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Société

Fondation Roi Baudouin


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Société
&Sport
&

Sport
Sport et éthique : valeurs et normes

Sport et éthique
P R O F. J E A N P A L ST E R M A N
U N I V E R S I T É C A T H O L I Q U E D E LO U V A I N
AVEC L A COLL ABORATION DU
PROF. MARC MAES

PROF. JEAN PALSTERMAN AVEC L A COLL ABORATION DU PROF. MARC MAE S

SOCIÉTÉ & SPORT


Rapport à
la Fondation Roi Baudouin
A v e c l ’a p p u i d e l a
Ce rapport à la Fondation a été réalisé par:
Jean Palsterman,
Professeur émérite à la Faculté de Théologie de l’Université Catholique de Louvain
avec la collaboration de Marc Maes
Directeur du Comité Olympique
Professeur aux Facultés d’Education physique de l’Université Catholique de Louvain et de la
Vrije Universiteit Brussel
dans le cadre de la réflexion prospective "Société et Sport"
menée par la Fondation Roi Baudouin.

Coordination:
Guido KNOPS, directeur
Françoise PISSART, directrice
Ann DE MOL, chargée de mission
Paul MARECHAL, chargé de mission

Edition Fondation Roi Baudouin:


"Société et Sport": réflexion prospective
rue Brederode 21
1000 Bruxelles
Tél.: +32 (0)2/511.18.40
Fax: +32 (0)2/511.52.21
E-mail: info@kbs-frb.be
www.kbs-frb.be

Cette étude, ainsi que les autres publications de la Fondation, sont disponibles:
Centre de diffusion - Fondation Roi Baudouin
Boîte postale 96, Ixelles 1 - 1050 Bruxelles
Tél.: +32 070/23 37 28 - Fax: +32 070/23 37 27
E-mail: publi@kbs-frb.be

Editeur responsable : Luc TAYART de BORMS


ISBN: 2-87212-300-8
Dépôt légal: D / 2000 / 2848 / 15
Mise en page et impression : Graphicity - Bruxelles
Avec l’appui de la Loterie Nationale
Décembre 2000
Sport et
éthique: valeurs
et normes
PROF. JEAN PALSTERMAN

AVEC LA COLLABORATION DU PROF. MARC MAES

Rapport réalisé à la demande de la Fondation Roi Baudouin


dans le cadre de la réflexion prospective “Société et Sport”

Décembre 2000
DANS LA MÊME SÉRIE
ÉTUDES PRÉPARATOIRES DANS LA SÉRIE “Société et Sport”
• Sport en economie mars 2000
Stefan Késenne, Faculteit Toegepaste Economische Wetenschappen
Universiteit UFSIA, Antwerpen
• Sport: cultuur in beweging avril 2000
Een verkenning van cultuurtrends in de sport
Bart Vanreusel et Jeroen Scheerder, Faculteit Lichamelijke
Opvoeding en Kinesitherapie, Katholieke Universiteit Leuven
• Gelijkheid van kansen en sport avril 2000
Paul De Knop et Agnes Elling, Departement Bewegings-
en Sportwetenschappen, Vrije Universiteit Brussel
• Sport et volontariat mai 2000
Hélène Levarlet et Renée Vanfraechem
Institut Supérieur d'Education Physique et de Kinésithérapie
Université Libre de Bruxelles
• Sport(s) et médias mai 2000
Gérard Derèze, Département Communication
Université Catholique de Louvain-la-Neuve
• Sport et enseignement août 2000
Maurice Piéron, Institut Supérieur d’Education Physique
Université de Liège
• Sport en tewerkstelling août 2000
Marijke Taks, Faculteit Lichamelijke Opvoeding en
Kinesitherapie, Katholieke Universiteit Leuven
• Vrijetijd werkt ook. Over de verhouding tussen arbeid octobre 2000
en vrijetijd in de twintigste eeuw
Eric Corijn, Departement Bewegings- en
Sportwetenschappen, Vrije Universiteit Brussel
• Gestion et organisation du sport en Belgique octobre 2000
Paul De Knop, Departement Bewegings- en
Sportwetenschappen, Vrije Universiteit Brussel
et Maurice Piéron, Institut Supérieur d'Education Physique
Université de Liège
• Sport et environnement novembre 2000
Patrick Jouret, Atelier 50, Urbanisme, Environnement,
Communication – Bruxelles
• Fysieke activiteit en gezondheid novembre 2000
Ilse De Bourdeaudhuij et Jacques Bouckaert
Vakgroep Bewegings- en Sportwetenschappen
Universiteit Gent

Une synthèse traduite sera disponible pour chaque rapport.

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TABLE DES MATIÈRES

PREFACE 7

INTRODUCTION 9

1ERE PARTIE : Le sport, un lieu de liberté et une pratique sociale


qui interpellent l’éthique du sport et la culture 13

CHAPITRE 1 : Le sport, un lieu de liberté, une pratique de jeu liée au plaisir


du sujet 13
CHAPITRE 2 : La dimension sociale des pratiques sportives 21
CHAPITRE 3 : La jeunesse, paradigme et symbole d'une réalité sportive plus
large 23
CHAPITRE 4 : Le sport, paradigme de la modernité 27

2E PARTIE : Les valeurs et les normes dans l'éthique du sport 29

CHAPITRE 1 : L'éthique du sport 29


CHAPITRE 2 : Les valeurs et le sport 31
CHAPITRE 3 : Les normes et le sport 39
CHAPITRE 4 : La sagesse pratique 41

3E PARTIE : L'éthique du sport et les valeurs communes qui doivent


être vécues dans le sport et ailleurs 43

INTRODUCTION 43
CHAPITRE 1 : Le souci de la santé et de la sécurité 45
CHAPITRE 2 : Le sport et le souci du développement personnel harmonieux 51
CHAPITRE 3 : Le sport et la formation du caractère 61
CHAPITRE 4 : Le sport et l'esprit de camaraderie 65
CHAPITRE 5 : Le sport, la paix, l'intégration sociale, la rencontre des autres 67
CHAPITRE 6 : La justice et la justice sociale dans et par le sport 71

4E PARTIE : L'éthique du sport et les valeurs spécifiques du sport 73

INTRODUCTION 73
CHAPITRE 1 : La performance sportive, le dépassement de soi, la valeur symbolique 75
CHAPITRE 2 : Le spectacle sportif 81
CHAPITRE 3 : La passion pour le sport 83
CHAPITRE 4 : Le risque dans le sport 85
CHAPITRE 5 : Le sportif, l'entraîneur sportif, les associations sportives 87

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5E PARTIE : La beauté et les problèmes du sport 91

INTRODUCTION 91
CHAPITRE 1 : Le surentraînement et l'excès de prestations sportives 95
CHAPITRE 2 : Le dopage et l'accompagnement médical inapproprié 97
CHAPITRE 3 : Les aberrations du spectacle sportif 99
CHAPITRE 4 : L'argent fou du sport 101
CHAPITRE 5 : L'effet d'entraînement passionnel dans le sport et ailleurs 107
CHAPITRE 6 : La violence dans et autour du sport 111

CONCLUSION : Le fair-play dans le sport et l'éthique du sport 113

POSTFACE par Marc Maes, Directeur du Comité Olympique,


Professeur aux Facultés d’Education physique de
l’Université Catholique de Louvain et de la Vrije
Universiteit Brussel
• Talent et éthique 117
• L’éducation physique et le sport, générateurs de valeurs 125
• Le Baron Pierre de Coubertin et la formation 135
• Bibliographie 141

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PRÉFACE
Le sport joue un rôle important dans la vie d’une grande partie de la
population. On assiste à une véritable emprise du sport sur toute la société.
Le sport n’est plus une simple question de loisirs, mais est lié à de nombreux
autres aspects de notre société et se manifeste de différentes manières :
croissance de la pratique active et passive du sport, augmentation de diverses
activités à caractère sportif et du nombre d’installations sportives, développement du sport et
importance croissante du sport dans l’éducation, la santé et l’intégration. Le " virus du sport "
ne connaît pas de limites : du sport de haut niveau au sport de loisirs, du fitness d’entreprise
aux sports de combat, les médias, l’image des produits…

" Le sport est bon pour le corps et l’esprit ", voilà une assertion que plus personne ne récuse,
même si, parallèlement, de nombreux aspects négatifs apparaissent également.

Le sport n’est pas un îlot dans la société, mais fait bien partie intégrante de celle-ci. Les
évolutions de la société exercent une grande influence sur la manière dont les gens peuvent ou
veulent pratiquer le sport. Ces évolutions ont donc des répercussions sur le sport, lequel s’inscrit
au sein de valeurs, de normes et d’habitudes en vigueur dans la société. Aujourd’hui, les
questions touchant aux valeurs et aux normes suscitent beaucoup d’intérêt dans différents
secteurs de la société et le sport n’échappe pas à ce regain d’intérêt et à ce jugement critique.

Comment le sport – en tant que forme d’épanouissement humain et d’intégration sociale –


peut-il se développer dans une société en mutation ?
Quelles sont les influences des différentes évolutions de la société sur le sport ?
Qu’attendons-nous du sport, que nous soyons sportifs actifs, passifs ou pas sportifs du tout ?

C’est en ayant ces questions en tête que la Fondation Roi Baudouin mènera une réflexion
prospective sur la relation " société – sport ".

Tout d’abord, la Fondation a chargé différents instituts de recherche de rédiger un rapport


concernant divers thèmes liés au sport sur base d’études et de recherches existant déjà. Le
présent rapport " Sport et éthique: valeurs et normes ", est l’un des fruits de ce travail. D’autres
rapports abordent notamment les thèmes suivants: " sport(s) et médias ", " sport et emploi ",
" sport et égalité des chances ", …

Une série de trois séminaires, qui se sont tenus au printemps 2000, alimentent ce processus
d’exploration du futur. Des personnes de terrain feront part de leurs réactions sur certains
aspects de ces rapports thématiques.

Une commission " Société – Sport " sera ensuite mise en place. Elle disposera du temps et des
moyens nécessaires pour pouvoir remettre à la Fondation un rapport proposant des pistes de
réflexion et des recommandations concernant la relation entre la société et le sport.

Fondation Roi Baudouin


Décembre 2000

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INTRODUCTION
Le sport est une activité symbolique, qui est de l'ordre du sens, du goût de vivre.
Ceux qui le pratiquent y trouvent un accomplissement; ceux qui participent
comme spectateurs à un événement sportif de haut niveau sont portés à
considérer les personnes qui l'accomplissent avec éclat, de manière prestigieuse,
comme des modèles qu'on admire et auxquels on aime s'identifier; ceux qui
contribuent à l'organisation d'une épreuve sportive peuvent également y trouver satisfaction et
valorisation. L'éthique du sport doit penser l'activité sportive sous tous ses aspects. Elle doit
reconnaître le sens que le sport peut avoir pour l'homme et la société. Elle doit réfléchir aux
conditions éthiques qui doivent être respectées pour qu'il demeure une activité digne de l'homme.
Elle observe également, avec intérêt, tout un ensemble de pratiques corporelles qui ne constituent
pas à proprement parler du sport mais qui peuvent en être rapprochées et qu'on désigne plus
souvent par le terme d'activités de loisirs actifs. Dans tous ces cas, il ne s'agit pas d'activités
d'ordre instrumental, mais d'ordre symbolique.

Le sport de performance et de compétition ainsi que le spectacle sportif qui en est inséparable
peuvent posséder une valeur symbolique, en ce sens qu'ils sont un lieu où l'être humain découvre
et manifeste qu'il est habité par un désir de dépassement de soi, qu'il aime ce qui est plus beau
et plus parfait, qu'il est ravi et enthousiasmé par ce qui est grand et merveilleux lorsque c'est
accompli par l'homme.

L'éthique du sport ne remplit sa tâche que si elle reconnaît les valeurs qui sont propres au sport
et constituent sa spécificité: le dépassement de soi, la valeur symbolique de la performance. Ces
réalités ont leur sens en elles-mêmes, même si elles doivent rester ouvertes à l'ensemble des autres
valeurs. Elles sont de l'ordre de la gratuité et relèvent de la liberté. Personne n'est obligé à la
performance ; si on la recherche, c'est librement, parce qu'on aime le faire, parce qu'on veut et peut
y exprimer une part de son humanité. La manière d'articuler et de conjuguer gratuité et
efficacité, liberté et justice ou solidarité, liberté du sportif et autorité des associations sportives
représente un des principaux problèmes de la morale sportive.

L'éthique du sport est particulièrement invitée à redécouvrir sans cesse l'importance du fair-play,
sa richesse et sa valeur pour le sport et pour l'ensemble de l'existence, ses nombreuses dimensions
et sa profondeur. Elle ne peut être insensible au fait que le sport est souvent considéré comme une
grande école de courage, de persévérance, d'endurance, qu'il est un lieu où la personne peut
apprendre à la fois à s'engager personnellement et à rencontrer les autres, à collaborer avec eux,
à les respecter et à tenir compte d'eux.

Par ailleurs, la morale sportive ne peut négliger les valeurs communes: respect de la santé et de la
vie, souci de la sécurité, respect des valeurs familiales. Se passionner pour le sport, ce qui est
légitime, quoique à certaines conditions, ne se justifie que si on se veut ouvert à l'ensemble des
valeurs, y compris la justice et la paix.

L'activité sportive, si elle est bien conduite, peut être au service de la santé ; facteur de
développement personnel et de meilleure intégration sociale. Elle peut être la fête de la
fraternité et de l'amitié, facteur de rencontre entre les personnes, les groupes d'âge, les groupes
sociaux, les nations. Par là, elle peut contribuer à la paix et à la reconnaissance mutuelle dans
l'acceptation des différences.

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Mais elle peut aussi, si on n'y prend garde, constituer une menace pour la santé physique ou pour
le développement intégral de la personne humaine. Elle peut s'accompagner de violence ou même
la générer. L'éthique du sport doit s'attacher à discerner et à différencier les pratiques sportives et
corporelles qui sont humanisantes et celles qui, loin de l'être, sont aliénantes. Les premières
valorisent l'être humain dans sa totalité. Les secondes ne tiennent pas compte de l'être humain qui
pratique le sport et qui en constitue la réalité principale. En le subordonnant indûment à des
objectifs extérieurs à lui, elles nient en pratique la primauté de la personne humaine.

Le sport est au service de la paix au sens où il diminue la violence et accroît la justice sociale,
mais seulement si l'homme veut le pratiquer dans cet esprit et si de justes institutions l'aident à
le vivre de cette manière.

Le sport ne sera humain et juste que si le sportif bénéficie d'une protection légale de ses droits et
se voit accorder une aide sociale lorsqu'il rencontre dans sa carrière sportive des difficultés liées à
l'âge, la maladie, l'accident ou l'absence prolongée de réussite.

L'éthique du sport a comme fonction de reconnaître la valeur et l'importance de la liberté avec


laquelle une personne humaine et un sujet social choisissent de pratiquer ou non une discipline
sportive. La liberté de la personne concerne également les modalités selon lesquelles elle vit les
pratiques corporelles. Un sujet peut opter pour une pratique sportive où la compétition, la
recherche de performance, la passion, le risque et le spectacle sont des éléments essentiels.
D'autres personnes préféreront se consacrer avec mesure à ce qu'on appelle le sport pour tous ou
s'orienter vers des pratiques corporelles où la compétition n'a qu'une place limitée. La liberté
caractérise les choix du sportif lui-même, mais aussi ceux de nombreux autres sujets sociaux:
les spectateurs, les organisateurs, les informateurs sportifs, ainsi que les décideurs politiques ou
les entreprises qui parrainent les activités sportives.

L'éthique du sport, parce qu'elle porte intérêt à une pratique corporelle émanant de la liberté
d'une personne singulière ou de celle de plusieurs personnes s'associant volontairement, devra
nécessairement se préoccuper de justice et de solidarité. La seule affirmation de la liberté ne
suffit pas. Si l'éthique reconnaît que le sport sous ses diverses modalités peut être une valeur qui
s'offre à la liberté de l'homme, une attitude logique consistera à affirmer en même temps que cette
valeur doit être accessible à tous ceux qui le souhaitent. Comme c'est le cas dans plusieurs
législations européennes, il s'agira de revendiquer le droit pour tous d'avoir la possibilité de
pratiquer le sport s'ils le souhaitent et en ont la possibilité. Toute personne doit avoir le temps
nécessaire et les ressources pour mettre ce droit en œuvre. Tout être humain a aussi le droit de
recevoir une formation et une éducation qui lui permettront de comprendre la valeur que revêt le
sport pour lui, s'il le souhaite. Il doit avoir accès à une information sportive pluraliste
afin de réfléchir au sens que peut avoir le sport pour lui et à quelles aliénations ou perversions il
peut aboutir. Il doit être protégé contre des initiatives provenant de mouvements religieux ou
idéologiques qui cherchent indûment à le détourner du sport, à rendre très difficile le libre accès
au sport ou au contraire à l'orienter subrepticement vers des pratiques du sport ou vers des pra-
tiques corporelles déshumanisantes.

L'éthique, qui est attachée à la liberté et à la libre confrontation entre les personnes, sera aussi
attentive à reconnaître toutes les formes inacceptables d'inégalités qui se manifestent dans le

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sport ou dans le domaine des loisirs actifs. Elle n'acceptera pas des inégalités qui mettent en péril
la cohésion sociale: une société où des valeurs hautement symboliques ne sont accessibles qu'à
quelques-uns et où au contraire beaucoup sont exclus de ce qui leur paraît vital, est vouée à
l'éclatement et au désespoir. Dans le domaine du sport et des loisirs aussi, les inégalités
provenant de la libre confrontation entre les personnes ne sont admissibles que dans la mesure où
cette acceptation de la liberté et de l'inégalité représente une valeur et un profit pour tous, y
compris pour les moins favorisés.

L'éthique du sport, parce qu'elle exprime la visée d'une vie bonne et libre pour tous, devra être
attentive à percevoir les situations où la manière de certains de vivre leur liberté comme sportifs
ou comme agents économiques ou sociaux, représente pour d'autres personnes une menace pour
leur liberté ou leur dignité. Si un système sportif aboutit à transformer des êtres humains en
machines à performances ou en purs objets de spectacle, par le biais de formes de surentraînement
ou par des pratiques de dopage à la fois nuisibles à la santé, contraires à l'esprit sportif et
étrangères au sens du sport ou des loisirs, ces personnes sont niées dans leur dignité et leur
intégrité ; elles sont alors sacrifiées indûment à un objectif, peut-être valable en soi, mais
inacceptable par la forme de servitude qui leur est imposée.

L'affirmation de la liberté par l'éthique du sport doit être première et pourtant elle doit être tem-
pérée par la volonté de produire une société de loisirs, une culture sportive, un monde sportif où
la vie peut être bonne, libre et humaine pour tous, pour les meilleurs ou les plus favorisés par le
destin ou par les circonstances, mais aussi pour tous les autres.

Au début du XXe siècle, le monde sportif semblait exemplaire, susceptible de rendre l'existence plus
humaine pour beaucoup. A la fin de ce siècle, il devient évident que le monde sportif est peut-être
plus inhumain et plus injuste que de nombreux aspects de la vie économique ou politique. En
décembre 1995, la Cour européenne de Justice n'a-t-elle pas imposé au monde du football
européen le respect de certaines règles essentielles relatives au contrat de travail des sportifs?

Au cours de ce siècle, le temps consacré au travail a diminué pour beaucoup en Occident ; le temps
des loisirs s'est accru. Cette évolution est positive. Pourtant, il apparaît en même temps que les
mirages et les illusions se rencontrent si fréquemment dans le monde des loisirs et détournent
beaucoup de personnes d'une vie responsable et engagée. L'éthique doit accompagner le
mouvement qui se manifeste actuellement et qui tend à vouloir que le degré de justice qui
existe, bien que de façon encore très limitée, au plan social, dans le monde du travail, imprègne
aussi le monde du sport et peut-être demain l'ensemble des activités symboliques. Le monde du
sport et des loisirs, parce qu'il est un monde de liberté, ce qui est positif, est susceptible de
devenir un monde d'injustice et d'inégalité. L'éthique sportive, tout en valorisant la liberté dans le
domaine du sport et des loisirs, est appelée en même temps à indiquer les exigences de la justice
et de l'équité.

Le sport tient une place très importante dans la culture de notre temps. Il est urgent que les
sportifs bénéficient d'une protection sociale dans les moments difficiles de leur carrière, lorsque
celle-ci est interrompue par l'âge, la maladie, l'accident ou simplement par l'absence de réussite.

Les religions ont joué tantôt un rôle positif, tantôt un rôle négatif, dans le développement du sport
et d'une culture des loisirs. Certaines formes de vie religieuse ont été sensibles à la liberté de la

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personne humaine. D'autres ont plutôt cherché à limiter la liberté de l'homme, contraignant dès lors
celui-ci soit à choisir de prendre distance par rapport à la religion telle qu'il a appris à la connaître,
soit de renoncer en partie mais indûment à sa liberté.

Les religions ont souvent aidé les personnes à vivre quelque chose de plus humain; elles ont aussi
été associées à des situations inhumaines, injustes, indignes de l'être humain. Actuellement, bien
des agents sociaux à leur tour contraignent les grandes religions à devenir plus humaines, sous peine
de ne pas être admises comme partenaires de l'échange social.

Les religions peuvent-elles contribuer à développer une manière responsable de conjuguer liberté et
justice? Elles ont parfois eu du mal à affirmer la liberté contre l'autorité dans le domaine religieux
comme dans le domaine social. Au cours du millénaire qui vient de s'achever, nombreux furent les
courants théologiques en Occident qui fondèrent la foi sur l'autorité, celle de Dieu et celle de l'Eglise.
Les grandes religions aujourd'hui sont résolues à se préoccuper de justice, en même temps que de
liberté, au plan économique, dans le monde du travail. Fort marquées, surtout dans le passé, par la
lutte d'influence entre les différentes religions, elles acceptent aujourd'hui la compétition
économique, pourvu qu'elle soit soumise à une juste régulation éthique et sociale. Seront-elles en
mesure d'être un ferment de justice non seulement au plan économique, mais aussi dans les lieux
symboliques, comme le sport et les pratiques de loisirs? Sauf exceptions qu'il faudrait étudier
davantage, elles acceptent et encouragent la pratique du sport, y compris le sport de compétition,
et sont particulièrement sensibles aux conditions éthiques que le sport doit respecter pour être et
devenir de plus en plus humain. Elles devront aujourd'hui et demain être un agent parmi d'autres qui
permet au monde sportif de vivre simultanément liberté et justice, individualisation et solidarité,
compétition et respect de la dignité de la personne humaine. Actuellement, c'est plutôt le monde
économique, politique et juridique qui cherche à tempérer la liberté par la justice dans le domaine
du sport.

L'éthique du sport, comme toute forme authentique de pensée morale, est avant tout attachée à
percevoir les aspects positifs de ce qui se vit dans l'activité qu'elle considère. Mais ce regard
initialement positif ne peut pas empêcher l'éthique d'être sensible aux aspects problématiques de
ces domaines. L'éthique du sport est sensible à la beauté du sport ; mais elle découvre aussi tout ce
qui dans le sport et dans le domaine des loisirs actifs a cessé d'être beau, juste et humain. Elle voit
que la justice et l'équité ne sont pas toujours respectées, pas plus que la liberté, alors que pourtant
c'est au nom de la liberté, alors mal comprise et vécue, que beaucoup d'inégalités, d'aliénations et
d'injustices se vivent.

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1ÈRE PARTIE :
Le sport, un lieu de liberté et une pratique sociale qui interpellent l’éthique
du sport et la culture

Chapitre 1 : Le sport, un lieu de liberté,


une pratique de jeu liée au plaisir du sujet
1. Le sport e st un lieu de liberté, où le s sujets ont
la re sponsabilité de vivre le s valeurs éthique s
1.1. Le sport est un lieu de liberté. Nous verrons qu'il est aussi un domaine où la personne
humaine rencontre des exigences et des normes, des valeurs et des règles. Il est un lieu de
liberté, car si tout être humain a le droit de pratiquer le sport, il n'a pas l'obligation de le faire.

Dans une culture, comme la culture moderne, où la personne est soumise à beaucoup de
contraintes et d'obligations sociales, si elle veut vivre une vie vraiment humaine et socialisée, le
sport apparaît comme une enclave de liberté. Il y a des contraintes diffuses, comme dans toute
culture. Mais il y a de plus beaucoup de règles écrites, d'obligations sociales que le sujet humain
est censé connaître et qu'il doit respecter.

Dans le domaine du sport, même si la pression peut parfois être très forte, le sujet demeure libre
d'accepter cette proposition ou de la refuser. La pression peut être familiale ou sociale: les parents,
les amis, l'omniprésence du sport dans les médias, tout cela peut devenir une influence diffuse très
forte, à laquelle il devient difficile d'échapper. Mais enfin, même si, comme les documents du
Conseil de l'Europe l'ont recommandé, le sport est un droit qui doit être ou devenir accessible à
tous, le sujet reste libre de le vivre ou non. Il n'y a aucune obligation, même si l'incitation peut
être très appuyée, très enveloppante. L'incitation peut venir de l'intérieur; elle peut aussi venir de
l'extérieur ; elle peut advenir de plusieurs côtés simultanément; les diverses influences alors se
renforcent mutuellement. Le sujet peut avoir l'impression d'y échapper difficilement. Mais s'il le
choisit, il peut s'en tenir à distance.

Si le sujet choisit de pratiquer le sport, plusieurs options s'ouvrent à lui. Il peut sélectionner un
sport et en délaisser d'autres. Il peut opter pour le niveau auquel il pratique le sport, comme
amateur simplement intéressé ou comme spécialiste, comme connaisseur averti ou comme
professionnel expérimenté, de façon régulière ou épisodique. Il peut y consacrer peu ou beaucoup
de temps, peu ou beaucoup d'argent, peu ou beaucoup d'intérêt. S'il est très bon, il sera soumis à
de fortes incitations ; mais il n'a pas d'obligation de les suivre. Il peut choisir des activités qui
sont reconnues comme sportives par tous, notamment par les milieux de l'information. Mais il peut
aussi préférer se consacrer à des activités qui ne demandent pas que l'on s'affilie à un club, se
livrer à des activités physiques qu'on pratique beaucoup plus librement. Même si on y consacre du
temps et de l'argent, même si on tient beaucoup à ce type d'activités; on reste éloigné du sport
au sens plus courant. Il est important, nous le verrons plus loin, de maintenir ouverte cette large
perspective de la pratique du sport.

Certains pratiquent le sport effectivement. D'autres le vivent comme par délégation, par
procuration. Ils participent à la réalité sportive comme organisateurs, comme entraîneurs, comme
spectateurs, comme parents, comme proches, comme médecins ou kinésithérapeutes. Participer au

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sport comme spectateur, ou comme téléspectateur, est à la fois valorisé en certains lieux et peu
valorisé en d'autres ; mais le sujet peut orienter sa vie de cette façon.

Nous le verrons plus loin, même si on croit devoir encourager la pratique du sport, il convient de
laisser ouvert le plus largement possible l'intérêt pour le sport, de laisser à chacun la possibilité
de choisir s'il pratiquera effectivement un ou plusieurs sports, ou s'il sera surtout porté à suivre
les compétitions sportives comme spectateur sur le terrain ou à travers les médias, ou encore s'il
s'abstiendra de l'un comme de l'autre, de la pratique sportive comme du plaisir d'être un supporter
anonyme de telle ou telle équipe, de tel ou tel athlète ou sportif. Le sport est un lieu de liberté.
Il faut encourager ou préserver tout ce qui en fait un lieu de liberté.

Parce qu'il est un lieu de liberté, le sport interpelle l'éthique. Il l'interpelle de plusieurs manières.
L'éthique du sport a d'abord comme vocation, comme nous venons de l'indiquer, de veiller à
respecter la dimension de liberté du sport. Il y a des raisons éthiques qui fondent la volonté de
maintenir ouverte cette possibilité de liberté, cette possibilité de choix personnel et d'orientation
propre dans le domaine du sport.

L'éthique du sport ne remplit pas sa vocation propre si elle n'est pas habitée par le sens de la
liberté, par la conviction qu'il est important qu'elle contribue à maintenir ouverte, le plus
largement possible, la liberté dans ce domaine.

Dire que le sport relève de la liberté ne signifie pas qu'il échappe aux valeurs et aux règles. C'est
à l'éthique à indiquer quelles sont les valeurs, quels sont les différents types de valeurs qui
peuvent et doivent être vécues dans le sport. Il revient à l'éthique d'indiquer que ces valeurs ne
sont pas vécues automatiquement dès qu'on s'intéresse au sport. Il lui revient de montrer que
mettre en œuvre ces valeurs suppose une volonté de les réaliser, suppose que le sujet ait cette
volonté, suppose que l'environnement social veuille le permettre et le favoriser, que le contexte
social veuille le rendre pratiquement possible. Il revient à l'éthique d'indiquer quelles conditions
éthiques doivent être respectées pour que ces valeurs puissent être vécues par les personnes et les
groupes, à quelles règles le sujet et l'environnement social doivent se plier pour que les valeurs
soient réalisées effectivement.

L'éthique du sport peut encourager la pratique du sport; elle peut montrer le sens de le pratiquer
ou d'y participer comme spectateur, ou plus activement comme organisateur, comme entraîneur ou
comme accompagnateur spécialisé (médecin, kiné, etc.). Mais il n'est pas dans sa mission d'en
faire une obligation, explicite ou implicite. Il n'est pas dans sa vocation d'en restreindre le champ
et de décréter que le sport au sens vrai est uniquement ceci ou cela ; il lui appartient au
contraire, dans les limites du cohérent, de maintenir l'orientation du sport aussi ouverte que
possible. Il lui revient de dire qu'est respectable celui qui pratique le sport, mais aussi celui qui,
sans le pratiquer ou peu, aime en être le spectateur sur le terrain ou par la médiation des médias.
Il lui appartient d'être ouverte à tout ce qui est déclaré comme sport par les sujets et pour lequel
une signification peut être énoncée. Il lui revient de dire que le sport peut légitimement être
pratiqué à divers niveaux.

L'éthique du sport n'a pas de sens comme tâche et comme travail, si elle ne peut s'ouvrir, avec
sympathie et compréhension, dans la réflexion et la discussion, au sport du niveau le plus élevé
et percevoir la signification de celui-ci, au moins comme possibilité. Dans le sport, comme ailleurs,
les valeurs ou le sens ne sont pas donnés automatiquement; il s'agit de possibilités que les sujets
doivent contribuer à mettre en œuvre. Tout ceci, l'éthique du sport doit pouvoir le considérer

14
simultanément. Si elle ne peut s'ouvrir à certaines dimensions du sport et les valoriser, elle ne peut
accomplir sa mission. Celui qui se consacre à l'éthique du sport, doit être sensible aux problèmes
que rencontre le sport, il doit être averti des problèmes et des dérives qui interviennent dans le
sport, mais son regard ne sera un regard de sagesse, sa parole ne sera une parole de sagesse, que
s'il est capable de valoriser ce qui mérite de l'être dans les différentes dimensions du sport. Si on
n'en est pas capable, il vaut mieux changer de travail et d'orientation.

1.2. Parce qu'il est lieu de liberté, le sport est lieu de responsabilité. Parce que le sujet doit
choisir ce qu'il fait et ne fait pas, l'éthique doit pouvoir indiquer avec clarté en même temps
qu'avec souplesse ce qui est un usage humanisant de la liberté et ce qui est manifestation
déshumanisante de la liberté pour soi et/ou pour les autres. Dire que le sport relève de la liberté,
ne signifie pas que l'éthique s'en désintéresse. Au contraire, c'est parce qu'il est lieu de liberté,
que le sport interpelle l'éthique et que celle-ci doit pouvoir apporter des éléments de réponse aux
questions qui se posent dans le sport.

Si le sport est reconnu comme lieu de liberté, il importe que cette valeur de liberté soit accessible
à tous. La liberté n'est pas seulement négative: il est vrai que nul n'est obligé de pratiquer le sport,
ou tel sport, ou à tel niveau. La liberté est aussi à comprendre positivement. Si le sujet choisit de
vivre le sport, il doit en avoir la possibilité. Il faut que les infrastructures nécessaires soient
accessibles. Si le sujet veut vivre le sport de manière humaine, de manière éthique, il faut que
l'environnement social le permette; il ne peut être contraint à des pratiques déshumanisantes
comme le dopage ou comme le surentraînement. Il est bon d'aider l'enfant à s'ouvrir au sport ; tous
les enfants doivent en avoir la possibilité, s'ils le choisissent ; mais nul enfant ne peut être
soumis, nous le verrons, à un entraînement sportif intense et précoce.

1.3. Le sport, parce qu'il est lieu de liberté et de responsabilité, est un lieu ouvert aux valeurs
éthiques. Ce n'est pas l'éthique qui crée les valeurs. Mais il lui revient de les nommer, de dire leur
richesse, de les proposer à l'attention des personnes et des groupes humains, de montrer en quoi
consistent ces valeurs, ce qu'elles recouvrent exactement. Il lui revient d'indiquer les conditions
éthiques et sociales nécessaires pour qu'elles puissent être mises en œuvre et notamment de
montrer que, si la pratique du sport est confrontée à des valeurs qui s'imposent nécessairement,
comme la sécurité, d'autres valeurs s'offrent aux sujets comme des possibilités, mais non comme
des obligations. Dans le sport, certaines valeurs doivent être poursuivies, d'autres valeurs au
contraire se proposent aux sujets et aux groupes de telle manière qu'il est possible de choisir de
les réaliser ou pas, quitte à ce qu'on ait le devoir d'en reconnaître la valeur pour ceux qui les
poursuivent. On reviendra plus loin sur ce point qui est important. Par exemple, rechercher des
performances, c'est être ouvert à une valeur que l'on choisit de réaliser ou pas. De même, la
passion pour le sport peut être une valeur; mais elle ne s'impose pas; on la choisit ou non.

Il est important pour l'éthique de comprendre cette valeur de la liberté du sport, de s'en faire le
défenseur, pour tous. Il est important pour l'éthique de valoriser l'aspect de liberté dans le sport,
même s'il lui revient aussi d'indiquer les conditions éthiques et sociales qui doivent être
respectées pour que cette liberté du sujet ne dérive pas en aliénation ou en
déshumanisation pour le sujet ou pour les autres. La liberté doit être promue en cohérence avec
le tout de l'homme, qui est aussi voué à la justice et à la rationalité. L'homme qui s'engage

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librement dans le sport est aussi appelé à respecter d'autres engagements personnels qu'il a
conclus, à vivre en cohérence avec ses choix antérieurs. Le sportif n'est pas quelqu'un dont la seule
raison d'être est de pratiquer le sport; il appartient à une famille, à un cercle d'amis, il est
engagé dans une nation, dans une culture, dans un pays. Le sportif est toujours une personne dont
la tâche principale est de devenir toujours plus humaine, plus responsable, plus solidaire des
autres. Tout sportif qu'il soit, il doit découvrir à la fois qu'il est et qu'il doit devenir de plus en
plus homme avec d'autres hommes, dans des institutions justes qui le portent, le soutiennent et
le protègent pour vivre selon la raison, selon la droiture, dans la justice et la paix.

2. Le sport demeure un jeu


Le sport, qui est un lieu de liberté, est aussi une activité qui garde toujours un lien avec le
plaisir ou la satisfaction. Il relève de la catégorie anthropologique du jeu. Il y a une réflexion
philosophique à entreprendre sur le jeu. Rares seront aujourd'hui les auteurs qui considéreront le
jeu en fonction d'un dualisme qui l'oppose au sérieux et qui valorisent le sérieux au détriment du
jeu. Un regard marqué par ce dualisme négatif considère que le jeu n'a pas de sens en lui-même,
mais a du sens seulement par rapport à autre chose. Dans cette ligne, on en viendrait à se
représenter les choses ainsi: on joue, on se distrait, pour mieux travailler ensuite. Les meilleurs
auteurs aujourd'hui, dans la mouvance de E. Fink, considèrent que le jeu, comme le travail, a
d'abord un sens en lui-même. Si on veut comprendre quelque chose de l'importance du jeu, il
importe de ne pas le subordonner du point de vue de sa signification à autre chose que lui-même,
de se garder de ne voir sa valeur pour l'homme qu'en fonction d'autre chose. Le jeu a une valeur
en lui-même. En disant ceci, il faudra cependant éviter de faire d'une valeur comme le jeu un
absolu, comme s'il s'agissait d'une valeur qui à elle seule remplit tout le champ de la conscience.
Considérer que le jeu a un sens en lui-même, n'empêche pas qu'il ait une valeur parmi d'autres et
que l'être humain en s'ouvrant à une valeur, est appelé aussi à découvrir la diversité des valeurs.
Si le jeu est une valeur, le travail, l'économie, la justice, la culture, en sont d'autres. Le travail,
l'économie, la consommation ne doivent pas remplir tout le champ de la conscience. Mais le jeu
non plus. Aucune valeur ne doit être considérée comme un absolu, comme une réalité isolée des
autres. C'est à juste titre que la philosophie d'aujourd'hui s'ouvre davantage à la
perspective qu'il y a des réalités ou des valeurs plus fondamentales que les autres (A. Mac Intyre
ou encore Ch. Taylor). Reconnaître que certaines valeurs sont plus fondamentales, en ce sens
qu'elles éclairent la signification des autres, ne consiste pas à considérer que les unes annulent les
autres, qu'il est possible de vivre les unes sans les autres.

Le sport est un jeu. Il est un jeu même s’il devient une activité professionnelle, même s’il occupe
une grande part de l’activité sociale, s’il dévore une grande partie du temps et de l’énergie. La
musique ne cesse de relever de l’activité artistique, même si elle devient un métier, une profession.
Il en va de même du jeu et du sport. Même si le sport devient un métier, une
profession, il demeure anthropologiquement un jeu, dont il conserve à la fois la valeur et les limites.

3. Le sport demeure un plaisir


Parce que le sport est une activité de jeu, on y retrouve les traits qui caractérisent celui-ci et dont
nous parlerons plus loin. Parce qu'il est un jeu, il fait une place importante au plaisir. Même s'il
représente un effort, une ascèse, des privations, même s'il requiert courage et persévérance, même

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s'il est une pratique systématique et méthodique, il demeure un jeu et un plaisir, il doit demeurer
un jeu et une satisfaction. Le sport peut contribuer au plaisir du sujet sportif. Il peut aussi être
ordonné au plaisir du spectateur. Pourtant, le sportif ne peut pas être sacrifié au plaisir du
spectateur. Le sport est de l'ordre de la communion; le sportif et le spectateur communient
dans un plaisir commun, dans un enthousiasme commun. Il y a dérive, il y a dérèglement,
évolution inacceptable, dès lors qu'une personne est sacrifiée au plaisir d'une autre. Mais ce qui
est plaisir pour l'un, est capable d'être plaisir pour d'autres. Le plaisir de la victoire du
sportif est plaisir appelé à être partagé par d'autres. Le plaisir de la victoire ne sera pas partagé
de la même façon par tous les spectateurs. Il sera un plaisir plus grand pour une partie d'entre eux;
il représentera un déplaisir, une déception pour d'autres. Ceci est lié à la nature du sport, du sport
de compétition. La victoire de l'un représente la défaite de l'autre. Mais il importe, parce qu'il s'agit
d'un jeu, d'apprendre à goûter le plaisir de la victoire, en épargnant l'adversaire et ces partisans.

Dans la vie sociale, il peut y avoir convergence d'intérêt. Il y a souvent divergence d'intérêt. Dans
certains cas, ce qui est source de profits pour les uns, peut être source de profits aussi pour
d'autres. Mais il n'en est pas toujours ainsi: ce qui devient source de profits pour les uns peut être
source de pertes pour d'autres, cause de souffrances et de drames personnels et familiaux. Au plan
social, les dommages subis par celui qui ne réussit pas socialement, économiquement, peuvent
représenter quelque chose d'inacceptable du point de vue éthique. Ceci concerne l'éthique
sociale. La réussite, la recherche de la réussite est quelque chose de positif au plan économique
et social; mais la réussite des uns ne peut, selon la justice, représenter une perte, une aliénation,
une déshumanisation pour d'autres. Certes, cela arrive fréquemment. Mais l'éthique sociale ne peut
l'accepter.

Dans le domaine du sport, la défaite n'est certes pas sans regret, elle s'accompagne de déception
et de déplaisir. Mais celui qui connaît la défaite au plan sportif n'est pas par là privé de son
humanité. Si néanmoins ceci intervenait dans la vie du sportif, dans la mesure où le sport et la
carrière sont souvent intimement liés, la justice sociale devra se préoccuper de ce genre de
situations, comme nous le dirons dans la troisième partie de notre travail. L'organisation juste des
compétitions sportives implique plusieurs responsabilités, mais consiste aussi à se préoccuper de
ce que deviennent les sportifs accidentés ou ceux qui ont moins de réussite. La législation
sociale d'une part, les associations sportives d'autre part, se trouvent ici confrontées à un
problème considérable, qui à ces jours est insuffisamment pris en compte.

Le sport devra être organisé de telle manière que le vainqueur y trouve un réel plaisir, mais de telle
manière aussi que celui qui n'est pas le premier, mais qui va d'échec en échec, trouve une forme
de protection sociale. Il faut que le sport soit lieu de plaisir pour tous. Forme de plaisir pour le
sportif et pour le spectateur, forme de plaisir pour le vainqueur mais aussi pour le vaincu,
forme de plaisir pour celui qui est un champion et aussi pour celui qui n'accède pas à une telle
réussite.

L'éthique est ouverte au plaisir. L'éthique du sport ne rencontre pas vraiment la réalité du sport,
si elle vit une forme de déni, si elle s'aveugle consciemment ou inconsciemment, si elle décide
d'ignorer la réalité du plaisir et du déplaisir. Elle accepte le plaisir; elle le valorise. Elle le
valorise au plan humain et éthique. Elle sait y reconnaître une réalité, une expérience, un
ressenti qui permettent à l'homme de devenir plus pleinement humain. Mais elle s'efforce d'aider
chacun à vivre le plaisir de la victoire, d'une manière humaine, donc de manière modérée.

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L'éthique du sport accepte le plaisir de la victoire mais elle est aussi apprentissage à vivre le
plaisir de la victoire en respectant l'adversaire et en reconnaissant sa valeur et sa dignité. A un
autre plan, qui est celui d'une sorte d'initiation et où on accède à une forme de sagesse, la
mission de l'éthique du sport consiste aussi à faire comprendre qu'une forme immodérée, du plai-
sir de vaincre n'est pas respectueuse de sa propre dignité humaine de vainqueur. Il s'agit d'aider à
comprendre et à voir que la véritable dignité d'un sujet ne coïncide jamais avec le seul plaisir de
la victoire. Il s'agit de découvrir, ce qui n'est pas simple, que la défaite sportive ne prive pas un
sujet de sa dignité fondamentale. Il s'agit de percevoir, à travers une sorte d'initiation, que celui
qui dans la victoire méprise ou humilie l'adversaire, blesse sa propre humanité et se prive d'une
forme spécifique de plaisir.

L'éthique du sport est capable aussi de considérer et d'accepter la réalité amère de la défaite,
d'assumer ce qui dans le sport et la défaite est cause de déplaisir. Elle valorise la communion des
sportifs et des spectateurs dans la victoire. Mais elle appréhende aussi, en la louant, la solidarité,
dans la défaite, des sportifs et des spectateurs ou des organisateurs. Parce que le sport est un jeu,
parce qu'il représente une activité réglée et organisée, la victoire et la défaite, le plaisir et le
déplaisir y sont vécus avec d'autres, dans une forme de communion, dans le cadre d'un club, d'une
association. Si on y partage et y célèbre la victoire, on y partage aussi la défaite et on s'en
console pour se conforter et s'affermir. L'alcool n'est pas le seul moyen de fêter une victoire. Il
n'est pas non plus le meilleur moyen de se remettre d'une défaite.

Lieu de liberté, le sport interpelle l'éthique. Il l'interpelle de multiples façons, comme nous l'avons
vu. Parce qu'il est de l'ordre du jeu, parce qu'il est double expérience de plaisir et de déplaisir, dans
le respect de soi et des autres, dans la sagesse et la vérité; le plaisir de la victoire et l'amertume
de la défaite. L'éthique du sport peut contribuer à cet apprentissage qui n'est pas simple, qui
demande que le sujet ait accès à une forme de sagesse et de sérénité. Le sportif doit apprendre à
vivre de manière humaine la difficulté de l'effort et de la préparation sportive; il doit tout autant
apprendre à vivre de manière humaine la joie de la victoire, ainsi que l'épreuve de la défaite.

La préparation sportive se fait avec d'autres, en communion avec d'autres. Le plaisir et la joie de
la victoire aussi sont partagés avec d'autres et célébrés avec eux. L'épreuve de la défaite
également est partagée avec d'autres: avec ceux-ci, le sujet se souvient de la défaite et de son
amertume; mais il peut aussi se rendre compte qu'il a pu participer à un bel événement sportif. Le
déplaisir de la défaite est réel, mais aussi la joie d'avoir participé à un événement sportif, d'avoir
pu le vivre avec d'autres, qui restent solidaires avec lui dans l'épreuve. Ce sont là des expériences
profondes et prégnantes auxquelles seront attentifs le sportif, le spectateur et les organisateurs
ainsi que l'éthicien. La mission de l'éthique du sport est d'accompagner les sportifs, par la réflexion
et la discussion, sur ce chemin d'approfondissement.

L'éthique du sport ne remplit pas sa fonction, si elle ne valorise pas l'importance de la liberté. Elle
ne remplit pas non plus sa fonction, si elle ne comprend pas ou ne valorise pas le plaisir, si pour
n'avoir pas à l'examiner elle détourne les yeux de la réalité du déplaisir vécu dans le sport. Elle ne
remplit pas sa mission si elle ne peut montrer que le plaisir de la victoire et le déplaisir de la
défaite peuvent être vécus avec d'autres, de manière humaine et partagée, dans la sagesse et la
solidarité, dans l'approfondissement et l'affermissement de l'être.

L'éthique a comme fonction, nous le verrons, de proposer des règles dont les sportifs, les
spectateurs, ainsi que les organisateurs et les accompagnateurs, pourront voir la raison d'être. Mais

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elle a une fonction antérieure, plus fondamentale, celle d'orienter positivement les sportifs et plus
largement la société vers la liberté et la responsabilité, vers le plaisir également, même si toutes
ces réalités doivent être vécues de manière humaine, avec d'autres, dans de justes institutions.

