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Communications

Le dessin humoristique
Violette Morin

Citer ce document / Cite this document :

Morin Violette. Le dessin humoristique. In: Communications, 15, 1970. L'analyse des images. pp. 110-131;

doi : https://doi.org/10.3406/comm.1970.1217

https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1970_num_15_1_1217

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Violette Morin

Le dessin humoristique

porte
l'épithète
lorsque
française
d'entre
désignés,
humorales
refuser
dynamisant
s'imposerait
deviennent
dessins
calembour
comme
temps,
tous
graphiques
par
drôles2;
nous
sur
ruptures
succession
sémiques
Nous des
un
l'envers.
les
continuerons
sans
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l'espérance
(non,
le
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amusants
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s'il
destinées
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avons
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comme
1.moindre
se
présentés,
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De
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que
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sur
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toute
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qui
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dans
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dans
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ou
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comparables
esquisse,
le
d'un
pour
narrative,
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commentés.
noir,
choses
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caricature
de
dessin
«Le
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dernières,
spécifiquement
humoristique
d'une
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fonctions
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environ
en
l'épithète
de
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et
dans
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échelonnée
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humour,
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d'autant
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dede
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«jeux-de-mots
atteignent,
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»drôle
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provoquent
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ces
de
comiques.
calculé
patiner,
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: l'humoristique
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dessin
dans
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que
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pour
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que
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environnement
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nous
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d'éléments
la
du
manières,
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rire.
sens
la
reposent
l'endroit
retenons
histoires
choses
révélées
dessiner
monde;
plupart
le
presse
limite
siou
tous
que
rire
Ces
ces
du
lay

1. Nous réduirons nos exemples aux dessins de deux journaux, les uns de Paris-
Match, les autres du Nouvel Observateur. Nous remercions donc la direction de ce»
journaux ainsi que leurs dessinateurs pour l'aimable autorisation qui nous a été donnée
de reproduire les dessins qui vont suivre.
2. « L'Histoire drôle » par V. Morin, Communications n° 8.
3. Nous avions déjà souligné le risque de ce néologisme que nous n'avons pas tiré de
disjoindre, mais de disjoncteur, sorte de système éclectique (et électrique) qui coupe le
courant à certains moments, et le laisse passer à d'autre...; de même pour les dérivé»
utilisés par la suite, disjoncter, se disjoncter, etc..

110
Le dessin humoristique
explosive de leur unité narrative. Hors de ce système, le dessin anormal ne
deviendrait, dans le meilleur des cas, que platement artistique.
Pour dégager l'explosion disjunctive de ces dessins, une réduction de
rhétorique s'impose au prix de quelques sacrifices. Il reste entendu que personne
ne rit sur commande. Comme dans l'histoire verbale, où le rire dépend aussi
de l'art du narrateur, le rire de l'histoire graphique dépend de l'art du
dessinateur. Il existe un grand nombre de dessins où le seul art graphique, le style,
amuse le spectateur indépendamment de l'histoire racontée ou de la disjonction
subie. Chez Jean Effel, la silhouette du Diable contemplant la terre ronde dans
les nuages, suffirait presque à l'amusement de tous sans savoir en légende quelle
« boulette » a été commise. Les œuvres d'un dessinateur comme Copi tirent
leur drôlerie aussi souvent de la léthargie problématique (sorte de graphisme
transparent où le sujet se réfracte sur son propre infini) de leur personnage que
d'une disjonction narrative proprement dite. La drôlerie de style peut susciter
sans anomalie disjunctive les rires les plus fous mais elle ne déborde pas les cadres
d'une subjectivité qui les rend précisément intraitables. Quitte encore une
fois à perdre jusqu'à l'essentiel du comique de style, nous ne retenons dans la
séquence dessinée que les mécanismes disjonctifs par lesquels ce comique
s'impose aux yeux de tous comme tel.

Le littéral et le symbolique.
Mais il ne suffit pas d'éliminer les effets de style pour mettre en évidence
les mécanismes disjonctifs du dessin drôle. Il faut encore considérer la
structure même de sa langue. L'image dessinée est plus conforme à un code
traditionnel de communication que l'image photographique. Il n'est pas
possible d'y distinguer les trois messages analysés dans cette dernière par
R. Barthes1 : le message littéral représentant la chose photographiée dans
sa perfection analogique, son « avoir été là s1, le symbolique représentant son
agencement ou son montage spatial; et enfin le linguistique du titre ou de la
légende destiné à faciliter ou à compléter la lecture des deux premiers. Dans le
dessin, le premier message, dit littéral, n'existe constitutivement pas. Un dessin
est toujours le dessin de quelque chose, mais d'une chose qui entretient avec
son image des rapports de ressemblance intégralement codés par le dessinateur ;
aucun signe de réalité littérale (ou non-codée) ne vient, comme dans la
photographie, le justifier ou « l'innocenter » 1 indûment. Du premier trait au dernier,
le dessin est un analogon résolument falsifié. C'est pourquoi, considérant le
deuxième message dit symbolique, il n'y aurait aucune pertinence à distinguer,
dans le dessin, le dénoté du connoté comme on dit, ou, si l'on veut, les signes
de leurs agencements : l'équivoque est la mesure même de leur distinction.
Le littéral et le symbolique se défient et se défont au cœur d'une codification
dont l'essence caricaturale fait loi dès l'instant où le dessin se structure en se
disjonctant. Autrement dit, le dénoté du dessin embraye sur une symbolisation
d'autant plus immédiatement délibérée qu'elle se veut comique;, les signes
dénotés se mettent à n'y rien signifier d'autre que leur combinatoire en rupture
de sens et même rien d'autre que la réussite de ces ruptures. Il convient donc,

1. « Le message photographique », Communications n° 1, p. 128, et « Rhétorique de


l'image », Communications n° 4, p. 40.

lil
Violette Morin
si l'on veut atteindre cette combinatoire où se rompent les sens, de réduire le
statisme sémantique des signes à leur dynamique fonctionnelle de rupture.

