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Sommaire

Avant-propos....................................................................................... 9
Christine Mazzoli-Guintard, Les forteresses urbaines de Málaga dans
les récits des voyageurs arabes (xe-xve siècles).................................. 11
Iris Maer De Souza Taveira, Châteaux et voyages dans la littérature
vernaculaire du xiie siècle............................................................ 29
Philippe Mignot, Jean l’aveugle, un roi en mouvement (1311-1346)...... 41
Hervé Mouillebouche, Le château dans les récits des grands
voyageurs au Moyen Âge............................................................. 57
Tadeusz Poklewski-Koziell, Le voyage dans les châteaux royaux de
Grande Pologne de trois députés polonais en service (1564-1565). 93
Guillaume Poisson, Le château de Chillon sous la plume des voyageurs
à l’époque moderne.................................................................... 99
Antoine Eche, Des murs empourprés de sang : l’imaginaire du château
de Blois dans les écrits de voyages français et anglais
des xviie et xviiie siècles................................................................ 113
Alain Sebbah, Un voyageur sans nostalgie ?............................................ 127
Claude Petitfrère, La visite à Chanteloup, ou la cour de Choiseul............ 141
Thomas Fouilleron, Miroir du prince. Le palais de Monaco vu par
les voyageurs français (xvie-xixe siècles)......................................... 157
Milena Lenderová, Châteaux de voyageuses (1782-1914)...................... 179
Grégoire Franconie, Voyage au château et mariage dynastique
dans la France de Louis-Philippe................................................ 191
Claude-Isabelle Brelot, La monarchie retrouvée : l’Allemagne
dans les voyages d’un légitimiste français (1837-1848)................. 205
Juliette Glikman, Le tour de France de Louis-Napoléon, de l’esquive
des châteaux à la conquête des Tuileries....................................... 225
Christina Egli, Le château d’Arenenberg, en Suisse, et ses visiteurs célèbres 241
Bertrand Goujon, Voyageurs et visiteurs dans les châteaux du
département de la Marne au xixe siècle........................................ 259
Laure Hennequin-Lecomte, Pèlerins du château de Vizille : itinéraires
d’une géographie sensible et citoyenne au tournant
de la période contemporaine....................................................... 275
Yves-Marie Bercé, Conclusion............................................................... 289

Actualités de l’archéologie en Aquitaine

Bilan de l’archéologie médiévale en Aquitaine pour l’année 2008,


extraits réunis par Hélène Mousset........................................... 297
Les forteresses urbaines de Málaga
dans les récits des voyageurs arabes (xe-xve siècles)

Christine Mazzoli-Guintard

Voyages et voyageurs ont souvent retenu l’attention des médiévistes1, attention


toujours vive, comme en témoignent le 40e Congrès de la Société des Historiens
Médiévistes de l’Enseignement Supérieur Public, consacré aux Déplacements de
populations et mobilité des personnes au Moyen Âge (Nice, 4-7 juin 2009), la XIXe
Semana de Estudios Medievales (Nájera, 4-8 août 2008), autour de Viajar en la Edad
Media, le 130e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, paru en 2008
et intitulé Les voyageurs au Moyen Âge ou encore, et pour donner quelques exemples,
les collectifs Voyageurs au Moyen Âge et Ciudades y viajeros, publiés respectivement en
2007 et 2005. À cette thématique du voyage, les Rencontres d’archéologie et d’histoire
en Périgord suggèrent une voie de réflexion nouvelle, celle du couple châteaux-
voyages, décliné sur le thème du regard extérieur que portent des voyageurs sur
les châteaux : cadres de vie au départ du voyage, sur le chemin ou au terme du
déplacement, les châteaux deviennent des impressions de voyageurs qui en dessinent
les formes et les remodèlent au gré de leurs souvenirs, souvent fixés dans des récits
de voyage.
Al-Andalus, terre de forteresses2, peut contribuer à la réflexion, d’autant que les
voyageurs arabes, qui la parcourent dès le xe siècle, ont laissé de leurs déplacements
un certain nombre de témoignages, bien connus au demeurant3 : nombre de récits
de voyages ont fait l’objet d’études, portant sur un voyageur ou offrant une vision
plus large des liens entre récits de voyage et al-Andalus, voire entre voyage et Islam4.
Les motifs du voyage en al-Andalus ont été signalés à maintes reprises. Ils sont à
chercher dans la quête de savoirs que mènent inlassablement les ulémas, mais aussi
dans le commerce ou dans le service de l’État, voire dans des raisons strictement
personnelles, celles qui poussent à rechercher des eaux thermales, celles qui unissent
départ et vie sauve : Ibn al-Ḫaṭīb (1313-1375), figure littéraire majeure du royaume
naṣride, vizir de Muḥammad V (1354-1359/1362-1391), voyage dans le royaume
de Grenade et à l’extérieur de celui-ci autant pour parfaire ses connaissances

