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3. Qu’est-ce que travailler en personne ?

Alexandra Bidet
Alexandra Bidet est chargée de recherche en sociologie au CNRS (Centre Maurice Halbwachs), ancienne
élève de l’École normale supérieure de Cachan et agrégée de sciences sociales. Elle a coordonné l’ouvrage
Sociologie du travail et activité (Toulouse, Octarès, 2006) et le manuel Sociologie du travail (Paris,
Montchrestien, 2000).

« Ce n’est pas un hasard linguistique si “édification”, “construction” et “travail”


désignent à la fois un processus et le produit fini auquel ce dernier aboutit. Sans
la signification du verbe, celle du nom reste vide. »
John Dewey, L’Art comme expérience, Pau, Farrago, 2005, p. 77.

Comment passer de la question du travail – perdu ou à venir – à celle du travail en 1


personne – ou comment les travailleurs s’y engagent-ils ? Au sein de la sociologie du
travail française, des contributions ont introduit, dès les années 1980, des
élargissements en direction du travail en personne. Dans ce chapitre, nous
examinons des articles où l’attention classiquement circonscrite au poste, à son degré
d’autonomie et aux « actions ouvrières », commence ainsi à s’accompagner d’une
description du travail comme activité informelle, productive, incarnée, puis
accomplissement pratique. Chaque fois, la notion d’autonomie connaît une inflexion
qui nous écarte du prisme salarial repéré précédemment chez G. Friedmann : d’un
étalon de mesure, elle en vient à mettre en valeur des phénomènes de transgression,
de négociation, d’appropriation personnelle ou encore d’invention.

Avec l’intégration de la durée, s’ouvrent des perspectives sur l’engagement dans le 2


travail. En suivant au plus près l’écriture sociologique, nous allons préciser ce
cheminement du travail vers l’activité. La tradition d’anthropologie technique nous
aidera ensuite à prolonger ce mouvement. En portant un regard serré à la dynamique
du rapport opératoire au monde, elle dépasse en effet radicalement les limitations
propres aux modèles symétriques de l’œuvre et du labor. Comme l’observe déjà N.
Dodier, elle replonge d’emblée la technique, et avec elle le travail, dans l’agir – loin
des catégories d’H. Arendt  [1] . Cette tradition rend même obsolète le gradient qui
structure le prisme salarial. Face à l’opération technique, il n’est plus question de
trier indéfiniment entre autonomie et hétéronomie, liberté et subordination. Pour qui
se penche sur l’opération technique, la figure de l’individu constitué, ou « maître de
soi », disparaît aussi surement que celle de « l’objet asservi ». À leur place, un autre
gradient mène «   des existences instables aux essences stabilisées – et
inversement »  [2] . Non plus l’autonomie, mais l’individuation : l’opération technique
ne met pas en rapport des individus achevés, mais toujours « légèrement dépassés »
par leurs propres actions, donc en devenir  [3] . Elle saisit les personnes en mouvement,
dans ce léger décentrement par lequel elles s’inventent encore. L’autonomie – si l’on
souhaite conserver ce terme – ne pointe plus un état, mais un processus
d’individuation  [4] .

Ce déplacement se laisse bien repérer au sein des travaux empiriques de sociologie du 3


travail. Dans ce chapitre, nous déployons quatre tableaux à partir de notre inventaire
de la revue Sociologie du travail depuis sa création en 1959. Ils distinguent quatre
principales acceptions de l’autonomie – en les associant chacune à un article topique.
Nous suivrons la façon dont chacun de ces articles, en avançant sur le terrain de
l’activité de travail, met à distance le prisme salarial repéré chez G. Friedmann.
L’engagement dans le travail, d’abord saisi comme un consentement paradoxal, va
prendre plus d’épaisseur en étant associé au freinage, puis à l’attachement aux outils
de travail, enfin à un souci d’efficacité productive. En même temps que nous
observerons le chemin ainsi parcouru depuis la formalisation friedmannienne, le
nôtre se précisera aussi en direction du travail en personne. Il nous restera alors,
dans une dernière section, à lever le verrou de la technicité – longtemps marginalisée,
nous l’avons vu, au sein de la tradition sociologique – pour dresser le cadre d’une

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approche du vrai boulot.

Tableau - Les figures de l’acte de travail dans la sociologie du travail

Engagement et transgression. Le travail, activité


informelle

L’article d’A. Borzeix et de D. Linhart, « La participation : un clair- obscur »  [5] va 4


constituer notre point de départ. Il se penche sur le développement, très en vogue
dans les années 1980, de formules managériales organisant la «   participation
directe » des salariés au sein de l’entreprise : cercles de qualité, groupes d’expression,
réunions de progrès, etc. L’article énonce essentiellement une incertitude quant à la
portée de ce mouvement : non pas la part d’incertitude qui fait la pertinence d’un
énoncé de recherche, mais une indétermination centrale. Entièrement tendu vers
l’éventualité d’une « réorientation d’ampleur », d’un « remaniement substantiel »,
d’un « double retournement », d’une « nouvelle donne »  [6] , il l’affirme et tout à la
fois la récuse.

Il porte ainsi la marque du type d’épreuve qu’il organise. L’enquête ne se limite pas 5
en effet à attester la réalité de transformations. Si le développement des formes de
participation directe dessine une «   fantastique remise en question   » du
fonctionnement des entreprises  [7] , il est aussi soumis à une épreuve qui seule
décidera de la validité de ses prétentions, en conduisant finalement les auteurs à
minorer la portée du développement de la participation directe. En quoi consiste
cette épreuve, qui aboutit à un verdict et voit l’incessante mise en tension de termes
contradictoires ?

La promotion d’une participation directe des salariés à l’entreprise signifie, pour A. 6


Borzeix et D. Linhart, que les salariés ont «   voix au chapitre   »   : «   la gestion et
l’organisation du travail échappent désormais au monopole des directions   ». Ce
constat enveloppe une valorisation, attachée à la perspective d’une «   entreprise
unifiée, réunie, une et indivisible », dans laquelle l’adhésion serait consentie, et la
participation de tous à la logique de l’entreprise, pleine et entière. Elle marquerait
« l’effacement » de la dichotomie entre « travail d’exécution » et « dirigeants », et la
genèse d’une idéologie rompant avec celle, «   protestataire   », «   d’un antagonisme
fondamental des intérêts au sein de l’entreprise, celle de la lutte des classes ». Cette
valorisation d’un salarié citoyen est au principe de l’opposition qui traverse l’article,
entre deux termes in fine également inaccessibles : le salariat « pur » et la pleine
citoyenneté du travailleur. Ce gradient est le dispositif qui conduit les auteurs à
condamner la participation directe des salariés. La perspective d’une unification de
l’entreprise est un terme impossible – c’est la conclusion de l’article, mais la réalité de
l’entreprise est tout entière dans cette tension. L’enquête empirique, à travers
l’évaluation d’une formule managériale, entend ainsi établir ce qu’il en est, hic et

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nunc, du salariat comme tendance.

L’épreuve ne consiste pas seulement, comme cela était le cas chez les héritiers de G. 7
Friedmann, à mesurer l’autonomie de postes de travail. Précisons l’argument de
l’article. Le projet participatif déploie l’horizon d’un «   modèle holiste,
communautaire et unanimiste où l’adhésion consentie à une entité élargie, celle de
l’entreprise tout entière, est censée remplacer les ressorts identitaires et les matrices
d’intégration sociale antérieures   ». Cette unification aurait pour corollaire
l’«   atomisation   » des salariés   : «   unité et individualisation cheminent toujours
ensemble ». L’atomisation signifie la déstabilisation des « communautés naturelles
de producteurs – celles qui épousent les contours de la division actuelle du travail ».
Caractérisées par le particularisme de leurs régulations, élaborées autour de l’activité
productive, «   dans une pratique professionnelle commune, dans la proximité
géographique et sociale   », elles forment autant d’écrans entre les individus et
l’entreprise. Leur «   effacement   » relèverait à la fois de la nouvelle exigence de
mobilité et de flexibilité des producteurs, qui interdit toute stabilité aux groupes de
travail, et du projet participatif lui-même, fabriquant l’unité de l’entreprise par la
multiplication de groupes ad hoc, à géométrie variable selon la question inscrite à
l’agenda : « agrégat instrumental éphémère et changeant », le nouveau groupe type a
pour seul principe de cohésion «  l’entreprise et sa logique  ». Élargir l’adhésion à
l’échelle de l’entreprise, lieu alors d’une participation «   ouverte   » des salariés,
engagerait donc la fin des communautés intermédiaires de travail.

L’acte de travail surgit à ce stade de l’argumentation. Ancré dans un « savoir-faire 8


informel », « d’essence interactive », il est un « savoir faire ensemble » nous rappelle
l’article. La professionnalité ouvrière, l’implication positive des salariés,
indispensables à l’accomplissement de l’activité, s’ancrent dans des « qualifications
collectives   » qui font la capacité d’autorégulation des groupes de travail   : «   la
participation informelle prend appui sur une microculture d’atelier inventée par les
salariés pour les servir autant que pour servir les besoins de la production ». Identité,
culture, collectif de travail, régulation autonome sont autant de façons de nommer
cette régulation collective de l’acte de travail. Le phénomène participatif, en
« brisant » ces communautés naturelles de travail, atteindrait donc la source même
de l’efficacité productive. Adossée à cet argument, l’épreuve salariale condamne
d’emblée le projet participatif : la démocratie industrielle ainsi promue sape les bases
mêmes de la logique d’entreprise et de démocratisation réelle. La figure mythique
d’une pleine intégration à l’entreprise d’un salarié nouveau «   citoyen   » disparaît
d’elle-même. Si le phénomène participatif «   porte en germe (…) un remaniement
substantiel des formes de sociabilité et des modes d’intégration des salariés dans
l’entreprise », il se voit refuser, à l’aune du salariat entendu comme tendance, le
statut de véritable réorientation. Et de conclure : « on peut se demander au nom de
quoi les salariés accepteraient de lâcher “leur” ombre pour une proie si
dangereusement lumineuse ».

L’épreuve, qui conclut au caractère contradictoire du projet participatif, ne repose 9


donc pas sur un jugement relatif à l’autonomie d’un poste de travail. Elle s’appuie au
contraire sur la mise en valeur d’un acte de travail irréductible au poste. Il est saisi
comme informel, par opposition au poste, à la tâche prescrite et formelle  [8]  : « l’acte
lui-même », comme « travail réel » et « activité réelle », met en œuvre un « savoir-
faire informel ». Le souci métrologique des sociologues perd là son appui : une fois
dissocié du poste, l’acte de travail est moins aisément commensurable ; « capacité
mystérieuse   », il s’énonce dans sa singularité, comme ensemble
d’«   accommodements domestiques   » et «   informels   » élaborant un «   ordre pour
soi », « un ordre productif à leur mesure », au sein d’un univers lui-même « naturel
et privé ». L’article valorise cette particularité de l’acte de travail, qui l’ancre dans un
«   savoir pratique (…) né de l’expérience concrète, des exigences du travail en
situation, et non d’un apprentissage théorique et scolaire ». La référence au « sens
pratique » de l’Esquisse d’une théorie de la pratique de P. Bourdieu vient étayer
l’indexicabilité foncière d’un ordre élaboré « dans et pour l’action ». Se trouve alors
mise en valeur « la dimension active et riche en ressources du travail des salariés ».
Cette opération est caractéristique de la tradition de sociologie du travail, suivant ici
les ergonomes. Inscrit dans l’ordre du particulier, du privé et du tacite, de l’ombre et
du flou, parfois même de l’invisible et de l’indicible, le geste de travail est réputé
défier toute tentative de prescription, d’explicitation, de formalisation et de
codification  [9] .

Mais ce mouvement n’implique pas une réelle attention, dans l’article, au « travail 10
réel   ». L’informel n’est convoqué que par et pour l’épreuve, tel un appui  [10] .
L’existence de «   savoir-faire informels, méconnus des services fonctionnels, mais

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totalement indispensables au bon fonctionnement de la fabrication » vaut rappel au


principe de réalité sociologique. L’acte de travail subit de plus une singulière mise en
forme. Il admet dans l’article des déterminations supplémentaires, qui seules
autorisent une montée en généralité, au-delà du seul qualificatif d’informel. L’acte de
travail est tout d’abord saisi en référence à un collectif : il est défini comme informel
car il engage des régulations propres à la « communauté naturelle des producteurs ».
Les qualificatifs d’informel et de tacite traduisent cet alignement collectif de l’acte de
travail : fondé sur une « capacité collective », il met en œuvre un savoir pratique
d’essence « interactive », élaboré par un collectif de travail, « la communauté des
producteurs ». L’ajustement localisé qu’il opère implique un « savoir faire ensemble »
constitué «   dans l’oralité   », l’interprétation et la circulation d’informations.
L’intelligence pratique résulte ainsi des interactions d’un collectif.

