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pas suffire. Dans l’entourage du président français, on


parle déjà d’un sommet exceptionnel, courant juillet,
Plan de relance: la Commission prête à
dans la capitale belge.
mettre 750 milliards
PAR MARTINE ORANGE ET LUDOVIC LAMANT La patronne de la BCE, Christine Lagarde, s’est
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 28 MAI 2020
invitée dans le débat dès ce mercredi, en soulignant
la gravité de la crise économique et sociale qui
s’annonce : elle a prédit une contraction de 8 à
12 % du PIB de la zone euro cette année, laissant
entendre que les capitales devaient, elles aussi, prendre
leurs responsabilités. Décryptage en quatre points, des
propositions de la Commission.
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne
• Que propose la Commission ?
(à droite), aux côtés de deux commissaires, Margrethe Vestager et
Margarítis Schinás, mercredi au Parlement européen à Bruxelles © AFP
Comparé à tout ce qui a été mis en œuvre lors des crises
Ursula von der Leyen a présenté mercredi un plan passées, le plan de soutien présenté par la Commission
de relance qui prévoit une mutualisation d’une européenne relève de l’inédit. S’il est adopté par les
partie des dettes, et de nouvelles ressources pour États membres de l’Union, la Commission se propose
le budget de l’UE. Ses partisans veulent croire à de lever sur les marchés, en profitant de l’excellence
un moment d’intégration historique pour l’Europe. de sa signature, quelque 750 milliards d’euros avant
Les négociations s’annoncent dures d’ici au prochain de les redistribuer aux pays de l’Union. Elle prévoit
sommet. de reverser 500 milliards sous forme de subventions et
Il y avait eu les prises de position du couple 250 milliards d’euros sous forme de prêts.
franco-allemand le 18 mai, mais aussi celles, moins La répartition exacte de ces montants n’est pas encore
médiatisées, de l’Espagnol Pedro Sánchez dès fin très claire. Selon certains eurodéputés, 190 milliards
avril, ou encore du Parlement européen le 15 mai. Ce d’euros seraient directement répartis dans le cadre du
mercredi 27 mai, c’était au tour de la présidente de la budget européen. Le fonds de soutien (recovery and
Commission européenne, l’Allemande Ursula von der resilience facility), qui est censé aider directement les
Leyen, d’abattre ses cartes et dire quels contours elle États membres pendant la crise, serait alimenté par 310
souhaite donner à la relance de l’UE après les ravages milliards d’euros destinés à être reversés sous forme
du Covid-19. de subvention, à quoi s’ajoutent 250 milliards de prêts.
« Mettons de côté les vieux préjugés ! », a Si cette répartition est confirmée, les aides annoncées
lancé l’ancienne ministre d’Angela Merkel, avant de par la Commission européenne ne seraient pas
présenter, dans l’enceinte du Parlement européen à très différentes du montant fixé dans le cadre de
Bruxelles, un plan de relance aux allures de mini- la proposition présentée par Angela Merkel et
révolution, si l’on en croit ses plus fervents partisans. Emmanuel Macron, il y a une semaine.
Von der Leyen prône désormais une mutualisation de Ces sommes sont censées pourvoir au financement
la dette à l’échelle des 27, mais aussi la mise en place de programmes d’investissement pour la transition
de « ressources propres » pour le budget de l’UE. écologique, la numérisation et les nouvelles
L’affaire est loin d’être pliée. Il faut l’unanimité au technologies, et les réformes et les programme de
Conseil sur ce dossier, et des États de l’Europe du santé dans les différents pays. L’essentiel de ces aides
Nord, comme de l’Est, ont déjà fait connaître leurs devrait être accordé sur une période de 2 à 3 ans.
réticences. Le sommet européen du 18 juin pourrait ne Pour ce programme hors norme, la Commission
entend ne pas respecter les règles habituelles de
proportionnalité selon les pays, mais d’accorder les

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financements aux pays les plus touchés par l’épidémie, en œuvre. « Pas question de contreparties, ni de
ceux qui en ont le plus besoin. Selon des documents conditionnalité » de ces aides, « mais il y aura une
internes à la Commission, l’Italie, qui a été la plus forme de coordination des politiques de réformes », a
exposée, devrait ainsi recevoir 82 milliards d’euros précisé la présidence française.
