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Horizons Maghrébins - Le droit à

la mémoire

Le voile de Dieu
Jean-François Clément

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Clément Jean-François. Le voile de Dieu. In: Horizons Maghrébins - Le droit à la mémoire, N°25-26, 1994. Formes arabes de
la rationalité / La femme indévoilable : entre le voile divin et le voile humain. pp. 132-141;

doi : https://doi.org/10.3406/horma.1994.1246

https://www.persee.fr/doc/horma_0984-2616_1994_num_25_1_1246

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LE VOILE DE DIEU

Jean-François CLÉMENT

"L'univers est un système de


désinformation superbement conçu pour
nous faire croire à l'évolution et donc
nous détourner de Dieu".
Norman Mailer (1)

Un h'adîth du prophète Muh'ammad dit : "Allah a soixante-dix voiles de


lumière et de ténèbres : S'il retirait ces voiles, l'éclat de Sa face
consumerait sans nul doute quiconque Le verrait" (certains lisent "sept cents voiles" ;
d'autres "soixante dix mille")(2). Comment comprendre ce texte dans une
religion où il y a révélation, c'est-à-dire manifestation de Dieu par un texte ? Cela
signifie-t-il que derrière le sens apparent des mots de la révélation, il y a un
sens occulte, le bâtin ? Celui-ci serait-il dégagé du texte exactement comme
on tire l'eau du puits, istinbât', terme qui signifie "dégager le sens caché" et
qui vient de la racine Vnbt' = tirer l'eau du puits.
Il y aurait donc une problématique centrale dans l'islam qui serait celle
du dévoilement du Voilé, kashf al-mah'jûb. Dieu ne se manifeste pas
directement dans ce monde ni même dans sa révélation. Il faut parvenir pour avancer
dans sa connaissance à la station du dévoilement (3). Comment comprendre
la parole de Dieu et au-delà Dieu lui-même ?
Quel peut-être le sens de cette notion de voile de Dieu, h'ijâb Allah?
Comment lever éventuellement ces voiles de Dieu ou du moins certains d'entre
eux ? Et à quoi peut donc bien servir une telle compréhension ? Permet-elle
de préciser le sens du voile lorsque celui-ci est porté par des êtres humains ?
De nombreux hommes se présentent en effet comme voilés, prophètes voilés,
saints cachés ou aux charismes volontairement inapparents, hommes ou
femmes voilés enfin, le voile étant alors entendu matériellement comme chiffon
ou morceau de tissu. Le voile est-il négatif, signe d'une déréliction, ou peut-il

Le voile de Dieu. Jean-François Clément


avoir un sens positif ? A la limite, une femme peut-elle se dire musulmane et
porter un voile ? Nous tenterons de répondre aux premières de ces questions
en nous appuyant sur les textes de la tradition musulmane, sans donner ici
d'interprétation personnelle.
Nous proposerons quatre manières de comprendre ces voiles de Dieu. Il
y a tout d'abord les voiles que l'homme constitue par son langage, sa raison
ou toutes les projections anthropomorphistes qui font que lorsqu'il croit saisir
Dieu, il n'analyse que lui-même. Il y a ensuite les voiles qui résultent de la
relation entre Dieu et les hommes. Puis il y a les voiles de Dieu lui-même,
enfin il y a le voile des voiles qui interdit la perception spontanée de ces trois
différents types de voiles..