Ce premier moment, qui rabat l’informel sur un collectif, l’acte de travail sur une 11
communauté, en autorise un second. Si le premier repose sur l’« essence interactive »
de l’informel, le second fait valoir la «   nature transgressive   » des régulations
collectives. Ces « arrangements internes », par lesquels les salariés construisent un
ordre productif à leur mesure, relèvent bien d’une logique foncièrement productive.
Le souci de l’efficience productive anime l’incessante production normative qui
assure la gestion quotidienne du processus de production. Ces « accommodements
domestiques » ont toutefois « pour particularité d’être vécus comme transgressifs par
leurs auteurs », affirme l’article. Plus encore, leur « ciment » tiendrait précisément à
leur nature transgressive et à leur « saveur », à leur valeur de contestation. S’opère
ainsi au fil du texte un second passage, du collectif au pouvoir, de l’alignement
collectif de l’acte de travail à sa vocation polémologique, qui fait du travail un
« consentement paradoxal ». L’inflexion du lexique se marque par l’emprunt
explicite à l’analyse stratégique. Le geste de travail, mis d’abord en valeur comme
interactif et collectif, l’est alors comme clandestin et subversif. Il engage des
régulations «   édifiées pour détourner et contourner la norme   »   : la participation
informelle est une participation clandestine tramée de « logiques transgressives ».
Son enjeu est fondamentalement un enjeu de pouvoir et le projet participatif renvoie
lui-même à une « logique de normalisation » : le déplacement de la frontière entre
formel et informel, par dévoilement et formalisation de ce dernier, affecte les zones
d’incertitude maîtrisées par les salariés, donc leur pouvoir.

Schéma - Une double mise en forme du travail

Cet article voit une première mise à distance du cadre friedmannien. L’introduction 12
du travail comme activité se manifeste – positivement – par la dissociation du poste
et de l’acte de travail   ; et négativement, par l’étendue du formatage requis pour
restaurer, malgré tout, une commensurabilité avec les schèmes salariaux. Apparaît
ainsi une figure que nous connaissons bien : l’engagement dans le travail comme
« consentement paradoxal ». Jusque dans des travaux récents, ses déclinaisons sont
nombreuses et variées : implication contrainte, autonomie contrôlée, participation
paradoxale, etc. Il s’agit toujours de porter une évaluation de l’état du rapport
salarial. Cette figure, en affirmant la vocation polémologique du travail, n’associe pas
seulement autonomie et transgression. Elle valorise aussi l’autonomie,
simultanément « vitale », « conquise » et « menacée », comme un bien commun, à
même de résumer toute contestation portée par un collectif de « producteurs ». Ce
cadrage du travail emporte donc une montée en généralité. Alors que la distinction
introduite entre travail prescrit et travail réel semblait menacer une critique
humaniste qui se suffit d’une comptabilité des tâches  [11] , il réussit le coup de force
d’intégrer l’implication productive à cette critique : l’engagement dans le travail en
devient un point d’appui. Ce qui clôt l’épreuve n’est plus l’évaluation du degré
d’autonomie/hétéronomie des tâches, mais la référence à la nature informelle de
l’engagement dans le travail. Ce faisant, l’opération critique s’autorise de la valeur
polémologique du travail lui-même.

Engagement et négociation. Le travail, activité productive

Le deuxième article, malgré sa proximité, introduit une différence majeure   : 13


l’opération de travail n’est plus convoquée de manière générique et in abstracto à
l’appui d’une argumentation. Elle représente l’objet même de l’enquête, qui est une
véritable observation participante. La notion d’autonomie subit alors une nouvelle

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inflexion : le champ du négociable n’est plus simplement attesté, comme la marque


d’une autonomie identifiée comme transgression, mais l’objet d’une exploration en
propre, qui regarde l’autonomie comme une négociation.

Dans cet article que Ph. Bernoux consacre à la description d’un atelier de l’industrie 14
mécanique traditionnelle, «   Les OS face à l’organisation industrielle   »  [12] , nous
retrouvons toutefois la double mise en forme du travail analysée dans l’article
précédant. L’article reste ainsi largement tributaire du prisme salarial et de sa double
opération de traduction, de l’informel en collectif et du collectif en contre-pouvoir.
Dans la description du système technique de production de l’atelier, le geste
s’identifie ainsi d’abord comme informel, par opposition à la tâche prescrite :

15
Le travail des compagnons OS est d’un modèle uniforme : mettre les pièces sur
les machines, s’assurer de la bonne position, mettre sa machine en route.
Lorsque l’opération est terminée, éventuellement arrêter la machine, enlever la
pièce, en mettre une autre, etc. La tâche est donc simple, répétitive,
l’apprentissage n’exigeant aucune qualification préalable. C’est le plus bas
niveau de ce genre de travail. Les OS ne font aucun apprentissage ; ce sont les
tests, passés à l’entrée et le niveau de qualification antérieur ou celui du diplôme
acquis qui permettent l’affectation à des niveaux supérieurs. (…) Le temps de la
mise au courant est lui-même peu élevé. Quelques minutes tout au plus, sous le
contrôle d’un régleur, voire si ceux-ci sont occupés, d’un autre OS plus ancien ou
plus habile. En principe, l’OS doit effectuer les opérations décrites et aucune
autre. Il ne doit ni changer les outils ni régler lui-même sa machine (…). En fait,
dans les cas les plus simples et qui ne demandent pas beaucoup de temps, les OS
effectuent eux-mêmes les changements d’outil et les réglages faciles. Assez
rapidement, en fonction de la compétence qu’ils leur reconnaissent, les régleurs
confient un petit matériel élémentaire aux OS (…) Faire appel à un régleur pour
un changement d’outil très élémentaire désigne un ouvrier peu doué, maladroit.
Il y a donc sur le tas une très faible qualification possible par un modeste
apprentissage. Mais l’un et l’autre sont informels  [13] .

L’efficacité de la mise en forme «   salariale   » du travail apparaît encore ici   : le 16


qualificatif d’informel marque un état de fait illégitime pour la direction de
l’entreprise et, du même mouvement, engage la dénonciation d’un défaut de
reconnaissance. La remontée politique vers la question de la reconnaissance et de
l’autorité est au principe de l’inépuisable débat sur la notion de qualification en
sociologie du travail  [14] . Cette montée en généralité s’ancre dans la continuité, propre
au prisme salarial, entre l’acte de travail, l’appartenance collective et la question du
pouvoir dans l’entreprise. Mais elle se noue, plus particulièrement dans cet article,
autour de la question des normes de production : le freinage est un thème fondateur
s’il en est de cette tradition de travaux  [15] .

Une observation minutieuse de l’attitude des OS face aux normes de production 17


conduit Ph. Bernoux à appréhender leur implication productive selon un alignement
collectif de l’action : trois groupes sont distingués d’emblée. Un premier groupe, dit
« paysan », « a une attitude très caractérisée par rapport aux normes de production :
ils font tous intégralement leurs “minutes” ». Son attitude de « soumission » à l’égard
de la norme de production le distingue du groupe « ouvrier », dont les membres
« freinent systématiquement la production ». Le groupe « tunisien », quant à lui, n’a
pas d’attitude bien ferme : « tantôt, il produit la norme et même au-delà (certains ont
été jusqu’à faire et inscrire 150   % de la production théorique), acceptant donc la
discipline et copiant son attitude sur celle du groupe “paysan”, tantôt il se modèle sur
le groupe “ouvrier”, et ne fait que ce qu’il peut faire chaque jour sans se bousculer et
sans en marquer d’avance »  [16] . L’engagement dans le travail est donc lu comme une
adhésion relative à la norme productive édictée par l’entreprise. La dénomination
des trois groupes est significative : le groupe des adeptes du freinage, dit « ouvrier »,
eu égard à son origine ouvrière, est également le seul dont les membres soient
«   totalement impliqués dans l’entreprise   », c’est-à-dire dépourvus d’un «   centre
d’intérêt extérieur   » leur permettant «   de compenser en étant autre chose
ailleurs »  [17]  : « ni l’âge ni l’ancienneté ne sont apparus déterminants. Il est apparu
que la caractéristique du freinage était l’appartenance à un groupe culturel, celui des
“ouvriers”. Le freinage était d’autant plus accentué que l’ouvrier avait un projet précis
de mobilité sociale technique, c’est-à-dire ne se faisant pas dans la ligne hiérarchique
(devenir op, non chef d’équipe) »  [18] . Chez les « ouvriers », une grande attention aux
problèmes organisationnels et techniques de l’entreprise coexiste ainsi avec une
posture fortement revendicative, associant la critique de l’activité à « une volonté de
promotion contre l’organisation »  [19] . On conclura donc, en forçant à peine le trait,

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que le freinage constitue pour Ph. Bernoux le mode « normal » d’engagement des OS
dans l’entreprise ; et l’article se focalise ensuite quasi exclusivement sur ce groupe dit
« ouvrier ».

Comment interpréter cette centralité du freinage ? Il subordonne l’acte de travail, 18


déjà ordonné à une « culture » de groupe  [20] , à un horizon polémologique. Dans la
pratique du freinage, la quantité produite est le point névralgique des conflits.
L’article vise à dévoiler, derrière la mise en question de la norme de production, celle
de l’autorité elle-même ; derrière l’argument de la fatigue, le « refus de se laisser
faire   ». La norme de production revêt en effet pour Ph. Bernoux une valeur
disciplinaire et hiérarchique : elle « manifeste le pouvoir de la hiérarchie qui donne
naissance à la volonté de faire exister un contre-pouvoir du groupe »  [21] . Ce point est
d’importance. Si la norme n’est que « l’occasion de provoquer un conflit portant sur
l’autorité dans l’atelier », si la mise en échec de l’autorité est une fin en tant que telle,
alors le freinage doit se comprendre comme un phénomène de contre-pouvoir, une
« revendication d’autonomie » face à « l’absence d’autonomie dans le travail »  [22] . La
volonté de « s’affirmer – comme individu et comme groupe – contre la direction »
subsume alors entièrement l’acte de travail. De même, si le texte mentionne à
plusieurs reprises l’existence d’un souci d’efficacité chez les OS, et leur sentiment de
« mettre en œuvre une logique de l’efficacité contre l’organisation », plus soucieuse
« d’affermir un pouvoir que d’organiser une production »  [23] , c’est pour l’inscrire
dans une logique de délégitimation de la direction et de légitimation de l’action
revendicative. Ce souci d’efficacité est rabattu sur l’affirmation d’un pouvoir de
groupe. L’horizon polémologique de l’analyse, qui décrit l’activité de travail comme
une « guerre d’usure » endémique, se prévaut du regard indigène lui-même : « un
statu quo accepté par le groupe est toujours considéré comme le résultat d’une
conquête ouvrière »  [24] . Cette prégnance du prisme salarial conduit Ph. Bernoux à
estimer que «   cette opposition constitue la trame des comportements des deux
groupes » : le « monde des ouvriers » ne s’oppose pas à celui de la direction comme à
un monde culturel différent, mais comme à un véritable « système social » dans la
négation duquel il en élabore un autre. Selon l’interprétation proposée, l’opposition
est fondatrice   : c’est la quête d’une intelligibilité du système d’organisation qui
conduit les ouvriers à élaborer une « rationalité explicative », répondant terme à
terme à celle (à leurs yeux irrationnelle) de l’entreprise, et constitutive d’un « système
social   » qui leur permet de «   reconstituer un ensemble cohérent à la fois de
comportements et de représentations »  [25] .