sous forme de subventions et 91 milliards de crédit à Les prêts contractés par l’institution européenne
taux très bas. pourraient s’étaler sur plusieurs décennies. Les
L’Espagne, deuxième pays le plus touché par la pays membres devraient commencer les premiers
pandémie en Europe, recevrait 77 milliards d’euros de remboursements à partir de 2028. Les subventions
subventions et 63 milliards de prêts. La Grèce pourrait seraient remboursées avec les contributions apportées
obtenir 32 milliards d’euros de subventions et de prêts. par chaque pays au budget européen et les ressources
La France et l’Allemagne se verraient offrir le droit propres que la Commission européenne espère se
à respectivement 39 milliards et 29 milliards d’euros constituer à partir de différentes taxes européennes.
de subventions mais ces deux pays ne bénéficieraient Les prêts, eux, seraient directement à la charge des
pas de prêts. L’Élysée a fait savoir que ces chiffres de États qui les ont souscrits.
répartition des montants entre Italie, Espagne et France Ce programme exceptionnel s’ajoute aux 540
ne sont pas comparables et doivent faire l’objet de milliards de fonds d’urgence qu’a débloqués la
négociations. Commission européenne pour aider au financement
Ursula von der Leyen se dit déterminée à aller du chômage partiel, d’aides aux entreprises et aux
très vite afin de faire face à « l’urgence de la économies européennes.
situation ». Au-delà de la question centrale de l’accord
des 27, de nombreux flous cependant demeurent
sur les conditions dans lesquelles seraient distribués
ces financements. Sont-ils attribués directement
aux États membres ou liés à des projets et
programmes d’investissement spécifiques présentés
par des régions, des collectivités locales ou autres Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne
sur lesquels la Commission entend avoir un droit (à droite), aux côtés de deux commissaires, Margrethe Vestager et
Margarítis Schinás, mercredi au Parlement européen à Bruxelles © AFP
d’examen ou de suivi ? Cela ne manquerait pas de
• Les raisons du revirement allemand sur
soulever un problème démocratique.
l’endettement en commun
Une autre interrogation persiste aussi : celle des
Même si le programme de soutien européen paraît bien
conditionnalités. Cette question est devenue un
limité, il n’aurait pu exister si Angela Merkel n’avait
point d’achoppement majeur parmi les membres de
pas donné son accord. La semaine dernière, elle a
l’Union depuis le début de la crise. Dès février, le
pris l’initiative d’annoncer avec Emmanuel Macron
gouvernement italien a fait savoir qu’il excluait tout
un projet de soutien de 500 milliards d’euros. Le
recours à des fonds européens, si ceux-ci étaient
revirement de la chancelière allemande a créé une
conditionnés à des programmes d’ajustement ou de
vraie surprise : jusqu’ici elle s’était alignée sur la
réforme, tels qu’ils ont été mis en œuvre au moment
position majoritaire de la droite allemande et s’était
de la crise grecque par exemple.
opposée à tout plan d’aide européen, même aux pires
À ce stade, la Commission entretient un flou artistique moments de la crise de l’euro.
sur le sujet, se contentant de dire que la procédure
Mais la crise qui menace jusqu’aux fondations de
de contrôle budgétaire à laquelle sont soumis tous
l’Europe l’a obligée à changer de position. L’arrêt du
les pays membres, mais qui a été suspendue depuis
Tribunal constitutionnel de Karlsruhe a sans aucun
le développement de la pandémie, serait remise
doute participé à cette évolution. Contestant à la fois le

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pouvoir de la Cour européenne de justice et le pouvoir puissance de feu financière risque de creuser encore
d’intervention de la Banque centrale européenne, seule l’écart avec les autres pays européens au sortir de la
institution européenne à tenir à bout de bras la zone crise et pourrait même faire peser une menace mortelle
euro, la décision de la Cour allemande a jeté un vrai sur la zone euro, si la fracturation entre les États
trouble sur la conduite de l’Allemagne. membres se poursuivait.