I
Les voiles de l'homme sont multiples (4). On les appelle, dans le Coran,
habituellement akinnat ou couvertures. "Oulûbunâ fî akinnatin mimmâ tad
'ûnâ ilayhî'®, "nos coeurs sont dans des couvertures épaisses qui nous cachent
ce vers quoi tu nous appelles". La révélation, a dit un soufi, est "l'enlèvement
des voiles de la condition humaine, al-bachariyya, sans que cela implique que
l'essence de l'être divin varie. Et l'occultation, c'est que la condition humaine
fait obstacle à la prise de conscience du monde caché, al-ghayb". En clair,
"les secrets de l'être divin ne se montrent pas à l'homme qui est voilé"(6).
Quelles sont ces couvertures de l'homme ? Il faut chaque fois distinguer les
voiles de ténèbres et les voiles de lumière, bien que chaque type de voile
limite ou interdise la connaissance.
Les voiles de ténèbres de l'homme sont multiples. C'est tout d'abord le
corps et l'âme charnelle, un des deux aspects de l'âme. C'est l'âme en tant
qu'elle n'a pas encore été purifiée, qu'elle est encore nafs et pas encore rûh'.
"L'âme charnelle est un roi si tu la suis {tabi'tahâ) et un serviteur si tu te fais
suivre d'elle {atba'tahâ)"(7) . Cette âme charnelle nous fait préférer la loi du
talion à la nécessité de rendre le bien pour le mal accompli afin de sortir du
cercle de la violence comme le demande la Futuwwa®.
Autre voile de ténèbres, ne pas comprendre comment s'exerce la comman-
derie du bien et "le pourchas" du mal. C'est ce qui arrive lorsqu'un musulman
condamne publiquement un autre musulman. En effet, l'envoyé de Dieu a
dit : "en t' appliquant à faire ressortir les défauts des musulmans, tu contribues
en réalité à les rendre mauvais"(9). Abu al-H'usayn ibn Sam'ûn précise qu'il
est nécessaire "d'éviter les controverses, de se maintenir dans une parfaite
droiture, de ne pas chercher à relever les défauts des autres, d'essayer
d'interpréter avec bienveillance les vices de leurs comportements, de leur trouver
des justifications, d'enture leurs épreuves, de ne blâmer que soi-même"(10).
Sans compter que ce genre d'accusation est avant tout un plaisir éprouvé par
l'âme charnelle de l'accusateur qui serait personnellement tenté par ce qu'il
recherche les imperfections des autres s'empêche de voir ses propres
imperfections" disait DM' al-Nûn al-Misri. Le h'adîth cité précise donc clairement
ce qu'est le véritable but, au-delà des apparences, des islamistes contempo-

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rains. Leur but est essentiellement satanique puisqu'ils contribuent à rendre
mauvais les autres musulmans et ils accusent afin d'échapper eux-mêmes
aux accusations.
On n'en finirait pas de présenter les voiles de ténèbres liés à la condition
humaine, de l'égoïsme à l'impolitesse, de l'impatience à la brutalité. Abu
al-H'asân Sarî Saqatî résume ces voiles ainsi : "envier ce que les autres
possèdent, chercher à obtenir d'eux des biens, ne plus avoir le contrôle de ses
mains, de son estomac ou de sa libido, chercher à se faire prévaloir, refuser
de prendre pour maître quelqu'un de plus avancé spirituellement". Il y a là
les formes des multiples divertissements, qu'on trouve dans l'argent, la
sexualité, la violence, etc., qui permettent de passer facilement de 700 à 70 000
voiles. Ghazâlî décrit en détail tous ces voiles. Ce sont les incroyants qui
cherchent des causes dans le monde des créatures ou qui sont égocentriques,
soit qu'ils cherchent seulement à satisfaire leurs besoins corporels ou à dominer
les autres par la "conquête et la domination, le massacre, le rapt et la captivité
de leurs semblables". On voit là décrites les pratiques des incroyants du
Hezbollah libanais de ces dernières années. Ce sont aussi ceux qui cherchent
la richesse ou les honneurs. "Innombrables sont ces variétés d'incroyants et
tous, unanimement, sont voilés loin 6! Allah par la pure ténèbre et ils sont
eux-mêmes ténèbres. De sorte qu'il n'est pas nécessaire de mentionner toutes
les variétés individuelles une fois que l'attention a été attirée sur le genre"(11).
Un cas particulier est celui de ces incroyants qui portent des pancartes où il
est écrit "Dieu est le plus grand" et qui, dit Ghazâlî, "sont probablement incités
à cela par la crainte seule, ou le désir de mendier auprès des musulmans, ou
dT obtenir leur faveur, ou par un zèle purement fanatique de soutenir les opinions
de leurs pères". La foi sociologique ou intéressée de ceux qui n'espèrent plus
qu'obtenir une partie de la rente pétrolière n'est que de l'incroyance, ce qui
est le voile spécifique du pétro-islamisme.
"Seul nous sépare de la vue des manifestations de la joie ou du cri de
damnation, l'instant où l'âme quitte le corps ; nous ne serons plus alors que
de simples esclaves" disait la sœur de Fud'ayl ibn lyâz'. Quitter les séductions
de son ego, de son nafs, c'est la première façon de lever les voiles.
Les voiles de lumière se trouvent chez l'homme dont la raison est voilée.
C'est du moins ainsi qu.' al-Nîsâbûrî comprend l'étymologie de majnûn (l2). Le
majnûn, loin d'être possédé par un jinn, est celui dont la raison est voilée,
al-mastûr 'aqluhu. La racine de majnûn serait Vin, cacher. Le majnûn est
l'homme dont la raison a été occultée par l'amour qu'il éprouve pour Dieu. Et
son occultation l'emporte sur son nom, junûnuhu ghalaba 'ala ismihi^ Au
.