Qu’en est-il ici de l’engagement dans le travail ? La notion d’habileté se dessine à 19


l’horizon d’une description classique d’un poste d’OS. L’uniformité annoncée d’un
travail simple et répétitif laisse percer une pluralité de pratiques, riches en habiletés
et parti-pris normatifs, bien qu’elles soient appréciées en termes d’inégale maîtrise.
Du temps et de l’action sont aussi introduits, à travers les « changements d’outils » et
les «   réglages faciles   » auxquels accèdent peu à peu les OS   ; soit un processus
dynamique et heuristique qui ne se dit ici que dans les catégories de la qualification et
de l’apprentissage, lesquelles président aux descriptions formelles de postes de travail
et renvoient à des classifications conventionnelles de postes. La présence de l’habileté
industrieuse s’affirme toutefois   : «   leur capacité inventive sur le tas fait tourner
l’entreprise   »  [26] . Plus généralement, les incessantes négociations qui parcourent
l’atelier sont autant de manifestations d’implication productive – et l’acte de travail
est leur lieu même. Via le freinage, il manifeste une normativité irréductible à celle de
l’entreprise, car puisant aux divers horizons de vie des ouvriers. L’autonomie ne
s’entend donc plus simplement d’une contestation, inhérente au travail réel, mais
d’une active négociation qui fait valoir son pouvoir productif. Le travail comme
activité gagne ainsi une nouvelle épaisseur et devient justiciable d’une exploration en
propre afin de saisir les « attitudes face aux normes de production ».

Le phénomène du freinage, autour duquel s’articule ici l’engagement dans le travail, 20


marque aussi les limites de l’attention qui lui est portée. Le geste se trouve en effet
projeté sur un axe unique, qui ne le saisit qu’à travers son degré d’adhésion à une
norme productive   : quel pourcentage de la quantité «   normale   » de production
réalise-t-il  [27]   ? Indice de choix pour le sociologue, le calcul et l’inscription par
chaque ouvrier de sa production journalière, crée une commensurabilité entre les
travaux, et les saisis dans leur résistance relative à la norme théorique de production.
L’analyse s’épuise donc encore dans une polémologie – avec l’autonomie comme
équivalent général. On pourrait nous objecter que l’analyse du freinage montre que le
travail participe aussi à affirmer une normativité propre au groupe ouvrier. Or, celle-
ci se déploie encore en dehors du travail : le « système social » décrit par Ph. Bernoux
vient répondre à cette exigence de sens ; il consiste en une élaboration symbolique, se
traduit par un alignement collectif de l’action de chacun et a une valence

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essentiellement polémologique. Autant de traits qui signent l’extériorité de


l’élaboration normative à l’égard de l’activité industrieuse. Si, dans cette deuxième
figure, l’autonomie est bien revendiquée par l’acte de travail – véritable « contre-
pouvoir » au sein d’un espace de travail entendu comme un espace de négociation –
cette négociation s’énonce néanmoins encore dans les termes du prisme salarial
repéré chez G. Friedmann : elle est la négociation d’un degré de contrainte et de
pression, soit du pouvoir relatif des ouvriers dans l’atelier. L’enjeu est bien le
positionnement d’un « curseur d’autonomie » le long d’un continuum, dans le cadre
d’une chronique du salariat comme simple tendance.

Engagement et appropriation personnelle. Le travail,


activité incarnée

On s’écarte davantage encore du cadre friedmannien quand l’autonomie ne valorise 21


plus une transgression, ni une négociation mais l’appropriation personnelle d’un
travail à soi. L’article topique est un article postérieur de Ph. Bernoux  [28] . Il est
toujours question d’ateliers d’OS, mais la manière de saisir le travail diffère
notablement  [29]   : l’acte de travail n’est plus soumis à une commune mesure, qui
introduisait jusqu’ici aisément le prisme salarial. Si la «   logique de la
réappropriation » est présentée comme un trait générique de tout travail, elle n’est
plus saisie en effet comme une simple forme de «   résistance ouvrière   ». L’usage
central de la notion d’appropriation porte au contraire un traitement des normes en
nette rupture. Dans sa discussion critique de l’analyse stratégique et des approches
« économiques » et « utilitaires » du freinage, l’article ébranle les deux mises en
forme de l’acte de travail que nous avons identifiées comme caractéristiques de
l’épreuve salariale  [30]   : la traduction de l’«   informel   » en «   collectif   » et le
rabattement du « collectif » sur le plan du « pouvoir ».

Dans cet article, le travail engage un « auteur », il est « travail à soi »  [31] , et émerge 22
ainsi de l’alignement collectif où le maintenaient les deux précédentes figures.
Considéré dans sa singularité, comme relevant d’un accommodement toujours
localisé et contingent à un « espace individuel », il semble avant tout façonné par le
souci d’une convenance personnelle : pouvoir « s’identifier à son travail   ». Ainsi,
l’auteur considère « que la personnalité de l’ouvrier se construit dans un rapport de
possession (qui n’est pas forcément de propriété) à sa machine   »  [32] . Ces points
énoncés, on peut introduire l’«   énigme   » constitutive de l’article   : pourquoi ne
saurait-on « exister » sans « s’identifier à son travail » ? Quelle est la nécessité de
« l’appropriation », d’une « présence au travail » engageant une riche production
normative ? « Pourquoi se donner des normes ? », interroge encore Ph. Bernoux.

En posant en ces termes le problème de l’appropriation, il engage une considérable 23


ouverture de la question de l’engagement dans le travail. Elle ne se réduit plus à
l’attitude entretenue à l’égard de la norme productive – dont une mesure était
précédemment fournie par l’évaluation journalière de la production individuelle.
D’autres dimensions s’ouvrent à l’exploration du sociologue, appelé à suivre une
élaboration normative dont les formes ne sauraient plus se résumer à un degré de
résistance ou d’adhésion de l’ouvrier : il s’agit bien plutôt d’être à « l’initiative d’une
manière propre de produire   ». Mais comment dresser l’inventaire des formes
d’«   organisation volontaire de la production   »   ? Ph. Bernoux distingue quatre
grandes classes de «   comportements   »   : le redécoupage du temps de travail,
l’appropriation d’un espace dans l’atelier, l’appropriation technique et l’appropriation
de la gestion technique elle-même. Une série d’éléments acquièrent alors une
visibilité : l’hétérogénéité des rythmes de travail au sein de l’atelier, les multiples
éléments de personnalisation et de marquage de l’espace, les tours de main, les petits
réglages et le bricolage des machines, l’activité de repérage de sources d’inefficacité et
l’élaboration de solutions organisationnelles par les ouvriers, etc. Se donne dès lors à
voir l’insertion productive des membres de l’atelier, en même temps qu’un milieu de
travail habité, ouvré et peuplé d’objets autant que de symboles, de collègues, etc. : le
travail comme activité incarnée.

Ayant déplié l’atelier comme espace de production normative, Ph. Bernoux revient à 24
la question du sens des comportements observés, en s’opposant à une « littérature
classique   » trop encline à privilégier des raisons «   économiques   » ou
« utilitaires »  [33] . Si la « source de l’action » ne saurait s’éclairer par de tels motifs,
c’est que le comportement des ouvriers remontant la chaîne ou bricolant leur
machine, etc., ne se résume pas à la seule poursuite d’« objectifs négociables ». Le
sociologue critique l’horizon polémologique de l’analyse stratégique qui, à la suite de
M. Crozier, regarde l’action organisée comme «   une compétition pour le

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3. Qu’est-ce que travailler en personne ? https://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_BIDET...

pouvoir »  [34] . Or, si la logique de l’appropriation désigne des formes d’élaboration


normative («   se définir un temps, un espace, une gestion, etc.   »), celles-ci ne
procèdent pas principalement d’un conflit sur la règle. Certes, l’auteur souligne, dans
chaque cas, la distance prise à l’égard du règlement et des normes officielles : « dans
les ateliers de mécanique, les compagnons organisent leur journée d’une manière
tout à fait contraire à la lettre et à l’esprit du règlement » ; de même, la répartition
des machines porte « contestation du droit du chef d’équipe » à affecter lui-même les
compagnons. Mais cet état de fait ne préjuge pas d’une visée polémologique   ; la
distance à la règle n’est pas souci du pouvoir. L’enjeu consiste à réinterpréter la
question du conflit hors d’un strict prisme salarial. La « contestation de l’autorité » et
les critiques de la gestion technique de l’atelier restent au cœur de la description ;
l’«   organisation volontaire de la production   » porte «   toujours en elle une
contestation de l’organisation du travail ».

Mais cette contestation n’est pas fondatrice ; elle n’épuise pas l’ordre des « motifs ». 25
Si le rythme de travail des ouvriers varie grandement au cours de la journée, Ph.
Bernoux souligne qu’il est « indépendant de la présence de la maîtrise supérieure
(contremaître et chef d’atelier) »  [35]  ; de même, la critique de la gestion n’est « pas le
fait de tous les compagnons, contrairement à celle du temps, de l’espace et de la
technique   »  [36] . La conflictualité et la contestation passent ainsi au second plan,
l’autonomie n’étant plus elle-même définie comme l’exercice d’un contre-pouvoir,
dans un rapport constitutif à la hiérarchie   : comprise comme une logique
d’appropriation, elle se déploie plutôt dans le rapport incarné de l’ouvrier à son
milieu de travail, outils et collègues  [37] . Plus précisément, les conflits ne sont plus
interprétés comme le fruit d’une volonté de « réduire le pouvoir des autres », mais
comme l’effet d’un double attachement à l’outil de production et au groupe de
travail : « dans le cas de célèbres conflits de licenciements, les salariés ont défendu
autant l’outil de production et la communauté de travail que l’emploi ; le slogan “Lip
… ou Teppaz, ou Rateau, etc. est viable” n’est pas seulement une simplification
stratégique. Il rend compte de la conviction profonde que ce licenciement est un
scandale   », écrit l’auteur   ; ou encore   : «   se définissant comme producteurs, leur
résolution dans la lutte vient de ce qu’ils perçoivent l’ensemble des machines et de
l’organisation de la production comme capable de sortir un bon produit »  [38] . Les
motifs s’analyseraient ainsi en termes de représentation : « celle que les salariés se
donnent de leur outil de production d’une part et de la densité du lien social d’autre
part ». Mais ces représentations procèdent d’une identification, à la fois à l’outil et au
groupe. Contre des motifs « utilitaires », l’auteur localise donc le sens des pratiques
dans la constitution d’une identité à la fois individuelle et sociale. Le souci du pouvoir
fait ainsi place au souci du groupe et l’enjeu de la négociation de zones d’autonomie
dans l’atelier, à celui de «   l’identité sociale de ceux qui le composent   ». Le sens
s’épuise dans la reconnaissance d’une identité.

Comme l’engagement dans le travail n’est plus alignement sur un collectif, la 26


communauté de travail s’extrait d’une stricte mise en forme en termes de pouvoir.
La constitution du groupe de travail ne se réduit plus à la description d’un
antagonisme majeur, ni à l’exercice d’un contrepouvoir : « agir pour se définir comme
groupe est antérieur à ce jeu de pouvoir à propos des grandes sources d’incertitude.
Sans doute, le groupe une fois constitué agira-t-il dans ces zones de pouvoir. Mais
pour marchander, il faut exister »  [39] , avance Ph. Bernoux. Le groupe ne peut donc
être tenu pour le simple produit d’intérêts communs, l’engageant d’emblée dans une
lutte. L’autonomie, comme appropriation ici, opère une seconde rupture à l’égard de
la mise en forme « salariale » de l’acte de travail. Elle ne se réduit pas à une forme de
«   résistance ouvrière   »   ; elle procède au contraire d’une réinterprétation de cette
dernière. Mais si la communauté de travail ne se constitue plus dans et par la
conflictualité, comment en comprendre la genèse   ? La notion d’appropriation
avancée par Ph. Bernoux a précisément vocation à combler cette soudaine béance,
ouverte par la mise à distance du prisme salarial. L’énigme constitutive de l’article
prend d’abord acte de cette mise à distance, en posant une question que le prisme
salarial résolvait d’emblée : « pourquoi se donner des normes ? ».

