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L'ÉTERNEL RETOUR DE LA CRISE DU LOGEMENT

Maurice Blanc

ERES | Espaces et sociétés

2014/4 - n° 159
pages 173 à 187

ISSN 0014-0481
ISBN 9782749241968
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http://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2014-4-page-173.htm
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Pour citer cet article :


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Blanc Maurice,« L'éternel retour de la crise du logement »,
Espaces et sociétés, 2014/4 n° 159, p. 173-187. DOI : 10.3917/esp.159.0173
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L’éternel retour
de la crise du logement
Maurice Blanc

Annie Fourcault et Danièle voldman (sous la dir. de), « Les crises du


logement en europe au xxe siècle », Le Mouvement social, n° 245, 2013, La
Découverte.
nadia Kesteman et Frédérique Chave (sous la dir. de), « Logement :
enjeux d’actualité », politiques sociales et familiales, n° 114, 2013, Caisse
nationale des allocations familiales.
Ahmed nordine touil et Lassaad Labidi (sous la dir. de) « Les nébuleuses
du logement social. en France et en Afrique du nord », Le sociographe,
recherches en travail social, n° 44, 2013, Champ social éditions.

L a presse s’empare du thème du logement (entre autres : « Crise du logement :


le combat sans fin », Les échos, 29.1.2014). Trois revues aussi différentes que
Le Mouvement social, Politiques sociales et familiales et Le Sociographe font
de même, ce qui va au-delà de la simple coïncidence. Dans leurs éditoriaux
respectifs, ces trois revues partent d’un même argumentaire sur les effets
délétères de la crise du logement sur le lien social. « L’éternel retour de la crise
du logement social » est un sous-titre de l’éditorial du Mouvement social. Il est
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repris comme titre de ce compte rendu thématique, car il s’applique aux trois
dossiers. Mais chacune de ces revues aborde cette crise à sa façon, en fonction
de ses traditions et de ses questionnements spécifiques :
− Le Mouvement social adopte une perspective historique (depuis la révolution
industrielle) et comparative à l’échelle européenne. Curieusement, l’accent
n’est pas sur les mobilisations des non-logés et/ou des mal-logés, mais sur les
politiques de logement et les outils (statistiques notamment) qui tentent de les
prévenir et/ou d’y répondre.
− Politiques familiales et sociales est une revue scientifique de la Caisse
nationale des allocations familiales. La focale est mise sur la France et ce qui
concerne directement les Caisses d’allocations familiales (CAF) : les aides
personnelles au logement, les impayés de loyer, l’hébergement (à bien distin-
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guer du logement), l’accompagnement social dans le logement etc.
− Le Sociographe est publié par un regroupement de centres de formation au
travail social. L’accent est ici aussi sur l’accompagnement social, les anciennes
« cités de transit », les mineurs étrangers isolés, etc. De façon plus inattendue,
c’est l’esquisse d’une comparaison entre la France et l’Afrique du Nord. Mais,
dans les contributions venant du Maghreb, la dénonciation de la crise du
logement l’emporte sur le rôle du travail social, peut-être peu présent dans ce
domaine.
Ces trois dossiers offrent une riche palette d’analyses de la crise du
logement, du XIXe siècle à nos jours, en France, en Europe et au Maghreb. En
les réunissant, on obtient une vue d’ensemble cohérente et diversifiée.

Les coordinatrices de la dernière livraison du Mouvement social, Annie


Fourcault et Danièle Voldman, expriment une double ambition : d’une part,
prendre du recul historique pour mieux comprendre les crises actuelles du
logement ; d’autre part, faire des comparaisons internationales pour dégager
à la fois les dynamiques communes au niveau européen et les spécificités natio-
nales de ces crises. Historiquement, le logement social n’a nulle part été
destiné exclusivement aux plus pauvres. La réglementation française le dit très
clairement : il est destiné aux ménages aux ressources « modestes », certes,
mais suffisantes pour payer régulièrement un loyer « modéré ». L’éditorial
esquisse une dynamique européenne en quatre étapes, avec des variantes et des
décalages temporels dans les pays étudiés :
− la 1re étape débute avec l’industrialisation, vers le milieu du XIXe siècle. Il
s’agit de loger les ouvriers qui quittent les villages pour travailler dans les
usines. Le problème est posé en termes urbains et hygiénistes et les cités
ouvrières à l’initiative du patronat sont une réponse ;
− la 2e étape commence autour de la Première Guerre mondiale, avec l’inter-
vention de l’État (central ou local) pour s’attaquer à l’insalubrité et aux loyers
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excessifs. Un peu partout, la solution « simple » du blocage des loyers a des