point où on appellera un tel homme l'occulté, majnûn au masculin ou majnûna


au féminin, sans qu'on se souvienne de son nom propre. Le majnûn est celui
qui ne croit pas en Dieu pour en obtenir un avantage quelconque.
D'où la tentation d'une mystique de l'ivresse ou de l'extase, comme dans
le samâ', la séance de danse, par exemple des derviches tourneurs,
accompagnée de musique, opposée à une mystique de la lucidité. D'où aussi les essais
de lectures ésotériques par le système abjad pour lever les voiles de la raison(14) .

Le voile de Dieu Jean-François Clément


Par exemple, le simple fait de désirer aller au paradis est un voile pour
l'homme qui l'empêche d'être religieux. C'est ce que disait SariSaqatîà Junayd
en rapportant un h'adîth qudsî: "J'ai tout d'abord créé les hommes et tous
se tournaient vers Moi et venaient à Moi. Lorsque je leur ai montré le monde,
les neuf dixièmes d'entre eux s'y attachèrent, les autres seuls restèrent avec
Moi. J'ai parlé à ces derniers du Paradis, neuf dixièmes d'entre eux le désirèrent,
le dixième me restant attaché. Lorsque je déversai, sur ces derniers, maux et
épreuves, ils s'affaiblirent, appelèrent au secours et les neuf dixièmes d'entre
eux s'éloignèrent de Moi. Je dis alors à ceux qui restaient : "Vous n'avez désiré
ni le monde ni le paradis et vous ne vous êtes point enfui de Mes épreuves" .
Ils dirent : "Tu sais bien, Seigneur, ce que nous désirons". Je dis : "Je vous
enverrai des épreuves telles que les montagnes elles-mêmes les plus
enracinées ne pourraient les supporter. Ils dirent : "Nous acceptons, Seigneur, tant
que cela vient de Toi". Quelles sont ces nouvelles épreuves réservées à un
millième des croyants ?

II
Ce sont les voiles de la relation particulière d'un être relatif à un être
absolu, de l'homme au Tout-Autre. Pour connaître Dieu, il faut passer du
savoir à la connaissance, de la connaissance au dévoilement et du dévoilement
à la contemplation partielle de l'Essence divine. Nûri disait à propos de ce
deuxième dévoilement : "Dieu a rendu accessible à tous le savoir formel de
la religion et en a réservé la connaissance de la dimension intérieure à ses
saints, réservant ses dévoilements à ceux dont il a purifié le cœur et sa
contemplation directe à ceux qu'il a particulièrement aimés. H reste cependant voilé
à toutes ses créatures, y compris à ceux qu'il a particulièrement aimés. Chaque
fois que les hommes croient le connaître, ils se trouveront dans une perplexité
nouvelle. Ils sont voilés alors même qu'ils croient avoir atteint le dévoilement.
Ils sont aveuglés alors même qu'ils pensent être dans la certitude de voir".
Le voile de ténèbres est ici l'anthropomorphisme, tashbîh, sous toutes
ses formes, à commencer par la corporéification de Dieu, en continuant par
sa"modalisation", takyîf, sa mise en image, taswîr ou sa représentation, tamthîl.
Imaginer Dieu ayant un œil pour regarder, une main pour agir ou un trône
pour s'asseoir sont des manifestations d'anthropomorphisme que détruisent
les ouvrages de dévoilement du Coran comme le Kashf al-Asrâr, le dévoilement
des secrets, de Rachîd al-dîn Maybudî pour ne prendre qu'un exemple(15).
Imaginer Dieu dans le temps, par exemple comme créant le monde à un
moment donné, ou à l'inverse une fois pour toutes, c'est cela le voile humain
du temps projeté sur Dieu, la zamâniyya, voile qui empêche la perception de
l'éternité ou simplement de la perpétuité, sarmadiyya.
Tous ceux qui universalisent la raison humaine voilent Dieu. Lâh 'îjî, dans
son commentaire coranique, dit que la raison qui essaye de voir la Réalité
absolue est comme l'œil qui essaye de fixer le soleil.
Le voile de lumière est aussi celui de la sincérité. L'âme qui est "voilée
par ce voile de la sincérité", "al-mastûra bi sitr al-ikhlâs", selon l'expression