Plaisir et déplaisir dans le sport ont des facettes multiples. Dans le texte qu'on vient de lire, nous
avons souligné le plaisir de la victoire et de la réussite, ainsi que l'amertume de la défaite et de
l'échec. Défaite et victoire sont ici les paradigmes des nombreuses autres formes de plaisir et de
déplaisir rencontrées dans le sport.

Le plaisir du sport, c'est aussi la joie de participer à un événement collectif. C'est la joie de s'être
dépensé physiquement. C'est la joie de l'effort. C'est la joie du mouvement, du beau geste. Même
en cas de défaite, le beau geste qui a pu être accompli, demeure une source de joie et de plaisir.
Le plaisir du sport, c'est la joie d'avoir pu s'investir totalement, de s'être engagé profondément aux
plans psychologique et social, d'avoir relevé un défi, d'avoir acquis et utilisé un savoir-faire, d'avoir
eu à imaginer une stratégie. Le plaisir du sport, c'est la joie d'avoir été vu et reconnu par les autres.
L'obtention de la victoire, c'est une manière de rencontrer la reconnaissance des autres. Mais cette
reconnaissance et cette estime des autres peuvent être méritées et gagnées, même si la victoire
n'a pas été acquise.

Le déplaisir dans le sport, c'est celui de n'être pas retenu pour le jeu, celui de ne pas être invité
ou admis à participer. C'est celui de la blessure ou de l'accident encouru, celui du geste agressif
dont le sujet fut l'auteur ou la victime. Même la victoire, celle de l'individu ou celle de l'équipe, ne
supprime pas ces autres formes de déplaisir.

Il me semble qu'on peut considérer la victoire et la défaite comme le symbole et le paradigme de


toutes les autres formes de plaisir ou de déplaisir rencontrées dans le sport. C'est la raison pour
laquelle nous nous sommes concentrés dans les développements qui précèdent, sur le plaisir de la
victoire et le déplaisir de la défaite.

Le travail, comme le jeu et le sport, peut être lieu de plaisir et de satisfaction. Mais ils ne le sont
pas de la même manière. Comme dans le jeu et le sport, la place de la liberté peut grandir dans le
domaine du travail et de l'économie, comme dans la société en général. Mais le sport et le travail
n'ont pas le même rapport à la liberté. Il existe de nombreux liens, de nombreuses connexions
entre l'éthique sociale et l'éthique du sport. Mais elles ne se recoupent pas totalement. Dans un
deuxième chapitre, nous traiterons brièvement de la dimension sociale du sport. Ici éthique du
sport et éthique sociale se recoupent encore davantage.

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Chapitre 2 : La dimension sociale des pratiques sportives
Le sport est une pratique sportive du sujet, mais auquel il participe avec
d'autres sujets, qui sont ses partenaires ou ses adversaires. Le sport de
compétition suppose une organisation, qui est aussi le fait d'un ensemble de
sujets. Le sport se vit aussi sous le regard de spectateurs, présents physiquement
à la prestation ou qui en sont les spectateurs ou les participants par la médiation de
la radio, de la télévision, de la presse. Cet aspect social du sport interpelle aussi l'éthique
du sport.

L'éthique du sport doit valoriser la liberté, mais aussi d'autres valeurs. Parce que le sport est une
activité sociale, l'éthique du sport doit être attentive à diverses formes de justice. L'éthique du
sport valorise l'activité du sportif lui-même, comme sujet. Mais elle observe aussi le lien
spécifique et étroit qui lie le sportif et l'entraîneur sportif. Elle voit le sportif, mais aussi ceux qui
organisent la rencontre sportive. Elle considère les personnes qui professionnellement
accompagnent le sportif dans sa préparation et sa prestation, médecin, kinésithérapeute,
soigneur, psychologue, etc..

Les qualités humaines du lien entre le sportif, les organisateurs, l'entraîneur et ceux qui
l'accompagnent jouent un rôle très important dans l'ensemble de la rencontre sportive et
interviennent dans l'évaluation de l'éthique du sport. La nature des rapports, très caractéristiques,
à la fois très mouvants et très fermes, qui existent entre le sportif et les spectateurs, parmi eux
les supporters les plus fervents, exerce une influence sur la rencontre sportive qui ne doit pas être
minimisée. Elle peut contribuer au climat positif de la rencontre, à son esprit sportif, à
l'enthousiasme et à l'engagement des sportifs. Elle peut aussi dégénérer en violence, en attitudes
d'exclusion, en comportements passionnels. L'évaluation du comportement et des attitudes des
spectateurs et des supporters fait partie du souci de l'éthique du sport. L'information sportive est
un élément de la réalité sportive qui demande une évaluation éthique. L'éthique pense le bien
humain du sportif, mais aussi de ceux qui l'entourent, qui l'accompagnent, de ceux qui organisent,
informent, commentent.

La liberté est importante, mais elle n'est pas la seule valeur. L'éthique du sport parle aussi de
justice. Dans la mesure où le sport est orienté vers la victoire mais a comme perspective aussi la
défaite, la justice doit se soucier du destin de l'un et de l'autre. Le sport doit être organisé de telle
manière qu'il soit plaisir et valorisation pour le vainqueur; mais qu'il ne soit pas déshumanisant,
désespérant pour celui qui n'est pas vainqueur, qui n'obtient pas la victoire, mais subit la défaite.
Il importe que l'éthique du sport se soucie de celui qui est champion, mais aussi de celui qui n'est
plus capable de l'emporter. Une culture sportive qui ne voit que le bien et le destin des vainqueurs,
en se désintéressant du bien et du destin de ceux qui n'obtiennent pas la victoire, est un danger
pour le sportif, mais aussi pour le monde social en dehors du sport. Si au plan symbolique, on ne
considère que les vainqueurs et que les autres tombent dans l'oubli et la déchéance, il n'est pas
possible que cela ne rejaillisse pas dans le secteur social et économique plus largement.

Inversement, ce qui se vit au plan de l'éthique sociale, dans le domaine économique, pourra avoir
une répercussion dans le domaine de l'éthique du sport. L'éthique sociale se préoccupe de la
justice pour tous, du bien de tous au plan économique. Elle stimule la recherche par chacun de la
réussite sociale et économique; elle encourage chacun à participer à la vie sociale par le travail
et par d'autres formes de participation sociale; elle constate la réussite sociale et économique de
certains et la valorise, du moins si elle est obtenue par des moyens justes et honnêtes; mais en
même temps elle se préoccupe de la protection sociale des autres. De toute manière elle devra

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rendre sensible à des valeurs antérieures à celles de la réussite, à savoir la cohésion sociale. De
même, dans le domaine du sport, l'éthique du sport accepte la compétition, donc la victoire des
uns, la défaite des autres. Mais en même temps, elle valorise et promeut des attitudes, des valeurs
antérieures à celle de la victoire, à savoir l'esprit sportif, la solidarité sportive, la justice sociale.
Au cours des dernières années, le respect de la justice sociale, du droit de la concurrence et des
droits du travail ont davantage été la préoccupation des instances politiques nationales et
internationales que des milieux sportifs. Nous avons déjà souligné que, à propos de la question des
transferts de joueurs, la Cour européenne de Justice, en décembre 1995, a imposé au monde du
football le respect de règles qui avaient d'abord été élaborées au niveau économique, dans le
monde des entreprises. Certes, le sport, le football ont une spécificité, mais elle ne dispense jamais
de respecter les règles de la justice et de la solidarité sociales.

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Chapitre 3 : La jeunesse, paradigme et symbole
d’une réalité sportive plus large
1. L'éthique du sport doit tenir compte du fait que le sport est une réalité
sociale. Elle doit valoriser le fait qu'il est un lieu de liberté et de responsabilité,
qu'il est de l'ordre du plaisir et de la satisfaction, qu'il est essentiellement un jeu, que
par sa valeur symbolique il est d'un autre ordre que l'ordre de l'instrumentalité, qu'il est de
l'ordre de la gratuité plutôt que de l'ordre de l'utilité. L'éthique du sport est aussi interpellée, parce
que le sport est une réalité multiple. Il concerne différentes catégories de populations. Il
concerne par excellence les jeunes. Les recommandations adoptées, au sein du Conseil de l'Europe,
par le Comité des Ministres du Sport et adressées aux Etats membres, ainsi que les documents
publiés en annexe de ces recommandations, l'ont bien souligné, qu'il s'agisse de la Charte
européenne du sport (1992), du Code d'éthique sportive (1992), de la Recommandation sur les
jeunes et le sport (1995) ou du Manifeste européen sur les jeunes et le sport (1997).

Dans notre réflexion éthique, nous aurons surtout présent à l'esprit le sport pratiqué par les jeunes
ou par les adultes les plus jeunes. Mais le sport est aussi pratiqué par l'enfant. Si le jeune adulte
veut s'engager dans le sport, il doit commencer très tôt, dès l'enfance. Même celui qui à l'âge
adulte ne pratiquera plus régulièrement le sport, aura comme enfant eu le désir de pratiquer un ou
plusieurs sports. L'éthique est interpellée par l'importance et le développement pris par le sport
dans l'enfance. Ce fut le thème d'un colloque interuniversitaire et interfacultaire, organisé en
novembre 1997 à Louvain-la-Neuve, sous le titre : Enfant, sport et éthique. Nous en reprendrons
plus loin les conclusions.

Le sport concerne aussi la personne âgée. Il est important de penser la manière éthique dont le
sport se vit par l'enfant et par le jeune. Mais l'éthique, l'éthique du sport, comme l'éthique
médicale et l'éthique sociale, est interpellée par la personne âgée. Celle-ci se livre moins au sport
de performance. Mais il arrive qu'elle désire poursuivre le sport pour tous, le sport de loisirs, tant
que c'est possible. Une telle option est à encourager dans bien des cas. Mais il ne faut pas
culpabiliser la personne âgée qui s'abstient de pratiquer toute forme de sport. On ne sait pas
toujours très bien ce que vit la personne âgée et ce qui l'empêche de se consacrer activement au
sport. Par contre, le spectacle sportif demeure une réalité accessible à la personne âgée. Cet
intérêt de la personne âgée pour le spectacle sportif, pour le sport pratiqué par d'autres, ne doit
pas être dénigré. Il est à respecter et même à valoriser. On verra là une manière de communier
avec le monde extérieur, de participer à quelques grands événements de la vie sportive. Cette
attitude participe à une philosophie qui respecte la personne âgée et l'encourage à prendre part à
la vie sociale et à la vie culturelle, dans la société en général et dans le sport en particulier.
L'éthique sociale et l'éthique du sport doivent comprendre pourquoi cette attitude est à valoriser.
Mais elles doivent aussi pouvoir mettre en garde contre une attitude trop passive, contre une
participation trop extérieure à ce que d'autres vivent.

2. La jeunesse est le symbole et le paradigme du sport, qui est cependant une réalité plus large,
qui déborde le monde de la jeunesse et qui ne se laisse pas enfermer dans les représentations de
la jeunesse.

Le sport concerne des personnes d'âges très variés; il peut devenir une des occasions les plus
précieuses des rencontres intergénérationnelles. Des personnes de tous âges communient dans un
même intérêt, un même goût pour le sport (une même passion pour le sport). Il concerne d'abord

23
les jeunes, mais aussi les jeunes adultes. La rencontre entre jeunes et jeunes adultes dans le cadre
du sport est une perspective de grande valeur pour les personnes et les familles, comme pour la
société.
Pourtant, comme nous le verrons encore plus loin, le sport organisé s'est beaucoup développé
également auprès des enfants. Cette évolution est due à l'influence de plusieurs facteurs. L'école,
la famille, les médecins conjuguent leur influence pour encourager la pratique du sport par les
enfants. On peut à vrai dire parler d'une pression diffuse dans la société et dans les médias qui va
dans le même sens. Cette évolution interpelle très fort l'éthique du sport, comme nous le dirons
plus loin de façon plus précise.
Le sport concerne encore, quoique de façon adaptée et spécifique, les personnes plus âgées, qui
dans le sport peuvent trouver un intérêt pour la vie, une insertion dans la vie sociale, une
ouverture au monde extérieur. Elles peuvent avoir le sentiment, en ayant contact avec l'univers du
sport, sinon de retrouver une nouvelle jeunesse, en tout cas de communier dans une activité
typique des jeunes.
La jeunesse est en effet le paradigme et le symbole du sport, la figure à laquelle on se réfère pour
penser l'ensemble de l'activité sportive qui est pourtant plus large que celle des jeunes. La
jeunesse éclaire ce qui se pratique dans le monde du sport par des personnes appartenant à
d'autres classes d'âge. Elle confère prestige et rayonnement au domaine sportif dans son ensemble
où ne se rencontrent pas seulement des jeunes. L'engouement qui se vit dans le sport en général
doit sans doute beaucoup au fait qu'il évoque spontanément la jeunesse. Il faut éviter un faux
culte de la jeunesse, qui empêche de voir la grandeur, la dignité des autres âges. Une culture qui
n'aurait que le goût, le sens de la jeunesse, passerait à côté de dimensions importantes de
l'existence humaine. Mais ce qui se vit aux autres âges en matière sportive, sans se réduire ou
se limiter au vécu typique de la jeunesse, est éclairé par la participation des jeunes aux activités
sportives, à commencer par leur goût de l'engagement, de la passion et même du risque, par leur
volonté de briller mais aussi de se dépenser totalement avec d'autres. Dans le sport, la participa-
tion des jeunes est active. Sans leur participation, le sport serait quelque chose de très différent
de ce qu'il est. Tout ceci doit être réfléchi, pensé, discuté.
La catégorie du paradigme a été utilisée par un des grands théoriciens contemporains de ce thème,
Hans Jonas. Celui-ci considère la responsabilité parentale comme le paradigme de la responsabilité
en général. A côté de la responsabilité parentale pour l'avenir de leurs enfants, il y a bien d'autres
formes de responsabilité. Celle de l'homme politique, du chef d'entreprise ne coïncide pas avec
celle des parents, même si on retrouve des traits de parenté entre ces diverses formes de respon-
sabilité. La responsabilité politique, économique, professionnelle est d'un autre ordre. Et pourtant
celle-ci éclaire la nature et les principes de la responsabilité dans ses différentes
composantes. De même, le sport des adultes et des jeunes n'est pas identique; ils ont leurs
caractéristiques propres. Mais la jeunesse, dans le domaine du sport, a le statut de paradigme, de
référence.
Le sport de l'enfant est différent de celui pratiqué par l'adulte ou par le jeune. Il obéit à des règles
adaptées. L'enfant n'est pas un adulte, ni un jeune. Il est un enfant et doit être traité comme tel.
Une culture qui n'aurait pas le sens de l'enfant, le respect de l'enfant, notamment dans le sport,
passerait à côté d'une valeur essentielle. Mais la nature et les exigences du sport se comprennent
à partir du sport pratiqué par l'adulte et le jeune. L'enfant doit être considéré avec respect; sa

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pratique du sport doit retenir l'attention; elle interpelle l'éthique du sport qui doit avoir le souci
de rappeler les traits distinctifs de l'enfant et de sa pratique du sport dans l'univers du sport. Mais
l'enfant et sa pratique du sport ne sont pas le paradigme à partir duquel s'éclaire le sens, les exi-
gences ou les possibilités du sport en général.

3. Le sport, surtout le sport de performance, est une réalité caractéristique des jeunes. C'est la clas-
se d'âge que nous aurons habituellement présente à l'esprit dans ce travail, lorsque nous
traitons du sport et de l'éthique du sport. Néanmoins l'éthique du sport doit accorder une
attention particulière au sport pratiqué par l'enfant. Dans une société où il devient plus évident que
la personne âgée doit pouvoir trouver sa place, une place active, il importe aussi que l'éthique du
sport observe avec plus d'attention le sport adapté à l'âge avancé. Il ne s'agit pas ici de
valoriser pour la personne âgée le sport de performance qui lui ferait courir un risque excessif. Il
s'agit plutôt de reconnaître la valeur pour elle du sport, comme activité physique, comme jeu,
comme activité sociale, comme activité de loisirs.
Le sport est pratiqué par la personne jeune et en bonne santé. Mais il est accessible aussi à la
personne handicapée et à la personne malade, celle qui a été malade, dont les problèmes de santé
recommandent diverses formes de réadaptation physique mais aussi bien souvent une pratique du
sport accordée à son état. Les personnes greffées dans une institution hospitalière sont invitées
par celle-ci à pratiquer le sport selon une forme qui convient à leur situation. Les personnes
handicapées ont bien souvent découvert l'importance pour elles et pour leur entourage d'une
pratique adaptée du sport. L'éthique est fortement interpellée par ceci. Le sport a été et est, ou
peut être, un facteur d'intégration sociale de la personne handicapée ou malade. Celle-ci peut
participer à la réalité sportive aussi bien par la pratique que par le spectacle. Nous reparlerons du
sport pratiqué par la personne handicapée dans la quatrième partie de notre rapport, lorsque nous
traiterons de la valeur symbolique du sport.
Le sport est en train de se féminiser. Il s'agit là d'une évolution heureuse qu'il faut soutenir et cher-
cher à amplifier. Les sports masculin et féminin n'ont pas progressé selon le même rythme. Ils ont
leur histoire spécifique. La situation présente est à comprendre comme un moment d'une
histoire particulière. Des causes d'ordre religieux ou sociologique peuvent freiner cette évolution.
Elles doivent être étudiées, discutées, dépassées. L'éthique du sport est fortement impliquée dans
la valorisation du sport féminin. Elle est interpellée de diverses manières. Il lui revient de dire que
le sport doit être accessible aussi bien aux hommes qu'aux femmes. Il importe à l'éthique
également de dire que le sport féminin ne doit pas se modeler nécessairement sur le sport
masculin, qu'il est normal qu'il y ait une spécificité du sport féminin, que cette spécificité n'est pas
une différence de valeur, qu'elle n'est pas de l'ordre de la supériorité ou de l'infériorité, mais une
différence de "genre". Il importe à l'éthique d'étudier et de dépasser les raisons culturelles qui
contrarient une participation active de la femme à la pratique du sport ou à son organisation.
Au cours du XXe siècle, le sport s'est fortement internationalisé. Il est marqué lui aussi par une forme
de mondialisation. Les athlètes les plus populaires ne sont pas ou plus ceux qui
appartiennent à la même région, au même pays. Les jeunes de notre pays admirent des athlètes ou
des sportifs américains, brésiliens, anglais, allemands, italiens ou français. Les clubs européens les
plus prestigieux ont pu acquérir, souvent à prix d'or, des sportifs africains ou latino-américains.
Cette pratique pose des questions éthiques et sociales considérables, mais témoigne aussi du
dynamisme et, si on peut dire, de la jeunesse du sport.

25
4. Le sport est une activité physique, mais il est aussi une réalité où intervient toute la
personnalité de l'être humain. Comme activité physique, la force physique, la résistance nerveuse,
la rapidité de réaction interviennent de façon prépondérante dans le sport. Celui-ci est cependant
aussi une activité où interviennent l'expérience, la stratégie, le calcul, l'anticipation, la ruse
parfois. Le sport est une activité physique, mais aussi une activité où l'intelligence, la volonté, la
persévérance et la mémoire ont leur part à jouer.

Au plan physique, le jeune a une supériorité. Mais si l'âge, ou la maladie, ne permet pas toutes les
pratiques sportives aux personnes concernées, d'autres aspects du sport et du jeu leur sont
accessibles plus largement. Avoir une vision large du sport, ouverte aux multiples aspects de
celui-ci, permet de découvrir qu'il peut intéresser, davantage qu'on ne le pense généralement,
plus de personnes, de différents types, de différents âges, de différents "genres". La personne
handicapée, la personne âgée, la personne malade ont chaque fois des raisons de porter intérêt au
sport. Elles ne représentent sans doute pas le paradigme ou le symbole de l'activité sportive;
mais observer leur intérêt pour le sport et réfléchir à son sujet, par la discussion et l'échange,
peuvent contribuer à mieux comprendre la nature et les richesses humaines du sport. La réflexion
sur le sport de performance pratiqué par des personnes handicapées est une étape décisive dans un
parcours intellectuel où on cherche à mieux percevoir le sens de la performance et de la
compétition dans le sport en général.

5. Le sport ne se définit pas par un trait, mais par une combinaison de plusieurs traits. Il est une
activité physique, mais il est aussi autre chose, une activité symbolique qui aide à comprendre et
à aimer le sens de l'existence humaine, qui porte l'homme à se réconcilier avec lui-même et avec
les autres. Le sport est un jeu, non pas jeu spontané de l'enfant (paideia), mais jeu organisé (ludus),
circonscrit dans un lieu et un temps, soumis à des règles, comportant un enjeu, la
victoire, la médaille, la coupe, comme jadis la couronne de lauriers. Les travaux classiques de
J. Huizinga et de R. Caillois ont apporté des éclairages précieux dans ce domaine. Le sport est un
jeu, un plaisir, mais un jeu où l'homme est porté à admirer d'autres hommes, où il s'enthousiasme
non pas seulement pour ce qu'il fait ou possède lui-même, mais pour ce que d'autres ont pu
obtenir comme résultat grâce à leur préparation et à leur persévérance. Le sport est de bien des
façons un apprentissage du sens de l'altérité.

Ce qui importe, ce n'est pas la matérialité de la performance: la personne handicapée ne réalise pas
les mêmes performances que la personne valide. Au plan physique, les performances de
l'homme et de la femme ne sont pas identiques. Elles ne doivent pas chercher à le devenir. L'enfant
et l'adulte ne visent pas le même objectif matériel dans le sport. Mais chacun, à sa manière, cherche
à réaliser à travers le sport quelque chose de beau et de grand pour lui et pour les autres. Cet aspect
esthétique de l'activité sportive mérite d'être pensé et réfléchi, dans la ligne des réflexions philo-
sophiques de E. Fink sur Le jeu, symbole du monde. Aux yeux de l'éthique du sport, il s'agit là d'une
dimension essentielle du sport, qu'il convient de reconnaître et de respecter. Elle est le fondement
de la valeur symbolique du sport.

Comme la création artistique, comme la musique ou la peinture, comme la création littéraire, le


sport est une réalité multiple, toujours plus largement humaine qu'on ne le supposait
spontanément, de telle sorte que beaucoup de personnes, au statut très différent, selon l'âge ou
la santé, peuvent y trouver un plaisir et un sens proprement humain.

26
Chapitre 4 : Le sport, paradigme de la modernité
Le sport est une activité inscrite dans l'histoire. Les recherches historiques
témoignent de l'existence dans de nombreuses cultures du passé, proche ou
lointain, dans les aires européennes et extra-européennes, de pratiques
analogues à celles du sport moderne, même si des traits importants les différen-
cient. Le sport dans sa version contemporaine est un paradigme de la modernité.

1. Le sport est paradigme de la modernité, en raison du caractère de liberté dont nous avons parlé
dès le début de cette première partie. Dans le sport comme dans la modernité, le sujet est d'abord
mû, non par des idéaux extérieurs à lui, mais par ses goûts, ses convictions, ses choix.

2. Le sport est paradigme de la modernité, car il est lieu de responsabilités multiples.


Responsabilité des sportifs, des entraîneurs, des organisateurs, des clubs et des fédérations,
nationales et internationales, des pouvoirs publics, nationaux et internationaux, des médecins, des
kinésithérapeutes, des fabricants de matériel sportif. Cette responsabilité est multiple aussi par les
personnes concernées: responsabilité à l'égard des sportifs, des spectateurs, de la société.

3. Le sport est paradigme de la modernité, en ce qu'il est une valorisation à la fois de la


quotidienneté du sport et de sa dimension fondamentale, ainsi que de son universalité. Cette
jonction entre le fondamental et le quotidien caractérise la modernité, pense Charles Taylor, dans
son important ouvrage Les sources du moi. La formation de l'identité moderne, trad. française, Seuil,
1998. La dimension fondamentale du sport est complexe; elle consiste d'une part en une manière
de vouloir l'épanouissement total et harmonieux de la personne humaine; elle consiste d'autre part
dans une volonté de dépassement de soi par la performance. Mais ces valeurs fondamentales se
vivent dans la quotidienneté.

4. Le sport est paradigme de la modernité par le rôle majeur, dans le sport et dans la modernité,
des libres choix des sujets, de leurs engagements personnels dans des activités et des associations
volontaires qu'ils choisissent et rejoignent librement. Ces libres choix vécus dans le sport
modèlent aussi la vie sociale, la vie culturelle, ainsi que la réalité économique, la société, la
culture. L'influence de la culture sportive sur la culture économique et sociale ou politique mérite
d'être reconnue et réfléchie. Inversement, les réalités majeures qui sont vécues dans la vie
sociale et économique aujourd'hui, ont un retentissement sur la manière dont se vit le sport dans
la modernité. La recherche de la performance est caractéristique du sport aujourd'hui et est comme
une référence et un symbole pour une société et une économie marquées elles aussi par la
recherche de la performance à un autre plan. Mais par ailleurs, le fait que nous vivons dans une
société qui pousse à la performance et à la compétition au plan professionnel retentit sur la
manière dont le sport est compris et pratiqué.

5. Le sport est paradigme de la modernité par la place, dans l'un comme dans l'autre, des
associations, de la dynamique des groupes, des relations entres les sujets et les groupes.

27
6. Le sport est paradigme de la modernité, car en lui se rencontrent éthique de la responsabilité
et éthique de la conviction.

7. Le sport est paradigme de la modernité, par son caractère international, par son organisation
mondiale. Comme la modernité économique, le caractère international du sport représente à la fois
une richesse humaine et un problème considérable pour les personnes. Les rencontres sportives
internationales, les déplacements internationaux des sportifs sont caractéristiques de notre temps.
On peut s'en réjouir. Mais les transferts de joueurs, l'émigration des athlètes les plus doués, les
plus talentueux, sans être totalement négatifs, comportent néanmoins des aspects inquiétants. Au
plan économique, il en est de même aujourd'hui en ce qui concerne la mondialisation ou la
globalisation.

8. Le sport est paradigme de la modernité, dirons-nous enfin, car la pratique sportive est une
activité physique vécue dans la quotidienneté, et pourtant c'est à ce niveau que se vit une visée
et une éthique de la vie bonne, avec d'autres, dans des institutions justes (Paul Ricoeur). Cette
visée éthique dans la quotidienneté du sport, comme dans la quotidienneté de la vie profession-
nelle ou de l'économie, est en même temps inspirée par une éthique des libres engagements
personnels. Dans la quotidienneté du sport, comme dans celle de l'économie ou de la politique
internationale, se vit l'éthique de la responsabilité, mais aussi l'éthique de quelques convictions
fondamentales. La vie économique, la vie politique, la recherche scientifique ne se conçoivent plus
en dehors d'une éthique de la discussion; mais une éthique de la discussion ouverte à une éthique
de la vie bonne, à une éthique de la responsabilité, à une éthique de convictions fondamentales.

28
2E PARTIE :
Les valeurs et les normes dans l’éthique du sport

Chapitre 1 : L’éthique du sport


1. L'éthique
L'éthique est une réflexion et un jugement qui rapportent à l'homme, au bien de
l'homme, de la personne humaine, de la société humaine, l'activité qui est l'objet
de la réflexion et du jugement. Elle est animée, inspirée, mise en mouvement par la
visée d'une vie bonne, avec les autres, dans des institutions justes (Paul Ricoeur).

Dans cette réflexion, comme dans ce jugement, penser ce qui est bon pour l'homme, se fait en se
référant à un ensemble de valeurs. Les valeurs dont nous parlons ici sont simplement des valeurs
humaines, des valeurs éthiques.

Pour concrétiser davantage cette visée éthique d'une vie bonne pour tous, la réflexion, qui
aboutit à des jugements, cherche à formuler et à faire accepter rationnellement des normes, qui
soient à la fois des normes morales et des normes sociales.

L'éthique se réfère donc, à deux plans différents, à des valeurs et à des normes. Ces valeurs et ces
normes se retrouvent dans tous les domaines de l'activité humaine, aussi bien dans le domaine de
l'économie, du travail, que dans le domaine du sport ou du jeu.

2. L'éthique du sport
Quand il s'agit de l'éthique du sport, convient-il de parler de valeurs sportives? La réponse à cette
question n'est pas simple. Ce n'est qu'au terme de tout un parcours intellectuel que nous pourrons
répondre succinctement, mais en même temps de façon précise, à ce type de question. D'une part,
ce sont les mêmes valeurs que l'on respecte dans tous les domaines de l'existence. D'autre part,
cependant, les différents domaines de l'existence s'ouvrent à des valeurs spécifiques.

La pratique du sport est une activité humaine, dont la personne humaine prend la responsabilité.
La personne humaine est libre, donc responsable. Les engagements existentiels volontaires et la
mise en œuvre des convictions, y compris les plus fondamentales, ne dispensent pas la personne
de sa responsabilité éthique et de la nécessité de formuler des jugements éthiques sur ses
activités et ses choix et de s'y conformer. La personne et la société portent des jugements éthiques
en référence aux valeurs qu'elles reconnaissent et à partir de celles-ci se donnent des normes. Les
valeurs et les normes sont essentielles dans une vie morale; mais elles ne suffisent pas. Il faut
qu'intervienne une forme de sagesse pratique qui découvre et décide ce qui est à faire et à éviter
en tenant compte des valeurs et des normes, mais aussi des circonstances singulières. Cette
sagesse pratique est nécessaire à la fois aux personnes, aux groupes et à la société. Comme les
valeurs et les normes, on doit retrouver cette sagesse pratique dans le domaine du sport comme à
propos de l'ensemble de l'existence.

29
30
Chapitre 2 : Les valeurs et le sport
Dans le domaine du sport, la personne humaine rencontre deux types de valeurs
éthiques. Elles ont des liens entre elles mais il est important de pouvoir les dis-
tinguer. Elles n'ont pas exactement le même statut anthropologique.

1. Le s valeurs éthique s commune s qui doivent être


reconnue s, pratiquée s, vécue s dans le sport et ailleurs
D'une part, la pratique sportive, comme toute autre activité humaine, doit se référer à un certain
nombre de valeurs communes et correspondre à un certain nombre d'exigences que nous
appellerons communes aussi. La personne humaine doit respecter dans toutes ses attitudes et dans
tous ses comportements les exigences de la justice et de la vérité. Il s'agit de valeurs communes,
universelles, qui s'imposent dans tous les secteurs de l'existence. De même, dans le domaine du
sport, comme dans celui du travail ou ailleurs, il faut avoir le souci de la sécurité et de la santé.
Ces exigences en rapport avec la santé ou la sécurité sont des exigences universelles elles aussi,
communes à tous les domaines de l'existence.

Une entreprise économique ou une asbl qui se désintéresse de la sécurité, qui ne prend pas les
moyens pour prévenir les accidents de travail pour son personnel, agit d'une façon que l'éthique
réprouve et que la société condamne. De même, les organisateurs d'une activité sportive qui,
consciemment et délibérément, ou par négligence, ne prennent pas les mesures nécessaires pour
assurer la sécurité des sportifs et des spectateurs, commettent une faute grave qui doit être
condamnée moralement et pénalement. La sécurité peut et doit être considérée comme une valeur
commune qui doit être respectée dans toutes les activités humaines, sociales. Le souci de la
sécurité peut dégénérer en une attitude mesquine, se transformer en une attitude sécuritaire. Mais
la dérive, les excès, les outrances toujours possibles ne suppriment pas le caractère de valeur de
la sécurité. La sécurité est certes une question technique, mais qui a des aspects humains, une
dimension éthique et même un prolongement politique.

La santé est une réalité et une valeur médicale, mais elle est d'abord une valeur humaine, et donc
éthique. Cette valeur éthique doit être respectée dans toutes les activités, dans tous les domaines.
L'organisation du travail, l'organisation de l'agriculture, l'organisation du commerce doivent se
soucier de la santé des travailleurs et des consommateurs. La même valeur éthique de la santé
s'impose également aux organisateurs de rencontres sportives, qu'elles soient de l'ordre de la
compétition, du sport scolaire ou du sport pour tous. La valeur de la santé s'impose au plan de la
vie personnelle et familiale, elle entraîne des exigences aussi au niveau social, politique et
juridique.

Le premier responsable de la santé, au sens éthique, c'est le sujet lui-même. Le sujet a certes
besoin de la médiation de personnes spécialisées dans le domaine de la santé, qu'il s'agisse des
médecins, des pharmaciens ou d'autres. Ceux-ci sont responsables de la santé des personnes dont
ils acceptent librement la charge. Mais le premier responsable demeure le sujet lui-même.

A un autre plan, les personnes individuelles ou les familles ont besoin, étant donné la complexité du
domaine de la santé dans la modernité, de l'intervention préventive ou subséquente des
responsables de la santé publique. Dans un état moderne, les pouvoirs publics ont une grave
responsabilité éthique vis-à-vis de la santé des citoyens, en contrôlant l'alimentation,

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l'agriculture, les émissions de substances nocives par l'industrie, les décharges, les activités
humaines en général. La responsabilité des pouvoirs publics est de nature éthique: elle suppose
certes des qualifications techniques et organisationnelles que chaque personne ou famille ou
entreprise ne peut assumer par elle-même. C'est en quelque sorte par une forme de délégation que
les pouvoirs publics édictent des règles en matière de santé et en assurent le respect.

Le particulier n'est pas en mesure de vérifier le taux de Dioxine ou de C02 que l'organisme peut
supporter. De même, pour les risques liés à l'utilisation de GSM, d'émissions d'ondes, ou dans
l'utilisation d'appareillages électriques, électroniques. La vie sociale requiert ici l'intervention
préventive ou subséquente des pouvoirs publics, qui se dotent des capacités techniques d'étudier
les risques et de suggérer ou d'imposer les comportements nécessaires.

Ce genre de considérations intervient dans tous les domaines de l'existence personnelle et


sociale. Nous les retrouvons dans le domaine du sport, qui est cependant à bien des égards
différent des autres domaines de l'existence. Les pouvoirs publics doivent étudier, discuter,
délibérer les pratiques du sport qui sont dangereuses pour la population. Ils doivent songer à la
protection des enfants et des jeunes; ils doivent pouvoir s'opposer à des comportements
imprudents de la part des parents. Ils doivent aussi contrôler les responsables sportifs, les clubs,
les entraîneurs. Ils ne peuvent tolérer que des pratiques sportives, comme le surentraînement,
représentent un risque pour la santé. Ceci est vrai pour le sport de compétition, mais aussi pour
le sport scolaire ou universitaire.

Ce genre de considérations intervient aussi à propos de la question du dopage, dans le domaine de


l'accompagnement et de la préparation des sportifs. Il n'y a plus aujourd'hui de pratique sportive
sérieuse, si le sportif n'est pas accompagné médicalement, s'il n'est pas préparé par d'autres ou
avec d'autres à la pratique de son sport en vue d'améliorer ses prestations sportives. Mais cet
accompagnement, cette préparation ne peuvent évidemment pas représenter une menace sérieuse
pour la santé des sportifs. Pour des raisons que nous approfondirons plus loin, on ne peut tolérer
la pratique du dopage, celui-ci représente un risque grave pour la santé que, pour des raisons
éthiques, les sportifs, les organisateurs sportifs, les médecins, les pharmaciens et les pouvoirs
publics ne peuvent accepter. D'autres considérations éthiques d'un type particulier interviennent
aussi dans ce débat sur le dopage, mais la valeur de la santé apparaît ici comme une valeur éthique
et plus précisément comme une valeur éthique commune.

Les exigences de la santé, qui sont à la fois techniques et éthiques, sont à ce point complexes qu'il
est indispensable que les pouvoirs publics, en concertation avec les responsables sportifs,
indiquent ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas, au nom de la santé. Il en va de même,
avons-nous vu, en ce qui concerne les exigences au nom de la sécurité. Tout ceci suppose
information, réflexion, concertation, capacité de décision.

Toute activité humaine est soumise à des exigences de justice. Certes, le souci de la justice ne peut
devenir un facteur de paralysie ou de stagnation. Chacun doit trouver le moyen de conjuguer
efficacité et justice, puissance et justice. Cela concerne le domaine économique, mais aussi le
domaine du symbolique, de l'art ou de la spiritualité. Ce souci de la justice peut devenir
paralysant et étouffer l'initiative, la créativité, l'inventivité. Mais ces dérives possibles ne doivent
pas empêcher de voir que dans ces domaines la justice n'est pas un vain mot.

Cette importance de la justice, qui est une valeur sociale et humaine, s'impose aussi dans le
domaine du sport. La difficulté est de reconnaître ce qui est juste et ce qui est injuste. C'est la

32
raison pour laquelle il est nécessaire de formuler des normes, des règles, de préciser ce qui est
acceptable et ce qui ne l'est pas. Ces normes ne sont pas la négation de la visée éthique. Elles ne
représentent pas une perte du sens des valeurs. Mais elles les concrétisent, en les précisant; elles
concrétisent les valeurs, elles concrétisent la visée éthique.

Une visée éthique qui ne se concrétiserait pas dans des règles plus précises apparaîtrait et serait
idéologie; elle représenterait un idéalisme inacceptable, mensonger, trompeur.

Il y a cinquante ans, la situation d'une culture extrêmement normée, juridique, portait de


nombreux auteurs à prôner une diminution des règles. On insistait sur l'importance des
intentions, des valeurs, des visées éthiques, des orientations fondamentales. Aujourd'hui, le
sérieux de la visée éthique se mesure d'après la capacité de faire reconnaître et accepter un
ensemble de règles et de normes. Ceci a été très bien mis en lumière au plan de l'éthique en
général dans l'œuvre philosophique de Paul Ricoeur, spécialement dans Soi-même comme un autre
(Seuil, 1990) et, en ce qui concerne l'éthique du sport, dans les publications de Jean-François
Bourg. Une même perspective se retrouve en ce qui concerne l'éthique sociale dans la publication
de l'ancien directeur général du Bureau International du Travail, à Genève, Michel Hansenne, Un
garde-fou pour la mondialisation (Editions Quorum, 1999). Michel Camdessus, qui fut longtemps
directeur général du Fonds monétaire international, a exprimé la même conviction dans ses
dernières publications avant de quitter le F.M.I..

Comme la justice, la sincérité, la vérité comme cohérence représentent à la fois des valeurs et des
exigences à la fois personnelles et sociales. Pourtant, la vie sociale est souvent régie par des règles
de fonctionnement où des formes non seulement de secret, mais aussi de camouflage et de
travestissement de la vérité sont comme socialement imposées. Le sens du secret, qui est un
manque à la transparence et peut-être à la sincérité, le sens du camouflage ne sont pas seulement
acceptés; ils font partie d'une stratégie dont on pense qu'elle s'impose au nom du réalisme. Cette
stratégie est pratiquement perçue comme une règle sociale. Ces attitudes qui sont évidemment
courantes dans le domaine commercial, se retrouvent aussi structurellement dans le jeu et dans le
sport. Il n'y a pas de jeu (jeu de cartes), il n'y a pas de sport, sans une stratégie de victoire. La
réussite, le succès supposent évidemment une compétence technique. Elle suppose une force de
caractère, une forme de persévérance, une solidité intérieure en même temps qu'une souplesse et
une capacité d'adaptation, qu'il faut apprendre, que les uns apprennent plus facilement que
d'autres. Elle suppose aussi une stratégie, qui n'est jamais quelque chose de simple et où
intervient aussi une forme de ruse.

Au plan commercial, la stratégie ne consiste pas seulement à découvrir quels sont les besoins des
consommateurs et comment les satisfaire. L'efficacité des stratégies commerciales commande
aussi un mélange de clarté et de manipulation, caractéristique de la publicité. Une stratégie
commerciale efficace requiert une bonne information. Mais celle-ci ne suffit pas. Il faut la
compléter par une forme de publicité qui se caractérise à la fois par le sens de la vérité et de
l'honnêteté minimales mais aussi par une volonté de convaincre, d'influencer, de persuader. Il se
joue là une forme d'intrigue où se rencontrent la vérité mais aussi autre chose que la vérité. Cette
manœuvre, cette manipulation, n'est pas et ne peut être mensonge, mais elle n'est pas non plus
le sens de la pure vérité. On comprend dès lors que en cette matière il soit nécessaire de codifier
des normes et des règles aussi précises que possible mais où l'on accepte aussi l'esprit de finesse
et une forme d'invention poétique, mythique.

33
Le sport comporte lui aussi une telle forme de jeu avec la sincérité. Dans la compétition, le
sportif cache son jeu; il ne dévoile pas ses intentions; il ne peut pas et ne doit pas vivre une
totale transparence vis-à-vis de l'adversaire. Dans le sport aussi, la compétence technique, la force
de caractère sont indispensables, mais il y a place en même temps pour une forme d'intrigue
caractéristique du jeu. Dans ce domaine, au nom de la vérité, le sport a besoin de règles.
Celles-ci doivent être à la fois claires et souples. Elles ne peuvent accepter la tromperie, la
tricherie, la violence, la méchanceté, mais elles ne peuvent pas imposer une transparence qui
rendrait le jeu impossible. La publicité commerciale fait la part belle au rêve, à la poésie, au mythe.
Le jeu, tout en respectant la vérité et la correction, met en œuvre la vivacité de l'esprit,
l'inventivité, l'imagination, la créativité, l'inspiration. Ces attitudes diffèrent de la simple
application d'une logique rigide, elles comportent une part de complexité et de souplesse. La
pratique du sport suppose réflexion, raisonnement, mais aussi imagination et même une forme
d'inspiration. Le grand sportif, celui qui a du génie, est souvent habité par une telle forme
d'inspiration. Cette complexité ne supprime pas la nécessité de règles et de normes. Elle rappelle
que l'éthique représente une tâche délicate qui demande beaucoup d'écoute, de discussion avec les
sportifs, mais en même temps une clarté du jugement éthique. Il faut se réjouir que le Conseil de
l'Europe, surtout depuis les années 1992, ait investi beaucoup de soin à mettre au point une Charte
européenne du sport et un Code d'éthique sportive. Il faut encourager la création de comités
d'éthique au sein des fédérations sportives, aux niveaux national et international. Leurs avis seront
précieux.

On le voit, le sport est soumis à un ensemble de règles éthiques communes, qui doivent être
respectées dans le domaine du sport comme dans tous les autres domaines de l'existence sociale. Il
est soumis à un ensemble de valeurs éthiques communes, qui doivent éclairer et guider la pratique
du sport, comme elles doivent rendre plus humains tous les autres domaines de l'existence sociale.

Ces valeurs éthiques communes ne sont pas des valeurs sportives, ni au sens strict, ni au sens
large. Ce sont des valeurs éthiques, des valeurs humaines, qui sont d'application dans le domaine
du sport comme ailleurs. Est-ce à dire qu'il n'y a pas de valeurs sportives spécifiques?

2. Le s valeurs spécifique s que le sujet poursuit librement


dans le sport et ailleurs
A côté des valeurs éthiques qui doivent être respectées dans tous les domaines de l'existence, donc
aussi dans le domaine du sport, il y a des valeurs qui sont caractéristiques du sport, que le sujet
choisit d'ailleurs librement de poursuivre.

La modernité se caractérise par les engagements libres et existentiels des sujets dans toute une
série d'activités ou d'attitudes. Ces engagements libres concernent des domaines très importants.
Celui de la fécondité. Celui de l'alliance. Celui des activités symboliques, de l'appartenance aux
communautés symboliques. L'appartenance à une tradition ou à une communauté religieuse est
considérée à juste titre, aujourd'hui, comme un engagement de la liberté du sujet, des sujets. Le
monde associatif est très caractéristique de cette manière de faire et de vivre. Mais aussi le monde
de l'entreprise dans le domaine économique. De même, le fait de s'engager dans une activité
sportive, de s'affilier à un club sportif et de se rattacher à une fédération sportive, de choisir le
niveau sportif que l'on cherche à atteindre, tout cela est de l'ordre de la liberté et du libre
engagement existentiel volontaire.

34
Les engagements libres ne sont pas soustraits à la reconnaissance des valeurs et à l'acceptation
des règles. La modernité qui se caractérise par une découverte de la liberté et de la
responsabilité, montre aussi l'importance des règles et des valeurs, y compris dans les
domaines librement choisis par le sujet.

Le sport représente un engagement libre, bien qu'il soit aussi vécu de façon sociale. Il se vit sous le
regard d'autrui. Le sportif vit le sport pour lui-même mais aussi en fonction des spectateurs, la foule
des spectateurs fait partie de l'événement sportif. Le sport suppose organisation et accompagne-
ment. Il suppose la présence d'une figure comme celle de l'entraîneur. Il se vit dans le cadre d'une
association, le club sportif. Mais tout ceci le sportif le vit, parce qu'il l'a choisi librement, parce qu'il
s'est engagé librement dans cette voie. Il vit le sport dans le cadre d'un club, d'une association
sportive, et il y adhère librement, mais l'association sportive est au service de sa liberté et de son
objectif sportif. Elle est garante de la double liberté du sportif et de l'entraîneur.