Berlin se devait de rassurer ses partenaires et même Même si les Allemands n’aiment pas le reconnaître, ils
bien au-delà de la réalité de ses engagements n’ont aucun intérêt à mettre à bas une Union qui leur a
européens. La chancelière avait d’ailleurs expliqué tant profité. D’où la nécessité d’accepter des fonds de
tirer cette leçon politique de l’arrêt de Karlsruhe : soutien afin de tenter de remettre un peu de cohésion
« Cela va nous inciter à faire davantage en matière dans l’ensemble.
de politique économique afin de faire progresser • Des « ressources propres » pour doper le budget
l’intégration de la zone euro [...]. Plus la réponse de l’UE ?
européenne dans ce cadre sera forte, plus la BCE Au début de la crise sanitaire, Ursula von der Leyen
pourra travailler dans un cadre sûr. » avait hésité à lier les deux dossiers, aussi sensibles
De nombreuses alarmes – y compris de la part l’un que l’autre. C’est désormais chose faite, depuis
d’Européens convaincus – sur les risques d’explosion ce mercredi : son projet de relance à court terme, pour
de l’Europe si rien n’était fait ont par ailleurs contrer les effets économiques du Covid-19, s’adosse
convaincu Angela Merkel de l’urgence d’envoyer aux discussions plus générales sur les contours du
des messages de solidarité au reste de l’Europe et budget pluri-annuel, de 2021 à 2027. Sur le papier, cela
particulièrement aux pays de l’Europe du Sud. semble cohérent. Mais cela va encore complexifier les
La pandémie a en effet provoqué un choc asymétrique discussions en cours, jusqu’au Conseil européen de
dans l’Union. Ce sont les pays de l’Europe du Sud, mi-juin, et sans doute au-delà.
surtout l’Italie et l’Espagne, qui ont été les plus On avait quitté les 27 très divisés, à l’issue d’un
touchés. Or ce sont les pays qui ne se sont toujours pas sommet bruxellois infructueux sur le budget, en février
relevés de la crise de l’euro. Endettés, soumis à des dernier. L’une des fractures opposait le « club des
politiques d’ajustement et d’austérité, ils connaissent frugaux » (Autriche, Danemark, Pays-Bas, Suède),
une croissance faible et un chômage élevé. En dépit de désireux de ne pas dépasser la barre des 1 % des
leurs appels à la solidarité européenne, ils ont dû faire revenus nationaux bruts des 27, aux « amis de la
face seuls à la pandémie et à l’effondrement de leur cohésion », plus généreux.
économie. Dans sa nouvelle proposition, l’exécutif de Von der
Ils ont pu mesurer alors les limites du projet européen : Leyen avance un budget total plus restreint que sa
chaque pays a soutenu avec ses ressources propres son mouture initiale – ce qui a déçu nombre d’eurodéputés,
économie. Tandis que l’Italie a débloqué péniblement qui redoutent que l’exécutif privilégie le « court terme
300 milliards d’euros d’aides et de garanties d’État, de la crise » au détriment du long terme. « Une
l’Allemagne en a libéré 994 milliards. À elle seule, elle fois la phase de relance derrière nous, cela pourrait
totalise la moitié des aides publiques supervisées par déboucher sur un budget affaibli qui empêcherait l’UE
la Commission européenne. d’investir dans son avenir commun (notamment le
Faisant une entorse à tous ses principes de prudence, climat et la transformation numérique), la rendant
d’équilibre budgétaire et autres, le gouvernement plus vulnérable à de nouvelles crises », s’inquiètent
allemand accorde un soutien illimité à ses entreprises, les six eurodéputés responsables de la négociation
n’hésitant pas comme dans le cas de Lufthansa à budgétaire.
devenir actionnaire de la compagnie aérienne en
contrepartie d’un prêt de 9 milliards d’euros. Cette

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Mais le projet de la Commission contient tout de Sans surprise, l’enthousiasme le plus vif émane des
même en germe une petite révolution : il plaide rangs de Renew, le groupe libéral auquel appartient
ouvertement pour renforcer les « ressources propres » LREM : l’eurodéputé Stéphane Séjourné, persuadé
du budget de l’UE – c’est-à-dire pour le rendre moins que « l’UE tient son New Deal », assure qu’« il y a
dépendant des contributions des États membres (et tout ce que l’on veut dans ce plan, pour répondre aux
donc plus ressemblant à un budget national classique). difficultés des gens ».