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de Farid aî-dîn 'Attâr, est séparée des autres hommes et peut entreprendre
une connaissance de Dieu. Elle perd alors les voiles projectifs du commun
des croyants, al-'awâm, ou les voiles cognitifs des théologiens, des hommes
des. vérités, ahl al-h'aqâ'iq, ou des doctrinaires des interprétations littéralistes
ou légalistes de la science externe, 'ilm al-zâhir. Peut alors commencer un
savoir gnostique, celui des hommes de la connaissance qui ont appris à
désapprendre, ahl al-ma 'rifa.

III
Ensuite, il y a les voiles de Dieu lui-même. Mais s'agit-il vraiment des
voiles de Dieu ? Certains le nient et disent, comme Ghazâlî dans son chapitre
sur le voile de Dieu du Mishkât al-Anwâr, qu'il n'y a de voiles que du fait de
l'homme. Il y a là matière à débat. Car on trouve bien dans les textes du Coran
l'idée que Dieu ne parle à l'homme que de derrière un voile, min warâ'i
h'ijâbin{lQ). Le but de ce voile est de protéger l'homme. L'éclat de la face de
Dieu consumerait quiconque venait Dieu. On sait qu'une voix apostropha
Râbi'a al-'Adawiyya lorsqu'elle demanda à voir la face de Dieu. "0 Râbi'a,
feras-tu à toi seule ce qui exigerait le sang du monde entier ? Lorsque Moïse
a désiré voir notre face, nous n'avons répandu qu'un atome de notre lumière
sur une montagne et elle s'est trouvée dissoute en mille morceaux"(17).
Les voiles de ténèbres de Dieu sont divers à commencer par les formes
diverses qui sont manifestations toujours partielles de Dieu. Le monde est un
tel voile de ténèbres. "Mon Dieu, disait Ansârî, ne m'attache pas à la science,
car la science n'est que souffrance". S'intéresser à la forme pour la forme,
c'est cela se voiler Dieu.
La révélation tout comme les présents que Dieu fait à certains de ses
saints sont les voiles de lumière. Le Coran est autant présent pour cacher
Dieu que pour le révéler. "La lettre ne peut informer sur elle-même, comment
pourrait-elle informer sur Moi?", "al-h'arfu ya'jizu an yukhbiraz 'an nafsihi
fakayfa yukhbiru 'annî™. Car, non seulement le texte coranique utilise des
mots dont les polysémies ne sont plus maîtrisées mais le problème central
est de savoir selon quelle logique il faut lire ce texte. Faut-il- utiliser des
logiques islamiques et utiliser une logique grecque venue d'Aristote ? Ou
faut-il utiliser des logiques non-aristotéliciennes systématisées ou encore faut-il
refuser toute logique pour lire ce texte intuitivement ? Interposer le cerveau
humain et sa logique, même présentée comme "universelle", c'est s'empêcher
de lire les sens possibles du message(19). "Quant aux différents interprètes de
la religion, qui pensent que leurs commentaires sont fondés, ce sont des
hommes voués à l' erreur, car la connaissance de la vérité leur reste cachée"(20)
.

