
relations amoureuses et sexuelles. nine, il sera catégorisé comme homosexuel vivent en couple. Régissant à la fois les
Ces injonctions créent et reposent sur et si l’on juge que la sexualité d’une fille relations amoureuses et sexuelles, le
l’existence de groupes de sexes distincts, est trop libre, que cette dernière est trop couple est aussi très vite imbriqué dans
séparés mais complémentaires, filles ou
garçons, auxquels des normes de genre
féminine, elle sera vue comme une « fille
facile ». Or, dans un cadre rural où « tout se
la sphère familiale du fait de l’absence
de lieux dans lesquels les jeunes peuvent …
n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives iii
DoSSIeR Genre et sexualités en rural : libérons la parole !

… se retrouver. En outre, il permet de pré-


server et confirmer le genre des individus
et ainsi d’éviter tout stigmate. Comme le
dit la sociologue Isabelle Clair : « la vertu
des filles confirme la virilité des garçons ; en
miroir, la virilité des garçons offre une garan-
tie de bonne image sexuelle aux filles »2. Le
couple agit aussi comme une instance de
contrôle et de surveillance, notamment
pour les filles. Bien que, selon Clair, leur
entrée dans la sexualité est plus précoce
en milieu rural, elles sont constamment
rappelées à l’ordre, par leur mère notam-
ment, sur ce que doit ou ne doit pas être
leur sexualité, comme c’est le cas dans les
cités avec les grands frères. « La sexualité,

MRJC
je l’ai longtemps cachée, parce que c’est ce Pour vivre heureux·ses, vivons caché·es ?
qu’on me demandait de faire d’une certaine
manière, donc c’était toujours une vigilance Les normes hétérosexuelles sont très En raison de l’invisibilisation des relations
permanente de pas me faire chopper, comme présentes en rural, il est donc fréquent non hétéronormées, il est fréquent que les
si c’était quelque chose de grave, un crime », de penser ces espaces comme des envi- personnes LGBTQI+, privées de modèles
témoigne Lucile3, originaire de l’Ain. ronnements hostiles aux homosexuels et de référence, éprouvent des difficultés
Le couple n’est cependant pas seulement personnes LGBTQI+. Différents ouvrages à s’affirmer, voire à s’identifier comme
un moyen d’afficher son adhésion aux (En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard telles. « Nous grandissons dans un environne-
normes de genre établies et donc de mon- Louis et Retour à Reims de Didier Eribon) ment qui ne nous dit pas que c’est possible,
trer sa respectabilité « sexuelle ». Il permet et témoignages relatent l’expérience de que ça existe », explique Aline3, 28 ans, ori-
aussi, notamment pour les femmes, mais la fuite des milieux ruraux, jugés trop ginaire du Tarn.
aussi pour les hommes les plus précaires néfastes ou conservateurs, vers la ville, Enfin, les espaces ruraux apparaissent
professionnellement, de s’assurer une jugée plus accueillante. C’est une réalité pour certain·es plus sereins que les villes.
bonne réputation en démontrant la sta- pour certain·es, pas pour tout le monde Peu se risquent à être qualifiés d’homo-
bilité de leur ménage, notamment avec ni dans tous les milieux ruraux. Beaucoup phobes par le voisinage et les agressions
enfant(s). C’est sans doute l’une des expli- font le choix d’y rester. Il est fréquent de et discriminations homophobes y sont
cations de la conjugalité et la parentalité croire qu’il n’y a pas ou peu de commu- moins nombreuses. Selon l’observatoire
plus précoces dans les milieux ruraux. nauté homosexuelle en milieu rural, mais des LGBTphobies 20194, 16 % des per-
Finalement, dans les espaces ruraux, bien comme le dit Colin Giraud, sociologue à sonnes interrogées en rural disent avoir
que les « rôles publics – et valorisés comme l’université Paris-Nanterre, on ne peut fait l’objet d’injures ou menaces ver-
tels – sont dévolus aux hommes » comme le observer l’urbain avec les mêmes lunettes bales au moins une fois au cours de leur
dit Benoît Coquard, sociologue à l’Inrae, que le rural, où l’on trouve très peu de vie, contre 25 % pour l’ensemble de la
ils ont peu de marge de manœuvre en lieux ou d’organisations collectifs, institu- population.
dehors du couple face à leur expression tionnels et associatifs. ■ Valentin Douillet et Claire Wolfarth (MRJC)
et identité de genre. Les filles peuvent,
elles, se réapproprier des attributs consi- Crainte de choquer
dérés comme masculins pour se désexua- L’homosexualité y est davantage vécue 1 - www.cget.gouv.fr/sites/cget.gouv.fr/files/
liser et ne pas risquer de jugements comme une expérience privée, réservée à atoms/dossierobsnov2014femmesterritoiresru-
raux.pdf.
stigmatisants. l’intimité, voire à la sexualité, qui n’a donc
pas sa place dans l’espace public. Pour au- 2 - « Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel »,
Les personnes LGBTQI+, tant, cela ne signifie pas forcément qu’elle dans Agora débats/jeunesses 2012/1 (N° 60),
www.cairn.info/revue-agora-debats-jeunesses-
invisibilisées mais tolérées y soit cachée. Comme le mentionne 2012-1-page-67.html.
L’interconnaissance élevée qui caractérise Marianne Blidon, géographe à l’université
souvent les milieux ruraux peut à la fois Paris 1 Panthéon-Sorbonne, cette absence 3 - Témoignages recueillis dans le cadre du
projet « Unique en mon genre » du MRJC.
être vue comme une source de difficultés de signes visibles peut être expliquée par
pour se construire en tant que jeune non une interconnaissance élevée, mais aussi 4 - Étude Ifop pour la Fondation Jasmin
Roy-Sophie Desmarais menée auprès de 1 229
hétérosexuel, mais également comme une par le poids des normes hétérosexuelles personnes homosexuelles, bisexuelles et
protection face à une certaine violence. qui induit la crainte de choquer. transgenres de 18 ans et plus.

IV Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


DoSSIeR Genre et sexualités en rural : libérons la parole !
Perrine Agnoux, doctorante à l’Université de Bourgogne, s’intéresse aux trajectoires
des jeunes femmes de milieu populaire en rural, et met en évidence la précarité de
leur statut par rapport à celui des hommes de même milieu, pourtant moins diplômés.

« Pour les femmes il n’y a jamais d’acquis »


V otre thèse, « Du côté de chez soi.
Rapport au territoire et construc-
tion des féminités populaires en
milieu rural », s’appuie sur de nombreux
des hommes dans ces professions d’aides
à domicile, aides-soignantes, etc. mais
elles sont très mal rémunérées et reposent
beaucoup sur des compétences natu-
maladie et changements de plannings. Les
femmes qui les encadrent promeuvent un
modèle de classe moyenne qui place en
priorité l’émancipation matérielle et celle-ci
entretiens avec des jeunes femmes ralisées comme féminines, notamment passe par le travail. Avoir des obligations
issues de baccalauréats profession- prendre soin des autres. Dès l’enfance, familiales importantes – des parents qu’il
nels des secteurs sanitaires et sociaux. les compétences relationnelles sont plus faut véhiculer, des grands-parents malades
Pourquoi avoir ciblé ce public ? développées chez les filles et leur travail – peut constituer un frein sur le marché du
Perrine Agnoux : Je suis originaire d’un domestique est plus important que celui travail. C’est paradoxal, car c’est ce contexte
département rural du centre de la France demandé à leurs frères. Les jeunes femmes familial qui les a orientées vers ces métiers
et je voulais voir si les jeunes femmes qui de classes populaires qui ont des difficultés dont elles parlent comme d’une « voca-
y restent travailler tirent des bénéfices de scolaires vont reconnaître dans ces filières tion ». La maternité aussi est vue comme un
leurs ressources locales de la même façon les compétences qu’elles ont développées handicap : les jeunes mamans sont stigma-
que les jeunes hommes1. J’ai regardé où dans le cadre familial et qui sont sources de tisées parce qu’elles n’auraient pas le sens
il y avait du travail féminin localement, et valorisation sociale. des priorités. Ces normes sont bien reçues
puisque c’est un département à la démo- Mais une fois embauchées, elles doivent par ces jeunes femmes. Celles devenues
graphie vieillissante, il y a dans la voie sco- tout donner à leur boulot… mères jeunes le présentent sans exprimer
laire une surreprésentation des filières du P.A. : Quand elles sont jeunes, on attend de regrets mais comme un « accident ».
secteur médico-social. d’elles qu’elles soient dévouées avant tout Vous distinguez trois catégories de
Ces bacs pro sont obtenus presqu’exclusi- à leur travail. Les aides-soignantes, les aides jeunes femmes selon leur rapport à ces
vement par des jeunes filles… pourquoi ? à domiciles peuvent être appelées en ur- injonctions. Quelles sont-elles ?
P.A. : Les formateurs, conseillers d’orienta- gence n’importe quand. Dans ces emplois, P.A. : Il y a celles qui se reconnaissent
tion ou les professionnels essaient d’attirer la pénibilité implique de nombreux arrêts dans cet idéal de dévouement et ont les
ressources pour le mettre en œuvre. Elles
accèdent ainsi à une stabilité matérielle
mais leur position reste précaire : certaines
regrettent de devoir faire du travail à la
chaîne en Ehpad ou que dans l’aide à do-
micile il y ait tant de burn out. Ensuite il y a
celles qui ne peuvent pas mettre en appli-
cation ce modèle faute de ressources. C’est
là une spécificité du monde rural : pour
celles qui n’ont pas de permis de conduire,
l’accès à l’emploi est très difficile. Et dans
un milieu où l’interconnaissance est plus
forte qu’ailleurs, certains noms de famille,
de gens du voyage par exemple, consti-
tuent de véritables stigmates. Ces filles-là
veulent parfois partir mais n’ont pas for-
cément les moyens de sortir d’un système
d’échange avec leur famille ou leurs amis.
Le troisième groupe, ce sont celles par-
ties étudier à la ville. Elles sont plus nom-


CC0

breuses que les étudiants : parmi les 18-24


Les jeunes femmes de milieu rural populaire sont souvent orientées très tôt vers les services à la personne, mal rémunérés. ans resté·es dans le département étudié,

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives V


DoSSIeR genre et sexualités en rural : libérons la parole !

… il n’y a que 8 femmes pour 10 hommes.


Leurs parents peuvent être issus des petites
n’est pas rare parmi les enquêtées. Leurs
mères ont souvent eu des troubles psycho-
leur conjoint, souvent plus âgé et dont la
réputation est déjà solidement établie.
classes moyennes, leurs mères sont au logiques parce que les métiers du soin im- Tandis que pour les femmes, il n’y a jamais
comité des fêtes, voire élues municipales, pliquent un gros travail émotionnel. Et puis d’acquis. Je pense à une rupture liée à
leurs pères dans l’équipe de foot ou de rug- dans un espace de forte interconnaissance, l’infidélité d’une enquêtée. Non seulement
by. Elles reviennent souvent, ont une petite elles sont sensibles à la valeur symbolique cet épisode a nui à sa réputation, mais ses
réputation locale et même si elles savent d’une réputation bienveillante si bien que ami·es, voire sa famille se sont détournés
qu’il n’y aura pas forcément tout de suite le moindre écart peut réduire à néant leurs d’elle. Cette asymétrie dans le couple peut
un emploi pour elles, leur objectif est de efforts. Beaucoup d’inquiétude liée à la fra- favoriser des violences : les femmes tirant
revenir s’installer en étant plus diplômées. gilité de leur statut est ressortie dans les plus que les hommes des ressources maté-
Même la position des plus installées entretiens. rielles et symboliques de leur couple, cela
dans l’espace social semble fragile… Cette fragilité existe-t-elle autant chez rend la rupture tellement coûteuse qu’elles
P.A. : Le parcours idéal, qui consiste à les hommes de leur milieu ? vont accepter de vivre ces situations de vio-
attendre d’être installée professionnelle- P.A. : Beaucoup moins, parce que les lence en se disant que ça va passer.
ment, conjugalement puis d’avoir des en- hommes ont une stabilité professionnelle ■ ProPos reCueillis Par JaDe leMaire (transrural)
fants, étape ultime et consécration, tient à et matérielle plus importante car les com-
peu de choses. Elles sont toujours suscep- pétences masculines sont plus reconnues. 1 - C’est la notion de capital d’autochtonie
illustrée notamment dans les ouvrages Les
tibles de perdre leur emploi, par exemple Ils sont aussi plus établis au niveau rési- gars du coin de Nicolas Rénahy et Ceux qui
à cause d’un problème de santé, ce qui dentiel : beaucoup d’enquêtées vivent chez restent de Benoît Coquard.

UN INTÉRÊT DE PLUS EN PLUS MARQUÉ POUR LES FEMMES DE MILIEU RURAL :


Les campagnes et leurs habitants font aujourd’hui l’objet d’un intérêt inédit de la part des chercheurs et des pouvoirs publics, et les femmes n’en
sont pas exclues. Parmi les publications récentes, on peut citer l’étude de Yaëlle Amsellem-Mainguy sur « Les filles du coin », évoquée dans TRI
n°473, le rapport chiffré du Commissariat général à l’égalité des territoires sur les femmes dans les territoires ruraux ou encore les préconisations
du Centre Hubertine-Auclert pour l’égalité entre hommes et femmes dans les territoires ruraux franciliens, le tout étant disponible en ligne.