Comment la logique de l’appropriation éclaire-t-elle la constitution de la 27


communauté de travail   ? Comment opère-t-elle ce «   passage de l’individu au
groupe », antérieurement saisi à partir du freinage ? Se définir autonome, c’est bien
pour l’auteur « se définir comme groupe » : « les individus se donnant ainsi des
preuves concrètes de leur existence créent leur groupe ; et ceci ne se réalise pas à
travers la revendication d’un salaire ou la protection contre un groupe extérieur, ou,
en général, la définition d’objectifs propres, mais à travers le fait de se donner
quelque chose dont on est le maître et qui vous fait exister »  [40] . Si la constitution du
groupe s’annonce indissociable de celle de l’individu, toutes deux procèdent d’un

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3. Qu’est-ce que travailler en personne ? https://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_BIDET...

même appui : « ce sont les choses qui leur permettent d’exister »  [41] . C’est dans une
relation d’identification aux objets de travail que les travailleurs se constituent
comme individus, que le groupe de travail se lie en une communauté, que cette
communauté enfin « existe » : « [la logique d’appropriation] est donc nécessaire à la
constitution du groupe de travail, qui sera d’autant plus structuré qu’il se sera
davantage approprié les outils de production »  [42] . Les objets de travail permettraient
ainsi la définition du groupe et la reconnaissance de son identité sans l’inscrire
d’emblée dans un horizon polémologique. Or, le lien ainsi opéré entre technicité et
socialité n’est pas exempt d’ambiguïtés. La clôture de l’énigme du « sens » sur la
constitution d’une identité au sein d’une communauté de travail repose en effet sur
une délicate torsion du concept d’appropriation.

Expliquons-nous. Les comportements d’appropriation expriment ici «   le désir de 28


s’identifier à son travail à travers l’outil, à travers le groupe de travail ». Ils recouvrent
un ensemble d’ajustements localisés et personnels aux lieux, objets et personnes :
l’élaboration de « caches » autour du poste de travail, le bricolage de sa machine, telle
plage de disponibilité partagée avec un collègue, telle manière de finir sa journée, etc.
Autant d’accommodements singuliers par lesquels chacun élabore en propre une
« prise » sur le milieu, en frayant avec les objets et les personnes qui le composent ; la
personnalité s’ancre dans ces attaches et ces repères locaux, élaborés au fil d’une
présence   : dans l’attachement à un rythme, une forme de personnalisation de
l’espace, un collègue, une façon de saisir la pièce, un tour de main, etc. La logique de
l’appropriation recouvre alors un trait générique, propre à toute présence incarnée :
elle signe l’insertion d’une personne dans un milieu de vie. Or, en introduisant la
notion d’identification, Ph. Bernoux fait subir à cette notion une torsion ; à l’égal
traitement des objets et des collègues fait place une relation d’emboîtement, dans
laquelle l’identification au groupe de travail tend à subsumer la relation aux objets de
travail. L’espace personnel devient ainsi « le domaine où s’épanouissent des liens
interpersonnels » et affirmer une personnalité collective, le « seul moyen de survie
individuelle »  [43] .

L’analyse glisse ainsi de l’appropriation personnelle d’un objet à une relation plus 29
symbolique d’identification aux « objets de travail », engageant une représentation
partagée de la « valeur de l’outil » et du « bon produit », « le fait de se donner
quelque chose dont on est le maître », etc. Convoquer la logique d’appropriation pour
penser le « passage de l’individu au groupe » n’est donc pas sans difficulté : n’est-ce
pas supposer les formes d’appropriation personnelle commensurables à une
« identité sociale » ? Le sens d’un tel attachement réside-t-il nécessairement dans
l’accession à une « reconnaissance sociale » ? Le « pouvoir sur soi » ne s’envisage-t-il
qu’au sein d’une « communauté » ? Force est de constater que l’article ne se défait
pas sans mal des schèmes inhérents au prisme salarial. Pour conclure, revenons donc
sur l’acte de travail en soulevant un paradoxe : le cadre interprétatif de l’article repose
à la fois sur une opposition entre sens et efficacité et sur l’ancrage du sens dans la
relation aux objets de travail. Ces deux thèses se concilient aisément dans une théorie
de l’identité. Mais on en voit le prix : l’effacement de la question de l’efficacité et du
souci productif des personnes   ; le glissement également d’une attention au
maniement des objets à une approche en termes de « maîtrise » et de « contrôle », ou
privilégiant leurs fonctions symboliques.

L’activité de travail trouve donc ici à s’incarner dans un milieu, un espace, une 30
temporalité, parmi les hommes et les choses. Se marque ainsi une double rupture.
Les questions de la conflictualité et de la norme s’émancipent du strict cadre salarial,
et l’autonomie se trouve redéfinie comme appropriation, ordonnée à une exigence de
sens et d’identité. Mais le souci de proposer une approche de la communauté de
travail en rupture avec l’horizon polémologique classique prime sur celui de faire
toute sa place à l’acte de travail dans l’abord des logiques d’appropriation. L’article
conserve ainsi la trace du prisme salarial. L’incarnation gagnée par l’acte de travail,
dans cette troisième figure, est principalement une incarnation par ses entours   :
objets, espaces, personnes, etc., plus qu’une incarnation du geste lui-même, laquelle
ne peut faire l’économie d’une réflexion sur le souci d’efficacité. La structure même de
l’enquête comme sa clôture attestent la persistance de traits salariaux : l’engagement
productif est toujours présenté comme une énigme ; le sens ne lui est pas coextensif,
il doit lui être conféré ; enfin, il ne s’agit pas de suivre la manière dont la présence fait
sens, mais de trouver la manière dont on lui donne sens. Loin de résider dans
l’activité productive, le sens renvoie prioritairement au groupe de travail, dont il nous
est simultanément dit qu’il doit toute son existence aux « choses ». Or, n’est-ce pas
l’insertion productive des choses, des personnes et des lieux qui prête à des logiques
d’appropriation personnelle ?  [44] N’est-ce pas cette commune insertion productive
qui constitue le propre de «   l’atelier   » face aux «   hiérarchiques   »   ? En glissant

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3. Qu’est-ce que travailler en personne ? https://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_BIDET...

subrepticement de la question de l’appropriation personnelle à celle de


l’identification, l’article en vient au contraire à concevoir la constitution de la
personnalité et du groupe de travail comme extrinsèques à l’engagement dans le
travail – et ce, malgré son attention aux « choses » et à l’existence d’une « rationalité
de producteurs »  [45] .

Engagement et invention. Le travail, accomplissement


pratique

On s’approche encore davantage du travail en personne avec l’article de C. Chabaud 31


et de G. de Terssac : « Du marbre à l’écran : rigidité des prescriptions et régulations
de l’allure de travail »  [46] . Dans quels termes le débat avec le prisme salarial y est-il
posé   ? Les trois mises à distance du cadre friedmannien identifiées jusqu’ici
procédaient chacune à une mise en valeur de l’acte de travail, successivement valorisé
comme informel, productif et incarné. Chacune engageait une spécification de
l’autonomie, équivalent général et bien commun, dans les termes respectifs de la
transgression, de la négociation et de l’appropriation personnelle. Notre
cheminement a donc suivi une progression logique, qui nous a menés d’une
autonomie « vitale », toujours à la fois conquise et menacée, organisant une épreuve
salariale, à une autonomie « revendiquée », déployant un prisme salarial, puis à des
« zones d’autonomie » dont l’analyse récuse le principe d’une commune mesure. Avec
ce dernier article, nous franchissons un pas supplémentaire   : en caractérisant
l’autonomie comme la « capacité d’inventer », on se défait du principe polémologique
comme structurant a priori l’enquête.

L’unité d’analyse se déplace encore. Étudier une activité de travail, c’est désormais 32
dresser le tableau de ses « conditions réelles » ; en l’occurrence, restituer le « cadre
réel » de l’activité de saisie des clavistes dans l’atelier de composition d’un grand
quotidien régional. L’analyse débute ainsi par une «   typologie des conditions de
saisie  »   : les «   premiers résultats attestent de l’existence de fluctuations dans les
conditions de déroulement de la saisie, dont la fréquence et la durée sont modulées
par la nature des modifications au regard des conditions prévues ». Les retards dans
la transmission des textes à composer et l’arrêt de dispositifs techniques viennent en
effet perturber l’activité, de manière différente selon qu’elle s’opère suivant le mode
d’organisation prévu (la saisie au kilomètre) ou un mode d’organisation mixte
(alternant des périodes de saisie au kilomètre avec cadence contrôlée et des périodes
au cours desquelles la maîtrise du rythme de travail est possible). Il faut également
prendre en compte «   l’irrégularité d’apparition de ces différentes conditions de
déroulement de la saisie au cours des trois factions   » et des variations dans leur
durée. Le travail tient dans la confrontation des «   conditions d’exécution   » à la
« production réalisée (nombre de signes tapés pour une durée effective de travail) ».
Dans ce cadre, «   les bordereaux de production contenant les productions
individuelles et les bordereaux d’arrêt de travail comprenant la durée et la nature des
arrêts (pannes de l’ordinateur, absence de copies) constituent les principales sources
d’information »  [47] .

Le travail est abordé pour la première fois comme un accomplissement pratique, 33


doué d’une temporalité et indexé à un contexte. Pour saisir le principe de ce
déplacement, il faut prêter attention à la qualité attribuée aux « conditions réelles »
de l’activité des clavistes : l’aléa. Les « conditions réelles » de l’activité désignent ainsi
un principe de variation inhérent au cadre productif. Elles se définissent par leur
instabilité même et leur opposition aux « conditions prévues »  [48] . Toute la trame de
l’article tient dans cette opposition du réel au prévu. Fondatrice de l’enquête
sociologique, elle est ici documentée sur un mode inédit, qui ne repose plus sur une
épreuve salariale ni même sur une commune mesure. Mais pourquoi les auteurs
réinterprètent-ils ainsi l’opposition du réel au prescrit, de l’informel au formel   ?
Pourquoi font-ils une telle place aux variations du cadre réel de l’activité   ? Ces
interrogations vont nous conduire à préciser les termes du débat ici engagé avec le
prisme salarial.

En situant la « variation » au principe de l’analyse, les auteurs identifient d’emblée le 34


travail comme épreuve – épreuve productive. Ils conjurent ainsi la vision mécaniste,
qui suppose « une correspondance directe entre la définition du travail à faire dans
des conditions supposées stables et les comportements des ouvriers » ; sous la double
hypothèse d’une stabilité des conditions de la tâche et d’un « ouvrier moyen », elle
définit une allure de référence. En affirmant l’irréductibilité des variations des
conditions externes et internes de l’activité, l’article prolonge les critiques adressées
par la psychophysiologie du travail, puis l’ergonomie, aux approches mécanistes du

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3. Qu’est-ce que travailler en personne ? https://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_BIDET...

comportement humain. Refuser de réduire l’acte de travail à l’application de


prescriptions, prêter attention aux « variations » de son cadre réel, c’est en un même
mouvement poser le problème de sa genèse et le résoudre, en concevant l’activité
comme une épreuve, et sa genèse comme une tentative pour la surmonter et « sortir
la production   ». Que les «   pratiques réelles de travail   » soient essentiellement
caractérisées par « des variations dans les conditions prévues » indique en effet leur
caractère intrinsèquement problématique. Lui seul rend compte de l’unité d’analyse
choisie   : le processus de la fabrication du journal. Il recouvre un ensemble
d’accomplissements pratiques indissociables des problèmes caractéristiques d’une
épreuve productive, que l’enquête sociologique ici explore. Cette dimension d’épreuve
dit la nécessaire inventivité de l’activité de travail   : l’autonomie désigne ici une
«   capacité d’inventer   », dont le statut du concept de «   régulation   » marque la
centralité.

La réinterprétation de l’écart entre formel et informel engage donc à comprendre le 35


travail comme invention. Cet écart n’est en effet ni le simple effet mécanique d’une
variation à la marge des conditions réelles relativement aux conditions prévues –
cette variation est au contraire une donnée première  ; ni le fait d’une volonté de
contestation clandestine des prescriptions et des normes formelles de la part des
membres de l’atelier – celle-ci n’est que l’effet non voulu d’une logique d’efficacité.
Mais le produit d’une nécessaire inventivité, celle des « normes implicites » et des
« régulations de l’allure de travail ». Les « réponses ouvrières » aux aléas, « ce que
font réellement les ouvriers », sont autant de « processus de régulation » qui font de
l’acte de travail un lieu de création normative ; il apparaît doué d’une normativité qui
lui est propre, portée par un double souci d’efficacité et d’économie de soi  [49] .