Les charismes des saints ont la même fonction. "Tes présents, disait
Râbi'a al-'Adawiyya, nous parviennent sur des plateaux de lumière, couverts
de voiles de lumières"(21). Car la lumière portée à son point extrême, ajoute
Lâh'îjî, s'identifie à l'obscurité la plus complète. L'existence est ainsi, pour un
homme ordinaire, aussi invisible que le néant. En ce sens, on arrive à une
idée nouvelle, celle selon laquelle il n'y a, comme le disait Ansârî, ni murîd,
ni murâd, ni guide humain, ni disciple guidé par son maître.

Le voile de Dieu Jean-François Clément


IV
Enfin, il y a le voile des voiles qui empêche la prise de conscience des
voiles. Celui qui n'a pas levé cet ultime voile, qui est celui de la lumière divine
elle-même, croit la connaissance de Dieu possible. Or disait Ansâiî à Dieu :
"Hormis Toi-même qui Te connais, ce n'est au pouvoir de personne"(22). C'est
alors qu'on peut comprendre qu'on ne cherche que ce qui est absent. On ne
peut chercher ce qui est universellement présent et qui est toujours déjà trouvé
avant que d'être cherché, à la différence de toutes les autres réalités. "Qui Te
recherche par soi-même ne connaît ni Toi ni ne se connaît soi-même". "Celui
qui dit : "Je T'ai trouvé !", qu'il se délivre d'abord de soi-même". C'est alors
qu'on comprend que tout ce qu'on prenait "pour un signe n'était en réalité
qu'un voile"(23) . Mais il a fallu que s'arrache l'ultime voile. "Finies les discussions
des Docteurs de la Loi ! La trace n'est point séparée du Tout"(24). C'est alors
que surgit l'étonnement angoissé de la hayia dont ibn 'Arabî disait qu'elle
était la santé mentale de tout spirituel. "Si tu connaissais Dieu, cela te
dispenserait de tout discours" s'entendit un jour répondre Mâlik ibn dînai. On est
alors au-delà de la gnose, de la ma 'rifa, et c'est la contemplation, la muchâhada.
D'où la nécessité de ne parler des voiles de Dieu qu'en termes voilés, de
pratiquer l'ésotérisme en refusant toujours l'exotérisme. Faute de quoi tout
discours sur les voiles de Dieu ferait toujours l'objet de contresens. Ou pour
être plus précis, seul le silence, comme le disait Hujwîri, est signe de
contemplation. Car comment préciser la différence qu'il y a entre les mots apparents
et les mots écrits avec leurs lettres cachées, comment faire comprendre la
différence qu'il y a entre Allah et Allah (25) ? Comment comprendre l'idée même
d'attributs de Dieu ?
On pourrait maintenant se demander, et ce serait un autre problème,
comment lever ces voiles ? Tout d'abord qui lève le voile ? Est-ce celui qui se
propose de découvrir les secrets de Dieu ? Pourquoi Dieu crée-t-il le monde ?
Pourquoi y met-il tel ordre et non un autre ? Pourquoi clôture-t-il la série des
prophètes ? Celui qui pose ces questions découvre-t-il vraiment des secrets
de Dieu ? Le théologien qui veut explique-t-il Dieu ou ses propres préjugés
particuliers ou sociaux d'homme ?
L'Islam s'oppose fondamentalement au bouddhisme en ce sens que ce
n'est pas l'homme qui se modifie par lui-même. Seul Dieu peut lever les voiles
par un acte de sa grâce chez le croyant qui se perçoit alors au passif, par
exemple comme mawjûd, comme le "trouvé" et non comme découvreur. "Du
moment que la préoccupation dominante en mon cher serviteur devient celle
de se souvenir de Moi, Je lui fais trouver son bonheur et sa joie à se souvenir
de Moi (premier état donné par Dieu). Et lorsque je lui ai fait trouver son
bonheur et sa joie à se souvenir de Moi, il me désire et je le désire ( 'achiqanî
wa 'achiqtuhu) (deuxième état donné par Dieu). Et lorsqu'il Me désire et que
je le désire, je lève les voiles entre moi et lui, et je deviens un ensemble de
repères {ma'âlima) devant ses yeux (troisième état donné par Dieu). De tels
hommes ne m'oublient pas lorsque les autres oublient"(26). Plus les voiles de
Dieu sont levés par Dieu lui-même et plus disparaît l'illusion, la fitna. "C'est,