Malgré des avancées depuis les années 1970, la multiplication


des initiatives de collectifs, associations et syndicats montre
que le combat des paysannes pour leurs droits n’est pas terminé.

Des collectifs engagés pour les paysannes


L e rôle des paysannes dans l’Occi-
dent moderne a longtemps été celui
de subordonnées au chef de famille.
Après 1945, les discours changent mais
leurs droits restent bien maigres. Le sta-
26 000 collaboratrices et 409 000 salariées
- sont des femmes contre moins de 10 %
dans les années 1960. Elles sont de plus en
plus présentes parmi les jeunes installé·es
- un tiers des moins de 40 ans -, dans les
entre 500 et 600 euros par mois pour
celles n’ayant pas eu d’autre profession.
Elles restent aussi presque absentes des
mandats « prestigieux » des organisations
agricoles notamment dans les champs syn-
tut de conjoint·e collaborateur·rice n’a été filières production de l’enseignement agri- dicaux, économiques et techniques, selon
créé qu’en 1999 (cf. schéma). De plus, les cole ou dans les organisations agricoles. Clémentine Comer, docteure en science
femmes sont éloignées de la production au Depuis une quinzaine d’années, les médias politique2. Enfin, si les agricultrices ont ac-
profit d’activités de « support » (administra- mettent davantage en avant des agricul- quis une certaine autonomie, notamment
tif, vente, transformation...) jugées comme trices y compris des éleveuses et les tâches au travers d’activités de diversification,
secondaires et leurs travaux domestiques dites féminines, comme l’accueil ou la « les conditions de domination auxquelles elles
sont invisibilisés. « Les agricultrices ont long- transformation, sont redevenues visibles. étaient soumises sont restées les mêmes »3, le
temps été des travailleuses “ invisibles ” dont le Mais les inégalités subsistent. Selon la patriarcat s’exprimant simplement diffé-
travail n’était pas salarié ni reconnu », insiste Mutualité sociale agricole, les revenus des remment. Le machisme, la discrimination
un rapport d’information du Sénat1. cheffes d’exploitation sont en moyenne dans l’accès aux ressources financières et
Aujourd’hui, environ un tiers des actif·ves
agricoles - 110 000 cheffes d’exploitation,
inférieurs de 30 % à ceux des hommes, de
même pour leurs retraites, qui plafonnent
foncières ou la remise en cause de leurs
compétences subsistent. …
vi Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020
DoSSIeR genre et sexualités en rural : libérons la parole !
le Droit
Des femmes et
Des agricultrices

CiVaM loire atlantiQue


… En face, on observe depuis une dizaine
d’années une multiplication des études,
dernier autour du rôle et de la place des
femmes dans les évolutions agricoles et
matériel agricole ; le Groupe de recherche-
action sur l’agroécologie paysanne, qui a
films ou livres pour documenter le vécu des sociétales. En 2015, l’étude Carma4 mon- co-publié un guide sur l’installation des
femmes paysannes, leur approche particu- trait déjà l’importance du rôle des femmes paysannes ; ou les « Josianne » au sein du
lière, leurs difficultés ; et de collectifs plus dans l’évolution des modèles agricoles sur réseau des Associations de maintien pour
ou moins formels de femmes, à la fois es- les plans technique (agriculture biologique, l’agriculture paysanne d’Île-de-France. Le
paces d’entraide, de partage, de réflexion nouvelles productions, adaptation du ma- syndicat agricole Confédération paysanne,
et d’action. C’est le cas dans plusieurs tériel...), économique (diversification, vente de son côté, travaille depuis longtemps sur
groupes Civam comme l’Adage 35 qui inter- directe...), organisationnel et social (accueil, le sujet, notamment au sein de sa commis-
vient dans les lycées agricoles ou organise lien aux acteurs des territoires...). sion « femmes » en portant des revendica-
des formations techniques non-mixtes ; la On pourrait également citer l’Atelier pay- tions auprès des pouvoirs publics sur les
FDCivam 44 qui a par exemple participé à san, qui travaille avec différents parte- statuts, les retraites, les remplacements
une étude sur le rôle des femmes dans l’en- naires sur l’innovation, notamment sur le pour le congé maternité... La Fadear5, elle,
gagement des fermes vers un système éco- va rendre prochainement une synthèse
nome et autonome et a monté une pièce en 2015, l’étuDe carma montrait de 150 témoignages sur l’installation des
de théâtre ; la FDCivam 31 qui accompagne Déjà l’importance Du rÔle Des paysannes afin de construire un plaidoyer
des femmes à la création d’activité... Les sur le sujet, car des freins et stéréotypes
premières rencontres nationales du réseau femmes Dans l’évolution Des subsistent. Si l’on juge que les femmes
sur ce sujet ont été organisées en octobre moDèles agricoles. ont joué un rôle important dans l’évolu-
tion de l’agriculture vers des modèles plus
en accord avec les attentes sociétales, le
patriarcat et préDation Des terres, Deux faces D’une mÊme méDaille nombre de nouvelles installées aura son
importance dans les changements futurs.
L’écoféminisme, mouvance militante née dans les années 1970, lie historiquement l’oppression ■ faBriCe BuGnot (transrural)
des femmes et la destruction de la nature. Ainsi, l’essayiste Silvia Federici rappelle1 que le capi-
talisme est né d’une accumulation de richesses via notamment l’extension de la propriété privée 1 - Femmes et agriculture : pour l’égalité dans
au détriment des communaux (prairies, lacs, forêts, pâturages sauvage…). Désastre écologique, les territoires, juillet 2017.
cette privatisation des communaux est aussi une tragédie sociale. Silvia Federici montre que la
2 - En quête d’égalité(s). La cause des agricul-
fonction sociale de ces terres « était particulièrement importante pour les femmes qui […] [en] trices en Bretagne entre statu quo conjugal et
dépendaient davantage pour leur subsistance, leur autonomie et leur socialité. […] Dans l’Europe ajustement catégoriel, 2017.
précapitaliste, la subordination des femmes aux hommes était modérée par le fait qu’ils avaient 3 - Agricultrices et diversification agricole :
accès aux communaux, alors que dans le nouveau régime capitaliste, les femmes elles-mêmes l’empowerment pour comprendre l’évolution
devenaient les communaux, dès lors que leur travail était défini comme ressource naturelle, en des rapports de pouvoir sur les exploitations en
France et aux États-Unis, Alexis Annes et Wynne
dehors des rapports marchands. » Exclues progressivement du salariat, celles-ci furent « confinées Wright, Cahiers du Genre , 2017.
au travail reproductif », sommées de donner naissance aux nouveaux travailleurs productifs. Au-
jourd’hui, divers mouvements se réclament de l’écoféminisme, comme Navdanya, l’association 4 - Contribution des agricultrices au renouvel-
lement des métiers agricoles, analyse de 27
indienne fondée par la physicienne Vandana Shiva, qui recueille et diffuse les graines et les sa- parcours d’agricultrices, février 2015.
voir-faire des grands-mères paysannes contre les semences Round-up ready de Monsanto. J.L.
5 - Fédération des Adear (Association pour le
1 - Dans Caliban et la sorcière, Femmes, corps et accumulation primitive. développement de l’emploi agricole et rural).

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives vii


DoSSIeR genre et sexualités en rural : libérons la parole !

En rural, l’accès à l’information sur la sexualité et à la santé sexuelle est rendue difficile
par la faible densité des praticien·nes et des équipements.

Le parcours des combattant·es


pour un accès à la santé sexuelle en rural
s i la sexualité des Français·es ne dif-
fère pas vraiment selon les territoires,
l’accès à l’information et à la santé
sexuelles - médecins, gynécologues, sages-
femmes et hôpitaux - est plus compliquée
2 % des femmes âgées de 15
35

30 31% part Des femmes De 15 à 49 ans


à plus De 45 minutes par la route
D’une maternité
à 49 ans sont à plus de 45 25
dans les campagnes. « Quand j’avais 16-17 ans, minutes par la route d’une
on parlait beaucoup du papillomavirus et de son maternité. Par contre les
vaccin. J’ai demandé à ma généraliste de famille régions ne sont pas à égalité 20
de m’expliquer ce que c’était. […] Elle a conclu avec 31% des femmes en
Corse, 11% en Limousin suivi 15
que, la seule manière de ne pas courir de risque de près par la Franche-Comté
dans la sexualité, c’était l’abstinence. Je suis repar- (8%) et le Poitou-Charente (7%)
tie sans réponses sur le vaccin et avec une vision
de la sexualité pas très positive. »1 Comme a pu Données issues d’une étude de
10 11%
l’expérimenter Manon, 28 ans, originaire du l’Irdes et de la Drees de 2011
5
8% 7%
sur les « Distances et temps
Doubs, les professionnel·les du monde rural d’accès aux soins en France
travaillent de manière plus isolée que les métropolitaine ». 0 2%
professionnel·les en ville. Le gouvernement a France Corse Limousin Franche-Comté Poitou-Charente
bien adopté en 2017 une « stratégie nationale
de santé sexuelle » mais aucune proposition premier dépistage pour me sécuriser dans mes à nous de décider de faire ou pas une heure de
concrète n’est faite pour les espaces ruraux. relations. J’étais très inquiète. Mes cours et les route. » 2 % des femmes âgées de 15 à 49
En 20152, 98 % de la population accédait à horaires de bus n’étaient pas compatibles avec ans sont à plus de 45 minutes par la route
un·e médecin généraliste en moins de 10 les heures d’ouverture du centre de planification d’une maternité mais ce pourcentage natio-
minutes de route mais de plus en plus de situé à 15 minutes de voiture puis 30 de bus. J’ai nal cache de fortes disparités régionales4.
territoires se retrouvent sans médecins. Bien dû demander à ma grande sœur de passage de C’est pourquoi le 22 et 23 mars 2019, 16
que des aides à l’installation aient été mises m’y accompagner ». Les études sont souvent territoire(s) en lutte contre la fermeture de
en place, leur impact est encore à prouver. fondées sur l’hypothèse que l’ensemble de leur maternité ont signé un manifeste natio-
la population a accès à une voiture, mais de nal « Renaissance des maternités condam-
Des spécialistes Difficiles D’accès nombreuses femmes et particulièrement les nées » et continuent de lutter au travers de
En rural, du fait de la faible densité de gyné- jeunes ne sont pas véhiculées. nombreuses actions : inauguration d’aire
cologues, sages-femmes, maïeuticiens, les d’accouchement sur le bord de la route,
moyens de contraception sont plus difficiles mères et bébés en Danger cours d’accouchement en voiture, marches,
d’accès, ce qui accroît les risques de grossesse Un autre problème met en danger la vie de manifestations...
non désirées et le non-traitement des infec- nombreuses mères et bébés : de plus en ■ aline Coutarel (MrJC)
tions sexuellement transmissibles. En 2017, plus de maternités ferment et notamment
15 %3 des femmes avaient déjà renoncé à un celles implantées loin des métropoles. Le 1 - Témoignage recueilli dans le cadre du projet
soin en gynécologie. Les principaux facteurs collectif « C’est pas demain la veille », qui « Unique en mon genre » du MRJC.
de renoncement aux consultations préven- milite pour la réouverture de la maternité 2 - D’après un dossier de 2017 de la Direction de
tives soulevés lors des entretiens avec des du Blanc (Indre), fermée en 2018, a recueilli la recherche, des études, de l’évaluation et des
statistiques : « Déserts médicaux : comment les
ruraux et rurales sont les délais d’attente, le le témoignage de Nicolas, futur père, sur le définir ? Comment les mesurer ? »
fait de ne pas se sentir en confiance avec les moment où sa conjointe a perdu les eaux : 3 - Sondage réalisé entre 2015 et 2017 auprès des
praticien·nes les plus proches et les difficul- « J’ai immédiatement appelé les urgences de assurés fréquentant l’accueil des CPAM par l’Obser-
vatoire des non-recours aux droits et aux services.
tés d’accès, comme a pu le vivre Fanette, 20 Poitiers pour leur demander si nous devions nous
ans, dans le Tarn alors qu’elle était en lycée rendre à la maternité. Mon interlocuteur m’a dit 4 - D’après une étude de l’Irdes et de la Drees
de 2011 sur les « Distances et temps d’accès aux
agricole : « J’avais 16 ans et je devais faire mon qu’à distance, il ne pouvait pas savoir. Que c’était soins ».

viii Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


DoSSIeR Genre et sexualités en rural : libérons la parole !
Le collectif informel Psst - Pas seul sur terre - s’est constitué en 2016
dans les Monts du Lyonnais. Ces témoignages sont issus du troisième épisode
du podcast1 réalisé par ce collectif sur les questions d’homosexualité et de ruralité,
dans le cadre de la semaine de la tolérance du 16 au 22 novembre 2019.