Le dessiné et Vécrit.
C'est au regard de cette dynamique que se résorbe également la distinction
entre le message dessiné et le message écrit. Pour s'imposer comme « drôle »
le dessin doit engager graphiquement la rupture de sa séquence narrative.
Dans un premier cas, l'image peut se suffire sans le secours de l'écriture et
présenter, sur sa surface, une disjonction complète. Selon une hiérarchie supposée
de « valeur », on pourrait dire que le dessin sans parole supporte une plus grande
invention de style que le dessin relayé par la parole : son comique est plus réussi
parce qu'il est intégralement visualisé, donc en tous points éblouissant. En
revanche l'absence d'écriture assèche la matière dessinée. Le trait ne peut à
lui seul restituer, donc disjoncter, que des contenus immédiatement
perceptibles comme le sont les situations typées par la science, les mœurs, les habitudes,
l'actualité... Les caricatures de Lévine suffisent sans écriture à disjoncter les
hommes du jour les plus en vue, comme celles de Bosc et de bien d'autres suffisent
à disjoncter sans écriture les traits de conjugalité solidifiés par le temps :
infidélités multipolaires, draguages masculins, acariâtretés féminines... Pour dépasser
ces heureux clichés, et sonder l'Inhabituel (psychologique, politique,
sociologique...), l'image est en général relayée par l'écriture explicative. Dans ce deuxième
cas, l'écriture compense une déperdition de luminosité graphique par un
enrichissement de substance verbale.
Cet enrichissement ne va naturellement pas sans règles : les modes de
complémentarité par lesquels la disjonction s'opère du dessiné à l'écrit, ou inversement,
peuvent se répartir en trois groupes. Il existe, dans un premier groupe, des
dessins où l'articulation disjunctive relève toute entière de l'image, s'y étale
techniquement d'un trait à l'autre sans que la disjonction s'opère pour autant.
Ce sont les dessins où l'écriture a pour rôle de fixer la mobilité polysémique de
l'image; elle est chargée d'annoncer le sens de la disjonction graphique, de
désigner son niveau de lecture. Ainsi ce dessin de Tim où l'on voit le
général de Gaulle accéder par une échelle à un cheval placé sur un socle.
L'articulation disjunctive est évidente puisqu'il n'entre pas dans les habitudes du
général de Gaulle, sain de corps et d'esprit, de prendre une échelle pour jouer à la
statue équestre : fuit-il des assaillants? va-t-il prononcer un discours ou faire
des réparations? Se prend-il pour Jeanne d'Arc? Disjonction de sénilité? De
folie?... C'est alors que le titre de la page saute aux yeux et annonce la couleur :
« France-départ ». Ce départ fait éclater le bon sens de la disjonction : de Gaulle,
éloigné de la présidence de la République, quitte la France en s'y éternisant.
Il existe un deuxième groupe de dessins où la disjonction s'ébauche et s'achève
à part égale entre le dessiné et l'écrit. Ainsi ce dessin de Paul représentant
une boutique d'horloger dans laquelle un moine vient apporter un sablier.
En image une inversion homonymique est ébauchée sur l'objet sablier /horloge
capable d'indiquer le temps /heure. La disjonction est visiblement amorcée
mais ne s'achève pas puisque les raisons qui ont provoqué la présence du sablier
chez l'horloger ne sont pas dessinées: le sablier pourrait être apporté comme
cadeau, ou être là comme élément de décoration... C'est la légende qui achève
la disjonction en donnant la parole au moine : « Nettoyez le sable, il retarde. »
L'inversion homonymique est reprise verbalement avec les mots « sable /temps...