effets catastrophiques à moyen terme : elle entraîne l’arrêt des constructions
nouvelles dont la rentabilité devient incertaine. Il en résulte une aggravation
de la crise du logement que l’on espérait réduire ;
− la 3e étape part de la fin de la Seconde Guerre mondiale. La nécessité de la
reconstruction s’impose, l’ampleur des dégâts étant très variable selon les pays.
Mais, à l’Est comme à l’Ouest, la reconstruction de l’industrie passe avant le
logement, qui peut attendre : il est le grand oublié des « Trente Glorieuses ».
En France, il a fallu attendre le fameux appel de l’Abbé Pierre, pendant l’hiver
1954, pour que la nation se réveille. L’État-providence en a la charge et, en
France, il s’en est acquitté principalement sous la forme curieuse d’aides à la
construction de logements privés pour les petites classes moyennes ;
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− l’étape actuelle voit le jour dans les années 1980, avec la remise en cause du
rôle de l’État par l’introduction de la pensée néo-libérale dans le champ du
logement (Margaret Thatcher, Raymond Barre) : les aides à la personne,
censées solvabiliser la demande insolvable, se substituent au financement du
logement public (les aides à la pierre), sans apporter les réponses attendues à
la crise du logement.
L’éditorial offre aussi une mise en perspective éclairante sur les différentes
contributions et leurs articulations. Un premier axe fait de la « crise du
logement » une crise du marché du logement dans son ensemble et pas du seul
logement social et/ou populaire (les deux termes ne coïncident pas). Le
logement social est souvent considéré comme « hors marché », puisque l’attri-
bution des logements relève d’un processus bureaucratique ; mais la frontière
entre logement social et logement privé est poreuse. Un second axe se centre
sur l’outil statistique : la construction de statistiques fiables et harmonisées
(donc comparables), permettant de mesurer la crise du logement fait des
progrès, mais elle reste une œuvre de longue haleine et inachevée.
La 1re partie, « Construction d’une notion », retrace l’histoire des statis-
tiques du logement, dans le cas français et au niveau européen. La statistique
(science de l’État) s’intéresse beaucoup au logement dès le XIXe siècle, à partir
de l’hygiène et de la santé publique : Villermé et Le Play en France, Quételet
en Belgique, etc. Très tôt, des organisations internationales ont plaidé en
faveur d’une unification des statistiques et Voldman retrace cette histoire :
l’Institut international de la statistique dès 1885 ; le Bureau international du
travail (BIT) se rapproche en 1925 de l’Union internationale des villes pour
améliorer la connaissance du logement des ouvriers. L’impulsion est venue
après la Seconde Guerre mondiale de la Commission de l’ONU pour l’Europe
et de la Communauté européenne : création en 1959 de l’Office statistique des
Communautés européennes et surtout d’Eurostat en 1973. Mais la
Nomenclature des activités économiques de la Communauté européenne
(NACE) continue à ignorer le logement : il se trouve dispersé entre les rubriques
« Construction », « Immobilier », « Santé » et « Hébergement médico-social
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et social ». Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant de disposer


d’une véritable statistique européenne du logement.
Pour définir statistiquement la crise du logement, Frédéric Saly-Giocanti
distingue deux niveaux qui ne se recoupent qu’en partie : au niveau quantitatif,
l’insuffisance de logements pour loger tout le monde ; au niveau qualitatif, le
sentiment d’être mal logé, ce qui est plus difficile à mesurer. Il fait l’inventaire
raisonné des sources françaises de données sur l’offre, la demande, le coût et
le prix du logement, ce qui sera très utile aux jeunes chercheurs en quête de
données sur le logement. Il montre que des données comme la taille du
logement ou ses éléments de confort apportent des éclairages partiels sur la
satisfaction des habitants. Mais l’alourdissement de la part du logement dans
le budget des ménages reste un facteur essentiel de leur insatisfaction.
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La 2e partie, « les ruraux de l’Europe du Sud à l’assaut des villes », étudie
l’exode rural dans la seconde moitié du XXe siècle en Espagne, en Italie et en
Roumanie. La contribution de Charlotte Vorms sur l’Espagne et celle de Flavia
Cumoli sur l’Italie ont de nombreux points communs : les barracas à Madrid
et les baracche à Rome sont des constructions illégales à la périphérie de villes ;
elles ressemblent aux barracas de Lisbonne (voir la contribution de João
Pedro Nunes dans la 3e partie), mais on peut ajouter les bidonvilles de Paris à
la même époque. Dans ces quatre capitales, les mêmes mécanismes poussent
les paysans pauvres à chercher du travail à la ville et ils échouent dans la
périphérie pour se loger. Mais il y a une différence importante : à Paris, les
bidonvilles sont connotés nationalement (Espagnols, Portugais, Algériens,
Marocains) et c’est en partie un exode rural international (Pétonnet, 1979 et
1982). Dans les trois autres pays d’Europe du Sud, à l’époque, l’exode rural
était national. À Madrid, la dictature de Franco a créé en 1961 des « unités de
voisinage et d’absorption », destinées au relogement et surtout à l’éducation
des ménages populaires. Même si le contexte politique est différent, la volonté
d’éduquer le peuple est aussi présente en France à la même époque, dans la
politique gaulliste de destruction des bidonvilles et de relogement dans les
« cités de transit », avec un accompagnement social pour préparer le passage
à un logement social « ordinaire ». L’Italie se distingue à partir des années 1970
par l’émergence de mouvements sociaux durables : grèves des loyers, occupa-
tions de maisons vides, etc. L’Unione degli inquilini (syndicat des locataires)
est devenue une force politique non négligeable.
Parmi les pays d’Europe centrale et orientale, la Roumanie est l’un des plus
ruraux. La contribution d’Adriana Diaconu montre qu’à la même époque elle a
connu un important exode rural. Mais la politique de logement du gouvernement
de Ceaucescu a pris des formes originales. L’aménagement du territoire s’appelle
« systématisation ». Il s’est probablement inspiré de la théorie des « condensa-
teurs sociaux » des architectes constructivistes des années 1920 dans la nouvelle
URSS : pour accélérer l’avènement de « l’homme nouveau » socialiste », il faut
imposer l’habitat collectif (Kopp, 1978). La politique roumaine a eu deux
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volets : dans les villes et les villages, faire table rase du passé en démolissant les
immeubles anciens, quelle que soit leur qualité ; densifier l’habitat et imposer une
vie collective. Menée de façon ubuesque, cette systématisation a suscité beaucoup
de rancœurs et cet héritage pèse encore aujourd’hui.
Intitulée « crise impensée, crise fabriquée », la 3e partie réunit des contri-
butions de facture différente : celle de Lydia Coudroy de Lille, sur la Pologne,
analyse comment la crise du logement « impensable » a fini par s’imposer à
tous, même aux autorités ; celles de João Pedro Nunes et de Jay Rowell, respec-
tivement sur le Portugal et sur l’ex-République démocratique allemande (RDA),
montrent comment se fabrique la réponse à la crise du logement. Coudroy de
Lille étudie comment la dénonciation de la crise du logement s’est généralisée
en Pologne, dans les années 1980. Les facteurs économiques, politiques et
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sociaux jouent bien sûr un rôle ; mais l’auteure se centre sur les représentations
sociales de la crise du logement. Elle distingue la littérature experte et la litté-
rature scientifique, sans définir la frontière entre elles. Elle montre que, même
si les indicateurs sont discutables, ils permettent de calculer un « déficit statis-
tique » : l’ampleur de ce déficit est certes minorée, mais ce chiffrage de la
pauvreté résidentielle et de la vulnérabilité sociale, de leur répartition spatiale
(les poches de pauvreté), des ségrégations sociales et spatiales, donne de
solides arguments à la protestation. Les experts mesurent aussi l’état de l’opi-
nion, qui a tendance à faire de l’habitat coopératif un bouc émissaire : l’opa-
cité des procédures d’attribution est en cause, avec beaucoup de privilèges (aux
familles des anciens combattants, aux salariés « indispensables ») qui sont
perçus comme des passe-droits. Le gouvernement soumet les coopératives de
logement à des injonctions paradoxales : loger le peuple, c’est-à-dire les
coopérateurs, mais aussi donner la priorité aux cadres supérieurs, tentés par
l’émigration. L’objectivité du chiffre permet de formuler la critique sociale. Elle
est reprise par les milieux scientifiques et artistiques, le cinéma documentaire
notamment. Tout en cherchant à se dédouaner, les autorités admettent la crise
du logement et la « pensent » sous la contrainte.
Les contributions sur le Portugal de Salazar (Nunes) et l’ex-RDA (Rowell)
analysent comment les acteurs étatiques et para-étatiques s’organisent et se
structurent pour fabriquer une réponse à la crise du logement. Dans les deux
cas, l’accent est mis sur les rapports de force entre professions, avec une ligne
de tension majeure : la technique et le social. Mais une seconde tension
complique la donne : entre l’ingénieur et l’architecte. Le Bureau technique du
logement est créé à Lisbonne lorsque la dictature de Salazar tente de prendre
un tournant réformiste. Il est dirigé par un ingénieur qui a le souci de rationa-
liser la production ; ce Bureau comprend des architectes-urbanistes et une
travailleuse sociale. Tous ont été formés en Grande-Bretagne et/ou en France.
Ils connaissent le fonctionnalisme architectural de Le Corbusier et les « unités
de voisinage » des villes nouvelles britanniques, mais aussi la sociologie de
Chombart de Lauwe ; ils croient à la nécessité de l’enquête pour connaître les
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vrais besoins des habitants. Issu de la « nébuleuse réformatrice » (Topalov,