Homosexualité :
« Je me sens moins en sécurité en ville »
« Quand on explique à son entourage
qu’on ne se tient pas forcément la main
dans l’espace public, qu’on ne va pas se faire
un bisou, ils ne comprennent pas. Pour eux,
« On ne se sent jamais vraiment safe.
Même dans une boîte LGBT à Lyon. Sauf
chez soi... J’ai déjà eu peur en sortant de croi-
ser des gens mal intentionnés. Ça n’est pas for-
« À Grenoble, j’ai découvert un monde un
peu alternatif où on parle de genre, de
non-binarité, de lesbiennes... Ça m’a ouvert
une porte, je me suis dit : Ça existe, on peut en
c’est le quotidien, c’est une banalité. Il faut cément lié à la sexualité mais si tu sors d’une parler et vivre plein de choses facilement, sans
que l’entourage arrive à comprendre que si on
se protège, c’est qu’il y a un risque. Ce n’est
boîte LGBT, tu peux te faire insulter par rapport
à ça. Par rapport à tout en fait. Surtout en ville,
peur de jugement ou de regard.  »

«
pas quelque chose que l’on invente, il suf- c’est flippant. En campagne, il n’y a personne,
fit de regarder les médias ou les rapports sur
les agressions homophobes. Ça fait partie du
»
donc...  Ni en ville, ni en campagne, je ne me
projette à m’afficher en couple. Je ne me

«
quotidien. Mais est-ce que l’on fait attention vois pas prendre la main de mon copain. Sauf
au risque de gâcher des moments de plaisir ? Je me sens beaucoup plus en sécurité si on est seuls dans la montagne !  »
C’est toute la question. » dans les Monts du Lyonnais qu’à Lyon

«
ou dans une grande ville. Pour moi il y a moins

«
de risques, il n’y a pas cet anonymat, de per- Ma dernière expérience en ville a été plu-
Lorsque j’étais ado, avec mon petit sonnes qui peuvent faire irruption à l’importe tôt désagréable. Je suis allée au cinéma
ami de l’époque, on passait un temps
sur les quais de Saône comme tous les amou-
quel moment dans ma vie, ma vie privée.  » avec ma copine et en se promenant main dans
la main dans la rue, en l’espace d’un quart

«
reux, côte à côte, mais peut-être un peu trop d’heure, on s’est fait siffler avec des regards
proches pour les jeunes qui passaient à ce mo- Dans les Monts du Lyonnais, de mon vraiment malaisants. Je ne retrouve absolu-
ment-là et on a été menacés d’être jetés dans point de vue, il n’y a pas d’espace hy- ment pas ça à la campagne. Peut-être que les
la Saône. Ça devenait vraiment violent. C’est per safe où tu es sûr de ne pas avoir une re- gens ne se permettent pas de faire ça, car tout
là qu’est née chez moi une forme de vigilance
par rapport à l’espace public. Je ne le qualifie-
marque ou un regard déplacé. Après, je n’ai
pas l’impression qu’il y ait un endroit où je n’ai
le monde se connaît ?  »

«
rais pas comme dangereux, mais c’est un lieu pas du tout envie de dire ou montrer que je
dans lequel je ne dois pas laisser ma vigilance suis lesbienne. Mais il n’y a pas d’espace où on J’ai essentiellement grandi à la cam-
car je ne sais pas qui s’y trouve. Je me sens sait qu’on peut rencontrer d’autres personnes pagne, pas très loin de grandes villes. Si
moins en sécurité en ville, dans des lieux où
je ne connais personne, je n’ai pas la garantie
homosexuelles.  » je devais faire un choix aujourd’hui, ce serait
de vivre à la campagne. Plus jeune, adolescent,

«
qu’on me viendrait en secours. Lorsqu’on s’est c’était la ville car il y avait un facteur rencontre,
fait agresser sur le quai, d’autres personnes se J’ai grandi à la campagne jusqu’à 15 ans anonymat, mais aussi de plaisir. Mais la cam-
baladaient et détournaient le regard, conti- puis j’ai vécu en ville. Je l’ai vécu comme pagne c’est là où je me sens bien, je m’épa-
nuaient de marcher comme si c’était une une libération par rapport à mon image. Je me nouis et je suis reconnu. On a besoin d’avoir
simple altercation entre jeunes. » suis senti vachement plus libre par rapport à
cette question, peut-être aussi car il n’y a plus
une place dans la société et le fait d’être dans
un village, reconnu pas forcément en tant que
les parents. Les seules expériences amoureuses couple homosexuel, mais exister aux yeux des
»
que j’ai pu avoir, c’est en ville.  gens, faire partie d’une vie associative et de vil-
lage, c’est très important.  »
1 - Retrouvez les autres émissions sur :
www.mixcloud.com/PSSTlemission.

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives IX


DoSSIeR Genre et sexualités en rural : libérons la parole !

Les positions d’une partie de l’Église sur les questions de sexualité ou de genre
excluent une partie des croyant·es de la communauté des chrétien·nes.

Église et sexualités, un mélange des genres


L e MRJC, en tant que mouvement
d’Église, c’est-à-dire reconnu par
l’Église catholique, se retrouve dans
une position délicate en parlant de genre et
de sexualités. En effet, ces sujets sensibles
le sont encore plus au sein des institutions
de l’Église catholique. Son catéchisme dit
ainsi « qu’un rapport sexuel n’est ordonné
que dans le cadre de la procréation ». C’est-
à-dire que le sexe pour le plaisir est vu
comme déviant, anormal. Ainsi, la mastur-
bation, les pratiques non procréatives ou
l’utilisation de la contraception sont décon-
seillées et jugées contraires à la morale, au
même titre que les actes homosexuels. La
subtilité, c’est que l’Église ne condamne

MRJC
pas les personnes homosexuelles, elle in-
Le MRJC crée avant tout des espaces d’expression et de réflexion afin que chacun·e se forge un avis.
vite les fidèles à les accueillir « avec com-
passion, et sans discrimination injuste »1. lées suite à la crise de la pédocriminalité chacun·e se forge un avis. C’est ainsi qu’il
Pourtant, l’attitude stigmatisante de qui a secoué l’Eglise dernièrement. aborde ces questions de genres et de sexua-
certain·es responsables a pour effet d’ex- lités en milieu rural. « Une posture pastorale
clure de la communauté des chrétien·nes2 Le MRJC sous une volée de bois vert serait de l’accompagner à élaborer sa propre
les personnes souhaitant vivre ouverte- Le MRJC est un mouvement d’Action catho- pensée car, rappelle Jean-Yves Baziou, un
ment leur amour. lique reconnu par l’Église catholique. Cette des rôles des responsables de l’Église c’est
reconnaissance donne une portée et une de protéger la diversité interne ». Cette pos-
Ordre naturel ou social, le genre responsabilité à sa parole, engage l’Église et ture de dialogue et d’ouverture s’ancre
en question participe à sa pensée sociale3, et cela n’est profondément dans l’enseignement social
Concernant les questions de genre, l’Église pas du goût de tous·tes en son sein. Une de l’Église, car c’était celle de Jésus. « Le prix
considère qu’il en existe deux, différents et partie de l’épiscopat et des responsables de à payer quand on veut vivre une pluralité, c’est
complémentaires. Elle se positionne contre l’Église a fait le choix de retirer ses subven- d’argumenter. Argumenter à partir de l’Evan-
« la théorie du genre », expression qu’elle tions au mouvement, rappelant régulière- gile et de la “ tradition ”, c’est-à-dire l’Histoire,
utilise pour contrer les études montrant ment que le MRJC pourrait quitter l’Église… de l’Eglise » expose Jean-Yves Baziou. C’est
que le genre est social et non naturel, tout s’il en faisait le choix , quand d’autres conti- peut-être le défi du MRJC pour aborder ces
en défendant une certaine vision des rôles nuent d’entretenir des relations de confiance questions et ainsi structurer des espaces
que doivent tenir hommes et femmes. Par et d’engagement avec nous. d’échange et de construction de soi au sein
exemple, Jean-Paul II écrit en 1995 dans « Le MRJC est fait d’individus qui sont dans d’un collectif de confiance.
sa Lettre aux femmes que malgré l’égale la société et donc qui pensent et agissent ■ Lucie Martin et François Bausson (MRJC)
dignité entre hommes et femmes, il existe de manière plurielle. Il peut exister un écart
un « génie de la femme » dont Marie est le entre ce que pensent ces individus et la po- 1 - Catéchisme de l’Église catholique de 1992.
parfait exemple en temps qu’ « épouse et sition officielle de leur institution », répond 2 - Les chétien·ne·s suivent les enseignements
mère ». Les femmes auraient des attitudes Jean-Yves Baziou, prêtre dans le Finistère, du Christ Jésus. Les catholiques sont une des
et traits de caractère propres, liés à la pos- ancien doyen de la faculté de théologie de familles de chrétiens, organisés en diocèses
dont le responsable de l’unité est l’évêque.
sibilité d’enfanter. Cette position patriar- Lille, à celle et ceux qui souhaiteraient que
cale les maintient encore aujourd’hui hors le MRJC répète mot à mot le discours des 3 - L’enseignement social de l’Église est un
des instances de décision des corps ecclé- autorités de l’Église. ensemble hétéroclite de textes - en particulier
ceux des conciles et des Papes - et de discours
siastiques. Cependant, cette vision et cette Notre mouvement crée avant tout des es- des acteurs de l’Église qui permettent de gui-
organisation sont en train d’être retravail- paces d’expression et de réflexion afin que der l’engagement des chrétiens dans la société.

X Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


DoSSIeR genre et sexualités en rural : libérons la parole !
Face au manque de témoignages et d’études sur le genre et les sexualités en rural, le MRJC
est parti à la rencontre des habitant·es des campagnes. Une démarche qui lui permet de
sensibiliser le grand public, former ses animateur·rices et interpeller les pouvoirs publics.

Raconter et comprendre pour agir


L orsque le MRJC s’est emparé en
2018-2019 des questions de genre
et de sexualités en rural avec l’envie
d’agir contre les discriminations, nous nous
sommes heurté·es au manque de récits,
Sonia (Ain) affirme avoir découvert le harcè-
lement de rue en ville ; Mika (Meurthe-et-
Moselle) raconte sa transition dans un petit
village ; Anne-Lise (Maine et Loire) ques-
tionne la différence d’accès à l’information,
d’autres voix, les récits de vie de ruraux et
rurales qui parlent face caméra ou écrivent
leur vécu - de femme, homme, non-binaire,
trans, hétéro, gay, lesbienne -, leur rap-
port au corps, à l’éducation, à la famille ou
d’études et de lieux de ressources sur le Hugo et Olivier (Ain) déjouent les clichés en aux normes sociales et des questions que
sujet. Au MRJC, faire entendre notre voix, étant un couple gay éleveurs de poulet.1 soulèvent l’interconnaissance, la présence
réaliser des diagnostics de territoire et or- Bien que les questionnements soient sou- ou l’absence d’espaces d’échanges, etc.
ganiser des événements constitue depuis vent proches, les réalités et les vécus sont Produire ces témoignages demeure difficile.
longtemps la base de notre action. C’est souvent différents. Des collectifs locaux se
la pédagogie issue des mouvements d’ac- sont montés pour répondre à ces interro- témoignages intimes
tion catholique : le « voir, juger et agir » qui gations : Pourquoi cette thématique est et Diagnostics De territoire
pour l’occasion est devenu « raconter, com- compliquée et parfois taboue dans notre Nous n’apprenons guère à parler de nous
prendre et agir ». Les récits de discrimina- société ? Pourquoi énormément de jeunes et encore moins de ce qui nous est intime
tions se font de plus en plus nombreux dans se sentent discriminé·es concernant leurs mais nous restons persuadé·es de l’impor-
la société mais leurs origines restent majori- orientations sexuelles ? Que pensent les tance de ces témoignages et de la force
tairement urbaines. Est-ce qu’une lesbienne jeunes et les habitant·es de leur territoire ? collective qu’ils peuvent avoir.
agricultrice, un habitant d’un hameau ou Le MRJC a lancé « Unique en mon genre », Ils vont de pair avec l’analyse et la prise de
une personne trans habitant un petit village
ont les mêmes vécus que des urbain·es ?
une web-série de témoignages et une pla-
teforme sur internet, pour faire entendre
recul sur nos vies. Nous avons lancé nos
propres diagnostics de territoires, par des …
ÉGALITÉ DES SEXES : DU PROGRAMME PÉDAGOGIQUE À LA RÉALITÉ DES CAMPS SCOUTS
En favorisant la solidarité et la mixité, les animateur·rices Plusieurs camps proposent la mixité des couchages, tout en don-
des Éclaireuses et éclaireurs de France luttent pour l’éga- nant la possibilité d’un couchage non mixte (conformément à
lité des genres. la loi). Cela permet de faciliter la rencontre de personnes qui se
Les équipes d’animation des Éclaireuses et éclaireurs de France côtoient peu sur le camp. Malgré cela on remarque que ces iné-
(EEDF) sont régulièrement confrontées aux questions de genres et galités existent encore. Trop souvent les garçons (animateurs ou
de sexualités. Elles sont d’abord réfléchies en équipe en amont du jeunes) s’occupent du matériel et du bois pendant que les filles
séjour dans nos projets pédagogiques. Nous sommes également sont infirmières. Un point d’attention est à avoir concernant la
attaché·es à les faire vivre sur nos séjours à travers nos valeurs et diversité des activités proposées, les imaginaires stéréotypés, le
la méthode scoute. Un des piliers de cette méthode est la vie en temps de parole en réunion des responsables, la répartition des
petites équipes. Chacun·e dans son groupe de 5 à 6 personnes a animateur·rices en fonction des tranches d’âge (en 2016 aux EEDF,
un rôle (intendant·e, trésorier·ère, infirmier·ère, coordinateur·rice, 70 % des animateur·rices des 6-8 ans sont des femmes contre
responsable matériel, secrétaire) et des responsabilités associées, 40 % pour les 11-14 ans). Le groupe de travail national « Genre
adaptées à son âge. Cet apprentissage est valorisé lors de l’ex- & Sexualités » a été créé en 2016 pour amener ces questions dans
ploration en autonomie, où chacun·e peut mettre en pratique ses l’association, créer des outils et former les équipes d’animation
connaissances. De plus, tout le monde est confronté à toutes les pour aller vers une égalité réelle des genres et une éducation à
tâches, autant faire le feu que la vaisselle. Cela permet de sortir une sexualité choisie et libre. Le livret Mixicamp1 a été créé dans ce
de sa zone de confort et d’acquérir de nouvelles compétences. La contexte et afin de faire avancer les réflexions concernant la mixité.
coéducation est une des valeurs des EEDF : chacun·e a quelque Justine raYnouarD et GerMain Coutarel (BÉnÉVoles eeDf)
chose à apprendre de l’autre et à l’autre. Une autre valeur est la
solidarité : elle pousse les jeunes à s’entraider et à se soutenir. 1 - https://galilee.eedf.fr/wp/genre-et-sexualites/

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives Xi


DoSSIeR genre et sexualités en rural : libérons la parole !

