Vous êtes sur la page 1sur 15

UN ÉTAT CRITIQUE

Nous sommes, en architecture comme en d'autres disciplines,


entrés maintenant dans l'ère du star-system généralisé, du
vedettariat universel et transcontinental qui sont devenus
une des marques à bien des égards affligeantes de cette fin
de siècle.

En même temps, récemment, et peut-être seulement provi-


soirement, se sont effondrés nombre des systèmes fédérateurs
qui permettaient que s'établisse vaille que vaille une
classification des tendances architecturales; qui permet-
taient qu'on s'y retrouve et que tel ou tel groupe se sente a
priori proche de telle ou telle manifestation des modes ou
des styles, s'y reconnaisse et y projette des notions d'un
autre ordre. Ces systèmes de valeur, ces modes d'explication
du monde, ces diverses façons de se sentir engagé dans un
destin collectif et d'y référer, du moins en partie, nos
jugements sur l'architecture ne fonctionnent plus comme
auparavant, alors que se sont dépeuplées les anciennes
écoles, tendances ou mouvements et que s'y sont substituées
de vagues "affinités électives", souvent éphémères, intellec-
tuellement peu structurées et dépourvues de dogme très so-
lide.

Les derniers grands débats (par exemple le mo-


dernes/postmodernes) se sont éteints il y a bientôt dix ans;
celui sur la quête de la transparence n'a que peu trouvé à
argumenter et la conversation sophistiquée sur le
déconstructivisme, ultra-cérébrale et mondaine qu'elle est,
spéculative et esthétisante, cantonnée aux cénacles formels
les plus snobs, ne s'est guère ouverte sur des problématiques
sociales ou philosophiques essentielles. Chacun s'est va-
guement accoutumé à l'autre; chacun s'est habitué à coexister

Etat critique 1
dans une relative tolérance d'autrui et parfois, mais plus
rarement, dans le respect et l'estime mutuels.

L'époque, on l'a suffisamment noté, est celle d'une inter-


subjectivité généralisée : chaque architecte, comme déjà
chaque artiste, doit pour exister sur la scène, aux yeux de
l'opinion, de la critique, de ses confrères mêmes et de ses
clients éventuels, approfondir une manière qui lui sera
propre, marquer sa différence, développer un style identi-
fiable.

Si le moderne, comme ce fut déjà le cas, à vrai dire, en


d'autres moments, n'est plus une cause mais un style, une
manière parmi d'autres d'être élégant et de se distinguer;
s'il n'est plus une implication générale de l'individu qui
engagerait une vision du monde plus large, articulée par
exemple à une certaine foi dans le progrès humain ou
technique, il devient fragile, incertain de ses fondements
et, à terme, inquiet de sa légitimité.

Si le postmoderne lui-même n'est plus un combat et une ligne


de franche rupture; si lui aussi est devenu un simple style,
une capacité particulière à jongler avec des fragments
esthétiques, des signes et des codes empruntés ici ou là,
alors lui non plus ne se sent pas véritablement animé par une
finalité historique d'ordre supérieur. Il ne peut plus guère
se proposer à nos jugements et à nos goûts que comme un
produit culturel du moment, incapable d'argumenter plus avant
et de s'autojustifier.

Ainsi, le fondement traditionnel de la critique se trouve-t-


il ébranlé puisqu'il n'y a pas de cause, pas de système de
valeurs général, pas d'autorité philosophique plus grande et
plus noble que le simple travail architectural sur lesquels

Etat critique 2
appuyer désormais son point de vue. On ne parvient plus à
rationaliser son jugement; à le référer à une instance intel-
lectuelle d'un registre supérieur.

On se trouve rejeté définitivement dans le domaine des


opinions; des opinions qui sont individuelles et ne font plus
corps entre elles; qui se savent cantonnées au monde du goût
et de la subjectivité, à une certaine superficialité.

Ce goût, que longtemps on avait voulu réfréner, ce goût et


ses éventuels caprices, paraissent de nouveau souverains,
comme autrefois dans les temps baroques; ou bien, sinon
souverains, du moins supérieurs à la stricte raison raison-
neuse. L'intuition et le libre sentiment de chaque individu
priment la démarche rationalisante et le jugement collectif.