1 Parmi les colloques des années 1980-1990, citons L’homme et la route 1982, Viajeros,
peregrinos, mercaderes 1992, Voyages et voyageurs au Moyen Âge 1996.
2 Al-Andalus ne connaissant ni la seigneurie ni le système féodo-vassalique, il est préférable
de désigner le lieu fortifié qui défend un territoire ou une ville par forteresse et non par
château.
3 Il existe également de nombreuses études sur les voyageurs d’al-Andalus partis vers
l’Orient  en pèlerinage ; si elles n’entrent pas directement dans notre thématique, elles
peuvent l’enrichir d’une dimension comparatiste.
4 Ghouirgate 1995 ; Touati 2000.
12
que pour inspecter les places fortes de la frontière5 ou pour remplir des missions
diplomatiques. Ambassadeur du sultan au Maghreb et sans doute également auprès
des rois chrétiens de la Péninsule, ses voyages suivent les vicissitudes de la carrière
politique de Muḥammad V6. Après le coup d’état de 1359, il le suit dans son exil
au Maghreb et revient à Grenade lorsque Muḥammad V reprend le trône en 1362,
puis, ayant suscité des jalousies à la cour, Ibn al-Ḫaṭīb se voit contraint à un dernier
voyage vers le Maghreb en décembre 1371, voyage qu’il présente comme un besoin
de méditation spirituelle7. Connaître les raisons, réelles ou invoquées, qui président
au déplacement permet d’analyser le regard que le voyageur porte sur les forteresses
qu’il visite ou qu’il aperçoit au bord du chemin ; la distorsion entre le récit et les
réalités est inévitable car, dans la description d’une forteresse par le voyageur, sont
esquissés tout autant les traits de celui qui voyage que les formes de la forteresse
observée. Cette distorsion peut être en partie jaugée en rapprochant le récit du
voyageur des données matérielles, des vestiges de la forteresse, qu’ils soient conservés
en élévation ou enfouis dans le sol et mis au jour par l’archéologie.
Si al-Andalus peut aisément contribuer à la réflexion, encore faut-il limiter
l’enquête à un cas de figure permettant de croiser les sources et les regards : le choix de
Málaga tient à la présence de ses forteresses dans plusieurs récits de voyageurs arabes,
dont l’un, celui de `Abd al-Bāsiṭ, contient un témoignage remarquable par le regard
posé sur l’intérieur de l’Alcazaba ; il tient aussi à ces tours et courtines qui dominent
toujours le paysage malaguène et qui forment l’une des plus imposantes et des plus
complexes fortifications du legs andalusí, certes maintes fois remaniée au fil des
siècles, voire entièrement reconstruite par endroits : la porte de Los Arcos, détruite
au xixe siècle, a ainsi été complètement refaite dans les années 19308. Commençons
donc par planter le décor, celui des forteresses de Málaga, sur lesquelles se pose le
regard des voyageurs.

Sous l’œil du voyageur, les forteresses de Málaga

Les faiblesses de l’historiographie : des forteresses mal connues


Málaga offre toujours au regard du visiteur ses deux imposantes forteresses,
l’Alcazaba et le Castillo de Gibralfaro9, placées sur des buttes à l’est de la ville, reliées
Christine Mazzoli-Guintard

5 Bosch Vilá & Hoenerbach 1981-1982.


6 Damaj 2005.
7 Ibid., 115-116.
8 Torres Balbás 1985, 499.
9 Nous utilisons pour les désigner les termes en usage aujourd’hui. Dans les textes
médiévaux, la première est dite al- qaṣaba, le second ḥiṣn.
13

Fig. 1. Plan de Málaga

l’une à l’autre par une double ligne de murailles, la coracha10, ce qui les rend encore
plus présentes dans le paysage urbain (fig. 1) : elles ne peuvent échapper au regard,
que le voyageur arrive par la mer ou par la terre.
Ces forteresses, en revanche, n’ont suscité que tardivement l’attention des érudits :
la description de l’Alcazaba qui figure dans l’ouvrage sur Málaga musulmane publié
par F. Guillén Robles en 1880 n’est qu’une “vaste compilation des descriptions
des auteurs médiévaux et modernes” selon A. Orihuela Uzal11. Pour J. Ordóñez
Vergara, l’historiographie relative à l’Alcazaba est “partiale, insuffisante, parfois
inadéquate”12, et, comme l’affirme plus brutalement et plus globalement C. Peral
Bejarano, Málaga est “une ville sans tradition historiographique, qui s’est trouvée
à l’écart de la tradition humaniste”13. Cette indifférence aux traces du passé laisse
disparaître la muraille urbaine, démolie en 1907 sans aucun relevé préalable. Les
forteresses de la ville suivent le même sort, l’Alcazaba ayant déjà perdu une partie
Les forteresses urbaines de Málaga

10 Il est d’usage de désigner ainsi cette ligne de murailles à Málaga, même s’il ne s’agit pas
d’une coracha au sens strict : le terme renvoie d’ordinaire à une muraille perpendiculaire
à l’enceinte urbaine, descendant jusqu’à la rivière et permettant l’approvisionnement en
eau.
11 Orihuela Uzal 1996, 357. Sur les érudits de l’époque moderne qui ont, dans le meilleur
des cas, produit une description visuelle sommaire de l’édifice : Ordóñez Vergara 2000,
95-111.
12 Ibid., 111.
13 Peral Bejarano 1994, 101.
14
de son enceinte méridionale lorsque R. Amador de los Ríos recense les monuments
historiques et artistiques de la province de Málaga14.
En 1951, M. Gómez-Moreno consacre quelques pages à l’Alcazaba du xie siècle
dans un ouvrage général d’histoire de l’art15 et la première publication scientifique
qui envisage l’Alcazaba comme un ensemble monumental date de 196016  : elle
est due à l’architecte L. Torres Balbás, chargé des fouilles et de la restauration de
l’Alcazaba à partir du moment, en juin 1931, où celle-ci est déclarée Monument
Historique National17. En 2000, J. Ordóñez Vergara fait paraître une synthèse qui
envisage l’Alcazaba dans une perspective historique. Il met en lumière les phases
constructives du monument et les étapes de restauration qui affectent plus de la
moitié du monument, la quasi totalité des éléments architectoniques des patios
provenant des travaux de reconstruction18. Si la connaissance du monument a
progressé, beaucoup reste à faire, à commencer par “l’étude approfondie des murs en
élévation [d’autant que] les interventions archéologiques n’ont jamais été publiées
correctement [et qu’il] n’existe toujours pas de Plan Directeur qui organise et
hiérarchise les opérations de fouilles et de conservation”19.
Les insuffisances signalées à propos de l’Alcazaba sont encore plus criantes autour
du Castillo de Gibralfaro : comme l’écrivaient, en 1995, Ma I. Calero Secall et V.
Martínez Enamorado, “faute d’une étude globale sur le château, il faut suivre les
considérations exposées par L. Torres Balbás”20, autrement dit en rester aux données
mises en forme en 1960. Si nos connaissances des forteresses de Málaga demeurent
bien insuffisantes, elles peuvent toutefois jeter quelque lumière sur les distorsions
observables entre les récits et les réalités : la reconstruction des années 1930-1940
se fit certes avec force licence décorative, mais elle s’effectua sur les bases des murs,
de telle sorte que la disposition des pièces ressemble à ce qu’elle devait être à la fin
du Moyen Âge21.