… personnes concernées pour des personnes


concernées. Trois collectifs se sont formés
dans le Doubs, les Deux-Sèvres et le Rhône.
Martin, animateur des Deux-Sèvres, va
rencontrer des acteur·rices du territoire et
ses habitant·es : « Cette enquête a plusieurs
objectifs : identifier les actions et dispositifs
présents sur le territoire, connaître les senti-
ments et les visions des habitant·es sur le sujet,
identifier ce qui le rend complexe ». Dans les
Monts du Lyonnais (Rhône), le diagnostic
sur les réalités locales se fonde sur des
temps d’échanges chaque dernier mercre-
di du mois. « Dans un premier temps, l’objec-
tif est d’aller à la rencontre des habitant·es et
de se nourrir de leur vécus, piocher dans dif-
férents milieux sociologiques et professionnels,
pour récupérer des récits de vie et opinions »,
raconte une membre du collectif. Le travail

MrJC
de ces collectifs va s’étaler jusqu’en 2021. Des collectifs locaux du MRJC passent par le théâtre forum pour sensibiliser les jeunes et le grand public aux
La matière qu’ils auront recueillie et analy- questions de genre et de sexualités.
sée nous permettra à la fois de nourrir nos
actions et d’interpeller les pouvoirs publics Le MRJC accompagne toute l’année des séances d’information et d’éducation
sur les potentielles défaillances observées. groupes de jeunes et propose des séjours affective et sexuelle dans le courant de
éducatifs sur les vacances. Aborder ces chaque année scolaire. Le Haut conseil à
sensibiliser tous les publics questions avec les plus jeunes a rapi- l’égalité entre les femmes et les hommes
Nous voulons donner à voir d’autres réa- dement été intégré dans la dynamique. a pointé le manque de moyens humains
lités et libérer la parole dans un cadre Sarah (Rhône) affirme que « les jeunes se et financiers des établissements ruraux,
sécurisant. C’est aussi ce que dit Sarah, questionnent sur la féminité, l’égalité homme/ c’est pourquoi nous demandons qu’une
animatrice dans le Rhône : « Nous voulons femme, la mixité, le changement, l’acceptation partie des dotations aux établissements
agir avec des publics peu atteints par ces ques- de chacun et chacune, l’inclusion et beaucoup soient fléchée spécifiquement sur l’ani-
tionnements pour sensibiliser, améliorer et d’autres sujets tels que le genre et la sexua- mation de ces séances par des structures
apporter ce que chacun a appris au cours de lité ». Il est important que les animateurs de terrain.
ce cheminement ». « Nous espérons nous pro- et animatrices puissent proposer un envi- Sans témoignages et sans études, pas de
duire en théâtre forum, pour aborder par des ronnement sans stéréotype et des espaces données tangibles, pas de visibilisation,
saynètes des situations qui posent problème de parole bienveillants. Dans ce cadre, pas de prise de conscience et pas d’action
avec un public qui sera invité à les résoudre et nous travaillons avec les Éclaireuses et ni associative, ni des pouvoirs publics.
à se questionner sur ses propres expériences. éclaireurs de France et les Éclaireuses et Ainsi, en partenariat avec d’autres asso-
Avec le temps, nous souhaitons sensibiliser un éclaireurs unionistes de France à proposer ciations, nous tâchons d’apporter nos
plus large public », déclare Léa, membre du des programmes de formation (cf. enca- pierres à l’édifice du vivre ensemble afin
collectif du Doubs. L’enjeu est d’arriver à dré p.XI) sur les questions de genre et de permettre à chacun et chacune de se
conjuguer à la fois paroles, écoute, par- sexualités au sein des formations aux di- sentir à sa place dans nos territoires. Une
tage et action. Des événements portés plômes d’animation et de direction (BAFA participante du projet Unique en mon
par des groupes de jeunes du MRJC sont et BAFD). genre a écrit : « Je rêve que nous soyons cha-
organisés dans plusieurs départements cun et chacune à notre manière les miroirs de
comme ce fut le cas d’une journée sur la trois séances D’éDucation jeunes ruraux et rurales qui ne se demande-
place des femmes en rural dans l’Indre, sexuelles par an à l’école ront plus : est-ce que c’est possible ? »
une formation sur être LGBTQI en rural Nous souhaitons également interpeller le
■ aline Coutarel (MrJC)
dans le Centre, sur les questions de genre ministère de l’Éducation nationale et les
en Vienne, des vacances jeunes adultes en établissements sur le non-respect de la 1 - Témoignages recueillis dans le cadre du
Haute-Saône... loi de 2003 ayant rendu obligatoires trois projet « Unique en mon genre » du MRJC.

Ce dossier a été réalisé avec le MRJC et le soutien du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse de l’Injep

Xii Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


un autre développement
un autre développement

Le jeune collectif La Traverse, constitué de trois diplômé·es en politique territoriale, sillonne les routes de France à
la rencontre des acteur·rices qui font des territoires ruraux des lieux de vie singuliers et favorables à la transition
écologique et sociale. Une série d’articles restitue quelques-unes de ces rencontres, détaillées dans des podcasts
sur le site : latraverse.lepodcast.fr. Troisième étape dans les Alpes-Maritimes.

coaraze, préserver la vie locale


initiative

de l’affluence touristique
Ce village perché de
l’arrière-pays niçois
parmi les plus beaux
de France, a choisi
de maîtriser son
activité touristique
en privilégiant
l’animation culturelle
à destination des
habitant·es.

L es campagnes n’absorbent qu’un


quart de la fréquentation touris-
tique et génèrent 19,3 % des re-
cettes du secteur. Pour autant, elles ne

la traVerse
sont pas épargnées par la sur-fréquen-
tation qui pose de nombreux pro-
blèmes environnementaux, sociaux et L’association Li
économiques. Le tourisme représente luèrnas organise à lage chaque été, y dispersant bruit et inscrite aux Monuments historiques et
8 % des émissions mondiales de gaz certaines occasions pollution sans réelles retombées posi- son adhésion au label Les plus beaux
à effet de serre, en majorité liées aux des visites guidées tives pour les riverain·es : « Les orga- villages de France qui consacre le tout.
du bourg médiéval
déplacements. Sur la Côte d’Azur, un pour découvrir le
nisateurs mettent en avant qu’ils font La commune hérite également de la
quart des touristes arrivent par avion patrimoine local vivre le café de la place, mais c’est une dynamique culturelle lancée dans les
et plus de la moitié par la route. La et ses cadrans compensation bien marginale », confie années 1960 par la vague d’artistes
concentration de population participe solaires. la maire, Monique Giraud-Lazzari. avant-gardistes attirés par le jeune
à la dégradation de certains écosys- maire Paul-Marie d’Antoine, poète de
tèmes fragiles et les habitant·es se un Développement profession. Celle-ci laissait envisager
sentent envahi·es lorsque la pression culturel qui remonte le développement de Coaraze autour
touristique est trop importante ou que auX années 60 de son ébullition artistique et de sa
des nuisances en découlent, parfois Pour le « village du soleil », il n’est donc renommée de village le plus ensoleillé
sans aucun bénéfice direct pour le pas question de succomber à l’attrait de France. Mais des problèmes dans
territoire. C’est le cas à Coaraze de touristique. Il en possède pourtant la gestion économique, des expé-
la pratique du canyoning dans les tous les atours : des chapelles peintes, rimentations artistiques comme la
gorges du Paillon, ou encore des ral-
lyes automobiles qui traversent le vil-
un environnement naturel et un bâti
médiéval bien préservés, une église
tentative de « meurtre rituel » d’un co-
chon par le peintre Pierre Pinoncelli en …
n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 15
un autre développement

… 1969, arrêtée par la gendarmerie, et


des projets de station balnéaire trop
afflux massif de touristes : « Ça fait
le tri », affirme Jean Princivalle, édi-
d’artistes et la programmation du
restaurant rythment la vie musicale
ambitieux ont tôt fait d’effrayer la po- teur au village. De même, les projets du village. Avec les labels Village en
pulation, qui garde de cette période d’installation de commerces touris- Poésie et Òc per l’occitan, la com-
une certaine fierté tout en se méfiant tiques n’ont pas été encouragés et les mune est animée par de nombreuses
des excès de zèle. riverain·es s’amusent des questions rencontres littéraires, comme la Voix
de visiteur·ses confus·es de ne pas du Basilic en juin. Le sport aussi est
« Rien n’a été pensé pour trouver de boutiques de souvenirs. mis à l’honneur avec l’organisation
le tourisme » Cette posture est assumée par la mu- annuelle du championnat du monde
On observe d’un œil méfiant les nicipalité actuelle qui préfère soutenir de pilou2. Parmi les nombreux autres
effets du tourisme dans des villages le dynamisme social et culturel plutôt exemples, l’Espace de vie sociale
proches comme Saint-Paul-de-Vence, que de tomber dans le cliché du « joli propose des activités quotidiennes à
où les magasins « au mieux d’arti- village-musée ». Sa stratégie repose tous·tes les habitant·es.
sanat local, au pire de cagades1 » sur un équilibre judicieux entre l’ac- Le village a donc trouvé que la meil-
attirent les groupes de visiteur·ses cueil des visiteurs et la préservation leure façon de célébrer son héritage
par dizaines. À Coaraze, « rien n’a été de la vie locale : seuls la Maison du culturel était de le perpétuer au quo-
1 - En occitan,
réalisé, ni pensé pour le tourisme », caractérise des patrimoine et les deux gîtes commu- tidien de façon vivante et incarnée,
nous dit Richard Lazzari, ancien ma- choses ridicules, naux assurent l’accueil des visiteur·ses en l’irrigant de la diversité des pra-
quettiste. S’il a été question dans les absurdes. et « l’été, l’animation culturelle n’a rien tiques et cultures locales. C’est aussi
années 2000 de faciliter l’accès au 2 - Jeu de jonglage à envier à une grande ville », explique la vision qu’essaie de porter Coaraze
village pour les autocars, le projet aux pieds avec un Lucien Massucco, co-fondateur du la- au sein de l’association Les plus
volant fabriqué à
a été abandonné et la longue route partir d’une pièce de bel artisanal et local de musique Fatto beaux villages de France.
sinueuse le préserve encore d’un monnaie trouée. in Casa. Toute l’année, des résidences ■ Solène Cordonnier (La Traverse)

Villes : « small is beautiful » ?


aménagement

Quelle taille doit faire une ville pour être habitable ? Cette
question, posée depuis l’Antiquité et remise au goût du jour
par le philosophe et urbaniste Thierry Pacquot, est indissociable
de celle de l’autonomie alimentaire des territoires.