112
Le dessin humoristique

qui retarde /heure » mais ne se disjoncte, à son tour, que sur l'image de Yhorloger
qui va le réparer. Il est donc évident que, inversement, l'écrit seul ne suffit pas
à opérer la disjonction intégrale puisqu'il ne répète pas l'image en désignant
verbalement la boutique de l'horloger (comme si le moine avait dit, par exemple,
« Bonjour, Monsieur l'Horloger... ») : il pourrait suggérer, sans cet horloger,
l'idée de l'écoulement minuté d'un sable à ciel ouvert et, après tout, nettoyable...
avec, pour ceux qui y penseraient, l'allusion spirituelle au retard des montres.
Dans ce groupe, le dessiné et l'écrit couvrent complémentairement la séquence
sur toute l'étendue de sa disjonction : faire nettoyer par l'horloger un sablier
qui retarde. Nous reviendrons sur les phénomènes de redondance que l'on peut
souligner, au passage, avec « le sable » encrasseur (de montre) et encrassé (du
sablier).
Il existe enfin un troisième et dernier groupe de dessins où la disjonction
s'opère par superposition de deux séquences parallèlement normales, l'une
dessinée, l'autre écrite. Sur un ou plusieurs signes communs, l'unité narrative
se reconstitue de l'une à l'autre, les traverse l'une par l'autre et du même coup,
les disjoncte. Plusieurs dessins de Copi relèvent de ce mode de complémentarité :
nous verrons plus loin l'exemple d'une image immobilisée dans un néant normal
de situation et complémentarisée, en bulles, par les banalités non moins normales
d'un dialogue : les deux normalités se disjonctent réciproquement sur un signe
commun. Sempé utilise le même mode d'articulation lorsque la foule étouffante
de ses villes dessinées opère la disjonction sur une légende ou une bulle
proclamant la solitude euphorique de l'homme. Ce système de complémentarité
par parallélisme de deux séquences normales est une limite du dessin drôle
dans la répartition des rôles entre l'image et l'écriture.
Très proche de ce groupe où le dessiné n'enclenche la disjonction que par
un excès caricatural de normalité (néant excessif de l'immobilité du personnage
chez Copi, pullulation excessive de l'encombrement urbain chez Sempé...),
il existe un nombre important de dessins, qualifiés précisément, et presque
uniformément, d'humoristiques et qui ne le sont plus du tout. Sans aucun
excès caricatural (mis à part les réussites de style), le dessin se borne dans ces
cas, et pour indispensable que soit sa normalité, à situer ou à illustrer une simple
histoire drôle. Il peut servir de cadre soit à ce bébé qui ouvre une bouche béante
en tendant un pouce étoile (blessé) à son père, cependant que le père dit à la
mère : « II vient de prononcer son premier mot; espérons qu'il l'oubliera »;
soit à ce mari calé dans un fauteuil à qui la femme dit en légende, un carnet
à la main : « On n'a plus d'argent? avec tous ces chèques? ». Ces dessins de décor
n'entrent pas dans la perspective de ce travail puisqu'ils peuvent être ramenés
intégralement au cas précédent, comme on dit en mathématiques, c'est-à-dire
à celui des histoires drôles.

Les fonctions narratives.


Ces préalables admis, ces réductions effectuées, les articulations narratives
de la séquence dessinée s'imposent plus clairement. Le dessin drôle, au contraire
de l'œuvre d'art, encore une fois, doit être le dessin de quelque chose. Au niveau
sémantique, nous l'avons vu, le dénoté et le connoté se falsifient l'un par l'autre
en une symbolique équivoque qui rend impertinents leurs apports respectifs.
Cette impertinence est d'autant plus systématisée et immédiatisée que le dessin
vise la disjonction comique. Il convient donc de dépasser le niveau sémantique

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Violette Morin
de l'image pour retrouver en premier lieu la chose que le dessin figure, une sorte
de nouveau dénoté qui permette d'accéder à son mode de figuration, à son
nouveau connoté. Comme l'histoire drôle, en effet, le dessin de même nom ne
peut disjoncter qu'une situation normale pour tous; sa fonction déterminante
est de l'actualiser et de l'enrichir pour mieux la rompre. Il y a en deçà de son
tracé symbolique, comme par sous-vu, c'est-à-dire sous-entendu, une situation
de base, un dénoté fonctionnel, que sa normalité (comme le signifiant
immédiatement reconnu d'une langue) doit rendre clairement, distinctement et
immédiatement perceptible. La vitesse de cette perception première (le non-tiré-par-les-
cheveux) conditionne la force de son explosion dernière. Nous considérerons
cette situation de base comme la fonction normalisante du dessin. Ainsi dans le
dessin ou le général de Gaulle monte sur sa statue, la Fonction Normalisante
est donnée par le « France-départ » : elle annonce que le général, battu au
référendum, quitte la Présidence de la République. Sans cette fonction, la disjonction
de la remontée équestre perdrait son contre-sens. Vient ensuite l'interprétation
de ce départ, la manière dont il est actualisé, son mode problématique (puisqu'il
s'agit d'un dessin drôle) de connotation : comment peut-il partir? La fonction
normalisante s'actualise sur une nouvelle fonction que nous appellerons la
Fonction d'Enclenchement: Qu'est-ce que le général va faire avec cette échelle,
et ce cheval? C'est alors que les fonctions de Normalisation et d'Enclenchement
se disjonctent l'une par l'autre sur une troisième fonction que nous dirons la
Fonction Disjunctive : le Général, au lieu de partir reste de plus belle...
Le dessin présente donc trois fonctions d'articulation comparables aux
fonctions proposées pour l'Histoire Drôle, à cette différence près que leur continuum
discursif y est éliminé. Donnés frontalement sur l'image, les signes sont reçus
dans le désordre; leur comique est effectif au terme d'une opération où
s'ordonnent, même imparfaitement, les trois fonctions narratives proposées. C'est dire
que le comique du dessin est à la fois plus simple à capter que celui de l'histoire
verbale parce que visuel, mais plus aléatoire parce que moins explicite; plus
fascinant parce que plus imagé, si l'on peut dire, mais plus hermétique parce
que plus symbolique. Le rire provoqué par un dessin relève d'une heureuse
complicité de connaissances entre le dessinateur et le spectateur : la caricature
d'un personnage, pour s'en tenir au graphisme disjonctif de base, n'apporte
un envers comique qu'à celui qui connaît l'endroit. Même mal racontée, une
histoire drôle peut faire rire par sa seule disjonction alors qu'un dessin mal
dessiné risque de rater ses symboles et de court-circuiter trait par trait sa propre
explosion disjonctrice. C'est dire en somme, et sans que soient affectées les
articulations fonctionnelles de la séquence, l'importance de la redondance dans
le comique dessiné.