Si le sport est pratique de liberté, il est aussi le domaine de la responsabilité et de l'engagement


existentiel. Parce qu'il est l'engagement d'un sujet, il est aussi le domaine des convictions; il est le
lieu à la fois d'une éthique de responsabilité et d'une éthique de conviction (Max Weber; K.O. Apel).
Parce qu'il est de l'ordre de l'engagement libre d'un ou de plusieurs sujets, parce qu'il est de l'ordre
des convictions, il est aussi de l'ordre de l'inscription dans une tradition et de
l'appartenance ou de l'engagement dans une communauté symbolique. La modernité s'est
construite sur la défiance à l'égard des communautés symboliques les plus représentatives (les
églises, etc.); elle se construit aujourd'hui sur la reconnaissance de l'importance des traditions et
des communautés symboliques. Je mentionne trois pistes de recherche et de réflexion. Alain
Touraine, dans sa Critique de la modernité, qui est aussi une valorisation de la modernité. La
modernité comporte des aspects périlleux pour le sujet, dans la mesure où elle est marquée par une
rationalité instrumentale. Mais elle est une réalité positive dans la mesure où elle valorise le sujet
actif et participant au mouvement social et qui prend la défense du sujet contre le système
impersonnel. Le sujet qui a choisi de participer activement à ce mouvement social, s'appuie sur des
convictions et cherche à s'inscrire dans une tradition. Pour l'auteur, la tradition dans laquelle
s'inscrit le sujet moderne est une tradition de type augustinien. Charles Taylor, lorsqu'il cherche à
préciser l'identité de la modernité, est sensible à la complexité de celle-ci. La modernité est
traversée simultanément par plusieurs courants, qui parfois s'allient, qui parfois se combattent. Il
désigne trois mouvements. Le premier est celui de l'intériorité, qui correspond à la valorisation
moderne de la spiritualité; l'auteur inscrit ce premier axe dans la ligne de la tradition
augustinienne. Une deuxième dynamique qui caractérise la modernité est celle de la valorisation de
la quotidienneté. L'individu de la modernité cherche à vivre les valeurs fondamentales de la
modernité au quotidien, dans la réalité de l'histoire, mais dans une histoire où l'individu est
confronté à la quotidienneté de la modernité qui recouvre les réalités économiques, le travail, la
consommation, mais aussi la réalité de la famille, du couple. On peut y ajouter le domaine du jeu et
du sport. Le troisième courant est celui de l'universalité, dont le sens est d'ailleurs multiple et
recouvre la dimension écologique mais aussi d'autres aspects de la modernité. L'intériorité, la quo-
tidienneté, l'universalité sont trois forces dont l'une peut s'allier avec une autre pour diminuer l'in-
fluence d'une troisième. La quotidienneté économique peut s'allier avec l'intériorité pour contrer l'in-
fluence de l'universalité. L'intériorité et l'universalité peuvent s'allier contre l'influence de la
quotidienneté économique. Jean-Marc Ferry, dans un ouvrage dédié à Paul Ricoeur, L'éthique recons-
tructive, dit la nécessité éthique et sociale d'une reconstruction lorsque la vie sociale a été traver-
sée par des crises graves de violence ou d'injustice. La reconstruction, qui ne coïncide pas avec la

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réconciliation mais qui a des traits communs avec celle-ci, ne banalise pas les violences et les crises,
elle en fait mémoire à travers un travail de remémoration symbolique. L'éthique reconstructive
valorise les identités, mais des identités ouvertes à d'autres identités.

C'est dans ce champ des engagements libres des sujets que l'on retrouve l'engagement du sujet
sportif dans le sport, notamment dans le sport de compétition, dans la recherche de performance
sportive. Cet engagement n'est pas une obligation, ni une nécessité. Il est libre. Il résulte du libre
choix d'un sujet, de plusieurs sujets. Il est un paradigme de l'engagement libre du sujet. Il
suppose une responsabilité mais aussi des convictions. Il est éthique de responsabilité, mais aussi
éthique de la conviction. Il est choix éthique, projet éthique d'un sujet, en ce sens qu'il poursuit
avec d'autres, un bien, une vie bonne, parce qu'il est à la recherche d'une vie ayant un sens pour lui,
un sens avec d'autres. Il suppose organisation, comme toute activité humaine et sociale. Il suppo-
se non seulement des convictions personnelles, mais aussi une référence commune à une tradition
sportive, une référence commune à un idéal sportif, exprimé dans un logo partagé (La charte
olympique) et une référence commune à une règle écrite, à un code d'éthique sportive partagé par
tous. Ceci revient à dire toute l'importance des Comités olympiques et de leurs chartes; c'est dire
toute l'importance de la Charte européenne du sport et du Code d'éthique sportive du Conseil de
l'Europe.

Les valeurs poursuivies dans ces formes d'engagements sont des valeurs humaines, des valeurs
éthiques. Sont-elles en même temps des valeurs sportives? Elles sont certes marquées par le
domaine où elles sont vécues, par le monde du sport où elles s'expriment, d'autant plus qu'elles sont
prégnantes, qu'elles marquent profondément l'existence du sportif. Mais le fait qu'elles soient vécues
dans le domaine du sport, même supposons-le en priorité, ne fait pas de ces valeurs à
proprement parler des valeurs sportives. Il s'agit de valeurs humaines, de valeurs éthiques. Nous les
retrouverons dans la quatrième partie de notre travail. Il s'agit de la valeur de dépassement de soi.
Il s'agit de la valeur symbolique de la performance sportive. Il s'agit de la passion pour le sport. Il
s'agit de la relation spécifique à l'entraîneur, vécue dans une double liberté, en vue d'un
dépassement de soi et dans la perspective de la valeur symbolique de la performance pour le sujet
comme pour les témoins et les spectateurs. Ces valeurs sont importantes. Elles peuvent être
caractéristiques du sport. Il s'agit de valeurs spécifiques au sport. Il s'agit de valeurs poursuivies
librement par les sujets avec d'autres. Elles sont liées à la personnalité des sportifs, à leurs
convictions, à leur histoire, à leur tradition. Mais ces valeurs spécifiques du sport sont à proprement
parler des valeurs éthiques, des valeurs humaines. Celles-ci ne sont pas liées mécaniquement à la
pratique du sport. Elles doivent être voulues par les sujets. Elles doivent être le fruit d'une recherche
systématique, méthodique; elles sont l'aboutissement d'une visée éthique et, bien souvent aussi,
d'une préoccupation politique. Ces valeurs sont voulues par des sujets humains en vue de réaliser
plus d'humanité dans leur existence propre et dans leur environnement social; elles sont voulues
librement par un ou des sujets humains; comme telles, elles représentent des valeurs éthiques. Elles
ne sont pas à proprement parler des valeurs sportives; elles ne sont pas liées automatiquement à la
pratique du sport. En ce sens, leur réalisation dépend essentiellement des dispositions des sujets,
parce qu'elles visent en tout cas ultimement, à développer une plus grande humanité.

Les valeurs, comme le dépassement de soi ou la recherche de performance, dont nous venons de
parler à propos du sport, ne sont pas non plus des valeurs spécifiques au sport, en ce sens qu’elles
seraient à ce point caractéristiques du sport ou spécifiques au sport, qu'on ne les retrouverait que
dans ce lieu. Le lieu d'une pratique est important, mais il n'établit pas un lien d'exclusivité entre le

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topos et la pratique, qu'il détermine, qu'il balise un lieu exclusif où seules pourraient se vivre ces
pratiques et ces valeurs. Il ne faut pas se représenter le lien entre le lieu sportif et les valeurs qui
s'y vivent, comme si ces valeurs ne pouvaient être vécues que dans le sport ou en dépendance du
sport. Je pense que ces valeurs, pourtant spécifiques et caractéristiques, peuvent aussi être
vécues en d'autres lieux, entre autres dans le domaine symbolique de l'attitude religieuse, de
l'appartenance à une communauté symbolique. La recherche du dépassement de soi se retrouve dans
le sport, elle est aussi vécue ailleurs, dans le domaine symbolique par exemple. La relation du
sportif à l'entraîneur sportif qui librement cherche à conduire le sportif à un maximum, tout
en respectant sa liberté, présente des liens d'analogie avec un certain type d'accompagnement
spirituel.

La recherche scientifique elle-même, si caractéristique de la modernité, est habitée aussi par ce mou-
vement continuel, incessant de dépassement de soi, de dépassement des certitudes acquises, par cette
recherche incessante de performances scientifiques et de meilleurs résultats au plan de la vérité.

Au niveau économique, le monde de l'entreprise, si caractéristique de la modernité, est habité lui


non seulement par le vocabulaire mais aussi par ces recherches du dépassement de soi et des
performances (Alain Ehrenberg).

Par le parrainage des activités sportives par les entreprises, les mondes du sport et des
entreprises sont d'ailleurs étonnamment proches. La synergie entre la pratique sportive et la
recherche scientifique est elle aussi assez remarquable aujourd'hui.

Le libre engagement dans des associations volontaires est caractéristique du monde du sport; il est
paradigmatique. Mais il ne s'agit pas d'un lien d'exclusivité. Les communautés symboliques
connaissent des relations et des appartenances de même nature, du moins de nature analogue; sans
être identiques, elles ont des traits de parenté, elles sont homologues. Il en est de même pour la
communauté scientifique, à laquelle on adhère librement, à condition d'être reconnu par les autres
et d'en accepter les valeurs et les normes.

Lorsqu'il s'agit de performances et de dépassement de soi dans le sport, des dérives sont possibles,
au point de dénaturer ou de pervertir le sens du sport. Ces dérives doivent pouvoir être reconnues
et combattues. Elles ne sont pas inéluctables. On peut retrouver le même type de dérives dans le
monde scientifique, dans le monde des entreprises et d'ailleurs aussi au niveau des communautés
symboliques.

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Chapitre 3 : Les normes et le sport
1. L'éthique est au service de la visée d'une vie bonne, avec les autres, pour les
autres, dans des institutions justes. Elle se réfère à des valeurs; à partir de
celles-ci, à la lumière de celles-ci, elle se donne, par le jugement et la discussion,
des normes. Ces normes sont la mise en œuvre des valeurs communes, que l'on
retrouve dans le sport et ailleurs. Elles sont aussi la mise en œuvre des valeurs
spécifiques au sport, caractéristiques du sport, mais que l'on retrouve aussi dans certains
autres domaines de l'existence.

2. La recherche sérieuse des valeurs communes, santé, sécurité, se vérifie à la manière dont les
sujets et les groupes se donnent des règles, des normes. Ces règles doivent être reçues largement.
Les normes que l'esprit humain se donne au terme d'une observation et d'une analyse attentive, au
terme d'une réflexion et d'une discussion appropriée, dans le prolongement aussi d'une ouverture à
l'altérité et à l'extériorité (Emmanuel Lévinas), doivent bénéficier d'une réception très large de la
part d'une communauté elle-même assez large. Dans le monde juif et chrétien, les paroles des Dix
Commandements dans la Bible ont valeur de paradigme. Dans le monde moderne, marqué par l'Age
des lumières, s'est imposée la nécessité d'une recherche de règles morales et sociales universelles,
acceptées publiquement par l'ensemble des nations libres. La Déclaration universelle des droits de
l'homme adoptée en 1948 par l'Assemblée générale de l'O.N.U. s'inscrit dans la continuité d'une
recherche apparue nécessaire, en Europe, au cours des trois derniers siècles. Mais les normes
éthiques et les règles morales doivent être réfléchies et justifiées par la raison humaine, proposées
et discutées au travers d'un jugement humain, même si par ailleurs on se réfère à l'extériorité d'une
tradition, religieuse ou autre, qui nous précède.

3. Le caractère sérieux de l'attachement aux valeurs spécifiques se vérifie aussi d'après la volonté
qu'ont les sujets, les groupes et la société globale de se donner des règles qui explicitent ces valeurs
spécifiques. Celles-ci aussi supposent réflexion et jugement, ainsi que discussion et échanges. Ici
aussi la référence à une tradition joue un rôle, comme celle dans laquelle s'inscrit Pierre de Coubertin
et à laquelle il donne un élan nouveau. Mais est tout aussi important le débat, aussi loyal que
possible, accompagné d'une information et d'une observation pertinente. Les normes et les règles
que l'éthique du sport se donne en fonction des valeurs spécifiques du sport, doivent elles aussi être
l'objet d'une réception la plus large possible, tant de la part des sportifs que des médecins, des
organisateurs et des accompagnateurs, ainsi que de la part des responsables politiques. Lorsqu'il
s'agit des règles particulières qui valent pour la pratique sportive des enfants, l'acceptation par des
représentants des parents est évidemment nécessaire aussi.

4. Les règles et les normes qui régissent la pratique sportive en l'orientant en fonction des valeurs
communes sont des règles morales et sociales. Ce sont des règles communes, que l'on retrouve dans
le sport mais aussi dans tous les secteurs de l'existence. Des règles de ce type interdisent par
exemple tout ce qui menace de manière irresponsable la vie et la santé des personnes, tout ce qui
provoque l'insécurité; elles obligent à refuser tout ce qui est corruption, malhonnêteté ou
tromperie; elles imposent de condamner les abus de biens sociaux, qu'il s'agisse de sport ou d'autres
activités sociales.

5. Les règles et les normes qui gouvernent la pratique sportive en tenant compte et en s'inspirant
des valeurs spécifiques au sport, sont aussi des règles morales et sociales. Elles n'ont cependant

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pas exactement le même statut anthropologique et éthique que les précédentes. Elles ne
s'imposent pas et on ne les retrouve pas de la même façon dans tous les domaines de l'existence.
La recherche de performances sportives n'est pas une obligation morale. Mais celui qui s'y voue par
choix, dans la liberté, et qui le fait avec d'autres, avec leur collaboration, avec leur participation
comme organisateur ou même comme spectateur ou téléspectateur, doit être désireux de parvenir à
un ensemble de règles plus précises, acceptées par toutes les personnes concernées. Ces règles sont
spécifiques, elles cherchent à déterminer ce qu'est l'esprit sportif, ce qu'est le fair-play. Elles sont
d'un autre type, mais elles contribuent à la beauté du sport, elles veillent à ce que le sport,
activité libre, devienne pratique toujours plus humaine, plus belle. Ce sont des règles morales d'un
type particulier. Lorsque ces règles morales deviennent des règles sociales, elles sont des règles
sociales d'un type particulier.

6. Les sanctions qui punissent les transgressions des normes morales et sociales communes,
exprimant les valeurs communes, doivent être des sanctions communes, amendes, prison; dans les
cas graves, déchéance de droits civils. Les sanctions des transgressions des règles qui explicitent les
valeurs spécifiques du sport sont et doivent être d'une autre nature. On ne punit pas de prison un
sportif qui contrevient à l'esprit sportif; on peut et doit punir pénalement des sportifs qui abusent
de biens sociaux ou qui pratiquent le dopage dans la mesure où celui-ci est nuisible pour la santé et
a été refusé par la législation. Les sanctions pour les cas de transgressions de règles spécifiques
seront des sanctions sportives; privation de participation à des compétitions, suspension de
l'appartenance à un club ou à une fédération, dans la mesure où l'appartenance à de telles
associations volontaires résulte d'un choix libre. Les sanctions dans ce cas peuvent aussi être la
privation de gains sportifs, le retrait de médailles ou de trophées sportifs, l'annulation d'un résultat
sportif. Un athlète qui ne respecte pas le fair-play ne se verra pas dépouillé des biens qu'il a acquis
en dehors du sport.

7. Le fair-play, c'est le respect non seulement des règles morales et sociales universelles ou
communes, comme celles qui interdisent la violence. C'est aussi le respect des règles sportives, des
règles du jeu, mais aussi le respect des législations sportives dans leur spécificité. Le fair-play est
pourtant davantage que le respect des règles. C'est aussi une attitude inventive, créative face aux
crises et aux difficultés que le sportif rencontre dans la pratique du sport, en vue de les dépasser de
façon humaine et constructive. C'est aussi, comme on le verra plus loin, l'attitude qui permet de faire
face aux entraînements passionnels et aux débordements si fréquents dans le feu de la compétition
sportive. Le fair-play est une valeur éthique d'un type particulier, concrétisée par des règles morales
plus précises, mais qui sont elles aussi d'un type particulier. Leur transgression a une autre
signification que celle des règles morales universelles et conduit à des sanctions qui sont une
nouvelle fois d'un type particulier.

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Chapitre 4 : La sagesse pratique
Il y a une forme de sagesse pratique constituée par les valeurs, communes ou spé-
cifiques. Le sujet se demande comment les vivre dans telle situation déterminée. On
retrouve ici le jugement de la vertu de prudence selon Aristote dont le point de départ
sont les principes, les valeurs.

La sagesse pratique, dans sa deuxième configuration, consiste à se demander comment mettre en


œuvre non seulement les valeurs et les principes généraux, mais aussi les normes et les règles plus
précises. Cette seconde forme de sagesse pratique s'impose dans le domaine économique comme dans
le domaine du sport.

Une troisième forme de sagesse pratique est davantage marquée par les engagements volontaires des
sujets, par leurs convictions, par leur appartenance à une communauté ou à une tradition
symboliques. Cette sagesse se réfère aux valeurs; elle se réfère aussi aux normes, aux règles
socialement acceptées; elle se réfère aux valeurs qu'elle choisit, mais aussi à l'ensemble des valeurs
pourvu qu'elles soient authentiques. Néanmoins, cette sagesse déborde les règles et les normes, tout
en les respectant. On trouve en elle une créativité, un dynamisme, une inventivité qui en font en
grande partie le prix. Nous verrons la signification de ces réflexions pour la compréhension de la
nature du fair-play.

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3E PARTIE :
L’éthique du sport et les valeurs communes qui doivent être vécues dans le
sport et ailleurs

La santé et la sécurité, le développement personnel harmonieux et la formation du caractère,


l'esprit de camaraderie, la rencontre des autres, l'intégration sociale, la justice et la paix: une
préoccupation multiple du sport et de l'éthique du sport.

Introduction
La pratique du sport est soumise à un certain nombre de valeurs éthiques qui
concernent tous les secteurs de l'existence, qui constituent donc des valeurs
éthiques communes, ainsi que nous les avons nommées plus haut. Elles
représentent des possibilités pour l'homme et elles constituent aussi des obliga-
tions. Ce terme d'obligation ne doit pas effrayer le lecteur. Il tient une place centrale
dans le judaïsme et dans la tradition judéo-chrétienne, mais aussi dans l'œuvre philosophique de
Emmanuel Lévinas et de Jean-Paul Sartre.

Ces valeurs que nous appelons communes, doivent être vécues dans le sport, comme dans tous les
domaines de l'existence. Elles concernent ceux qui pratiquent le sport, ceux qui les entraînent au
plan sportif et ceux qui les accompagnent médicalement, ceux qui organisent les activités
sportives, ceux qui y participent comme spectateurs et les médias.

Avant d'être des "obligations", ces valeurs communes dans le sport sont des possibilités, mais des
possibilités qui doivent être réalisées et mises en œuvre, si on veut que le sport soit vécu de
manière humaine. Ces valeurs sont ainsi la source d'obligations morales et sociales.

Comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, l'éthique du sport ne peut se désintéresser de ces
valeurs communes, même si elle doit en même temps se préoccuper des valeurs plus spécifiques
au sport.

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Chapitre 1 : Le souci de la santé et de la sécurité
1. Le sport est une pratique dont une des significations est de favoriser la santé,
de la préserver si le sujet en jouit, de prévenir la maladie. Le sport a comme objec-
tif que le sujet se sente bien dans son corps, qu'il se sente "en forme". Mais cette
signification est une possibilité. Elle n'est pas donnée automatiquement.
Pour devenir réalité, cette valeur doit être comprise par les personnes et poursuivie par
la volonté des sujets.

En même temps, une forme de pratique sportive adaptée peut contribuer à permettre aux personnes
malades ou handicapées de vivre leur maladie ou leur handicap de façon plus humaine. Elle peut les
aider à être mieux intégrées dans une vie sociale, en acquérant pour elles-mêmes à travers le sport et
en diffusant dans leur entourage une image plus positive de leur être marqué par la
finitude de la maladie ou du handicap. Elle peut les aider à avoir une plus grande confiance en
elles-mêmes et ainsi à s'ouvrir davantage aux autres au lieu de se replier dans une mauvaise
solitude.

Le sport n'est pratiqué de façon humaine que si chacun, à son niveau, est habité par le souci de la
santé de tous ceux qui participent à l'événement sportif. Le sportif lui-même, surtout si en même
temps il est appelé à vivre des valeurs plus spécifiques comme la recherche de performances
sportives et le dépassement de soi, doit être attentif à ménager sa santé physique et mentale, à ne
pas la mettre en danger ou à ne pas l'exposer au danger par certains types de comportements.

Il y a faute morale, si le sportif de sa propre initiative prend des risques inconsidérés pour sa santé
ou pour sa vie. Il y a faute aussi lorsque l'organisation du sport est telle que les sportifs sont conduits
presque inévitablement à prendre des risques réels pour la santé. Heureusement, chaque fois qu'un
risque est pris pour la santé, le sujet n'est pas frappé effectivement par l'accident ou atteint par la
blessure ou la maladie. Mais s'exposer ou accepter d'être exposé à des risques graves disproportionnés
constitue déjà une faute, si ce comportement est induit volontairement et sciemment par les organi-
sateurs ou les sportifs, ou s'il résulte d'une négligence et d'une indifférence coupables. Il s'ouvre là
une large place pour la responsabilité des sportifs et des instances sportives. Cette responsabilité est
clairement évoquée dans la Charte européenne du sport et le Code d'éthique sportive du Conseil de
l'Europe dont nous voudrions traiter par ailleurs.

Le surentraînement des sportifs, un rythme excessivement soutenu de compétitions constituent une


menace pour la santé et doivent être évités. Ces pratiques ne peuvent être acceptées. Elles doivent
être refusées par les sportifs eux-mêmes, qui doivent pouvoir s'exprimer par la voix de leurs
représentants. D'où l'importance d'une représentation professionnelle des sportifs. Ces risques
pour la santé ne peuvent être acceptés par les organisateurs des rencontres sportives, quel que soit
leur niveau de responsabilité. L'organisation d'une rencontre sportive, comme l'organisation du travail,
est une richesse humaine. Mais comme l'organisation du travail ne peut mettre en
danger la santé des travailleurs, de même l'organisation des rencontres sportives ne peut mettre en
danger la santé des sportifs. Comme une législation sociale adaptée doit sanctionner les
accidents de travail et les responsables de ceux-ci, de même une législation sportive adaptée doit
sanctionner les accidents sportifs qui surviennent, par la négligence ou l'indifférence des
responsables, dans le cadre d'une rencontre sportive. La responsabilité des organisateurs doit être clai-
rement reconnue. Les responsables de ces accidents doivent être sanctionnés, comme c'est le cas dans
les accidents de travail. Le sport est une activité librement choisie, mais ce fait ne
supprime pas l'obligation de veiller à la santé et à la sécurité des personnes. Le sport est à la fois lieu
de liberté et de responsabilité. Les documents du Conseil de l'Europe le notent clairement.

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La responsabilité pour la santé est plurielle. Elle concerne les sportifs eux-mêmes et leurs organi-
sations; elle concerne les clubs et les fédérations sportifs. Elle concerne les médecins du sport qui
suivent ou devraient suivre les activités sportives des personnes. Elle concerne aussi le législateur.
Dans le cas des enfants et des mineurs, la responsabilité incombe aussi aux parents.
Les règles à ce sujet doivent être précisées et rassemblées dans un Code d'éthique sportive (Conseil
de l'Europe). La mise en œuvre de ces règles n'est pas toujours aisée. Le souci de la santé doit se
combiner avec le sens de la performance et de la compétition. La manière d'articuler ces deux axes
dépend de la sagesse pratique. Mais la difficulté de mettre en œuvre une valeur humaine ne doit
pas conduire à l'indifférence par rapport à elle. Au contraire, elle doit stimuler l'intérêt pour cette
valeur, l'étude, la recherche. Le fair-play est créatif. L'éthique aussi a toujours un aspect créatif,
non qu'elle crée les valeurs, mais elle doit être inventive lorsqu'il s'agit de trouver, dans les
difficultés et en présence des obstacles, la juste manière de vivre ces valeurs.
Nous ne voulons pas traiter ici des dommages à la santé liés à la pratique du dopage sportif. Cette
question, complexe, délicate mais importante, devra être abordée plus loin, dans la cinquième
partie de notre travail.

2. La sécurité aussi est une obligation et une valeur que l'on retrouve dans tous les secteurs
de l'existence. Elle concerne le travail, la vie familiale, les déplacements. Elle concerne aussi le
sport.
La sécurité est une notion complexe, plurielle. Nous ne parlerons pas ici de toutes ses dimensions.
Nous parlerons ailleurs de la sécurité sociale qui protège les sportifs contre les accidents de la vie,
contre les accidents du sport particulièrement nombreux. De même, nous examinerons ailleurs la
réalité de la violence qui affecte le sport. Il s'agit de la violence induite volontairement par des
personnes ou des groupes. Elle crée l'insécurité et renforce le sentiment d'insécurité. Cette
insécurité liée à la violence concerne évidemment le sport. Nous en parlerons dans un autre
contexte, à la fin de la cinquième partie.
Nous parlerons ici de la sécurité dans la mesure où celle-ci est menacée dans le contexte du sport
par des situations ou des comportements qui révèlent, non une volonté de nuire ou de faire mal
comme c'est le cas dans la violence, mais un manque de vigilance et d'attention pour la sécurité
des joueurs ou des spectateurs ou des témoins. La compétition automobile connaît un grand nombre
d'accidents, dont certains sont graves et même mortels. Les sportifs eux-mêmes ont une obligation
de veiller à leur sécurité, à celle de leurs partenaires, à celle de leurs concurrents, mais aussi à celle
des spectateurs. Cette obligation incombe aussi aux organisateurs. Les problèmes évoqués ici n'ont
pas leur origine dans la violence ou l'agressivité, dans la malveillance ou la méchanceté. Ils
proviennent de difficultés liées à la gestion de situations complexes, où d'une part doivent être
entretenus le suspense de la compétition, l'intérêt du public, la qualité du spectacle; mais où
d'autre part aussi la puissance des moteurs, les défaillances humaines toujours possibles, le hasard,
la conjonction des hasards malheureux peuvent provoquer des accidents. Parce que certains sports
sont potentiellement dangereux, la précaution impose que les mesures de sécurité soient
renforcées. Les difficultés d'organisation ne suppriment pas la responsabilité. De même, celle-ci
n'est pas supprimée ou atténuée du fait que le sport en question est pratiqué librement par des
personnes qui l'ont choisi librement.
Des problèmes analogues se retrouvent dans bien d'autres sports. L'escalade, le ski, le rafting, sont

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des loisirs ou des sports passionnants; les risques du point de vue de la sécurité sont réels et
doivent donc entraîner un ensemble de mesures de sécurité appropriées.
Ces règles de sécurité concernent d'abord les sportifs eux-mêmes; mais aussi ceux qui organisent ces
activités; le devoir de veiller à la sécurité est évidemment renforcé dans le chef de personnes qui pro-
fessionnellement ou socialement prennent en charge d'autres personnes ; les guides de
montagne, les moniteurs de ski et d'activités nautiques. Il y a tout un art dans la capacité
d'allier le sens de l'aventure qui est une des joies de la vie, et le sens de la sécurité. Mais cet art doit
s'apprendre. Il requiert une formation, une sensibilisation. On n'est pas là dans le domaine de la pure
improvisation. Veiller à la sécurité là où elle est exposée, là où il y a une tension entre le goût de
l'aventure et la nécessité d'éviter les situations dangereuses, requiert initiative et
créativité; mais il faut aussi développer le sens de l'organisation, de la prévoyance, par des
formations et des entraînements adaptés. La formation des responsables doit viser aussi à leur
permettre de réunir les informations nécessaires.
Les exigences de sécurité sont spécialement à souligner lorsqu'il s'agit d'enfants. Les éducateurs, les
moniteurs qui encadrent les activités sportives ou de loisirs actifs doivent veiller spécialement à la
sécurité, lorsque des enfants ou des mineurs sont concernés. Les parents ont une responsabilité dans
ce domaine qui doit être reconnue par les organisateurs.
Le sens de la sécurité est une attitude intérieure; mais elle s'exprime à travers une foule de
préoccupations, de tâches pratiquées régulièrement. Lorsqu'il s'agit de la sécurité dans le
domaine du sport et des loisirs actifs, il faut noter que la responsabilité des sportifs et des
organisations sportives est soutenue par l'activité professionnelle ou bénévole de tout un ensemble
de personnes qui à leur manière concourent à l'amélioration de la sécurité. Il y a trop d'accidents liés
aux sports ou aux loisirs actifs. Mais, il faut en être conscient, nombre d'accidents ont pu être évités
grâce au travail diligent de personnes ou d'instances, qui sans nécessairement être eux-mêmes des
sportifs, préviennent les utilisateurs des dangers de la montagne, de la mer. Comment pourrait-on pra-
tiquer dans des conditions normales de sécurité les sports nautiques ou de montagne sans la contri-
bution des spécialistes des services météorologiques? Il y a une grave obligation des sportifs et des
organisateurs à prendre connaissance de ces avis et à les suivre.
A un autre plan, les services d'inspection qui contrôlent la solidité et la sécurité des bâtiments publics,
le niveau de sécurité des installations sportives, jouent un rôle préventif dont les
organisations sportives doivent tenir compte. Il en est de même pour les avis des corps de
pompiers. Leurs avis, qui doivent être consciencieux, doivent être entendus. Ceux qui ne font pas
correctement leur travail commettent une faute qui doit être sanctionnée. Ceux qui ne tiennent pas
compte des avis informés sont en faute également.
La sécurité est une responsabilité qui concerne toute une série de personnes et d'instances. Elle est
le fait des sportifs, professionnels ou amateurs, réguliers ou occasionnels, des organisateurs, des ser-
vices de sécurité et du législateur. L'information sportive, dont le premier rôle est de montrer la qua-
lité du spectacle sportif, doit aussi collaborer à cette conscience collective pour la sécurité.
Les services d'assurances pour la prise en charge financière des accidents liés au sport, ont certes un
rôle indispensable que le public et le législateur ne peuvent ignorer. Mais l'existence d'un
système d'assurances ne peut pas dispenser du sens de la prudence et de la responsabilité morale, per-
sonnelle et collective, dans le domaine de la sécurité.
Certains sports sont notoirement dangereux; on songera par exemple à certains sports de combat.

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Nous ne traiterons pas cette question ici, non parce qu'il s'agit d'un problème irréel, ou parce que sans
véritable gravité morale. On a l'impression qu'on se trouve ici en présence d'une sorte de tabou. Il est
comme interdit, dirait-on, d'aborder ce genre de questions. Les aborder est
pratiquement impossible. Il importe néanmoins de rappeler que la liberté ne justifie pas tout. Les
sports de combat se pratiquent librement. Mais la liberté de choix, qui n'est pas toujours totale
d'ailleurs, ne supprime pas le fait qu'on ne peut pas accepter des pratiques sportives qui
régulièrement, et de façon prévisible, entraînent des accidents graves, voire mortels. Quelle est alors
la difficulté du discours éthique au point qu'elle nous empêche de développer autant qu'il faudrait
notre réflexion? Le discours éthique, qui est toujours le fait et la responsabilité d'une
personne, qui résulte du travail et de la réflexion d'une personne, ne peut exister et se développer que
s'il est porté par un groupe, par une catégorie de lecteurs ou d'auditeurs. Or il y a un
désintérêt, et peut-être un refus, lorsqu'il s'agit de réfléchir à certaines pratiques sportives du point
de vue de la sécurité et de l'éthique. Rares sont les personnes investies de responsabilités
sportives ou politiques qui osent aborder ce problème. Qui financera les études sur les accidents, les
décès survenus dans ces contextes? Qui organisera les sessions de réflexion sur ces questions? Une
étude comme celle-ci doit souhaiter que ces questions de sécurité sortent de l'ombre.
Dénoncer et sanctionner le dopage sportif paraissaient irréalistes il y a vingt ans. Aujourd'hui qui
oserait encore fermer les yeux devant la gravité de ce problème et nier la nécessité d'intervenir
légalement et pénalement, d'intervenir auprès des sportifs et au niveau des fédérations sportives.

Jeter aujourd'hui un regard éthique, du point de vue de la sécurité, sur des sports comme la boxe,
paraît naïf et impossible. L'éthique exprime une dimension personnelle; mais c'est aussi une
activité sociale, qui pour exister socialement a besoin de reconnaissance sociale. Le courage
intellectuel consiste non pas à nier la difficulté présente d'aborder certaines questions, mais à faire
l'analyse des raisons de cette difficulté. L'éthique est un discours et un regard. L'engouement pour un
sport comme la boxe est une réalité complexe. Le regard éthique doit être soucieux à la fois de recon-
naître la beauté de cette discipline (Philomenko; Oates), mais aussi d'en reconnaître et d'en faire
connaître les risques pour la santé et la sécurité des sportifs. Qu'est-ce qui empêche de
progresser dans cette direction? Le dopage des sportifs qui existe encore aujourd'hui, était connu il y
a vingt ans. A l'époque il était difficile d'en traiter ouvertement. Aujourd'hui cette question est sortie
de l'ombre. Ne peut-on espérer qu'il en soit bientôt ainsi également pour le problème de la sécurité
dans les sports de combat et faire le nécessaire pour que ce changement intervienne?

3. Le rapport entre le sport et la santé (ou la sécurité) est d'abord positif. Le sport peut être pratiqué
de diverses manières. Il peut se vivre de telle façon qu'une seule chose compte: la réalisation de tel
objectif, l'obtention de telle médaille, la poursuite de telle performance. Pour y parvenir, le sportif et
ceux qui l'entourent, l'entraîneur et les dirigeants sportifs, sont prêts à tout sacrifier, y compris la
santé; y compris la famille, y compris l'équilibre psychique, y compris la sécurité. Ou encore
l'objectif est de gagner de l'argent, toujours plus d'argent. Ou bien encore ce qu'on vise, c'est la consi-
dération, les titres les plus flatteurs dans les journaux, les commentaires les plus élogieux. On est ici
dans une sorte de folie, de fanatisme; on se trouve en tout cas en face d'un comportement passion-
nel. La passion pour le sport est quelque chose de positif, si elle est bien vécue, nous y reviendrons
attentivement. Mais les attitudes passionnée et passionnelle doivent être clairement distinguées.

Une autre attitude consiste à vouloir vivre dans le sport plusieurs valeurs simultanément, le
dépassement de soi, mais aussi le plaisir de la victoire et la performance. Mais le sujet veut

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rechercher tout cela en voulant positivement la santé, le développement de la santé, de la
capacité de réaliser son projet d'existence.
Ce souci positif de la santé est d'abord une disposition intérieure. C'est une attitude du sujet qui
trouve sa racine dans l'intériorité du sujet. Mais cette attitude intérieure se révèle aussi par une série
d'attitudes extérieures, de comportements extérieurs. Cette attitude personnelle du sujet, comme tout
ce qui est important, ne se vit pas dans l'isolement ou le repli. Le sportif qui recherche positivement
la santé, est quelqu'un qui désire être entouré d'autres personnes qui partagent le même goût du sport
que lui-même mais qui en même temps savent l'importance de la santé physique et mentale. Il n'est
pas possible de pratiquer un sport, surtout de manière intensive, sans un suivi médical, sans des
conseils et des prescriptions de médecins spécialisés et consciencieux. Il n'est pas possible de
pratiquer un sport, surtout de performance, sans qu'épisodiquement ou régulièrement, on ne doive
faire appel aux services d'un kinésithérapeute, compétent, spécialisé et une fois encore consciencieux.
Le développement du sport s'accompagne du développement de la médecine du sport; le dévelop-
pement du sport, qui est une chose heureuse et qui concerne la santé publique autant qu'individuel-
le, s'accompagne nécessairement et heureusement d'une pratique de kinésithérapie qui soit orientée
vers le sport. La médecine du sport, comme la kinésithérapie appliquée au sport, demandent une
compétence professionnelle, scientifique et technique. Mais ces spécialisations doivent aussi
s'accompagner d'une compétence dans le domaine de l'éthique, dans le domaine de l'éthique médica-
le mais aussi dans le domaine de l'éthique du sport. Les sciences médicales doivent être habitées par
la conviction que le sport doit être ordonné à la santé, qu'il ne peut pas représenter une menace grave
pour la santé. Mais en même temps elles doivent comprendre ce qu'il y a de spécifique dans le sport,
sans perdre de vue néanmoins que les valeurs spécifiques au sport n'annulent pas les valeurs
communes, les obligations morales, légales ou sociales qui concernent la santé, qui doivent se vivre
dans le sport comme d'ailleurs dans tous les domaines de l'existence.
Ce souci de la santé qui est le fait des sportifs, est aussi le fait des organisations sportives.
Celles-ci doivent être habitées par un esprit, par une sagesse qui se caractérisent par une
ouverture simultanée à une pluralité de valeurs: on est ouvert à la beauté du sport et aux valeurs
humaines spécifiques qui s'y vivent, mais on est ouvert aussi au double souci de la santé et de la
sécurité. L'esprit des associations sportives n'est pas seulement de l'ordre des déclarations ou des
intentions. Il s'incarne, il s'exprime dans des pratiques, des règles, des façons de faire, des
évidences ou des certitudes qui ne sont pas discutées dans le groupe. Les groupes n'ont pas à
proprement parler d'âme, ni d'intériorité. Mais ils ont un esprit. De même, les associations
sportives ont un esprit. L'esprit qui habite un club sportif est une réalité perceptible. Il peut être
positif et humain; il peut être négatif et inhumain. Il peut être ouvert à l'ensemble des valeurs ou les
sacrifier toutes à un seul objectif, qui dès lors cesse d'être humain.
La recherche de la santé, l'ouverture à la santé, l'orientation vers la santé, ne sont pas statiques, c'est
un mouvement qui comporte un état d'esprit inventif. Mais le souci de la santé n'est pas non plus
marqué par le relativisme, par le cynisme, par le laxisme qui justifient tout, pourvu que ce soit utile.
La recherche de la santé dans et par le sport est le fait des personnes, des sujets, des sportifs; elle
est le fait des organisations, des associations, sportives et médicales. Elle est la responsabilité aussi
de la société et de ses organes. Les services publics doivent assurer la formation et l'information
nécessaires. La législation elle-même doit intervenir en ce domaine.

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50
Chapitre 2 : Le sport et le souci du développement
personnel harmonieux
Le développement harmonieux de l'être que le sujet peut et doit viser, pour
lui-même et pour les autres, à travers la pratique sportive, c'est un développement
où toutes les facultés du jeune et de l'adulte sont interpellées, nourries, activées. Si
la culture est trop intellectuelle, il est bon et nécessaire de s'ouvrir aux réalités corpo-
relles. Si la culture, et notamment la culture sportive, est trop unilatéralement orientée vers la
célébration du corps, du corps de la jeunesse, la recherche du développement harmonieux consis-
tera à comprendre qu'il est nécessaire de valoriser aussi autre chose que le corps ou que la jeu-
nesse, à comprendre qu'il faut intégrer les valeurs culturelles, spirituelles. Il s'agit parfois de s'ou-
vrir à des valeurs ou à des dimensions qui vont à contre-courant de ce qui s'impose habituellement.
Le sujet perçoit alors le caractère d'obligation de la valeur, car il observe que s'offre à lui une valeur
qu'il n'est pas porté spontanément à aimer et à poursuivre, mais dont il découvre que c'est bon et
nécessaire pour lui comme pour les autres s'il veut être pleinement humain.

Le sport peut et doit devenir un lieu d'accès à un développement plus harmonieux et plus complet
de l'être humain. Il permet de reconnaître leur juste importance aux réalités corporelles, que la
culture, peut-être trop intellectuelle, a négligées à certaines périodes de l'histoire récente
d'Occident. Mais le sport n'est pas qu'une activité physique. Il est aussi une pratique et une
réalité qui concernent toutes les facettes de la personnalité. Il a un aspect social de rencontre
d'autrui, nous l'avons indiqué plus haut. Dans le sport, le sujet a besoin de l'accompagnement des
autres, il aime montrer aux autres ce qu'il peut réaliser comme performance, il se réjouit de
pouvoir apporter joie et enthousiasme aux autres comme à lui-même, aux témoins et aux
spectateurs comme aux membres de son équipe ou de son club. Le sport est un lieu de
responsabilité, où le sportif se sent responsable de ce qu'il fait vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis
des autres, où d'autres vivent des responsabilités à son égard. Le sport suppose un lourd travail
d'organisation. Cet aspect n'est pas accessoire; il est essentiel dans la pratique du sport. Ces
possibilités de rencontre, ces besoins d'organisation, cet appel aux responsabilités constituent
aussi le sport et montrent que, s'il s'agit d'une activité physique, il s'agit aussi de bien autre chose.
Par là, on comprend que le sport puisse contribuer au développement intégral de la personne et
de la société.

Le développement harmonieux et intégral de la personne dans et par le sport n'est pas d'abord une
obligation. Il s'agit plutôt d'une possibilité à ne pas négliger, d'une chance à saisir, d'une grâce à
recevoir. Il est vrai que le sujet doit intégrer la dimension corporelle dans l'ensemble de son
existence. Mais si le sport permet de donner une place plus grande au corps, ce ne sera pas d'abord
compris comme une obligation, mais comme une chance. Si le sport permet de mieux valoriser la
jeunesse, ceci ne sera pas perçu par les jeunes comme une contrainte, mais comme une richesse
et une grâce. Si le sport permet de prendre plus de responsabilité et fait appel aux talents
d'organisation des personnes, ceci sera d'abord considéré comme une possibilité et une richesse,
plutôt que comme une obligation.

Si une valeur a été négligée et que l'évolution des esprits permet de mieux l'intégrer, on ne
parlera pas d'abord d'obligation, mais d'heureux changement. Le sport a permis une telle évolution
des esprits: des réalités peu valorisées, ont été mieux valorisées. En ce sens, il a contribué et peut
contribuer encore à favoriser un développement plus harmonieux et plus riche de l'être humain. En
le faisant, il ne fait pas appel d'abord à la notion de devoir et d'obligation. Son influence est
plutôt perçue comme un bienfait.

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Il y a une obligation pour l'homme de s'ouvrir à l'ensemble des valeurs et des dimensions de son
être. Il n'est pas possible, il n'y a pas d'obligation, de mettre en œuvre toutes ses possibilités et
de réaliser effectivement chacune des valeurs possibles. Mais il importe de reconnaître l'ensemble
de ces valeurs comme quelque chose de bon pour soi et pour les autres.

Quand dans le contexte d'une culture, des valeurs ont été largement négligées et qu'une évolution
heureuse intervient qui permet de mieux les intégrer, on ne parlera pas d'obligation, mais on dira
qu'il s'agit par exemple d'une libération ou d'un dépassement des anciennes étroitesses. Plutôt que
de parler de libération, je préfère parler d'intégration. C'est pourquoi nous venons d'évoquer une
situation où, suite à une évolution heureuse, des valeurs négligées ont pu en venir à être mieux
intégrées. Cette évolution permet de se rapprocher d'un développement intégral, en tout cas
d'accéder à une valorisation plus complète de l'être humain. Une telle évolution s'est manifestée
dans et par le sport dans la culture moderne.

Le sport peut contribuer à un développement plus harmonieux et plus complet de l'être humain,
en intégrant des valeurs ou des réalités qui ont pu être négligées dans un autre contexte social et
culturel. Le sport moderne a contribué d'une part à mieux intégrer la jeunesse, la personne des
jeunes mais aussi la valeur que constitue la jeunesse. Ce sera notre premier point.

Il a contribué d'autre part à faire mieux comprendre la signification du jeu (et donc du plaisir) dans
l'existence. Ce sera notre deuxième point. Dans un troisième point, nous dirons que le monde
sportif ne doit pas se laisser enfermer dans le monde du sport et du jeu. En effet, le monde
sportif peut être tenté de ne voir que le jeu et moins le sérieux, de ne pas manifester assez d'ou-
verture pour les réalités sociales, économiques et politiques. De même, l'intérêt pour le sport ne
doit pas détourner le sujet d'une juste valorisation des valeurs familiales; la vie qui comporte le
jeu (et le plaisir) doit aussi être une manière de porter le souci de l'existence familiale. Ce sera
notre quatrième point. Dans un cinquième point, nous dirons que le monde du sport ne doit pas
seulement valoriser la jeunesse, mais aussi, outre le monde des adultes, le monde de l'enfant et de
la personne âgée. Dans un dernier point, nous reprendrons plus attentivement ce qui concerne la
pratique du sport par l'enfant et les questions éthiques particulières qu'il pose. Nous reprendrons
ici quelques-unes des conclusions du Colloque interuniversitaire et interfacultaire organisé par
l'Institut d'Education physique et de Réadaptation de l'U.C.L. à Louvain-la-Neuve, en novembre
1997, sur le thème: Enfant, sport et éthique.

1. La valorisation et l'intégration de la jeune sse et de s


jeune s dans et par le sport
1.1. Le sport est susceptible d'orienter la personne humaine vers le développement harmonieux de
son être et la conduire ainsi vers plus d'humanité. Dans le cas où l'on vit dans une culture plus
intellectuelle, où le corps n'a pas beaucoup de place, le sport peut contribuer à un développement
humain plus complet, plus intégral, plus harmonieux, où la réalité corporelle est plus visible, où
la force du corps compte aussi, où la force de la jeunesse est mieux prise en compte.

Certes le sport concerne aussi les adultes. Il concerne même les personnes âgées, comme nous
avons cherché à le montrer plus haut. Le Conseil de l'Europe, lorsqu'il se préoccupe de l'avenir du
sport, est à juste titre davantage tourné vers la jeunesse: dans plusieurs pays européens,
l'instance politique chargée des problèmes du sport est désignée par les termes de Ministère de la
Jeunesse et des Sports.

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Se préoccuper de faire une place plus grande à la jeunesse dans le sport, ce n'est pas dénier
l'importance du respect et de l'attention qu'il faut porter à la personne plus âgée. Au contraire. Il
s'agit de faire bénéficier les personnes âgées aussi, fut-ce par le canal de la télévision, du
spectacle et de la richesse de la jeunesse.

Le sport est une intégration de la jeunesse. Certes ceci pourrait conduire à une moindre estime de
la vie adulte, de la personne âgée. Mais le sens de la jeunesse peut aussi éclairer la valeur propre
de l'adulte et de la personne âgée. Le sport est intégration de la jeunesse dans un monde qui ne
valorise sans doute pas assez les jeunes. Si la jeunesse n'est pas bien intégrée, c'est toute la
société qui en souffre.

Le sport doit être une intégration de la jeunesse et il l'est effectivement. Quand une attitude
sociale est positive, lorsqu'elle est présente sans que l'on s'en préoccupe beaucoup, presque sans
y penser, elle ne cesse pas d'être bonne, d'avoir une valeur morale. Dans ce cas, on est moins frap-
pé par son caractère d'obligation, mais il s'agit d'une réalité bonne que l'éthique vient confirmer.

Dans une culture qui est surtout régie par les adultes et, en Occident, peut-être par la personne
âgée, le sport est sans doute un des rares lieux où les jeunes sont à l'avant-plan, où ils sont comme
les moteurs de l'ensemble. Ceci est bon pour les jeunes, c'est bon aussi pour les adultes et les
personnes âgées. C'est bon pour l'ensemble. On retrouve ici une éthique qui se réfère à l'ordre de
la création, au bien de l'humanité qui est à la fois jeune et adulte, où il y a aussi l'enfant et la
personne âgée.