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disait Junayd, croire qu'un être puisse agir à la place de Dieu ; cette opinion
s'appelle ûtna, et ce n'est pas autre chose que du polythéisme ou du chirk
dissimulé". Seule demeure l'unicité de l'existence, wah'dat al-wujûd(27) Puis

.
au terme, car la conscience de cette extinction de la conscience est toujours
une conscience, donc dualité, il faut l'extinction de l'extinction, fana' al-fanâ,
afin que l'état de réintégration du multiple à l'un, tawh 'îd, ne soit pas interprété
de manière simpliste comme en Iran ces dernières années. Car on peut alors
voir en toute "chose" la réalité et donc commencer par respecter un auteur
comme Rushdie par exemple. Sinon, on ne peut être l'homme "aux deux
yeux". Et seul le borgne ne peut percevoir que Rushdie ne fait qu'exprimer
tout haut la doctrine secrète de Khomeïny. Mais qui, parmi les islamistes
iraniens, perçoit encore, comme jadis Mah'mûd Chabastaiî "la. nuit lumineuse
au milieu du jour obscur"?
On arrive alors à une compréhension qui est capitale et que révèle aussi
bien Dârâ Shokûhm qu'ibn 'Arabî. "C'est le monde empirique qui est un
mystère, quelque chose d'éternellement caché et d'invisible tandis que
l'Absolu est l'apparent éternel qui ne s'est jamais caché. Les gens ordinaires se
trompent totalement à ce sujet. Ils pensent que le monde est ce qui est
apparent et l'Absolu un mystère voilé". C'est ce que confirme dans ses H'ikam
ibn 'Al'a' Allah : "La réalité d'un existant avec Allah ne te voile pas de Lui
car rien n' est avec Lui. Mais estimer qu'une chose soit avec Lui te voile de Lui" .
Ensuite par quels moyens les voiles peuvent-ils être levés ? Comment
s'opère le dévoilement des voiles, kashf al-h'ujub ? Cela dépend du type de
voile que l'on veut enlever. Pour les voiles inférieurs, une "action" de l'homme
est, peut-on croire, justement parce qu'on est à un niveau inférieur, possible,
pour les autres voiles, on ne peut qu'attendre une action de Dieu. C'est Dieu
qui choisit celui à qui il fera un dévoilement et c'est lui qui décide d'aimer
celui à qui il permettra une contemplation partielle de son être. On ne peut
al-fanâ'
plus alors rien vouloir, même pas souhaiter l'extinction à soi-même,
'an nafsi. On est dans la station du parfait abandon à la volonté de Dieu,
maqâm al-tawakkul, que décrit ibn Arabî{29). Et alors, selon le Lam'at, "Là
yarâ' Llâh ghayra Llâh", "nul ne voit Dieu sinon Dieu", qu'il s'agisse de
l'expérience interne d'attestation, chuhûd, de la présence, h'udûr, ou de
l'illumination, ishrâq.
Pour les voiles de l'âme charnelle, on peut se mettre à l'écoute d'un maître
spirituel et avancer dans la voie qu'il propose selon les étapes imposées. On
peut aussi, si on en a la force, se prendre soi-même en charge, par le jeûne,
la danse, l'audition ou samâ', le contrôle du souffle ou de la sexualité ou, plus
spirituellement par la lecture des textes sacrés. Le premier moyen est alors
la lecture du texte du Coran, Qur'ân, sans pauses ni intercalation, qirâ'a
mustarsila. On peut ensuite lire des fragments à l'occasion d'une prière ou
d'une méditation ou des textes de grands spirituels du passé et du présent
comme le conseille un maître contemporain Sayyidî H'amza al-Bûtchîchî al-
Qâd'iri. Ensuite, il y a les séances de remémoration ou de dhikr, qu'il s'agisse
du dhikr vocal ou du dhikr du cœur en usage dans la naqchabandiyya. Ceci