1999), ce Bureau a bénéficié d’une grande autonomie et il a pu poursuivre son
activité après la Révolution des œillets, en 1974. Nunes souligne le rôle impor-
tant de la presse dans la dénonciation du scandale des bidonvilles. La presse
portugaise a fait le lien entre les bidonvilles de Lisbonne et ceux de Paris, par
les communautés portugaises présentes dans la banlieue parisienne.
En Allemagne, le clivage Est-Ouest (ou socialisme-capitalisme) est un
cliché binaire plaqué sur une réalité complexe, mise en évidence par Rowell.
Pour cela, il fait deux types de comparaison : entre les deux Allemagnes et entre
la RDA et les autres pays de l’Est. En Allemagne, l’architecture était une corpo-
ration puissante et influente. Elle l’est restée en RDA, où elle a été intégrée dans
les cercles du pouvoir d’État. Elle est restée puissante au niveau des réalisa-
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tions en RFA, mais elle a perdu de son influence car elle a été chapeautée par
les experts financiers qui ont piloté la politique du logement. En RDA, les archi-
tectes ont longtemps défendu la qualité, au détriment de la quantité. Comparée
aux autres pays de l’Est, la RDA a conservé longtemps le style monumental et
« stalinien » et elle est passée tardivement à l’industrialisation de la construc-
tion, lorsque les architectes ont été mis sous la tutelle des économistes et
concurrencés sur le terrain des réalisations par les ingénieurs. Mais la question
des critères d’attribution des logements a été tout aussi explosive en RDA
qu’en Pologne. Les pays se réclamant du socialisme ont privilégié une approche
technique du logement, au détriment d’une approche sociale, paradoxalement
davantage présente dans le Portugal de Salazar.
La 4e partie, « le logement entre libéralisme et encadrement », montre que
l’opposition classique entre l’État et le marché prend une configuration parti-
culière en matière de logement. À la différence du libéralisme pur et dur, le néo-
libéralisme accepte l’intervention de l’État, mais il lui attribue une nouvelle
mission : au lieu de se substituer au marché pour résoudre la crise (ici, en
construisant des logements sociaux), l’intervention de l’État vise à rétablir la
régulation par le marché, notamment en solvabilisant la demande insolvable.
Au Royaume-Uni, qui avait érigé le Welfare State en forme légitime de l’État,
Nick Bullock explique très clairement comment la victoire en 1979 de la
« Dame de fer », Margaret Thatcher, représente une rupture majeure dans le
domaine hypersensible du logement. Il montre les fondements de cette
politique, ses enjeux et ses calculs politiciens, ainsi que ses points aveugles et
ses impasses. Les trois piliers de cette politique néo-libérale sont :
− l’obligation faite aux villes de vendre les logements municipaux, avec la
volonté d’affaiblir l’opposition travailliste qui dirige la plupart des grandes
villes britanniques ;
− l’encouragement à l’accession à la propriété par des dégrèvements fiscaux
qui profitent aux plus riches, appauvrissent l’État et entraînent, parmi les
pauvres accédant à la propriété, surendettement et saisies immobilières ;
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− la suppression des aides sociales au logement, censée « responsabiliser » les