A certains égards, on se retrouve dans la situation qui était


celle du début du XVIII° siècle, lors du fameux combat des
Anciens et des Modernes, quand les premiers défendaient la
raison, ce principe de l'art classique, et qu'à leur tête
Boileau énonçait que "rien n'est beau que le vrai, le vrai
seul est aimable", tandis que les seconds, tenants du senti-
ment et du goût subjectif, écoutaient l'abbé Dubos leur ex-
poser que, "pour connaître le mérite des vers et des ta-
bleaux", la "voie du sentiment" était certainement "plus ap-
propriée que celle de la discussion".

Pour cette génération d'apôtres du goût, le débat n'avait pas


lieu d'être. Ils disaient la discussion "fatigante pour
l'écrivain" et "dégoûtante pour le lecteur". Elle semblait
n'avoir pas d'intérêt profond puisque l'état de la pensée sur
le sujet n'offrait aucun socle ni système de valeurs commun,
aucun système conceptuel très stable (Kant dira plus tard
qu'il est possible de discuter du goût, mais aucunement d'un

Etat critique 3
disputer; c'est-à-dire qu'on peut s'en chamailler, on peut en
bavarder, mais pas en traiter véritablement sur le fond).
Mieux valait alors se laisser guider par ses sens et par leur
mystère.

L'abbé proposait un exemple qui est resté célèbre, celui du


goût du ragoût dont chacun a pu noter qu'on sait en juger
sans qu'il soit besoin de référer aux règles de la cuisine ou
de recourir au moindre appareil théorique, sans qu'il soit
besoin même de s'en expliquer. Pour décider si un ragoût est
bon, exposait-il, nulle nécessité d'en appeler aux "principes
géométriques de la saveur : on goûte le ragoût, et même sans
savoir ces règles, on connaît s'il est bon".

Suffit-il donc de goûter l'architecture pour savoir si elle


est bonne? Sans doute pas : l'expérience, la discussion avec
architectes ou non-architectes prouvent suffisamment que
l'architecture est, dans le public, une discipline opaque aux
yeux de la majorité, et même aux yeux d'une partie de ses
protagonistes. On sait par ailleurs qu'elle suscite souvent
soit la condamnation, soit une demande d'explications ou de
commentaires. Ce pourrait déjà là être une dimension de la
critique contemporaine, sa dimension pédagogique en quelque
sorte.

En ces temps éclatés, traversés de modes éclectiques, un rôle


de la critique serait donc de faire partager un goût, de
dispenser à ceux qui ne l'éprouvent pas immédiatement la
matière d'une "émotion", ou le mouvement d'une réflexion.
Démarche tant initiatrice qu'explicative, c'est selon. Il
s'agirait de guider l'aveugle pour que son regard s'ouvre à
des mondes de formes et d'articulations plastiques,
constructives ou culturelles qui lui étaient restés in-
accessibles. Initiation, explication, voici des notions ami-

Etat critique 4
cales qu'à vrai dire je préfère à celle de pédagogie, plus
autoritaire et qui supposerait qu'il y ait une vérité néces-
saire à transmettre.

Cette activité de transmission de l'émotion, d'introduction à


tel type de beauté, de raisonnement, de mode constructif ou
de problématique sociale passe nécessairement par des genres
d'écriture assez divers.

L'initiation aux émotions est, bien sûr, la plus délicate;


c'est celle qui prête à l'ironie, celle qui ouvre à toutes
les dérives d'expression ou d'interprétation, aux enflures
d'écriture et souvent frise le ridicule. Le critique y doit
mettre en oeuvre une capacité littéraire à transcrire, à
chercher dans les associations de mots l'équivalent d'expé-
riences spatiales incertaines et bien fugaces, assez
délicates à communiquer, peut-être même quelque peu
imaginaires. C'est là probablement moins un effort de
jugement analytique, de décryptage et de critique stricto
sensu qui est attendu, que de traduction d'un certain
ineffable, de passage du langage des émotions formelles et
spatiales vers celui des mots et celui de sensations peut-
être déjà éprouvées par le lecteur et qu'on le suppose
capable de reconnaître.

La vocation pédagogique de la critique s'adresse au public,


évidemment, si celui-ci veut bien s'intéresser à ce domaine
de l'activité humaine. Mais elle s'adresse aussi, du moins le
semble-t-il, aux architectes eux-mêmes, à leur population
clanique, souvent sectaire, mal disposée au dialogue et peu
formée à comprendre ni même à vraiment admettre le travail
d'autrui.