Le voile de Dieu Jean-François Clément


produit à la fois le recueillement et le contentement. Et cela s'arrête là.
Quant à savoir maintenant si une femme peut légalement porter le voile,
cela dépend de l'existence ou non de musulmans autour d'elle. Si elle est
entourée de croyants, elle n'a pas à le faire. Si, à l'inverse elle est entourée
d'incroyants ou d'hommes qui ne peuvent plus la percevoir que comme objet
sexuel, elle doit se protéger de leur concupiscence, du moins tant que ceux-là
ne se seront pas convertis ou n'auront pas contrôlé leur libido. "Un jour où
Junayd était chez lui avec son épouse, Chiblî entra. Son épouse voulut alors
se revoiler, mais Junayd lui dit : "II ne se rend pas compte de ta présence,
reste comme tu est"(30). Ce même Chiblî disait : "je n'ai jamais rien vu d'autre
que Dieu"(31). Le voile est donc l'indicateur sociologique de la désislamisation
d'une société. Il n'est pas étonnant que les islamistes, faute de connaître l'état
d'absence ou de ghayba, imposent, avec plus ou moins de succès, le voile à
leurs femmes. Le jour où ils commenceront à être musulmans, le problème
de cet usage politique du voile chez les femmes disparaîtra. Les islamistes
veulent islamiser la modernité, il faudra donc commencer par islamiser les
islamistes"(32) .
Celui qui n'invoque que les masques de Dieu ou n'en perçoit que les
voiles ne fait référence qu'à une divinité absente. Il n'y a plus alors que
mascarade, déploiement des voiles, ce terme français venant de l'hébreu mas-
sékha de la racine Vsoukka, abri. Ce Dieu que l'homme voile, ce Deus abscon-
ditus, est déjà pour celui qui le voile un Dieu mort. Faut-il être athée pour
oser voiler les femmes ? Faut-il qu'une femme soit certaine d'être entourée
d'athées pour qu'elle se décide à se voiler ? Il est vraiment très "difficile, disait
Ghazâlî, d'essayer de découvrir les lumières célestes qui sont derrière le voile
de Dieu".

Jean-François Clément

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NOTES

(1) Honlot et son fantôme, traduit de l'américain par Jean Rosenthal, Paris, Robert, Laffont, 1992,
p. 1044.
(2) Al-Ghazâlî, Mishkât al-anwâr, début du troisième chapitre. Le symbolisme du nombre sept
n'est pas à rappeler les sept deux, les sept terres, les sept mers, les sept jours de la semaine,
les sept stations de la voie spirituelle ou les soixante-dix têtes de l'ange, les soixante-dix
:

divisions d'archanges, les soixante-dix toumân de rideaux qui interdisent l'accès du trône de
Dieu, etc.
(3) "II révéla alors à son serviteur ce qu'il révéla", Qur'ân, LUI, 10. En clair, à cause des voiles, la
révélation n'est pas une révélation. Ce qui revient à dire que l'Islam n'est pas exactement une
religion révélée. Ou alors il faut la révélation du sens de la révélation.
(4) Frithjof Schuon, Le Soufisme, voile et quintessence, Paris, Dervy-Livres, 1980, p. 138.
(5) Qur'ân, XLI, 5.
(6) Kalâbâdhî, Traité du Soufisme, Paris, Sindbad, 1981, p. 138.
(7) Umm T'alq, citée par 'Abd al-Ra'ûf al-Munâwî, Al-Kawâkib al-durriyya fî-tarâjim al-sâda al-çû-
fiyya, traduite par Nelly et Laroussi Amri, Les femmes soufies ou la passion de Dieu, Saint- Jean-
de-Braye, Dangles, 1992, p. 96.
(8) Abu al-Ah'was rapporte le h'adîth suivant ; "J'ai dit, ô envoyé de Dieu : "est-ce que, si me
trouvant de demander de l'aide à quelqu'un, celui-ci refusait, je pourrais me considérer en
droit d'agir de même ?", l'envoyé de Dieu me répondit non".
(9) Ibn Dâwûd, al-Adab, 37.
(10) Al-Sulamî, Futuwah, Traité de chevalerie soufie, Traduction en introduction par Faouzi Skali,
Paris, Albin Michel, 1989, p. 110-111.
(11) Ghazâlî, chapitre 3 du Mishkât al-Anwâr.
(12) Al-Nîsâbûrî, 'Uqalâ' al-majânîn, Najaf, 1968.
(13) id., p. 52.
(14) Cf. les chapitres sur le langage secret in Idries Shah, Les soufis et l'ésotérisme, Paris, Payot,
1972, p. 156 sqq.
(15) Cependant, Kalâbâdhî dans son Traité du Soufisme, Paris, Sindbad, 1981, p. 43-44, soutient
en sens inverse que les hommes, mais dans l'au-delà seulement, pourront voir Dieu et qu'il
n'y aura plus alors de voiles. On connaît aussi le célèbre h'adîth sur le dévoilement final de
Dieu au paradis qui clôt le Mishkât al-Anwâr d'Ibn Arabî.
(16) Qur'ân, XLII, 51.
(17) Farid-Din'Attar, Le Mémorial des saints, Paris, Editions du Seuil, 1976, p. 85 ; une autre
traduction se trouve in Râbi'a, Chants de la recluse, trad. Mohammed Oudaimah et Gérard
Pfister, Paris, Éd. Arfuyen, 1988, p. 17.
(18) Al-Niffarî, Mawâqif, Stations, traduction de Mohammed Oudaimah, Paris, Arfuyen, 1982, la
station de l'indicible.