Prenons l’exemple de la régulation des objectifs. L’article met en évidence une norme 36
implicite de production inférieure en moyenne de 20   % à la production requise.
Toutefois, il n’interprète pas immédiatement en termes de freinage cette
« contestation », de fait, des normes de rendement, car leur caractère impraticable
dans les «   conditions réelles   » de saisie les condamne d’emblée   : «   lors de la
composition du journal, tout se passe comme si la règle officielle ne pouvait
permettre de réaliser la sortie du journal à temps qu’au prix de sa contestation et que
la contestation n’avait de sens qu’au regard de la logique de l’efficacité, tournée vers
la réalisation de la production, qu’elle intègre ».

De même, la régulation relative aux procédures atteste un souci d’efficacité. Elle 37


consiste dans la variation de l’allure de travail : les clavistes homogénéisent leurs
performances en compensant, par une accélération de cadence, les interruptions
provoquées par l’arrêt de dispositifs techniques ou l’arrivée irrégulière des copies à
composer   ; ainsi, elles inventent sans cesse de nouvelles solutions d’organisation
pour sortir à temps la production : « alors que les interruptions de la tâche rendent
difficile la réalisation de la production requise, l’accélération de l’allure de la frappe
permet d’atteindre la norme implicite ». Cet ajustement constant témoigne pour les
auteurs d’un souci qui n’est plus ici l’apanage des prescriptions officielles   :
«   l’efficacité n’est plus le monopole de l’encadrement mais passe du côté des
exécutants   ». Et de souligner la «   rationalité économique   » et la «   dimension
gestionnaire » propres aux règles développées par ceux qui réalisent le travail.

La création normative ne se déploie plus seulement sur les entours de l’activité, mais 38
sur le terrain proprement productif. Le travail suppose de la part des « exécutants »
l’invention sans cesse réitérée d’une pertinence locale ; la « réponse des ouvriers »
s’ancre toujours dans les aléas les plus singuliers affectant le processus de travail.
Inhérentes à toute activité de travail, les normes sont saisies à travers leur genèse,
comme l’élaboration d’une régulation qui fait la « contribution active » de chacun
face aux circonstances réelles de l’activité. La valence non plus seulement
hiérarchique mais pragmatique des normes, élaborées par et pour l’activité, marque
un déplacement dans le traitement de la norme : l’élaboration normative s’ancre dans
la nécessité d’agir et l’« informel » revêt une rationalité productive. Ce déplacement
signe un abandon du prisme salarial.

Les derniers éléments d’une épreuve salariale s’estompent en effet dans l’affirmation 39
d’une épreuve productive. L’enquête ne soumet plus le travail à une aune extérieure ;
elle s’attache à l’épreuve qui en fait une «   activité réelle   », dotée de sa propre
normativité. L’analyse des normes productives échappe désormais au principe
polémologique. Cette épreuve ne connaît aucune concurrence entre règles ni
antagonisme a priori, mais bien seulement la « coexistence » d’instances normatives,
pour reprendre l’expression de N. Dodier   : les normes sont d’abord saisies et
appréciées dans leur valeur opératoire, et non seulement (le cas échéant)
hiérarchique. Les règles formelles ne constituent ainsi qu’une ressource parmi

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d’autres, d’emblée limitée car tributaire de conditions particulièrement strictes. La


prescription elle-même ne se limite pas à ces seules règles ; elle est aussi le produit de
l’activité elle-même. De façon plus générale, les « réponses des ouvriers » prennent
sens au regard des problèmes constitutifs d’une situation productive et non des seules
injonctions hiérarchiques. Le « ralentissement fonctionnel » diffère ainsi du freinage,
comme une logique productive d’une logique polémologique. G. de Terssac souligne
fortement cette distinction entre régulation et freinage, productif et clandestin, en
affirmant que « les règles autonomes ne cherchent pas systématiquement à échapper
au contrôle venu d’en haut » ni à « faire échec aux normes imposées » : « l’obligation
de résultat est partagée par les deux parties et non imposée de l’extérieur par les
encadrants aux exécutants, tout comme l’autonomie des exécutants dans l’adaptation
des instructions au contexte de travail est acceptée par la hiérarchie   »  [50] . La
définition de l’autonomie comme «   capacité d’invention de stratégies opératoires
efficaces » s’oppose ici à sa définition comme « capacité d’influence », subordonnée à
un horizon polémologique  [51] . Si la « contestation » des normes officielles n’est plus
que le produit du souci d’efficacité inhérent à l’activité de travail, l’analyse de cet
« écart » ne requiert aucun principe qui lui soit extérieur  [52] . Réciproquement, la
définition des « normes imposées » s’envisage d’une façon neuve : elles ne sont pas
nécessairement définies pour être respectées.

Cet article est, comme les précédents, emblématique à la fois d’un nouveau mode 40
d’enquête et d’une nouvelle manière d’écrire le travail. Pour la première fois, il nous
propose de regarder l’activité comme un accomplissement pratique en contexte.
Nous lisons ici à la fois la proximité de l’auteur avec l’ergonomie, sa prime attention
au travail de surveillance-contrôle  [53] et sa sensibilité à une approche non pas
mécaniste mais socio-juridique de la norme, qu’il hérite de J.-D. Reynaud  [54] . Deux
conséquences majeures en découlent : l’engagement productif n’est plus une énigme
à résoudre mais un agir créatif à explorer ; l’activité étant dotée d’une consistance
propre, le prisme salarial se défait.

Nous avons mis en évidence quatre principales figures de l’autonomie au travail : 41


comme transgression, négociation, appropriation personnelle et invention. À travers
ces manières d’écrire le travail, s’opère un enrichissement graduel de la description
du travail, qui l’éloigne de l’identification au poste. On considère davantage
l’engagement dans le travail, à mesure que s’effacent les schèmes salariaux, au cœur
du régime descriptif développé par G. Friedmann. Si ce déplacement du regard
sociologique atteste, au sein de l’atelier, une préoccupation nouvelle pour l’analyse de
l’activité de travail, ce mouvement n’a été jusqu’à récemment guère relevé par les
observateurs. Le récit classique de la discipline par elle-même déploie en effet une
tout autre fresque : celle d’une nécessaire « sortie » des chercheurs hors de l’atelier
industriel et de la destitution de l’acte de travail, à la faveur d’une remise en cause du
déterminisme technologique. Avant de proposer un enrichissement en direction
d’une étude du travail en personne, revenons brièvement sur ce récit
« disciplinaire », pour montrer qu’il porte lui-même la marque du prisme salarial que
nous avons mis en évidence chez G. Friedmann.

P. Tripier a articulé d’une manière synthétique le récit classique de la sociologie du 42


travail par elle-même, confrontée à une profonde recomposition, sinon à une
véritable crise à partir des années 1970. Souhaitant caractériser la «   matrice
disciplinaire   » de la sociologie du travail, il voit son principe dans le «   privilège
épistémologique et méthodologique » de la situation et de l’acte de travail « en tant
qu’objet premier de connaissance et élément explicatif fondamental » : « il faut et il
suffit de connaître l’acte de travail, ses conditions d’existence (gestion et organisation
de l’entreprise), la rémunération qu’on en reçoit, pour interpréter l’ensemble des
comportements »  [55] . D’emblée, P. Tripier adopte ainsi une conception de l’acte de
travail qui nous est familière et qu’il ne questionne nullement : il l’entend comme
l’ensemble des caractéristiques objectivables d’une « situation de travail », elle-même
entendue comme un poste de travail.

Sur cette base, il propose une caractérisation de la « matrice disciplinaire » de la 43


sociologie du travail qui interprète ses évolutions majeures, depuis les années 1950,
comme un effacement du privilège accordé à l’acte de travail  [56] . P. Tripier rejoint ici
les analyses des principaux «   observateurs   » de la discipline, en particulier M.
Maurice, A. Prost et J.-D. Reynaud  [57] . La « perte de centralité de l’acte de travail »
s’ancre selon eux dans la critique du paradigme technologique des années 1950-1960.
Ils y décèlent un mouvement de «   retour au social   », qui désigne pour tous la
nécessaire sortie des chercheurs hors de l’atelier. La sociologie du travail se serait
ainsi peu à peu déprise du primat explicatif de la « situation de travail ».

Précisons les termes de l’intrigue. P. Tripier retrace le passage d’une sociologie de la 44

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situation de travail à une sociologie du travailleur, comme la rencontre de la


perspective interactionniste avec les approches longitudinales. Si toute situation de
travail est d’emblée médiatisée par des « interprétations », celles-ci passent outre les
frontières de l’atelier ; elles engagent la trajectoire du travailleur et l’ensemble des
espaces sociaux qui la trament – soit des territoires dont il appartient à l’analyse de
tracer les contours. Le nouvel intérêt à partir des années 1980 pour les histoires de
vie, le hors-travail et les contextes locaux, les « cultures » et les identités d’entreprise,
les parcours d’emploi et la structuration des marchés du travail, enfin les variables
sociétales, est venu étayer ce mouvement. Si l’interprétation de la situation de travail
ne convoque rien de moins que l’ensemble des sphères d’existence des individus, on
comprend que P. Tripier puisse envisager une «   dissolution de la sociologie du
travail   ». Le sentiment d’une profonde rupture anime tout autant l’inquiète
interrogation d’A. Prost : « qu’est-il arrivé à la sociologie du travail française ? ». Le
retour de la sociologie au «   social   », propre aux «   nouveaux paradigmes   »,
correspond plus particulièrement ici à une inscription de la technique dans le social :
« il est en tout cas évident, désormais, que les faits techniques sont aussi des faits
sociaux ». M. Maurice constate de même une « sorte de “socialisation” progressive de
la notion de technologie et de son usage dans la sociologie du travail », fruit d’une
«   critique du déterminisme technologique   », véritable ritournelle des travaux des
années 1970. Les comparaisons internationales, écrit P. Tripier, « ruinent le privilège
épistémologique qui était attaché à l’étude empirique de l’atelier et de l’entreprise.
L’acte de travail perd sa valeur heuristique première »  [58] . L’argument de « l’effet
sociétal » signifie que la situation et l’acte de travail ne peuvent être explicatifs des
attitudes des travailleurs. Il vise très précisément à tester le pouvoir explicatif d’une
variable, à «   saisir ce qui, dans le mélange de technologie et d’organisation, est
effectivement imposé par la contrainte technique »  [59] . De même, A. Prost oppose
« facteur technologique » et « facteurs sociaux » dans l’explication de la structuration
des attitudes ouvrières et M. Maurice nous entretient du « privilège causal excessif »
accordé à la technologie. Nous avons déjà relevé la principale limite de cette critique
– qui ne rompt avec le déterminisme technologique qu’en conservant son principe
élémentaire – l’identification de l’acte et du poste de travail. Si les approches
sociétales contestent le pouvoir explicatif d’une variable, elles n’interrogent jamais la
construction de cette variable elle-même : l’identification de l’acte et du poste dans la
« situation de travail ». Cette dernière est désormais relative à des interprétations ;
ainsi «   socialisée   », elle se trouve privée de tout pouvoir explicatif propre, mais
nullement de sa cohérence analytique. Elle subsiste, tel un substrat offrant prise à
« l’effet sociétal ».