Etat critique 5
Une autre de ses tentations serait d'aider certains archi-
tectes, parfois non des moindres, à assurer leur assise
intellectuelle, à appuyer leur démarche sur un fondement
conceptuel à peu près solidement structuré. C'est une exi-
gence spirituelle, une hygiène intellectuelle de l'individu.
C'est devenu aussi une sorte d'exigence sociale parfois
abusive et, lorsqu'on est architecte, il convient maintenant
d'avoir une manière de doctrine à présenter à toute réqui-
sition.

Il n'est que de voir Henri Gaudin se référer à la poésie


d'André du Bouchet ou, à titre peut-être de simple métaphore
poétique, aux théories fractales de la mathématique
contemporaine, Christian de Portzamparc invoquer Hegel ou
Heidegger et Jean Nouvel se nourrir des philosophies de
Baudrillard ou de Virilio ou des atmosphères de Wim Wenders,
pour vérifier combien peuvent être vifs cette volonté de
conceptualisation, cette envie de lier au métaphysique
l'activité ordinaire de l'architecte, ce besoin d'assurer sa
cohérence intellectuelle en l'ancrant dans d'autres domaines
spéculatifs de l'époque.

Il n'est que de voir aussi combien s'est, en quelques années,


approfondie et affûtée la pensée métaphysique de Tadao Ando,
en même temps que s'affinait sa maîtrise plastique et
proprement architecturale, pour vérifier combien cet ar-
chitecte japonais a su s'enrichir du compagnonnage de cri-
tiques du monde entier qui, d'article en commentaire, d'essai
en analyse, l'ont dans une certaine mesure modelé, idéalisé
peut-être, le menant en tout cas jusqu'à cette sorte de pure
cristallisation intellectuelle, poétique, philosophique et
plastique qu'il paraît avoir aujourd'hui atteinte.

Etat critique 6
Il n'est que de voir encore de quelle utilité fut la
réflexion du critique new-yorkais Kenneth Frampton lorsqu'il
y a quelques années, il fédérait derrière la bannière de son
"régionalisme critique" des travaux épars et fragiles qui se
développaient parallèlement, assez isolés, dans diverses ré-
gions d'Europe, du Tessin jusqu'au Portugal, sans trop de
réflexion commune, au nom d'une modernité tardive devenue
attentive aux spécificités des terroirs.

Cette utilité qu'il y aurait à ordonner le paysage éclectique


de l'architecture contemporaine, à y dresser des repères un
peu stables, à en décrire les contours, ne paraît pas vaine.
Même en des temps d'individualisme général, il est commode de
savoir sur quelle mer on navigue, d'établir la carte de ses
archipels, et d'évaluer à quelle distance on est les uns des
autres. Même si nous sommes redevenus des individus
clairement égotistes, et non plus les vaillants petits
soldats du progrès d'autrefois, restons des individus
communiquants.

L'époque, les revues, le système médiatique en général et


même les architectes les plus modestes (quoiqu'ils préten-
dent, et quelle que soit leur exaspération frustrée), s'inté-
ressent principalement à une maigre cohorte de vedettes,
celles qui, pour telle ou telle raison, et chacune à sa ma-
nière, ont su focaliser une part nettement identifiable de la
réflexion architecturale du moment. C'est ainsi que l'on
appréciera (ou bien que l'on détestera) la fermeté doctrinale
de Gregotti, l'élégance de Maki, le néo-corbusianisme de
Ciriani, la précision de Foster, l'anarchisme populiste de
Fuksas, le néo-académisme de Bofill, le dandysme précieux de
Portoghesi, la conceptualité un peu aride et l'expres-
sionnisme formel de Koolhaas, etc...

Etat critique 7
Ce sur quoi se portent les regards, c'est maintenant sur des
types humains et artistiques mêlés avec ambiguïté à des
profils plus classiquement professionnels. Et l'on ne dis-
tingue pas toujours clairement ce qui relève du métier, et ce
qui relève de l'autobiographie narcissique de l'artiste et de
la fascination qu'elle exerce sur l'observateur.