Certes des excès, des dérèglements sont possibles. On peut tellement valoriser le corps jeune et
fort, qu'on n'est plus capable de voir et de reconnaître la richesse humaine de la personne adulte
et de la personne âgée. L'éthique, comme la sagesse, recommande une vue intégrative.

Il est possible, mais regrettable, que s'instaure et se développe un faux culte de la jeunesse, de la
force et de la beauté. La valorisation de la jeunesse peut être excessive. On est tellement centré
sur elle qu'on néglige ou mésestime le reste. Mais la culture de notre temps n'est pas une culture
négatrice du sérieux, du souci. On rencontre plutôt une survalorisation du sérieux et une
dévalorisation de ce qui ne l'est pas. Une réaction est donc justifiée et nécessaire. Mais cette
réaction peut se faire excessive et à ce point valoriser la jeunesse qu'elle nie la valeur de ce qui
n'est pas jeune et fort: le caractère adulte de la culture.

Nous dirons la même chose pour la gratuité. Nous sommes plongés dans une culture de
l'efficacité. Il est donc important que dans le sport on puisse valoriser aujourd'hui la gratuité et
le symbolique.

La valorisation de la jeunesse est une valeur, si celle-ci est vécue de façon intégrative. Le sport
valorise la jeunesse, mais il le fait de telle manière que là où est la jeunesse est célébrée, il y a
place aussi et structurellement pour le sérieux, l'efficacité, l'organisation, l'approche méthodique
et systématique. Ces valeurs que l'on peut considérer comme des valeurs adultes sont présentes
dans le sport, dont le paradigme est pourtant la jeunesse. C'est précisément en cela que dans le
sport on rencontre l'intégration, c'est-à-dire la rencontre, la conjonction et l'articulation, du souci
et du jeu, du sérieux et de la passion, de l'organisation et de l'inventivité de la jeunesse. Le sport,
c'est la jeunesse, mais une jeunesse qui désire et accepte d'être accompagnée (plutôt qu'encadrée)
par le monde des adultes, des dirigeants, des parents, des entraîneurs. Le sport, c'est
l'enthousiasme et l'engagement de la jeunesse, mais c'est aussi l'efficacité et la responsabilité de

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l'adulte. Le sport, ce n'est pas seulement la force de la jeunesse, c'est aussi l'expérience et le
savoir-faire d'autres personnes qui comme les jeunes se consacrent au sport. La jeunesse est le
paradigme de la réalité sportive, mais celle-ci comporte bien d'autres aspects qui ont aussi leur
valeur.

Respecter la jeunesse est une valeur commune qui doit se vivre dans tous les secteurs de
l'existence. Mais cette valeur trouve un point de cristallisation dans le sport, qui à partir de là peut
faire rayonner une juste valorisation de la jeunesse dans l'ensemble de la vie sociale, on peut
l'espérer. Le fait que le sport valorise la jeunesse permet aussi de valoriser la jeunesse dans toute
la société.

1.2. Si la jeunesse n'est pas valorisée, si par ailleurs elle n'est pas intégrée dans un ensemble comme
le sport, elle n'en existe pas moins, elle s'exprime, mais éventuellement d'une façon qui peut être
sauvage, "désordonnée". Dans le sport, on rencontre une jeunesse qui intègre des règles et des
valeurs. En se passionnant pour les valeurs spécifiques du sport, comme la performance, elle peut
être encouragée aussi à découvrir la richesse des valeurs communes. En acceptant les règles du sport,
elle peut être conduite à découvrir la pertinence et la nécessité des règles morales et sociales. Sans
l'apport du sport et son sens de la règle et de l'organisation, le jeune ne risque-t-il pas de se don-
ner des règles folles, qui ne conduisent à rien, qui ne sont pas œuvres de raison, qui cessent d'avoir
une valeur humaine, qui au lieu d'humaniser le sujet le déshumanisent et l'aliènent?

Dans le sport, les jeunes sont soumis à des règles, mais à des règles connues, publiques, écrites,
discutées. S'ils ne sont pas insérés dans une réalité sociale qui les englobe sans les isoler comme
dans le sport, les jeunes s'organisent aussi et se donnent des règles. Mais celles-ci peuvent les
conduire loin de la sagesse et de la raison, et les enfermer dans l'absurde, les extrémités du crime
et de la délinquance. Le sport n'est pas un remède à tous les maux de la société. Il ne faut pas en
attendre trop, il ne faut pas en espérer plus qu'il ne peut donner. Mais il peut apporter beaucoup
dans le sens d'un développement harmonieux et plus total de la personnalité.

2. La valorisation du jeu, de la gratuité et de la dimension


symbolique dans et par le sport
Un développement harmonieux, c'est le résultat d'une activité qui fait une place équilibrée au jeu
et au travail, au ludique et au sérieux, au personnel et au social, au corps et à l'esprit, à
l'affectif et au contrôle personnel et social des émotions. Le sport a fortement contribué à
développer le sens du jeu et donc à orienter l'être humain et la culture vers un développement plus
harmonieux et plus complet. Mais il peut aussi à ce point enfermer le sujet sportif dans le sport
qu'il n'est ouvert à rien d'autre et néglige notamment la valeur du travail et de la famille. Le
contraire du développement harmonieux dans le sport se trouve induit lorsque un être humain,
surtout un enfant, est ainsi conditionné qu'il ne pense à rien d'autre, qu'il n'existe rien d'autre pour
lui que le sport, que le sport qu'il pratique, que le club où il joue, ou celui où il espère jouer, ou
celui qu'il admire de loin et dont il rêve, dont les contre-performances le désole.

Les parents, les entraîneurs, les clubs ont évidemment ici une responsabilité importante: la vie du
club a son importance; mais l'école aussi, et la famille, ainsi que les relations extra-sportives; il
y a tant de choses auxquelles il est bon qu'un enfant s'ouvre. L'enfermer, même dans quelque chose
de valable, est regrettable, fâcheux, dommageable à long terme, et donc malheureux, triste,
déplorable.

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L'existence est faite de sérieux et de jeu. Les deux ont leur place. Il est assez spontané de
considérer que le sérieux est plus important que le jeu. On admet, dans ce cas, que le jeu est certes
nécessaire, comme le repos et la distraction, mais en ajoutant que ces activités de loisirs sont
subordonnées à autre chose, au travail, à la famille. On a besoin de se reposer, on a besoin d'une
récréation et d'une détente ou d'un défoulement, mais c'est uniquement pour mieux travailler
ensuite.

Il y a dans l'existence deux pôles. Dans l'hypothèse envisagée, l'un est subordonné à l'autre. L'un
est principal, l’autre secondaire. Les meilleurs auteurs en sont venus au contraire à considérer les
deux pôles comme deux axes, chacun ayant sa valeur, sa signification pour l'homme, pour la réus-
site d'une existence vraiment humaine. Il faut articuler l'un et l'autre, sans les subordonner l'un à
l'autre. Il faut les articuler en donnant à chacun sa juste place. La pensée occidentale a eu
longtemps une vision dualiste marquée par une structure de hiérarchisation. Dans cette vision des
choses, quand il y a plusieurs domaines d'existence, l'un sera considéré comme supérieur à l'autre,
le second subordonné au premier. Cette vision se retrouve très nettement dans la tradition
augustinienne. Dans la vision contemporaine des choses, on est davantage porté à considérer des
synergies, des symbioses, où chacun des domaines demande à être reconnu et respecté comme il
convient.

Le sport moderne se vit dans une culture marquée par le sérieux; il est important que se dévelop-
pe en contraste aussi l'esprit de jeu, de gratuité. Le jeu, la gratuité, la dimension symbolique sont
à percevoir comme des valeurs en soi, au même titre que le sérieux, le travail, l'efficacité. Ces deux
pôles sont à reconnaître comme des valeurs de nature éthique. Ou du moins elles peuvent le
devenir.

3. Le sport et le souci de s réalités économique s et sociale s


Le développement harmonieux de l'être humain donne de manière intégrative une juste place au
jeu et au sérieux. Le sport moderne a permis de mieux intégrer dans la culture la valeur du jeu.
Ceci est une grande richesse, un grand apport au développement harmonieux et intégral des
personnes et des sociétés. Mais le sport peut aussi enfermer le sujet dans l'activité sportive, dans
le monde du sport, et le fermer à tout ce qui n'est pas le sport, notamment le travail, les réalités
économiques et sociales, ou encore la réalité de la famille.

Il ne s'agit pas ici de négliger la signification du sport et du jeu dans l'existence humaine. Ce dont
il s'agit ici, c'est de comprendre que l'éthique a le devoir de rappeler au monde du sport qu'il doit
aussi être vécu dans l'ouverture à ce qui est différent du sport, de faire ce qui est nécessaire pour
que la pratique du sport, ou l'intérêt pour le sport, soit l'occasion de développer non pas une
faculté, de servir non pas un intérêt, mais tout un ensemble de possibilités et d'intérêts, chacun
à sa place. Le sport est une activité physique, mais il ne doit pas contrarier, empêcher, banaliser
le développement intellectuel, culturel, sociopolitique du sportif et des spectateurs. Le sport est
une activité ludique, et comme jeu, il est important. Nous en avons parlé, nous en parlerons
encore. Mais le sport, comme jeu, comme plaisir ne doit pas fermer l'esprit du sportif et des
spectateurs au sérieux de la vie, du travail, de la famille. Le sport et le jeu font partie de l'être de
l'homme, de sa vocation, mais ils ne doivent pas faire perdre de vue l'importance des réalités
économiques et politiques. Au contraire, il est bon que la pratique du sport soit en même temps
comme une ouverture à la vie des entreprises, au monde des associations volontaires.

L'organisation de la vie d'un club sportif oblige à se préoccuper de la dimension économique et

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politique du sport. Le mécénat dans le sport, le parrainage des activités sportives, sont des
facteurs qui contribuent à la rencontre du sport et des réalités économiques. De plus en plus, les
rencontres sportives sont confrontées aux réalités économiques. Ceux qui pratiquent le sport ou
qui en sont les organisateurs ou les spectateurs rencontrent les entreprises; les noms des
sponsors apparaissent dans les stades et sur les vêtements. Ceci n'est pas négatif; il y a sans doute
des abus; mais il est bon que le monde du sport soit ouvert aux réalités économiques.

Le sport, nous le verrons, a une dimension sociale et politique (par la réglementation et les
subsides par exemple); il n'est pas bon, pour le bien commun, qu'être sportif en vienne à signifier
que l'on se désintéresse des réalités politiques. Lors de la proposition américaine de boycott
occidental des Jeux Olympiques de Moscou en 1980, Madame Simone Veil, alors Présidente du
Parlement européen, déclarait inacceptable la position de ceux qui disent: "On court, on saute, et
on ne s'occupe pas du reste". Par contre, les rencontres sportives, qui mobilisent et enthousias-
ment les foules, ne doivent pas représenter un réveil des nationalismes politiques ou religieux.
Le lieu d'expression des engagements politiques et religieux est ailleurs que dans le sport. Mais il
n'est pas bon que le monde du sport détourne les sportifs de porter un intérêt actif et responsable
aux réalités politiques, tout comme aux réalités religieuses et spirituelles. Tout ceci demande
beaucoup de finesse, de doigté, de désintéressement aussi. Je parle ici de désintéressement, non
pas de désintérêt. Le désintéressement caractérise le véritable intérêt. Ce dont il s'agit ici, c'est
de souhaiter non que le sportif soit conduit à un engagement politique ou religieux au nom du
sport, en tant que sportif, mais que comme personne il vive une ouverture à la dimension
politique ou religieuse de l'existence. Cette ouverture peut se vivre de diverses manières, qu'il faut
respecter, si elles sont vécues avec sagesse et rectitude.

Les rencontres sportives ne peuvent pas devenir des lieux où se cristallisent, s'enflamment les
passions politiques ou religieuses. Dans ces domaines où se rencontrent le sport et les convictions
politiques et religieuses et où des tensions pourraient survenir, il faut reconnaître aussi, comme à
propos du fair-play, l'importance d'une juste et sage forme de création et d'invention, qui ne soit
ni du fanatisme, ni une banalisation.

Pierre de Coubertin, en revalorisant le sport, en voulant associer au sport un rituel qu'il a


contribué à créer, n'a-t-il pas réussi une telle intégration du sport, des réalités politiques et même
d'une certaine forme de dimension religieuse ou spirituelle? Plus personne ne s'étonne de voir vivre
ce rituel, le symbolisme sportif, l'exécution des hymnes nationaux.

4 . L'ouverture du monde du sport aux réalités familiale s


L'intérêt pour le sport et pour le jeu ne doit pas détourner l'attention et le souci portés à la
sphère plus sérieuse de l'existence, le travail et la famille. Il arrive que la pratique du sport ou
l'intérêt pour le sport provoque une moindre attention aux réalités familiales. C'est la
responsabilité de l'éthique de faire comprendre que, tout en acceptant la valeur du sport dans
l'existence, le sujet doit aussi se souvenir de tout ce qu'il a reçu dans sa famille, de tout ce qu'il
doit pouvoir apporter aux siens en fait de présence, de souci et d'attention. Reconnaître
l'importance de la famille, consacrer à celle-ci le temps et l'énergie requis est quelque chose de
bon au plan humain et social. La famille est une des grandes valeurs de l'existence. Le sportif,
comme toute personne qui se passionne pour un projet personnel ou professionnel, a le devoir et
l'obligation de se préoccuper du bien de sa famille. Le caractère d'obligation est ici mieux perçu
parce qu'il n'est pas facile, quand on a un intérêt ailleurs, de se soucier aussi de sa famille. Le

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conjoint, les enfants, les parents ont le droit de rencontrer chez le sportif une juste attention. En
même temps, la famille ne doit pas exercer sur la personne une emprise telle qu'en dehors d'elle
rien ne peut se vivre paisiblement. Il y a des milieux familiaux étouffants, où les parents ou les
conjoints réclament un lien fusionnel avec leurs proches et adoptent à leur égard une attitude
enveloppante et captatrice.

Ici encore, créativité et sagesse sont nécessaires pour trouver la manière juste et équilibrée de
conjuguer l'intérêt pour le sport et une juste ouverture à la famille. Cet équilibre n'est pas facile
à trouver, mais la difficulté ne supprime pas l'obligation d'apprendre à vivre la rencontre de deux
réalités bonnes pour l'être humain, qui sont ou peuvent être toutes deux des valeurs éthiques mais
qui sont parfois en tension l'une avec l'autre.

5. Le sport et le s personne s âgée s


Le sportif qui est amené à ne porter d'attention qu'à ce qui concerne le sport et les sportifs, qui
a un rapport privilégié et souvent intense avec son club où il rencontre préférentiellement un
certain type de personnes et de public, doit être capable de porter une juste attention aux enfants
et à la personne âgée, dans le contexte de la famille et dans le contexte plus large de la société.
L'ouverture à l'enfant et à la personne âgée se vit souvent dans le milieu familial, auquel, le monde
du sport doit demeurer ouvert. Mais l'éthique du sport considère l'enfant et la personne âgée
à un plan qui déborde celui de la famille, parce qu'ils constituent aussi une richesse et une valeur
humaine dans la société et dans la culture.

Dans le point suivant, nous traiterons de la question: Enfant, sport, éthique. Ici nous voudrions
reprendre quelques considérations plus rapides sur le sport et la personne âgée.

Il faut apprécier positivement au plan éthique une juste valorisation de la jeunesse dans le sport
et ailleurs. C'est un des aspects les plus riches d'une théologie et d'une éthique ouvertes à l'ordre
de la création. Mais une théologie de l'ordre de la création intègre ce sens de la jeunesse dans un
ensemble où sont valorisés tout autant l'âge adulte et le grand âge.

Les personnes du grand âge sont présentes dans le sport, comme spectateurs, actuellement grâce
à la technique comme téléspectateurs. Ceci ne doit pas être déconsidéré. Par là en effet les
générations plus âgées communient à ce qui fait pour une bonne part la vie de jeunes. Si elles se
tournent vers les jeunes par cet intérêt commun et différencié pour le sport, on peut penser
qu'elles auront plus d'ouverture pour le vécu plus large de ces jeunes, et notamment pour les
problèmes qu'ils rencontrent au plan social et économique, comme pour leurs problèmes affectifs
et leurs difficultés d'intégration sociale.

6. L'enfant , le sport et l'éthique


L'enfant qui pratique le sport n'est pas un adulte: il est lui-même. Il a l'âge qui est le sien; il faut le
voir dans son présent à lui, même si celui-ci est bien entendu ouvert à un avenir qui sera le sien.

Le sport a une valeur positive pour chacun, mais spécialement pour les enfants et les jeunes. Cette
valeur caractérise la pratique sportive de tout niveau, y compris le sport de haut niveau,
pourvu qu'il soit adapté à l'âge de l'enfant, à ses possibilités réelles.

Un niveau d'activité physique suffisant est indispensable pour le développement harmonieux du


corps et de l'esprit de l'enfant. Les spécialistes s'accordent sur l'importance de l'exercice physique
régulier et suivi comme élément préventif de bon nombre de pathologies physiques et psychiques

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de nos populations modernes. La majorité de la population en Belgique est insuffisamment active
sur le plan physique. Lors de leurs rencontres au niveau européen, les Ministres du Sport insistent
régulièrement sur la nécessité de développer et d'encourager, en les rendant attractives, les
pratiques sportives en Europe, spécialement chez les jeunes.

La valeur du sport concerne l'enfant dans sa dimension corporelle, physique, mais aussi dans sa
réalité psychologique et humaine. La pratique du sport par l'enfant forme le caractère; elle peut
favoriser la sociabilité; elle apprend à vivre avec les autres et face aux autres. Elle est confronta-
tion aux limites personnelles et à celles que créent les autres.

La pratique du sport devient problématique, lorsqu'elle manque à l'équilibre et à la mesure


nécessaires pour que l'enfant ait une existence harmonieuse et reste ouvert à l'ensemble de ses
potentialités. Elle devient négative lorsqu'elle s'accompagne d'un excès de fatigue ou de stress, de
tension psychique et nerveuse, de sollicitation dangereuse de l'organisme. Tout ceci est
dommageable et négatif à tout âge, mais plus spécialement pour l'enfant dont le développement
humain, physique et psychique, est en cours. L'hypertrophie du sport et du corps, comme
l'hypertrophie de la raison d'ailleurs, ne peuvent être positives chez un être qui, comme l'enfant,
est en route vers la découverte de toute la richesse de son identité personnelle dans l'équilibre et
l'harmonie. La passion pour le sport, le plaisir dans le sport, ne sont pas exclusifs de la mesure,
mais demandent à être accompagnés d'une forme de modération.

L'éthique et le droit ne peuvent accepter que l'enfant soit soumis à un entraînement intensif
précoce, à des entraînements sportifs inadaptés à son âge par une fréquence et une fatigue
excessives, sans proportions avec ce qui est recommandé pour un développement harmonieux. Les
rapports entre l'éthique et le droit doivent être développés en cette matière. Ces rapports ne
doivent pas être les mêmes dans tous les domaines de l'existence. Le sport est un des lieux où leur
convergence est le plus souhaitable. Une transgression grave au plan éthique, parce que domma-
geable pour l'enfant, doit pouvoir être sanctionnée légalement et pénalement.

Le médecin et le psychologue rencontrent des jeunes chez lesquels l'absence d'exercice physique
et la pauvreté de liens sociaux gratifiants entraînent un mal être psychologique. Ils seront souvent
amenés non seulement à encourager une pratique sportive, mais aussi à aider le jeune à
comprendre et à dépasser ses résistances, ses refus, ses peurs devant la pratique du sport et les
rencontres qu'elle suppose. Le médecin observe les problèmes de santé liés au sport excessif et
précoce. Le psychologue est le témoin des dégâts psychologiques et humains causés par
l'irresponsabilité de parents ou d'entraîneurs qui conditionnent l'enfant à aller au-delà de ses
possibilités pour satisfaire leurs propres rêves ou intérêts.

Trop souvent des parents, de bonne foi, mais mal informés et subissant diverses pressions, ne se
rendent pas compte de l'importance des décisions qu'ils prennent et des influences qu'ils exercent
sur leurs enfants dans le domaine du sport. La presse a un rôle déterminant à jouer dans ce
domaine. Les informateurs sportifs ont également une responsabilité d'information au niveau
éthique et humain à l'égard de ce monde, professionnel ou bénévole, qui encadre, au sein des clubs
et des fédérations, les enfants qui pratiquent le sport. Certes, il leur revient aussi d'attirer
l'attention sur les problèmes qui peuvent surgir dans la pratique du sport par les enfants. Mais leur
rôle n'est pas seulement, ni même d'abord négatif. Il est d'abord positif. Les professionnels de la
communication sont des personnes, souvent de grande qualité humaine, qui peuvent faire se
rencontrer les préoccupations des citoyens, des parents, des cadres sportifs, des responsables

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politiques et de tous ceux, nombreux, qui veulent bien investir une partie de leur temps et de leur
travail à la réflexion éthique.

Le sport est un lieu de liberté et de plaisir, de rencontre des autres et de confrontation à


soi-même à travers le jeu qui, s'il demeure important à tout âge, est vital pour l'enfant et le jeune.
Cet espace de jeu, ce lieu de liberté, ne doit pas devenir, pour certains enfants, incapables
souvent de se protéger autrement que par la révolte ou l'abandon, le lieu d'un abus de pouvoir,
que celui-ci soit le fait des parents, des entraîneurs ou des clubs, souvent eux-mêmes
conditionnés par un ensemble de pressions sociales et culturelles. D'une part, ne sont pas assez
nombreux dans la Communauté française de Belgique les lieux où une formation au sport et à
l'éthique du sport est accessible aux jeunes. D'autre part, certains clubs imposent déjà aux enfants,
par diverses pressions, des pratiques sportives où ce qui compte n'est pas l'enfant, mais le
résultat obtenu et le prestige du club. Certes l'argent est indispensable pour la pratique du sport,
même si celui-ci ne peut se développer sans la participation généreuse et bénévole de nombreux
adultes. Mais il peut prendre une place excessive et, au lieu d'être un moyen, devenir une fin.

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Chapitre 3 : Le sport et la formation du caractère
Le sport est un jeu; il doit être ouverture au plaisir, acceptation et même
recherche du plaisir, à la fois pour soi et pour les autres. Faire l'apprentissage
du plaisir est possible, mais pas automatique. Il est désiré, mais pas toujours
donné. Le plaisir n'est réel que s'il est partagé par d'autres, qui d'une part se
réjouissent de mon plaisir, mais qui d'autre part trouvent pour
eux-mêmes aussi une forme de plaisir. Les autres ne trouveront du plaisir dans mon plaisir,
que si je puis me réjouir moi de leur plaisir. Le plaisir du sportif et de son équipe ne peut aller
sans une forme de plaisir de l'adversaire, même si en même temps on cherche à remporter la
victoire sur lui.

Le sport est un jeu, mais il est aussi effort. Il suppose persévérance, continuité, non pas précisé-
ment acharnement, mais continuité dans l'effort, dans l'entraînement, dans la pratique. Le plaisir
et l'effort ne se contredisent pas; le sujet doit apprendre à vivre simultanément l'un et l'autre.

Le sport est liberté, mais il est aussi discipline, sens de l'ensemble; il est liberté et pourtant
reconnaît l'autorité de l'arbitre, de l'entraîneur, des dirigeants, du capitaine de l'équipe; il tient
compte de la liberté des autres.

Le sport forme le caractère. Celui qui pratique le sport peut chercher à être brillant, performant.
Mais il doit aussi être discipliné. Il est brillant, s'il peut faire preuve de talent, d'inventivité, de
création. Le bon sportif est à la fois créatif et discipliné, personnel et sociable, heureux de vivre
et capable d'effort, capable de souffrir, sans tomber dans le dolorisme, attitude qui se venge inévi-
tablement.

La formation du caractère, c'est aussi l'apprentissage de la réaction rapide, instantanée, mais pas
prématurée. Le bon sportif anticipe, mais pas trop. S'il réagit avec retard, son entraîneur l'aidera
à comprendre d'où viennent ses hésitations, ses retards inadaptés.

La force de caractère, c'est à la fois apprendre à aimer la victoire, à préférer la victoire à la


défaite, et c'est apprendre à bien vivre la victoire, de façon humaine. C'est apprendre aussi à
accepter la défaite, ou les secondes places, tout en préférant progresser. C'est apprendre à
accepter la défaite, sans se déconsidérer, sans agresser l'adversaire ou le monde ou l'arbitre; mais
aussi sans renoncer à vouloir améliorer la prestation.

C'est apprendre la fidélité aux coéquipiers du moment, mais en même temps la liberté intérieure
pour accepter une certaine forme de mobilité, pour changer de poste dans l'équipe en tenant
compte de l'ensemble, pour rejoindre un club où on pourra peut-être mieux valoriser ses talents et
où en même temps on pourra vivre une plus grande ouverture à la vie sociale.

La force de caractère, c'est apprendre la confiance en soi, mais avec réalisme, sans fausses
illusions sur soi. Le sport peut être une école de confiance en soi, mais aussi de réalisme. La force
de caractère, c'est apprendre la confiance dans les autres, mais là aussi avec réalisme, sans fausses
attentes par rapport aux autres, sans perte d'esprit critique et de capacité de jugement personnel.
On observera l'importance de la figure de l'entraîneur sportif dans l'apprentissage du réalisme et
de la force de caractère. Celui-ci n'est pas seulement un technicien; il doit aussi avoir le sens des
valeurs; il doit vouloir contribuer à former chez les athlètes et les sportifs la force de caractère.
Cette formation n'est-elle pas une forme d'initiation?

On le voit, le sport est important, parce qu'il peut permettre tout cela, parce que, en même temps,
il demande toutes ces qualités. Notons cependant, une fois encore, qu'il s'agit là de possibilités ou

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d'exigences. Ces qualités ne sont pas données automatiquement par la pratique du sport. Il faut
que la volonté intervienne.

Le sport est une école de vie. Le sportif peut y apprendre la maîtrise de soi, la force de caractère.
Pierre Janet, pour désigner certaines de ces qualités, n'utilise pas le vocabulaire de l'éthique; il
parle de "conduites élémentaires". Celui qui n'a pas appris l'effort, comme celui qui n'a pas appris
à se reposer ou à se recréer par le jeu et par l'immersion dans la joie, celui qui n'a pas appris à
commencer l'œuvre qui le requiert et à la terminer, n'a pas appris à être pleinement homme; il
risque de se trouver écrasé par l'existence et enfermé dans des comportements pathologiques, soit
que le sujet se laisse flotter au gré de ses folles inspirations, ou emporter au gré de sa fantaisie
ou de ses passions, soit qu'il se ferme à la vie affective et au sentiment. Les passions constituent
le moteur de la vie; elles sont bonnes, l'éthique doit le rappeler sans cesse; mais il faut apprendre
à les vivre de façon humaine, c'est-à-dire de façon maîtrisée, contrôlée. Une autre caricature du
comportement humain, c'est l'être qui n'a plus accès à ses sentiments, à ses envies, à ses désirs,
qui a été déformé, au point de se laisser conduire uniquement par la volonté d'autrui, par
l'intérêt d'autrui, ou par une pression sociale diffuse. L'être humain devient alors un robot et
exécute mécaniquement ce qu'on lui commande.

La maîtrise de soi, la force de caractère ne sont pas une négation du désir; ce n'est pas non plus
une domination où l'un exécute et l'autre commande. Comme nous l'avons déjà indiqué dans le
deuxième chapitre dans un contexte plus large, le but à poursuivre, c'est une intégration, une
interaction entre la volonté et la raison d'une part, et la passion ou le désir d'autre part. La
maîtrise de soi ne signifie pas que seule la raison commande, que seule la raison donne les
orientations. La véritable maîtrise de soi, celle qui est vraiment humaine et qui correspond à la
force de caractère, est celle où des impulsions viennent aussi bien de la raison que de la passion,
où le contrôle est autant celui de l'affect que celui de la raison. Cette interaction, cette
ouverture de la raison à la passion, de la passion à la raison, fait l'homme équilibré et harmonieux,
est la véritable force de caractère.

Dans la littérature sportive, on a parlé très souvent de maîtrise de soi. Ce terme peut être reçu.
Mais il me paraît préférable de parler de discipline, de capacité de l'effort, de capacité de
persévérance, de force de caractère. Si on parle de maîtrise de soi, il faut distinguer la vraie et la
fausse maîtrise de soi. La maîtrise de soi que l'éthique recommande, ne fait pas violence au sujet,
ni à soi-même, ni à l'autre. Mais elle représente une capacité de distanciation qui n'est pourtant
pas un refus ou une négation; elle est une attention, qui à la fois connaît, reconnaît, favorise et
oriente l'affectivité, le désir, la passion. Cette attitude complexe, composée, qui comporte comme
deux pôles, où il y a interaction, intégration de la raison et du sentiment, c'est ce que nous
appelons ici la force de caractère. C'est là ce que vise la formation du caractère, ce qui suppose
aussi apprentissage de la négociation, de la transaction avec soi-même comme avec les autres.

La force de caractère est une spontanéité, mais une spontanéité formée, éduquée, une sponta-
néité qui a été non pas dressée de l'extérieur, non pas rectifiée par une volonté extérieure, mais
qui s'est donnée à elle-même ou qui a reçu et accueilli une forme, une structure. Cette formation
du caractère suppose une intervention d'une altérité, d'une extériorité. Mais c'est d'abord une
attitude intérieure, par laquelle le sujet s'ouvre à une perspective qui lui est offerte et proposée.
La formation du caractère ne peut être une forme imposée de l'extérieur à un sujet, à l'affectivité.

La force de caractère concerne l'agressivité, la combativité. On dit parfois que l'agressivité n'est

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pas un mal. Une forme de combativité et d'agressivité appartient, il est vrai, à l'être de l'homme;
mais pour être humaine, pleinement humaine, l'agressivité doit être non pas refoulée, ni non plus
seulement canalisée ou réorientée, mais elle doit être transfigurée, transformée, parce qu'elle
s'oriente vers un objectif reconnu socialement et désiré personnellement, et par ailleurs cette
transformation et cette orientation ne sont pas opérées de l'extérieur, mais elles viennent de
l'intérieur. Pourtant cette transfiguration, cette transformation, cette sublimation de l'agressivité
doivent être soutenues de l'extérieur par les éducateurs, les groupes sociaux, les animateurs, et
dans le domaine du sport, par les clubs sportifs et les entraîneurs.

La réflexion éthique peut se nourrir ici du bel essai de Antoine Vergote, La psychanalyse à
l'épreuve de la sublimation (Editions du Cerf, 1997). Le désir rencontre l'épreuve, la difficulté; il
conduit le sujet à une sublimation, dont Freud a perçu l'importance, mais qu'il n'a pas su traiter à
fond. L'agressivité, c'est la force du désir qui rencontre un obstacle, réel ou supposé. Le sujet se
montre agressif à l'encontre de cet obstacle, au nom même du désir, du désir propre ou du désir
de ceux dont il se fait proche.

Le sport est affaire de liberté et de désir, disions-nous dans la première partie; le désir, même dans
le cadre du jeu ou du sport, donc de la gratuité, rencontre la difficulté, l'obstacle, la contrariété,
plus exactement encore l'épreuve. Le sportif veut gagner; mais ce désir est à la fois contrarié et
soutenu par l'effort que fait l'autre pour emporter lui aussi la victoire. L'agressivité se vit inévita-
blement dans le sport et le jeu, car le désir de l'un rencontre le désir contraire de l'autre. Cette
contrariété fait partie du jeu et du sport, comme elle fait partie de l'existence sociale, et sans
doute de l'existence humaine.

Cette contrariété qui fait partie du jeu et du sport, qui fait partie de l'existence humaine, n'est pas
à nier, ni à banaliser. Elle est à assumer, non passivement, mais activement. La contrariété est un
appel au fair-play dont nous parlerons dans les derniers développements de ce rapport. Ici, de
façon plus restreinte, nous considérons la contrariété comme un chemin à parcourir, comme un
appel à entendre, à penser et à réfléchir la différence, l'altérité et l'opposition. Il est possible et
nécessaire de penser, de comprendre et de valoriser la différence et l'altérité; il est possible et
nécessaire de penser, de comprendre et de respecter l'opposition, voire même de la valoriser. En
tout cas, le but n'est pas de la nier; on peut combattre l'opposition, on peut chercher à la
dépasser; mais on ne peut vouloir la dépasser par l'élimination d'un des termes.

Dans le sport, le sujet apprend ou peut apprendre à rencontrer et à affronter la différence, à


rencontrer et à combattre l'opposition, analyser. Mais on apprend aussi à ne pas vouloir éliminer
physiquement ou psychologiquement l'adversaire. Celui-ci n'est pas un ennemi, mais un
partenaire, en quelque sorte même un allié. Sans lui, il n'y aurait pas de lutte, il n'y aurait pas de
jeu ou de compétition. On combat l'adversaire, on le respecte en même temps.

La force de caractère ou la maîtrise de soi n'est pas la négation de l'agressivité; elle n'est pas la
négation ou le déni de la contrariété, mais elle cherche et réussit parfois à vivre l'agressivité et la
contrariété de façon humaine et respectueuse. La pratique du sport peut contribuer à développer
ces attitudes chez le sujet. Elles sont des éléments essentiels du fair-play, comme nous nous
efforcerons de le montrer. Se vivant dans le sport, elles pourront et devront se vivre aussi ailleurs,
dans les autres secteurs de l'existence.

La formation du caractère, ce n'est pas chercher à former des gens capables de détruire l'autre,
l'adversaire. Ce n'est pas non plus, à l'opposé, la volonté ambiguë de vouloir former des gens

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passifs, qui dans la contrariété, face à l'opposition, dans l'épreuve, cèdent d'emblée. On trouverait
là non une personne formée, mais un manque de personnalité.

Former le caractère comporte toujours un aspect relationnel. Il s'agit d'induire la transformation


d'un sujet dans ses relations aux autres, à l'altérité, à la différence. Il s'agit d'aider quelqu'un à
rencontrer la contrariété, l'opposition; de le rendre capable d'observer et d'accepter qu'existent des
oppositions entre les personnes et les groupes, qu'il existe des oppositions dans les objectifs
poursuivis et désirés. Le sport peut être un lieu où le sujet sportif apprend à vivre de manière
humaine ces contrariétés et ces oppositions d'objectifs et d'intérêts. L'entraîneur avec le réalisme
qu'il promeut, dans le cadre du club sportif, peut opérer comme une initiation. Il s'agit en fait de
faire comprendre les virtualités d'une relation antagonique; celle-ci peut devenir quelque chose de
beau et de bon, si elle est vécue sans tromperie, mais non sans feintes dans la mesure où elles ne
sont pas des tromperies, sans malhonnêteté, sans tricherie, mais dans la correction. Cette
correction, cette absence de tricherie est un aspect important du fair-play, mais elle ne constitue
pas le tout du fair-play. Le fair-play est le respect des autres, des adversaires, de l'arbitre, des diri-
geants; il est le respect de soi et de ses équipiers; il est le respect des règles; mais il est quelque
chose en plus. Il est une façon humaine, bonne et belle, de vivre la contrariété, l'obstacle, la rela-
tion antagonique, l'opposition des désirs et des objectifs ou des intérêts. En ce sens, le fair-play
est une attitude créative, inventive, comme l'est la sublimation du désir face à la difficulté, face
à la crise, comme l'indiquait A. Vergote. Il est une attitude intérieure, lorsque le sujet rencontre
l'autre dans sa différence et son opposition. Cette attitude se vit et s'apprend, elle se forme ou
peut se former dans le sport. Mais elle mérite d'être considérée comme une attitude existentielle
importante dans l'ensemble de l'existence. Elle est la force de caractère. Le sport est un lieu où
cette attitude s'apprend et se vit; elle est un de ses objectifs et une de ses règles essentielles. Le
sport est aussi un lieu d'où cette attitude peut se diffuser dans l'ensemble de l'existence humaine
et sociale. Le fair-play, c'est la notion qui dit le vrai sens de la force de caractère.

La force de caractère, la formation du caractère, c'est l'apprentissage et la possibilité à la fois de


s'engager personnellement de façon très décidée et en même temps de tenir compte avec
réalisme de la présence des autres, de leur savoir-faire, de leur talent; la force de caractère, c'est
être soi-même, mais c'est aussi comprendre que le sujet est renvoyé à la reconnaissance des autres,
à la valorisation par les autres. Charles Taylor, dans Le malaise de la modernité, caractérise la
modernité par une forme d'individualisme, mais il s'y vit également, dit-il, un besoin et une
recherche de reconnaissance par les autres. Nous pouvons dire la même chose à propos du sport.
D'ailleurs nous avons déjà noté, dans la première partie de ce rapport, que le sport peut être
considéré comme le paradigme de la modernité.

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Chapitre 4 : Le sport et l’esprit de camaraderie
Quand on évoque la beauté du sport, sa valeur et sa richesse humaines, on
pense souvent à la camaraderie et à l'amitié qui peuvent naître et se dévelop-
per entre les personnes dans le contexte du sport. Effectivement, le sport
permet et suscite souvent des relations intenses, et profondes en ce sens, entre
sportifs, entre sportifs et spectateurs ou supporters, entre sportifs et entraîneurs.
Mais ce n'est pas toujours le cas. Il y a aussi beaucoup de tensions, de fausses attentes, de
déceptions. Le sport qui est célébré comme lieu d'amitié et de camaraderie est l'occasion aussi de
relations tendues, mesquines, où chacun recherche son intérêt, sa propre réussite, son prestige, sa
valeur, sa victoire, son plaisir. Ce n'est que rarement que le sport est l'occasion de relations à la
fois profondes et durables. Les relations profondes et durables ne se fondent que sur une attitude
de desappropriation, sur une attitude spirituelle que l'on ne rencontre pas souvent dans le sport.
Un théologien du XIIIe siècle, Thomas d'Aquin, dans le traité de la charité de sa Somme théologique,
parle du sport et des liens qui naissent entre les athlètes et les spectateurs. Il note que fréquem-
ment les spectateurs prennent parti de façon enthousiaste pour des inconnus, pour des athlètes
qu'ils ne connaissent pas vraiment, auxquels ils ne sont pas liés vraiment. Ce type de réaction et
d'enthousiasme n'est pas de l'amitié. L'amitié est un lien profond et durable entre personnes qui
se connaissent et s'estiment réciproquement.

Nous terminions le chapitre 3 en parlant de confiance en soi et de confiance dans les autres, mais
cette confiance est à vivre avec réalisme, sans illusions sur soi et sans fausses attentes vis-à-vis
des autres, comme personnes, comme organisation.

Le sport est apprentissage de la camaraderie, mais aussi d'une forme de liberté par rapport aux
autres. Le sport peut se vivre dans la fidélité, mais le sportif se voit souvent aussi dans la
nécessité de changer de partenaires, un ancien équipier devient adversaire, et un ancien
adversaire peut devenir coéquipier. Ces aléas de la vie sportive réclament du sportif une formation
du caractère, requièrent une personnalité forte. Mais cela demande aussi richesse de relations,
possibilité d'ouverture à l'altérité. Le sportif ne peut pas ignorer l'autre. L'autre, c'est le
partenaire, c'est l'adversaire, c'est l'arbitre dont les décisions sont à accepter, c'est l'entraîneur dont
le rôle est important. Chaque fois, le sportif, tout en se préoccupant de lui-même, de son propre
bien, doit aussi apprendre à connaître l'autre, à le respecter, à en tenir compte.

La camaraderie dans le sport peut être quelque chose de beau et de bon, mais elle suppose la
liberté et la force de caractère. Elle doit être vécue dans le respect total des valeurs et des normes,
des règles morales et sportives, dans le respect du fair-play et de l'esprit sportif. En même temps,
chacun des sujets doit comprendre que l'autre comme lui-même a choisi de poursuivre un objectif
sportif, la victoire, la progression, la performance. Dans la camaraderie et l'amitié, les sportifs
doivent se soumettre aux valeurs éthiques communes et en même temps se référer aux objectifs
sportifs qu'eux-mêmes et les autres se sont choisis.

Les rapports entre sportifs, entre les personnes concernées ou intéressées par le sport, sont
souvent soutenus par l'alcool, la bière. Ce constat vaut pour les adultes, mais aussi pour les jeunes.
Or, l'alcool n'est pas le ciment d'une amitié. Il est le faux-semblant d'une rencontre. Le lien entre
le sport et l'alcool n'est pas uniquement fortuit. Il est la promesse d'une relation vraie, mais cette
promesse peut être trompeuse. L'éthique du sport, dans la mesure où elle s'intéresse aux valeurs
qui peuvent naître dans le sport, et notamment l'esprit de camaraderie et l'amitié, ne doit pas
rester muette devant ce problème. Elle doit aider la culture sportive à prendre conscience que
l'alcool est un mirage, qu'il est trop souvent présent dans le contexte du sport, qu'il peut donner

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l'illusion de relations vraies entre personnes. En réalité, l'alcool ne construit pas des relations vraies,
des relations profondes et durables. Il facilite les relations, les premiers contacts, si on veut. Mais
l'alcool, l'emprise de l'alcool, est plutôt un frein à la relation vraie. Il empêche de se connaître
soi-même, il empêche de connaître les autres en vérité.

L'éthique du sport doit mettre en garde contre le dopage qui promet la performance, la réussite, qui
permet de tenir le coup et de suivre le train; pourtant, le dopage est tricherie et en outre danger
pour la santé physique et psychique. A un autre plan, le lien entre le sport et l'alcool est un
problème aussi sérieux. Certes, la consommation modérée d'alcool est bonne du point de vue de
l'éthique, comme du point de vue de la santé. Mais l'excès d'alcool nuit à la santé; il coûte cher;
mais surtout, du point de vue qui nous occupe ici, il produit un faux-semblant de relation
humaine. Le sport est sans doute actuellement un des lieux où la consommation d'alcool est
admise, tolérée socialement, considérée comme quelque chose de normal.

Le problème de l'alcool est un problème différent de celui de la drogue. Celle-ci est une fausse
tentative d'échapper à la monotonie de la vie, à ses exigences, à ses difficultés et à ses souffrances.
Le recours à la drogue suppose des complicités, des compagnonnages. Mais ceux-ci conduisent à la
mort; à la marginalisation sociale, à la délinquance, à l'exclusion, à la désaffiliation au sens de
Robert Castel. L'alcool est différent de la drogue, mais il y a des points communs. Le recours à la
drogue conduit souvent au drame. Mais les drames de l'alcool sont aussi une réalité, même si leur
signification n'est pas exactement la même. L'alcool n'est pas seulement recherche de plaisir, ni fuite
du réel, ni moyen de distraction et d'oubli. Il est souvent vu comme ciment de la relation. Mais ceci
est trompeur. L'amitié, la camaraderie ne se fondent pas sur cela.

Le monde sportif devrait se préoccuper davantage des dégâts et des dommages causés par l'alcool.
L'alcool peut conduire à la violence. Il s'agit là d'un problème social et sportif considérable, dont
nous reparlerons plus loin. Mais de plus, l'alcool, qui représente un risque pour la santé s'il est
consommé avec excès, ternit la beauté du sport et ne conduit pas à une vie plus humaine, ce qui
est le souci de l'éthique en général et de l'éthique sportive en particulier.

La jeunesse est le paradigme de la réalité du sport, avons-nous cherché à montrer dans la


première partie de ce travail. Mais si dès la jeunesse, l'alcool se rend présent négativement dans les
milieux sportifs, ce n'est bon ni pour le sportif, ni pour le sport, ni pour la société. Dans la dernière
partie de ce travail, l'effet d'entraînement passionnel nous apparaîtra comme un des problèmes
majeurs du sport. Cet effet d'entraînement, qui est négatif, ne peut qu'être renforcé par l'alcool.

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Chapitre 5 : Le sport, la paix, l’intégration sociale,
la rencontre des autres
Le sport est souvent perçu et compris par les sportifs et par la population comme
un facteur de rencontre sociale, de cohésion sociale, de paix sociale. Ces valeurs ne
se trouvent pas réalisées automatiquement par le sport. Elles sont une possibilité qui
est contenue dans le sport, que le sport porte en soi comme un germe. Pour devenir une réa-
lité, ces valeurs doivent être voulues et poursuivies par une action volontaire des personnes et des
groupes sociaux. Sa réalisation dépend de la responsabilité des agents sociaux, des sportifs et des
autres. La rencontre, la cohésion sociale, la paix et l'entente constituent un des objectifs et un des
aspects majeurs de la responsabilité du monde du sport.

Le sport est un lieu de liberté, mais aussi un lieu de responsabilité. La responsabilité dans le monde
du sport concerne une pluralité de sujets, elle vise un ensemble de valeurs, elle consiste à prendre
les moyens justes et bons pour que les valeurs deviennent effectives dans la réalité quotidienne du
monde du sport. Ce rapport aux valeurs est surtout positif; certes, l'éthique du sport doit dénoncer
ce qui contredit les valeurs, ce qui contredit la paix et l'entente sociale dans l'organisation et la
pratique du sport; elle ne peut rester muette devant certaines expressions de racisme ou de
xénophobie qui se manifestent parfois dans le contexte des rencontres sportives, heureusement dans
une mesure encore limitée, mais de toute façon inacceptable. Il s'agit pourtant de voir d'abord com-
ment positivement le sport peut être occasion d'entente et de cohésion sociale.

La rencontre que permet et que peut favoriser le sport se situe à plusieurs plans.

1. Le sport favorise les rencontres internationales. Les compétitions sportives, athlétiques,


olympiques sont organisées à un niveau international, régional, national. A chacun de ces niveaux,
la valeur de la rencontre se trouve potentiellement présente. Au niveau mondial, le sport favorise
des rencontres internationales et intercontinentales. Les Jeux Olympiques, rétablis en 1896 à
l'initiative de Pierre de Coubertin, en sont un exemple prestigieux. Beaucoup de rencontres au
sommet se déroulent aujourd'hui au niveau mondial: football, tennis, etc..