Les signes de redondance


La redondance y est chargée, plus que dans la parole, d'expliciter et d'amplifier
la disjonction. Un autre personnage que le général de Gaulle, pour peu qu'il soit
éternisable ou autopétrifiable, pourrait ne rien enlever à l'explosion disjonctrice
du dessin cité. Mais la stature graphique du Général, la plastique de son uni
forme, la raideur de son maintien et la hauteur de sa taille s'ajoutent à la fierté
légendaire de son caractère pour connoter avec plus d'éclat l'échelle de maçon
à l'usage de laquelle il est obligé de s'abaisser pour s'élever. Tous ces signes se
regroupent dans un système de redondances que nous pouvons qualifier de

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Le dessin humoristique
répétitif en l'opposant au système utilisé par exemple dans l'histoire du sablier.
Racontée, cette histoire commencerait ainsi : « Dans une boutique d'horloger,
un moine entre avec un sablier et dit... ». La disjonction « du sablier à nettoyer
parce qu'il retarde » s'opérerait au point de faire oublier la présence du moine
comme client. A la vitesse de la parole, le moine inexpliqué deviendrait
inexplicable et serait entendu comme une surcharge inutile. L'histoire dessinée donne,
au contraire, à ce moine un poids ecclésiastique dont chacun peut tirer profit
en donnant libre cours à son imagination : moines bienheureux qui ne s'inquiètent
pas de l'heure séculière des horloges; moine saint qui, pressé d'aller au ciel,
ne serait peut-être pas venu si le sablier avait avancé au lieu de retarder; moine
dodu d'un autre monde; moine aliéné des cavernes...; mais moine qui ne contribue
pas à confirmer la lecture de la disjonction par une répétition des signes
disjoncteurs comme dans la redondance précédente (le caractère de de Gaulle),
mais à la dévier marginalement sur des signes (ecclésiastiques) étrangers aux
signes disjoncteurs (le sablier et l'horloge). La présence graphique du moine
est ici un signe de redondance dite enclavée dans la séquence. Elle contribue à la
rendre, au gré de chacun, plus réaliste, plus riche, plus éclatante... L'importance
des redondances répétées ou enclavées dans la drôlerie dessinée est donc
évidente : elle ne modifie pas l'articulation disjonctrice, mais elle accélère ou
renforce son explosion.

Le physique et le mental.
Cette explosion s'opère donc, toutes connotations de style et de redondance
respectées, aux niveaux articulaires des trois fonctions décrites. Faute de pouvoir
s'appuyer sur les deux classes, sémantique et référentielle, qui avaient contribué
à enrichir le tableau des histoires drôles, l'ensemble des dessins peut se répartir,
à titre purement opératoire, en deux classes intuitivement perceptibles et dont
nous désignerons l'opposition par les termes radicalises de physique et de mental.
Ce classement .empirique n'entre naturellement pas dans la structure du récit
graphique, mais il contribue à accroître le nombre de ses catégories et par là
à nuancer et à faciliter une typologie ultérieure de ses contenus. Dans la
disjonction physique, nous dirons que l'objet, animé ou inanimé, de l'image se
mobilise selon des lois propres à sa nature sans l'intervention mentale d'un choix, d'une
décision ou d'une fantaisie. Il obéit à tous les rouages de l'univers scientifique,
que ceux-ci relèvent de la mécanique des corps ou des automatismes de l'habitude.
Dans la disjonction mentale, au contraire, l'objet, animé ou inanimé, articule
la disjonction sur son état d'esprit. Il fonctionne selon ce qu'il veut, ce qu'il sent,
ce qu'il aime... Son mouvement échappe à l'automatisme des règles pour retrouver
la liberté des normes. Il s'y appuie, d'un trait disjoncteur à l'autre, sur toute
l'étendue de son champ d'activités : psychologique, sociologique, politique,
moral, ... Entre ces deux classes, le dessin peut en outre, par mixage, s'intégrer
à une troisième, dite, faute de mieux, physico-mentale, dans laquelle les éléments
des deux premières interfèrent pour opérer une disjonction répartie entre les signes
physiques et mentaux. En définitive, la rhétorique du dessin drôle se trouve
réduite à trois fonctions narratives répertoriées en trois classes de disjonction. Il
reste à mettre en évidence dans chacune de ces classes les divers systèmes
d'articulations fonctionnelles grâce auxquels les signes de chaque image s'anorma-
lisent comiquement, c'est-à-dire se disjonctent.

115
Violette Morin

Les articulations disjunctives.