Car, s'il s'agit bien d'artistes et non plus de ces


praticiens anonymes en blouse blanche, techniciens de
l'habitat ou de la ville fondus dans la pluridisciplinarité
et dans le travail collectif que beaucoup aspiraient à être
il y a encore un quart de siècle, alors, une fois de plus, le
goût et le sentiment ne peuvent que triompher de la raison,
l'excès et le brio primer le réalisme, l'inattendu l'emporter
sur le familier, l'innovation sur la continuité, le spectacle
sur la compétence dans son acception la plus strictement
professionnelle. Dans une époque comme celle-ci, les revues
publient plus volontiers ceux qui vont étonner, renouveler
l'émotion, satisfaire la curiosité de page en page et de mois
en mois; elles contribuent à forger le mythe d'individus
d'exception, héros qui semblent n'avoir de comptes à rendre à
personne, n'avoir à se soumettre à aucune règle pré-établie,
ne devoir de fidélité qu'au personnage qu'ils ont un jour
choisi de se construire et à la voie de recherche
individuelle qu'ils ont, une fois pour toutes, décidé d'ex-
plorer.

Frank Gehry, Aldo Rossi, Richard Meier, Coop Himmelblau, Zaha


Hadid ou Richard Rogers sont autant de signatures
sacralisées, qui ont leur place inscrite sur le marché de la
pensée ou de l'expression architecturale, comme les artistes
contemporains ont la leur réservée sur les cimaises des
musées. On leur demande essentiellement de conserver leur
cohérence interne, de rester fidèles à l'image qu'ils nous

Etat critique 8
ont offerte, celle d'un idéal architectural non dénué de
magie, une image grâce à laquelle, naguère, il nous ont
séduits.

Ainsi ne juge-t-on Richard Meier que par rapport à lui-même,


à l'intérieur des canons qu'il s'est élaborés et qui restent
sa marque et sa propriété d'artiste. Si, aujourd'hui, tel ou
tel se risquait à juger maladroite une de ses oeuvres
récentes, à la trouver par exemple un peu lourde, ce ne se-
rait qu'affaire de goût, guère rationalisable. S'il trouvait
Mario Botta à bout de souffle, ce ne serait jamais que son
sentiment personnel, peut-être partageable par d'autres, mais
qu'il lui serait difficile d'expliciter par le biais d'un
argumentaire d'ordre général.

On en revient donc ainsi sans cesse au goût, au goût de ce


début de nos années quatre-vingt dix, particulièrement ti-
raillé entre des modèles divers, constamment sollicité par
des modes changeantes et délocalisées, apparemment vivement
opposées. Un goût qui est devenu ouvertement subjectif et
donc, d'évidence, fragile et relatif.

Mais un goût, ou plutôt un climat général des goûts qu'on


peut tout de même rattacher à des mouvements plus larges de
nos sociétés et considérer comme le symptôme, comme le reflet
partiel d'autre chose, plutôt que comme pur phénomène
autonome.

N'en doutons pas, Philippe Starck exprime un certain état des


sociétés occidentales, Robert Venturi un autre, Paul Chemetov
un troisième, même si ces trois démarches sont synchrones. Et
de tout cela on peut discuter, sinon disputer valablement, ce
qui impliquerait qu'on puisse en appeler à une dimension

Etat critique 9
intellectuelle plus vaste et se référer à des valeurs plus
universelles.

Ainsi le critique pourra-t-il à la rigueur expliquer, com-


menter, débattre, comparer, plus difficilement trancher et
arbitrer, et sans doute aucunement légiférer comme il le
faisait au temps des dogmes. Il pourra toujours dire qu'untel
n'est qu'un imbécile, et par dessus le marché un artiste
médiocre, il pourra moins facilement prétendre le ramener sur
la juste route puisque celle-ci semble s'être perdue.

Les scrupules, les exigences "soucieuses" des années


soixante-dix, ces filles vieillies de la pensée soixante-
huit, sont encore présents, mais plutôt à titre de
survivance, comme une mauvaise conscience râleuse qui
agacerait la jeunesse trop active du moment de ses reproches
toujours latents. Les derniers tenants de l'urbanité, de
l'analyse, de l'histoire, de la psycho-sociologie appliquée
font hélas mauvaise figure; sans parler des militants de
causes plus idéologiques encore, écologistes,
participationnistes ou flexibilistes, ni des urbanistes même
et de tous ceux qui recherchent les conditions de la
complexité sociale ou les possibilités d'améliorer le
logement.