Le voile de Dieu Jean-François Clément


(19) Pierre Lory, Les commentaires ésotériques du Coran d'après 'Abd ar-Razzâq al-Qâshânî,
Paris, les deux Océans, 1980, p .171.
(20) 3\mayd, Enseignement spirituel, Paris, Sindbad, 1983, p. 107, lettre à 'Amribn 'UthmânMakkî.
(21) Nelly et Laroussi Amri, Les femmes soufies, op. cit., p. 115.
(22) C'est là une des deux lectures de la gnose personne, parmi les créatures, ne peut connaître
Dieu et donc seul Dieu peut se connaître. Et puis nul ne peut exister sans connaître Dieu.

:
Ces thèses s'opposent en apparence et effectivement ceux qui les choisissent se comportent
différemment.
(23) Ansârî, Cris du Cœur, Paris, Sindbad, 1988, p. 105.
(24) Ibid, p. 135.
(25) Ibn 'At'a' Allah, Traité sur le nom Allah, Paris, les Deux Océans, 1981, p. 331.
(26) H'adîth qudsî de H'asan al Baçri transmis par Ibn Zayd dans l'ouvrage H'iliyyat al-awliyyâ
wa t'abaqât al-açfiyyâ d'Abû Nu'aym, La Parure des saints et les degrés du soufisme, et cité
par Louis Massignon, Essai sur les origines du lexique de la mystique musulmane, Paris,
1954, p. 191.
(27) Toshihido Izutsu, Unicité de l'Existence et Création perpétuelle en Mystique Islamique, Paris,
les Deux Océans, 1980, p. 145.
(28) Dans son Majma' al-Bah'rayn, édité par Daryush Shayegan, Hindouisme et Soufisme, Paris,
La différence, 1979, p. 283. Ce qui est désigné comme autre que Dieu a le même rapport à
Dieu que l'ombre à la personne. "Dieu, en tant qu'il projette une ombre est connu, mais en
tant que cette ombre voile et cache la personne dont elle procède, Dieu n'est pas connu",
Shayegan, op. cit., p. 82. Le monde n'a donc pas d'existence. Il n'est qu'imagination dans
l'imagination, Khayâl fî al-khayâl.
(29) Ibn 'Arabî, Les Soufis d'Andalousie, Paris, Sindbad, 1979, p. 112.
(30) Junayd, Enseignement spirituel, Paris, Sindbad, 1983, p. 197.
(31) Hujwîri, Kachf al-Mahjûb, (le Dévoilement du Voilé) selon la traduction de Nicholson, The
Mystics of Islam, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1961, p. 55.
(32) Abu Hurayra rapporte le h'adîth suivant : "II sortira, à la fin des temps, des hommes qui se
serviront de la religion pour tromper les gens de ce monde... Allah dira : "S'illusionnent-ils à
mon égard ou bien tentent-ils de Me provoquer ? Par Moi-même, j'en fait serment, J'enverrai
sur ceux-là un châtiment qui laissera le plus raisonnable eux complètement ahuri".

HORIZONS MAGHREBINS N° 25 / 26 - 1994 141