L'objet de ce travail était en partie de voir si le dessin drôle s'articulait selon
des règles comparables à celles qui avaient été décelées dans les histoires drôles.
Toutes réductions opérées, il semble en effet que l'ensemble des dessins étudiés
ici puisse se soumettre aux trois systèmes d'articulations qui leur avaient été
appliquées : un premier à articulation bloquée par inversion antinomique des
signes; un deuxième à articulation récurrente par inversion libre des signes;
et enfin un troisième à articulation conséquente par inversion antonymique des
signes 1. Nous rappellerons les principaux traits de chaque figure, avec chaque
exemple.

Première figure : les dessins à articulation bloquée par inversion antinomique


des signes.
Nous avions dans cette figure une histoire du type suivant 2.

FONCTION DE NORMALISATION D'ENCLENCHEMENT DE DISJONCTION


Une femme veut aller à la A son mari : Le mari :
mer. « Devant la mer, je « Je préfère que
penserai à toi. > devant moi tu
ses à la mer. »

à
\
la mer —
inversion antinomique : Penser moi /mer
/
devant
\
la mer —
L'inversion est opérée de telle sorte que le sens de la Disjonction s'oppose
contradictoirement au sens de l'Enclenchement sans détruire pour autant sa
logique formelle. Disons qu'au terme du récit, l'épouse ne peut rien répondre;
la Normalisation et l'Enclenchement sont bloqués par le Disjonction sans pouvoir
ni se rapprocher ni s'éloigner. La Disjonction provoque un écartèlement sans fin.
Avec le dessin, nous retrouvons les articulations de cette figure, dans les trois
classes de disjonction proposées 8. Soient les trois dessins suivants : l : Le fil à
plomb; II : Le timide; III : Le gardien de kiosque.

1. Nous remplaçons les termes utilisés dans l'Histoire Drôle, régressif et progressif,
par les termes peut-être plus heureux, de récurrent et de conséquent.
2. Nous choisirons les exemples les plus courts à relever sans tenir compte des
distinctions sémantiques ou référentielles.
3. Pour simplifier l'exposé et diminuer là encore les difficultés de reproduction nous
ne donnerons qu'un exemple par figure. Nous avons choisi les dessins en fonction du
dépouillement de leur style et, toutes redondances raréfiées, de leur plus grande
clarté d'articulation.

116
Dessin I : Le fil à plomb.
Dessin II : Le timide.
J V

il /rhfà&b. il ^**!^-^ ^x-*-^

Dessin III : Le gardien de kiosque.


Violette Morin

Ces trois dessins peuvent se réduire aux fonctions suivantes :


FONCTIONS DE NORMALISATION D'ENCLENCHEMENT DE DISJONCTION
I La tour de Pise est pen- Un quidam mesure son Le fil à plomb
chée. inclinaison avec un fil à tombe en oblique
plomb. parallèlement au
mur de la tour.
II La timidité paralyse. Il existe un club pour Le timide n'ose pas
timides. sonner.
III Un kiosque de square est Le gardien habite sous Le gardien ne veut
destiné à la musique. le kiosque. pas de musique.
Nous pouvons schématiser l'articulation qui leur est commune, articulation
bloquée par inversion antinomique des signes, ainsi que la classe de
disjonction à laquelle ils appartiennent :
Dessin I : Le fil à plomb, disjonction physique.
la pesanteur ► (physiquement)
/
Le fil à plomb suit
\
le mur »■ (physiquement)
Deux unités de sens sont antinomiquement impliquées par la Normalisation
et l'Enclenchement de ce dessin, modèle du genre : l'une mécaniquement
inévitable, suivre la pesanteur; l'autre mécaniquement habituelle, suivre le mur. La
disjonction inverse les deux significations du fil à plomb habituellement
coexistantes : suivre la pesanteur et le mur d'un même mouvement, mais en profitant
de sa contradiction interne : l'habitude est ici opposée à la nécessité. Si le fil à
plomb se trompe de mécanisme en confondant habitude et nécessité, il n'en
sortira jamais : il est bloqué dans le balancement. On pourrait citer dans la
même figure le dessin de ce crocodile qui, toute gueule ouverte, tient un porc-
épic entre les crocs : la déglutition du crocodile est arrêtée par les aiguilles du
porc-épic. Avalera/n'avalera pas : le crocodile crèvera la gueule ouverte.
Dessin II : Le timide, disjonction mentale.
pour timides ► (mentalement)
/
Le timide entre au club
\
en timide ► (mentalement)
Les deux normalités impliquées au départ sont l'une psychologiquement
possible : encourager le timide à sortir de lui-même avec un club fait pour lui;
l'autre psychologiquement inévitable : le timide n'osera pas sonner. Les deux
significations du « sonnez plus fort », pour entrer chez vous (les timides) et contre
vous (timide) bloquent indéfiniment les deux normalités psychologiques du
Timide-en-soi. Entrera /n'entrera pas, le doigt indéfiniment bloqué dans la
direction de la sonnette.
Dessin III : Le gardien de kiosque, disjonction physico-mentale.
la musique »• (mentalement)
/
Le gardien du kiosque refuse
\
en musique *■ (physiquement)

120
Le dessin humoristique
Là encore, la Normalisation et l'Enclenchement annoncent deux unités de
sens : l'une mécaniquement inévitable puisque habiter sous la musique, c'est
l'entendre ; l'autre psychologiquement prévisible puisque habiter sous la musique
peut fatiguer de la musique. Entendra /n'entendra pas la musique : le balai
martèlera indéfiniment le plafond.