Tous ont disparu de l'avant-scène, bousculés par la pro-


duction vive, changeante, sans complexe, un peu cynique
d'aujourd'hui, essentiellement marquée par le court terme et
l'individualisme.

Epoque de la publicité, de l'activisme et du stress, de la


"communication" dépourvue de tout autre message que le "notez
bien que j'existe" du marketing. Epoque de l'image de marque,
oui, de l'exaltation de l'ego, celui du concepteur et celui

Etat critique 10
de son client indissolublement mêlés. Le maître d'ouvrage,
public ou privé, devient un individu admiré pourvu qu'avec
audace il ose des "coups". Et ce n'est pas leur finalité qui
est appréciée, mais leur éclat. L'architecture est devenue
une valeur en soi, qui n'a guère de comptes à rendre, en même
temps qu'elle s'est faite l'instrument de la publicité des
groupes sociaux, des villes et des régions, des grands élus
aussi bien que des sociétés commerciales.

Evidemment, cela ne peut qu'entraîner, ou accompagner une


érosion des idées collectives et des idéologies. A la notion
de progrès est substituée celle de nouveauté, à l'ancien
désir de révolution celui de la transformation incessante,
qui suppose flux et reflux et ne postule pas qu'il y ait un
horizon à nos actions, une finalité supérieure, et que nous
devrions aspirer à autre chose que ce vers quoi, à son seul
gré, nous mène la mode.

D'où peut-être, ces derniers temps, cette exaspération des


comportements individualistes, des hédonismes, du narcis-
sisme, cette sur-valorisation de modèles avant-gardistes
tendus vers on ne sait trop quel idéal. Il s'agit dans une
large mesure de signifier son appartenance à des groupes
"branchés"; de Starck à Cartier ou bien à Vuitton, chacun
trouve ses "musts". Cette quête de l'individualité et de
l'identité se fait chaque jour plus vaine puisque la
multiplication infinie des identités possibles brouille la
spécificité de chacune et que tous s'agitent aujourd'hui dans
le bouillon confus des cultures.

A priori, les revues d'architectures ne paraissent pas être


le lieu privilégié de la critique, même si elles s'y
efforcent un peu. La revue est par nature un lieu de
connivence, de complicité inévitable avec les vedettes du

Etat critique 11
moment. Il y a de multiples raisons à cela. D'abord, la
course à l'inédit, au scoop, à l'exclusivité parce que le
lecteur veut voir, très vite, même si c'est pour ensuite se
scandaliser et grommeler au fond de son agence en remuant ses
problèmes quotidiens Cette nécessité commerciale à être la
première, ou parmi les premières à publier telle importante
réalisation d'un célèbre architecte international n'aide pas
à se dresser contre lui ou même à ironiser. On a besoin de
son accord, de ses plans et dessins, de ses clichés ou de
ceux qu'il aura fait établir par tel photographe de son
choix, selon les angles de vue qu'il aura privilégiés.

Besoin mutuel, en vérité, équilibre constamment précaire qui


s'établit entre le créateur et la revue qui le publie; dia-
lectique complexe et mouvante qui peut basculer dans un sens
ou dans l'autre, soit qu'un jour se démonétise l'architecte
en question et qu'il "coule" aux yeux de ses confrères, des
revues et de la mode, soit qu'au contraire sa célébrité
devienne telle qu'elle lui évite le recours aux revues et lui
permette d'en tout cas faire valoir ses exigences : "Je veux
la couverture du numéro, plus seize pages, avec un com-
mentaire par tel critique de mes amis".

Car s'est développé le monde des critiques assermentés,


parfois stipendiés, la foule des disciples et des commenta-
teurs officiels, élèves de Rossi, copains de Gehry ou potes
de Nouvel, chargés de trouver les mots qui une fois de plus
encenseront et qui, à chaque oeuvre nouvelle, apporteront le
surcroît de dimension intellectuelle ou théorique à laquelle
prétend l'architecte. C'est l'heure des célébrations, du
culte organisé, des critiques "organiques", univoques et
engagés comme l'étaient autrefois auprès des anciens partis
communistes les fameux "intellectuels organiques". Le star-
system, en cela, tue la critique, ou du moins la jugule-t-il.