Au cœur du dispositif fortifié : l’Alcazaba


Pour s’en tenir à leur histoire andalusí, les forteresses de Málaga résultent d’une
série de processus constructifs qui s’étalent entre le xe et le xive siècles  ; la pièce

14 Ordóñez Vergara 2000, 107.


15 Gómez-Moreno 1951, 243-250, décrit les palais des souverains du xie siècle.
Christine Mazzoli-Guintard

16 Torres Balbás 1960.


17 Sur les étapes des travaux menés de 1933 à 1944, Orihuela Uzal 1996, 364-366.
18 Ordóñez Vergara 2000, 155. Pour une mise au point bibliographique récente sur Málaga :
Viguera Molins 2009.
19 Pérez-Malumbres Landa & Martín Ruiz 2009, 71.
20 Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 376.
21 Pérez-Malumbres Landa & Martín Ruiz 2009, 70. Il faut renoncer à parler de
restauration comme l’a écrit avec justesse L. Torres Balbás (1960, 38) : “on ne peut parler
de restauration pour les Cuartos de Granada, puisqu’il en subsistait à peine quelques
vestiges”.
15
maîtresse en est l’Alcazaba dont la mise en place comme enceinte défensive débute
avec le califat, lorsque Málaga devient chef-lieu de district22 : à la base de certains
parements est présent l’appareil a soga y tizón, si caractéristique du xe siècle23. Ce
n’est toutefois qu’au xie siècle qu’est édifié un ensemble à la fois palatin et militaire,
lorsque Málaga devient le siège du califat ḥammūdide, dont les souverains font
d’importants travaux dans leur capitale, en particulier dans la citadelle qui abrite
non seulement leur résidence, mais aussi une garnison pour laquelle est mis en place
un petit quartier résidentiel24. Vers 1057, Málaga est annexée par Bādīs, le souverain
zīride de la taifa de Grenade ; il poursuit les travaux d’urbanisme entrepris dans la
citadelle, “comme personne d’autre n’aurait pu le faire, l’approvisionnant de tout
le nécessaire pour résister aux pires épreuves”25. Sous les Naṣrides (1237-1492),
Málaga devient, après la capitale, la ville la plus importante du royaume de Grenade
et son principal port : la citadelle est fortifiée par l’ajout de structures défensives,
par le renforcement des parements des murs, alors revêtus de maçonnerie, par la
croissance en hauteur et en tapial de certains éléments26. La Puerta de Cristo, entrée
en coude ouverte dans une tour, est ainsi refaite à l’époque naṣride, mais son passage
intérieur présente toujours des vestiges d’appareil du xie siècle27. Après la conquête
castillane de 1487, l’Alcazaba perd son rôle de centre névralgique pour la ville, ce
qui va entraîner une progressive détérioration de l’ensemble fortifié, détérioration
qui s’accentue à l’époque moderne jusqu’à sa démilitarisation, ordonnée en 1786,
et la construction de maisons dans l’ancienne citadelle : ce quartier, qui comptait
quelque 500 habitants vers 1820, existe jusqu’en 193128.
L’Alcazaba reproduit la forme de la butte parallèle à la côte qui la porte, celle d’un
prisme allongé, orienté d’est en ouest ; elle est constituée de trois enceintes fortifiées
et emboîtées, donnant à l’ensemble un aspect complexe de murs enchevêtrés qui
ne peut manquer de frapper le regard29 (fig. 2). L’enceinte extérieure, dont la
disposition originale est maintenue, forme la seule voie d’accès depuis la ville : ses
191 m de périmètre enferment une série d’éléments défensifs, la Puerta de la Bóveda,

22 Íñiguez Sánchez et al. 2003, 35. Málaga devient le chef-lieu de la cora de Rayya à la place
d’Archidona dès 919 selon Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 20.
23 Pavón Maldonado 1992 ; Íñiguez Sánchez et al. 2003, 43.
Les forteresses urbaines de Málaga

24 Les Ḥammūdides (1013-1056), qui prétendent à la succession des Omeyyades, tentent


de s’installer à Cordoue, avant de se replier sur Málaga à partir des années 1020 ; sur cette
histoire politique complexe, Bosch Vilà 1987. Le quartier, né au xie siècle, est toujours
occupé au xiie siècle (Torres Balbás 1945).
25 `Abd Allāh 1981, 114.
26 Ordóñez Vergara 2000, 160-162.
27 Ibid., 175.
28 López Guzmán coord. 2002, 884.
29 L’Alcazaba est décrite par Puertas Tricas 1987, Pavón Maldonado 1992, Calero Secall &
Martínez Enamorado 1995, 315-373, Ordóñez Vergara 2000, López Guzmán coord.
2002, 883-887, Íñiguez Sánchez et al. 2003, 43.
Christine Mazzoli-Guintard 16

Fig. 2. Plan de l’Alcazaba (d’après Gómez Moreno 1951).


1 : Entrée. – 2 : Puerta de la Bóveda. – 3 : Puerta de las Columnas. – 4 : Arco del Cristo. —
5 : Place d’armes. – 6 : Torre de la Vela. – 7 : Arcos de Granada. – 8 : Cuartos de Granada (xiie s.).
– 9 : Salle du xvie s. – 10 : Palais nasrides (xiiie - xive s.). – 11 : Citerne. – 12 : Bain. – 13 : Quartier
des maisons.– 14 : Torre del Homenaje. – 15 : Accès au Gibralfaro.
17
à l’extrémité de l’ensemble, qui donne sur une rampe d’accès coudée, puis la Puerta
de las Columnas qui ferme cette rampe et s’ouvre sur un espace plus large donnant
accès, par la Puerta de Cristo, à la deuxième enceinte. Celle-ci est une ceinture
défensive de quelque 700 m de long, dotée de nombreuses tours de flanquement,
rectangulaires, massives et de faible saillant qui rappellent l’époque califale, sans
pour autant indiquer une chronologie aussi haute30 : cette enceinte, qui protégea
peut-être une mosquée31, est mise en place au xie siècle et consolidée à l’époque
naṣride ; à l’extrémité orientale, une porte permet de se diriger vers le Castillo de
Gibralfaro. Au cœur de cette fortification se trouve la troisième enceinte, à laquelle
donne accès la porte dite Arcos de Granada32.
Cette enceinte intérieure, de 440 m de périmètre, protège la zone palatine et
la zone de services qui la dessert. La première, dite Cuartos de Granada après la
conquête castillane, compte trois palais placés en enfilade et organisés autour d’un
patio rectangulaire33 : le Patio de los Surtidores, réformé aux époques almohade et
naṣride, remonte au xie siècle34 ; le Patio de los Naranjos et le Patio de la Alberca sont
édifiés à l’époque naṣride, dans la seconde moitié du xiiie siècle ou dans la première
moitié du xive siècle35. Quant à la zone de services, un réseau de ruelles donne accès
à une citerne, à des bains, et à un ensemble de maisons destinées à la garnison36 ;
c’est aujourd’hui la partie la moins bien conservée de l’Alcazaba, les restes du petit
bain ayant disparu sous la végétation et ayant perdu une partie des matériaux utilisés
pour le restaurer37. L’enceinte intérieure s’achève, à son extrémité orientale, par la
Torre del Homenaje, édifiée à l’époque naṣride sur une tour antérieure plus petite ;
de dimensions imposantes – 12,3 m sur 12,15 m –, pourvue de trois étages, elle
protège la voie d’accès vers le Castillo de Gibralfaro, ouverte dans la deuxième
enceinte38.