Deuxième figure : Les dessins à articulation récurrente par inversion libre des signes.
Nous avions dans cette figure une histoire verbale du type suivant :
FONCTIONS DE NORMALISATION D'ENCLENCHEMENT DE DISJONCTION
Marie-Chantal veut acheter un Gladys : Marie-Chantal :
un livre. « Pourquoi? » « Parce que mon
mari m'a acheté
une liseuse. »
le lire
/
inversion libre : acheter un livre pour
\
porter la liseuse 1

Ici, au contraire du cas précédent, la Normalisation et l'Enclenchement


ne développent qu'une seule unité de sens : on achète un livre pour le lire. C'est
dans le cours de son déroulement narratif qu'un des signes : acheter un livre
subit, par homonymie fonctionnelle, un changement de signifié et déraille sur
un nouveau sens. Ce sens disjoncteur détruit rétroactivement la normalité du
sens enclenché; d'où l'articulation qualifiée de récurrente: Marie-Chantal voulait
depuis le départ un livre pour sa liseuse mais le lecteur, comme l'interlocuteur
ne le savaient pas. La séquence se retourne sur elle-même et se disjoncte de bout
en bout sans perdre la face, c'est-à-dire sans rompre formellement sa logique.
Nous retrouvons, dans le dessin des articulations de même figure aux niveaux
des trois classes proposées. Soient les trois dessins suivants : I : Le jongleur;
II : Le dragueur; III : L'escargot domestique.
Ces trois dessins peuvent se réduire aux fonctions de :
NORMALISATION ENCLENCHEMENT DISJONCTION
I Un jongleur joue avec II avale le sabre. La bombe éclate,
un sabre en forme de
bombe.
II Un homme suit une dont il ne voit que la Au bout du mur,
femme tête... la famille apparaît
au complet.
III Une dame donne des ...ramasser la pous- Le domestique est
ordres à son domestique sière... sans laisser de un escargot.
traces.
Nous pouvons représenter le schéma de leur articulation commune ainsi
que leur classe respective de disjonction.
Dessin I : Le jongleur, disjonction physique.
le sabre (physiquement)
/
Le jongleur avale
\
la bombe—I (physiquement)

121
Dessin I : Le jongleur.

£>FFRETEH
N5UiT£ VOV SFA)SAMTAhl
REFEIWEREZ £.?
^À NELAPASPERNiÊREFOfS.
VDUSCOlNCERCû*WE
l^-Si

£TNE ME LAISSEZ.
^WRTOUT PAS DE TRACES
GUWTESSDR LE N/APPERoM?

Dessin III : L'escargot domestique.


Destin II : Le dragueur.
Violette Morin
La performance physique de ce jongleur, habitude professionnelle représentée
par les deux premières fonctions, est d'avaler des sabres. Ce sens déraille sur
une homonymie formelle : le sabre à la forme d'une bombe. L'éclatement de la
bombe disjoncte la virtuosité du jongleur d'un bout à l'autre de l'unité narrative,
toujours formellement respectée : ce sabre était une vraie bombe et personne ne
s'en serait douté.

Dessin II : Le dragueur, disjonction mentale.


seule (mentalement)
Un dragueur suit une tête de femme
I mariée —i (mentalement)

II est normal pour un monsieur, si l'on peut dire, de suivre une femme dont
la tête seule est visible. La disjonction s'opère au bout du mur où apparaissent
successivement tous les signes d'un conjugalité bien assise. Elle détruit par
récurrence la séquence tout entière : le suiveur avait fait un faux départ que
personne ne pouvait supposer et doit chercher une autre tête. On peut signaler
dans ce dessin une connotation de redondance répétitive : les morceaux de la
famille sont cruellement échelonnés, et une autre, enclavée : un mari plus petit
que sa femme de... toute une tête.

Dessin III: L'escargot domestique, disjonction physico-mentale.


à un homme (mentalement)
Ordre de dépoussiérer sans salir
\
à un escargot— i (physiquement)

Dépoussiérer sans se blesser, ni salir entre dans les fonctions d'un domestique
soucieux (mentalement) d'obéir aux ordres de son maître. L'Enclenchement
et la Normalisation reposent ici sur l'écrit en bulles. La disjonction s'opère
simultanément, des bulles à l'image lorsqu'il est évident que le domestique est
un escargot; c'est par un système de recurrence continue que l'homonymie
fonctionnelle de dépoussiérer, sans bavures et sans se coincer... les antennes,
disjoncte visuellement la séquence de bout en bout. On peut signaler une
connotation de redondance enclavée : tenir ses domestiques occupés.