individus, renforce la pauvreté et accroît le nombre de sans domicile 1.
Présenter les mesures de protection en faveur du logement des pauvres
dans l’Europe du XXe siècle relève de la gageure : les définitions du logement
social sont variables d’un pays à l’autre et elles évoluent dans le temps ; de plus
la signification du logement social n’est pas la même selon qu’il représente un
tiers du parc de logements, comme aux Pays-Bas, ou un faible pourcentage,
comme en Europe du Sud (voir plus loin). Voldman relève ce défi en se
centrant sur l’encadrement des loyers. Dans des situations de crise, il est
fréquent que le pouvoir politique fixe un prix maximum pour l’alimentation,
le chauffage ou le logement. Ces mesures sont censées être provisoires et elles
sont accusées par les tenants du marché d’avoir des effets pervers, évoqués dans
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plusieurs contributions.
Dans les mesures qui rendent le logement accessible aux pauvres, Voldman
associe l’encadrement des loyers et la mise en place du logement social. Elle
distingue trois régions : l’Europe du Nord, où la location prédomine ; celle du
Sud, où la propriété du logement prédomine, à côté d’un secteur locatif privé,
mais contrôlé ; l’Europe de l’Ouest, avec un important secteur social.
L’encadrement des loyers a été pratiqué à la fin des deux guerres mondiales.
Il a été ensuite plus ou moins vite assoupli. Voldman souligne en conclusion
que « c’est une question de choix de société ». On peut regretter qu’elle
évoque si peu la question du logement insalubre, appelé quelquefois « parc
social de fait » (voir plus loin).

Les Caisses d’allocations familiales (CAF) gèrent les aides au logement :


aide personnalisée au logement (APL), allocation logement à caractère familial
(ALF) et allocation logement à caractère social (ALS). Elles sont à la fois des
acteurs de la crise du logement et de bons lieux d’observation des effets de la
crise sur les pauvres qui bénéficient de ces aides. Ce numéro spécial,
« Logement : enjeux d’actualité », est entièrement consacré au logement. Il
comprend un dossier, suivi d’une section : « synthèses et statistiques » avec trois
petits articles très utiles : les deux premiers analysent des données émanant des
CAF, respectivement sur les aides personnelles au logement (Stéphane Donné
et Chantal Salesses) et sur la collaboration entre les CAF et les CCAPEX
(Commission de coordination des actions de prévention des expulsions
locatives), à partir d’un questionnaire adressé à toutes les CAF (Anne-Catherine

1. La rupture avec une offre publique de logements accessibles (affordable) et le retour à la


logique du marché n’ont pas été remis en cause par le successeur de Margaret Thatcher, Tony
Blair. Toute comparaison avec la France aujourd’hui serait déplacée !
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Rastier et Éric Maingueneau). Le troisième aurait pu figurer dans le dossier ;