30 Ces tours indiquent simplement le maintien de modèles précédents : Ordóñez Vergara


2000, 174.
31 Les sources textuelles indiquent la présence d’une mosquée du vendredi dans l’Alcazaba,
édifice cultuel qui fonctionne au moins jusqu’au xive siècle : il faut la chercher dans
le Castillo de Gibralfaro selon Martínez Enamorado 1991-92, ou, ce qui paraît plus
plausible, et selon Ordóñez Vergara 2000, 179-180, dans la partie basse de la deuxième
Les forteresses urbaines de Málaga

enceinte de l’Alcazaba, soit vers la place d’armes. Qu’elle ait été édifiée au viiie siècle par
un traditionniste syrien comme le veut le géographe al-Ḥimyarī relève du mythe : Calero
Secall & Martínez Enamorado 1995, 203-207.
32 López Guzmán coord. 2002, 883-887.
33 Une belle présentation de ces palais figure dans Orihuela Uzal 1996.
34 Orihuela Uzal 1996, 357-361 : il remonte au règne de Yaḥyā (1023-1035) selon Gómez-
Moreno (1951, 248). Pour d’autres, il date du règne de Bādīs (López Guzmán coord.
2002, 885).
35 Orihuela Uzal 1996, 361-364.
36 Torres Balbás 1945 ; Puertas Tricas 1990.
37 López Guzmán coord. 2002, 887.
38 Torres Balbás 1985, 498.
18
Le couronnement de la défense : le Castillo de Gibralfaro et la coracha
Le mont de Gibralfaro, à 200 m au nord-est de la butte couronnée par l’Alcazaba,
sur lequel il existe une rábita dès le xiie siècle39, se trouve assez éloigné de la ville pour
que des archers ne puissent l’atteindre ; mais les transformations de la poliorcétique
obligent à élever une forteresse en haut de la butte afin de protéger l’Alcazaba, située
à une altitude inférieure  : la paternité de la construction est attribuée à Yūsuf I
(1333-1354), peut-être à partir d’une structure antérieure qui remonte à la fin du
xiiie siècle40, Muḥammad V achevant les travaux41. Son importance stratégique lui
vaut d’être maintenue en état par la couronne de Castille après la conquête, pour
surveiller la côte.
Le Castillo de Gibralfaro, érigé sur la partie la plus élevée du mont éponyme42,
offre au regard une enceinte au tracé irrégulier et allongé, adapté au terrain43. En
maçonnerie de gros blocs de schiste recouverts d’un enduit décoré de fausses pierres
de taille et de motifs circulaires sur laquelle se lève un mur de tapial44, l’enceinte
est pourvue de rares tours de flanquement, les ruptures du tracé de la muraille
constituant l’essentiel de sa défense avec l’avant-mur qui la protège sur l’ensemble
de son périmètre, seul exemple conservé d’avant-mur d’époque naṣride45. Sur le
flanc sud-ouest, l’entrée, à l’origine en coude simple et alignée sur la courtine, est
transformée pour prendre un aspect plus monumental, sur le modèle des portes
d’apparat représentatives du pouvoir naṣride, dont le paradigme est la Puerta de la
Justicia de l’Alhambra46 : couverte d’une coupole, richement décorée de céramique
vernissée rouge et verte, l’entrée du Castillo de Gibralfaro est protégée par une tour
albarrana, la Torre Blanca. Sur le point le plus élevé, à l’est, se trouvait la Torre del
Viento, haute d’environ 25 m47.

39 Rábita : lieu fortifié d’où l’on surveille la côte tout en se livrant à des pratiques pieuses.
Les textes relatifs à la rábita placée sur le Gibralfaro se trouvent dans Calero Secall &
Martínez Enamorado 1995, 380-383.
40 Selon López Guzmán coord. 2002, 889, le Castillo de Gibralfaro existe dès le xiie siècle ;
il se fonde sur le témoignage d’al-Idrīsī selon lequel “la ville (madīna) de Málaga est belle
et bien fortifiée. La montagne (ğabal) de Faro la surplombe et elle est dotée (la-hā) d’une
citadelle imprenable”. Or, c’est la ville de Málaga qui est dotée d’une citadelle et non la
montagne de Faro : la-hā renvoie à un féminin, donc à madīna, et non à ğabal, terme
masculin. la montagne.
Christine Mazzoli-Guintard

41 Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 376-377, 382-383  ; Pérez-Malumbres