S e poser la question de la
juste taille d’une ville « per-
met de mieux comprendre
son autonomie relative, eu égard à
ses dépenses obligatoires que sont
cessé de tarauder les penseur·ses
depuis l’Antiquité. Hippocrate –
qui aurait sans doute été fasciné
par l’exode urbain survenu à l’oc-
casion de l’épidémie de Covid-19
La cité-jardin :
32 000 âmes sur
2 400 hectares
Bien plus ambitieuses que les lotis-
sements sociaux mêlant habitations
l’énergie et l’alimentation », affirme – s’interrogeait sur la dimension et espaces verts qu’on trouve en
Thierry Pacquot1, auteur de Mesure idéale d’une ville pour que ses France sous ce nom, les cités-jar-
et démesure des villes. L’urbaniste a habitant·es soient en bonne santé. dins sont un pont entre ville et
déjà pointé dans Désastres urbains Platon trouvait dans le chiffre de campagne. Reliées par un réseau
le caractère inhabitable des méga- 5 040 foyers, soit environ 30 000 ferré dense, elles se définissent par
lopoles modernes, génératrices habitant·es, des propriétés arith- la maîtrise publique du foncier, la
d’enfermement et d’assujettisse- 1 - Invité en mars métiques parfaites. C’est aussi le présence d’équipements publics
ment aux délires technocrates. dernier dans chiffre auquel aboutit Ebenezer au centre de la ville et d’une cein-


l’émission « La Terre
Cette fois, il montre que la ques- au carré » sur France Howard, l’inventeur des « cités-jar- ture agricole autour (Howard pré-
tion de la juste taille d’une cité n’a inter. dins » au XIXe siècle. voit 2 000 agriculteur·rices sur les

16 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


un autre développement
… 32 000 habitants), la faible densité
du bâti et la limitation de la liberté
d’entreprendre au profit de l’inté-
rêt collectif. Seules trois ont été
construites en Angleterre. L’ancien
maire de l’une imagine la cité-jar-
din du XXIe siècle2 : elle se fonde
sur la redistribution des richesses,
la démocratie directe, la mesure du
bien-être des habitant·es ou encore
la neutralité carbone.
Thierry Pacquot rappelle qu’il a fallu
attendre le sommet de Rio pour lier
les réflexions sur la taille des villes
aux préoccupations écologiques.
Celles-ci, dans le sillon du biorégio-
nalisme3, permettent d’envisager à
nouveau la complémentarité entre
les villes, qui « ont toujours été
dépendantes d’échanges pour leur
alimentation », et les campagnes,
sièges d’une agriculture « non pas
intensive et productiviste, mais va-
riée, diversifiée, vivrière ». On en est
loin : le degré d’autonomie alimen-
taire - la part du local dans les den- La cité-jardin d’Ebenezer Howard laisse une large place à l’agriculture et aux forêts.
rées agricoles incorporées dans les
produits alimentaires consommés 2 - 21st Cen-
sur place - des 100 premières aires tury Garden Cities
urbaines françaises est de 2,1 % . 4
of To-Morrow - A
Manifesto, de
focus sur Des villes moYennes en Difficulté
Philip Ross et Yves
Cabannes, édité
La fondation Jean-Jaurès a lancé en 2018 six journées d’échanges sur les villes
Décroissance urbaine ? par le New Garden moyennes, sur lesquelles s’appuie un essai d’Achille Warnant1. Ce thème avait
Mais la marge de progression est City Movement en ressurgi à l’occasion des élections municipales de 2014, suite au basculement
considérable : si les agriculteur·rices 2014. de plusieurs dizaines de petites villes à droite et de Béziers au Front National,
de ces territoires n’exportaient pas 3 - Courant de qui avait mis en lumière le déclin de ces communes. Ainsi, on « découvre » que
97% de leur production, elle pour- pensée critiquant la fermeture d’antennes publiques et la désindustrialisation dans les petites
les frontières villes éloignées d’un pôle attractif, entraînant à leur tour commerces déserts
rait couvrir en moyenne 54% des administratives
besoins locaux, voire plus de 90% qui organisent les
et logements vacants, ont transformé ces petites villes, autrefois l’« armature
dans les aires urbaines d’Angers, sociétés en faisant de la République », en villes-centres abandonnées d’un territoire rural en dés-
fi du contexte hérence.
Tarbes, Pau, Périgueux, Albi, etc., environnemental. Le terme de « villes moyennes » est loin d’être un concept partagé, il peut servir
dont la plupart avoisinent les Au contraire, une
« biorégion » a des à désigner un ensemble hétérogène de petites villes de 20 000 à 50 000 habi-
100 000 habitants. Parmi les pistes tants, surgies à la fin du Moyen-Âge et consolidées par le maillage administra-
frontières floues et
pour y parvenir : la valorisation se définit par son tif dès la Révolution puis l’essor industriel au XIXe siècle. Dans le monde libéral
semi-industrielle des produits agri- biotope, sa topo-
de la globalisation, leurs difficultés s’aggravent. Parmi les facteurs entraînant
graphie… comme
coles locaux ou la promotion des un bassin versant la perte de population et la paupérisation, l’auteur insiste sur la désindustria-
circuits-courts. On pourrait ajouter par exemple, dont lisation, l’abandon de l’objectif d’égalité des territoires au profit de la polari-
la décroissance urbaine, encore le cours d’eau sation et de la compétition et les excroissances commerciales de l’étalement
influence faune et
taboue selon Thierry Pacquot. flore. urbain détruisant les cœurs de ville. Montrant les limites de la politique Action
Pourtant, « chaque fois que quelque cœur de ville, lancée fin 2017, son essai cherche des éléments d’espoir dans le
chose va mal, quelque chose est trop 4- Données renouveau des intercommunalités, vers des lieux démocratiques où la commu-
issue d’une note de
gros », disait Leopold Kohr, philo- position du cabinet
nauté d’intérêts entraîne une communauté de projets.
sophe anarchiste titulaire du prix Utopies sur l’auto- Isabelle Barnier
nomie alimentaire
Nobel alternatif. des villes parue en 1- https://jean-jaures.org/nos-productions/les-villes-moyennes-sont-de-retour.
■ Jade lemaiRe (tRanSRuRal) mai 2017.

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 17


un autre développement

Les PAT font-ils avancer la transition


agriculture

agro-écologique ?
La réalité des Les actions en matière d’environnement des structures
projets alimentaires qui portent un PAT en Centre-Val-de-Loire

territoriaux Intégration de l’enjeu


agricole et alimentaire
Portage de MAEC 2 structures

laisse parfois dans les PCAET Protection


des zones de captage
2 structures
7 structures pour 5 PAT Incitation
de côté le volet ACTIONS aux changements Baux ruraux
44 structures
de pratiques agricoles environnementaux
2 structures
environnemental. Réduction du gaspillage
alimentaire et 16 structures
Charte du paysage

E
introduction de produits et aroforesterie
4 structures
n France, notre alimentation de qualité en restauration
émet autant de gaz à effet de collective Soutien Trame verte et bleue 2 structures
serre (GES) que notre transport 10 structures
Programmes spécifiques
ou notre logement et a des effets sur d’accompagnement aux 4 structures
InPACT Centre

l’eau, l’air et la biodiversité1. Sous la Installation en AB Énergies renouvelables changements


pression d’une demande sociétale de
plus en plus mobilisée sur l’environne- Conversion en AB Achat de matériels innovants
ment et dans une perspective de tran-
sition, des territoires s’engagent dans 1 - www.ademe. Pourtant, en 2019, le Commissariat Comment se fait-il, alors que les PAT
des projets alimentaires territoriaux fr/sites/default/files/ général au développement durable, se caractérisent par une approche sys-
assets/documents/
(PAT), labellisés ou non par le ministère alimentation-et- en partenariat avec le Centre d’études témique de l’alimentation, qu’un pan
en charge de l’agriculture. Le dévelop- environnement- et d’expertise sur les risques, l’envi- si essentiel et d’actualité soit oublié ?
champs-dactions-
pement de ces démarches constitue pour-les-profession-
ronnement, la mobilité et l’aménage- La principale raison semble se résumer
pour les membres du réseau InPACT2 nels.pdf. ment, a commencé une réflexion sur par cette phrase d’un porteur de pro-
ou les associations environnementales l’évaluation environnementale des jet qui affirme « avoir appris à ne pas
2 - Fédération de
un espoir pour la transition agroéco- structures à vocation PAT, et les premières lignes du rap- afficher frontalement l’objectif envi-
logique. Mais sur les territoires, après agricole et rurale ronnemental pour ne pas heurter les
quelques années de recul, le doute pour le développe- diverses sensibilités agricoles ». Ainsi
s’installe…
ment d’Initiatives
pour une agriculture
« J’ai appris à ne pas on retrouve de manière prégnante au
D’après la dernière enquête du Réseau citoyenne et
territoriale.
afficher frontalement sein des PAT les oppositions faisant
national des PAT (RnPAT)3, sur les rage dans le syndicalisme agricole, et
70  porteurs de PAT interrogés, au 3 - http://
l’objectif environne- ce malgré l’ouverture de la gouver-
moins la moitié ont développé un volet rnpat.fr/wp-content/
uploads/2020/02/
mental pour ne pas nance. Face à la frilosité politique sur
environnemental, à travers la promo- rnpat-patnora- heurter les diverses l’entrée environnementale, la priorité
tion et l’accompagnement des pra- ma-v0-off.pdf. des PAT sera souvent donnée au déve-
tiques biologiques et agroécologiques, 4 - https://systemes-
sensibilités agricoles » loppement local, à l’économique. On
la protection de l’eau, la réduction des alimentaires.inpact- se concentre sur ce qui fait consensus :
émissions de GES dans la logistique ou centre.fr/collectivite/ port préalable5 sont sans équivoque : le développement des produits locaux.
projet-alimentaire-
celle du gaspillage, particulièrement en territorial-pat/suivi- « l’approche environnementale des PAT Pour satisfaire les enjeux de commu-
restauration scolaire. des-dynamiques- semble n’être que peu développée ou nication, pour obtenir la labellisation
En Centre-Val de Loire, la dernière de-pat-en-region- de manière très indirecte… » Les rap- ou pour commencer doucement,
centre-val-de-loire-
étude d’InPACT Centre sur le suivi des en-2019/. ports du RnPAT et d’InPACT Centre quelques actions symboliques per-
PAT4 indique que 64 % des structures peuvent donc être lus d’une manière mettent de reverdir le blason des PAT :
5 - Contribution à
enquêtées portent des incitations (cf. il- l’évaluation environ-
bien différente : la moitié des porteurs le bio dans les cantines, l’aide à l’ins-
lustration) à la réduction des pesticides, nementale des PAT, de PAT enquêtés au niveau national, tallation d’un agriculteur bio... On reste
l’introduction de produits biologiques Note de cadrage et un tiers de ceux en région Centre- loin d’une véritable restructuration des
pour le groupe de
ou encore la réduction du gaspillage travail, Cerema, Val de Loire, n’ont pas intégré de volet filières ou d’une révolution écologique.
alimentaire dans les cantines. 2020. environnemental à leur démarche… ■ Pauline Salcedo (InPACT Centre)

18 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


un autre développement
Perspectives pour les effondrés
idées

Les théories de l’effondrement connaissent un écho grandissant.


Ces propos, s’ils semblent à la hauteur de la situation écologique,
peuvent être anxiogènes et inviter à l’inaction. Jérémie Cravatte1
partage ces discours en analysant leurs limites.

D ans une étude publiée en


avril 20192, Jérémie Cravatte
nous invite à apporter un re-
gard critique sur les discours autour
de l’effondrement. Tout d’abord, se-
nation qui régissent notre monde
ne vont pas disparaître du jour au
lendemain...
Que proposent les collapsologues ?
Selon Cravatte, leurs réponses sont
lon lui, la collapsologie se présente insuffisantes, voire contre-produc-
comme science mais elle est plutôt tives. Créer de petites communau-
un point de vue occidentalo-centré tés, plus solidaires et résilientes,
posé sur le monde, qui s’appuie n’est actuellement pas accessible
sur les sciences. Ensuite, l’effondre- à l’ensemble de la population. La
ment est une notion confuse. « Tout réappropriation de savoir-faire es-
va s’effondrer » : qu’est-ce que cela sentiels est importante, mais ne doit
veut dire ? Notre organisation so- pas servir au repli sur soi, engendré
ciale court-elle le risque de s’effon- par la peur.
drer d’elle-même, par elle-même ?
Les théories de l’effondrement pré- Imaginer les possibles
sentent des « réactions en chaîne Il ne s’agit pas de rejeter en bloc
(une crise crée une pénurie qui crée toutes les théories de l’effondre-
une guerre, etc.) comme des phéno- ment, mais de les manier avec
mènes mécaniques, alors qu’elles vigilance. Pour Cravatte, la situa-
dépendent de facteurs socio-poli- tion écologique ne doit en aucun
tiques ». On entend souvent que cas justifier de nouvelles injustices
notre société capitaliste est à bout et exploitations. La complexité des
de souffle. Pour Cravatte, il s’agit-là bouleversements climatiques à ve-
d’une vision naïve : « Le producti- nir doit nous inciter à décloisonner
visme ira jusqu’au bout, jusqu’à la ter. Pour Cravatte, s’il est évident l’écologie et à l’intégrer à toutes nos
dernière goutte, si on le laisse faire ». qu’une prise de conscience des bou- luttes. Surtout, il est important de
leversements à venir peut créer un continuer à parler de l’effondrement,
Créer un choc choc, il est malvenu de désarmer les des angoisses qu’il peut générer et
Les théories de l’effondrement individus, de les dépolitiser. Or, les d’imaginer les possibles : bloquer les
effraient, par leur côté radical, défi- collapsologues oublient que les dé- 1 - Militant au industries d’armement pour éviter
Comité pour l’abo-
nitif. Elles nous rendent impuissants cisions politiques peuvent avoir des lition des dettes des conflits armés, reprendre la main
car suggèrent que l’homme n’y peut effets sur les interactions, les soli- illégitimes (CADTM) sur les industries pharmaceutiques,
rien, et qu’il faudra faire table rase darités, les conflits entre humains. et animateur du saboter les brevets et la propriété
tiers-lieu Barricade à
du passé. « Les récits de l’effondre- Les complexités de nos sociétés Liège (Belgique). intellectuelle, dépolluer les sols,
ment portent cette idée de désert, de ne sont « ni extérieures, ni supé- retourner le béton où c’est possible,
2 - Disponible sur
terra nullius (“ terre de personne ”) rieures aux êtres humains qui les www.barricade. planter des haies et laisser pousser
qui efface les actrices et acteurs et produisent ». L’effondrement géné- be/publications/ des friches en ville, créer des mou-
leurs interactions.  » Ils évoquent ralisé de notre société ne produira analyses-etudes/ vements d’expropriation des plus
effondrement-par-
les « verrouillages complexes » de pas un « monde zéro », affranchi de lons-limites-collap- grands spéculateurs immobiliers…
la société actuelle, qui nous empê- « l’ancien monde ». Les rapports de sologie. La suite reste à imaginer !
cheraient d’agir… Il faudrait accep- production et mécanismes de domi- ■ Anne-Lise Hervieu (MRJC)

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 19


un autre développement

initiative

« Deux tiers des aires d’accueil


sont situées à côté de sources
de pollutions »
William Acker, juriste toulonnais, a entamé un tour de France des
« aires d’accueil » des gens du voyage pour documenter les inégalités
environnementales et les exclusions dont ils sont victimes.