Troisième figure : Les dessins à articulations conséquentes par inversion anto-


nymique des signes.
Nous avions dans cette figure une histoire verbale du type suivant :
FONCTIONS DE NORMALISATION D'ENCLENCHEMENT DE DISJONCTION
Deux voleurs sortent de prison. L'un : « On prend quel- L'autre : « A qui? »
que chose? »
dans un café
/
Inversion antonymique : Prendre quelque chose
\
à quelqu'un ►

124
Le dessin humoristique
Dans cette figure, l'unité narrative développée par la Normalisation et
l'Enclenchement n'est pas détruite par la disjonction. Autrement dit, elle ne déraille
pas sur le signifié d'un signe, comme précédemment (2e figure). Elle change
seulement de voie pour prendre une direction non pas contradictoire (lre figure),
mais contraire. Disjonction faite, l'unité narrative reste conséquente; le sens
coule mais selon une perspective inattendue.
Des dessins de même articulation s'imposent, toujours au niveau des trois
classes proposées. Soient les trois dessins suivants :
I : L'escargot résistant; II : La chevelure féminine; III : Le mari sous la poix
bouillante.
Ces trois dessins peuvent se réduire aux fonctions de :
NORMALISATION ENCLENCHEMENT DISJONCTION
I Un escargot se promène. Un bloc de granit C'est le bloc qui
tombe sur lui. s'écrase.
II La chevelure d'une jeune qui l'épouse, mais déchante
fille séduit un monsieur, quand le cheveu
est dans le potage.
III Les assaillants d'un fort L'un d'entre eux devant laquelle il
sont arrosés de poix bouil- retrouve sa femme, craint d'être taché,
lante.
Les schémas de l'articulation conséquente par inversion antonymique des.
signes sont identiques pour les trois dessins avec des contenus divers :
Dessin I : L'escargot résistant, disjonction physique.
/* l'écrase (physiquement)
Une pierre sur un escargot
\
s'écrase (physiquement) »■
La Normalisation et l'Enclenchement annoncent que la pierre va écraser
l'escargot; « savez-vous ce qui arriva? », ce fut la pierre qui éclata. Cette figure
est dans sa classe une sorte de modèle : la disjonction physique y est organisée
avec un minimum de signes et sa nature conséquente y est évidente puisque le
changement de voie opéré, l'escargot continue tranquillement son chemin.

Dessin II : La chevelure féminine, disjonction mentale.


plus belle (mentalement)
/
Chevelure féminine après mariage devient
\
répugnante *■ (mentalement)
La Normalisation et l'Enclenchement développent une unité de sens idyllique :
l'Amoureux veut embrasser pour la vie les cheveux de sa Belle. Brusquement
le mariage opère un changement de direction dans l'esprit du monsieur :
d'appétissants, les cheveux deviennent répugnants. Le changement de voie est
conséquent, si l'on peut dire là encore, puisque le demi-tour matrimonial opéré,
les scènes de ménage sur l'éparpillement inconsidéré des cheveux ne font que
commencer. On peut signaler un système de redondance d'une part répétitive :
le clair de lune... d'avant et le potage... d'après, et de l'autre, enclavée : le passage
substantiellement délicat de la chevelure ou des cheveux, au cheveu. Le dessin

125
Dessin I : L'escargot résistant.
MATCH

Dessin II : La chevelure féminine.


££ Li poixfondue, tu crois que ça tache ? *,

Dessin III : Le mari sous la poix bouillante.


Le dessin humoristique

du général de Gaulle montant sur sa statue, peut entrer dans cette figure si
l'on considère que la disjonction a trouvé une voie possible pour lui de ne pas
partir, en restant comme statue1.
Dessin II : Le mari menacé par la poix bouillante, disjonction physico-mentale.
Un homme menacé par une poix bouillante rencontre
va le sauver (physiquement)
sa femme qui
\
va lui reprocher de s'être taché *■ (mentalement)
Les deux premières fonctions enclenchées, l'unité de sens s'impose : les
assaillants d'un fort sont massacrés par la poix fondue. La disjonction éclate sous les
yeux de l'épouse qui renverse le sens de la poix mortelle en poix salissante.
Cette disjonction s'opère au croisement des deux classes d'articulation : l'une
par le renversement physique des fonctions de la poix, l'autre par le
renversement mental de la peur de la poix. La figure est conséquente puisque le
combattant pourra, dans un futur éternisable, mourir sous la poix ou vivre dans la
terreur conjugale. La redondance répétitive est ici d'une richesse évidente avec
le réalisme des fumées, des massacres, et l'épouse, poings sur les hanches,
visiblement mégère.
Nous pouvons ajouter dans cette dernière catégorie, l'exemple d'un dessin
exceptionnel par la sobriété de ses traits et la richesse de ses disjonctions :

Ce dessin présente une disjonction physiquement triple. En effet l'étoile et


le croissant subissent respectivement trois renversements de signifiés par
homonymie formelle 2 :

1. Le cas de ce dessin est intéressant parce qu'il superpose en réalité deux lectures,
ou deux figures d'articulation. L'articulation conséquente qui nous occupe dans ce groupe
est univoquement lisible dans les cas irréversibles de disjonction physique (le granit
écrasé par l'escargot) ou dans les cas vraisemblables de disjonction mentale (le
dragueur), le conséquent du général restant sur la statue est comme suspendu à l'idée de la
fin de sa vie, c'est-à-dire de sa survie. En attendant, l'articulation du système tient
par une première articulation bloquée (première figure) entre partir-mourir et rester-
immortel quand on est en pleine vie : partira /restera : le général aura le pied sur le
premier barreau de l'échelle (car il n'est pas encore sur le cheval) aussi longtemps qu'il
sera vivant; il est bloqué entre ces deux voies irréalisables par une survie allégoriquement
sous-entendue qui rend, seconde lecture, l'articulation conséquente.
2. Au contraire du dessin du jongleur (bombe /sabre), la triple inversion homony-
mique pourrait se reprendre ici au niveau sémantique d'une histoire verbale : c'est le
même signifiant dans les deux cas.