Landa & Martín Ruiz 2009, 72.
42 Sur les étymologies de ce terme hybride, de l’arabe ğabal, mont, et du grec Farós : Calero
Secall & Martínez Enamorado 1995, 375-376.
43 Ibid., 376-378  ; López Guzmán coord. 2002, 888-891  ; Pérez-Malumbres Landa &
Martín Ruiz 2009, 71-73.
44 Ibid., 71.
45 Torres Balbás 1985, 528.
46 Acién Almansa 1991, 366.
47 López Guzmán coord. 2002, 890.
19
Le Castillo de Gibralfaro possédait une mosquée dont les vestiges sont apparus
lors des fouilles de 1996 visant à la restauration de la poudrière du xviiie siècle.
Après la conquête, la mosquée est consacrée à San Luis Obispo, avant d’être démolie
et remplacée par une église48. L’approvisionnement en eau était assuré par des puits
et par une grande citerne de plan octogonal recueillant les eaux canalisées depuis la
partie haute49.
Enfin, le Castillo de Gibralfaro est relié à l’Alcazaba par une coracha, élément
de fortification qui a une fonction de protection logistique  puisqu’il met en
communication les deux forteresses de Málaga. Il est constitué d’une double ligne
de murailles dont les murs se brisent en une série de redans en zig-zag qui assurent le
flanquement et économisent des tours ; en haut de la muraille, large de 1,5 m, court
un chemin de ronde50 (fig. 3).
Alcazaba, Gibralfaro, coracha  : le décor est brossé. Quel regard les voyageurs
arabes du Moyen Âge ont-ils porté sur ces forteresses ? Qu’ont-ils vu de cette
imposante et complexe masse fortifiée et quelles impressions ont-ils transcrites dans
leurs récits ? Le regard est certes commandé par ce qui doit être vu, mais il l’est tout

Les forteresses urbaines de Málaga

Fig. 3. Depuis le Castillo de Gibralfaro, l’Alcazaba et la coracha


(cl. Cl. Guintard, avril 2009).

48 Pérez-Malumbres Landa & Martín Ruiz 2009, 73.


49 Id.
50 Torres Balbás 1985, 528 ; Gozalbes Cravioto 1981 ; López Guzmán coord. 2002, 895-
897.
20
autant par ce qu’on choisit de voir ; autrement dit, le regard que les voyageurs arabes
portent sur les forteresses de Málaga est lié à leur personnalité.

Sous le calame du voyageur, les forteresses de Málaga


Les sources textuelles arabes sur Málaga ont été rassemblées par Ma I. Calero
Secall et V. Martínez Enamorado dans leur étude monographique sur l’urbanisme
de la ville51 : dans ce corpus de textes, il faut opérer un distinguo entre la description
du géographe, souvent voyageur en chambre qui rédige à partir de textes antérieurs
ou de témoignages qu’il recueille sur des localités qu’il n’a jamais vues, et le véritable
récit du voyageur qui a réellement observé les courtines qu’il décrit. En privilégiant
les auteurs qui font usage du ‘je’, l’on constate que les voyageurs arabes ayant laissé
leurs impressions sur Málaga ne sont finalement guère nombreux.

Du xe siècle au xiiie siècle, quelques notes laconiques


Pour s’en tenir aux géographes, les œuvres arabes les plus anciennes signalant
Málaga remontent au ixe siècle ; elles ont été produites par des auteurs orientaux
et appartiennent au genre littéraire “des routes et des royaumes”. Les références à
Málaga, extrêmement brèves, sont la plupart du temps fournies par des auteurs qui
n’ont jamais voyagé dans la Péninsule ibérique. Et même Ibn Ḥawqal, qui pourtant
se trouve en al-Andalus au milieu du xe siècle, n’apporte rien de neuf aux quelques
mots que son devancier al-Iṣṭaḫrī avait consacrés à Málaga52 : il se contente de citer
Málaga comme étant un territoire de la Péninsule et d’évoquer la cora de Rayya dont
Archidona est le chef-lieu ; il s’inscrit bien dans son temps, celui où le centre du
district glisse d’Archidona à Málaga53. La notice que le Cordouan al-Rāzī (m. 955)
consacre à Málaga contient une allusion à une “muraille (sūr) qui brille au-dessus de
la mer”54, impression qui émane d’un voyageur qui découvre la ville depuis son port,
anonyme silhouette qui constitue l’une des sources du Cordouan. Cette muraille
appartient selon toute vraisemblance à la citadelle califale, puisque l’enceinte qui
enferme le noyau urbain de Málaga n’est mise en place que dans la première moitié
du xie siècle55.

51 Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 24-52.


Christine Mazzoli-Guintard

52 Ibid., 27.
53 Ibn Ḥawqal 1938, 109-110.
54 Al-Rāzī 1953, 98 ; Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 28. Je n’ai pu éclaircir
l’origine de ce passage : dans sa reconstitution du texte d’al-Rāzī, Lévi-Provençal dit avoir
tiré du manuscrit du Muġrib d’Ibn Sa`īd qu’il avait alors à sa disposition quelques lignes
d’al-Rāzī, mais celles-ci ne figurent pas dans l’édition du Muġrib parue en 1953 au Caire.
55 Íñiguez Sánchez et al. 2003, 43-46 ; Pérez-Malumbres Landa & Martín Ruiz 2009, 66-
67. Au sud-ouest de la ville sont apparus deux pans de muraille quelque peu antérieurs,
de la seconde moitié du xe siècle (Íñiguez Sánchez et al. 2003, 46).
21
Al-Bakrī, mort à Cordoue en 1094, dont le père fut à partir de 1012 le souverain
de l’éphémère royaume de taifa de Huelva et de Saltés, annexé en 1051 par Séville,
mène une carrière de lettré entre Cordoue, Alméria et Séville où il semble passer
une bonne partie de son existence. Il est l’auteur d’une description de la Péninsule,
qui s’inscrit dans le genre “des routes et des royaumes” ; il n’y fait aucune allusion à
Málaga tandis que Séville est la ville la plus longuement décrite. Or, al-Bakrī connaît
Málaga  ; il s’y trouve en 1066, lorsque le souverain de Séville fait le siège de la
ville ; il déclare : “Tous ces vestiges, au pouvoir desquels Málaga devait sa soi-disante
sécurité et sa durée, je les ai examinés et passés en revue dans l’année 459 (1066-67),
au moment où cette ville était assiégée par `Abbād Ibn `Abbād et où les Berbères de
sa citadelle infligeaient à la population les pires vexations”56. Impression fugitive :
la citadelle, pourtant observée par le voyageur, s’est dérobée, a échappé au récit. Les
modes d’écriture, en particulier la pratique de la compilation, expliquent sans doute
en partie la distorsion : la note d’al-Bakrī sur le siège de Málaga est transmise par un
géographe tardif qui a enchâssé le texte du xie siècle dans le sien, selon des modalités
qui nous échappent.
La description de Málaga que rédige al-Idrīsī au milieu du xiie siècle n’évoque
que sommairement les fortifications de la ville et rien n’indique que le géographe de
Palerme, qui pourtant voyage en al-Andalus, les ait observées : “La ville de Málaga
est belle et bien fortifiée. La montagne de Faro la surplombe et la ville est dotée
d’une citadelle imprenable”57. Son contemporain al-Zuhrī, géographe d’Almería,
“écrivain sédentaire qui ne connaît d’al-Andalus que son environnement proche”58
selon D. Bramón, a-t-il voyagé jusqu’à Málaga ? Il ne dit rien des fortifications de la
ville et n’en décrit que le port, dans la logique de son discours : il est en effet l’auteur
d’une géographie du genre “merveilles” où l’extraordinaire l’emporte. De Málaga,
il ne signale que la digue qui se trouve sur la côte, faite d’énormes blocs de pierre
amoncelés dont certains pèsent jusqu’à 100 quintaux et conclut : “cette construction
constitue une merveille”59.
Ibn Sa`īd (Grenade 1214-Tunis 1286), auteur d’une anthologie poétique qui
adopte un plan géographique pour présenter les auteurs andalusíes, inclut dans son
œuvre, à l’entrée relative à Málaga, quelques impressions de voyage :
“J’entrai dans Málaga et y résidais à l’aise en pleine jeunesse ; je profitais de ses sessions
Les forteresses urbaines de Málaga