il analyse les conditions de relogement des locataires qui vivaient dans des
immeubles destinés à la démolition dans deux communes de la banlieue
parisienne, soulignant la diversité des situations et des impacts : opportunité
d’un meilleur logement et d’un « meilleur voisinage » pour ceux qui sont sur
une trajectoire résidentielle ascendante ; risques de fragilisation accrue pour les
plus précaires (Karine Meslin et Loïc Rousselot). Dans l’éditorial, Nadia
Kesteman et Frédérique Chave soulignent que ce numéro a deux objectifs :
d’une part, valoriser à des fins scientifiques les données produites par les CAF ;
d’autre part, élargir la perspective en prenant en compte l’impact de la démogra-
phie, de la fiscalité, des politiques publiques, etc. Un seul article sort des
frontières de la France et il examine la situation du logement aux Pays-Bas et
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le débat en cours sur sa réforme. J’en fais une lecture opposée à celle des
coordinatrices (voir plus loin).
Erwan Le Méner analyse un des paradoxes de l’actuelle crise du logement :
bon nombre d’hôtels meublés étaient des taudis tenus par des « marchand de
sommeil » ; l’objectif des politiques de résorption de l’habitat insalubre était
de les faire disparaître. Or, sous le nom « d’hôtellerie sociale » et avec le soutien
financier de l’État, ils prennent un nouvel essor. Il y a deux raisons complé-
mentaires à cela : sur un marché déjà tendu, la crise du logement entraîne une
réduction de la construction nouvelle et le logement à bon marché est saturé.
Ne pouvant obtenir un logement, malgré la loi sur le droit opposable à un
logement (DALO, 2007), les familles de migrants et/ou de demandeurs d’asile
se tournent vers l’hébergement d’urgence, lui aussi saturé. Des propriétaires
d’hôtels meublés se sont reconvertis dans l’hébergement d’urgence, où le
paiement du loyer est garanti (même s’il risque d’être tardif !). Suite à un
incendie meurtrier dans un hôtel meublé à Paris en 2005, l’État a exigé une mise
aux normes de sécurité, contribuant ainsi à légitimer et à structurer l’hôtellerie
sociale privée. Ce curieux partenariat public privé revient moins cher dans
l’immédiat à l’État central et aux collectivités territoriales qu’un service public
de l’hébergement d’urgence. S’il répond aux normes de sécurité physique des
hébergés, l’accompagnement social est absent et les conséquences à moyen et
long terme sont préoccupantes.
Une crise est un état paroxystique et temporaire, qui se résorbe en passant
à un état plus apaisé. Parler de crise du logement structurelle est discutable sur
le plan de la langue, mais conforme à la réalité observable. Nadia Kesteman
et Yankel Fijalkow font le même constat : cette crise est « durable » pour la
première, « éternelle » pour le second. À partir d’une revue de la littérature très
bien faite en raison de son souci de lisibilité pour des lecteurs non spécialistes,
Kesteman analyse les facteurs de cette crise à un niveau macro-social. En
premier lieu, la crise du logement est inscrite dans le long terme pour des
raisons démographiques : la croissance de la population, accompagnée d’une
croissance encore plus rapide des ménages, entraîne mécaniquement un besoin
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de logements nouveaux, estimés entre 280 et 330 000 par an, sans tenir compte
du mal-logement et du non-logement qu’il faudrait résorber. En second lieu,
l’offre de logements à bon marché ne peut être à la hauteur de la demande pour
des raisons tenant au foncier qui fait monter les prix, à l’investissement qui
cherche le profit et à la fiscalité qui décourage la mobilité résidentielle et
favorise les classes moyennes les plus aisées. Enfin, les aides personnelles au
logement sont insuffisantes pour permettre aux plus pauvres de loger dans un
habitat répondant aux normes minimales de qualité. Ces facteurs se renforcent
mutuellement et ils entretiennent un cercle vicieux. La sortie de la crise du
logement n’est pas pour demain.
Sur le plan micro-social, Fijalkow note que la vulnérabilité résidentielle
affecte les pauvres bien sûr, mais davantage parmi eux les jeunes à la recherche
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d’un premier logement. Il montre que l’on est passé d’une politique de résorp-
tion de l’habitat insalubre dans les années 1970, qui visait à protéger la popula-
tion des « logements défectueux » (selon le terme en usage à l’époque), à une
politique qui vise les populations vulnérables, avec le risque de les stigmatiser.
Il souligne en conclusion que, dans un contexte de pénurie, les plus pauvres
développent un « art de la débrouille » pour se loger : ils cohabitent en
trouvant des arrangements informels (ou des transactions) qui supposent
beaucoup d’intelligence et de compétence. Mais il n’apporte pas de preuves à
l’appui de cette affirmation.
En se fondant sur sa recherche doctorale sur le rôle de l’accompagnement
social dans le passage de l’hébergement au logement social dans la région
parisienne, Marie Lanzaro réussit un exploit : présenter très clairement la
procédure, complexe et opaque, d’attribution des logements sociaux et le rôle
des multiples acteurs et institutions qui interviennent dans ce dispositif. Elle
situe les « fenêtres d’expression » des souhaits des demandeurs de logement
(il serait plus juste de parler de « lucarnes », car elle souligne qu’elles sont très
réduites) : en 2006, il y avait 75 000 logements disponibles pour 406 000
demandeurs. À partir de là, la messe est dite : le demandeur qui a la chance de
recevoir une proposition de logement ne peut faire la fine bouche, il perd toute
chance d’obtenir un logement social correspondant à ses vœux s’il refuse ce
qui lui est proposé et imposé. C’est le message que se chargent de faire passer
de mystérieux « chargés de mission logement » et « collectifs relogement ».
Ils auraient mérité une présentation plus précise de leur statut et de leur rôle.
Hugo Priemus et Peter Boelhouwer sont économistes du logement à l’uni-
versité de Delft, de tendance libérale matinée d’un peu de social. Le premier
appartient au Conseil économique et social néerlandais, le second au Conseil
néerlandais du logement, de l’aménagement du territoire et de l’environnement.
Quand ils parlent de « conseils consultatifs », il s’agit uniquement de ces deux
organismes prestigieux. Ils ont eu tous les deux un rôle important en 2010 dans
la rédaction du rapport de chacun de ces conseils en faveur d’une réforme
radicale du financement du logement à l’horizon 2040. Publiés en période
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électorale, ces rapports ont eu peu d’impact sur le débat politique et ils ont été
enterrés. Cette contribution est un curieux plaidoyer en faveur des propositions
des auteurs, avec quatre objectifs : d’abord, présenter la situation actuelle ; puis
la nécessité de la réformer ; ensuite, analyser pourquoi les partis politiques n’ont
pas voulu de la belle réforme qui leur a été proposée ; enfin, généraliser aux
relations entre le savant et le politique. Aucun de ces objectifs n’est atteint :
− La situation du logement est présentée de façon trop sommaire pour des
lecteurs non spécialistes des Pays-Bas. L’éditorial apporte ici d’utiles complé-
ments : traditionnellement, le logement social avait aux Pays-Bas une fonction
« généraliste » : 71 % des ménages avaient des revenus les rendant éligibles à
un logement social. C’est du même ordre de grandeur qu’en France, si l’on
réunit toutes les catégories de logement social : du « très social » au logement
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« intermédiaire » (entre le social et le marché 2). L’ambition de l’Union sociale
pour l’habitat (qui a banni de son vocabulaire les termes « HLM » et « social »)
est de fédérer des « généralistes de l’habitat » qui ne se limitent pas au
logement des plus pauvres. Ce modèle est remis en cause par la Directive
européenne sur les services d’intérêt économique général, qui réserve l’accès
au logement social uniquement aux plus pauvres (fonction « résidualiste »).
C’est un enjeu majeur pour toute l’Europe. Dans le contexte français, il
signifie : faut-il loger les plus pauvres pour satisfaire l’exigence du droit à un
logement décent contenue dans la Loi DALO ? Faut-il au contraire satisfaire
l’injonction à la mixité sociale de la loi Solidarité et renouvellement urbains
(SRU, 2000) ? Le gouvernement des Pays-Bas a transposé cette Directive dans
sa législation en 2009, ce qui a déjà réduit l’accès au logement social à 41 %
des ménages.
− Dans l’éditorial, Kesteman et Chave écrivent que, poussés par l’Union
européenne, « les Pays-Bas [s’orientent] vers un modèle résidualiste de
logement social, contre les préconisations des experts » (je souligne). Je fais
une lecture diamétralement opposée de la proposition de réforme ici présentée :
elle reproche au contraire aux élus de s’arrêter en chemin, au lieu d’aller vers
encore plus de régulation par le seul marché. Ce sera aux lecteurs d’en juger.
Pour les auteurs de cette contribution, il y a trop de rigidités qui nuisent à la
fluidité du marché aux Pays-Bas : 95 % des loyers sont réglementés et encadrés
par l’État, les accédants à la propriété bénéficient d’avantages fiscaux indus et
il y a des rentes de situation de part et d’autre. Les auteurs en déduisent
qu’une mise à plat permettant une régulation par le marché sera favorable à
tous, propriétaires et locataires. À leurs yeux, cette réforme ultra-libérale ne
peut que faire consensus. Comme dans le reste de l’Europe du Nord, elle