Cette « socialisation de la technique » recouvre toutefois deux perspectives distinctes. 45


M. Maurice et A. Prost insistent peu sur cette distinction, souvent masquée chez les
auteurs eux-mêmes par un usage ambigu et polysémique de la notion d’«   effet
sociétal   ». Il faut pourtant distinguer les approches qui considèrent la variable
technologique comme une simple variable écran, de celles qui lui dénient tout
pouvoir explicatif au profit de la variable «   sociétale   ». Les premières pointent,
derrière la variable technologique, l’efficace d’une variable sociale : des « intentions
sociales », une « volonté de division » – en somme le « pouvoir hiérarchique de la
technologie »  [60] . Les secondes, en revanche, récusent la variable technologique au
profit de «   l’effet sociétal   », en montrant l’indépendance de l’organisation à son
égard  [61] . Or, l’indistinction de ces deux postures est bien caractéristique de la
littérature de sociologie du travail. Prenons l’exemple des travaux de C. Durand. Il
regarde la croyance en un déterminisme technologique comme une simple
justification de « l’idéologie technocratique » en matière d’organisation du travail : la
«   conviction que l’état des techniques détermine automatiquement la façon de
travailler » constitue « l’alibi de l’inertie en matière d’organisation  »  [62] . Pour C.
Durand, des choix sont en effet présents «   sous la couverture d’impératifs
technologiques   »   ; ainsi, «   différentes recherches ont prouvé que les contraintes
techniques n’étaient pas irrémédiables   », au premier rang desquelles figurent les
expériences de l’école anglaise du Tavistock Institute, qui attestent la flexibilité de
l’organisation du travail à l’égard de ses conditions techniques. Plus généralement, les
expériences des années 1970 d’enrichissement et d’élargissement des tâches attestent
qu’une même «   technologie   » peut s’accompagner de différentes formes
d’organisation du travail. Or, simultanément, C. Durand mobilise cette idéologie pour
expliquer la mise en place par des concepteurs et des ingénieurs oublieux des réalités
de l’atelier, de «   processus de production mécanistes et sans autonomie   », dans
lesquels la technologie employée « influe sur la nature des décisions des gens qui se
servent des machines et leur potentiel d’initiative   »  [63] . Au sein d’une même
argumentation, le pouvoir contraignant de la technologie se trouve ainsi tantôt
récusé, tantôt affirmé   : récusé quand il pourrait s’exercer sur les organisateurs,

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affirmé quand il s’exerce sur les travailleurs. La critique du déterminisme


technologique s’accompagne fort bien d’une affirmation du pouvoir contraignant de
la technologie. Cette singulière asymétrie est symptomatique de la confusion des
débats relatifs au déterminisme technologique  [64] . Une fois dissociée d’un
déterminisme naturaliste, la technique peut en effet encore se prêter au
déterminisme des «   intentions sociales   »   : si, contre toute apparence, ces deux
mouvements possèdent bien une cohérence, celle-ci ne tient que dans l’affirmation du
pouvoir patronal, au principe de la subordination salariale. Seule la prégnance du
prisme salarial permet que l’on circule entre ces postures sans contradiction
majeure.

Si la sociologie du travail a raconté son histoire à l’aune du prisme salarial, les 46


inflexions de la notion d’autonomie repérées dans cette littérature nous conduisent, à
l’issu de ce chapitre, à mettre en relief une tendance parallèle, et inverse, à
l’émancipation d’un tel prisme. Ne plus réduire le travail à une réalité homogène ni à
une simple expression du travailleur, voilà qui a ouvert un véritable espace à la
compréhension du travail comme activité. Depuis le bilan de la discipline dressé en
1988 par P. Rolle, les travaux en ce sens se sont multipliés, qui ne privilégient plus la
mise en mesure sur la mise en récit. Le développement d’une sociologie du salariat y
a contribué en reconnaissant la spécificité de la relation salariale ; on se libère ainsi
du postulat de l’unité primordiale du métier et du lexique de l’étendue, ces
indispensables outils du chroniqueur de la division du travail. L’affirmation du
salariat comme fait primordial, et non simple tendance, dénoue le dense écheveau de
catégories, de liens et d’équivalences qui composent le prisme salarial ; le pas est
considérable pour une sociologie accoutumée à dessiner ses analyses dans l’horizon
tacite d’une fin du conflit industriel. Mais elle permet de restituer à l’activité de
travail sa normativité propre. Les apports de l’anthropologie technique et de la
tradition pragmatiste sont ici de première importance. En contrepoint d’une analyse
des organisations déjà bien outillée, ces traditions rassemblent en effet des outils
indispensables à la compréhension du travail comme rapport opératoire au monde.
En nous interdisant de réduire les personnes à des individus substantivés, elles
favorisent une autre figure de l’engagement dans le travail, en termes d’individuation.
Étudier le travail en personne, c’est alors renouveler nos lexiques d’observation et nos
catégories analytiques en revenant sur la question de la technique.

Engagement et individuation. Le travail, opération


technique

Le regard anthropologique est utile pour affranchir le travail du cadre volontiers 47


mécaniste qui l’enserre. Celui-ci le ramène à l’exploitation de la nature par les
hommes en société, ou à la réaction adaptative et défensive de l’espèce au milieu :
tributaire de besoins prédéterminés, le travail réaliserait une production définie en
imposant «   une forme à une matière passive et indéterminée   »  [65] . Or,
l’anthropologie technique ne part pas d’une « nature » de l’homme, entendue comme
un ensemble de besoins. Si G. Simondon maintient une anthropologie de l’homme,
au sens de N. Dodier – un ensemble d’attentes et de capacités à satisfaire ou à réaliser
sous peine de voir l’intégrité des humains menacée, celle-ci ne reconnaît comme
proprement humain que ce qui suppose une mise en question de l’homme par lui-
même   : est humain le pouvoir d’agir et de devenir de l’individu qui, dans son
inachèvement constitutif, explore les problèmes qui trament sa relation au monde –
et ainsi sa plasticité. C’est en traitant l’homme comme un individu constitué, un
« être achevé », qu’on l’aliène alors le plus directement. La question n’est donc pas de
savoir ce qui définit l’homme, mais ce qui le fait devenir : quels sont les ressorts de
l’individuation ? Le travail constitue alors un terrain privilégié, comme l’envisage G.
Simondon lui-même, où observer les « activités relationnelles humaines »  [66] .

Le terme d’anthropologie n’engage pas une nature humaine, actualisée ou en 48


puissance, mais la singularité d’une manière de se relier au monde. La perspective est
celle notamment de l’anthropologie technique française, de la phénoménologie et du
pragmatisme américain, entre lesquels les échanges existent de longue date, comme
en témoigne notre cartographie (annexe 4)  [67] . Le travail, comme opération
technique, ne peut être abordé sans considérer la façon propre à l’homme de
problématiser son rapport à son milieu de vie, c’est-à-dire aussi de s’inventer  [68] . Ce
style spécifiquement humain émane tout entier de la condition que lui fait son corps,
par sa structure morphologique et ses possibilités dynamiques. À l’opposé d’un
naturalisme réductionniste, la perspective consiste à voir apparaître le vital comme
spécifiquement humain, donc social. Chez A. Leroi-Gourhan, comme dans le
naturalisme modéré de G. H. Mead, la spécificité du domaine social ne peut se

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comprendre hors de son ancrage naturel et physique.

Le corps, contrairement au postulat implicite du modèle de l’action rationnelle, n’est 49


pas un simple « outil » pour l’homme. Il fait la spécificité de son mode d’insertion
dans le monde, marqué par une non-spécialisation fonctionnelle et une
indétermination native, à l’opposé de l’adaptation efficace et étroite des formes
animales aux caractéristiques déterminées d’un biotope. L’homme, susceptible d’une
gamme indéfiniment variée de modes d’interaction avec son environnement, n’a pas
connu d’évolution spécialisante ; il est marqué par la généralité et la polyvalence –
perceptibles dans la seule forme du pied ou de la main. Le caractère indifférencié de
cet héritage naturel, et sa plasticité posturale, gestuelle et fonctionnelle, ont pour
contrepartie une extrême faiblesse native   : «   Station verticale, polyvalence des
membres antérieurs, conservation des traits infantiles, extrême lenteur de croissance,
et donc aussi dépendance prolongée par rapport aux parents sont des aspects
corrélatifs qui définissent les grandes lignes d’une insertion dans le monde d’une
originalité telle qu’elle introduit à une différence d’un autre ordre que celles qui
distinguent les espèces. Défi auquel il conviendra de répondre par la constitution
d’un réseau propre de moyens, et plus encore de normes et de régulations – ou de
disparaître »  [69] .

Là réside le caractère foncièrement problématique du rapport de l’homme à son 50


milieu de vie : non pas un ensemble de besoins à satisfaire ni un ensemble de fins
présidant à son adaptation, mais une puissance d’agir trouvant sa propre fin dans
l’invention de problèmes et de médiations nouvelles. Cette capacité à être le
« théâtre » d’une individuation permanente est une propriété du vivant  [70] . Ainsi,
l’individuation n’est pas simple adaptation au milieu, mais invention de structures
nouvelles : « le vivant résout des problèmes, non pas seulement en s’adaptant, c’est-
à-dire en modifiant sa relation au milieu (comme une machine peut le faire), mais en
se modifiant lui-même, en inventant des structures internes nouvelles »  [71] . Pour le
vivant humain, cette capacité problématisante se spécifie comme une réflexivité   :
«   La culture réflexive est sensible à l’aspect problématique de l’existence   ; elle
recherche ce qui est humain, c’est-à-dire ce qui, au lieu de s’accomplir de soi-même et
automatiquement, nécessite une mise en question de l’homme par lui-même dans le
retour de causalité de la réflexion et de la conscience de soi »  [72] . C’est parce que
l’homme est inscrit dans le temps qu’il peut ainsi, en intervenant à la fois comme
élément provisoire des données et élément de la solution, résoudre des problèmes et
non de simples questions – autrement dit, innover  [73] . La réciproque nous intéresse
encore davantage   : cet agir créatif ouvre à l’individu la possibilité d’un devenir   :
«   l’individu existe à partir du moment où une prise de conscience réflexive des
problèmes posés a permis à l’être particulier de faire intervenir son idiosyncrasie et
son activité (y compris celle de sa pensée) dans la solution. (…) L’individu existe dans
la mesure où il pose et résout un problème, mais le problème n’existe que dans la
mesure où il oblige l’individu à reconnaître son caractère limité temporellement et
spatialement »  [74] . Les termes ne doivent toutefois pas tromper : la résolution d’un
problème consiste seulement dans l’opération qui fait advenir un nouveau régime de
relations  [75] .

La notion de problème ne recouvre donc pas un ensemble donné de prémisses et de 51


solutions, mais le rapport intrinsèquement conflictuel que l’homme entretient avec
son insertion dans le monde  [76] . Rites, règles et outils n’émergent pas tels des
pouvoirs préformés, contenus en puissance dans la structure corporelle de l’homme,
mais comme autant d’inventions face au défi biologique que constitue pour l’homme
l’absence de prise «   native   » sur son environnement. L’attention à la rythmicité
découle directement du statut du corps et de la motricité. Elle permet de saisir
concrètement, au ras de l’ordre physiologique, la question centrale pour A. Leroi-
Gourhan de « l’insertion dans l’existence ». L’application des premières percussions
rythmiques, puis l’apparition des premières représentations rythmiques, sous forme
de «   fragments d’os en pierre marqués d’incisions régulièrement espacées   »,
marquent ainsi « l’entrée dans l’humanité des Australanthropes »  [77]  : « Du rythme
musical, tout de temps et de mesures, au rythme du marteau ou de la houe, tout de
procréation de formes, immédiates ou différées, la distance est considérable puisque
l’un est générateur d’un comportement qui trace symboliquement la séparation du
monde naturel et de l’espace humanisé alors que le second transforme
matériellement la nature sauvage en instruments de l’humanisation   »  [78] . Du
« rythme technique » aux « rythmes figuratifs », la relation de l’homme à son milieu
se dessine comme une genèse continuée de médiations. Son inventivité relève d’une
dynamique vitale, d’un «   besoin naturel d’appartenance   », mais elle affranchit
simultanément l’homme du cadre zoologique : elle est création et non adaptation à un
milieu déjà donné. Outil et langage sont ainsi « l’expression de la même propriété de

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l’homme » : leur apparition, contemporaine de la formule anthropienne, témoigne


d’une « organisation absolument neuve où la société va progressivement se substituer
au courant phylétique   »  [79] . Une fois l’hominisation acquise, la société vient
remplacer l’espèce  [80]   : à l’évolution biologique succède une création indéfinie de
médiations objectives et symboliques. L’histoire des formes de l’activité technicienne
– comme celle des symboles du langage – s’enracine ainsi, au ras de la motricité
humaine, dans la recherche continuée par l’homme d’une prise matérielle et
symbolique sur son environnement ; d’un côté, par la libération continuée d’outils et
d’objets techniques ; de l’autre, par celle des symboles dans l’art, l’écriture, etc. À
travers le symbolisme, l’élaboration d’une image cohérente du monde apparaît
notamment comme un trait humain aussi fondamental que l’activité manuelle ou le
langage. L’attention à la dynamique du vital ouvre ainsi sur une genèse du social lui-
même, posant en des termes renouvelés la question de « l’insertion dans l’existence »
et du « groupement des hommes »  [81] . La « domestication du temps et de l’espace »
est essentiellement affaire de rythmes : « les rythmes sont créateurs de l’espace et du
temps, du moins pour le sujet »  [82] . Cette création, dans l’espace habité et à partir de
lui, d’« un espace et un temps maîtrisables » est pour A. Leroi-Gourhan « l’élément
principal de la socialisation humaine, l’image même de l’insertion sociale »  [83] .