littéraires. C’était la ville préférée de mon père et il aimait y séjourner, surtout lors de ses
fêtes ou lorsque les Malaguènes allaient à leurs vignes et à leurs figueraies. Nous nous
rendîmes dans une villa où nous restâmes le temps que dura la récolte et le souvenir de ce
séjour demeure pour nous l’un de nos plus heureux moments”60.

56 Al-Bakrī, conservé par al-Ḥimyarī 1938, 214-215.


57 Al-Idrīsī 1975, § 108.
58 Al-Zuhrī 1991, XXXIII.
59 Ibid., 164-165.
60 Ibn Sa`īd 1953, 423-424 ; Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 34.
22
Ibn Sa`īd ignore-t-il qu’il existe des fortifications à Málaga ? Non point ! Son
anthologie achève une œuvre littéraire qui court sur plusieurs générations et débute
avec la rédaction, par al-Ḥiǧārī (1106-1155), de notices géographiques ; et à propos
de Málaga, Ibn Sa`īd commence par reproduire ce qu’écrivit son prédécesseur dans
le Mushib à savoir que la ville “possède une citadelle inaccessible, dont la muraille
couronne les collines”61. De son séjour à Málaga, Ibn Sa`īd ne retient donc que les
cercles littéraires : du ‘je’, se dégage un reflet plus net de l’auteur que du paysage
urbain. Toutes ces notes proviennent d’un même regard, celui qui se porte sur
l’Alcazaba depuis l’extérieur de la forteresse et qui n’en retient que le rôle défensif.

Au xive siècle, des notices étoffées et diversifiées


Il faut attendre le xive siècle pour qu’un géographe fournisse une description
un peu plus précise des fortifications de Málaga, alors même qu’il ne les a jamais
vues. Al-Ḥimyarī, mort à Tunis vers 1326, décrit ainsi l’Alcazaba62 : “La citadelle se
trouve à l’est de la ville proprement dite : elle est entourée d’un rempart de pierre
remarquablement solide. Dans cette alcazaba, se trouve une mosquée qui fut bâtie
par le juriste et traditionniste Mu`āwiya b. Ṣāliḥ al-Ḥimṣī”.
Deux Égyptiens, al-`Umarī et al-Qalqašandī, rédigent chacun une description
de Málaga sans l’avoir visitée ; elles reproduisent sans surprise les savoirs antérieurs
et n’apportent rien de nouveau sur les fortifications malaguènes63. Le Tangerinois
Ibn Baṭṭūṭa (1303-1377), l’un des plus célèbres voyageurs de l’Islam médiéval, se
trouve à Málaga en 1350 ; ses Voyages sont rédigés à deux mains, d’où un texte fait de
l’imbrication de notices descriptives et d’impressions personnelles. En se promenant
dans Málaga, il observe l’animation des souks  : “j’ai vu dans ses marchés vendre
les raisins au prix d’une petite drachme les huit livres. Ses grenades, appelées de
Murcie et couleur de rubis, n’ont leurs pareilles dans aucun autre pays du monde.
Quant aux figues et aux amandes, on les exporte de Málaga et de ses districts dans
les contrées de l’Orient et de l’Occident”64. Voyageur en quête de spiritualité – à
l’origine, son œuvre est un récit de pèlerinage – il se rend à la grande-mosquée de la
ville, “pourvue d’une cour sans pareille en beauté et contenant des orangers d’une
grande hauteur”65, où il trouve son juge “entouré des jurisconsultes et des habitants
les plus notables”. Des fortifications qui entourent et dominent la ville, Ibn Baṭṭūṭa
ne dit mot  ; ses impressions sur le paysage urbain de Málaga tiennent en deux
images, le marché et la grande-mosquée.
Christine Mazzoli-Guintard

61 Id.
62 Al-Ḥimyarī 1938, 214.
63 Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 42-43.
64 Ibn Baṭṭūṭa 1922, 366.
65 Ibid., 367.
23
Bien plus riche est l’éloge de Málaga dû à Ibn al-Ḫaṭīb, composé sous la forme
d’une comparaison entre les mérites respectifs de Málaga et Salé. Cet homme, qui a
multiplié les voyages en al-Andalus, évoque ainsi l’Alcazaba66 :
“Sa citadelle est posée sur le mont comme sur un trône et Dieu lui a donné une place
excellente. Ses murs et ses enceintes sont doubles ; son phare se dresse sur la cime de ce
mont béni ; ses tours sont proches les unes des autres ; ses escaliers sont élevés et ses portes
bien défendues. La ville est entourée par la muraille, par les ponts et par le fossé. […]
L’œil n’y trouve aucun point vulnérable, aucune brèche par laquelle on pourrait accéder
aux faubourgs”.
Dans une autre de ses œuvres, le Grenadin livre ces impressions sur l’Alcazaba :
“La citadelle est entourée d’une double muraille, si ancienne que les siècles l’ont liée.
Elle est mise en évidence par l’excellence de son emplacement, sur la plus belle des
montagnes, trône d’un ancien royaume, resplendissant sentier de musc. Ses palais
étaient comme ceux de Chosroés, semblables à un nid d’aigle”67. Derrière l’emphase
poétique apparaît une forteresse dont une partie des éléments défensifs est aisément
reconnaissable et, surtout, se dessine pour la première fois la fonction aulique de la
citadelle, livrée par un voyageur qui fut aussi vizir et ambassadeur.