2. À Strasbourg, la résidence des élèves (bien payés) de la prestigieuse École nationale d’admi-
nistration (ENA) est à cinq minutes de la cathédrale et elle est comptabilisée dans le logement
social.
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permettra l’entrée de nouveaux actionnaires, dont des fonds de pension, dans


les « associations de logement » (mauvaise traduction pour : organismes de
logement social).
- Pour expliquer le rejet de ce projet par les partis politiques, les auteurs
reprennent des lieux communs sur le temps court des politiques opposé au
temps long des experts ; mais ils sont juges et parties, opposant la rationalité
de leur projet à l’irrationalité des politiciens. Ils font appel à la « théorie du
chemin emprunté » (path dependency), version new look de celle des « résis-
tances au changement » pendant les Trente Glorieuses !
- Les auteurs se ridiculisent en considérant que leur projet de réforme, validé
par le FMI et l’OCDE, peut et doit être repris par la société civile dans son
ensemble : associations de locataires, de propriétaires, des industriels de la
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construction, des promoteurs immobiliers et des investisseurs privés dans
l’immobilier devraient « s’allier et former un front uni » (p. 61) pour faire aboutir
cette réforme. Quelle illusion ! Pour argument final, les auteurs prennent, sans
la nommer, la réforme conservatrice du logement de Margaret Thatcher,
poursuivie par son successeur travailliste, Tony Blair. Ce serait la preuve qu’une
telle réforme, fondée sur le consensus éclairé des experts, est « politiquement
et socialement réalisable ». Entre autres, Nick Bullock montre (dans Le
Mouvement social) les effets désastreux de cette politique pour les plus pauvres.
La continuité politique ne signifie ni le consensus social, ni le bien commun.

Le Sociographe est une revue qui a pour objectif : « travailler les articu-
lations entre réalités sociales, pratiques professionnelles et prescriptions
politiques de ce qu’on nomme le “travail socialˮ ». Ce numéro récent a un joli
titre : « Les nébuleuses du logement social en France et en Afrique du Nord ».
En effet, le terme de logement social a des sens très différents qui se superpo-
sent (voir plus haut). Il faut ajouter le sens courant, qui désigne à la fois le mal-
logement et le logement des plus pauvres. Le rapport néolibéral de Raymond
Barre (1976) a repris ce sens sous le nom de logement social « de fait » : le parc
privé dégradé sert de refuge aux pauvres pour lesquels le loyer « modéré » du
logement social est encore trop élevé, ou qui ne peuvent rester des années à
attendre l’attribution d’un logement social.
Par leur appellation, le travail social et le logement social semblent
proches et ils ont des plages communes, notamment dans l’accompagnement
social du logement. Mais ils restent cloisonnés et, souvent, ignorants l’un de
l’autre. Dans les années 1960, ils ont été partenaires dans le relogement des
habitants des taudis et des bidonvilles qui étaient détruits, notamment dans la
région parisienne : avec un fort accompagnement social, la « cité de transit »
était censée ménager une étape avant le logement social ordinaire. Mais elle
stigmatise ses habitants et elle est vite devenue un « cul-de-sac » (Ion, 1987).
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Le premier mérite de ce dossier est d’esquisser un nouvel état des lieux.