Là encore, c’est une vieille exigence des partis les plus Côté sociaux-démocrates, Sylvie Guillaume évoque
pro-européens, pour donner davantage de moyens à un « plan ambitieux, résolument européen, qui valide
l’UE. beaucoup de nos analyses depuis de longues années
Dans les discussions de février, une seule « ressource », mais s’inquiète du flou sur les conditions qui seront
propre » nouvelle avait été retenue : une taxe sur le associées aux prêts : « On redoute que ce qui a
plastique non recyclé. L’Allemagne s’était opposée sauté à la faveur de la crise [la suspension des règles
à ce qu’une partie du produit des ventes de quotas budgétaires du semestre européen – ndlr] ne revienne,
d’émissions de CO2 alimente le budget européen, par en même temps que le “business as usual”. »
exemple. « Le total des montants annoncés représente 1,5
Cette fois, la Commission voit large : elle imagine % du PIB européen. Il faudrait au moins le porter
des taxes sur les entreprises numériques dont le à 5 % du PIB », renchérit le député européen
chiffre d’affaires dépasse 750 millions d’euros par Pierre Larrouturou. À titre de comparaison, les États-
an dans l’UE, sur les entreprises qui génèrent Unis, qui pèsent à peine plus économiquement que
d’importants bénéfices grâce à l’existence du marché l’ensemble des 27 pays européens, ont déjà mis plus
unique européen, ou encore une taxe carbone aux de 2 000 milliards de dollars sur la table pour soutenir
frontières de l’UE. En tout, quelque 35 milliards leur économie.
d’euros supplémentaires par an (à ramener à un budget L’écologiste David Cormand, lui, se félicite de deux
d’environ 1 100 milliards d’euros sur sept ans). avancées majeures à ses yeux : la mutualisation d’une
partie de la dette et la mise en place de nouvelles
« ressources propres » pour le budget de l’UE. Mais
l’élu alerte aussi sur les montants qu’il juge encore trop
© Document Commission européenne
faibles (dans sa résolution, le Parlement plaidait pour
une relance à 2 000 milliards d’euros), comme sur
Dans la tête de la Commission, ces « ressources
le flou des critères associés aux aides.
propres » seraient introduites progressivement, à partir
de 2024. Ce sera sans doute l’un des principaux points L’eurodéputé LR François-Xavier Bellamy s’inquiète
d’achoppement des débats à venir, entre capitales. quant à lui d’un approfondissement de la zone euro qui
ne dirait pas son nom : « Il est très dangereux d’utiliser
Précision importante : si les eurodéputés peinent à
une crise pour faire avancer un agenda fédéraliste. Il
peser dans les discussions sur la relance (comme ce fut
ne faut pas que cette solidarité budgétaire signifie que
déjà le cas en 2008 et après), ils disposent en revanche
l’UE s’initiera davantage dans nos débats budgétaires
d’un droit de veto sur le budget pluri-annuel de l’UE.
nationaux, encore plus. Nous savons ce que la règle
Les États ont besoin de leur feu vert. En liant les deux
des 3 % a coûté en popularité à l’Europe. »
dossiers – relance et budget –, Von der Leyen redonne
donc un peu d’influence au Parlement de Strasbourg, Au Rassemblement national, l’eurodéputé Jérôme
à l’approche d’une secousse économique majeure. Rivière est plus critique : « C’est une poussée
• Une majorité d’eurodéputés français parlent d’« fédéraliste organisée par la Commission » qui, à
avancées » terme, va « court-circuiter les États et la souveraineté
nationale ». Quant à Manuel Bompard, eurodéputé La

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France insoumise, il juge qu’« on est sur des volumes de contrôle démocratique : « C’est la Commission
financiers qui ne sont pas à la hauteur de la situation qui va décider si les plans de relance des États sont
», rappelant que le seul plan de relance allemand porte compatibles avec les éléments du semestre européen
sur 1 100 milliards d’euros. Il redoute aussi l’absence », assure-t-il.

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