Elles sont l'occasion de rencontres pour les sportifs, les athlètes, les joueurs, mais aussi les
spectateurs. Certes les contacts ne sont pas toujours profonds; chacun est concentré sur son
objectif, la victoire, la progression personnelle ou celle de l'équipe. Les compétitions, les
entraînements, la fatigue, la crispation et la décrispation ne permettent pas beaucoup de rencontres
très personnalisées. Mais les contacts existent. Nous avons beaucoup de témoignages de sportifs
disant combien ces rencontres internationales les ont marqués. On découvre d'autres pays, les
habitants, les supporters, les autorités. Malheureusement, les contacts demeurent souvent assez
éphémères, rapides, superficiels. On ne se parle pas vraiment. La raison n'en est pas seulement
l'obstacle de la langue.

Les contacts internationaux concernent aussi les organisateurs, les dirigeants, les fédérations, les
instances responsables au plus haut niveau. Ces rencontres sont plus importantes qu'on ne
l'imagine, pour que se développent au niveau mondial un esprit sportif et une éthique du sport. Il
s'agit certes d'abord d'organisation et de contrôle de la régularité des compétitions. Mais il s'agit
aussi de favoriser le développement du sport et celui de l'éthique du sport. Les déplacements des
sportifs et surtout des autorités sportives entraînent des frais considérables, sans doute excessifs.
Certains dirigeants sportifs ont un train de vie comparable à celui d'un souverain. Il est apparu que
l'exercice de leur pouvoir était entaché d'irrégularités. Malgré ces traits négatifs, l'éthique du sport
doit être sensible aux énormes progrès réalisés au cours des dix dernières années pour que le sport

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soit plus juste et plus humain. Elle doit se souvenir de l'inspiration qui fut présente dans les
premiers moments des rencontres sportives au niveau mondial. Ceci permet d'espérer que dans
l'avenir aussi l'organisation du sport au niveau mondial tiendra compte davantage de l'éthique du
sport que de l'argent et du profit.

Ces contacts internationaux concernent aussi le grand public. Grâce aux médias, radio, télévision,
presse écrite, un public nombreux, de plus en plus nombreux, participe aux compétitions de niveau
mondial mais aussi à ce qui les entoure.

Pendant la longue guerre froide, qui a suivi la seconde guerre mondiale, les rencontres sportives ont
été l'occasion de contacts réguliers entre le bloc occidental et le bloc soviétique. Les problèmes ne
furent pas absents, comme en témoigne symboliquement le boycott successif des Jeux Olympiques
organisés par l'U.R.S.S. à Moscou en 1980 de la part des U.S.A. et de leurs partenaires; et des
Jeux organisés par les U.S.A. à Los Angeles en 1984 par l'U.R.S.S. et ses alliés. Les
rencontres américano-chinoises, au temps du Président américain Richard Nixon et de son Conseiller
Henry Kissinger, quasiment impossibles à ce moment, ont été symboliquement initiées par des
rencontres de ping-pong entre les deux pays.

Le Tiers-Monde, connu souvent par ses problèmes de violence, de pauvreté extrême, de corruption
très répandue, est présent d'une façon plus positive dans l'imaginaire mondial grâce à l'éclat et au
prestige de quelques sportifs ou athlètes de très haut niveau.

2. Le sport permet des rencontres par-delà les clivages politiques et idéologiques. Des mesures de
sécurité sont certes nécessaires pour accompagner certaines rencontres. Des incidents parfois graves
interviennent à l'occasion de manifestations sportives, mais les affrontements semblent motivés
davantage par des motifs de compétition sportive mal compris, que par des divergences
idéologiques, politiques ou religieuses. Par ailleurs, on savait et on sait mieux encore aujourd'hui
combien les compétitions où intervenaient les sportifs ou athlètes des pays de l'Est européen avant
le début des années 1990 étaient entachées par le problème du dopage, de la préparation
artificielle des athlètes. On a rapporté aussi à quel régime inhumain étaient soumises les gymnastes
chinoises pendant leur préparation sportive. Ces graves problèmes ne doivent pas empêcher de voir
combien ces rencontres sportives par-delà les clivages sont importantes. Elles favorisent la
connaissance réciproque, la paix par la connaissance et l'estime mutuelle.

On imagine mal ce que serait la vie internationale sans les échanges sportifs réguliers, organisés,
médiatiques au niveau mondial. Sans cela, les échanges concerneraient uniquement les dirigeants
politiques, les fonctionnaires internationaux, le monde des affaires, les scientifiques, les
journalistes, les membres des O.N.G, les représentants du monde religieux.

Au niveau national, quel pays ne connaît pas ses problèmes internes, aux plans linguistiques,
régionaux, politiques, sociaux, idéologiques? Le sport est un lieu de rencontre entre populations
qui sinon ne se croiseraient guère. En Belgique, au plan linguistique, le sport, quelle que soit la
structure des organisations, est toujours l'occasion de rencontres entre francophones et
néerlandophones.

Au plan religieux, idéologique, confessionnel ou non confessionnel, l'histoire du sport a été


marquée par des clivages. Dans notre pays, ceux-ci appartiennent aujourd'hui au passé.

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Des tensions graves et violentes se manifestent parfois à l'occasion des rencontres sportives les plus
populaires. Mais celles-ci ne sont pas enracinées dans les clivages idéologiques. Elles accompagnent
des rivalités entre clubs, entre supporters de clubs qui sont entraînés dans des attitudes qui se
réclament du sport, mais qui n'ont rien à voir ni avec l'éthique du sport, ni avec les convictions
idéologiques.

Les rencontres sportives ne sont possibles que parce que chacun adopte une attitude de réserve et
de discrétion dans la manifestation de ses convictions et de ses options politiques, philosophiques
ou religieuses. Cette réserve n'est pas une forme de respect humain au sens négatif du terme, mais
se fonde sur l'importance des rencontres entre personnes de convictions différentes et sur les
conditions qui doivent être vécues pour qu'elles soient possibles, sans conduire à l'affrontement et
à la violence.

Nous n'aborderons pas ici la question difficile, significative, du racisme. Personne n'ignore que le
racisme se manifeste lors de certaines rencontres sportives. Il s'exprime le plus souvent par des cris,
des gestes chargés de mépris. Il s'adresse même à certains joueurs d'origine étrangère
lorsqu'ils apparaissent sur le terrain, lorsqu'ils se manifestent par une réussite sportive ou un revers
sportif. Il est inacceptable au nom de l'éthique du sport; il devrait certes être combattu par les
responsables sportifs et par les autorités publiques; mais la lutte ne sera efficace que si on peut
comprendre les racines de ces attitudes.

Nous ne voyons pas comment il serait possible de traiter cette question ici sous tous ses aspects.
Car aspects positifs et négatifs voisinent, se chevauchent. Des témoignages sont connus de tous:
grâce au sport, toute une population peut en venir à admirer des sportifs étrangers, Maghrébins,
Africains, Latino-américains, peut être portée à exprimer cet enthousiasme; ces attitudes positives
peuvent rejaillir, pendant un temps, sur l'estime portée à leurs compatriotes.

Le sport permet aux sportifs de différentes cultures de se rencontrer et de s'apprécier. Ils peuvent
découvrir que des personnes appartenant à d'autres cultures que la leur, sont non seulement
brillantes au plan de la réussite sportive, mais peuvent faire preuve aussi d'un fair-play remarquable.
Il en est de même pour les spectateurs et le grand public. L'information sportive aurait d'ailleurs un
rôle à jouer pour orienter les spectateurs et les sportifs vers la valorisation du sportif d'origine
étrangère.

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70
Chapitre 6 : La justice sociale dans et par le sport
Nous avons parlé de l'aspect social du sport et de la nécessité de la justice dans
le sport.

Au début du développement contemporain du sport, on peut noter que le sport


apparaissait comme exemplaire. Les autres secteurs, le secteur économique, le sec-
teur professionnel étaient invités à se conformer à l'image flatteuse que le sport donnait
de lui-même et que la plupart des gens percevait ainsi. On rapprochait ce qui se vivait dans le stade
et ce qui devrait se vivre dans l'entreprise. Puisque dans le sport, on sait faire preuve de respect,
de fair-play, de passion, de persévérance, de fidélité, on est invité à faire de même dans le monde
professionnel, où il s'agit de respecter les patrons, les cadres, comme les sportifs respectent les
arbitres et les dirigeants de clubs. On admire le dévouement au club et on en fait le modèle du com-
portement, du dévouement par rapport à l'entreprise.

Aujourd'hui, c'est le monde sportif, ce sont les associations sportives qui sont appelés et contraints
légalement et judiciairement à respecter au minimum les règles sociales en vigueur dans le monde
économique, dans le monde des entreprises. Il faut des contrats de travail, il faut une
protection sociale, il faut réguler les transferts; le sportif n'est pas une marchandise, n'est pas une
machine à performance. Le sportif a des droits, même vis-à-vis des instances sportives, qui sont
certes concurrentes, mais adoptent aussi des attitudes corporatistes. Quand on touche à l'une, les
autres font front avec elle.

Ceci est une évolution importante. Le monde du sport, jadis exemplaire, doit se modeler sur ce qu'il
y a de plus juste et humain dans le monde économique. On peut penser que d'autres secteurs,
traditionnellement moins soucieux de la législation sociale, devront s'aligner. Il fut un temps où les
organismes religieux étaient considérés ou se considéraient comme exemplaires: on imaginait qu'on
se rapprocherait d'un idéal, si tous les secteurs sociaux pouvaient imiter les qualités supposées du
monde religieux. Aujourd'hui on attend des églises et des religions qu'elles reconnaissent les droits
de chacun et qu'elles respectent les règles communément admises en matière sociale.

Certes le sport a une spécificité: la recherche de performance, le dépassement de soi. Mais une
spécificité n'annule pas les valeurs communes et les règles sociales et morales qui les expriment. Il
y a un problème d'articulation: comment conjuguer les valeurs communes et les valeurs spécifiques.
C'est le rôle de la sagesse pratique d'y pourvoir, comme nous l’avons dit plus haut. Mais la sagesse
pratique ne nie aucune des valeurs; les valeurs communes ont même une priorité par rapport aux
valeurs spécifiques. On ne réalise pas des performances en mettant sa santé ou celle des autres en
danger. On ne poursuit pas de performance sportive en ignorant le problème du dopage qui est une
menace pour la santé, en même temps que tricherie. On ne réalise pas de performance en faisant fi
des règles de justice et notamment de justice sociale en vigueur dans la société.

Dans le domaine du sport, la justice sociale n'est pas développée de la même manière que dans le
domaine du travail. Mais la législation et la déontologie, les codes d'éthique du sport, ne peuvent
pas permettre que le sport prenne du retard sur l'évolution de la législation sociale dans les sec-
teurs connexes.

Nous avons parlé des accidents de travail. Si des accidents sportifs surviennent, les organisations
sportives ont ou devraient avoir le même genre d'obligation sociale vis-à-vis du sportif blessé.
Comment? Par un système d'assurances. Les profits sportifs sont considérables. On dépense de l'ar-
gent, des sommes immenses, pour un transfert. La couverture sociale ne doit pas souffrir de ces
dépenses.

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La sécurité sociale pour les sportifs malades, vieillissants, doit être pensée et appliquée. Un sportif
de haut niveau ne se maintient pas très longtemps. Il gagne beaucoup d'argent pendant un temps
déterminé. Après, plus rien ou beaucoup moins. Un joueur est une personne, un professionnel (pas
un travailleur, mais un professionnel) qui doit être protégé.

La question des transferts sera étudiée plus systématiquement dans la dernière partie de ce rapport.
Elle illustre la rencontre des exigences communes et des exigences spécifiques dans le sport.
C'est donc à la sagesse pratique à intervenir. Mais la sagesse pratique ne travaille pas à l'articula-
tion des deux pôles, en niant, sacrifiant l'un de ceux-ci.

Parler de justice sociale n'est pas simple au plan économique. Le néolibéralisme dans le sens de
A. von Hayek, auteur d'une œuvre qui est devenue un classique de la philosophie sociale
contemporaine, considère la justice sociale comme une illusion. Il est plus difficile encore de
parler de justice et de justice sociale, d'équité et de droit des moins brillants dans le domaine du
sport. Le sport valorise le succès, la victoire, la réussite personnelle et sociale; il est leçon
d'espérance. Tout ceci mérite d'être valorisé. Mais il y a tromperie et dérèglement si cette réussite
est fondée d'une part sur le dopage et les risques pour la santé et l'esprit sportif, et si elle est
fondée d'autre part sur l'injustice, l'exploitation, l'aliénation des professionnels du sport ou d'une
partie de ceux-ci.

Un autre aspect de la justice, c'est évidemment celui de la correction, de la transparence; une des
plaies du sport, c'est la corruption, ce sont les affaires de tentatives d'échapper à l'impôt, la
pratique des caisses noires. Nous en parlerons plus loin.

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4E PARTIE :
L’éthique du sport et les valeurs spécifiques du sport

Introduction
Le sport peut réaliser un certain nombre de valeurs humaines, éthiques, qui sont
communes au sport et à bien d'autres secteurs. C'est ce que nous avons appelé
les valeurs communes. Ces valeurs représentent aussi des obligations.

Le sport est aussi le lieu où se vivent un certain nombre de valeurs spécifiques,


qui sont caractéristiques du sport. Il ne s'agit pas ici de revendiquer ces valeurs comme
tellement propres au sport, qu'on en vient à les considérer comme un monopole du sport, comme
appartenant exclusivement au sport. Comme si ces valeurs ne se rencontraient que dans le sport
et nulle part ailleurs. Il ne s'agit pas non plus de les considérer comme des valeurs tellement liées
au sport qu'on doive en venir à les désigner comme des valeurs sportives. Ces valeurs spécifiques,
que nous voudrions éviter de nommer des valeurs sportives, sont des valeurs humaines, des valeurs
éthiques, mais d'un type particulier.

Ce sont des valeurs que tous doivent reconnaître comme valeurs. Mais elles ne constituent pas
d'obligations. Ces valeurs sont poursuivies par ceux qui le choisissent, qui le décident, qui
décident de les choisir. On peut être pleinement homme sans mettre en œuvre ce genre de valeurs.
Elles sont libres d'une façon très caractéristique, particulière. Ce sont des possibilités, non des
obligations. A la différence des valeurs communes.

Ces valeurs sont caractéristiques du sport, mais souvent on les retrouve dans d'autres secteurs de
l'existence, marqués aussi par quelque chose de l'ordre de l'exception. Ce sont des valeurs qu'on
retrouve dans le domaine de la spiritualité, que celle-ci soit religieuse ou non. Pour autant, nous
ne parlerons pas plus de valeurs spirituelles que de valeurs sportives. Ce sont des valeurs humaines
caractérisées par l'exception, le surplus, le plus, le meilleur, le comparatif.

Ces valeurs spécifiques sont au nombre de deux; il s'agit de la recherche de performance et


de la recherche du dépassement de soi. Ces deux valeurs ont une valeur symbolique. Elles
s'accompagnent aussi de valeurs spécifiques dérivées.

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74
Chapitre 1 : La performance sportive, le dépassement
de soi, la valeur symbolique
Trois réalités humaines, trois dimensions du sport, liées les unes aux autres et
vécues dans la liberté.

1. La recherche de la performance sportive


La pratique du sport est caractérisée par la recherche de la performance sportive. Celle-ci est-elle
inhérente au sport? On la retrouve particulièrement dans le sport de haut niveau. Le sport de
compétition est souvent aussi un sport de performance. Parallèlement, symétriquement, le sport
de performance est souvent aussi sport de compétition. Et pourtant, il peut exister des formes de
pratique sportive où la recherche de performance sportive est fort atténuée, réduite à un minimum.
C'est ce que l'on appelle le "sport pour tous", qui est vraiment du sport selon nous, mais qui est
une activité sportive d'un type différent de celui du sport de performance.

La recherche de performance sportive peut se définir comme la recherche d'un résultat, qui n'est
pas seulement bon, mais meilleur. Cette recherche de performance sera souvent exprimée par la
forme grammaticale du comparatif, de l'adjectif comparatif ou de l'adverbe comparatif: Melior -
melius, citior - citius, fortior - fortius. Il s'agit d'être meilleur, plus rapide, plus fort. On reconnaît
les trois adverbes prônés par Pierre de Coubertin.

Le sujet n'a pas d'obligation morale à être meilleur, à être meilleur que les autres, ou à devenir
meilleur que ce qu'il a réussi à être actuellement. Il n'y a pas d'obligation morale, mais c'est une
possibilité éthique, c'est une valeur. Une valeur qu'il faut reconnaître, que tous doivent reconnaître
comme possibilité. Mais c'est une valeur que la personne humaine n'a pas l'obligation éthique,
morale de poursuivre et de mettre en œuvre.

Mais dans notre culture, il y a une forte pression psychologique et sociale à devenir toujours plus
humain, plus fort, plus brillant, plus productif, meilleur que les autres, ou plus fondamentalement
que soi-même au temps présent ou passé.

Au plan économique, il ne suffit pas d'être bon; il faut être meilleur, toujours davantage. Au plan
politique aussi, dès lors que l'on dépend du choix des électeurs, on préfère les meilleurs, les plus
brillants.

Nous sommes inscrits dans une culture de la réussite, de la performance. Un auteur comme Alain
Ehrenberg a montré de façon très convaincante dans ses publications que la recherche de la
réussite et de la performance se retrouve aussi bien dans le sport que dans la vie sociale. Ces
valeurs sont caractéristiques de la modernité.

Une culture de la performance retrouve son image dans le sport, dans la recherche de
performance sportive. Les sportifs, par choix, par libre choix, recherchent la performance. Ils sont
éventuellement bons dès le point de départ, mais s'attachent à devenir meilleurs. Ils cherchent à
devenir meilleurs que ce qu'ils sont déjà, à devenir meilleurs que d'autres.

Cette recherche de performance n'est pas comprise comme une valeur humaine par tous. Certains
sont méfiants vis-à-vis d'elle, regrettent cette course à la performance économique ou sportive.
D'autres la refusent comme indigne de l'homme, comme contraire à la dignité singulière de chaque
être humain.

75
Il me semble cependant depuis longtemps, depuis plus de trente ans d'enseignement, que
l'éthique, si elle veut intervenir dans le domaine du sport, doit commencer par reconnaître la valeur
éthique et humaine de la recherche de performance sportive. En même temps, l'éthique doit
comprendre et exprimer les conditions éthiques qui doivent être remplies pour que la recherche de
performance soit vraiment humaine, authentiquement humaine. Il importe aussi d'indiquer à la fois
des valeurs et des normes, des règles qui doivent être respectées.

Dans la même logique, l'éthique sera appelée à valoriser la performance économique, sociale,
politique. La recherche de la réussite sociale, l'ambition comme on dit souvent, sans doute à tort,
sont de bonnes choses pour l'homme et la société. Et, en même temps, l'éthique doit indiquer là
aussi les conditions éthiques qui doivent être respectées, les valeurs à reconnaître et les normes
à établir et à respecter. La réussite, oui, mais pas à n'importe quelle condition. Comme il est
justifié de dire oui au marché, à la concurrence économique, au profit, mais en même temps il faut
dire la nécessité d'une régulation éthique et sociale de ces réalités.

Dans la cinquième et dernière partie de notre rapport, nous verrons combien ces aspects positifs
qui font la beauté du sport, s'accompagnent de graves problèmes au plan éthique. La recherche de
la performance sportive est à la fois quelque chose de beau et de bon, et en même temps une
réalité problématique. Il faut considérer ensemble les deux aspects, le positif et le problématique,
comme nous le dirons au début de la cinquième partie.

Socialement, culturellement, la recherche d'un comparatif n'est pas ou plus acceptée dans tous les
secteurs. On n'accepte plus, en Occident, aujourd'hui que, dans le domaine religieux, qui
historiquement a été fortement marqué par le comparatif, chaque religion s'affirme comme
supérieure, propose à ses fidèles des chemins qui ont des valeurs comparatives différentes,
certains choix et comportements étant considérés comme supérieurs à d'autres. Dans ce domaine,
on situe la grandeur et la beauté plutôt dans l'égalité, la reconnaissance mutuelle.

Par contre, dans le domaine économique, la recherche de la performance fait partie de l'ordre même
de la société libérale. Cette recherche de la performance n'est pas présentée comme une
obligation, ni comme un devoir moral absolu. Elle est laissée à la liberté des personnes. Elle est
présentée par beaucoup comme une valeur humaine. Elle peut devenir une obligation relative: si
tu veux être retenu par notre entreprise, tu dois être le meilleur. Si tu veux notre clientèle, les
produits et donc le service devront être les meilleurs.

Cette recherche de la performance se retrouve au niveau du jeu, au niveau du sport. La


performance sportive n'est pas une obligation morale. Mais elle est une valeur, elle est fort
appréciée par les personnes. Par les institutions et les associations aussi. Les clubs, les meilleurs
d'entre eux, ne vont retenir ou attirer que les meilleurs joueurs, les plus doués, les plus
volontaires, les plus fair-play. Les spectateurs, les jeunes, les plus âgés s'identifient aux meilleurs.

2. Le dépassement de soi
La recherche de la performance est aussi liée au dépassement de soi. Le sport de performance, qui
est souvent et logiquement sport de compétition, est de ce fait aussi recherche, volonté, effort,
désir de dépasser ou d'égaler les autres, les meilleurs d'entre eux. Mais le sport de performance
est aussi dépassement de soi, une manière de chercher à la fois à rester soi-même, mais
en même temps à être meilleur que ce que l'on est déjà parvenu à être. Le sport, qui est une
pratique extrêmement relationnelle comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, est habité

76
par un mouvement par rapport à soi, qui est orienté dans la ligne du dépassement, du comparatif.

Recherche de performance et dépassement de soi demandent à être considérés ensemble. La


performance est comme la matérialisation du dépassement de soi.

Le dépassement de soi n'est une valeur humaine que si cette recherche est habitée en même
temps par le sens du réalisme, de l'acceptation de soi. Pour être humain, le dépassement de soi
doit s'accompagner d'une forme de vérité et même d'humilité.

Le dépassement de soi n'est pas une forme d'orgueil, de vanité. Le mouvement qui consiste à
chercher à se dépasser soi-même est inscrit dans l'être de l'homme. On peut considérer cette
recherche de dépassement de soi comme un mouvement humain positif et au plan éthique et au
plan spirituel.

Des conditions éthiques doivent être réalisées, pour que le dépassement de soi reste un chemin
humain et humanisant. Le dépassement de soi, comme la recherche de performance, peut devenir
une entreprise qui contredit la dignité de la personne humaine; cette manière d'être peut connaître
des dérèglements, des dérives, des perversions. Il faudra y revenir dans le cadre de cette étude. Ce
qui est positif, ce qui peut être positif, peut aussi être vécu de manière négative.

La recherche du dépassement de soi est un mouvement où le sujet est confronté à lui-même.


C'est une affaire entre le sujet et lui-même. Pourtant l'altérité est présente dans cette recherche
de dépassement de soi. C'est en présence des autres que le sujet recherche la performance
et le dépassement de soi. C'est en présence des autres, mais c'est aussi, en second lieu, par
rapport aux autres, que le sujet vit le dépassement de soi. On retrouve ici la structure
compétitive de la performance et de la recherche de dépassement de soi. En troisième lieu,
l'altérité est présente, car le dépassement de soi, tout en étant l'œuvre du sujet, est aussi
l'œuvre de bien d'autres personnes et instances; il suppose la collaboration de plusieurs
personnes et organisations, il suppose l'intervention d'un entraîneur dont le rôle est de conduire
le sportif à un maximum, à la performance, au dépassement de soi. Ceci est une valeur
caractéristique du sport moderne, mais ce n'est pas un monopole. On retrouve des attitudes de ce
genre dans d'autres secteurs d'activité, dans la culture, dans le monde de la recherche scientifique,
dans le domaine spirituel ou religieux également.

3. La valeur symbolique de la performance et du dépassement de soi


Le dépassement de soi et la performance ont une valeur symbolique. L'éthique du sport
reconnaît cette valeur symbolique concrétisée dans une performance. Elle attribue cette
même valeur symbolique à la performance sportive. Performance et dépassement de soi
sont intimement liés. Ils représentent deux aspects d'une même réalité. Ils ont l'un et
l'autre cette valeur symbolique, non pas par eux-mêmes, mais parce qu'ils sont liés chacun
à l'autre. Dans notre développement, nous avons parlé d'abord de la performance, puis
du dépassement de soi. En réalité, il faut considérer les deux réalités ensemble, dans le
lien qui les unit. Ce qui a valeur symbolique dans la performance, ce n'est pas la matérialité
du résultat ; c'est en raison du dépassement de soi qui la rend possible. Ce qui a valeur
symbolique dans le dépassement de soi, ce n'est pas l'attitude du sujet par rapport à
lui-même, c'est le fait que cette attitude intérieure conduit à un résultat extérieur,
perceptible, offert au regard et à l'admiration. Ainsi liée au dépassement de soi, la
performance sportive a une valeur symbolique. En quel sens ? En ce sens qu'elle comporte

77
un message, qu'elle contient une leçon d'espérance.

Emmanuel Levinas évoque souvent le visage de l'homme. Le visage souffrant, le visage dans
sa nudité, est un cri, un appel, un signe qui signifie et demande quelque chose, un
commandement qui oblige celui qui le perçoit, une interpellation qui s'adresse à l'autre et
fait appel à sa responsabilité. Une parole peut venir doubler et expliciter cet appel du
visage souffrant. Mais, même sans parole, le visage souffrant d'une personne, d'un enfant,
est déjà un appel à l'autre, une interpellation de sa responsabilité.

De même, le geste sportif, dans sa beauté, la belle performance sportive, le dépassement


de soi, comportent un message, une leçon d'espérance. Ils contribuent à faire reconnaître
que l'être humain est ou peut être une réalité belle, merveilleuse, digne d'admiration,
chargée de sens. L'existence dans sa quotidienneté est belle, peut être belle. Mais elle
comporte aussi une part de grisaille, de monotonie, d'ennui qui peut certes être transfigurée
et sublimée, mais dont on cherche aussi à se dégager, à s'évader, qu'on cherche sinon
à fuir, du moins à dépasser. Telle peut être la signification de l'art, de la peinture, de la
musique. Telle peut aussi être la nature du sport. Par contre, alcool ou drogue seraient
une fuite, non un dépassement.

L'exemple du sport pour handicapés est ici éclairant. La performance réalisée par le sportif
handicapé, sa manière adaptée de vivre le dépassement de soi, c'est une leçon d'espérance,
pour le sportif lui-même, pour ses proches, sa famille, son entourage, et plus largement pour
la société qui au départ tient le handicapé à distance.

La performance du champion est chargée de valeur symbolique. Beaucoup s'identifient à lui.


Sa performance, sa réussite sont une manière de dire au grand nombre et de faire comprendre
par beaucoup que l'existence humaine est quelque chose de beau, qui vaut la peine d'être vécu.

La performance du commençant, elle aussi, de manière toute relative certes, est pour
lui et ses proches, une parole, un signe d'encouragement. C'est déjà une promesse, plus
seulement une simple possibilité, ce n'est pas encore tout à fait une espérance.

La valeur symbolique du sport est aussi significative que sa dimension physique ou


ludique, ou encore que sa réalité sociale, ou que sa dimension de liberté. C'est une valeur,
mais elle est délicate, elle peut être pervertie. Par l'argent, par le cynisme, l'exploitation.
Néanmoins les abus possibles ne doivent pas faire douter de la réalité de la valeur, comme
possibilité.

La valeur symbolique de la performance et du dépassement de soi est une possibilité pour le


sujet ; elle n'est pas donnée automatiquement par la pratique du sport ou par l'obtention d'un
résultat. Plusieurs conditions doivent être respectées. Elle est l'œuvre du sujet, comme le
fair-play. Mais cette œuvre est à encourager de l'extérieur, par les autres, par les associations
sportives, par la société en général. Elle doit être encouragée par des interventions et des
aides concrètes. Elle doit aussi parfois être encouragée par la parole qui dit le sens, par le
texte. Les Codes sportifs, la Charte européenne du sport doivent pouvoir exprimer la
signification du sport et sa valeur symbolique. Pratiquer le sport est bon ; parler du sport
aussi est bon et nécessaire, lorsque cette parole dit ce qui a du sens pour l'homme dans le
sport, lorsqu'elle aide à distinguer le sens et ses dérives, la richesse et ses déformations, la
valeur et ses dérèglements.

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4 . La liberté
La recherche de performance est une pratique de liberté. Elle n'est pas une obligation. Un sujet ne
peut pas être contraint à la réaliser. Le sujet se détermine lui-même. La recherche de
performance n'est une valeur pour l'homme que si elle est le fait de la liberté du sujet. Contrainte
ou séduction n'ont pas leur place ici.

De même, le dépassement de soi conduisant à cette performance, est liberté et non obligation
morale ou sociale. La valeur symbolique du sport n'est porteuse de sens que si elle émane de la
liberté d'un sujet. Les valeurs spécifiques au sport sont totalement marquées par cette liberté,
nous la retrouvons dans chacun des cinq chapitres de cette quatrième partie.

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80
Chapitre 2 : Le spectacle sportif
Le spectacle sportif est une dimension intégrante, essentielle, non accessoire,
du sport de performance et de compétition. Il représente une valeur pour
l'homme, une valeur humaine, une valeur éthique, en ce sens qu'à travers lui l'être
humain peut grandir en humanité. Le spectacle sportif est une valeur, parce que la per-
formance et le dépassement ont une valeur symbolique. Celui qui regarde le spectacle sportif et
qui perçoit le message et la leçon d'espérance de la performance, peut grandir en humanité. C'est
le cas aussi bien sûr pour les sportifs qui, par leur pratique sportive et leur performance, peuvent
grandir eux-mêmes en humanité et aider d'autres, les spectateurs, les témoins, à grandir eux aussi
en humanité.

La réalité sportive est d'abord une pratique sportive, la pratique des sujets, des athlètes, des
sportifs. Mais cette pratique des sujets est inséparable de l'altérité. La performance est celle d'un
sujet, mais l'altérité y est très présente: elle se déroule sous le regard des autres, face aux autres,
grâce aussi aux autres (organisateurs, équipiers, entraîneurs).

Le dépassement de soi dans le domaine du sport, la performance sportive et leur valeur


symbolique sont vécus sous le regard de l'autre; on peut même dire qu'ils sont vécus en grande
partie pour être vus, admirés, respectés, célébrés par des spectateurs. La présence du spectateur
n'est pas quelque chose de secondaire dans l'événement sportif. C'est autre chose que la pratique
du sport. Mais la présence du spectateur, son déplacement vers le lieu de l'événement sportif, sa
participation font partie intégrante de la réalité sportive.

Le sport est une réalité qui se vit entre le sujet sportif et lui-même; le dépassement de soi dont
nous avons parlé dans le chapitre précédent, c'est un mouvement, un processus qui se joue entre
le sportif et lui-même. Mais la performance, liée au dépassement de soi, s'offre aussi comme un
spectacle. Il est tourné vers les autres, vers les spectateurs. Cette dimension de spectacle qui doit
être considérée comme un aspect intégrant de la réalité et de la pratique du sport, peut et doit
être appréciée comme une valeur par l'éthique du sport. Elle est un bien pour l'homme, elle est un
bien grâce auquel l'homme devient plus humain, grâce auquel le sportif comme le spectateur
peuvent grandir en humanité. Elle est un bien éthique d'un type particulier. Elle n'est pas une
valeur qui s'impose universellement, elle n'est pas une obligation. Elle est une valeur spécifique,
comme nous avons nommé ce type de valeurs.

Cette valeur du spectacle peut être pervertie; souvent, elle est de fait dénaturée par l'argent, la
corruption, le dopage, la violence. Mais ces dérives ne suppriment pas les raisons de la considérer
comme une réalité qui peut être positive.

Le spectacle sportif s'offre de plusieurs façons au spectateur. Il peut impliquer la présence


matérielle, physique de ce dernier, son déplacement vers le lieu du spectacle, sa participation sur
place. Le spectacle sportif s'offre également, hors la présence effective du spectateur, grâce à la
médiation de la télévision ou des autres médias. Même médiatisé par l'image télévisée, le
spectacle sportif demeure un élément important de l'événement sportif. Même dans ces conditions,
il peut être regardé comme une valeur positive même au plan éthique. Cette participation par la
médiation de l'image électronique peut contribuer à faire grandir le spectateur et le sportif en
humanité, parce qu'elle peut être une manière d'entendre le message que comporte l'événement
sportif et de percevoir sa dimension symbolique. Le spectacle sportif se poursuit, se prolonge,

81
s'approfondit à travers les commentaires écrits ou parlés que lui consacrent la presse ou la
radiotélévision. Ces commentaires peuvent être profonds; ils peuvent aussi être superficiels. Ils
peuvent contribuer à mieux discerner la dimension éthique de l'événement sportif; ils peuvent
aussi être très fermés à cette dimension du sport. Ceci montre qu'il est important, du point de vue
éthique, que la retransmission des événements sportifs et les commentaires qui les accompagnent
puissent s'orienter davantage dans le sens d'un sain pluralisme. On ne peut que regretter les
contrats qui confèrent l'exclusivité des reportages à certaines chaînes de télévision. Cette pratique,
qui fait grimper le montant des droits de retransmission, est un indice qu'on ne comprend pas la
nature et l'importance de la dimension symbolique du sport, qu'on considère celle-ci comme un
élément secondaire, accessoire, peu important, qu'on considère le spectacle sportif comme une
marchandise qui se vend au prix du marché. Cette pratique contredit la véritable nature du
spectacle sportif. Elle ne va pas dans le sens indiqué par l'éthique du sport.

L’évenement sportif est une réalité complexe, il est spectacle ou reportage sur les phases de jeu
sous leur aspect technique; mais il est aussi évaluation d'une réalité humaine. Le fair-play d'un
joueur ou d'une équipe, sa volonté de vaincre, son courage, l'entente entre sportifs, l'esprit
d'équipe, la possibilité d'être à la fois créatif personnellement et d'avoir le sens de l'équipe, tout
cela est objet du spectacle, objet de commentaire, d'interprétation. Tout comme l'absence de
fair-play, la violence, l'agressivité, le manque de respect de l'adversaire, le manque d'entente entre
coéquipiers. L'exclusivité ou le monopole des retransmissions télévisées et des commentaires qui
accompagnent ou pas, l’évenement sportif ne favorise pas l'expression juste de la dimension
éthique du sport. La perception de celle-ci ne peut être que plurielle. Le même événement
sportif, la même performance seront perçus et commentés de manières différentes par les
différents témoins, non seulement en ce qui concerne l'aspect technique de la prestation, mais
davantage encore sous l'angle humain et éthique. Si la dimension éthique est essentielle dans la
réalité sportive, comme l'ont souligné si vigoureusement, depuis une dizaine d'années surtout,
plusieurs documents du Conseil de l'Europe, l'exclusivité des retransmissions télévisées qui
empêche le pluralisme des évaluations éthiques de l'événement sportif, va à contre-courant de la
vraie nature du sport.

82
Chapitre 3 : La passion pour le sport
Il est bon pour l'être humain de se passionner pour quelque chose ou pour quel-
qu'un. Il n'y a pas de vie humaine achevée si elle n'est pas habitée par une pas-
sion. La passion donne un sens à l'existence. Celle-ci est faite de beaucoup de
choses qui n'ont pas toutes la même valeur, la même richesse humaine, la même
signification, la même densité. La passion ne nie pas la pluralité des valeurs et des
significations, mais elle donne une unité à l'existence humaine, elle établit dans l'existence
un centre qui rayonne sur tout le reste. La passion est comme un enchantement qui transfigure
tout ce qui la concerne.

Une passion n'est humaine, que si elle est vécue de façon libre et raisonnable, dans l'intelligence
et la sagesse. On ne se passionne pas pour une cause, pour une personne, pour une activité de
n'importe quelle manière. Il convient de distinguer l'attitude passionnée et l'attitude
passionnelle. Je puis, comme personne humaine, être passionné de justice et de vérité, de
beauté. Je me consacre à cela de tout mon être.

L'attitude passionnelle est l'équivalent du fanatisme, de la folie. Elle est une attitude qui ne
reconnaît ni la raison, ni la liberté. L'attitude passionnelle est destructive de l'être humain. Elle
est contre-valeur. L'attitude passionnée, dont nous parlons ici, donne une valeur à l'existence du
sujet et de la collectivité. Elle n'est pas une obligation. Mais une valeur.

L'objet de la passion doit, pour que celle-ci soit humaine, être bon; mais il doit être vécu par
l'homme passionné dans la liberté et la raison.

Le jeune, le jeune sportif, l'enfant ne doit pas être incité à la passion pour le sport, ou pour un
sport. Il importe que l'enfant demeure ouvert à la pluralité des valeurs. Se concentrer sur une de
ces valeurs, suppose raison, liberté et maturité. L'enfant, le jeune peut être encouragé à être
ouvert au sport, mais non à se passionner de façon exclusive pour le sport ou en pratique pour tel
sport. La famille, le club sportif, l'école, ne doivent pas encourager l'enfant à s'engager de façon
passionnée pour le sport, ils doivent plutôt le prémunir contre la passion.

La passion pour le sport, c'est le désir de donner une unité, un centre à son existence. Le centre
ne nie pas les autres valeurs, mais il les rattache toutes au centre qui les éclaire toutes et
chacune.

La personne ne vit pas nécessairement d'une seule passion. Elle peut vivre, à des plans différents,
plusieurs passions en même temps. Dans l'œuvre écrite des grands auteurs, on a souvent tort d'être
à la recherche d'un centre unique qui condense et cristallise tous les autres aspects. Une grande
œuvre comporte souvent plusieurs centres, plusieurs axes. De même, dans une existence humaine
riche, il ne faut pas chercher à ramener tout à un seul choix, à une seule option. Une existence
achevée n'est pas une existence morcelée, mais si on entend le récit de ceux qui la vivent, on peut
percevoir plusieurs intérêts, plusieurs passions, qui ne se contredisent pas, mais qui s'unissent et
s'enrichissent mutuellement.

Vivre la passion pour le sport de façon humaine, de façon éthique, suppose, outre qu'elle soit vécue
dans la raison et la liberté, que le sujet demeure ouvert à l'ensemble des valeurs.

Le sujet qui se passionne pour le sport, ne peut pas considérer tout le reste comme si ce n'était
que des moyens pour réaliser sa passion. En vivant une passion, le sujet demeurera ouvert à
l'ensemble des valeurs humaines, à toutes les autres richesses de l'existence. Il voudra rester ouvert
aux différentes formes de relations sociales. Il ne peut sacrifier au sport les valeurs familiales, la

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réalité familiale. Il ne peut se désintéresser des grandes questions qui se posent au plan politique
ou social, sous le prétexte que ce qui compte pour lui c'est le sport seul. La passion pour le sport
ne doit pas conduire à se désintéresser des valeurs culturelles ou spirituelles.

Les conditions éthiques que nous avons indiquées pour que l'on puisse dire que la passion soit
vécue de manière humaine, se retrouvent dans le domaine du sport, mais aussi dans les autres
domaines les plus importants de l'existence humaine: celui du travail, de la science, de l'art, de la
justice, mais aussi celui de la foi, de la religion, de la spiritualité.

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Chapitre 4 : Le risque dans le sport
L'existence humaine comporte inévitablement une part de risque. Rien d'important
ne se fait au plan personnel ou au plan social, si le sujet ou la collectivité ne
prennent certains risques.

Il faut distinguer les risques disproportionnés, démesurés, déraisonnables,


irresponsables d'une part et les risques mesurés, proportionnés, responsables et
raisonnables d'autre part. S'engager dans une escalade en montagne sans prendre les précautions
nécessaires, sans s'informer des conditions météorologiques, sans se donner l'expérience et les moyens
techniques indispensables, est une faute morale grave. Elle met en danger sa propre vie et celle
d'autres personnes, les sauveteurs. De même, les sports de mer, la navigation sportive requièrent,
comme d'ailleurs la navigation commerciale, des précautions. Des compétences, des informations sont
évidemment nécessaires. Il en va de même pour la spéléologie et tant d'autres pratiques sportives
comportant des risques réels. Les manquements en ce domaine doivent être sanctionnés
pénalement.

Mais à côté de ces risques disproportionnés, il y a des risques réels, mais raisonnables, qu'il faut
pouvoir assumer. Dans le sport, comme ailleurs. Rien de beau ne se fait au plan sportif, si le sujet ne
peut pas ou ne veut pas assumer les risques liés à la pratique sportive. Rien de beau ne se fait au plan
économique ou social, si les organisateurs, les entrepreneurs ne sont pas disposés à prendre des
risques. Mais ces risques doivent être pris de manière responsable ; ils doivent être
proportionnels à l'importance de l'enjeu. La prise de risque, pour être vécue de manière humaine, est
soumise à des conditions éthiques.

Au plan économique, les risques seront essentiellement financiers. Mais au plan social comme au plan
sportif, les risques concernent aussi la santé physique et mentale.

Il n'y a pas de vie humaine achevée, avons-nous dit dans le chapitre précédent, sans que le sujet ne
soit habité par une passion. De même, il n'y a pas de vie humaine achevée, de vie belle, si le sujet a
peur ou refuse de prendre des risques réels, mais proportionnels, raisonnables, acceptés par le sujet
et la société.

Les pratiques de sauvetage (pompiers, protection civile, secours aux accidentés) sont à l'honneur de
l'humanité. Ils s'accompagnent de risques. S'adonner à des services de secours, c'est aussi
assumer les risques que cela comporte. La responsabilité parentale ou éducative est quelque chose de
complexe: il faudra nécessairement être prêt à prendre certains risques. Même l'organisation d'une
activité culturelle, sportive ou autre, s'accompagne toujours d'une dose de risque.

La prise de risque est une attitude vécue par le sujet. Mais cette prise de risque par le sujet ne peut
faire abstraction du consentement, d'une forme de reconnaissance par les autres. Le sujet ne peut pas
prendre les risques s'il est seul, s'il n'est pas en quelque sorte conforté par le regard, la présence, le
jugement, la reconnaissance des autres et de la société.

Le caractère éthique de la prise de risque est soumis à des conditions éthiques: il faut qu'il y ait
proportion entre le risque encouru et la valeur au plan humain de l'objectif poursuivi. Il faut aussi que
le risque soit assumé par des personnes libres et correctement informées.

Il n'y a pas d'intervention médicale sérieuse, d'intervention chirurgicale, sans que des risques soient
encourus par le médecin et le patient. Mais ces risques sont pris légitiment par ceux-ci,
lorsqu'ils sont proportionnels à l'enjeu; ces risques sont raisonnables et devront être reconnus
(Ch. Taylor) comme tels par la société, les tribunaux, les juges, la police; les autres.

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Il faut aussi que la personne s'interdise des pratiques condamnées par la loi ou par la morale. Le
dopage est un risque; mais c'est un risque lié à un comportement inacceptable moralement et
légalement. Le manque de sécurité, le manque de sérieux, ne peuvent être acceptés ni dans le sport,
ni ailleurs. Il n'y a pas ici d'exception sportive.

Il est légitime et nécessaire de se protéger contre les risques, par un système d'assurances. Mais une
personne ou une société ne peut pas s'assurer contre les suites pénales d'un délit. Par contre, il est sou-
haitable que le sportif s'assure contre les dommages, les accidents, les dégâts, les blessures qu'il pro-
voque chez lui-même ou chez d'autres, sans faute délibérée de sa part, ou sans négligence coupable.

La prise de risque suppose la liberté et le jugement de la personne qui prend le risque (ou des groupes
qui le prennent). Si quelqu’un n'est pas en mesure d'apprécier le risque, son caractère raisonnable ou
non, proportionné ou non, il ne peut pas s'engager dans la voie du risque réel et caractérisé. Revient
ici le problème déjà évoqué à propos de la passion: l'enfant, le jeune ne peut être incité, encouragé,
contraint à pratiquer un sport, une activité qui comporte des risques caractérisés. Les parents, les
clubs, les entraîneurs ne peuvent pas se substituer à l'enfant pour prendre des risques réels, sérieux,
à sa place. Ceci constitue un problème grave, me semble-t-il, dans le sport contemporain.

Il faut distinguer les risques bénins des risques importants, sérieux, graves, qu'ils soient
raisonnables ou non, proportionnés ou non. Les risques bénins sont des risques réels, mais minimes.
L'éducation doit porter les personnes à assumer ce genre de risques bénins. Il n'est pas possible de
vivre, si on n'est pas en mesure de le faire, si on n'est pas taillé, éduqué pour
affronter ce type de risques. Mais même ces risques bénins demandent aussi à être vécus de
manière prudente, raisonnable, sans méchanceté, sans négligence, vis-à-vis de soi et des autres. Ici
aussi il est sage de prendre les précautions nécessaires, de recevoir les formations et les
instructions utiles, de prévoir des interventions efficaces, rapides, bien coordonnées en cas de chute,
blessure, même relativement légère.

Il existe des risques imaginaires; des risques irréels, n'existant que dans l'imaginaire. Certes, tout peut
arriver, y compris le pire. Mais ce n'est pas pour autant que l'on parlera de risque. Il n'y a de risque,
que là où une conséquence négative est de façon prévisible liée à une attitude, une
pratique, au moins un certain nombre de fois. Imaginer que le bâtiment où je travaille pourrait
s'effondrer, alors que les services de sécurité fonctionnent normalement, ce n'est pas se trouver en
présence d'un risque réel. Si cela arrivait, il s'agirait alors d'un accident imprévisible, non d'un risque.

Par contre, rouler en voiture dans une forêt par temps de tempête est un risque réel; on peut être
amené à l'assumer si on veut porter secours à des personnes en difficulté. Faire une escalade en
montagne, quand il y a risque d'avalanche, ou affronter une mer difficile, on s'expose là à des risques
réels; les prendre se justifie, s'il s'agit de faire une intervention de secours urgente et si les
précautions nécessaires sont prises. Intervenir auprès de populations en situation de détresse dans des
pays déchirés par la guerre civile, comme le font les membres de certaines O.N.G. dans un but
humanitaire, c'est prendre un risque réel. Ceux qui le prennent font une œuvre bonne et
témoignent que l'être humain, capable des pires dérèglements, peut aussi accomplir des gestes
admirables. On a vu de ces jours-ci des militaires sud-africains portant en hélicoptère, dans des
conditions difficiles, des secours d'urgence aux innombrables victimes des inondations
catastrophiques du Mozambique; ces opérations de secours comportaient des risques réels.
Mais qui n'était pas sensible à la beauté, au caractère exemplaire de ces interventions dont le
caractère éthique était évident?