Au xve siècle, un récit original


C’est au voyageur égyptien `Abd al-Bāsiṭ que nous devons la description la plus
originale des fortifications de Málaga68. Fils d’un haut fonctionnaire mamlouk,
ce commerçant quitte Alexandrie en juillet 1462 et arrive à Málaga sur un navire
génois en 1465 ; historien, il est l’auteur d’une chronique des pays d’Islam, dont
la partie relative à al-Andalus s’inscrit dans le genre littéraire du récit de voyages. Il
séjourne quelque temps à Málaga, en visite la citadelle sur laquelle il livre un certain
nombre d’impressions :
“[Le 19 décembre 1465] je montai vers la citadelle (al-qaṣaba) de Málaga qui est la
forteresse (al-qal`a)69. Elle est le siège du gouvernement (dār al-imāra). Elle était alors
dépeuplée, car elle n’avait plus de gouverneur. Elle m’apparut comme une citadelle énorme
avec des monuments grandioses, résultat de la restauration menée à bien par le sultan Abū
l-Ḥasan al-Marīnī, roi du Maghreb et de Fès qui régna sur tout le Maghreb et al-Andalus
avec le laqab d’al-Manṣūr70. Puis je vis dans cette citadelle une construction faite pour
Les forteresses urbaines de Málaga

66 García Gómez 1934.


67 Cité dans Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 328.
68 Éd. Levi della Vida 1933, Brunschvig 1936. Trad. Levi della Vida 1933, Sánchez
Albornoz 1974, Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 329-331.
69 La citadelle est dite al-qal`a dans les textes de l’Orient, al-qaṣaba dans ceux de l’Occident.
70 Selon Levi della Vida (1933, 318), il ne s’agit pas d’Abū l-Ḥasan (1331-1349) qui ne fait
qu’une rapide expédition en al-Andalus, mais du premier Mérinide, Abū Yūsuf Ya`qūb
(1258-1286), qui porte aussi le laqab d’al-Manṣūr. Il prend Málaga en 1278 et il y reste
plus de deux mois (Calero Secall & Martínez Enamorado 1995, 332).
24
l’eau où il y avait trois grosses cruches (zīr71) en céramique de Málaga. Je n’avais jamais
rien vu de semblable, ni n’en avais entendu parler. Les trois cruches étaient disposées
les unes à côté des autres dans cette construction destinée à l’eau potable, à l’intérieur
du vestibule de l’Alcazaba [suit une description précise des céramiques]. Elles étaient
merveilleusement fabriquées et extraordinairement décorées de reliefs admirables. Il en
existe de ce genre dans notre pays, mais elles n’ont pas la même splendeur artistique”72.
L’originalité du récit tient, bien entendu, à l’évocation de ces cruches qui
fournissaient l’Alcazaba en eau  : notons surtout que le regard de l’Égyptien est
unique en cela qu’il se pose sur l’intérieur de la citadelle. Au total, et comme on
s’y attendait, la place des fortifications diffère d’un récit à l’autre  ; modalités et
motifs du voyage expliquent en partie la variation observée, un voyageur en quête
de spiritualité comme Ibn Baṭṭūṭa ayant gommé les courtines et les tours au profit
de la mosquée73.

Du regard aux réalités, effets de filtre


Le contraste est donc bien net entre la masse imposante des forteresses de Málaga
et le regard distrait que lui lancent les voyageurs, entre lesquels s’interposent des
effets de filtre qu’il faut essayer de déchiffrer.

Un regard distrait et positif sur l’Alcazaba


Les voyageurs arabes regardent en fin de compte d’un œil distrait et admiratif les
forteresses de Málaga. Ce regard rapide, qui glisse sur l’Alcazaba et oublie le Castillo
de Gibralfaro, est d’autant plus surprenant que les mêmes auteurs décrivent avec un
certain luxe de détails la ville et son territoire. Al-Idrīsī, qui se contente de signaler
la présence d’une citadelle imprenable, ajoute ceci :
“belle, prospère et peuplée, [Málaga] abrite de nombreuses demeures et a un vaste
territoire […] Ses marchés sont bien achalandés, ses marchandises circulent et ses
ressources sont multiples. Le territoire environnant est couvert de tous côtés par des
figuiers […] La ville de Málaga a deux grands faubourgs : celui de Fontanella et celui des
marchands de paille. Les habitants boivent l’eau de puits […] Un fleuve y coule pendant
l’hiver et le printemps”74.
Et, plus loin : “Ses deux faubourgs sont dépourvus d’enceinte, mais on y trouve
des hôtelleries et des bains. Elle est entourée de figuiers, uniques sur terre, qui
Christine Mazzoli-Guintard

71 Dozy 1881 : grande cruche à fond très étroit et munie de deux petites anses.
72 Levi della Vida 1933, 312 (texte) et 318-319 (trad.).
73 L’œuvre du cadi Abū Yaḥyā b. `Ᾱṣim (xve s.), Jardin de la satisfaction qu’il y a à accepter le
dessein et le décret de Dieu, contient aussi des données sur la citadelle, selon Calero Secall
& Martínez Enamorado 1995, 49, mais nous n’avons pu avoir accès ni à l’éd. de Ṣalāḥ
Ǧarrār, ni à celle de M. Charouti Hasnaoui.
74 Al-Idrīsī 1999, 285.
25
produisent la figue de Reiya car Málaga est à la tête du territoire de Reiya” . Al- 75