Etat critique 12
Paradoxalement, il semble difficile en cette époque d'inter-
subjectivité de trouver des critiques, au sens où ce seraient
des individus libres et soucieux d'étendre le champ de leur
curiosité, de s'ouvrir aux manifestations les plus diverses
des sensibilités ou des réflexions architecturales du temps
avec ce qu'en d'autres domaines on appellerait "objectivité",
des individus capables de traiter l'actualité avec ce recul
qui fait parfois dire des journalistes qu'ils seraient les
historiens de l'immédiat. S'ils sont infiniment plus nombreux
qu'il y a quelques années encore, leur discipline balbutiante
souffre de mille difficultés, timidités ou connivences.
L'ouverture éclectique ne devrait pourtant pas exclure que se
maintienne intacte la capacité à juger, à critiquer et à,
parfois, prendre parti.

François Chaslin

Post-Scriptum

J'ai écrit divers articles sur la critique architecturale,


son histoire, ses difficultés, ses mœurs, certaines de ses
figures. Celui-ci est paru en octobre 1990, il y a plus de
dix ans maintenant, dans un numéro de l'Architecture
d'Aujourd'hui qui commémorait le soixantième anniversaire de
cette revue. J'avais déjà hésité lorsque l'on m'avait proposé
de le republier dans un recueil d'opinions sur la critique
que préparait pour son premier numéro la revue Le Visiteur,
en septembre 1995. Je le redonne volontiers cette fois
encore, mais vraiment comme un document daté, et sans même le
relire car c'est pour moi de l'histoire ancienne. Il y a cinq
ans, j'expliquais que mon hésitation n'était pas due à ce que
je ne m'y reconnaissais plus, mais à ce que ni son caractère

Etat critique 13
ni son ton n'étant de nature véritablement doctrinale, je ne
souhaitais pas réaffirmer comme un dogme immuable des
opinions à mes yeux qui ne prétendaient pas à tant
d'importance, ni d'autorité.

Et puis, expliquai-je, cet article avait été discuté par


certains, et publiquement par deux personnes au moins qui y
voyaient une apologie du non-engagement, voire de la
"lâcheté" critique. Ces interprétations venaient l'une de
Jacques Lucan (dans une lettre à l'Architecture d'Aujourd'hui
que nous publiâmes dans le numéro d'avril 1991), l'autre de
Jean Nouvel, lors d'un débat qu'avait organisé la Société
française des Architectes.

Je ne voulais pas répondre à Nouvel, dont à mon avis les


arguments prouvaient assez qu'il ne supportait que les
critiques compagnons de route, ceux-là même dont j'avais
justement dénoncé l'attitude dans l'article, ces "critiques
assermentés, parfois stipendiés, la foule des disciples et
des commentateurs officiels, élèves de Rossi, copains de
Gehry ou potes de Nouvel", ceux que j'appelais les critiques
"organiques" (ce qui n'enlève rien à la sympathie que
j'éprouve pour lui ni à l'admiration que j'éprouve devant la
fécondité de son travail).

Outre que, pour juger du courage critique il faille bien sûr


se prononcer sur pièces et non sur des déclarations d'inten-
tion tout à fait générales, j'insistais surtout sur le fait
que cet article ne prétendait pas "fixer les objectifs" que
j'aurais "assignés à la critique architecturale" (pour
reprendre les mots de Jacques Lucan), ce que son intitulé, Un
état critique, disait assez. Je revendiquais le droit au
désenchantement, j'en appelais même à un certain devoir de
désenchantement.

Etat critique 14
Cet article, expliquais-je, n'avait d'autre prétention que de
cerner (sans fanfaronnade et avec un minimum de lucidité) les
limites du travail critique à l'âge de l'abandon général des
idéologies de progrès et de nombre de systèmes de valeurs
collectifs (qui me semblent être des faits : non seulement
dans l'univers de l'architecture, cet épiphénomène, mais dans
notre environnement philosophique plus global). Il cherchait
à s'interroger sur les voies du travail d'explication et de
jugement dans le moment historique que nous traversions, qui
était celui du triomphe de la subjectivité et de
l'individualisme narcissique (l'ère du vide avait-on pu
dire), celui de la conspiration des egos, pour reprendre une
formule de Roland Castro que j'aime particulièrement.

Etat critique 15