C’est ainsi dans l’élément de la motricité que s’éprouve l’insertion sociale, donc aussi 52
l’efficacité du symbolisme : « le sujet est inséré socialement dans la mesure où il
déroule ses chaînes opératoires sans heurts, au fil des moments normaux de
l’existence »  [84] . De l’exigence proprement vitale d’une organisation systématique de
l’espace habité au réseau rythmique rigoureux propre à un système social et à une
centralisation urbaine développée, le souci de la rythmicité apparaît au cœur des
préoccupations proprement humaines et des formes de symbolisation : « Créer une
surface artificielle qui isole l’homme comme un cercle magique n’est pas séparable du
fait de pouvoir y faire entrer, matériellement ou symboliquement, les éléments
maîtrisés de l’univers extérieur, et il n’y a pas une grande distance entre l’intégration
du grenier, réserve de nourriture, et celle du temple, symbole de l’univers contrôlé
[…]. Si le tissu de symboles qui recouvre la réalité fonctionnelle des institutions
humaines offre d’une civilisation à l’autre d’aussi extraordinaires coïncidences, c’est
précisément parce qu’il se moule sur des reliefs profonds […]. Ce n’est pas par une
sorte de raffinement intellectuel gratuit qu’une cité est l’image du monde »  [85] . Il
n’est pas en effet de thème plus constant chez A. Leroi-Gourhan que celui de
l’«   équilibre dynamique entre la sécurité et la liberté   », entre les deux faces de
« l’assurance matérielle ou métaphysique » et de « la lancée dans une exploration
efficace   ». L’«   échappée libératrice   », «   l’activité créatrice   », suppose pour
l’anthropologue «   le confort d’une parfaite insertion   »  [86] . Si les deux visages du
rythme sont liés, c’est qu’en s’arrachant à la rythmicité propre à un milieu, on
commence à organiser avec son appui celle d’un autre. Le symbolisme social soutient
lui-même, avec le déploiement de mouvements rythmiquement adéquats, la créativité
propre à l’activité humaine  [87] . Cette exigence de « confort dans l’activité créatrice »
fait la continuité du social, entendue comme convention rythmique, avec ce qu’A.
Leroi-Gourhan regarde comme le fait le plus fondamental de l’existence biologique :
« l’intégration dans un milieu dont il faut vivre et dans lequel il faut survivre ».

G. Simondon peut ainsi décrire l’opération technique comme une condition 53


d’individuation  [88]   : elle n’oppose pas l’individu et la nature, mais les met en
question. Tout en mettant en jeu « les lois véritables de la réalité naturelle »  [89] , elle
n’a pas l’objectivité d’un donné mais celle d’une concrétion du temps. L’exploration
des virtualités inconnues des objets et des ensembles techniques requiert, à titre
d’hypothèses, la définition de « points fixes », autant qu’elle en suscite. Ces appuis
ouvrent un espace d’action sans cesse redéfini à mesure que s’élaborent ou se défont
des prises : les opérateurs, écrit N. Dodier, « agissent en délimitant au fur et à mesure
de leur activité la part fixe et la part plastique des réseaux   », «   les limites à la
malléabilité des objets »  [90] . L’éclatement des « instances normatives » auxquelles ils
se confrontent se double d’une incertitude quant à leurs réactions : « dans l’activité
technique, l’opérateur assume fréquemment cette incertitude partielle sur ce qui se
passe   »   ; il est voué à un tâtonnement permanent, «   mélange de repères et
d’indétermination »  [91] . L’activité technique est à la fois législatrice et expérimentale.
Toute situation problématique – complexe, incertaine, instable – initie, avec la
recherche d’une façon de s’orienter, la genèse corrélative d’un milieu et d’un usage de
soi.

Derrière le souci d’efficacité, bien décrit par la lignée d’observateurs du travail, 54


soucieux depuis A.-A. Coulomb d’apprendre du geste du travailleur, nous trouverions
donc la propension du vivant humain à entretenir sa puissance d’agir et de se
renouveler – son indétermination. Les sociologues de l’urbain apparaissent ici

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affranchis du soupçon managérial qui pèse sur les sociologues du travail. Décrivant
comme un « opportunisme méthodique » le déplacement des usagers au sein d’une
gare, elle-même «   véritable espace de travail   », I. Joseph a dépeint une activité
perceptive soucieuse d’un « calcul suffisamment confortable pour me donner le loisir
de flotter » et « suffisamment pertinent pour me déplacer sans encombres. »  [92] Ce
subtil calcul de l’engagement n’engage que l’intentionnalité pré-réflexive du corps. De
même, en exergue de son article «   Travaux en public   », M. Relieu rappelle avec
Merleau-Ponty le statut du corps comme véhicule de l’être au monde  [93] . Si I. Joseph
compare de façon heuristique l’espace de la gare à un espace de travail, M. Relieu
souligne plus généralement le rôle central de l’analyse de situations de travail dans le
nouvel intérêt porté à l’espace par les études sociologiques de l’action. Le travail
aurait bien un statut privilégié pour l’analyse de l’ancrage écologique des activités. M.
Relieu se donne ainsi comme objet « la dynamique d’une situation problématique »
et l’enquête infra-conceptuelle par laquelle les passants, confrontés à la présence d’un
chantier sur la chaussée, « produisent une conduite de déplacement rationnellement
ajustée à la perception d’un environnement normalisé ». Cet ajustement n’est pas le
produit d’une délibération. Nous percevons directement la valeur pratique des
éléments de l’environnement, en tant qu’ils nous offrent des opportunités d’action ou
des prises. L’exploration visuelle de la meilleure issue possible, la découverte
d’opportunités et de limitations est ainsi coextensive à l’activité   : les passants se
livrent à l’«   analyse tacite des possibilités d’action   » et des affordances une fois
« engagés physiquement sur le tarmac sans savoir comment en sortir »  [94] . Dans la
mesure où elle s’appuie sur l’exploration perceptive des opportunités de traverser la
zone de travaux, cette «   praxis opérante   » n’a rien d’arbitraire   ; en témoigne la
formation de « files improvisées de passants ».

En décrivant «   la présence de l’homme aux machines   » comme une «   invention 55


perpétuée »  [95] , G. Simondon trace en ce sens une continuité de l’invention technique
à la fréquentation de dispositifs techniques, également « épreuve d’existence et de
mise en situation »  [96] . Si l’invention technique éclaire les situations d’usage et de
« fonctionnement », c’est comme un paradigme : s’insérer dans une réticulation qui
« fait être » et « met en mouvement » en appelant de nouvelles façons de se relier à
son environnement. L’acte synthétique d’invention, par lequel un objet technique
vient résoudre un problème, ne procède pas pour G. Simondon de la matérialisation
d’une forme, mais de l’anticipation et de l’expérimentation par la pensée
d’assemblages possibles. À force de sensibilité à la technicité des éléments,
l’imagination créatrice fait alors «   un saut par-dessus la réalité donnée et sa
systématique actuelle vers de nouvelles formes qui ne se maintiennent que parce
qu’elles existent toutes ensemble comme un système constitué   »  [97] . Le
fonctionnement d’un objet technique consiste en effet dans la causalité réciproque
d’un ensemble stable d’éléments techniques : l’objet technique n’existe que dans un
jeu de causalité circulaire   ; il ne peut être formé partie par partie. La pensée
technique doit donc se situer d’emblée au niveau de la compatibilité de ces schèmes
techniques, de la synergie des fonctions, des réactions mutuelles entre ces puissances,
ces « capacités de produire ou de subir un effet d’une manière déterminée »  [98] . En
même temps que l’objet technique, il lui faut donc embrasser son « milieu associé »,
qui est le produit et la « condition sine qua non » de son fonctionnement »  [99] . C’est
dire la nécessité d’une invention   : on ne peut penser l’objet technique qu’en
l’envisageant d’emblée tout entier construit   ; on ne peut penser sa causalité
récurrente qu’en le projetant dans le futur, en anticipant l’action du virtuel sur
l’actuel. Seule une « pensée matériale », selon la belle formule de B. Paradis  [100] , peut
ainsi inventer un individu technique dans la dynamique de sa concrétisation, en
saisissant «   l’auto-conditionnement d’un schème par le résultat de son
fonctionnement   » avant même qu’une construction effective ne l’actualise  [101] . Or
cette exploration anticipative est aussi celle du professionnel face à un problème. De
même que le désir d’élucider la «   morale pratique   » de la technicité amène G.
Simondon aux situations d’usage et de fonctionnement, l’intérêt de J. Dewey pour le
caractère problématique des situations l’a conduit à se pencher sur le travail et son
« souci de l’effort »  [102] , renouvelant ainsi la pensée de la technique  [103] . À sa suite, D.
A. Schön décrit ces « seing-as » et « doing-as » par lesquel le professionnel explore
des situations toujours uniques à partir de schèmes familiers  [104] . Comme dans un
monde «   virtuel   » où l’on peut ralentir le pas de l’action, ils alimentent une
« reflective conversation » avec une situation dont il explore les virtualités en même
temps qu’il la transforme, en étudiant ses « réponses », c’est-à-dire les conséquences,
attendues ou non, désirables ou non, de ses « coups » exploratoires. De nouveaux
procédés, de nouvelles visées en émergent, dans une co-détermination réciproque.
Cette « reflection-in-action », étudiée par D. A. Schön chez divers professionnels
(ingénieurs, architectes, psychothérapeutes, managers, etc.), documente la notion

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deweyenne de «   transaction   », qui désigne notre rapport à la fois opératoire et


épistémique au milieu. Quand N. Dodier évoque la capacité des objets techniques à
«   transporter les opérateurs dans des situations que nul être humain n’a encore
foulé », il note aussi que « l’opérateur ne peut que puiser en lui la mise au point de
repères ad hoc. L’intensité de l’exploration est à la mesure de la nouveauté de
l’activité technique par rapport aux schémas disponibles   »  [105] . Le professionnel,
dépeint par D. A. Schön, ne peut s’orienter [making sense] que par une
« conversation » plus étroite avec la situation, dans une « reflective habituality », qui
le conduit à percevoir et à explorer de plus fines distinctions encore entre prises. En
même temps qu’il problématise la situation, il reconfigure alors sa propre
agency  [106] . De même, le technicien fait, pour G. Simondon, « partie du problème ».
L’individuation de l’opérateur n’est pas dissociable de celle de son milieu – comme
situation problématique. Le terme générique d’environnement, contrairement à celui
de « nature », résume très précisément ce point : ce n’est pas dans un détachement
conquis ni dans une extériorité première que les personnes peuvent se constituer en
centres d’action et d’attention, mais dans leur engagement actif avec l’environnement
où elles sont d’emblée plongées  [107] .

Le « moment actif » est en toute généralité « l’essai inventif d’un nouveau rapport du 56
vivant et de ses conditions »  [108] . On peut repartir ici de H. Bergson, pour qui le statut
du corps humain comme « centre d’action » engage une rupture avec l’épistémologie
du sujet connaissant et de l’objet connu, et la notion d’adaptation de l’individu à son
milieu. Si « connaissance et action ne sont ici que deux aspects d’une seule et même
faculté », la perception ne peut plus correspondre à une pure réflexivité de la pensée
sur elle-même ; elle nous place d’emblée dans les choses  [109] . M. Merleau-Ponty et les
pragmatistes américains appréhendent la dimension corporelle de l’action en des
termes très proches de ceux de H. Bergson  [110]  : nous ne percevons une situation
qu’en vertu de la tendance du corps à se mouvoir et de notre disposition actuelle à
agir ; la motricité n’est pas « une servante de la conscience, qui transporte le corps au
point de l’espace que nous nous sommes d’abord représenté », elle constitue « notre
intentionnalité originale »  [111] . Le monde se donne à la lumière d’actions possibles, ou
plus précisément, il s’édifie à travers les formes élémentaires de notre faculté d’agir :
« Chaque être décompose le monde matériel selon les lignes mêmes que son action y
doit suivre : ce sont ces lignes d’action possible qui, en s’entre-croisant, dessinent le
réseau d’expérience dont chaque maille est un fait »  [112] . Les travaux contemporains
corroborent largement ces vues, notamment ceux d’A. Berthoz qui a longtemps
travaillé avec les ergonomes avant d’occuper une chaire de physiologie de l’action et
de la perception au Collège de France  [113] .