Ḥimyarī, qui compile la description d’al-Idrīsī sur les champs couverts de figuiers,
l’approvisionnement en eau et l’existence de deux faubourgs, ajoute une description
du port et de la grande-mosquée, donne les noms des portes de la muraille, signale
la présence de jolis bains et de nombreux bazars bien achalandés et ajoute quelques
notes sur des luttes armées, le siège de 1066 et la révolte de 114576.
Par ailleurs, le regard sur l’Alcazaba s’avère toujours positif, comme apparaît
toujours remplie d’admiration l’opinion des auteurs arabes sur les forteresses et les
villes d’al-Andalus77 : la citadelle est imprenable et inaccessible, son emplacement
excellent, ses portes bien défendues, ses murs doubles, ses tours rapprochées, etc.
Derrière le poncif se dissimule un ressort propre à une littérature de courtisans :
la forteresse est œuvre du prince. En valorisant la forteresse, le discours valorise
le prince. Ma J. Viguera avait bien mis en valeur ce procédé rhétorique à travers
la manière dont le paysage est décrit dans les chroniques arabes d’al-Andalus : la
présence du calife va de pair, dans le discours, avec de beaux édifices et des arbres
qui offrent les meilleurs fruits, tandis que les terres de l’ennemi ne sont que champs
de ruines. Elle conclut ainsi  : “le chroniqueur se complaît à rapporter comment
le pouvoir légitime vivifie et fait prospérer le paysage naturel ou construit qui se
trouve sous son obédience et comment il l’attaque et le détruit s’il lui est rebelle ou
hostile”78.

Un regard épuré
Le regard de nos voyageurs, peu commandé par ce qu’ils doivent voir, l’est bien
plus par ce qu’ils veulent voir  : dans l’œil de celui qui voyage, se reflète d’abord
l’homme, puis le paysage observé, le regard informant presque davantage sur le
locuteur que sur la forteresse. Chargé par Roger II de Sicile de réunir les connaissances
du temps sur l’ensemble de l’œcoumène, al-Idrīsī brosse en quelques touches le
portrait de la ville de Málaga, portuaire, commerçante et fortifiée  ; en quête de
merveilles, al-Zuhrī ne considère que la digue formée de pierres impressionnantes ;
à la recherche de lettrés, Ibn Baṭṭūṭa ne voit même pas la citadelle de Málaga (fig. 4).
Par ailleurs, le regard des voyageurs se pose presque toujours sur le seul système
défensif de l’Alcazaba, observé depuis l’extérieur des murailles, ce qui réduit la
Les forteresses urbaines de Málaga

citadelle à sa fonction militaire et gomme ses fonctions palatine et administrative,


créant ainsi une profonde distorsion entre discours et réalités. Comment un filtre
aussi épais s’est-il interposé entre l’œil et la citadelle ? Il est une évidence à rappeler :
le regard des voyageurs est commandé par ce qu’ils sont autorisés à regarder. Les

75 Ibid., 289.
76 Al-Ḥimyarī 1938, 213-215. Ibn Ḥassūn se révolte contre le pouvoir almoravide en 1145
et reste indépendant à Málaga jusqu’en 1153 (Viguera Molins 1992, 191).
77 Mazzoli-Guintard 2001 et 2004.
78 Viguera Molins 2004, 109-110.
26

Fig. 4. L’Alcazaba de Málaga (cl. Cl. Guintard, avril 2009).

observations faites depuis l’extérieur de l’Alcazaba par des voyageurs qui ne font
que passer au pied des courtines, ces observations qui se répètent, loin d’être des
stéréotypes sans intérêt, reflètent une réalité de la vie politique : la citadelle est le
domaine du prince et le voyageur n’est pas invité à en franchir les portes. Il est
symptomatique que le seul voyageur à être entré dans l’Alcazaba, `Abd al-Bāsiṭ, y ait
pénétré lorsque la citadelle était dépeuplée et dépourvue de gouverneur, situation
exceptionnelle due au conflit qui oppose alors le naṣride Sa`d à son fils Muley
Hacén79.
Enfin, le regard est commandé par les attentes des lecteurs que la mention d’une
citadelle imprenable satisfait ; elle signifie pour eux la présence d’une autorité qui
tient la ville en main et peu importe que le regard ne franchisse pas la porte de la
citadelle : pas plus que le voyageur, les lecteurs ne sont admis à la franchir, ce qui
peut expliquer le système de représentations choisi.

Les forteresses de Málaga, l’Alcazaba et le Castillo de Gibralfaro, forment une


Christine Mazzoli-Guintard

masse imposante de courtines et de tours couronnant des buttes placées au-dessus

79 Levi della Vida 1933, 318. Ce n’est qu’un épisode parmi tant d’autres des guerres qui
déchirent le royaume de Grenade au xve siècle : en août 1464, Muley Hacén, allié aux
Abencérages, renverse son père Sa`d ; la citadelle de Málaga, qui servait de refuge à ce
clan, s’en trouve momentanément désaffectée (Arié 1973, 145). En 1470, les Abencérages
se révoltent de nouveau et se retranchent dans Málaga (ibid., 147).
27
de la ville. Qu’en ont vu les voyageurs arabes ? La seule Alcazaba, réduite à sa
fonction défensive et observée depuis l’extérieur des murailles. Dans ce regard, se
reflète en premier lieu celui qui voyage ; au-delà, ce qui apparaît comme un cliché se
répétant autour de bien des citadelles urbaines d’al-Andalus traduit une réalité – la
forteresse est le fait du prince, où le voyageur n’est admis que dans des circonstances
particulières –, tout en s’inscrivant dans un système de représentations où des
murailles infranchissables, tant pour l’assaillant que pour le regard du voyageur,
suffisent à signifier la forteresse. Y a-t-il là distorsion avec la réalité, par l’absence de
la fonction aulique de la citadelle, ou bien plutôt, ancrée dans les mentalités, une
fonction palatine signifiée par la puissance de la forteresse ?

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— (2004) : “El paisaje en las crónicas andalusíes”, Paisaje y Naturaleza en Al-Andalus (F. Roldán Castro
éd.), Grenade, 83-113.
— (2009) : “Malaqa : entre Malaca y Málaga”, Malaqa entre Malaca y Málaga, 19-57.
Voyages et voyageurs au Moyen Âge (1996) : Actes du XXVIe congrès de la SHMESP (Limoges-Aubazine, mai
1995), Paris.
Voyageurs au Moyen Âge (2007) : F. Novoa Portela et al., Paris.
Christine Mazzoli-Guintard

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