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Chapitre 5 : Le sportif, l’entraîneur sportif,
les associations sportives
1. La pratique du sport de performance, du sport de compétition, du dépasse-
ment de soi est le fait du sportif, des sportifs. Mais cette pratique personnelle des
sportifs, des athlètes se fait dans un contexte social. Il faut que la compétition soit
organisée, réglementée, il faut que des infrastructures techniques soient prévues. Ceci
suppose des organisations sportives, des clubs sportifs, des fédérations locales, nationales,
internationales. C'est ce qu'on appelle ici l'organisation de la pratique sportive.

La pratique du sport avec sa dimension symbolique est ouverte au spectacle. Le sport est pratiqué
par le sportif, par l'athlète pour un public, pour des spectateurs, présents physiquement dans le
stade, ou participant au spectacle par la médiation des retransmissions radiotélévisées ou de la
presse (spécialisée ou non). Tout ceci aussi suppose organisation, encadrement.

Le domaine de l'organisation du sport relève souvent du bénévolat, prend appui sur des
associations libres, volontaires, caractéristiques de la modernité. Le sport occupe aussi des diri-
geants professionnels; il occupe du personnel rémunéré.

2. La pratique du sport de performance suppose aussi la présence de cette figure typique du sport,
qu'est l'entraîneur, le coach.

La relation entre le sportif et l'entraîneur est une relation caractéristique, spécifique de la réalité
sportive, du sport de performance. On retrouve cependant ailleurs que dans le sport des relations
qui ont des traits semblables, qui participent de cette spécificité.

La relation entre le sportif et l'entraîneur est une relation d'autorité. Mais c'est une relation
d'autorité assez caractéristique, différente de bien d'autres formes d'autorité. Il y a des figures
d'autorité, comme dans l'enseignement, où l'enseignant cherche à communiquer un savoir ou des
compétences. Il a acquis une compétence, il la communique. Ce qui suppose une forme
d'autorité, qui est d'abord un service, mais aussi une forme de responsabilité et de pouvoir.

L'enseignant, par exemple le professeur d'éducation physique, n'a pas comme vocation de
conduire les élèves à un maximum. Son but est de conduire chacun selon ses possibilités à
acquérir un niveau de compétences et de savoir-faire, non de les conduire à des performances, à
un maximum, à une supériorité.

Par contre, l'entraîneur sportif a, me semble-t-il, comme vocation de conduire l'athlète ou le


sportif à son maximum, de le conduire à la performance qui est un plus par rapport à soi et par
rapport à d'autres, un plus s'exprimant au plan grammatical par la forme comparative. Il a comme
fonction de conduire, grâce à sa connaissance du sport et des personnes, chacun à son maximum,
à sa performance la meilleure; s'il s'agit de sports d'équipe, son objectif sera de porter chacun à
coordonner ses efforts, à être à la fois créatif et soucieux de l'esprit d'équipe.

L'autorité de l'entraîneur sur le sportif ou l'athlète est une forme d'autorité très différente de celle
qui s'exerce au niveau de l'enseignement, où l'objectif est plutôt l'équilibre, l'harmonie. Elle est
une relation d'autorité, mais très différente de l'autorité politique: celle-ci ne veut pas, n'a pas
vocation de conduire les citoyens à la performance, mais d'imposer à chacun le minimum
indispensable d'obligations, de fixer à chacun sa forme de participation. La loi de l'impôt est
caractéristique de cette qualité.

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Si l'autorité politique cherche à conditionner les citoyens pour qu'ils orientent toute leur
existence vers la grandeur de leur Etat, de manière à dépasser les autres, on se trouve en
présence d'une forme indue de nationalisme, hormis les cas où le bien de l'Etat serait gravement
menacé.

L'entraîneur exerce une forme d'autorité, mais différente aussi de celle que l'on rencontre dans
l'entreprise, dans le domaine économique. On trouve dans le monde de l'économie le culte de la
performance. On y célèbre la réussite, la réussite personnelle et collective, la réussite profession-
nelle des personnes comme la performance de l'entreprise. Le travail professionnel, quotidien est
de plus en plus marqué par le culte de la performance; la vie des entreprises est polarisée par la
recherche de la performance maximale. La culture de l'entreprise est fortement marquée par les
représentations et les pratiques de la culture sportive. Ceci est-il une évolution heureuse? Nous
n'en traiterons pas ici. Il nous suffit de noter que dans le domaine du sport l'entraîneur est une
figure caractéristique qui est au service de la performance, du dépassement de soi et de leur valeur
symbolique. Sa fonction peut avoir un caractère éthique, puisqu'il permet de réaliser une presta-
tion sportive qui a une valeur éthique comme nous l'avons montré antérieurement et pourvu que
les conditions éthiques habituelles soient respectées.

La fonction de l'entraîneur consiste à conduire le sportif, l'athlète à la performance, à un


dépassement, un dépassement de soi qui peut aussi être un dépassement des autres. Le conduire
à un maximum, au maximum adapté à ses possibilités. L'entraîneur aide aussi le sujet à reconnaître
à la fois ses limites et ses talents, ses possibilités. Un entraîneur qui nierait les limites du sujet,
de l'athlète ne lui rendrait pas service même au plan sportif. Il n'obtiendrait pas durablement de
bons résultats; il irait d'accidents en accidents, de problèmes de santé en problèmes de santé. Il
ne l'aiderait pas non plus au plan humain, personnel.

Ceci est une chose nouvelle dans la culture. On connaît la figure de celui qui accompagne les
personnes et qui les met en garde contre tout ce qui pourrait devenir danger ou menace.
L'entraîneur a comme objectif le dépassement de soi. Il veille à ne pas faire courir au sportif des
risques disproportionnés. Il se refuse à conduire le sportif à utiliser des moyens négatifs au plan
moral ou légal, contraires à l'éthique commune ou à l'éthique du sport: il refuse le dopage, la
tricherie, et même le surentraînement, l'excès de prestations. Mais tenant compte de ces règles, de
ces limites, de ces barrières, son objectif est de conduire le sportif, l'athlète à un dépassement de
soi, d'abord, c'est-à-dire à une performance, il cherche à lui permettre d'égaler et même de
dépasser les meilleurs sportifs, athlètes.

Cette fonction de l'entraîneur peut être considérée comme quelque chose de positif, pourvu que
les conditions éthiques soient respectées. Respecter les règles sportives, les règles éthiques, le
fair-play et l'ouverture du sportif à l'ensemble des valeurs humaines (valeurs familiales et
sociales).

3. La relation de l'entraîneur et du sportif est une relation d'autorité, de type spécifique. Elle est
l'œuvre d'une double liberté, celle de l'entraîneur, celle du sportif. Celui-ci accepte l'entraîneur qui
accepte de l'accompagner et de le servir. Il accepte l'entraîneur de l'équipe à laquelle il s'agrège
volontairement, librement. L'entraîneur accepte librement d'entraîner tel sportif, telle équipe dans
tel club.

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Le respect de cette double liberté est un souci essentiel au niveau de l'éthique du sport. Cette
double liberté doit nécessairement se vivre dans un cadre social, dans le contexte d'une
association sportive, qui est d'ailleurs librement acceptée par chacun. Le rôle de l'association
sportive est multiple: elle a une responsabilité au niveau de l'organisation de la compétition
sportive, de la pratique sportive; elle a une responsabilité au niveau de l'infrastructure, de
l'équipement. Au niveau de l'organisation et de l'équipement ou de l'infrastructure, elle a une
responsabilité du point de vue de la sécurité et de la santé des sportifs et des spectateurs. Mais
une fonction essentielle du club sportif, c'est aussi d'être le garant de la double liberté de
l'entraîneur et du sportif.

Cette relation de double liberté se retrouve aussi au plan médical, dans la relation entre le
médecin et la personne malade. Le médecin a certes un devoir d'assistance à personne en danger.
Mais c'est librement qu'il accepte ou refuse d'accompagner un grand malade, un malade en fin de
vie, un malade psychiatrique, si d'autres peuvent assurer ce travail. Le malade choisit librement le
médecin, le thérapeute auquel il confie sa santé. Il a un devoir, une obligation de se soigner, de
veiller à sa santé. En cas de nécessité, il devra prendre l'avis du médecin disponible qui lui aura
l'obligation en cas de nécessité de répondre affirmativement. Mais pour les cas les plus graves et
les plus lourds de conséquences, il s'agit d'un contrat, d'une alliance, d'un lien fondé sur une
double liberté. Cette double liberté du médecin et de la personne malade doit être vécue,
protégée, garantie, par une association, comme l'ordre des médecins.

Le club sportif dont les fonctions et les responsabilités sont multiples, a comme fonction
essentielle de garantir la double liberté du sportif et de l'entraîneur, de conjuguer de façon juste
cette double liberté desquelles peuvent naître des tensions.

4. Le sportif et son entraîneur, le club sportif et ses dirigeants, les fédérations sportives sont tous
orientés vers un même objectif, la performance, le dépassement de soi, dans lesquels ils peuvent
voir des réalisations qui permettent à l'homme de grandir en humanité et qui peuvent être
revêtues d'une valeur symbolique qui est message d'espérance sur la grandeur et la beauté de
l'existence humaine adressé aux sportifs, aux spectateurs, à l'ensemble de la société humaine. La
poursuite de cet objectif se vit dans la raison, la liberté et la sagesse, dans le respect des valeurs
éthiques communes et dans l'ouverture aux valeurs plus spécifiques. Elle se vit sous l'éclairage
d'une parole, d'un " Logos ", reconnus par l'ensemble des sportifs, qui soit comme une loi
fondamentale des sportifs et qui peut prendre la forme soit du Serment olympique, soit de la
Charte européenne du sport, soit de quelque autre grand texte. A un autre plan, le monde sportif
devra se donner et respecter un Code d'éthique du sport. Des comités d'éthique devront naître et
se développer aux divers niveaux de l'organisation du sport, pour être au service des sportifs, pour
les aider à comprendre la beauté du sport, ses exigences éthiques, pour les aider aussi à trouver
un chemin pour dépasser les graves problèmes qui affectent le sport aujourd'hui et dont nous
parlerons dans la cinquième et dernière partie de notre rapport.

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5E PARTIE :
La beauté et les problèmes du sport

INTRODUCTION Introduction
Ce qui a été dit jusqu'ici du sport et de l'éthique du sport témoigne d'une
conviction, d'une double conviction. Le sport est quelque chose de beau et de
bon pour l'homme, comme pour la vie sociale. Il est une richesse à valoriser. Et
en même temps le sport moderne, comme le sport ancien sans doute, connaît des
dérives, est touché par des dérèglements, marqué par des perversions; il rencontre
des problèmes extrêmement graves. Il importe de considérer simultanément les deux
aspects du sport, ses aspects positifs, mais aussi ses aspects négatifs.

Les aspects positifs du sport ne sont tels que s'ils sont voulus par l'homme, par les personnes, par
les groupes sociaux. Le sport n'est pas automatiquement, inévitablement quelque chose de beau.
Le sport n'est beau que si les personnes, les groupes, les associations, les Etats, la société, la
culture le veulent vraiment et prennent les moyens pour qu'il en soit ainsi. Le sport n'est beau que
si l'on veut respecter dans sa pratique un certain nombre de conditions éthiques, de valeurs
éthiques, de règles morales et sociales.

Les aspects négatifs aussi ne sont pas inhérents au sport. On les rencontre souvent. Ils marquent
profondément le sport moderne. Ils sont inquiétants. Il y a quelques années, ces aspects négatifs
étaient ignorés, voilés, recouverts comme par un tabou. Ils semblaient inéluctables. Aujourd'hui,
la gravité de l'enjeu fait qu'on les reconnaît et qu'on commence à les combattre, quoique encore
insuffisamment. Ces aspects négatifs sont présents, marquent le sport parce que des personnes,
des groupes, la société, les responsables sont négligents, passifs, complices, résignés, cyniques ou
fatalistes.

Il faut considérer simultanément les aspects positifs et les aspects négatifs. Il faut valoriser
activement et de façon responsable les premiers; il faut combattre, mais de façon éthique et
humaine, les seconds, les problèmes, les dérèglements. Il faut croire, être convaincu qu'il est
possible de valoriser les aspects positifs et en même temps de combattre les aspects négatifs.

Un discours éthique qui ne serait pas fondé sur une valorisation positive du sport, qui ne
reconnaîtrait pas la beauté du sport, serait inconsistant, inopérant. Un discours éthique sur le
sport qui ne valoriserait pas les aspects caractéristiques du sport, comme la performance ou le
dépassement de soi et leur valeur symbolique, ne serait pas éclairant. Il manquerait de sagesse.

De même, un discours qui se prétendrait éthique, mais qui serait muet devant les graves problèmes
du sport, représenterait une idéologie, serait en complicité, en connivence malsaine et cynique
avec la perversion du sport, avec ses dérèglements.

L'éthique du sport requiert des convictions, comme la conviction que le sport peut être quelque
chose beau, mais requiert aussi le sens de la responsabilité, ainsi que le courage de la vérité, le
réalisme, qui impose aussi le principe de précaution.

Le sport est lié à l'existence d'associations sportives, qui sont en réalité le plus souvent des
associations volontaires, librement créées par les personnes, et auxquelles elles adhèrent librement
en en acceptant les règles et les objectifs. Ces associations volontaires, caractéristiques de la
modernité, peuvent avoir une grande valeur au plan humain, éthique et social, dans le domaine
du sport et ailleurs. Mais René Kaës, qui a consacré beaucoup d'études remarquées, influencées par

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la psychanalyse, rappelle, dans son ouvrage Le Groupe et le sujet du groupe (Paris, Dunod, 1993),
que le groupe peut être marqué par ce qu'il appelle une alliance dénégative: certains groupes, les
groupes à caractère dénégatif, sont fondés sur la dénégation. Ce qui soude parfois un groupe, une
équipe, une association, c'est la loi du silence que tous s'imposent face à des faits négatifs, face
à des délits. Une des formes de l'apprentissage humain, c'est de refuser de s'engager dans la voie
des groupes, des alliances fondées sur, soudées par la dénégation. Ces réflexions nous semblent
concerner aussi les clubs sportifs et les fédérations, qui peuvent aussi cimenter leur union et leur
engagement sur la dénégation, des dérèglements et des problèmes du sport contemporain.

Les problèmes liés au sport sont multiples. Il ne faut nier aucun problème qui se présente. Il n'est
pas possible de les prévoir tous. La meilleure méthode est de considérer les problèmes actuels,
dans leur réalité présente, de les examiner attentivement, avec courage et lucidité. C'est la
meilleure manière de se préparer à être lucide et vigilant pour les problèmes de demain.

Nous allons examiner ici cinq ou six problèmes; ils ne sont pas seulement virtuels, théoriques; ils
sont très réels. Ils sont une menace pour les personnes, pour la personne des sportifs pour com-
mencer. C'est aussi une menace pour le sport lui-même. Ils peuvent mettre en péril l'avenir du
sport. Ils peuvent surtout représenter un profond désenchantement pour les nombreuses personnes
qui sont intéressées ou passionnées par le sport.

L'ordre dans lequel nous aborderons les problèmes n'est pas indifférent.

1. Nous avons choisi de commencer par un phénomène qui touche directement les sportifs, dans
leur vie quotidienne, dans leur vie familiale, dans leur santé et leur équilibre. C'est le problème du
surentraînement et des excès de prestations sportives.

2. Lié à ceci, sans qu'il y ait coïncidence, mais évolution parallèle, le problème du dopage et plus
largement celui de l'accompagnement médical inapproprié.

3. En troisième lieu, nous observerons les aberrations du spectacle sportif. Il se fait que celui-ci
en vient à ne plus être organisé en fonction des sportifs, mais en fonction des médias, et donc de
l'argent. Le spectacle sportif est une des composantes importantes du sport. Mais il peut connaître
des dérèglements, des dérives. Le moment du spectacle sportif doit se déterminer d'abord en
fonction des sportifs. Par ailleurs, il est pourtant bon que l'on tienne compte aussi des
convenances des spectateurs, et même des heures de plus grande audience à la radio ou à la
télévision. Mais un point d'équilibre est à trouver.

4. Puis nous toucherons une des causes, sans doute pas la seule, des problèmes et des
dérèglements du sport, de ses dérives, à savoir l'argent. Nous aurons évoqué les dérèglements du
sport par l'argent dans les trois premiers points de cette partie. Dans le quatrième chapitre, nous
essaierons de mieux comprendre pourquoi l'argent en vient si facilement à dénaturer le sport, sa
valeur, sa beauté.

5. Dans le cinquième chapitre, nous réfléchirons à l'effet d'entraînement vécu dans et autour du
sport. Il s'agira de poursuivre notre réflexion sur les dérèglements du sport et leurs causes, leurs
sources, leurs racines, mais de façon plus englobante. Sans méconnaître l'argent comme cause des
dérives, nous pensons que l'on n'aperçoit pas suffisamment que, dans le sport lui-même, il y a un
effet d'entraînement qui permet lui aussi, pour une part, de comprendre les dérèglements du sport.
Nous nous efforcerons de relier cette dernière cause, sans doute plus fondamentale, à la cause plus
souvent dénoncée des dérives, qu'est l'argent.

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Nous aurons déjà rencontré, dans les chapitres précédents, l'effet d'entraînement vécu dans le sport
lui-même. Lorsque dès le premier chapitre, nous évoquons les excès de prestations sportives et du
surentraînement, nous en venons tout naturellement à évoquer aussi l'effet d'entraînement auquel
nous consacrons le cinquième chapitre.

La réflexion sur l'effet d'entraînement vécu dans le sport et autour du sport permet aussi de mieux
comprendre la violence à laquelle nous consacrons un sixième et dernier chapitre. Il y a un effet
d'entraînement dans le sport, comme il y en a un dans le recours à l'argent, et comme il y en a un
dans les manifestations de la violence. Le sport, l'argent, la violence, trois réalités à distinguer,
mais trois réalités aussi où on retrouve un effet d'entraînement, chaque fois différent, et
comportant pourtant des traits communs.

6. Dans un dernier chapitre en effet, nous traiterons la question très angoissante de la violence
dans le sport et autour du sport. Nous n'aurons pas l'occasion de développer cette réflexion aussi
loin qu'il serait possible et nécessaire de le faire. Mais on ne peut la passer sous silence. Nous
essaierons de montrer que ce problème de la violence a un lien avec ce qui précède.

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Chapitre 1 : Le surentraînement et l’excès de
prestations sportives
Il n'y a pas de sport de performance sans entraînement des sportifs.
L'entraînement est d'abord un entraînement physique. Il s'agit d'habituer
l'organisme à courir, à sauter, à se déplacer; il est une manière de préparer le
sportif ou l'athlète à pouvoir faire preuve de force physique, de rapidité dans les
mouvements et les déplacements, il est l’apprentissage de la rapidité des réflexes et des réactions.
L'entraînement est aussi l'apprentissage d'une force de caractère, d'une capacité d'objectiver la
situation, de voir la réalité des enjeux sportifs, de mesurer, d'évaluer, d'avoir le sens de
l'initiative mais aussi de la discipline technique et sociale.

L'entraînement est aussi l'apprentissage à se mesurer avec sa finitude, de l'accepter mais pour la
dépasser, si c'est possible de façon humaine, de renoncer si ce n'est pas réaliste ou humain. Il est
l'apprentissage de l'effort, de la persévérance, de la discipline. Mais il est aussi une manière
d'éviter ce qui détruit l'être et son ouverture à la diversité des valeurs humaines.

Les objectifs de l'entraînement doivent être poursuivis par le sujet lui-même. Mais le sujet a besoin
d'être accompagné, d'être entraîné par quelqu’un dont c'est la spécialité. L'importance de
l'entraînement se manifeste aussi dans l'importance accordée à la fonction de l'entraîneur, celui
qui est responsable de l'entraînement. Celui-ci est responsable des aspects physiques, techniques
et de plus en plus scientifiques de l'entraînement et de la prestation physique. De même, il
importe de tenir compte des facteurs psychologiques et sociaux, des effets de groupe. Pour ce
dernier point, on a intérêt à se reporter aux travaux de René Kaës.

Mais l'entraînement qui fait partie intégrante de la pratique du sport de performance est aussi
soumis à la possibilité du dérèglement et de la dérive du surentraînement qui fait des sportifs des
machines à performance (Le Monde diplomatique, 1992). Il nie la dignité des personnes humaines,
il les instrumentalise d'une façon éthiquement inacceptable.

Le surentraînement et l'excès de prestations sportives qui l'accompagne souvent, peuvent être liés
à l'appât de l'argent. Mais pas uniquement. Ils peuvent aussi être liés à la force d'entraînement, à
la recherche de l'exploit, de la réputation; ces attitudes, ces expériences ont leur logique propre,
leur poids propre. Elles ont un effet d'entraînement. C'est comme une force impersonnelle, qui n'est
imposée par personne ou par rien, si ce n'est par elle-même. C'est ici qu'il faut se méfier de la
spontanéité. Les attitudes les plus belles du point de vue éthique, sont le résultat d'une volonté,
non pas une volonté crispée, tendue, mais une volonté paisible, réfléchie. Pour penser l'entraîne-
ment vraiment humain et une pratique du sport qui reste raisonnable, il faut pouvoir réfléchir, s'ar-
rêter, écouter les personnes, ne pas se laisser entraîner par quelques voix ou quelques mouvements
en niant les autres. Il faut pouvoir aller à contre-courant, il faut pouvoir déceler les aspects, les
aspects tus, les aspects reconnus mais méconnus, pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu
lorsqu'il évoque la violence symbolique.

Lorsque ces excès d'entraînement et de prestations sportives, qu'on ne comprend bien qu'en les
considérant comme des effets d'un entraînement passionnel pour la réussite et la performance,
sont recouverts par le profit financier, ils peuvent de ce fait sembler être comme cautionnés. Cela
rapporte de l'argent, donc ne regardons pas trop attentivement les problèmes humains, ou même
les risques pour la santé qui y sont liés, attachés.

95
96
Chapitre 2 : Le dopage et l’accompagnement médical
inapproprié
L'accompagnement des sportifs par un entraîneur fait partie de la réalité du
sport. Nous le considérons comme quelque chose de positif, même s'il peut être
exposé à des dérèglements, comme le surentraînement ou l'excès de prestations
sportives, et s'il doit en conséquence demeurer soumis à des conditions éthiques.

La pratique sportive est aussi accompagnée par des spécialistes de la médecine du sport, par des
spécialistes des soins de kinésithérapie. Cet accompagnement médical est une bonne chose au plan
éthique. Il est caractéristique du sport de performance, mais on le retrouve dans bien d'autres
types de pratiques sportives.

Cet accompagnement médical peut cependant prendre des formes inappropriées. Il peut perdre de
vue le bien global du sportif et ne considérer que le succès sportif, la performance. Il peut être
vécu de telle manière que le premier souci du médecin est de permettre au sportif de participer à
la compétition, même si cela tourne au détriment du sportif, dans l'immédiat ou à plus long terme.
Ceci est évidemment un dérèglement que l'on ne peut accepter.

De même, le médecin, percevant le désir de réussite du sportif, subissant de la part du club une
pression morale allant dans le même sens, peut être tenté d'aider le sportif en lui prescrivant des
médicaments ou des traitements et en prenant la responsabilité de le suivre dans cette voie, de
telle sorte qu'artificiellement, le sportif obtient des résultats sportifs qu'il n'obtiendrait pas sans
cette intervention.

Il est difficile de tracer une frontière entre l'intervention acceptable et celle qui ne l'est pas, entre
l'intervention qui est justifiée et celle qui ne l'est plus et qui devient une collaboration médicale
à une pratique de dopage.

Le dopage est une pratique qui fait des ravages dans les milieux sportifs. Il faut le refuser du point
de vue éthique pour diverses raisons. Tout d'abord, le dopage est nuisible à la santé. Il est à
condamner au nom de ce que nous avons appelé les valeurs communes. Ces valeurs communes,
comme le souci de la santé de soi et des autres, sont à respecter dans le sport comme dans tous
les secteurs de l'existence.

Le dopage doit aussi être refusé par l'éthique du sport, au nom des valeurs spécifiques. D'une part,
une telle intervention est la négation de la valeur symbolique du sport. La performance sportive
peut comporter un message sur la dignité de la personne humaine, sur sa grandeur, sur la valeur
et la beauté de l'existence humaine. Ce message, cette valeur symbolique, sont contredits par la
pratique du dopage.

D'autre part, le dopage est une forme de tricherie. Le monde du sport doit se donner des règles
éthiques et sociales; celles-ci doivent être justifiées en raison, au terme de discussions,
d'échanges et de réflexions. Les règles qui refusent les pratiques de dopage, qui mettent au point
des listes de substances interdites, qui prévoient les procédures de contrôle et les sanctions, sont
évidemment légitimes et nécessaires. Ces règles doivent être respectées par tous. Ceux qui ne le
font pas, au risque de leur santé et dans la négation du sens du sport, trichent par rapport aux
autres concurrents plus respectueux des règles. En contrevenant à ces règles, les sportifs imposent
pratiquement aux autres à faire de même, à suivre le mouvement, et ainsi à mettre à leur tour leur
santé en danger.

97
Le dopage doit être combattu. Pendant de longues années, il a été refusé officiellement, mais mis
en œuvre effectivement. La lutte contre le dopage doit être juste, elle doit être régulière, elle doit
être respectueuse à l'égard des sportifs et de leur entourage. Mais elle est nécessaire, sous peine
de voir s'accentuer les dérèglements du sport.

Les pratiques du dopage doivent être sanctionnées. Dans la mesure où elles sont une menace pour
la santé propre du sportif qui y a recours et pour celle des autres sportifs, elles doivent être
sanctionnées au nom des valeurs communes. La lutte contre le dopage est de la responsabilité des
sportifs eux-mêmes, mais aussi des responsables sportifs, des clubs sportifs, des fédérations, des
autorités sportives, et bien sûr des médecins du sport. Toutefois, si les sportifs et les dirigeants
sportifs sont défaillants, les autorités publiques doivent intervenir pour légiférer et condamner
pénalement.

Par contre, lorsqu'il s'agit de tricherie ou de désintérêt par rapport à la valeur symbolique du sport,
le dopage doit être combattu par les sportifs et les responsables sportifs. Les sanctions qui doi-
vent intervenir seront ici de nature sportive. Le vainqueur qui a remporté une compétition et qui
s'avère avoir pratiqué le dopage, doit être privé de sa victoire, des trophées ou des médailles qu'il
a reçus, des gains financiers qu'il a obtenus dans la pratique du sport. Les clubs et les fédérations
peuvent et doivent intervenir. Ils peuvent suspendre un joueur, le priver de participation aux
compétitions, le priver selon des procédures clairement prévues et précisées de gains financiers
auxquels il pourrait prétendre si le dopage n'était pas intervenu. Les Ministres des Sports du
Conseil de l'Europe interviennent pour favoriser l'éthique du sport. Il faut s'en réjouir. Néanmoins,
la transgression des valeurs spécifiques au sport, à supposer qu'elle ne mette pas en danger la
santé ou la sécurité, ne doit pas être sanctionnée par les autorités publiques, mais par les milieux
sportifs. En cas de défaillance de ces derniers, les pouvoirs politiques peuvent faire pression sur
les responsables sportifs, pour qu'ils prennent les mesures nécessaires.

Il va de soi que souvent les problèmes sont liés. Le dopage qui est nuisible à la santé, est aussi
en même temps une négation du sens spécifique du sport. Dès lors, le combat contre le dopage
doit se faire sur les deux plans, à travers une collaboration entre milieux sportifs et autorités
judiciaires.

Le problème du dopage est immense. Il se pratiquait dans l'indifférence générale. Ce n'est que tar-
divement que les tribunaux se sont saisis du problème. Ce qui a entraîné la mise en mouvement
des fédérations sportives. Les premiers moments de la lutte judiciaire contre le dopage ne furent
guère populaires, ni auprès des sportifs, ni auprès des spectateurs ou supporters, ni auprès des
responsables sportifs. Nous vivons une période déterminante. Sans cette lutte, qui doit rester
éthique et juste, respectueuse des personnes, le sport de compétition serait menacé. Les personnes
pratiquant le sport ou intéressées par le sport se trouveraient comme prises au piège des
dérèglements les plus graves du sport.

Ce problème du dopage est évidemment lié à la question de l'argent, de son influence négative sur
le sport, tout comme le problème évoqué au chapitre précédent, celui du surentraînement et de
l'excès de prestations sportives. L'argent n'est cependant pas la seule cause de la dérive que
constitue le dopage.

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Chapitre 3 : Les aberrations du spectacle sportif
Le spectacle sportif est une des composantes importantes du sport. Sa
signification est liée à celle de la valeur symbolique du sport. Le sport est une
affaire entre le sportif et lui-même; mais sa pratique est aussi tournée vers les
autres. La performance réalisée par le sportif et le dépassement de soi qu'il
exprime, sont des messages d'espérance et de confiance dans la valeur de l'homme,
un message pour les autres comme pour lui-même. Nous avons beaucoup insisté sur ce point
dans la quatrième partie de notre travail. Cette valeur symbolique du sport est un des fondements
du jugement positif que l'éthique porte sur le sport et sur la passion pour le sport.

En outre, le spectacle sportif permet à des personnes intéressées par le sport, mais qui ne peuvent
pas ou ne veulent plus pratiquer le sport, de demeurer en lien avec cette réalité sportive,
caractéristique de la modernité. Le spectacle sportif est une manière pour les personnes âgées de
s'ouvrir au sport.

Le spectacle sportif est aussi le lieu où se vit la communion entre les sportifs et le public, entre
tous ceux qui sont intéressés ou passionnés par le sport. C'est donc quelque chose d'important. Les
dérives qui l'atteignent sont donc très regrettables. Elles doivent être refusées par l'éthique du
sport. Il en est de même pour la violence dans le sport et autour du sport.

En effet, le spectacle sportif peut connaître des dérèglements, des dérives. Il se fait que celui-ci
en vient à ne plus être organisé en fonction des sportifs, mais en fonction des médias, et donc de
l'argent. Le moment du spectacle sportif doit se déterminer d'abord en fonction des sportifs. Par
ailleurs, il est pourtant bon que l'on tienne compte aussi des convenances des spectateurs, ainsi
que des heures de plus grande audience à la radio et à la télévision. Mais un équilibre est à
trouver. Le spectacle sportif est un événement vécu par les sportifs pour les spectateurs. Il n'est
pas normal, il n'est pas juste, il n'est pas valable du point de vue de l'éthique du sport, qu'il soit
subordonné à de purs impératifs de rendement financier.

Au jugement de l'éthique du sport, le spectacle sportif est une bonne chose pour l'homme, pour le
sportif, pour le spectateur. Mais de ce fait il doit être organisé aux moments de l'année et du jour
qui conviennent le mieux à la pratique du sport, qui correspondent le mieux aux attentes des
sportifs et des spectateurs, et non aux moments de plus grande audience télévisuelle qui
rapportent le plus d'argent aux organisateurs.

Les dérives du spectacle sportif sont liées à l'argent, mais aussi à l'effet d'entraînement, deux
facteurs dont nous parlerons respectivement dans les chapitres 4 et 5.

L'éthique du sport doit se préoccuper des aberrations du spectacle sportif. Elle doit aussi se
préoccuper du problème de la violence qui accompagne trop souvent le déroulement des rencontres
sportives et qui est particulièrement inquiétant.

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100
Chapitre 4 : L’argent fou du sport
Beaucoup d'observateurs du sport sont convaincus que les dérives du sport
proviennent de l'influence excessive de l'argent sur le sport et sur son
organisation.

1. Il est indéniable que le sport fait circuler énormément d'argent. Il est une réalité
économique qu'on ne peut pas négliger. Il entraîne de l'emploi. Il est source de profit.

Le sport a besoin de beaucoup d'argent; il entraîne beaucoup de dépenses; les budgets du sport
sont de plus en plus importants; ils atteignent parfois des sommes invraisemblables. Par ailleurs,
le sport produit de l'argent, il génère des profits substantiels, grâce aux recettes des droits
d'accès, des frais d'inscription dans les clubs, grâce aux droits de retransmission, grâce à la
publicité à travers le sport et le spectacle sportif, grâce enfin au commerce et à l'industrie qui
entourent le sport et que les clubs gèrent parfois eux-mêmes.

Un des traits caractéristiques de l'argent dans le sport, c'est l'inégalité. Il y a des clubs sportifs
extrêmement riches et d'autres dont les budgets sont fort limités. Il y a des sportifs qui gagnent
énormément d'argent et d'autres qui sont beaucoup moins favorisés financièrement. Les chiffres
sont connus. Ils sont publiés, notamment par Jean-François Bourg et Jean-François Nys.

2. Un autre point que nous devrons examiner est le suivant. L'influence de l'argent sur le sport
est-elle négative? Est-ce la seule cause des dérives et des dérèglements? Ou faut-il désigner
d'autres sources de ces dérèglements? Quel est le lien entre l'argent et ces autres causes que nous
nous efforcerons de désigner.

3. Mais il faut commencer par dire que l'argent dans le sport est nécessaire et que son influence
peut être positive. Le sport a une dimension économique. De soi, ceci n'est pas négatif. Non
seulement, c'est normal, puisque toutes les activités humaines, y compris la recherche scientifique,
ont une dimension économique. L'argent dans le sport comme ailleurs est une valeur humaine, qui
favorise les échanges et les activités. L'éthique du sport ne peut pas le nier. L'argent dans le sport
n'est pas une réalité négative, monstrueuse, diabolique. De soi, non seulement il est nécessaire,
mais il est bon. Mais comme l'ensemble du domaine économique, l'argent du sport suppose une
régulation éthique et sociale. On peut dire oui au marché et au profit du point de vue de l'éthique.
Mais à condition que ces réalités économiques soient soumises à une régulation éthique et
sociale.

4. A quoi sert et d'où provient l'argent du sport?

4.1. Le rôle de l'argent se manifeste par les salaires exorbitants, les primes de participation des
sportifs, les gains liés à des victoires. Mais il y a ici des inégalités considérables. La logique du
sport organisé selon la logique de l'argent et du profit engendre celles-ci. Ces faits interpellent le
sens de la justice sociale.

4.2. De même, le prix des transferts des joueurs les mieux payés représente des sommes
exorbitantes. Il ne s'agit pas ici des rémunérations ou des primes obtenues par les joueurs eux-
mêmes, par les athlètes. Mais il s'agit des sommes réclamées et obtenues par les clubs pour céder

101
leurs joueurs à d'autres équipes. C'est ce qu'on appelle les transferts. Les transferts sont légaux.
Ce qui serait illégal, ce serait le refus d'un club de laisser partir un joueur vers un autre club. On
se référera ici à l'arrêt rendu dans l'affaire Jean-Marc Bosman par la Cour européenne de Justice de
Luxembourg en décembre 1997.

4.3. Un autre aspect de ce problème, c'est la possibilité pour un joueur de quitter son club actuel
pour être repris par un autre club, où son salaire serait plus élevé, où les conditions de "travail"
et les avantages de tous genres seraient plus favorables pour lui et sa famille. Le départ du joueur
profite au joueur, mais est source de revenus pour le club qui accepte le départ, et source de
dépenses pour le club d'accueil. Celui-ci engage des dépenses très élevées, avec l'espoir qu'il
obtiendra des réussites sportives, et donc un meilleur renom, et donc plus de spectateurs, plus de
droits de télévision, plus de sponsoring et d'investisseurs potentiels.

4.4. L'argent du sport provient de nombreuses sources. Publicité, sponsoring (lié à la publicité).
Droits d'entrée des spectateurs, droits de retransmission télévisée, avec l'exclusivité des
retransmissions. Mais aussi l'argent investi, comme dans une activité qui rapporte. L'argent
investi doit rapporter. Si l'argent est massivement présent, il devra obéir à la logique économique
du profit et même du profit le plus élevé. Il devrait aussi obéir aux règles éthiques et sociales.
Mais celles-ci ont toujours plus de difficultés à s'imposer.

5. L'argent du sport, c'est aussi la réalité de la corruption, de la tricherie, c'est aussi ce que l'on a
appelé "les affaires". Le nom de Bernard Tapie est devenu un symbole: le symbole de la
corruption, de la tricherie. On paie des joueurs, des arbitres, pour obtenir un résultat favorable à
l'équipe que l'on veut favoriser.

Est-ce ici le lieu de relever systématiquement les errements? D'autres l'ont fait. Nous suivons
depuis plusieurs années les bons travaux du Centre de Recherche juridique et économique de
Limoges, en France, animé par Jean-François Bourg et Jean-François Nys.

Le Comité Olympique international lui-même a été mis en cause. La sélection des villes olympiques,
qui obéit à des règles multiples, où la dimension économique est un paramètre non négligeable,
a été influencée par des dons d'argent, non à des clubs ou à des fédérations, mais à des personnes.
De nombreuses démissions sont intervenues suite à ces révélations.

6. L' influence excessive de l'argent et de la recherche du profit dans le sport a comme effet le
surentraînement sportif, les excès de prestations sportives, des prestations à des heures ou à des
périodes moins favorables pour les sportifs. On ne joue pas aux heures et aux rythmes les plus
favorables du point de vue sportif, ou du point de vue médical, mais aux moments les plus
intéressants pour les gains financiers.

7. Le dopage, le recours au dopage, coûte de l'argent, mais rapporte aussi de l'argent. Car, s'il n'est
pas découvert, il permet des résultats et des gains que l'on n'obtient pas sans dopage, sans le suivi
médical adapté. Le club doit pouvoir se payer les services des spécialistes si l'on reste dans la
légalité, de personnages de l'ombre si on sort de la légalité.

102
8. L'argent exerce un effet de fascination sur les joueurs, sur les spectateurs. L'importance des
sommes distribuées retient toute l'attention, tout l'intérêt. Dans les journaux et dans les
conversations, on évoque sans cesse les gains des joueurs, les budgets des clubs. Les clubs les plus
riches ont plus de prestige, en raison de leurs réussites, rendues possibles par l'achat, le transfert
des meilleurs joueurs, par le recours aux meilleurs entraîneurs. Mais le prestige vient aussi de
l'argent dont dispose le club. Cette fascination de l'argent a comme conséquence que le monde
sportif et le public se désintéressent du cas des joueurs peu payés, à la carrière incertaine. Ils ne
sont pas les meilleurs, ils sont interchangeables; s'ils sont mécontents, dira-t-on, ils n'ont qu'à
quitter le club; comme ils ne sont pas les meilleurs, on ne va pas se disputer pour les accueillir.

9. Le sport est orienté vers la réussite, vers l'enjeu à la fois symbolique et financier. Mais cela a
comme conséquence une certaine indifférence pour les situations sportives les plus dramatiques
au plan social. On n'en parle pas. On ne parle que des réussites. D'ailleurs, un sportif dont on
parlerait pour évoquer ses malheurs présents, n'en serait pas ravi, car cela le ferait encore sombrer
davantage. Par contre, un sportif qui a eu dans le passé des problèmes, des épreuves, mais qui les
a surmontés, entre de ce fait dans la légende.

10. Le problème de l'argent dans le sport est complexe. L'argent est une bonne chose pour
l'homme, mais seulement s'il est l'objet d'une régulation. Le profit aussi peut être positif même
dans le sport, mais il importe qu'il y ait une régulation, à la fois éthique et sociale. Tout ce qui
rapporte de l'argent n'est pas bon, loin de là. La drogue, la prostitution, en sont des exemples
malheureux. Il est pourtant difficile de faire comprendre que quelque chose n'est pas bon, quand
ça rapporte de l'argent, quand ça rapporte plus d'argent qu'autre chose, pourtant plus honnête.
Pourtant, le marché, le marché du sport, les transferts des joueurs d'un club à un autre, sont des
réalités qui peuvent se justifier du point de vue éthique, si des conditions éthiques sont
respectées.

L'argent en soi fait abstraction de la façon dont il a été gagné, acquis, obtenu. Grâce à son aspect
abstrait, l'argent favorise la circulation des personnes et des marchandises. Il permet d'élargir et
d'accélérer les transactions entre personnes et entre groupes. Mais ce caractère abstrait et les
résultats auxquels il conduit, peuvent aussi porter les personnes, les entreprises et les
associations sportives à faire abstraction des problèmes humains rencontrés par les personnes dans
le sport et ailleurs. Il peut conduire à plus d'humanité pour celui qui en dispose et pour ceux avec
qui il traite. Mais il peut aussi conduire à une sorte d'indifférence pour ce que vivent les personnes,
il peut conduire à ce que l'on s'intéresse à l'argent seul, et non aux personnes dont la vie dépend
parfois de la possession ou de la non possession de l'argent.

L'obtention de la richesse par le sport, la recherche du profit privé, font abstraction de ce que
coûtent aux pouvoirs publics les services d'ordre. La violence engendrée par le sport ou
intervenant à l'occasion du sport, a un prix. Elle coûte cher aux pouvoirs publics, en matière de
service d'ordre. Dans quelle mesure ceux à qui le sport permet des profits considérables,
interviennent-ils dans ces coûts? Dans quelle mesure interviennent-ils dans la prise en charge des
frais médicaux liés aux nombreux accidents survenant dans la pratique du sport et dans les
dépenses de sécurité sociale?

Le sport a besoin d'argent, éventuellement de beaucoup d'argent. Le sport fait appel aux subsides

103
publics, davantage encore aux subsides privés, au parrainage, au sponsoring. L'organisation du
sport, les infrastructures sportives, les équipements de qualité, les mesures de sécurité coûtent de
l'argent. De même, la juste rémunération des sportifs professionnels requiert de l'argent. C’est aussi
une manière d'attirer les meilleurs joueurs, les meilleurs athlètes dans son club. Aujourd'hui, les
meilleurs éléments jouent dans et pour les clubs les plus riches. La libre concurrence a ici aussi
ses effets. Elle peut être acceptée au plan humain et éthique, mais elle doit se donner et
accepter des règles éthiques et sociales. Le résultat de ce processus, c'est que l'on investit de
l'argent dans l'achat des meilleurs joueurs, pour qu'ils contribuent à augmenter le niveau de
réussite du club, pour qu'ainsi ils contribuent à rapporter plus d'argent. Ceci est-il encore
acceptable au plan éthique? Si on l'accepte sans que soient posées des règles, quelque chose est
vicié, non dans la performance, mais dans une politique systématique d'attirer les meilleurs joueurs
là où il y a le plus d'argent. Tout est subordonné à la réussite, à l'intérêt du spectacle, au résultat
financier, c'est-à-dire finalement à l'argent; il en résulte que ce qui est visé, ce n'est pas l'homme,
ni le sportif, ni le spectateur, c'est l'argent; ce qui est recherché, ce n'est pas le bien humain du
sportif, mais son rendement financier. De telles pratiques ne sont bonnes ni pour les personnes,
ni pour le sport, ni pour la société et la cohésion sociale.

11. L'effet d'entraînement de l'argent et du sport. L'argent va là où il y en a; l'argent vient de là


où il est. On rencontre ici l'effet d'entraînement de l'argent. Cet effet d'entraînement de l'argent
rencontre et recouvre l'effet d’entraînement du sport; ils se renforcent mutuellement. Celui qui
possède de l'argent cherche à le faire fructifier et à le faire fructifier le plus possible. Cette
recherche du profit et du profit maximal produit comme un effet d'entraînement et rencontre un
autre effet d'entraînement, celui que l'on vit dans le sport où l'on est aussi à la recherche de la
meilleure performance, où l'on cherche aussi à toujours améliorer le résultat atteint.

La source des problèmes du sport est effectivement à chercher bien souvent dans l'argent,
spécialement dans l'effet d'entraînement de l'argent. Mais cet effet d’entraînement de l'argent
rencontre et s'allie avec un effet d'entraînement du même type dont nous voudrions traiter
rapidement dans le cinquième chapitre de cette partie. Conjointement avec l'effet d'entraînement
de l'argent, l'effet d'entraînement vécu dans le sport lui-même est sans doute la première source
des dérèglements du sport. Les problèmes du sport ne viennent pas seulement de l'extérieur, de
l'argent ou de la politique (pour ce dernier cas, on pensera à la situation sportive, effrayante du
point de vue humain, dans les pays de l'Est européen avant les années 1989-1990, avant
l'effondrement des régimes communistes dans ces pays). Les problèmes du sport viennent aussi de
l'intérieur du monde sportif et dès lors ils peuvent et doivent être traités par les milieux sportifs
eux-mêmes. La régulation du sport interpelle les pouvoirs publics, mais elle doit d'abord venir du
monde sportif et interpelle les responsables sportifs.

Le premier problème du sport est de nature sportive. Il dépend de l'inconscience, de la


négligence, de l'irresponsabilité du monde sportif vis-à-vis des dérèglements du sport. Les dérives
du sport ne sont pas causées par l'argent seulement, mais par un entraînement passionnel vers
toujours plus de réussite sportive, toujours plus de performance sportive, à n'importe quel prix
humain. Ces manques sont comme recouverts par l'argent qui blanchit tout. Ce qui est fait pour
l'argent, comme ce qui est fait pour la gloire de Dieu, pensent certains, ne peut être que bon,
(cfr Sartre). On sait qu'il n'en est rien.

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L'argent lui-même est un entraînement impersonnel, un système, qui non seulement ne voit pas,
mais refuse de voir, nie le problème même quand il est reconnu. La violence symbolique, dit Pierre
Bourdieu, c'est un mal connu, mais méconnu; la révolution symbolique, c'est reconnaître non ce
qui est connu mais méconnu.

Il y a l'entraînement de la victoire, de la performance chez le sportif et chez les supporters. Il y a


l'entraînement de l'argent. Les deux entraînements, différents, mais convergents, se conjuguent,
se marient, se soutiennent et se renforcent mutuellement, de telle sorte que l'un soit
instrumentalisé par l'autre. Le sportif qui croit instrumentaliser l'argent, est en fait possédé et
instrumentalisé par lui, dépossédé de lui-même et de son humanité.