Ce n’est pas un hasard si plusieurs contributions portent sur d’anciennes cités
de transit, 50 ans plus tard. Le second est d’aborder le logement social en France
et en Afrique du Nord (malgré l’absence du Maroc). Même si la culture
politico-administrative du Maghreb reste fortement marquée par l’héritage de
la colonisation française, un fossé d’ignorance sépare la France et le Maghreb,
notamment dans les domaines du travail social et du logement social.
Cette amorce d’échange d’informations et de dialogue entre chercheurs et
praticiens sur les deux rives de la Méditerranée est un point de départ et il faut
espérer qu’il se poursuive. Mais c’est un exercice difficile : dans l’introduction,
les coordinateurs de ce dossier, Ahmed Nordine Touil et Lassaad Labidi,
expriment une pointe de déception : sur la rive Sud de la Méditerranée, ils ont
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eu beaucoup de promesses enthousiastes ; mais ils ont reçu peu de textes. Le
contexte politique actuel ne semble pas propice à une analyse réflexive sur
l’intervention sociale, dans le domaine du logement comme ailleurs.
La première partie, « Politique », met en évidence quelques paradoxes de
la politique française du logement. Stéphane Rullac étudie les effets contra-
dictoires et imprévus de la mise en œuvre de la loi Droit au logement opposable
(DALO, 2007). Alors que l’accès au logement social était dans la logique de
l’aide aux pauvres méritants, il devient un droit à valeur constitutionnelle, un
droit sans contrepartie. Ceci a provoqué un « appel d’air », auquel les
organismes de logement social n’ont pas pu répondre. La mise en œuvre s’est
déportée sur l’hébergement dans des institutions, notamment les Centres
d’hébergement et de réadaptation sociale (CHRS). Ces derniers ont été
« embolisés ». Rullac se fait l’écho de l’irritation des travailleurs sociaux
chargés de l’accompagnement du logement devant une politique élaborée
sous la pression médiatique des « Enfants de Don Quichotte » et dans l’urgence,
sans les moyens nécessaires à sa réalisation concrète.
À partir du cas de la Cité Séverine, une ancienne « cité de transit » de Saint-
Étienne, Michel Peroni analyse un étrange paradoxe de la politique de rénova-
tion-démolition menée systématiquement par l’Agence nationale de la rénovation
urbaine (ANRU) depuis sa création en 2003 : la démolition n’est pas négociable
mais, pour atténuer sa violence, elle s’accompagne parfois d’une intervention
culturelle de mise en valeur de la mémoire du quartier qui va disparaître : ici, une
exposition « Mémoires d’habitants », etc. Cette initiative a valu à la Ville de Saint-
Étienne le prix cap.com de la communication publique, ce qui révèle sa véritable
nature. La mémoire mise en valeur est un simple objet d’exposition.
Dans une autre ancienne cité de transit, Basseau à Angoulême, Laurent
Courtois observe des fonctionnements relevant de « l’institution totalitaire »
selon Erwin Goffman. Les habitants se perçoivent comme ballotés d’un
quartier à l’autre par les autorités locales (municipalité et organisme bailleur),
sans aucun choix résidentiel. Le rôle des travailleurs sociaux est brouillé et
réactualise la vieille question : « le travailleur social est-il un flic ? ».
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Comptes rendus thématiques 185

Dans l’entretien que la ministre de l’Égalité des territoires et du Logement,


Cécile Duflot, a accordé aux coordinateurs de ce dossier, elle tient un discours
ouvert. Alors que l’ANRU persiste à faire de la démolition le dogme fondateur de
la rénovation, la ministre se déclare sans religion : « sur ces questions de démoli-
tion, il ne faut pas avoir de position univoque » (p. 43). De même, sur l’habitat
coopératif, elle déclare : « la boîte juridique de l’habitat coopératif n’existe pas
et il faut l’inventer ». Espérons qu’il ne s’agit pas de propos de circonstance et
qu’ils expriment une volonté politique forte ; mais sans trop d’illusions !
La seconde partie, « Ailleurs », regroupe trois contributions algériennes
et une seule tunisienne. Coordinateur du dossier, Lassaad Labidi analyse le rôle
des équipes mobiles d’aide aux personnes âgées dans le cadre de la politique
tunisienne de leur maintien à domicile. Le principal résultat est que l’inter-
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vention des équipes mobiles donne de bons résultats lorsque les personnes
âgées soutenues sont propriétaires et qu’elles vivent à proximité de leurs
enfants. Par contre, cette intervention est insuffisante lorsque les personnes
âgées sont pauvres et isolées.
Les trois contributions algériennes portent sur le sud et le sud-ouest
algérien. Elles traitent de la grave crise du logement qui a résulté de l’urbani-
sation accélérée de l’Algérie. Elles soulignent que cette crise est antérieure à
l’indépendance. Les auteurs traitent uniquement de logement et d’urbanisme,
sans qu’il soit possible de savoir si c’est en raison de l’absence d’intervention
sociale dans ce domaine, ou de leur focalisation sur d’autres objets.
Badreddine Yousfi étudie la mutation accélérée de l’habitat traditionnel
(Ksour) au logement moderne, dans les grands ensembles périphériques, en
rappelant l’impulsion décisive venant du « Plan de Constantine » du général
De Gaulle, en 1958 (Marié, 1995). Il souligne l’effet pervers des quotas de
logements attribués aux différents ministères (Éducation, Santé, etc.) pour loger
leur personnel : les logements sont attribués aux fonctionnaires en fonction des
rapports de force interministériels, mais au détriment des plus pauvres, d’autant
plus que l’accession à la propriété est la priorité de l’État. Ces programmes
s’adressent à des familles nucléaires et l’auteur en conclut : « la solidarité
sociale disparaît graduellement » (p. 50), ce qui appelle la discussion : dispa-
raît-elle, ou prend-elle de nouvelles formes ?
Sous un titre provocateur : « Se loger décemment avant de mourir »,
Ahmed Rouadjia et Ammar Manaa analysent les causes structurelles de la crise
algérienne du logement. Le mal-logement est ancien ; si l’accession de l’Algérie
à l’indépendance a nourri de grands espoirs en 1962, les pauvres ont très vite
déchanté. La situation s’est dégradée, d’une part en raison des privilèges
accordés aux anciens combattants (comme en Europe de l’Est, après la Seconde
Guerre mondiale, voir ci-dessus) ; d’autre part avec l’appropriation par les élites
urbaines des « biens vacants » (laissés par les « Pieds noirs » qui ont fui
d’Algérie vers la France). Comme en France et en Europe, la situation a
empiré avec l’exode rural et la croissance urbaine, donnant naissance à des
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bidonvilles regroupant deux millions d’habitants environ. Le gouvernement