P ourquoi avoir entamé ce tra-


vail de recensement et de des-
cription des « aires d’accueil »
et quels sont ses objectifs ?
William Acker : Nous avons déjà
travaillé sur ce sujet avec une amie
anthropologue qui m’a parlé en pre-
mier des inégalités environnemen-
tales dans les aires d’accueil1, où j’ai
fait quelques passages en famille.
Mais c’est depuis l’explosion de
l’usine Lubrizol en septembre 2019
que j’ai entamé ce recensement.
Comme c’est un site Séveso, je me
suis dit qu’il y avait probablement

Google Maps
une aire à proximité... On a essayé
de contacter les habitants de l’aire
de Petit-Quevilly près de Rouen, la
préfecture, la métropole, la mairie... Les aires d’accueil ne sont pas indiquées avec exactitude dans les schémas départementaux d’accueil et William Acker
mais personne n’avait d’information trouve des informations dans la presse locale, les centrales de marchés publics et sur Google maps.
et nous avons entamé un travail avec
les habitants sur place et à distance. 1 - Lise Foisneau,
des rroms a abordé ce sujet devant 1 000 à 1 500 pour environ 30 000
Ils n’ont pas été prévenus, ni éva- anthropologue a un représentant du gouvernement places. Environ 80 % sont situées à
cués. Ils n’étaient pas pris en compte notamment publié français qui lui a répondu qu’on ne l’écart des zones d’habitation. On les
en 2019 l’étude :
dans les schémas d’évacuation et on Dedicated Caravan pouvait pas prouver une systémati- trouve régulièrement dans les zones
leur a demandé de rester confinés Sites for French sation des inégalités environnemen- industrielles ou commerciales, aux
mais sans local, dans les caravanes, Gens du Voyage : tales car il n’y avait pas de données frontières des communes ou dans des
Public Health Policy
trois jours à respirer les fumées. or Construction of générales sur la localisation des carrières et forêts, proches d’installa-
Beaucoup sont tombés malade. Les Health and Environ- aires. C’est là que j’ai décidé de réa- tions où il y a l’eau et l’électricité :
mental Inequali-
autorités publiques ont complète- ties ? Plus d’infos : liser ce travail, afin de pouvoir ap- déchetteries, usines, centrales... Près
ment abandonné ces populations, la https://halshs. puyer nos discours sur des données des deux-tiers sont situées à côté de
seule visite qu’ils ont eu, trois jours archives-ouvertes. fiables et pour mieux comprendre sources de pollutions sonores, olfac-
fr/halshs-01884573.
après, c’était pour leur réclamer le les choix des collectivités sur l’im- tives, chimiques, de poussières...
loyer... 2 - Une tribune plantation de ces aires. Dans l’Ain3, l’aire de Gex (cf. illustra-
On a donc tenté un « coup média- a été publié dans Combien d’aires d’accueil existent tion) est proche d’une carrière et tous
Libération : www.
tique » en filmant et en documen- liberation.fr/ en France et où sont-elles situées ? les jours, un centimètre de poussière
tant cette réalité2. Peu après, lors debats/2019/10/01/ W.A. : Sur une quarantaine de dépar- se dépose, avec aussi des vibrations


les-gens-du-voyage-
d’une réunion de la Commission victimes-invisibles- tements, j’ai recensé 600 aires d’ac- et des déchets brûlés. Il y a des aires
européenne, l’association La voix de-lubrizol_1754743 cueil. Au total, il devrait y en avoir en plein milieu d’exploitations agri-

20 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


un autre développement
un autre développement
… coles, par exemple dans la Sarthe,
avec une exposition aux pesticides.
vraiment appliqué. Depuis 1990 et la
loi Besson I, l’obligation de ces « ter-
3 - Lire l’article sur

Quelles sont les conséquences de


cette localisation particulière des
rains désignés » à été remplacé par
la systématisation des schémas dé-
le recensement
des aires du
département sur le
en bref
site Vision Carto :
aires d’accueil ? partementaux d’accueil où les com- https://visionscarto.
D’abord, on isole des personnes. La munes de plus de 5 000 habitants net/aires-d-accueil- 5G et Covid-19
dans-l-ain-01. Face au confinement et à la montée
distance à la mairie, à pied, est en doivent créer une aire d’accueil. Mais
en puissance du télétravail, le gou-
moyenne de quarante minutes à une en l’absence de contraintes pénales 4 - Les gens du
voyage ont 15 ans vernement a publié une ordonnance
heure. Ils sont aussi éloignés des certaines collectivités traînent des d’espérance de vie dispensant les opérateurs d’auto-
services publics et des autres habi- pieds. Aujourd’hui, moins de 4 % des en moins que le
moyenne nationale. risations préalables à l’installation
tants, donc exclus. Ensuite, il y a les communes en ont une. Si vous vou-
de nouvelles antennes-relais. Une
pollutions. Il y a une sur-représenta- lez voyager légalement, vous êtes 5 - Interdire l’entrée décision critiquée par les associa-
tion des problèmes pulmonaires ou obligé de passer par ces aires mais sur l’aire de per-
sonnes listées pour tions soucieuses de la sécurité sani-
des cas de saturnisme par exemple4. l’offre est insuffisante et inadaptée. différentes raisons. taire… mais aussi par de mystérieux
à Marseille, l’aire de Saint-Menet Que produit cette « offre inadap-
saboteurs. En avril, une quinzaine
est à quatre mètres de l’autoroute, tée »  ?
d’antennes-relais ont été dégradées
à côté d’une déchetterie, d’une cen- Cela a coupé les gens du voyage de
et les enquêteurs regardent du côté
trale électrique et de l’usine Arkema. leurs circuits économiques et sociaux
de « l’ultragauche ». En Grande-Bre-
Il y a aussi beaucoup de décharges habituels et engendré des effets de
tagne, les mêmes sabotages ont été
sauvages imputées à tort aux gens paupérisation. Certains choisissent
attribués à des adeptes de la théorie
du voyage. En Seine-Maritime, on donc l’illégalité car ils refusent de
du complot accusant les antennes-re-
a retrouvé une tonne d’amiante sur vivre dans un cadre aussi dégradé et
lais de propager le Covid-19…  ■
une aire, les enfants jouaient autour, où il existe un contrôle social exercé
il y a donc des risques de maladie par les sociétés de gestion et leurs
sur le long terme. gardiens. Cela devient aussi très
Mangez local !
Cette invitation à intégrer les « cir-
Comment expliquer cette exclusion coûteux et compliqué de voyager
cuits courts » de l’alimentation, les
des gens du voyage ? Quel est le et donc on assiste à une sédenta-
pouvoirs publics sont de plus en plus
cadre juridique qui entoure la créa- risation, surtout des plus précaires.
nombreux à la lancer, mais la pandé-
tion et la gestion de ces aires ? Occuper un emplacement sur une
mie de Covid-19 et le confinement
La clef pour comprendre, c’est l’his- aire coûte en moyenne 400 euros
qu’elle a entraîné ont été de formi-
toire. Depuis 150 ans, la France par mois. Les gestionnaires sont
dables accélérateurs. Jamais autant
fiche les bohémiens puis les no- les intercommunalités mais elles
d’annuaires de producteurs locaux
mades, puis les gens du voyage. peuvent déléguer la gestion à des
n’ont été construits et diffusés par
Avant 1969, il existait un statut de sociétés privées, qui réalisent plu-
les régions, les départements, les in-
nomade, indigne, assorti de carnet sieurs millions d’euros de chiffre
tercommunalités… Seront-ils actua-
anthropométrique, qui au sortir de d’affaires par an. Tout est sujet à bu-
lisés passé la crise ? Serviront-ils de
la guerre n’était moralement plus te- siness, tout est payé en liquide et on
base à des politiques ambitieuses ?
nable. Le législateur a créé en 1969 peut facilement assister à des factu-
Espérons.  ■
la catégorie administrative de “ gens rations abusives. D’autres pratiques
du voyage ”, assorti d’un carnet ou illégales sont régulièrement consta-
livret de circulation. Très vite ont tées, notamment celle de blacklis-
48 nouveaux OGM ?
Le site Inf’OGM rapporte que depuis
été désignés des terrains pour les tage5 qui met des familles dans une
2010, le gouvernement américain a
gens du voyage, avec la création ou situation d’errance. On parle donc
reçu 49 demandes de dérèglemen-
l’officialisation de zones dédiées par bien trop souvent d’un système
Le travail de tation d’OGM présentés comme
des plans de sédentarisation. Ils ont d’encampement, de gouvernance et
recensement, de sans transgène et a accepté que 48
pour partie eu pour objectif de fixer de gestion de l’indésirable. L’accueil description et
d’entre eux ne soient pas soumis à
une main d’œuvre peu chère comme n’est pas l’hospitalité et c’est là tout d’analyse est par-
tagé par Willima la réglementation OGM. Des doutes
au Plan de Grasse, où un “ hameau le problème, l’accueil par nature est Acker sur Twitter subsistent sur l’exhaustivité de cette
tsigane ” a été créé pour les indus- l’expression unilatérale de la force (https://twitter.
com/Rafumab) et liste, précieuse pour l’Union euro-
tries du parfum. publique (et privée par les déléga-
médium : (https:// péenne qui, depuis la décision de sa
Dès 1980 on a obligé toutes les tions de gestion) sur les accueillants medium.com/@ Cour de justice en juillet 2018, doit se
communes à disposer d’un terrain qui n’ont jamais leur mot à dire. Rafumab_80461).
doter des moyens pour détecter et
avec un accès sommaire à l’eau et ■ Propos recueillis par Fabrice Bugnot
tracer les nouveaux OGM…   ■
l’électricité. Mais cela n’a jamais été (Transrural)

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 21


un autre développement

Le vin et les arts,


initiative

un pont entre France


et Roumanie
Le projet Nect’arts de coopération entre
artistes et vignerons français et roumains
a remporté le prix Leader1 2020 « Faire
des campagnes des espaces ouverts ».

Q uel est le point commun Bien que le programme européen de

PETR - UTG
entre l’Uzège, dans le Gard, développement rural Leader compte
la Champagne et l’Olténie, en parmi ses sept piliers la coopération
Roumanie ? La vigne ! Et c’est autour entre territoires, peu nombreux sont Lors d’une résidence au lycée Guynemer d’Uzès, six artistes se sont
du vin, mais aussi des métiers d’art, ceux qui se lancent dans une telle associé·es pour construire une assise destinée au jardin médiéval
que ces trois territoires ont initié l’an aventure. « Les acteurs pensent par- avec des matériaux issus du terroir. Les œuvres monumentales
dernier un projet de coopération, fois que ça ne rapporte pas vraiment réalisées en Champagne ornent quant à elles le vignoble.
baptisé Nect’arts, à l’initiative du d’échanger, de transmettre… Pourtant
Groupe d’action locale (GAL)1 Uzège ça crée des externalités positives, mais quant à lui persuadé que les vigne-
- Pont du Gard. D’un côté, la jeune ce n’est aussi tangible que l’ouver- rons et les artistes ont de nombreux
appellation d’origine contrôlée (AOC) ture d’un commerce de proximité », points communs : « Ce moment où on
Duché d’Uzès, qui a une place à se constate Émilie Andorno. Marian lit dans les yeux du consommateur lors
faire dans le paysage viticole fran- Trocaru, lui, ne compte que quatre d’une dégustation s’il retrouve ou non
1 - Leader (pour
çais. De l’autre, les nombreux artisans GAL « ayant le courage de se lancer Liaison entre acteurs tout ce qu’on a voulu exprimer dans
locaux (une trentaine de potiers rien dans des projets de coopération », sur de développement notre vin… c’est la même chose pour
de l’économie
qu’à Saint-Quentin-la-Poterie), sortis les 261 roumains. rurale) est un pro-
un peintre lors du vernissage d’une
du lycée professionnel des métiers Pourtant, interrogés aux deux tiers gramme européen exposition ! » Il se dit par ailleurs ravi
d’art Georges-Guynemer, qui peinent du projet, vignerons et artistes ne né en 1991 d’une d’avoir eu l’occasion de débattre avec
réforme de la
à vivre de leur passion. « On a eu en- regrettent pas d’en faire partie, au Politique agricole ses confrères champenois, «  arrivés
vie de connecter ces savoir-faire locaux contraire. Bien qu’installée à Reims commune en faveur dans le Gard en pensant qu’ils allaient
qui attirent les touristes et de les valo- et spécialisée dans les gravures ins- de la diversification tout nous apprendre », et pourtant pre-
rurale. Il est alimenté
riser dans un projet de coopération », pirées de la nature, l’artiste Maud par le Fonds euro- neurs de conseils sur la façon d’attirer
rapporte Émilie Andorno, salariée du Gironnay n’avait jamais pensé à se péen agricole pour les touristes dans les caves…
le développement
GAL de l’Uzège. Le premier à mordre tourner vers la vigne. « Il y a pourtant rural (Feader). Tous les participants ont hâte de s’en-
à l’hameçon a été le GAL de la Côte une connexion directe avec la nature ! » voler pour la troisième étape du projet
des Bar, dans l’Aube : « L’association Lors de la deuxième résidence d’ar- 2 - Un Groupe en Roumanie, reportée en raison de
d’action locale
Cap C’, qui organise chaque année la tistes du projet, qui a laissé quelques regroupe des élus la pandémie de Covid-19. Le coût de
Route du Champagne en fête, avait traces dans le parcellaire de la vallée et des représentants cette année de collaboration (inves-
besoin d’innover. Elle y a vu l’occasion de l’Arce en Seine, elle a eu recours des entreprises, tissement dans les œuvres, déplace-
chambres consu-
de monter en gamme en association aux propriétés de la chlorophylle laires et associations ments, organisation des événements,
vin et art », détaille Miguel Martinez, pour imprimer l’image du vigneron d’un territoire traduction et communication) avait été
rural, chargés de
chargé de mission Leader du GAL. qui l’hébergeait sur une feuille de la mise en place évalué à 111 000 €, subventionné à
Puis Nect’arts intègre le GAL de vigne. Nect’arts a aussi été pour elle d’une stratégie de 80 % ; et les organisateurs ne cachent
Tinutul vinului, « terre de vin » en rou- l’occasion de nouer des amitiés et développement pas leur envie de voir Nect’arts bénéfi-
organisée en accord
main, qui selon son chef de projet, de faire naître un projet d’exposition avec le programme cier de nouvelles subventions dans la
Marian Trocaru, y voit « beaucoup de avec d’autres artistes. Luc Reynaud, Leader. prochaine programmation Leader.
choses à apprendre ». vigneron de l’AOC Duché d’Uzès, est ■ Jade Lemaire (Transrural)