Le fair-play dans le sport, c'est le contraire de l'entraînement. Il respecte les règles, les valeurs,
les personnes. Le sportif qui est inspiré par le fair-play, se respecte lui-même et les autres. Il est
habité par le sens de toutes les valeurs, il cherche le bien humain, le bien total des personnes, de
lui-même comme des autres. Tout en étant respectueux des règles, il sait être spontané, mais cette
spontanéité ne consiste pas à se laisser emporter par des mouvements et des entraînements qui le
détourneraient d'une pratique sportive vraiment humaine. Il est créatif, mais il est aussi capable
de résistance. Il sait inventer des chemins nouveaux, mais il sait aussi aller à contre-courant de
ce qui se fait le plus souvent. Face à l'entraînement de l'argent et de la violence, face à
l'entraînement passionnel vécu dans le sport, il prend du recul, il prend distance, non parce qu'il
n'aime pas le sport, non parce qu'il méprise l'argent, non parce qu'il a peur des rencontres un peu
animées, mais parce qu'il aime le sport et tout ce qui en lui est vraiment humain.

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Chapitre 5 : L’effet d’entraînement passionnel
dans le sport et ailleurs
Nous avons dit l'importance du travail de l'entraînement dans le sport,
l'importance de la fonction de l'entraîneur sportif, la spécificité de sa fonction. La
fonction de l'entraîneur est à comprendre à partir de la performance, du dépassement
de soi, de leur valeur symbolique.

Nous ne traiterons pas du travail et de l'effort ou de l'ascèse de l'entraînement sportif, ni de la


fonction de l'entraîneur, ni de la relation entre l'entraîneur et le sportif ou l'athlète. Nous voudrions
proposer quelques réflexions au sujet de l'effet d'entraînement comme nous l'avons appelé, au sujet
d'une forme d'entraînement passionnel, vécu dans le sport et autour du sport.

Nous considérons l'effet d'entraînement dans le sport comme le problème central, nodal, premier,
principal dans le sport. Beaucoup ont sur ce sujet un point de vue différent. Ils considèrent que
le problème principal du sport, c'est l'argent, c'est plus exactement le rôle excessif tenu par
l'argent dans l'univers du sport, dans l'organisation du sport. L'argent en viendrait à dénaturer
l'essence du sport et à mettre en péril la valeur du sport.

D'autres mettent en cause le sport-spectacle. Comme si le sport-spectacle était la cause de tous


les maux, de tous les dérèglements, de toutes les dérives que le sport connaît actuellement. Le
rôle envahissant de l'argent et du sport-spectacle serait responsable de l'excès de prestations
sportives imposé au sportif, qui ne serait plus qu'une machine à performances au lieu d'être
considéré comme une personne capable et désireuse de vivre la dimension symbolique du sport. Il
serait la cause du développement du dopage.

Certes il est vrai que le sport connaît des dérives, comme le dopage, comme le surentraînement,
et que souvent à la base de ces maux on trouve le rôle envahissant, excessif, fou de l'argent.
Jean-François Bourg met en cause, à juste titre, l'argent fou du sport. Le sport devient un
investissement comme un autre. Il utilise les sportifs, les athlètes comme des machines à
performances. La rencontre sportive, le spectacle sportif ne sont pas organisés pour les sportifs ou
pour les spectateurs, mais pour qu'ils rapportent de l'argent. L'argent n'est pas au service du sport
et des sportifs; c'est le sport et ce sont les sportifs qui deviennent des moyens pour gagner de
l'argent. L'éthique du sport doit affirmer que l'argent est pour le sport, et non le sport pour
l'argent.

Mais il nous semble qu'il y a une racine plus fondamentale aux dérives du sport, qui est en même
temps une des racines du rôle excessif, envahissant de l'argent. Le concept que je voudrais
utiliser ici est celui de l'effet d'entraînement. Le terme d'entraînement désigne le plus souvent la
préparation des sportifs. Ici on parle d'autre chose, d'une sorte d'emballement, d'un mouvement
sans fin que plus personne ne contrôle et où on recherche toujours plus de performances, plus de
réussite, par lequel on veut aller toujours plus loin, être toujours plus fort, toujours plus rapide.
Plus haut on a parlé du travail et de l'effort de l'entraînement sportif et du rôle de l'entraîneur. Ici
il s'agit de l'effet d'entraînement.

L'effet d'entraînement dans le sport et autour du sport est un aspect de la réalité sportive qui est
rarement reconnu, qui est rarement perçu comme problématique. Il faut apprendre à en parler à la
fois avec rigueur et finesse.

Selon le Dictionnaire Robert, le terme d'entraînement, en dehors de sa signification sportive de

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préparation à la compétition, désigne plus largement le mouvement par lequel l'homme se trouve
déterminé à agir, indépendamment de sa volonté consciente et réfléchie. Le terme est utilisé pour
désigner l'entraînement des passions, des habitudes, ou encore pour évoquer l'entraînement de la
discussion. Il est dit d'une personnalité qu'elle est capable de soumettre à la raison les
entraînements les plus passionnés de sa nature véhémente.

Ici nous parlons moins du mouvement par lequel l'homme est déterminé par quelque chose, mais
davantage par l'effet d'entraînement que l'on observe en soi-même par rapport à quelque chose.
Cet effet d'entraînement donne plutôt l'impression de la spontanéité, d'une certaine forme de liber-
té. Le sport comme liberté et jeu. Mais quand on observe ce qu'est l'effet d'entraînement, on peut
voir que le sport, comme d'autres réalités, attire à ce point, est vécu de telle sorte qu'on se sent
emporté, enthousiasmé, séduit, entraîné sans presque s'en rendre compte.

L'effet d'entraînement n'est pas une contrainte imposée de l'extérieur, ce n'est pas même une
séduction; c'est un attrait intérieur pour une réalité ou pour une activité. L'effet d'entraînement a
ceci de caractéristique qu'il entraîne la liberté, au lieu de la déterminer, au lieu de la contraindre
de l'extérieur. C'est la liberté qui est mise en mouvement.

L'effet d'entraînement dans le sport consiste dans le fait que la pratique du sport, mais aussi le
spectacle comportent une fascination, un entraînement. L'homme, même s'il fait preuve de raison,
de liberté, de créativité, est mû par une force indépendamment de la liberté et de la réflexion.
Dans le sport, on est entraîné par quelque chose qui n'est pas mauvais, qui est bon, mais qui
fascine, qui fait que l'on agit spontanément, volontiers, avec une sorte d'excitation, avec fougue,
avec passion.

L'effet d'entraînement dans le sport et autour du sport mérite d'être considéré plus attentivement.
Il excite, mais il protège d'autres excitations. Comme la vitesse, comme le bruit. Comme l'alcool
peut-être.

On connaît l'effet d'entraînement des passions, des sentiments, celui du sentiment amoureux, celui
de la colère, celui du désir. Mais déjà, à la fin du IVe siècle, Augustin sait ce qu'est l'entraînement
du jeu, du spectacle sportif.

L'effet d'entraînement touche les activités les plus nobles: l'étude, la recherche intellectuelle, la
recherche scientifique, l'économie, l'argent, même la religion, et aussi le sport. Dès qu'on est
touché par le virus du sport, on est tenté d'y mordre de plus en plus. Celui qui a commencé à suivre
un match de foot, ou de rugby, ou de tennis, ou de boxe est porté à le regarder jusqu'au bout. On
poursuit, non parce qu’on subit une contrainte extérieure, mais parce qu’on est emporté
intérieurement vers quelque chose de fascinant, de passionnant.

Le sport a en lui quelque chose qui est comme un virus, comme une maladie, comme une
excitation. Le sport de performance, de compétition est particulièrement sensible à cet effet
d'entraînement. Il est bon pour l'homme d'être passionné et on peut considérer la passion pour le
sport comme une attitude positive, du point de vue humain et éthique, si ce qui passionne dans
le sport, c'est la performance comme dépassement de soi avec sa valeur symbolique. C'est ce que
nous avons cherché à préciser dans la quatrième partie de notre rapport. Mais l'intérêt et la
passion pour le sport, l'enthousiasme et l'excitation vécus dans le sport, peuvent devenir
irrationnels, passionnels, aliénants. On se trouve enfermé dans une quête sans fin, obsessionnelle,
interminable. On n'a jamais fini de combattre, de s'améliorer, de se dépasser, de se perfectionner.

108
On veut toujours aller plus loin, plus vite, plus fort. Le match est terminé, mais parfois on
prolonge la rencontre sportive par des commentaires sans fin, on revoit des heures durant à la télé-
vision la reprise des mêmes images de victoire, d'exploits sportifs. Pourquoi cette excitation, cet
entraînement? Cela reste à creuser. Mais pour notre propos on peut s'en dispenser actuellement.

L'effet d'entraînement dans le sport est un fait accepté dans le sport, comme dans l'étude, la
recherche, la recherche scientifique. Il y a comme une collusion entre l'effet d'entraînement dans
le sport et l'effet d'entraînement dans la recherche scientifique. C'est ce que j'appellerai l'effet
d'entraînement dans le sport et autour du sport.

De même, il y a une collusion, une rencontre entre l'effet d'entraînement dans le sport et l'effet
d'entraînement de l'argent. Il y a homologie de structure. Ce sont des mouvements parallèles,
symétriques. Ils sont différents. Mais ils peuvent entrer en connivence, en symbiose. Ils sont
comme appelés à se rencontrer. L'argent fou du sport est une réalité. L'argent, qui peut être bon,
peut aussi être comme un système devenu fou, étranger à tout, aux drames des personnes et des
groupes. Il se marie facilement avec le sport, où il y a un semblable effet d'entraînement. Deux
effets d'entraînement se rencontrent et se renforcent. L'argent et le sport sont deux réalités
différentes. L'une ne se réduit pas à l'autre. Mais il y a proximité, et il peut y avoir collusion,
convergence, rencontre malheureuse.

S'il y a effet d'entraînement dans le sport, s'il y a effet d'entraînement dans la recherche de
l'argent, il y a effet d'entraînement aussi dans la science, dans la recherche scientifique. On a
souvent noté le lien entre le sport et l'argent, mais les liens se multiplient aussi entre le sport et
la recherche scientifique et technique. Dès que la recherche scientifique et médicale s'intéresse au
sport, elle sera portée à aller le plus loin possible pour aider les sportifs à progresser dans la
performance sportive, dans le résultat sportif.

L'éthique du sport valorise l'intérêt du sportif et des spectateurs pour le sport. Cet intérêt peut
devenir une passion, non une attitude passionnée au sens positif que nous avons cherché à
élucider et à valoriser, mais une attitude passionnelle, proche de la folie, qui est une excitation et
un enthousiasme vécus sans le contrôle de la raison et de la liberté. Cet intérêt passionnel pour
le sport comporte un effet d'entraînement au sens négatif que nous avons précisé plus haut. Ce
premier entraînement rencontre et entre en synergie avec deux autres formes d'entraînement, celui
de l'argent, celui de la science. On se trouve finalement en présence d'une triade, d'une triple forme
d’entraînement qui exerce une influence conjuguée et en fin de compte négative dans le domaine
du sport.

A ces trois formes d’entraînement vient se joindre une quatrième forme, celle qui est liée à l'alcool
et qui est si typique des milieux sportifs. L'alcool lui-même est en rapport avec le problème de la
violence que nous traiterons dans le dernier chapitre de cette dernière partie.

Ce qui vaut pour l'alcool, vaut en partie aussi pour le tabac. Quand on boit, on ne s'arrête pas
facilement. Quand on fume, il n'est pas facile de s'arrêter, il est plus facile de continuer que de
s'arrêter.

La rencontre entre le sport et l'alcool n'est pas fortuite. Il y a une logique dans cette rencontre,
non un lien de cause à effet, mais une affinité, une proximité, une homologie de structure. N'est
pas fortuit le fait que le sport soit devenu un support privilégié de la publicité pour l'alcool.
"Les hommes savent pourquoi", dit une publicité célèbre pour une bière, les sportifs savent

109
pourquoi il est bon de boire une bière, un alcool. Il en est de même pour la publicité pour le tabac.
Le sport, non le sport pour tous, mais le sport de compétition, le sport automobile est devenu un
support quasi incontournable de la publicité pour le tabac. On connaît la difficulté rencontrée
en Belgique par le législateur, qui veut interdire et sanctionner la publicité pour le tabac, de
parvenir à faire accepter l'interdiction de la publicité pour le tabac lors des compétitions
automobiles internationales sur le circuit de Francorchamps.

110
Chapitre 6 : La violence dans le sport et autour du sport
La valeur symbolique du sport est évidemment sinon annulée, du moins
compromise par la violence des joueurs, comme par celle des spectateurs.

La violence des supporters, dans et autour du stade, est une réalité à la fois très
triste et effrayante. Les événements au cours de la soirée de mai 1985, au stade du
Heyzel, aux portes de Bruxelles, en sont comme le symbole négatif. Mais qui se souvient
que des supporters imbibés d'alcool déambulaient dans le centre de Bruxelles dès le début de
l'après-midi et s'y livraient à des actes de vandalisme?

La violence est un entraînement, mais d'une autre manière que celui de l'argent, que celui du sport.
Dans la rencontre entre le sport et la violence, il s'agit non d'une conjonction de formes
d'entraînement, mais d'une superposition. Ce qu’on observe, c'est une superposition parallèle,
où la violence, comme un parasite, se nourrit d'autre chose. Il n'y a pas de vraie proximité
entre le sport et la violence, mais comme une sorte de colonisation du sport par la
violence, dont l'origine, la cause, la signification sont ailleurs, peut-on penser. Une réalité qui peut
être belle comme le sport, bien que cette valeur soit fragile et délicate, est comme envahie par
une autre réalité, extérieure à elle, sans véritable rapport avec elle, mais qui vient comme la
parasiter, l'occuper, la coloniser. La violence des supporters envahit le territoire, le topos du sport,
et y exerce ou cherche à y exercer une forme de dictature.

L'entraînement passionnel de la violence est d'un autre type que les trois formes d'entraînement
que nous avons reconnues précédemment, l'entraînement du sport, de l'argent, de la recherche.
L'entraînement du sport a une autre source, une autre signification, une autre logique que la
violence. A la différence du sport, ou de l'argent, ou de la science, la violence ne cherche pas un
"plus", une progression. Il y a une escalade de la violence, mais cette escalade n'est pas une
recherche programmée, n'est pas poursuivie méthodiquement, dans l'effort et même l'ascèse, même
si elle n'ignore pas des formes d'organisation, de partage d'informations. Le sportif recherche la
performance, mais à travers un travail méthodique sur lui-même, à travers une forme de
discipline. Le profit de l'argent aussi est recherché par le biais d'un travail systématique, aussi
rationnel que possible; les professionnels de l'argent sont voués, dans leur travail, à une forme
d'austérité. La recherche scientifique est le paradigme aujourd'hui des progrès recherchés par
l'homme avec les autres, de façon méthodique, par l'ascèse de la recherche de la vérité. Ces traits
ne se retrouvent pas dans l'escalade de la violence qui se manifeste dans le sport. Lorsque la
violence des supporters se manifeste dans et autour du stade, c'est une réalité étrangère qui
impose sa présence et son image de négativité, qui envahit un territoire dont les caractères sont
tout différents.

L'entraînement de la violence a par contre une certaine parenté avec l'emprise de l'alcool. L'alcool
et la violence conjuguent leurs effets destructeurs. Pourtant, la présence de l'alcool dans le sport
et la présence de l'alcool dans la violence ont une signification tout à fait différente. Nous avons
vu que, dans le sport, l'alcool était une fausse promesse de rencontre et de camaraderie. Dans la
violence, l'alcool n'est pas aussi service de la camaraderie. Il est l'instrument de la négativité et
de la destructivité.

Il importe pour les pouvoirs publics de combattre la violence dans le sport. Il incombe aux
responsables sportifs de prévoir les manières les plus judicieuses pour empêcher la manifestation
de la violence dans ce contexte. Mais quand on étudie la violence dans le sport, il faut éviter de
faire un amalgame entre le sport et la violence. Le sport connaît l'affrontement, il connaît les

111
oppositions. Il connaît aussi l'effet d'entraînement. Mais le sport est en même temps le lieu où
l'être humain, où le jeune rencontre et veut respecter la règle, la règle sportive, l'autorité de
l'arbitre, l'autorité des dirigeants sportifs. La violence est d'un autre ordre, appartient à un autre
lieu, un autre topos. Ces deux territoires se rencontrent, mais cette rencontre ne les rapproche pas.

Nous avons dit, dans les différents chapitres de cette cinquième partie, les problèmes, les
dérèglements et les dérives du sport. On peut et on doit les combattre au nom de l'éthique. Nous
avons dit la valeur du sport pour l'homme. Cette valeur doit être poursuivie volontairement, au
nom de l'éthique du sport également, par tous ceux qui ont une responsabilité dans le domaine du
sport. L'éthique du sport est une alliée du sport; elle est au service du sport. La violence dans le
sport n'est pas une alliée du sport, elle n'est pas au service du sport. Elle poursuit son propre
objectif, qui est un objectif de négativité, de destruction, de mort finalement. Ce que cherche la
violence dans le sport, ce n'est pas seulement à blesser, à injurier, à tuer des personnes, mais
finalement elle cherche à détruire tout ce qui n'est pas elle. Le principal allié de la violence, c'est
l'alcool.

Si on veut combattre la violence dans le sport, comme c'est nécessaire, il faut aussi combattre la
présence de l'alcool dans le sport.

La perspective qui s'impose ici, c'est que si le mal peut être vaincu par le bien, il peut arriver aussi
qu'une forme de mal soit engloutie par une autre forme de mal, différente, mais éventuellement
pire. Comme une dictature est renversée souvent par une autre dictature, parfois pire que la
première.

Le sport peut être un facteur d'intégration sociale. Il est un lieu d'apprentissage de la tolérance,
du respect des différences personnelles, de la valorisation des identités ouvertes à d'autres
identités. Il faut étudier le sport dans cette perspective. Pourtant, il ne peut résoudre tous les
problèmes sociaux. Il peut apporter beaucoup. Mais il ne faut pas attendre que par lui-même il
résolve les problèmes de l'insécurité urbaine. Il ne faut pas attendre du sport que par lui-même, il
soit une réponse suffisante aux problèmes de la violence urbaine, de la violence dans les écoles.
Le sport est lui-même fort ébranlé par la violence qui le colonise. On veillera par ailleurs à ne pas
instrumentaliser le sport, pour qu'il serve à l'intégration sociale et à la lutte conte la criminalité,
ou pour qu'il contribue à favoriser l'emploi et à lutter contre le chômage

Par contre, il faut suivre avec beaucoup d'attention les recherches réalisées à la demande des
autorités belges. Il faut suivre avec beaucoup d'intérêt également le recours à des accompagnants,
des stewards, la séparation physique, dans les tribunes, des supporters de différentes équipes.

112
CONCLUSION :
Le fair-play dans le sport et l’éthique du sport

Le fair-play est un aspect central de la pratique sportive, un aspect nécessaire


d'une politique du sport, selon le Conseil de l'Europe. Le fair-play est une
attitude intérieure, créatrice, qui surgit des richesses de l'intériorité des sujets,
mais qui doit être encouragée et promue de l'extérieur par l'altérité.

Le sport est un lieu symbolique qui nourrit le rêve et l'imagination auprès du jeune qui
grandit; le rêve peut être une richesse et faire grandir. L'hypertrophie du rêve ne peut être que
négative.

Dans sa relation au sportif, la présence du médecin, du kinésithérapeute n'est pas que


thérapeutique. L'un et l'autre peuvent accompagner médicalement le sportif dans son effort. Mais
il faut se garder d'une médicalisation excessive du sport et ne pas entretenir l'illusion d'une toute
puissance dans l'action sur le corps, comme si une technologie d'où le souci éthique de l'humain
est absent, était en mesure de rendre possible ce qui n'aurait d'ailleurs plus de sens pour l'homme
qu'est le sportif. L'éthique du sport et le droit condamnent le dopage; il leur appartient de
préciser quelles interventions peuvent être acceptées et celles qui ne peuvent l'être. Il doit être
combattu dans la clarté et la justice, là où il existe. Lorsqu'il est imposé à des jeunes, il est un
abus d'autorité et doit être sanctionné sans concessions.

La violence dans le sport ou dans le contexte du sport est une plaie dans nos sociétés modernes.
Elle ne peut être banalisée. Elle doit être étudiée avec lucidité avec l'aide des sciences sociales et
de la criminologie. Des mesures efficaces, faisant appel à l'imagination, doivent être mises en
œuvre.

L'enquête menée au niveau de la Communauté française de Belgique et au niveau européen par les
chercheurs de l'Université de Liège, a pu manifester l'importance attribuée au fair-play chez les
jeunes, chez les garçons comme les filles, plus chez celles-ci que chez ceux-là. D'ailleurs, l'âge
aussi est une variable significative.

Le fair-play, dans le sport, n'est pas quelque chose de marginal, périphérique; c'est quelque chose
d'essentiel, de central dans le sport. Il est un comportement, une attitude; mais il est aussi un
esprit, une manière d'être. Il est une manière d'être qui s'exprime extérieurement, qui devient
manière de faire. L'éducation au fair-play fait appel d'abord à la liberté, aux richesses intérieures
de l'enfant, parce qu'il est lui-même une attitude intérieure, donc libre. L'enfant ou le jeune que
l'on veut aider à vivre dans le fair-play ne doit jamais être brimé, humilié; il doit être respecté, si
on veut faire appel à sa liberté et à sa richesse intérieure, aux énergies positives qui sont en lui.

Attitude intérieure, manière d'être, le fair-play doit cependant être encouragé extérieurement.
L'enfant et le jeune doivent être soutenus, aidés, encouragés par l'environnement social, familial,
par le milieu sportif, par les entraîneurs et les clubs. Les manques au fair-play doivent être
sanctionnés au plan sportif, parce qu'il s'agit d'éléments essentiels dans le sport.

Le fair-play est respect des règles, respect de soi-même et des autres. Il est refus de la tricherie,
du dopage, de la violence, ouverte ou sournoise. Il est aussi une attitude positive et créatrice. La
rencontre sportive crée inévitablement des tensions, des mouvements d'humeur. Mais dans ces
moments problématiques, le fair-play réagit positivement, crée, invente une attitude inédite et

113
positive, qui ne nie pas l'animosité mais la dépasse, précisément en découvrant et en adoptant un
autre type d'attitude que le ressentiment ou le désir négatif de vengeance.

Le fair-play n'est pas l'impassibilité; le fair-play exprime une intention, il dénote une sensibilité;
une richesse intérieure produit dans un moment de tension une manière d'être qui la dépasse. C'est
pour cela que le fair-play ne peut pas être imposé de l'extérieur. L'impassibilité (des jeunes gym-
nastes chinoises) peut être obtenue par une sorte de dressage humain. Le fair-play peut et doit être
encouragé de l'extérieur, mais il doit surtout procéder de l'être du jeune sportif lui-même, de sa
jeune liberté qui peut être abusée mais qui est son plus grand trésor.

L'éducation au fair-play chez l'enfant demande un accompagnement, même exigeant, de l'adulte;


mais il ne peut être le résultat d'une manière autoritaire de concevoir l'entraînement: un entraîne-
ment de ce type, qui a pu servir à l'entraînement ici ou là des militaires, ne peut porter comme fruit
le fair-play, manière d'être, choix d'une attitude positive, dans la difficulté.

En milieu scolaire, les enseignants, professeurs d'éducation physique, mais en fait chargés aussi, en
Belgique comme dans les autres pays européens, de l'éducation sportive, sont conscients de
l'ampleur et de la difficulté de leur tâche. L'éducation au fair-play, le respect de soi comme de
l'autre, la valorisation de l'autre, coéquipier ou adversaire, partenaire ou concurrent, qui ne sont pas
les attitudes socialement les plus répandues, ne deviennent pas comme par enchantement le
caractère dominant dans le cadre de l'éducation sportive, pas plus que dans le cadre des pratiques
sportives extra-scolaires.

L’observation sociologique des pratiques sportives est une démarche intellectuelle indispensable à
qui se préoccupe, comme le recommande le Conseil de l'Europe, du développement du sport et de
l'éthique du sport.

La notion de fair-play, aussi pertinente que celle de performance ou de compétition dans le sport,
peut être un élément important dans la vie sociale, politique, professionnelle. Le fair-play dans le
sport et la correction dans les affaires sont des attitudes distinctes, mais contiguës. La vie sociale
n'est pas faite que de performance et de compétition, mais aussi de respect de soi et des autres, de
sens de la justice et du droit. Le sport a sa spécificité, mais les règles de justice qui fonctionnent
tant bien que mal dans le monde du travail doivent aussi devenir les règles du monde du sport.

Le sport est une pratique et un spectacle. Il est une réalité personnelle et une réalité sociale. Il est
une activité physique, mais aussi un jeu qui concerne tous les aspects de la personnalité humaine.
Il peut être ouvert à la recherche de la performance sportive, du dépassement de soi et recevoir par
là une dimension symbolique. Il est habité alors par un certain nombre de valeurs
spécifiques au sport, que le sujet poursuit librement, mais qu'il doit vivre de manière responsable,
dans la raison, la justice et la sagesse. Il doit toujours respecter ce que nous avons appelé les
valeurs communes, les règles morales communes, celles qui doivent se vivre dans le sport et dans
l'ensemble des activités humaines.

En même temps il est nécessaire que le développement du sport s'accompagne d'une éthique du
sport, d'une parole qui en dit le sens, sa valeur pour l'homme, les exigences et les règles qu'il doit
respecter pour être vraiment humain. Le sport dans sa complexité doit être l'objet de rencontres,
d'échanges, de discussions. L'éthique du sport doit observer la réalité du sport, ses aspects
positifs et ses aspects négatifs, la beauté du sport et son aspect problématique. Elle doit réfléchir
à la manière dont le sport peut être pratiqué par les jeunes et les jeunes adultes, par les femmes

114
comme par les hommes, mais aussi par l'enfant et la personne âgée, ainsi que par la personne
malade ou handicapée. Chaque fois, le sport devra être vécu de façon adaptée et appropriée à
chaque situation.

Selon les Recommandations adoptées, surtout depuis les années 1992, par le Comité des Ministres
européens du Sport dans le cadre du Conseil de l'Europe, le développement du sport doit
s'accompagner d'un développement corrélatif de l'éthique du sport. L'éthique du sport, le fair-play,
l'esprit sportif, sont des éléments essentiels de la réalité sportive. Le Conseil de l'Europe soutient
cette dimension éthique du sport.

Celui qui s'intéresse à l'éthique du sport, doit être attentif également à la dimension politique et
suivre la manière dont évoluent les politiques du sport au niveau européen et mondial, au niveau
national et communautaire ou régional. Il doit y avoir une convergence entre ceux qui comme nous
réfléchissent à un niveau éthique et juridique et ceux qui prennent les décisions au niveau
politique. Qui n'est pas convaincu de l'importance des rencontres des Ministres chargés du Sport, au
niveau européen, tous les trois ans, dans le cadre du Conseil de l'Europe? Qui peut douter de
l'importance de la Charte européenne du sport (1992) et du Code d'éthique du sport (1992) publiés
par le Conseil de l'Europe? Qui doute de l'impact que peut avoir sur le sport et sur l'éthique du sport
l'action de la Communauté européenne et de ses institutions?).

Quelle que soit la responsabilité des instances politiques dans le domaine de l'éthique du sport, ce
sont davantage encore les instances sportives, les fédérations nationales et internationales, qui
doivent se doter de comités d'éthique du sport, à l'instar de ce qu'a fait le Comité Olympique dans
notre pays et ailleurs. C'est au sein de ces instances sportives que doit naître et se développer un
Logos, une parole qui dit le sens, les exigences, la beauté du sport, sans minimiser la réalité des
graves problèmes et dérèglements qu'il rencontre encore aujourd'hui.

Dans ce domaine de l'éthique du sport, l'école a une fonction de formation initiale essentielle. Les
médias peuvent contribuer à informer le public sur la manière dont évolue la politique européenne
du sport et sur la manière dont prend figure l'éthique du sport. Au cours des vingt dernières années,
les Eglises notamment se sont aussi préoccupées du sport et de l'éthique du sport,
davantage qu'on ne pourrait s'y attendre. Elles ont produit des textes d'une grande richesse, disant
la beauté et la valeur du sport, célébrant la place de la jeunesse dans le sport, acceptant la
compétition sportive et la performance, rappelant les règles éthiques essentielles, relevant aussi
quelques-uns des problèmes les plus graves du sport du point de vue de l'éthique.

115
116
POSTFACE

Talent et éthique
"Commencez donc par étudier vos enfants car très certainement vous ne les
connaissez pas": c’est en ces termes que s’ouvre, en 1762, l’Emile de
Jean-Jacques Rousseau. Cette phrase paraît plus actuelle que jamais lorsque l’on
examine les relations que notre société contemporaine entretient avec le talent
sportif des jeunes.

Durant l’Antiquité, un talent représentait une fortune équivalant à environ 14 kilos de pièces
d’argent. Le talent représente de nos jours notre bien humain le plus précieux, il est tout
simplement hors de prix. Il est à la base de carrières fantastiques et peut être synonyme de
puissance et de gloire, mais dans beaucoup de cas aussi de douleur, de tristesse et de misère.

La question de savoir s’il existe des prédispositions naturelles a donné lieu à un grand nombre de
controverses tout au long de l’histoire de l’éducation. Le nativisme reposait sur l’idée que tout était
affaire de dons naturels, au point que l’éducation et la formation ne pouvaient plus rien changer
à la prédestination héréditaire d’un individu. Dans cette optique, le développement d’un individu
dépend entièrement de son patrimoine héréditaire. Cette théorie, qui a fait beaucoup d’émules, est
apparue sous l’influence d’une conception mécanique de la nature, de la théorie de l’évolution et
des théories génétiques (seconde moitié du XIXe siècle).

Lombrose, Schopenhauer et d’autres défenseurs du nativisme pensaient donc que l’être humain
était génétiquement déterminé. La force suggestive qui émanait de quelques exemples de
"prédisposition héréditaire" a même favorisé la croyance en une fatalité héréditaire qui allait
jusqu’à conditionner le caractère et les comportements.

La théorie nativiste a aujourd’hui perdu beaucoup de son influence. On considère à présent que les
"dons naturels" ne déterminent plus exclusivement l’évolution ultérieure d’un individu, mais
reflètent plutôt ses potentialités évolutives: ce seraient les caractéristiques héréditaires qui
détermineraient dans quelle mesure une prédisposition donnée peut éventuellement se dévelop-
per. Les prédispositions naturelles créeraient donc certaines contraintes de développement:
l’éducation et la formation ne peuvent pas créer des potentialités qui ne sont pas présentes au
départ.

A l’opposé des nativistes se trouvent les empiristes, selon qui l’être humain doit être considéré à
sa naissance comme une feuille vierge, sans la moindre prédisposition héréditaire. L’empirisme voit
dans l’environnement (éducation, formation,…) le seul facteur responsable de l’évolution
ultérieure de l’individu et dans l’expérience la seule source de connaissances. Il nie l’existence de
prédispositions naturelles et se fonde sur la toute-puissance du milieu. C’est pourquoi Locke,
Rousseau, Kant et bien d’autres, qui furent parmi les partisans de cette théorie, attribuèrent une
importance capitale à l’éducation. Cet optimisme pédagogique illimité donna même lieu à des
affirmations telles que: "Ouvrez des écoles et vous pourrez fermer les prisons" (V. Hugo).

Les recherches pédagogiques menées durant ces dernières décennies ont plutôt démontré que le
développement de l’individu était déterminé par l’interaction entre ces deux facteurs: l’hérédité et
l’environnement. Pour des chercheurs comme Jean Piaget, il y a dans l’organisme une série de
tendances intrinsèques de développement qui, par des processus d’adaptation nés de la
confrontation avec le milieu, permettent de passer à une nouvelle phase de développement.

117
Sans vouloir pour autant nier l’importance particulière de l’environnement pour le développement
du don ou du talent, nous voudrions souligner la fonction cruciale d’un autre facteur à cet égard:
le "facteur personnel". Nous entendons par là l’ensemble des facteurs dynamico-affectifs qui
stimulent le processus de développement (motivation, aspirations, besoins, impulsions,
mobiles,…).

Le talent sportif...
Le talent sportif ne peut être activé qu’en donnant un maximum de chances au développement
physique au sens le plus large du terme. Nous songeons par là aussi bien à la motricité de base
qu’à la motricité fine et à des caractéristiques physiques fondamentales telles que la force, la
souplesse, la résistance, l’endurance, etc.. La condition physique, dont parlent tant d’ouvrages
spécialisés, est principalement favorisée par une activité physique régulière et suffisamment
intensive de l’individu durant sa phase de croissance, sans négliger pour autant l’influence exercée
par d’autres facteurs comme l’hygiène, l’alimentation, le repos nocturne, le rythme scolaire,…

En ce qui concerne les jeunes, le jeu et le sport pourraient sans doute constituer le moyen le plus
indiqué, du moins si les possibilités sportives sont parfaitement adaptées à leurs capacités ou,
mieux encore, partent de leur personnalité spécifique, tout en veillant bien sûr à offrir le
maximum de chances pour tous.

Cela étant, il ne faut pas perdre de vue que le développement physique n’est pas un phénomène
isolé. Toute forme de comportement, y compris donc moteur, implique une interaction claire entre
les différents domaines du développement de la personnalité (cognitif, affectif et moteur). Mais
pour percevoir cela, il faut une compétence qui fait souvent défaut à ceux qui sont chargés
d’encadrer les jeunes talents sportifs.

Le s moments cruciaux
Le moment auquel il faut commencer à suivre le développement moteur du jeune suscite pas mal
de controverses.

Très souvent, c’est le désir exacerbé de performance des adultes qui pousse les jeunes à s’engager
trop tôt dans un processus d’entraînement intensif, ce qui ne répond absolument pas aux besoins
de l’enfant et exerce dans de nombreux cas un effet contre-productif.

Dans les discussions à ce sujet, on se laisse fortement influencer par les résultats, les médailles,
les records,… de quelques athlètes qui, dès leur plus jeune âge, ont subi les méthodes d’entraî-
nement et d’exercices les plus rébarbatives pour les enfants. On a ainsi beaucoup trop tendance à
oublier les milliers d’autres qui, dans les mêmes conditions, n’ont pas réussi à percer pour l’une ou
l’autre raison. Le Docteur Stéphan, qui a longtemps travaillé à l’Institut National de l’Education
Physique, affirme clairement dans son étude que seuls 5 % des dix meilleurs seniors d’une
catégorie ont participé très jeunes à des compétitions pour minimes ou cadets. Les 95 % restants
ont eu la chance de ne pas avoir été sélectionnés et entraînés dès leur plus jeune âge. Mais bien
d’autres auront connu le parcours suivant: cadet brillant, junior moyen, senior médiocre, et ce à
un âge où chacun pense à progresser plutôt qu’à régresser.

A côté des problèmes physiques que connaissent beaucoup de jeunes qui s’entraînent trop tôt, il
est tout aussi important de signaler les troubles psychologiques dont ils sont victimes. Dans
beaucoup de cas, ils sont écartés, à un âge très vulnérable, de leur famille et du tissu social

118
auxquels ils pensaient appartenir pour être soumis à un régime excessif de 15 à 18 heures
d’entraînement par semaine, voire 25 heures dans certains cas. A cela vient s’ajouter l’école, qui
prétend certes prévoir des horaires adaptés mais qui, lorsque l’on examine les choses de plus près,
impose un programme tout aussi exigeant. Il y a de quoi tuer les plus belles vocations. Et si le
jeune ne "perce" pas, il est très souvent abandonné à son sort. Bel exemple d’éthique!

La tendance actuelle préconise clairement de proposer au jeune l’éventail le plus large possible de
disciplines sportives ou d’activités physiques. Il sera toujours temps plus tard, à tête reposée, en
tenant compte de différents facteurs et en concertation avec le jeune, ses parents et ceux qui le
suivent, de choisir le sport qui lui convient le mieux.

Une optimalisation bien réfléchie des aptitudes motrices constitue le fondement d’un plein
épanouissement sportif. La période la plus propice à cette activation se situerait entre 8 et 10 ans.
Elle est d’ailleurs qualifiée d’âge "d’or" sur le plan moteur. Pour un certain nombre de sports, on a
tendance à affirmer un peu facilement et sans trop y réfléchir que l’entraînement spécifique doit
débuter beaucoup plus tôt. Mais celui-ci peut en fait se réduire au développement optimal de
caractéristiques physiques fondamentales (il s’agit dans de nombreux cas de souplesse) typiques
d’une discipline bien précise et d’aptitudes motrices générales, et donc "multisports", telles que
courir, ramper, soulever, grimper, lancer, attraper,…

Pour pouvoir travailler certains éléments plus spécifiques, il faut connaître les périodes sensibles
auxquelles ce travail peut débuter. C’est surtout à propos du développement moteur et de celui des
aptitudes fondamentales qu’il existe des indications quant aux périodes les plus propices à
l’apprentissage et à l’exercice de ces aptitudes.

Ages auxquels certaines aptitudes peuvent être exercées ou entraînées

Lorsque nous avons mené une enquête auprès de champions et de médaillés sportifs, nous avons
pu constater que seulement 4 % d’entre eux avaient percé dans un sport qu’ils avaient exercé
depuis leur plus jeune âge. Les 96 % restants n’avaient définitivement choisi leur sport qu’après
la puberté. L’ancien entraîneur soviétique Kariskof témoigne que, sur 660 athlètes internationaux
(dont 94 médaillés olympiques), 70 % ont commencé l’entraînement spécifique après l’âge de 19
ans et 20 % après l’âge de 17 ans. Il s’agit certes en l’occurrence de sports dits "fermés",
c’est-à-dire dont les modalités d’exécution n’évoluent pratiquement pas. Par contre, les sports qui
sollicitent fortement des mécanismes d’adaptation (sports dits "ouverts") exigent sans aucun
doute davantage d’expérience, ce qui n’implique pas nécessairement des compétitions précoces.

119
Il y a d’innombrables exemples de sportifs de haut niveau qui n’ont pratiqué leur discipline que de
manière très sporadique lorsqu’ils étaient jeunes, se sont classés très moyennement durant leur
adolescence et n’ont réellement "éclaté" qu’à l’âge adulte. Les fédérations qui préconisent une
spécialisation et des compétitions précoces ne poursuivent en fait que deux objectifs:
- augmenter le nombre d’affiliés (ce qui constitue, jusqu’à nouvel ordre, le principal critère de
subsidiation);
- mettre le grappin sur des jeunes doués pour le sport, même si, dans beaucoup de cas, ils ne
sont pas spécifiquement doués pour la discipline en question.

On impose à des centaines d’enfants un entraînement similaire, rébarbatif et spartiate, en laissant


impitoyablement sur le carreau ceux qui craquent, au sens propre comme au sens figuré. Il ne reste
au final qu’un petit groupe, qui aura peut-être une chance d’arriver au sommet, comme l’a affirmé
un entraîneur américain: "Vous prenez un panier plein d’œufs et vous les jetez contre le mur…
ceux qui ne se cassent pas [du moins de manière visible] deviendront plus tard vos champions".

L’entraînement précoce e st un facteur de ble ssure s !


Laissons parler les chiffres:
- selon le Docteur Jacques Persone, 40 % des jeunes gymnastes de 6 à 10 ans souffriraient
régulièrement de tendinite;
- on aurait constaté des anomalies du radius chez 83 % des gymnastes qui font partie de l’élite
européenne des juniors;
- deux chirurgiens américains ont dû opérer 26 des 28 épaules de 14 jeunes espoirs de la
natation. Ceci était dû selon eux à un entraînement excessif – toléré par la société.

Combien d’anciens espoirs de la gymnastique, de la natation, de l’athlétisme,… ne sont-ils pas


condamnés à vivre le restant de leurs jours dans une chaise roulante ou rivés à leur lit ? Sans
parler de la détresse psychologique provoquée par certains systèmes. L’administration d’hormones
ou d’inhibiteurs de croissance ainsi que d’autres substances nocives et interdites a également fait
des ravages, souvent irréversibles. Des syndromes d’usure précoce ont été observés chez des
enfants qui avaient été obligés de passer des dizaines d’heures par semaine sur un court de
tennis. A 18 ans, la plupart de ces jeunes sont physiquement épuisés et psychologiquement usés,
ils souffrent de tendinite et d’autres lésions. Ça passe ou ça casse… Aux Etats-Unis, des jeunes de
6 ans à peine sont déjà préparés à courir des marathons. Cela dépasse toute imagination!

Il y a quelque temps, un club de musculation pour bambins de troisième maternelle a même vu le


jour dans l’agglomération bruxelloise.

Tout ceci est évidemment lié au fanatisme aveugle de certains parents, accompagnateurs et
entraîneurs, qui n’ont qu’un seul objectif à l’esprit: la performance, la victoire, le titre de
champion, à n’importe quel prix.

Cette soif de performances ne devrait jamais passer avant le respect de l’enfant et les pratiques
néfastes pour le bien-être de celui-ci devraient être bannies de tout terrain de sport. Il faudrait
plutôt comprendre qu’une lente gradation d’exercices adaptés à l’enfant, agrémentés de jeux et de
moments de plaisir, sera beaucoup plus profitable à long terme. Beaucoup de champions
olympiques ont en fait eu la chance de ne pas avoir été sélectionnés très jeunes, de n’avoir pas
dû se spécialiser trop tôt et par conséquent de ne pas avoir été surentraînés.

120
Le s be soins réels de l’enfant
Lorsqu’on observe des enfants qui, sous la direction d’un entraîneur, pratiquent le football dans un
objectif de compétition, on s’aperçoit immédiatement que ce qui leur est proposé ne répond pas
aux besoins et donc aux attentes des jeunes. Les besoins psychologiques d’un individu en plein
développement évoluent selon l’âge. Il y a donc certains besoins qui prennent progressivement le
pas sur d’autres, mais il faut que le précédent besoin ait suffisamment diminué en intensité avant
qu’un nouveau puisse jouer un rôle dominant. Ainsi, un besoin spontané de compétition (tel que
les adultes le conçoivent) ne se manifeste que vers la fin de la puberté.

L’évolution de l’importance relative des besoins psychologiques selon Maslow


(Erwin Hahn, 1987)
Il va de soi que les besoins physiques revêtent tout autant d’importance que les besoins
psychologiques. L’envie et le plaisir de bouger sont des éléments essentiels qui animent chaque
être vivant dès sa naissance. Ce besoin est une condition sine qua non au développement de
l’appareil moteur et de tout ce qui en dépend.

Le degré auquel ce besoin de mouvement se manifeste détermine, avec des facteurs environne-
mentaux, dans quelle mesure le potentiel moteur pourra se développer ou se réaliser.

Laisser un enfant de 6 ans sur le banc pendant un match de football sous prétexte qu’il n’est "pas
assez bon" va directement à l’encontre de cette théorie des besoins et produit un effet tellement
frustrant que ce jeune risque de perdre tout intérêt pour le club et même pour le sport.

Maturité et performance s de s enfants


Il s’agit de deux facteurs d’une importance capitale et qu’il faut savoir gérer avec discernement
lorsque l’on encadre des jeunes.

La maturité correspond à la rapidité à laquelle le processus de développement évolue. L’âge auquel


survient une poussée de croissance peut fortement varier et dépend de facteurs biologiques. Il en
résulte que des jeunes d’un même âge peuvent présenter de très grandes différences de taille.
L’écart entre l’âge biologique et l’âge officiel peut atteindre quatre ans. Les jeunes qui ont connu
une croissance précoce ont un organisme plus développé et sont donc capables de meilleures
performances physiques que ceux du même âge qui connaissent une maturité plus tardive. Ils sont
en effet avantagés au niveau des aptitudes physiques fondamentales et de paramètres tels que le

121
volume cardiaque et la masse musculaire, ce qui leur permet de réaliser de meilleures performances
sportives. Comme la répartition en catégories d’âge dans le sport de compétition se fait
malheureusement selon l’année de naissance, les jeunes qui connaissent une maturité précoce sont
fortement avantagés. Plus de 400 ans avant Jésus-Christ, les Grecs avaient déjà compris qu’il
fallait définir les catégories selon l’apparence physique, et non selon l’âge.

Le mois de la naissance peut lui aussi contribuer dans une large mesure à une mauvaise estima-
tion des potentialités du jeune. Ceux qui sont nés en janvier ou en février ont plus de chances de
devenir champions dans leur catégorie d’âge, simplement parce qu’ils ont quelques mois de plus.

Il n’empêche que cette maturité précoce est souvent perçue à tort par l’entourage comme une
marque de talent.

Il est évident que si le seul objectif de la compétition est la victoire, chaque entraîneur sera tenté
d’aligner les jeunes les plus performants. Pour toute une série de sports, il s’agit généralement des
plus précoces: ces derniers ont plus de carrure, pèsent plus lourd, ont une plus grande foulée, une
meilleure résistance, etc..

Cela ne laisse guère de chances à ceux qui deviennent matures plus tard, au risque de les
démotiver et de leur faire abandonner toute pratique sportive.

Le cocon familial
On pourrait considérer les parents comme les premiers entraîneurs et accompagnateurs du jeune
enfant talentueux. Mais un grand nombre de pères férus de football et de mères entichées de
ballet pensent que leur fils ou leur fille leur permettra de réaliser leur rêve avorté. Dans leur désir
de faire éclore un talent supposé, ils peuvent entraver le développement de potentialités réelles
ou les étouffer avant qu’elles n’aient eu l’occasion de s’épanouir.

Malheureusement, il existe des pères qui obligent impitoyablement leur garçon à suivre les
entraînements de football, qui se disputent avec les entraîneurs, qui crient et gesticulent le long
de la touche. Lorsque Christie Heinrich, une gymnaste d’élite, a dû participer à une compétition
pour la coupe du monde alors qu’elle était blessée au pied, sa mère a déclaré: "Son corps est une
machine… Quand ils ont mal, ils n’y pensent même pas et ne sentent rien".

La mère de Kristie Philips, qui a récemment abandonné la compétition après une tentative de
suicide qui a failli réussir, trouvait que neuf heures d’entraînement par jour, cela n’avait rien
d’excessif pour sa fille.

Les drames familiaux sont très fréquents dans ce petit monde.