129
Violette Morin

du ciel de lune
/ /
l'étoile-»de David le croissant->de Mahomet
\ \
de décoration du petit déjeuner

Le dessin présente une disjonction mentalement double puisque le juif et


le musulman croisent les signifiés de leurs signes : l'étoile vénérée de l'un se
futilise en décoration sur l'autre, et le croissant vénéré de l'un se décompose
par déglutition chez l'autre. Les disjonctions sont doublement conséquentes :
décoré ou repu, l'un comme l'autre continuent à vivre. Des connotations de
redondance s'enclavent par référence à la guerre actuelle entre l'étoile et le
croissant.
Ce travail terminé, la simplification du classement choisi se révèle excessive.
Nous avons appelé « physique » toute inversion de sens opérée sans intervention
mentale des acteurs. Mais ces inversions physiques ont reposé indifféremment
sur des lois scientifiques, comme le fil à plomb; sur des analogies formelles
comme le sabre et la bombe ; sur des dynamismes biologiques comme la nature
gluante de l'escargot... Du côté mental, nous avons également des inversions
dont la norme relève soit de la pathologie comme le timide ; soit de psychologie
individuelle comme le gardien de kiosque ; soit de la psychologie inter-individuelle
(ou affective...) comme le dragueur de têtes; soit d'une socio-ethno-psychologie
comme la croix de David et le croissant de Mahomet. C'est dire combien pourrait
s'enrichir, dans les trois classes proposées, chaque case du croisement
récapitulatif suivant :

^*N^ classement
^"v,. disjonctif Physico-
Physique Mental Sens
mental
disjunctives
articulations ^>»^
^\.

figé
le £1 à le gardien de
bloquées le timide sur un
plomb kiosque caractère

éclaté
le dragueur l'escargot sur une
récurrentes le jongleur domestique activité

le mari sous rétabli


l'escargot la chevelure la poix sur une
conséquentes résistant féminine bouillante mutation

comiques inconséquent humanisé conflictuel etc.

130
Le dessin humoristique
Déjà avec ces quelques exemples, et pour s'en tenir aux deux premières colonnes,
la disjonction bloquée laisse pressentir horizontalement un système de comique
intériorisé en un seul signe et comme destiné à figurer son drame caractériel.
La disjonction de nature physique (sans tenir compte des variations que sa
subdivision suggérerait) pourrait, de son côté, définir verticalement un système de
calembours où les éléments s'anéantiraient dans l'absurde. La case croisée, celle
du fil à plomb sur la tour de Pise, se désignerait d'elle-même comme « un
calembour relatif à la nature (son drame intérieur) du fil à plomb ». Et l'analyse pourrait
se poursuivre... Nous l'arrêterons sur une question : parviendrait-on, de
croisements en croisements, à définir typologiquement les divers comiques qualifiés,
ici ou là, de spirituels, d'ironiques, de satiriques. Voire plus généralement,
aujourd'hui, d'humoristiques?
Nous pouvons également l'arrêter par une réflexion. Nous avons opéré sur
ces images une conversion verbale qui les a réduites finalement à des histoires
comparables à celles que nous avions étudiées dans l'étude citée plus haut.
Constater que cette conversion était possible est déjà un acquis. Interpréter
cette conversion pourrait en être un autre. L'affirmation qu'il n'y a pas de
comique graphique et que tout trait d'esprit relève de la communication verbale,
serait sans doute peu discutable. Néanmoins ces dessins ont leur spécificité;
on peut constater par exemple qu'ils perdent beaucoup de leur drôlerie lorsqu'ils
sont racontés au lieu d'être vus. Leur force de tir (comique) s'amenuise au fil
des mots comme si le temps mis à les dérouler leur faisait manquer la cible. Le
comique, pensé en fonction du dessin, explose avec des charges de contenu plus
légères. Reprenant par exemple l'histoire de Voltaire : « ... un serpent piqua
Jean Fréron. Que croyez-vous qu'il arriva? Ce fut le serpent qui creva » et la
comparant au spectacle du dessin de même articulation mais réduit à des mots : « ... un
bloc de granit tomba sur l'escargot. Que croyez-vous qu'il arriva? Ce fut le granit
qui éclata », on voit bien que face à l'histoire glorieusement féroce de Voltaire,
l'escargot résistant perd verbalement sa drôlerie graphique; sa légèreté
existentielle qui l'avait rendu drôle en dessin, devient insipide en paroles. Le dessin
est une plaque plus sensible au comique que le verbe. Son instabilité humoresque
est trans-verbale, comme translucide et effritable à merci : une charge adhesive
ou répulsive (en affectivité, opinions, croyances, caractères...) trop forte risque
le virage de disjonction fatal, l'opacité brutale : l'in-regardable, le mauvais goût,
l'incompréhensible... le scandale; la simultanéité visuelle de ses signes ainsi que
leur puissance d'appât résorbent, par éclat, la durée diachronique de leur
propre dimension narrative. Disons que la disjonction dessinée se révèle d'autant
plus irrésistiblement comique que ses contenus humains sont moins engageants;
la drôlerie du dessin est une volte-face effleurée, comme l'aurore de celle des
mots : elle lui apporte l'enfance de l'art.

Violette Morin
École Pratique des Hautes Études, Paris.