22 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


un autre développement
Vitis Prohibita, une histoire
culture

en bref
des cépages interdits Résolus ?
En prévision de l’assemblée géné-
rale de Total fin mai, onze action-
Dans son documentaire, Stéphan Balay explique naires, pesant pour 1,35 % du capital
du groupe, ont déposé une résolu-
pourquoi ces variétés de vignes écartées tion visant à renforcer les objectifs
de la viticulture sont de retour aujourd’hui. du géant pétrolier en termes de lutte
contre le réchauffement climatique,

M
dans l’esprit de l’accord de Paris de
erlot, Chardonnay, Pinot, le documentaire, sert de prétexte au 2015. Cette démarche a été prudem-
Sauvignon… ces noms sont soutien de variétés « pures » ayant ment applaudie dans les milieux
solidement ancrés sur nos besoin de produits phyto, ce qui écologistes. Reste encore à l’adop-
tables. On connaît beaucoup moins profite à la fois aux grandes appel- ter… et à l’appliquer.  ■
les Clinton, Noah, Isabelle, Jacquez, lations et aux industries chimiques...
Othello, Herbemont, « cépages inter- « Vous n’avez pas le droit de cultiver Crise… pour le climat
dits ». Cette curiosité, Stéphan Balay, ce que vous voulez, c’est Bruxelles D’un côté, les recommandations du
la dévoile dans son documentaire qui commande ! », résume le profes- Haut conseil pour le climat et celles
Vitis Prohibita, un plaidoyer pour ré- seur d’ampélographie (science des de la Convention citoyenne pour
habiliter ces cépages américains, dé- cépages), Pierre Galet. le climat ; de l’autre, la Stratégie
barqués en Europe en sauveurs puis Le long-métrage donne la parole à française pour l’énergie et le climat
mis au ban de la viticulture en moins des passionnés qui résistent. Dans les du gouvernement et ses nombreux
d’un siècle. Aujourd’hui, une poignée Cévennes, nous entrons dans la cave coups de canif à la protection de
de paysans en Ardèche et en Europe d’un vigneron qui bénit son Clinton l’environnement. Parus en pleine
les cultivent malgré leur interdiction, récolté à la treille. On croise aussi crise du Covid-19, les premières
convaincue de leur valeur. Jean-Benoît, fervent défenseur de son évoquent la fin des subventions aux
Pour comprendre leur intérêt, un retour Isabelle qu’il porte jusqu’à Paris dans énergies fossiles ou la baisse des
historique s’impose. L’intensification des restaurants étoilés. « Il n’y a pas taxes sur les billets de train tandis
des échanges commerciaux à la fin de mauvais cépages, il n’y a que de que les seconds relèvent le seuil
du XIXe siècle pousse à la culture en mauvais vinificateurs » glisse-t-il mali- des émissions de CO2 autorisées
Europe de vignes américaines mais cieusement. La balade se poursuit aux jusqu’en 2023 et simplifient les pro-
entraîne, en retour, de redoutables États-Unis, berceau de ces cépages, cédures d’autorisation de projets
maladies : l’oïdium en 1854 et le en Vénétie, où le Clinton est célébré destructeurs. Cherchez l’erreur.  ■
phylloxéra en 1882, qui dévaste le chaque année. En Roumanie, la fête
vignoble européen. Une des solu- est moins belle : son entrée dans Atomes crochus
tions pour lutter contre cette maladie l’UE en 2007 l’a obligée au rempla- L’arrêt du premier réacteur de la
est l’hybridation, un croisement de cement de la moitié de son vignoble centrale nucléaire de Fessenheim
cépages européens (vitis vinifera) et et a conduit à un vrai désastre social. en février n’était que le prélude au
de cépages américains résistants aux Faut-il libérer ces cépages résistants ? démantèlement du parc existant,
maladies. Cette technique permet à En 2019, l’UE a ouvert la porte à une dont le coût (46,4 milliards d’euros)
notre vignoble de survivre, la produc- réglementation plus souple dans le et le calendrier (plus d’un siècle)
tion repart et des centaines de nou- cadre de la réforme de la Politique interrogent la Cour des comptes.
veaux cépages apparaissent, jusqu’à agricole commune. Paysans et mili- Dans un rapport du 4 avril, elle
la surproduction en 1934. La réponse tants poussent dans ce sens avec un souligne le manque de mobilisation
apportée ? Ces cépages sont interdits argument de poids face aux enjeux des pouvoirs publics conduisant
en France puis dans toute l’Union eu- climatiques à venir : des hybrides Les lieux de à la surestimation des indemnités
ropéenne (UE). On les accuse de don- qui résistent aux maladies et ne diffusion du
documentaire : versées par l’État à EDF et alerte sur
ner un vin mauvais et de rendre fou dépendent pas de produits phytosa- www.vitis-prohibita. les dérives des coûts prévisionnels
à cause d’un taux de méthanol trop nitaires. Un documentaire à voir sans com. et l’allongement des délais.   ■
élevé. Cet argument sans fondement modération !
scientifique, fortement contesté dans ■ Etienne Martin (MRJC)

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 23


un autre développement

la guerre Des mots


Les médias, les institutions ou encore le monde universitaire nous abreuvent quotidiennement de mots
qui, lancés dans le débat public, peuvent se draper d’une fausse ambition de transformation sociale ou au
contraire, nous déposséder de leur pouvoir subversif initial. Ces mots, généralisés dans les discours, les
représentations, les idées, se muent ainsi en « cheval de Troie » d’une grammaire au service d’un modèle
de développement dominant. Contribuer à retrouver le sens originel de ces mots, tenter de les redéfinir
ou au contraire de déconstruire l’imaginaire qu’ils véhiculent, telle est la proposition de ce billet.
chronique

guerre
Printemps 2020,
dans mon intérieur,

Chères lectrices, chers lecteurs,

j e vous écris non pas du front mais de la main droite puisque ce n’est pas la guerre. Lundi 16
mars 2020, dans son allocution télévisée, le président de la République française a prononcé les
premières mesures de confinement, répétant à plusieurs reprises : « Nous sommes en guerre ».
Drôle de façon de responsabiliser les citoyens en essaimant la peur d’une guerre contre un ennemi qui
n’en est pas un. Le Covid-19 est un virus et selon la définition du biochimiste Wendell Stanley, les virus
ne sont pas des êtres vivants mais de « simples » associations de molécules biologiques. Comment partir
en guerre contre un virus qui, bien au contraire de vouloir notre mort, a besoin de la vie de nos cellules
hôtes pour se reproduire ?
Lamentablement, depuis l’intervention présidentielle, les coups de fil de délation auprès de la police se
multiplient : « Nous avons maintenant des gens qui nous appellent pour nous dire que trois ou quatre per-
sonnes se sont regroupées sans raison valable sur la voie publique à tel ou tel endroit » témoigne Benoît
Desferet, directeur de la police de Loire-Atlantique. « Je vais faire comprendre assez vite les consignes »,
prévient Didier Lallement, préfet de police de Paris. Voilà une bonne occasion dans l’histoire pour que
des personnalités exercent le peu de pouvoir qu’on leur prête car, ça y est, c’est enfin la guerre : on leur
a confirmé !
Bien au contraire, assurer le soin à nos concitoyens, ce n’est pas ça la guerre ! « Cessez de dire que c’est
moi qui vous tue. Vous ne mourez pas de mon action sur vos tissus, mais de l’absence de soin de vos
semblables », nous écrit le Covid-19 dans le journal en ligne Lundimatin. Il ajoute : « Je suis venu mettre à
l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. » Covid-19, grâce à toi, nous savons qu’une
transition écologique est possible en moins de 48 heures. Grâce à toi, les défauts de notre société mon-
dialisée, fondée sur une croissance économique et une finance marchande sans queue ni tête se révèlent
à nous sans artifice, bruts, et bien sûr toujours de manière douloureuse pour les plus défavorisé·es.
Malheureusement, à cause de cette crise sanitaire, des proches partent. De nombreuses larmes coulent.
Heureusement, après ton passage Covid-19, nos vies changeront. Les initiatives bouillonnantes dans les
têtes des confiné·es submergé·es par la colère de leur séquestration quotidienne et par un ennui créatif
se concrétiseront. Elles se transmettront comme une pandémie, de personnes en personnes. Et ce pour
le bien de notre humanité qu’on avait perdue de vue il y a bien longtemps. La paix est en chemin. C’est
ce que je veux.
hugueS boiteuX (mRJc)

24 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


découvrir découvrir découvrir découvrir
en revues
PAR ALAIN CHANARD

À la trace Dard/Dard
N°2
modèle La revue qui accélère la transition,
alternatif circuits butine le local et pique les consciences

Revue - printemps 2020


courts
U
NOUVEA
Le bulletin de la défaunation transition territoire
mobilisation
d’animaux
Trimestriel d’information et d’analyses
sur le braconnage et la contrebande
globale solidaire

2020
au 30 septembre 2019
n°26. Evènements du 1 juillet 2020
citoyenne

Revue - printemps 2020


er

Publié le 30 avril

30 avRil 2020 avRil Bruno Latour

N°2
Pierre-Henri Castel
Corinne Lepage

écologie
heureuse justice DOSSIER : ALIMENTATION Justice
climatique
Mang
Piqueurs de conscience. Née à l’automne dernier, cette nouvelle « revue qui accé- nourrirerlalocal,
climatique

Pangolin. Fondée en 1985, l’as-


entretien croisé entre
Bruno Latour et
nature
Jean-François Caron

Jean-Claude Pons
Matthieu Duperrex Corinne Lepage

économie CONTROVERSE

sociation Robin des Bois « a pour lère la transition, butine le local et pique les consciences » espère que « l’épreuve du
Anne-Sophie Novel

circulaire biodiversité
Comment agir face à
,
l effondrement
initiatives préservée PAR PIERRE-HENRI CASTEL
locales ET MATTHIEU DUPERREX

objectif la protection de l’Homme confinement aura permis à beaucoup de prendre le recul nécessaire (...) Et de prendre
Pourquoi DARD/DARD coûte
19 € ? LE MONDE EN TRANSITION
,
> Parce que DARD/DARD est
une revue de 164 pages, apparentée
à un livre, d’une durée semestrielle
De l Inde
(soit 3,16 € par mois).
au Sénégal
> Parce que DARD/DARD est
publiée par une maison d’édition
indépendante de tout pouvoir
économique ou politique.
> Parce que DARD/DARD pense

et de l’environnement par toutes enfin conscience de l’urgence d’arrêter de maltraiter la nature et le vivant, de préserver
que la production
intellectuelle a un coût et rémunère
ses auteur-e-s.
> Parce que DARD/DARD a recours
à des prestataires
(imprimeur, maquettiste, diffuseur…)
installés en France,
dans le respect d’un travail justement
rémunéré.
L 12382 - 2 H - F: 19,00 € - AL

editions-attribut.com/darddard

formes de réflexion et d’actions non la biodiversité, de réduire les déplacements polluants et inutiles, de recourir à plus de
1
violentes ». Elle s’appuie pour cela
A La Trace n°26. Robin des Bois
sobriété dans nos comportements, d’être plus attentifs aux autres et à nos proches,
sur « un réseau national et international de sympa- d’arrêter de consommer de manière effrénée, de se nourrir localement en prenant soin de notre terre nour-
thisants et de professionnels du monde maritime, ricière et de ses paysages. »
de la lutte contre la criminalité environnementale, Dard/Dard veut en tout cas contribuer à de telles évolutions en mettant en valeur des initiatives exem-
des risques, des déchets et des sites pollués ». plaires (résilience et « démocratie impliquante » à Loos-en-Gohelle, collectif Éthique sur l’étiquette,
Grâce à « de la matière grise, des bottes solides « parcs agricoles » à Milan, supermarché coopératif à Marseille, mouvement de la Désobéissance
et du flair », le travail d’investigation qu’elle fertile...) et en présentant des outils tels que les Projets alimentaires territoriaux (PAT).
conduit à travers le monde s’ajoute à une in- Dard/Dard n° 2 – https://editions-attribut.com – abonnement annuel (deux numéros) : 42 €.
tense veille bibliographique sur les plus graves
atteintes au milieu naturel. Elle peut sur cette
base alerter le grand public via ses publications
tchak!
ou par le biais d’actions spectaculaires, mais maRS 2020
elle met aussi plus discrètement son expertise Aiguisé. Dossier sur « les aides PAC et la course aux primes » avec des
au service de divers groupes de concertation. Il enquêtes sur Étienne de Dorlodot, « l’homme aux 83 sociétés agricoles »
lui arrive également d’agir en justice. Elle se féli- ou sur « la loi des plus forts » qui règne en matière d’accès à la terre ; portraits de producteurs atypiques ;
cite notamment d’avoir « contribué au succès du éclairages sur le vécu des travailleurs agricoles saisonniers ; appel à la relocalisation des systèmes de
procès historique de la marée noire de l’Erika, sans production alimentaire ; dénonciation des pratiques douteuses d’une multinationale de la bière... Depuis
l’aide d’un avocat ». la Belgique, la toute nouvelle « revue paysanne et citoyenne qui tranche » n’y va pas de main morte et
Robin des Bois publie en français et en anglais alimente plus que généreusement la réflexion !
deux bulletins trimestriels d’information et Tchak ! n° 1 – https://tchak.be –16 € - abonnement annuel (quatre numéros) : 56 €.
d’analyses : depuis 2006, À la Casse, dédié à
la démolition des navires, et, depuis 2013, À
la Trace, qui traque au niveau international les
sesame 7
MAI 2020

actes de braconnage et de contrebande d’es- mai 2020


pèces animales menacées. La vingt-sixième 30 ans de dysfonctionnement vorace. « Nous produisons collectivement les Éveline M.F.W. Sawadogo Compaoré