Une famille doit avant tout créer un climat favorable à l’épanouissement des talents sportifs de
l’enfant. Les objectifs fixés doivent correspondre aux possibilités, aux compétences et aux
aptitudes réelles de celui-ci. La capacité de relever un défi et de résister à une certaine tension,
la satisfaction éprouvée lorsqu’un objectif est atteint et l’expérience du succès sont des conditions
importantes qui favorisent l’épanouissement du talent, tout comme le soutien d’une famille
soudée et intéressée par le sport. C’est à l’enfant lui-même de choisir, surtout sous l’impulsion de
sa motivation intrinsèque, les contraintes qu’il s’impose. L’enfant n’est pas un adulte en modèle
réduit. Les techniques d’entraînement et les stratégies du monde des adultes ne peuvent pas être
appliquées aux plus jeunes. Au fur et à mesure de son évolution, le jeune éprouve un besoin de
mouvement de plus en plus grand ainsi qu’une propension naturelle à l’amélioration et à la

122
perfection. Il contrôle davantage ses performances et répète inlassablement les mêmes gestes en
mettant la barre de plus en plus haut. Son désir de se faire respecter le pousse à vouloir se
mesurer avec d’autres afin de pouvoir comparer ses résultats et sa propre virtuosité motrice. S’il
pense avoir ses chances, il osera prendre part à une compétition. Il est alors essentiel d’être à ses
côtés pour lui apprendre à gérer la victoire comme la défaite. C’est surtout par rapport à la
victoire que beaucoup de parents réagissent mal: le vedettariat précoce n’est pas sain pour
l’épanouissement ultérieur de l’enfant.

Il est capital, y compris pour la vie sportive ultérieure, d’aider les jeunes à réagir à des expériences
positives et négatives en fonction de leur propre développement. Il faut surtout donner l’occasion
aux enfants de découvrir eux-mêmes à quel rythme et dans quel sens ils veulent évoluer sur le plan
moteur. Pour un jeune, le mouvement est en outre indissociablement lié à l’expression et au
comportement.

Les adultes doivent respecter cela et ne pas jouer à ceux qui savent tout. Il faut surtout faire
preuve de beaucoup de patience et ne pas vouloir accélérer le processus. Permettre aux jeunes
d’accumuler le maximum d’expérience et ne s’engager que plus tard, à la demande de l’enfant, dans
la voie de la spécialisation, tel est le message.

Il faut aussi que les adultes apprennent à laisser un enfant tranquille. Un enfant ne perd jamais
son temps, et encore moins sans doute quand il joue. Notre mission consiste à créer des occasions
de mouvement pour tous les enfants. Des occasions de mouvement qui partent du respect de la
spécificité de l’enfant, qui ne peuvent lui nuire ni sur le plan physique ni sur le plan psychique,
mais qui sont au contraire une source de joie et une garantie de succès.

En fin de compte, c’est le respect de l’enfant qui devrait inspirer toute notre attitude d’adulte
vis-à-vis des jeunes.

123
124
L’éducation physique et le sport, générateurs de valeurs
Evolution historique
L’un des termes les plus anciens à avoir été utilisés pour décrire l’exercice
physique est sans conteste celui de "gymnastique", emprunté à la culture
hellénique.

Mais des milliers d’années auparavant, à l’époque des Egyptiens, l’entretien du corps et la forme
physique occupaient déjà une place centrale, parce que la force et la souplesse étaient considé-
rées comme des qualités essentielles pour pouvoir subsister et défendre ses biens. Les fresques et
les représentations sur des objets de toutes sortes nous indiquent l’importance qui était attachée
à l’exercice physique et montrent que celui-ci connaissait des applications très diverses et
systématiques. D’ailleurs, des textes tels que le vingt-troisième livre de l’Iliade attestent que, dans
l’esprit de la civilisation hellénique aussi, une personnalité harmonieuse sous-entendait le déve-
loppement optimal à la fois de la dimension intellectuelle et physique. C’est ce qu’exprimera plus
tard l’adage ‘mens sana in corpore sano’, même si, en mettant en rapport deux concepts différents,
il a pu encore accentuer la dualité du corps et de l’esprit. Pour les anciens Grecs par contre, le
terme de "gymnastique", dérivé de ‘gymnos’, signifiait le chemin à parcourir vers un mode de vie
sain et équilibré, une symbiose entre le corps et l’esprit, ce qui évoque plutôt une vision unitaire.

Dès cette époque, ils avaient constaté que l’exercice physique, pratiqué ou non dans un esprit de
compétition, pouvait contribuer au développement d’autres aspects que les seules qualités
physiques, et notamment former la volonté et le caractère. Outre l’entraînement du corps, la
pratique d’exercices physiques visait manifestement la perfection spirituelle et morale. C’est
pourquoi elle fut élevée au rang de matière culturelle. Elle était d’ailleurs souvent associée à
d’autres formes d’expression culturelle et plus particulièrement artistique, comme la poésie, les
hiéroglyphes, la peinture, la sculpture, etc..

Au cours des siècles suivants, cette simplicité originelle et cette cohésion entre les différentes
dimensions de la personnalité humaine se sont perdues. Une des principales questions pour les
grands courants philosophiques a été au contraire de définir la relation entre le corps, l’âme et
l’esprit et de délimiter le domaine de ces différentes entités, ce qui n’a pas été sans exercer
d’importantes répercussions sur tout le concept de l’éducation, et de l’éducation physique en
particulier.

C’est principalement le rationalisme qui a complètement cassé la conception unitaire originelle.


Il a attaché une telle importance à la réflexion, perçue comme une activité supérieure, que la
dimension physique a été de plus en plus négligée. Le corps n’a plus été considéré que comme un
objet, un simple support de la raison, qui ne devait être exercé que dans une optique purement
fonctionnelle. Du reste, les religions dominantes ne s’intéressaient pas beaucoup non plus à la
dimension physique de l’homme.

Gardons-nous toutefois de mettre tous les rationalistes dans le même panier. Le rationalisme
allemand, par exemple, n’a pas fait preuve d’un dualisme aussi tranché. Au contraire, il va même
exercer une influence profonde, par sa méthode spécifique de réflexion (l’analyse), sur la pratique
de l’éducation physique.

Bien que la gymnastique allemande soit très proche de la pédagogie herbertienne (le déroulement
du mouvement est en fait une association d’attitudes), elle a été caractérisée par un certain
dualisme. Nous pouvons aussi cataloguer la gymnastique suédoise comme un courant très

125
rationnel, développé par Per Hendrik Ling. Cette gymnastique se limitait à des mouvements de
développement du corps et de normalisation des attitudes. L’objectif premier consistait à
développer le corps au moyen d’exercices rigides et imposés. Lorsque l’éducation physique fut
introduite dans nos écoles à la fin du XIXe siècle, il fallut faire un choix entre ces deux courants
rationnels. On trancha finalement en faveur de la gymnastique suédoise. Jusqu’à la fin des années
60, il n’a donc pas été question de viser une approche globale des jeunes pendant les activités
physiques à l’école, et encore moins de chercher à former des éléments tels que la dimension affec-
tive du jeune, son évolution ou sa conscience de la norme. Mais dès la première moitié du XXe
siècle, un grand nombre de spécialistes s’opposèrent à cette vision dualiste et proposèrent d’envi-
sager l’activité physique à l’école dans une optique beaucoup plus large. On vit ainsi fleurir une
série de dénominations nouvelles pour désigner ces courants (éducation motrice, enseignement
moteur, formation motrice, psychomotricité, gymnologie, ...).

K. Rijsdorp jugeait par exemple que le mot même "d’éducation physique" portait en lui des traces
de dualisme : “Toute éducation physique doit être une éducation au sens le plus complet du terme.
Cela signifie que toute éducation doit viser l’être humain dans son ensemble. Elle ne peut pas avoir
une orientation exclusivement biologique ou pédagogique. Les deux aspects du problème ont
autant de valeur : un seul ne peut jamais offrir une base suffisante à une éducation physique qui
vise essentiellement son objectif éducatif. La problématique de l’éducation physique est donc de
nature biologico-pédagogique”. Bart Crum, qui est lui aussi l’auteur de plusieurs nouvelles déno-
minations de cette discipline (comme la ‘bewegingsagogie’, la ‘bewegingsagogiek’ ou la
‘bewegingsagologie’), s’est opposé à Rijsdorp en insistant sur le fait que le mouvement n’est pas
seulement un moyen didactique visant à atteindre certains objectifs plus globaux, mais que le but
premier est de modifier le comportement moteur de l’enfant. Pour lui, il s’agit donc avant tout de
chercher à influencer intentionnellement la motricité des jeunes et de mettre à leur disposition des
moyens pour réguler celle-ci.

Tout ceci montre qu’aux Pays-Bas comme dans d’autres pays, les théoriciens se sont basés sur des
courants philosophiques qui s’intéressaient surtout à la relation homme-monde (réalité),
c’est-à-dire sur les théories phénoménologiques et existentialistes. C’est aussi ce qui explique
pourquoi ils ont préféré parler de mouvement et de motricité que d’éducation physique, parce que
ces termes expriment mieux le côté intentionnel du comportement et donc de l’action.

Mais chez nous, le débat a longtemps fait du sur-place. Après avoir considéré pendant des siècles
le corps comme un objet qu’il fallait avant tout discipliner, endurcir, entraîner, exercer et même
dompter, on s’est mis petit à petit à se poser des questions, du côté de la pédagogie, de
l’orthopédagogie, de la psychologie du développement et de la sociologie, sur l’importance de la
formation physique dans le développement global du jeune. Ce n’est que vers la fin des années 60
qu’on a commencé à se détourner d’une gymnastique qui était surtout une affaire de ligaments, de
tendons et de muscles, et ce avec l’ouvrage de Jean Le Boulch : "L’Education par le mouvement".
Cet intitulé avait déjà été utilisé en 1941 par K. Rijsdorp, qui voulait ainsi s’opposer aux
variations mécaniques et artificielles qui, à son avis, déterminaient beaucoup trop le contenu de
l’éducation physique.

N’ignorant certainement pas les méthodes de rééducation psychomotrices (Borel, Maisony, Ramain,
Pieg et Vayer, ...), influencé par des phénoménologues (Buytendyck, Merleau-Ponty) et dans le
sillage de la psychologie du développement de Piaget, Le Bouch est parti de l’idée qu’il fallait
s’intéresser à la relation entre les aspects moteurs, cognitifs et émotionnels du comportement.

126
Y a-t-il effectivement une relation entre ce s éléments de la
personnalité ?
Effectivement, chaque action du jeune, s’appuie sur les trois piliers fondamentaux qui constituent
la personnalité et "l’être". L’action motrice et le mouvement jouent un rôle très important dans le
processus de formation des jeunes, parce qu’il existe, surtout chez l’enfant, un besoin inné
d’explorer le monde qui l’entoure, donc d’adopter une attitude active vis-à-vis de soi-même, des
autres et des objets.

C’est par le mouvement que l’enfant tâte en quelque sorte tout ce qui l’entoure et l’explore en
l’interrogeant. Ces actions lui apportent des réponses qu’il va tenter d’interpréter et d’intégrer dans
sa personnalité en train de se structurer. Ainsi se mettent en place des structures expérimentales
qui constituent la base du développement perceptif, et bien sûr aussi conceptuel, sur lequel
repose la cognition.

Le jeu de billes, une affaire de géométrie ...

Quand un enfant joue aux billes, il est en fait en train d’acquérir des connaissances géométriques de
base. Il mesure, évalue des distances, se sert de sa main pour les comparer, calcule les effets de
certains coups, etc..

Le jeu de billes contribue inconsciemment au développement cognitif, même si son mobile est
l’envie de jouer, le plaisir de la compétition et la tension que celle-ci génère.

Si l’enfant savait qu’en réalité il explore des données géométriques et physiques, il ne jouerait
peut-être pas aux billes!

Sur le plan du développement, l’enfant ne perd jamais son temps, et encore moins quand il joue ...

Ce comportement d’exploration du jeune résulte de l’interaction de deux instances d’égale valeur :


l’organisme et le milieu. Mais il ne peut voir le jour que s’il y a, dans l’organisme, une certaine
impulsion en ce sens.

On peut considérer que l’interaction entre l’organisme et le milieu est de type affectif parce
que c’est un comportement qui est mis en route par une certaine énergie, par des besoins, des
désirs, ... La dimension dynamique et affective constitue donc l’impulsion qui alimente ce
comportement. Celui-ci est certes structuré par le bagage cognitif (actes mentaux) ou le bagage
moteur (actions), mais à la base de ceux-ci, il y a toujours un besoin.

En retour, le comportement implique un processus et entraîne un résultat qui ont eux-mêmes des
répercussions immédiates sur l’impulsion initiale qui l’avait mis en route. Nous pensons dès lors
que la dimension dynamico-affective et la motricité sont deux aspects d’un seul et même système
comportemental, comme c’est également le cas pour le cognitif et le dynamico-affectif.

Pour passer à l’action, il faut un ressort, une décharge d’énergie émanant d’une motivation
intérieure ou extérieure à l’organisme. L’affectif, la motricité et le cognitif sont intimement liés,
ils ne font pour ainsi dire qu’un.

Qu’e st-ce qui nous met en mouvement ?


Ce qui nous met en mouvement, ce sont des valeurs, c’est-à-dire des choses auxquelles nous
attachons de l’importance. Le mouvement est la situation par excellence dans laquelle le jeune, en

127
étant mobile, peut développer un système de valeurs, approfondir et intensifier son émotionnalité,
parce qu’il s’agit d’une situation très concrète qui fournit des faits concrets pouvant être observés,
ressentis, entendus, pensés et donc expérimentés.

Mais le mouvement ne permet pas seulement au jeune d’intégrer certaines attitudes, il peut aussi
lui donner l’occasion de se construire un univers émotionnel vis-à-vis du monde qui l’entoure. Il
nous semble parfaitement possible de se forger une échelle de normes et de valeurs dans le cadre
d’une situation de mouvement dirigée.

Le but explicite doit être de dégager un sens profond de la beauté, de l’amitié, de l’esprit
d’équipe, du respect de la règle et de la norme. Lorsque l’on parle de l’aspect dynamique dans le
processus de formation, cela implique aussi les facteurs liés à la volonté.

La volonté

Il est curieux de constater que la “volonté” a fait l’objet, au tournant du siècle, de nombreuses
recherches pratiques alors qu’on ne s’y intéresse plus guère aujourd’hui. Pourtant, la constitution
de la volonté peut être considérée, jusqu’à nouvel ordre, comme un aspect important du processus
de développement et donc de formation.

Tout comme un développement intellectuel ou moteur optimal ne se fait pas tout seul, il est
impossible de bien former la volonté sans chercher à l’influencer et à la stimuler de manière
intentionnelle et systématique.

La volonté se manifeste surtout par la force, l’efficacité et le choix pertinent de l’objectif. Ses
principales qualités sont l’intensité, la maîtrise de soi, la concentration, la détermination, la
ténacité, le courage et la synthèse. Autant d’aspects et de qualités qui peuvent souvent être
sollicités et formés dans une situation de mouvement et de pratique d’un sport, du moins si on
veille à y être suffisamment attentif.

Sport et mouvement : un climat affectif


A côté des attitudes qui se situent surtout sur le plan affectif et de la volonté, il est évident que
les situations de formation telles que le sport et les jeux collectifs peuvent aussi poursuivre des
objectifs de socialisation.

C’est d’ailleurs par le mouvement et le jeu que l’enfant noue les premiers contacts avec les autres,
avec le groupe. Ce mouvement d’exploration lui permet d’aller vers l’autre, de prendre contact avec
le groupe, d’apprendre à en faire partie et à communiquer.

La construction de l’univers relationnel est intimement liée au développement moteur. De même


que l’activité physique permet au jeune de faire connaissance avec le monde des choses, le
mouvement est un moyen pour découvrir le monde des autres et apprendre à la fois à s’en
distinguer, à s’y adapter et à s’y intégrer. Le fait d’entrer en relation avec d’autres est géré par deux
besoins fondamentaux et complémentaires que le jeune veut assouvir : le besoin de sécurité et le
besoin d’autonomie. Comme la satisfaction des besoins est liée à la joie ou au déplaisir procurés,
il est logique d’affirmer que c’est surtout sur le plan affectif que se forgent les liens avec le monde
des autres.

C’est donc aussi dans un climat affectif que se déroule le processus de développement:
- apprendre à connaître l’autre, à commencer par les parents, les frères et sœurs, les autres
jeunes ;

128
- l’extension du champ affectif donne lieu à des sentiments de sympathie et d’intérêt, mais
aussi de déception, de frustration, de jalousie ... ;

- la coopération avec d’autres et le plaisir qui résulte du fait de construire, de réfléchir,


d’organiser quelque chose ensemble ;

- le respect de l’autre, l’acceptation des règles et des lois, de ce qui est autorisé et
interdit. Apprendre à accepter que la liberté personnelle est limitée par celle des autres.

La communication et les relations que l’on noue, en particulier dans une communauté sportive où
l’équipe est un groupe de jeunes réunis de manière fortuite, peuvent constituer un atelier affectif
et social dynamique, où le jeune pourra affûter sa personnalité au contact d’une matière brute.

Les activités qui se déploient dans un contexte d’équipe ou de club sont régies par des
conventions et des normes, comme l’organisation du club, les règles du jeu, les décisions de
l’entraîneur, les coéquipiers. Il y a des règles écrites et non écrites auxquelles doit obéir le com-
portement de chaque individu et qui peuvent donc constituer d’importantes impulsions pour le
développement de ce comportement.

C’est dans le groupe de jeunes sportifs que l’individu, grâce surtout aux activités motrices, peut
développer une forte conscience de la norme et des modes de comportement socio-fonctionnel. La
situation sportive invite en effet à l’ouverture et à l’authenticité, et accroît dès lors la confiance
et l’appréciation mutuelles. C’est en particulier le cas lorsque l’entraîneur veille à ce que cette
situation soit une source de détente et de plaisir.

Attitude s sociale s
Il est préférable que des attitudes sociales comme la coopération, le sens des responsabilités, la
serviabilité, l’honnêteté, la maîtrise de soi, l’ouverture etc. soient intégrées dans des activités de
jeu et de mouvement. Les attitudes sont des dispositions d’esprit ou des intentions relativement
stables. Elles sont le témoignage le plus net de l’orientation des valeurs propres à l’individu et elles
s’expriment clairement dans des types de comportements correspondants. Comme les attitudes
déterminent par excellence la façon d’être de chacun, il est évident qu’elles possèdent toujours
aussi une composante affective. Elles ont par ailleurs, dans une plus ou moins grande mesure, une
structure cognitive, une dynamique de volonté (une recherche de ...) et des aspects sensomoteurs
(aller vers ...).

Mais la formation et l’intégration des attitudes ne se font pas toutes seules. Il faut prévoir,
observer, analyser et faire des choix conscients. Il faut que l’entraîneur sportif manifeste une
intention déclarée de mobiliser les attitudes sociales du jeune et du groupe.

Ce qui est aussi capital dans la situation sportive, c’est la possibilité qui peut être donnée aux
jeunes de connaître la joie du succès et de surmonter la peur de l’échec (image de soi). Le jeune
a besoin d’un espace pour apprendre à mieux se connaître lui-même et à mieux connaître les
autres. Il pourra y prendre davantage de libertés, s’y épanouir pleinement et manifester ainsi son
être véritable. Nous considérons qu’un climat d’authenticité, de liberté et de joie est indispensable
à un développement global, social, sain et sportif du jeune.

A l’opposé du sport perçu comme un générateur de valeurs, il y a tous les facteurs qui contribuent
à menacer et à dégrader le sport. Certains d’entre eux ne sont pas inhérents à la pratique

129
sportive, comme le dopage, la violence, la commercialisation effrénée, les excès du nationalisme
et du chauvinisme, l’appât du gain, la corruption, la fraude, la médiatisation à outrance, …

Mais le jeune est aussi confronté à des facteurs plus spécifiquement sportifs tels que la course aux
records et aux exploits, l’esprit de compétition, les méthodes d’entraînement nocives, pour ne citer
que ceux-là.

Des mesures et un changement fondamental de mentalité s’imposent donc.

Recommandations
L’enfant doit avoir la possibilité de se développer de manière optimale sur le plan physique et
sportif et d’exploiter ses dons dans les meilleures conditions possibles. Ce faisant, il doit être pro-
tégé contre toutes les influences qui risquent de compromettre son développement sportif et il
doit apprendre à se comporter lui-même selon un code éthique et des règles de fair-play.

Ces deux derniers aspects ne sont donc pas des données marginales, mais doivent constituer un
objectif fondamental pour tous ceux (clubs, parents, responsables politiques) qui s’occupent du
sport des jeunes.

A. Le pouvoir politique
- insister pour que l’on applique des critères éthiques dans tous les domaines collectifs concernés
par le sport ;
- encourager et aider les organisations et les individus qui veulent appliquer des principes éthiques
sains à prendre des initiatives en matière de sport ;
- donner aux spécialistes de l’éducation physique et du sport une place centrale pour l’application
de règles éthiques dans la promotion du sport ;
- accorder la priorité à l’aspect éthique dans l’élaboration des programmes scolaires ;
- se fonder sur des principes éthiques pour établir les décrets relatifs au sport des jeunes ;
- soutenir toutes les initiatives visant à favoriser l’idée du fair-play dans le sport, surtout auprès
des jeunes, et inciter les organisations sportives à lui accorder la priorité ;
- encourager les recherches afin de mieux cerner les problèmes complexes touchant à la pratique
sportive des jeunes, l’ampleur des comportements non désirés et les possibilités de favoriser le
fair-play ;
- mettre sur pied une structure d’encadrement, d’assistance et de contrôle du sportif prometteur
de haut niveau. Elaborer un code d’éthique de médecine sportive pour les entraîneurs ;
- définir des règles en matière d’abus sexuels et de maltraitance des enfants dans un but de
prévention, de contrôle et de répression, dans l’esprit de la convention sur les droits de l’enfant.

B. Les organisations sportives


• Les fédérations

- établir une charte qui fixe les objectifs à atteindre en matière de politique de la jeunesse, en
mettant l’accent sur les principes éthiques ;
- créer les conditions permettant à chaque jeune de se perfectionner de manière durable dans le
sport ;

130
- donner aux dirigeants de clubs une formation permanente qui respecte l’éthique du sport ;
- former des accompagnateurs sportifs et prévoir des personnes compétentes sur le plan
pédagogique, sportif et technique, capables de s’adapter aux différents stades de développement
des jeunes ;
- tenir compte des évolutions actuelles des connaissances sportives pour établir des directives
relatives aux programmes d’entraînement ;
- éviter que des jeunes suivent un entraînement intensif trop précoce ;
- interdire la compétition des plus jeunes (pas avant 13-14 ans) ;
- sensibiliser l’opinion au fair-play par des campagnes, des incitations, du matériel pédagogique et
des initiatives de formation. Suivre de près ces campagnes et en évaluer l’impact ;
- créer un système qui récompense non seulement le résultat, mais aussi le fair-play et
l’épanouissement personnel ;
- inciter les jeunes à pratiquer un sport, notamment en :
~ faisant appel à des entraîneurs polyvalents
~ permettant aux jeunes de s’initier à différents sports
~ facilitant le passage d’un club à l’autre
- mettre sur pied une campagne anti-dopage ciblée sur les jeunes;
- créer une réglementation qui empêche l’exploitation des enfants, surtout de ceux qui connais-
sent une maturité précoce;
- répartir les jeunes en catégories qui tiennent compte de l’âge biologique, et non de la date de
naissance.
• Les clubs
- veiller à ce que tous ceux qui, dans le cadre des activités du club, sont en contact avec des
enfants et des adolescents disposent des qualifications requises pour les diriger, les former, les
éduquer et les entraîner ;
- établir à l’intention des entraîneurs des jeunes un code de conduite contenant des principes
éthiques et des clauses relatives aux abus sexuels, à la maltraitance des enfants et à
l’entraînement excessif. La protection de l’intégrité totale de l’enfant doit en être le principe
fondamental ;
- prendre régulièrement des initiatives pour favoriser l’intégration des jeunes allochtones et
défavorisés ;
- prévoir des moments de formation pour initier les parents aux valeurs du sport, à l’encadrement
optimal des jeunes talents et à la manière de gérer la défaite et la victoire. Tant les dirigeants
du club que les parents doivent être capables de gérer le succès ;
- mettre sur pied au sein du club un conseil des jeunes, avec la participation de ces derniers ;
- permettre aux jeunes de siéger dans les organes de gestion du club ;
- proposer d’autres disciplines que le sport principalement exercé ;
- élaborer un programme social pour les jeunes ;
- éviter de traiter les enfants comme des adultes en miniature, mais tenir compte des transforma-
tions physiques et psychiques qui caractérisent le processus de développement de l’enfant ;

131
- adapter ses attentes à celles de l’enfant ;
- faire primer le plaisir et la joie que procure la pratique d’un sport ;
- associer les parents à la politique du club vis-à-vis des jeunes ;
- s’intéresser autant aux jeunes doués qu’à ceux qui le sont moins, mettre en exergue et
récompenser non seulement le résultat en compétition mais aussi les progrès personnels et
l’acquisition de compétences nouvelles ;
- inciter les jeunes à imaginer eux-mêmes des jeux et des règlements, pour ne pas seulement
assumer la fonction de participant mais aussi celle d’entraîneur, de dirigeant sportif ou d’arbitre ;
- inciter les jeunes à décider eux-mêmes comment encourager et récompenser les formes de
sportivité. Leur apprendre à assumer la responsabilité de leurs actes.

C. L’école
- prévoir suffisamment de temps dans le programme pour des activités motrices qui, dirigées de
manière compétente, doivent avoir une dimension éthique ;
- permettre l’exercice d’activités sportives pendant les moments de détente ;
- en concertation et en collaboration avec les clubs de sport, les communes et les parents,
prévoir une initiation sportive active après les heures d’école ;
~ école: confort pédagogique
~ club: confort technique
~ commune: infrastructure
~ parents: confort affectif
- débattre des valeurs et des normes dans le sport pendant les cours de morale et de religion ;
- enseignement maternel: utiliser l’envie de bouger des plus petits pour les aider non seulement à
acquérir des aptitudes fondamentales de motricité, mais aussi pour stimuler leur développement
perceptif et conceptuel, ce qui leur servira de base pour s’approprier plus tard des compétences
culturelles ;
- enseignement primaire : outre une heure quotidienne d’activités physiques, encadrée par une per-
sonne qualifiée, intégrer des séquences de motricité dans les autres cours ;
- enseignement secondaire: les cours d’éducation physique doivent être assurés en toutes circons-
tances et mettre l’accent sur le respect des règles, des conventions et des principes éthiques. Il
faut prévoir des moments de détente physique et organiser des activités sportives, si possible
dans l’école elle-même, ouvertes à tous les élèves ;
- enseignement supérieur: prévoir l’obligation de pratiquer des activités sportives et contrôler la
condition physique des étudiants.

D. Les parents
- doivent être conscients qu’une bonne formation motrice est essentielle pour le développement,
la santé et l’épanouissement de leurs enfants ;
- doivent comprendre qu’ils sont les premiers accompagnateurs sportifs de leurs enfants et les pre-
miers à fixer des règles ;
- ne doivent pas projeter leurs ambitions sur leurs enfants ;

132
- ne doivent pas imposer d’entraînement intensif ;
- doivent créer les conditions pour que l’enfant ait le plus de possibilités de faire de l’exercice ;
- doivent donner l’occasion à leurs enfants de découvrir le plus possible de disciplines sportives et
éviter une spécialisation trop précoce ;
- doivent aider leurs enfants à choisir un club de sport, en tenant compte des critères suivants :
~ tout enfant est-il le bienvenu dans le club ?
~ chaque enfant a-t-il les mêmes possibilités de participer aux activités ?
~ les méthodes et les techniques sont-elles adaptées au niveau de développement ?
~ le club adopte-t-il une approche globale de l’enfant ?
~ s’intéresse-t-on à ses compétences sociales ?
~ les entraîneurs des jeunes ont-ils suivi une formation pédagogique ?
~ les parents sont-ils associés à la politique du club vis-à-vis des jeunes ?
~ les jeunes ont-ils leur mot à dire à ce niveau ?
~ le club organise-t-il aussi d’autres activités, en dehors du sport principal ?
~ attache-t-on de l’importance à la sportivité ?
~ l’enfant est-il libre de changer de club ?
~ il faut aussi tenir compte de certains facteurs tels que le montant de l’affiliation, les
déplacements, ...
- les recommandations suivantes s’adressent aux parents qui assistent à des compétitions :
~ n’autoriser un enfant à participer à des compétitions que s’il en exprime lui-même le
besoin ;
~ encourager tous les participants, y compris les adversaires ;
~ ne jamais contester les décisions de l’arbitre ;
~ ne jamais recourir à la violence verbale ou physique ;
~ respecter l’entraîneur et l’accompagnateur des jeunes, confirmer leurs décisions ;
~ encourager l’enfant à respecter les règles du jeu ;
~ apprendre à l’enfant qu’il est aussi important de faire de son mieux et d’acquérir un bon
esprit d’équipe que de gagner ;
~ apprendre à l’enfant à accepter la défaite mais aussi et surtout la victoire, ne pas en
faire une vedette ;
~ féliciter l’enfant pour les efforts et les progrès accomplis ;
~ veiller à ce que la pratique sportive soit une source de plaisir.

E. Les jeunes
- comprendre ce qu’est le fair-play ;
- être ouvert à la discipline et aux règles ;
- comprendre certaines valeurs éthiques et morales ;
- faire preuve de respect pour soi-même et pour les autres ;
- savoir respecter l’arbitre ;
- apprendre à assumer des responsabilités ;

133
- apprendre à faire preuve de tolérance ;
- acquérir une maîtrise de soi ;
- chercher à adopter un mode de vie sain ;
- rechercher un épanouissement personnel ;
- apprendre à gérer la victoire et la défaite ;
- apprendre à fixer des priorités claires : famille – études – sport.

134
Le Baron Pierre de Coubertin et la formation
Introduction
On dit volontiers de Pierre de Coubertin qu’il est l’inconnu le plus célèbre. En
effet, c’est surtout comme père du mouvement olympique moderne et donc comme
fondateur des Jeux Olympiques qu’il s’est fait un nom. On lui attribue d’ailleurs sou-
vent à tort des citations fréquemment associées à l’olympisme, comme : "Plus vite, plus
haut, plus fort" (Père Didon) et "L’important, c’est de participer" (Evêque de Pennsylvanie).

Mais en réalité, le principal centre d’intérêt de Pierre de Coubertin a été la formation (morale,
intellectuelle et physique) des jeunes.

Pierre de Coubertin
Né en 1863, le baron de Coubertin s’est intéressé très tôt à l’éducation et à la formation de la
jeunesse française. La conviction que les jeunes avaient plus que jamais besoin d’une meilleure
condition physique et d’une bonne formation générale s’est surtout imposée dans les années qui
ont suivi la défaite de 1870 contre la Prusse.

La condition physique des jeunes

En Belgique, on estimait à la même époque qu’il fallait accorder plus d’attention à la condition
physique des jeunes. C’est ainsi que, dès 1874, le conseil communal de la Ville de Bruxelles exigea
pour la première fois qu’une heure par jour soit consacrée à l’éducation physique à l’école. De même,
des commissions furent mises sur pied pour déterminer quel était le système de gymnastique le plus
adapté pour être appliqué dans l’enseignement. Sous la pression du monde médical et surtout
militaire, la Belgique opta en 1898 pour la gymnastique suédoise (P.H. Ling), après un avis favorable
de la commission Lepage.

Pierre de Coubertin, qui étudia le droit, les sciences et la littérature, se révéla très rapidement
comme un fervent pédagogue et se lança dans une quête sans fin pour trouver un système capable
de donner des impulsions nouvelles à la formation des jeunes. Il fut un humaniste remarquable qui
nous laissa ses idées sur le sport, la culture, l’histoire, la morale, etc. dans plus de 30 livres,
50 brochures et 1.200 articles. En matière de sport, il se basa sur les systèmes d’éducation
physique qui étaient alors en vigueur et principalement sur le système scolaire anglo-saxon. C’est
ainsi qu’il se rendit très régulièrement dans des collèges anglais où il fut fortement impressionné
par la grande place accordée au sport et à la motricité dans le programme scolaire. Il acquit ainsi
une expérience approfondie de différents types de formations orientées sur le sport et il apprit très
tôt l’existence de plusieurs initiatives visant à réintroduire les Jeux Olympiques, comme celles du
Docteur P. Brookes à Wenlock en Angleterre, d’Evangelos Zappas à Athènes et du Père Didon à Paris.
C’est ce qui l’incita à se lancer dans une véritable croisade pour introduire le sport dans le
système scolaire français.

A deux reprises, il fit une tentative, au moyen d’une conférence à la Sorbonne, pour convaincre le
pouvoir politique du bien-fondé de ses idées. La première fois, ce fut au moyen de son Manifeste
Olympique, le 25 novembre 1892, dans lequel il plaidait pour le développement du sport et
l’organisation de Jeux Olympiques modernes. A ses yeux, le sport était surtout important comme
moyen de formation et d’éducation de la jeunesse et comme lien avec d’autres formes d’expression
culturelle.

135
Le Manifeste Olympique

Vu avec un recul de plus de cent ans, le texte que Pierre de Coubertin prononça à l’époque apparaît
aujourd’hui comme le générateur de l’un des plus importants mouvements du XXe siècle: le
mouvement olympique. Comme le dit François Amat en commentant ce Manifeste: "Le sport dans
l’âge moderne est certainement une nouvelle école de rigueur basée sur la pureté. Echappant à cette
terrifiante morale bourgeoise où chaque acte se juge bon ou mauvais, c’est la première fois qu’un
mouvement s’entrouvre sur un autre monde d’efforts et de progrès, de joies et de déceptions qui se
rapproche de l’état d’innocence. L’appel de la Sorbonne est le premier, après deux mille ans, qui
présente la compétition internationale comme un facteur de gain pour l’humanité.

C’est en quoi le Manifeste de 1892 porte du nouveau. Réinventant, transformant la compétition,


il précise l’importance sociale qu’elle peut prendre… la compétition fait les hommes égaux dans leur
catégorie."

Mais pour Pierre de Coubertin, les Jeux Olympiques étaient plutôt un moyen pour faire passer des
idées beaucoup plus larges. Les Jeux devaient faire office de vitrine vis-à-vis de la jeunesse et
servir de pôle d’attraction pour inciter les jeunes à la pratique d’un sport. Ils ne constituaient donc
qu’une petite partie de sa pensée, le sommet de l’iceberg du mouvement olympique. Ce que le
baron de Coubertin voulait promouvoir, c’était l’idée olympique, un ensemble de concepts
anthroposophiques dans lequel le sport pouvait être considéré aussi bien comme un but que
comme un moyen.

L’olympisme (ainsi qu’il appela le mouvement olympique à partir de 1912) est une philosophie et
un état d’esprit qui cherchent avant tout à mettre en avant les valeurs susceptibles d’être
générées au moyen du sport. L’essence de la philosophie olympique était et est encore :
l’épanouissement culturel de l’individu, compte tenu du contexte social, culturel, pédagogique,
national et international.

Pierre de Coubertin et le sport à l’école


Comme nous l’avons dit plus haut, Pierre de Coubertin entreprit une seconde tentative pour faire
entrer le sport à l’école, le 23 juin 1894 et une nouvelle fois à la Sorbonne.

C’est lors de ce Congrès International de l’Athlétisme que la décision fut prise de remettre sur pied
les Jeux Olympiques. Mais dans le même temps, le Congrès déclara la guerre au sport à l’école.
L’opposition émanait principalement de trois groupes :

- les parents étaient opposés à la pratique sportive par crainte des mauvaises mœurs et du
manque d’hygiène, confortés en cela par la hiérarchie catholique qui voyait dans le
néo-olympisme un retour aux idées païennes, même si le Pape Pie X soutenait pour sa part la
vision du baron de Coubertin ;
- le monde médical était totalement hostile au sport. Si les médecins avaient finalement été
partisans de la gymnastique, surtout suédoise, c’est parce que celle-ci était correctrice et
comportait les bons exercices physio-anatomiques ;
- mais c’étaient surtout les pédagogues qui redoutaient les germes de liberté qui risquaient
d’entrer dans les collèges au moyen du sport. Ces collèges étaient en effet encore organisés
selon la stricte discipline napoléonienne.
Aujourd’hui encore, ces mêmes catégories opposent une vive résistance aux efforts visant à

136
développer la pratique du sport et de l’éducation physique à l’école. On continue à opposer avec
fanatisme l’éthique du travail à la pratique sportive, comme si celle-ci constituait une perte de
temps. On considère toujours qu’il n’y a pas de salut en dehors des branches intellectuelles, même
si l’on sait que les jeunes d’aujourd’hui acquièrent près de 70 % de leurs connaissances en dehors
de l’école (société de l’information).

On s’en tient toujours à l’organisation de la journée scolaire telle qu’elle existait à l’époque de
Charlemagne (en 800 après Jésus-Christ), bien que l’on sache que les jeunes ont aujourd’hui un
tout autre emploi du temps et donc aussi des heures de repos entièrement différentes (télévision,
loisirs en soirée, …). En les observant, on constate que vers 11 heures du matin et 15 heures, plus
de 70 % des jeunes bâillent. Le bâillement trahit une diminution de l’irrigation du cerveau (fatigue,
faim, désintérêt). Pourtant, on persiste à vouloir plonger les jeunes à ce moment-là dans l’étude
de toutes sortes de savoirs alors que la solution ne pourrait venir que de l’exercice d’une activité
physique.

Pierre de Coubertin l’avait déjà compris et voulait introduire un temps de repos obligatoire après
le déjeuner.

Comment le baron de Coubertin en est-il arrivé à s’intéresser tellement au sport à l’école ? C’est
surtout lors de ses nombreux voyages d’étude que son intérêt pour cette question s’est éveillé. Tant
en Angleterre qu’en Amérique du Nord, il découvrit des systèmes scolaires orientés sur le sport et
il constata l’explosion des clubs sportifs. Il se passionna pour des mouvements sportifs basés sur
les doctrines du chapelain Kinsley et de Thomas Arnold et fut touché de voir les Anglais pratiquer
un sport de leur plein gré. Même s’il jugea la gymnastique allemande superficielle, il l’apprécia pour
son efficacité et sa discipline. Il pensait que la jeunesse américaine était promise à un bel avenir
parce que le système éducatif de ce pays combinait la mentalité désintéressée des Anglais et la
discipline allemande. Il entendait surtout par "mentalité désintéressée" le fait de décider
librement de fournir un effort pour l’effort, ce qui produisait au bout du compte une discipline
doublement efficace puisque librement consentie. Ces observations et d’autres études approfondies
l’amenèrent à la conclusion qu’il y avait une corrélation significative entre la mentalité, les
ambitions et les pratiques des peuples d’une part, et la façon dont les exercices physiques étaient
compris et organisés d’autre part. Tout cela incita de Coubertin à écrire des dizaines de
publications sur ce sujet, mais aussi à élaborer différents modèles scolaires qui cherchaient à
réaliser un développement parfaitement harmonieux des principaux éléments de la personnalité. A
la demande de Léopold II, qui était un ardent défenseur de l’olympisme, il mit au point un
modèle scolaire adapté au contexte belge.

Le Collège Léopold II
Avec le soutien du gouverneur de la province de Hainaut, il répondit favorablement à la demande
du Roi des Belges et développa un nouveau modèle d’école, "le Collège Léopold II", en se basant
sur les principes aussi bien du gymnase grec que des systèmes anglo-saxons dont nous avons parlé
plus haut (Locke, Arnold, …). Un programme pédagogique original et très futuriste à bien des
égards comprenait tous les éléments qui visaient une formation complète. La journée devait
systématiquement commencer avec une demi-heure de gymnastique correctrice (suédoise en
l’occurrence). Dans le courant de la journée, une demi-heure était consacrée à la gymnastique
utilitaire, qui permettait d’introduire, de différentes manières et avec différents moyens, des
éléments de sauvetage, de défense et de motricité. Enfin, deux heures et demie de sport étaient

137
encore prévues deux fois par semaine (cricket, rugby, football, tennis, aviron, …). Des formes de
compétition ne pouvaient être organisées que pour les années supérieures. En plus du sport et de
l’exercice physique, le baron de Coubertin prévoyait de consacrer beaucoup de temps à d’autres
matières culturelles comme le chant, la musique, la déclamation, la photographie, le théâtre. Ce
système fut manifestement un précurseur des systèmes de demi-journées que l’on a vu se
développer chez nous dans la première moitié des années cinquante à Cuesmes, Vlezenbeek, ...
Bien que ces projets aient globalement donné d’excellents résultats, ils ne furent pas généralisés
parce que la mentalité dans notre système d’enseignement n’était pas encore mûre pour cela. Elle
ne l’est d’ailleurs toujours pas, malgré les études alarmantes qui font état de la mauvaise
condition physique de notre jeunesse…

La valeur formatrice de la pratique sportive


"L’alpha et l’oméga de la pédagogie sportive consistent à susciter ou à encourager une formation
morale par une formation physique", affirmait Pierre de Coubertin, ce qu’il résumait par une
formule très forte : "du bronzage de l’âme par le bronzage du corps".

Selon lui, le sport moderne devait être adapté à la société moderne, qui n’avait évidemment plus
rien à voir avec celle de l’Antiquité grecque. Sur le plan pédagogique, il s’agissait de briser la
forteresse d’un système aux méthodes rigides et, par le biais du sport, de libérer l’énergie
indispensable à la formation des jeunes. Pas question de réduire les heures de sport à de petits
trucs didactiques: l’ensemble devait s’appuyer sur des valeurs formatrices. Le sport devait avoir une
dimension éthique.

L’éducation du corps s’intégrait dans un concept éducatif plus large. "Le muscle doit donner les
armes à l’esprit" ou encore "Le sport sera intellectuel ou il ne sera pas – il sera le rempart
silencieux et bien surveillé derrière lequel l’individu réalisera son ascension cérébrale".

Nous voudrions conclure en citant quelques principes de Pierre de Coubertin.

Il voulait que les jeunes générations ne grandissent pas dans un système scolaire fossilisé, mais
reçoivent une éducation capable de stimuler la force morale, le dynamisme et l’optimisme, et de
donner à l’organisme toutes ses chances pour que les individus deviennent des êtres valeureux,
solides et sains, dotés d’un caractère bien trempé.

"Toute éducation doit inclure le sport si l’on veut qu’elle soit bonne et complète".

"Il faudrait apprendre à l’athlète à apprécier les plaisirs intrinsèques que l’on peut retirer du sport
et à minimiser la signification de la récompense extrinsèque".

"L’homme n’est pas constitué de deux parties, mais de trois: le corps, l’esprit et le caractère".

"Le sport plante dans le corps des graines de qualité qui restent localisées autour de l’exercice qui
leur a donné naissance… La tâche de l’éducateur est de s’assurer que la graine porte ses fruits
dans tout l’organisme, de la transporter d’une situation particulière à un éventail de situations,
allant d’une catégorie spéciale d’activités à toutes les actions de l’individu".

"Nous devons enseigner aux participants que l’excellence ne se mesure pas aux résultats des
compétitions, mais à la tentative de dépasser ses propres limites".

"Notre programme sportif doit offrir à chaque participant la possibilité de chérir la beauté, de célé-
brer la diversité et d’honorer la quête de l’excellence".

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On pourrait consacrer un article détaillé à chacune de ces citations. Lorsque Pierre de Coubertin
assista au développement des Jeux Olympiques, il se montra de plus en plus désappointé par leur
commercialisation croissante et le côté barnumesque que prenaient les Jeux d’après lui.

Il se retira de la présidence en 1925 et continua à se consacrer à l’éducation et à la formation de


la jeunesse. Il fonda différentes organisations mondiales de pédagogie, créa une université
populaire et jeta les bases d’une académie olympique internationale. Pour lui, le sport devait
surtout avoir une dimension éthique…

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Fondation Roi Baudouin

La Fondation Roi Baudouin est un établissement indépendant d’utilité publique.


Lorsqu’en 1976 la Nation célébra le 25e anniversaire de Son accession au Trône,
le Roi Baudouin souhaita la création d’une fondation au service de la population.
L’article 3 des statuts décrit en ces termes la mission de la Fondation : prendre
"toutes initiatives tendant à l'amélioration des conditions de vie de la population,
en tenant compte des facteurs économiques, sociaux, scientifiques et culturels."
La Fondation entend donc s’attaquer à des enjeux et à des défis de société en
stimulant la solidarité et la générosité et en agissant comme catalyseur de change-
ments durables.

Afin de promouvoir la générosité, la Fondation donne la possibilité à des particu-


liers, des associations et des entreprises d’instituer des fonds qui appuient des
réalisations et des projets novateurs. La formule de ‘Transnational Giving Europe’
et la création de la King Baudouin Foundation U.S., Inc. visent à favoriser
une solidarité transfrontalière. Outre les dons d’innombrables sympathisants
(au CCP 000-0000004-04), qui constituent un encouragement de tous les instants,
la dotation de la Loterie Nationale est également indispensable pour garantir
l’impact de la Fondation.

Les projets et les campagnes de la Fondation s’articulent autour de trois thèmes :


promouvoir la prospérité et le bien-être de la population, favoriser une cohabitation
harmonieuse au sein de la société, contribuer au développement et à l’épanouisse-
ment personnels. Concrètement, cela signifie que la Fondation développe des
initiatives centrées sur la pauvreté et l’exclusion sociale, le travail et l’emploi,
le développement durable dans les secteurs socio-économiques, la justice et les
pouvoirs locaux, le développement de la société civile, les médias, la formation, la
culture et le sport.

La Fondation Roi Baudouin exerce une fonction de forum en réunissant autour d’une
même table des experts et des citoyens. Elle stimule également une réflexion à long
terme et sensibilise la population à des thèmes qui lui sont chers.

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Société
Fondation Roi Baudouin
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Société
&Sport
&

Sport
Sport et éthique : valeurs et normes

Sport et éthique
P R O F. J E A N P A L ST E R M A N
U N I V E R S I T É C A T H O L I Q U E D E LO U V A I N
AVEC L A COLL ABORATION DU
PROF. MARC MAES

PROF. JEAN PALSTERMAN AVEC L A COLL ABORATION DU PROF. MARC MAE S

SOCIÉTÉ & SPORT


Rapport à
la Fondation Roi Baudouin
A v e c l ’a p p u i d e l a