algérien a pratiqué une politique de la terre brûlée en détruisant les bidonvilles,
en cherchant à contraindre leurs habitants à retourner dans leur village et en les
excluant de la statistique des demandeurs réels de logement. Le clientélisme
et le népotisme ont contribué à l’aggravation de la situation globale et à la diffu-
sion d’un profond sentiment d’injustice. Dans un tel contexte, l’apparition
d’émeutes violentes n’a rien de surprenant. Ahmed Rouadjia analyse celle qui
s’est produite à Ouled Djellal en 2012. Alors que 6 300 demandes de logement
sont déposées en mairie, dans lesquelles les services municipaux considèrent
que 1 800 émanent de nécessiteux et sont prioritaires, la publication de la liste
des 370 bénéficiaires met le feu aux poudres : la plupart sont de « faux néces-
siteux », mais de « vrais amis » du président de l’assemblée populaire commu-
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nale (le maire). Cette pratique alimente le discours : « tous pourris » et le
discrédit de la politique.
La dernière partie, « Logement et relation », revient en France. Elle analyse
si le logement et, plus largement, l’espace constituent des ressources favorisant
le renforcement des liens sociaux ou si, au contraire, ils constituent des obstacles.
Il n’y a pas de réponse unique et elle varie selon les personnes et le contexte.
Yvon Fotia analyse les parcours résidentiels d’habitants d’origine maghrébine
dans l’ancienne Zone à urbaniser en priorité (ZUP) de Champreynaud, à Saint-
Étienne. Il s’intéresse à ceux qui veulent quitter leur quartier « pourri », mais
qui n’ont pas pu réaliser leur projet, ou qui ont été déçus et y retournent. Il
souligne que, même lorsque les contraintes financières et/ou institutionnelles
sont fortes, il reste de petites marges de choix résidentiel.
Les deux dernières contributions défendent des vues partiellement
opposées sur le rôle de l’espace dans la socialisation. À partir de sa pratique
de psychologue clinicien intervenant en Centre d’hébergement et de réadap-
tation sociale, Ludovic Varichon fait de la stabilité de l’espace un facteur struc-
turant dans le développement de la personnalité. Pour François Chobeaux,
animateur du réseau « jeunes en errance », cette stabilisation est vécue comme
un enfermement insupportable par les jeunes qu’il côtoie. Un squat peut être
un « habitat » plus adapté qu’un « logement social » stigmatisé et aux marges
de la ville. Ceci pourrait valoir pour d’autres populations, les Roms notamment,
mais pas exclusivement.
Ce dossier réunit des contributions riches et intéressantes, mais il manque
le liant qui donnerait de l’unité à l’ensemble. Tout d’abord, aucune des contri-
butions ne se réfère au titre du dossier : la définition du logement social n’est
nullement discutée et la « nébuleuse » reste épaisse. Elle est abordée indirec-
tement, sur le mode de la dénonciation, dans les contributions algériennes criti-
quant le « piston » dans l’attribution des logements sociaux. Dans le
Sociographe, je suis surpris que la place de l’intervention sociale dans les
politiques de logement et d’urbanisme soit aussi réduite. Elle est au cœur de
la contribution sur l’habitat des personnes âgées en Tunisie, mais elle semble
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bénéficier, une fois de plus, aux classes moyennes et non aux plus démunis. De
même, l’intervention sociale paraît marginale dans la mise en mémoire des
quartiers à démolir.
Il manque enfin une confrontation et une mise en perspective entre les deux
rives de la Méditerranée. Si l’histoire officielle prétend que la décolonisation
a marqué une rupture majeure dans les politiques publiques, la politique
urbaine est restée dans le sillon tracé par l’administration française (Souami,
2004). Il y a beaucoup de leçons à tirer en commun, sur les politiques urbaines
et sur les politiques sociales. Ce dossier est une première étape, il appelle une
suite.

RéFéRenCes bIbLIoGRAPHIques
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ION, J. 1987. « Cité, cités et droit de cité. Urbanisation périphérique et groupes sociaux
en France (1955-1985) », Espaces et Sociétés, n° 51.
KOPP, A. 1978. Ville et Révolution. Architecture et urbanisme soviétiques des années
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MARIÉ, M. 1995. « La guerre, la colonie, la ville et les sciences sociales », Sociologie
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PÉTONNET, C. 1979. on est tous dans le brouillard, Paris, Galilée.
PÉTONNET, C. 1982. Espaces habités, Paris, Galilée.
SOUAMI, T. 2004. Aménageurs de villes et territoires d’habitants, Paris, L’Harmattan.
TOPALOV, CH. (sous la dir. de). 1999. Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse
réformatrice et ses réseaux en France (1880-1914), Paris, éd. EHESS.