Burkina Faso :
Nicolas Bricas
Cynthia Fleury-Perkins

COVID-19
Pascal Boireau

livraison de ce « bulletin de la défaunation » conditions de la catastrophe systémique en faisant sauter les digues naturelles (des-
à l’école du local Santés humaine et
Transition animale : destins liés
alimentaire : un
accompagnement « 30 ans de
dysfonctionnement vorace »
déroule ses rubriques habituelles : après deux truction des habitats et des écosystèmes), politiques (destruction de l’État social, des
timide de l’État
5G : solution MANGER AU PLUS QUE PARFAIT ?
ou distorsion
agricole ? BIODIVERSITÉ :
LES OUTARDES, LE GRAND HAMSTER

pages qui rendent hommage à ceux qui sont ré- services publics, des frontières, de la supériorité des normes politiques sur l’économie),
La recherche ET LES COMPENSATIONS
agronomique « À LA FRANÇAISE »
française au défi
de l’international COLLAPSOLOGIE :
(1946-1978) QUI AURA LE DERNIER MOT ?

cemment morts en défendant la faune sauvage, économiques (traités de libre-échange, concurrence déloyale, spéculation financière). Créer des habitats favorables : une
sablière pour les abeilles

des centaines de brèves rédigées de façon très Le virus a certes une histoire naturelle, mais cette “ nature ” est totalement le fruit des
vivante et des dizaines de photos inventorient interactions déstabilisantes avec les activités humaines. Nous sommes entrés dans l’ère des virus anthro-
les saisies et les condamnations qui ont frappé pocéniques. » Pour la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury-Perkins, la crise actuelle ne débou-
les trafiquants à travers le monde. Trois pages chera sur « un vrai retournement, une forme de rupture » qu’à la condition de « maintenir un rapport
sont consacrées aux ormeaux, six pages aux citoyen de force et de pression à l’égard des politiques et du monde de l’économie. Il faut un tournant
tortues, douze pages aux oiseaux, onze pages mondial de la dynamique social-démocrate, et nous voyons bien que les principaux acteurs internatio-
aux félins, dix-sept pages aux éléphants… Et, naux ne sont pas prêts à entendre cette vérité-là. ».
actualité oblige, un hors-série fait un point ex- La revue semestrielle de la Mission Agrobiosciences de l’Institut national de recherche pour l’agri-
trêmement précis et abondamment illustré sur culture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) s’intéresse par ailleurs à la « collapsologie », prône
les trafics de pangolins. une « gestion conjointe des santés humaine et animale », reste circonspecte quant à l’avènement pro-
chain d’une « alimentation durable » et fournit des informations et des réflexions sur une multitude
À la trace n° 26 et hors-série – téléchargeable gra- d’autres sujets.
tuitement sur https://robindesbois.org.
Sesame n° 7 – abonnement gratuit sur simple demande à adresser à https://revue-sesame-inrae.fr.

n˚479 • avril - mai 2020 Transrural initiatives 25


découvrir découvrir
découvrir
découvrirdécou rir
au fil des lectures
PAR ALAIN CHANARD

Les Bonnets rouges steak barbare


ne sont pas des gilets jaunes hold up vegan sur l’assiette
anthologie des fureurs populaires en Bretagne gilleS luneau
Introduit par un magistral survol de
gauthieR aubeRt « soixante-dix ans d’industrialisation agricole
1675. Empêtré dans la guerre qu’il a déclarée à la Hollande, Louis XIV a besoin d’argent. Il en Europe et en Amérique du Nord », le nou-
veut mettre en place de nouveaux impôts, notamment sur l’établissement des actes officiels vel opus du journaliste Gilles Luneau présente les résultats
et par l’établissement d’un monopole d’État sur la vente du tabac (lequel est surtout chiqué et sert de de son enquête sur les développements ultra-rapides de
coupe-faim). Ces décisions sont particulièrement mal vécues en Basse-Bretagne où, entre juin et août, un « l’agriculture cellulaire, l’agriculture acellulaire et la viande
mouvement de révolte va mobiliser des paysans, dont certains portaient des bonnets rouges... ou bleus ! fabriquée à partir de substituts végétaux ». Ces expressions
Cet épisode a longtemps été considéré comme un détail du règne du « Roi-Soleil » avant de s’imposer désignent respectivement la production en laboratoire de
comme une des composantes essentielles de « l’identité bretonne ». Considérés par certains comme des viande, de lait, de cuir, de soie ou de parfum à partir de
« Chouans de gauche », ceux qui ont dès lors été appelés « Bonnets rouges » ont grandement contribué cellules prélevées sur un animal ou une plante terrestre,
à l’élaboration du « roman régional breton ». une même production à partir de champignons, de le-
L’historien Gauthier Aubert déconstruit ce « mythe rebellionnaire breton » en racontant dans le détail la vures ou d’algues et l’assemblage de produits d’origine
genèse et le déroulement de cette insurrection. Il rappelle que la résistance aux nouveaux impôts s’est végétale avec des protéines de synthèse pour obtenir
d’abord manifestée à Bordeaux. Le relatif succès qu’elle y a enregistré encourage les Rennais à se rebel- quelque chose ressemblant à une viande. L’objectif est de
ler eux aussi, avant une « ruralisation de la contestation », principalement en Cornouaille. Mais c’est là que se passer de la case « élevage » en mettant au rancart ses
la thèse d’une solidarité de l’ensemble des Bretons ne tient plus. La noblesse locale, qui a auparavant trop coûteux animaux... et éleveurs !
servi de bouclier contre le pouvoir royal, se met en effet à pactiser avec lui. Se sentant abandonnés, les Comme à son habitude, Gilles Luneau s’est transformé
révoltés s’en prennent également aux seigneurs et même à certains prêtres. « Si vous n’êtes pas avec en Tintin reporter pour faire parler les principaux acteurs
nous, disent en substance les paysans, c’est parce que vous avez pactisé avec ce qui nous étrangle (...) pour américains et européens de cette révolution technique et
les paysans, si les nobles ne les aident pas, c’est parce qu’ils profitent du système. (…) Ils font l’expérience économique qui nous menace en toute discrétion d’une
de la trahison des élites, et cette expérience permet de faire remonter à la surface tous les reproches, toutes grave rupture anthropologique. Il pointe au passage les
les rancunes jusque-là contenues, de rendre soudainement inacceptable une domination jusque-là acceptée. soutiens qu’apportent les nouveaux Frankenstein aux
La crise de 1675 est une crise de la communauté locale » ou, plus précisément, « l’éclatement de la commu- apôtres du véganisme. Ça se lit comme un roman policier,
nauté rêvée soudée autour du clocher ». sauf que c’est, malheureusement, un solide reportage sur
En 2013, la reprise de la symbolique des Bonnets rouges par une coalition de patrons et de syndica- les coulisses d’une possible catastrophe (peu) annoncée.
listes (Fdsea du Finistère, Cfdt...) a fait réagir « trois des meilleurs historiens de la Bretagne moderne ». Éditions de l’Aube – collection Monde en cours – www.
Amalgamant le refus d’une taxe sur les poids lourds et la défense de l’emploi local, cette « manipulation editionsdelaube.com – février 2020 – 368 pages – 23 €.
de l’Histoire » avait selon eux pour but de masquer l’idéologie foncièrement libérale de dirigeants. Leur
ancien élève qu’est Gauthier Aubert nuance cette analyse en soulignant qu’elle néglige la « mémoire
de droite de 1675 », laquelle perçoit la révolte des Bonnets rouges, comme « une réaction des sociétés
carnet de bergères
locales, élites et peuples ensemble, contre la centralisation monarchique et (...) la fiscalité ». maRion poinSSot
Ceci étant, et en parfaite contradiction avec le titre un peu racoleur de l’ouvrage qu’il signe, Gauthier et violaine Steinmann
Aubert estime que, si un rapprochement historique doit être fait, c’est plutôt avec les Gilets jaunes. En Une belle immersion dans les expé-
effet, « hier comme aujourd’hui, on trouve pêle-mêle : l’allergie fiscale ; l’appel aux autorités rappelées à riences de deux bergères au fil des saisons dans
leur fonction arbitrale mythifiée ; le rêve d’harmonie sociale pensée par rapport à un âge d’or (ici les Trente les Alpes et les Pyrénées ariégeoises. À travers tranches
Glorieuses) et partant un certain conservatisme ; la peur du déclassement et l’angoisse domestique (…) ; la de vie choisies et réflexions politiques, les auteures livrent
haine des gros-qui-profitent-du-système (les traîtres-voleurs) ; la méfiance pour la Ville en général et Paris en informations pédagogiques et points de vue sur leur acti-
particulier ; l’occupation de lieux symboliques à forte visibilité (…) ; le plaisir d’être ensemble ; l’émergence vité, les brebis, et les milieux de la montagne ; on che-
soudaine de chefs de circonstances inconnus jusque-là, sans connexion avec de réelles organisations et, mine ainsi entre quotidien pratique, beauté des paysages,
non sans lien, la difficulté apparente à trouver une porte de sortie. » Une différence pourrait être que les plaisirs et déboires professionnels ou affectifs. L’alternance
Gilets jaunes n’ont rien de spécifiquement breton mais, justement, la mise à plat effectuée par Gauthier entre récits personnels, divagations poétiques et illustra-
Aubert ne montre-t-elle pas que la spécificité bretonne des Bonnets rouges ne les empêche nulle- tions originales font de ce carnet un objet à part.
ment d’incarner beaucoup plus largement la capacité de révolte de populations considérées comme Éditions Le pas d’oiseau – http://lepasdoiseau.fr –
« périphériques » ? 2019 – 112 pages – 15 €.
Presses universitaires de Rennes – www.pur-editions.fr – 2e semestre 2019 – 202 pages – 20 €. Pour feuilleter gratuitement quelques pages : https://
fr.calameo.com/read/0029828101bf923588fd2

26 Transrural initiatives n˚479 • avril - mai 2020


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La revue associative des territoires ruraux
Transrural initiatives est une revue bimestrielle portée par des organisations de dévelop- ier-février 2018
/ 10 euros
initiatives n°466 / janv

pement agricole et rural qui se reconnaissent dans les valeurs de l’éducation populaire.
En s’appuyant sur un comité de rédaction composé d’acteurs du développement rural
(animateurs, militants associatifs), associés à des journalistes, elle propose une lecture
de l’actualité et des enjeux concernant les espaces ruraux qui privilégie les réalités de ter-
rain et valorise des initiatives locales et innovantes. La revue appréhende ces territoires
dans la diversité de leurs usages et met en avant des espaces où il est possible d’habi-
ter, de se déplacer, de s’instruire, de se cultiver, de produire, de se distraire et de tisser
des liens. Ces expériences locales illustrent concrètement des alternatives au modèle
de développement économique dominant, marqué par la mise en concurrence géné- • SE SENTIR DE NOU
VEAU ACTEUR
• « ZAD WILL SUR
VIVE »
ralisée, la disparition des solidarités et l’exploitation aveugle des ressources naturelles. •SIX MOIS D’ÉTAT
S GÉNÉRAUX, POUR
QUOI ?
Transrural entend sortir de la morosité ambiante et invite à l’action ! Dans chaque
QUEL MONDE LES NO
numéro, un dossier thématique permet d’approfondir une question (ex. : Agriculture RMES CONSTRUISE Dossier
et société : vers un nouveau contrat ; Repenser l’accueil des migrants dans les terri- NT-ELLES ?
?
toires ruraux ; Les champs de la culture revisités…).
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