Loin de nous l’intention d’« intensifier » abusivement le travail. J. Dewey souligne 57


lui-même les limites de cette « création de soi par soi » : les habitudes routinières
«   marquent le terme de notre pouvoir de changer   »   ; et G. Simondon relève la
tendance du vivant à perdre sa plasticité à mesure qu’il s’éloigne de sa naissance :
« les conséquences du passé ne sont pas éliminées de l’individu et lui servent à la fois
d’instrument pour résoudre les difficultés à venir et d’obstacle pour accéder à des
types nouveaux de problèmes et de situations »  [114] . Plus récemment, P. Veyne nous a
prévenus contre la sensibilité surinterprétative du chercheur, qui méconnaît la
quotidianité et son «   badigeon d’universelle banalité   », en voyant partout des
intensités : sens, ferveur, conviction, etc. À sa suite, l’analyse des stratégies textuelles
de l’ethnologie menée par A. Piette a mis en évidence le processus d’épuration des
données par lequel s’échappe toute attention au « mode mineur de la réalité », à ce
«   mode d’être détaché   » qui est pour lui le trait le plus caractéristique de notre
présence au monde  [115] . Du moins, l’intensité n’est pas « le régime de croisière de la
quotidianité », qui ne peut connaître que des activités momentanément absorbantes.
Et P. Veyne de convoquer alors le travail   : «   au fil des jours, nous vivons dans
l’indifférence, la tristesse ou le ronronnement (“l’entrain”, disait Char) d’un bien-être
quasi physiologique. Cet entrain ou cet ennui ne sont dissipés que par des heures ou
des minutes d’absorption qui sont la seule espèce non utopique de bonheur,
lorsqu’un travail est intéressant, par exemple »  [116] . L’absorption continue suppose
une rare virtuosité   ; de surcroît, elle ne devrait pas prêter à une débauche
d’interprétations   : «   la ferveur vit fortement certaines choses, mais ne pense
rien »  [117] . Le rappel est salutaire, mais P. Veyne rabat trop rapidement l’absorption
sur une «   boîte noire   » que «   nul n’a jamais ouverte   » – celle où s’originent les
appétits humains et la chaleur de ces relations, qui « les rend inestimables à ceux qui
les éprouvent   »  [118] . Il élude ainsi le mouvement propre à l’absorption. Or, nous
entendons précisément ouvrir cette boîte noire, pour comprendre ce qui fait – parfois
– notre « adhésion lumineuse au présent, cette manifestation qui donne à l’instant sa
valeur absolue   »  [119] . Le travail, comme opération technique, peut être
momentanément absorbant. R. Linhart décrit a contrario la sidération de l’ouvrier

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dont l’invraisemblable établi, bricolé de toute part, est remplacé soudainement par un
établi « normal », « tombé du ciel », qu’il n’approche qu’« avec des gestes maladroits
de débutants   »  [120] . Son dénuement rappelle l’évocation par P. Levi de son père,
trouvé mort dans son atelier, le marteau à la main   : «   pour cet homme, ne plus
pouvoir faire son travail, c’était la fin de tout »  [121] . En s’intéressant aux moments
d’absorption dans le travail, en embrassant une perspective génétique, qui lui
redonne une épaisseur temporelle et la qualité d’une expérience, on pénètre une zone
laissée obscure par l’analyse ordinaire des déterminants de l’effort et de l’engagement
dans le travail. Que savons-nous en effet du «   développement de lignes d’intérêt
actives »  [122]  ? De cette expansion du mouvement, par laquelle chacun devient sujet
de son milieu, s’individue ? La « liberté dans les actes », au principe, nous rappelle A.
Leroi-Gourhan, du caractère problématique de l’agir humain, signifie pourtant bien
pour le groupe la nécessité « de se particulariser plus profondément en augmentant
ses moyens d’action »  [123] .

Si le sens réside ainsi dans l’opération elle-même, s’il désigne « un rapport d’êtres, 58
non une pure expression   »  [124] , comment ignorer plus longtemps la richesse de
significations qui habitent l’invention et le maniement des techniques ? Au-delà de la
seule main artisane, d’aucuns se demandent si les techniques ne seraient pas en passe
de devenir aujourd’hui, avec leur réticulation, la part la plus intrigante ou fascinante
même parfois de notre environnement  [125] . Les travailleurs peuvent alors perdre
toute trace du temps  [126] . La démultiplication des relations dites « post-sociales » –
cette sociabilité avec les objets techniques réticulaires, ou «   ouverts   » de l’ère
numérique  [127] – invite du moins à sauter moins rapidement du constat d’une
individualisation à celui d’une moindre insertion des groupes humains.

Conclusion

« Si l’on fait exception des instants merveilleux et singuliers que le destin peut
nous réserver, le fait d’aimer son travail – qui est, hélas ! le privilège de peu de
gens – est bien ce qui peut donner la meilleure idée et la plus concrète du
bonheur sur terre : mais c’est là une vérité qui n’est guère connue. Cette région
illimitée qu’est la région de la tâche, du boulot, du job, du travail quotidien en
somme, est moins connue que l’Antarctique. »
Primo Levi, La Clef à molette, tr. fr., Paris, 10/18, 1980, p. 102.

Les quatre articles étudiés dans ce chapitre représentent autant de façons – parmi les 59
premières en sociologie du travail, de commencer à explorer la région chère à P. Levi.
Ils marquent, à divers degrés, une introduction du travail en personne – avec la
relation du travailleur au milieu qu’il s’efforce de faire sien. Prolonger ce
cheminement, en renouant davantage encore avec le G. Friedmann soucieux
d’interroger la «   valeur attachée à l’opération   » par le travailleur et de saisir les
« instincts » dans leur genèse, comme genre de vie, suppose de laisser l’individu pour
les processus d’individuation. L’engagement en personne dans le travail n’épouse
aucun des registres classiques de la «   satisfaction dans le travail   »   : expressif
(expression de soi), instrumental (rétribution économique) ou sociologique
(reconnaissance par autrui)  [128] . Comprendre les phénomènes relatifs au vrai boulot
demande aussi de préférer le lexique de la genèse à celui de l’« épreuve ». Il s’agit
d’associer l’analyse du travail à la prise en compte des parcours et des histoires,
comme l’envisage P. Levi lui-même  [129] . Cette profondeur temporelle donne prise sur
ce qui émerge de l’activité, ses valorisations, comme sur ce qui s’y défait, dans la
violence, l’angoisse ou l’ostracisme. Pouvoir étudier d’un même mouvement les
aspects « créatifs » et « destructeurs » est propre à la sociologie, relativement à une
psychologie où l’étude des identités repose avant tout sur la notion de
«   développement   »  [130] . Le travail en personne ne pointe ainsi pas seulement un
angle aveugle de la sociologie du travail, mais de la psychologie elle-même.

L’approche en termes d’individuation suggère enfin une façon de faire. Si le travail 60


comme accomplissement pratique suppose l’analyse d’un contexte et de ses aléas, le
travail comme opération technique est pour nous indissociable de la genèse d’un
milieu. Dans le cas du trafic téléphonique, les opérateurs rencontrés lors de notre
enquête héritent ainsi de la «   conversation réflexive   » que les concepteurs et les
premiers exploitants du dispositif de supervision ont nouée avec le trafic
téléphonique depuis la fin des années 1970. Il nous faut ainsi suivre, avec l’apparition
de flux téléphoniques qui ne s’offrent ni à la vue ni au toucher, la genèse d’un univers
technique compliqué  [131] , où le travail humain a perdu toute fonction énergétique
dans la production   : les principales interventions relèvent du fonctionnement

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autonome de dispositifs techniques. Les agents, qui se relayent jour et nuit par
équipes de trois ou quatre devant les écrans et la fenêtre d’alarme du superviseur  [132] ,
sont avant tout des vigies. Saisir le travail comme une opération technique, c’est
introduire d’emblée, avec l’individuation simultanée d’un milieu et de ceux qui s’y
engagent, la diachronie. Nous allons ainsi, pour commencer à éprouver notre
perspective, tracer la genèse de ce centre de calcul comme milieu de travail en suivant
ses premiers protagonistes. Avant que l’activité ne devienne opérationnelle, à l’orée
du XXIe siècle, divers acteurs sont en effet à pied d’œuvre depuis une dizaine
d’années.

[1] Celle-ci « n’envisage à aucun moment que cette joie des opérateurs puisse être liée au surgissement de
“l’action” dans l’activité technique, tant l’action est hors du champ de sa réflexion dès qu’il s’agit de
technologie ». La « prouesse », qu’il suit dans les « arènes de la virtuosité technique », produit aussi
une «   œuvre de l’instant   »   : être engagé dans l’ethos de la virtuosité, c’est «   considérer l’activité
technique comme une épreuve en soi, à travers la mise à l’épreuve de certaines qualités de la
personne   ». La perspective demeure toutefois encore tributaire du cadre arendtien. De l’ancrage
premier de l’action dans le domaine politique, elle conserve en effet le caractère « extra-ordinaire » de
l’épreuve ; sa nature intrinsèquement publique (la prouesse est un spectacle, et les arènes, des « lieux
d’épreuve des capacités de l’individu confronté dans ses actes au fonctionnement des objets
techniques et placé au carrefour des jugements d’autrui   »)   ; enfin, son enjeu (la «   révélation de
l’identité personnelle », sans cesse à réitérer, plutôt que sa genèse continuée). Si la prouesse vaut comme
« intensification de la conscience de soi et de la présence au monde », elle laisse peut-être échapper la
quotidienneté du rapport aux choses, et ce qui se trame dans la durée. La limite semble celle d’une
sociologie des épreuves, là où l’individuation, ou plus radicalement encore la notion de présence chez
A. Piette, permet de considérer – non pas seulement un moment d’incertitude sur un état de choses –
mais la durée inhérente au rapport opératoire au milieu. N. Dodier, Les Hommes et les Machines, op. cit.,
p. 211, 219-221.

[2] B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes, op. cit., p. 183.

[3] « Dans chacune de nos activités, ce que nous fabriquons nous dépasse » (B. Latour, Petite réflexion sur le
culte moderne des dieux Faitiches, Paris, Synthélabo, 1996, p. 43-46). Et ces « sources d’action neuves et
inattendues   » font-faire. Les «   déplaceurs d’action   » produisent aussi bien déplacements et
décentrements, que cristallisations et stabilisations. C’est dans les mêmes termes que B. Latour
conçoit ainsi l’ordre social   : «   il est impossible de ne serait-ce que définir la plupart des
caractéristiques de ce que nous entendons par “ordre social” – échelle, asymétrie, permanence,
pouvoir, hiérarchie, distribution des rôles – sans recruter des non-humains socialisés. La société est
bel et bien construite, mais elle n’est pas socialement construite ». Op. cit., p. 208-209.

[4] Il faut souligner que chez B. Latour, comme chez G. Simondon, l’individuation de l’individu suppose
celle d’un collectif et ne s’opère que dans l’élément de la relation   : «   il faut partir de l’opération
d’individuation du groupe », en prenant le contrepied du « substantialisme qui oblige à penser le
groupe comme extérieur à l’individu ou l’individu comme antérieur au groupe, ce qui engendre le
psychologisme ou le sociologisme », écrit G. Simondon. Ibid., p. 183-185.

[5] A. Borzeix et D. Linhart, « La participation : un clair-obscur », Sociologie du travail, no 1, 1988.

[6] « Au-delà du caractère incantatoire des mots et des effets de mode, s’opèrent dans l’entreprise de
profonds mouvements qu’il convient de considérer avec attention ». Ibid.

[7] Sont évoqués ici à la fois « le nouvel environnement économique des entreprises », caractérisé par une
exigence de variété et de qualité de la production, en somme de réactivité de l’atelier à l’égard du
marché des produits (« il faut que l’atelier entre en entreprise », synthétisent les auteurs) ; et une
«   révolution technologique   » marquée par l’informatisation et l’automatisation croissante des
processus productifs. Tous deux contribuent à reconfigurer profondément le statut de l’atelier dans
l’entreprise et les formes de contribution attendues des salariés dans le sens d’une « fluidité, mobilité
et flexibilité » accrues, soit aussi d’une nouvelle homogénéité et « unification » de l’entreprise. On
comprend que la participation et la transparence puissent alors constituer les grandes lignes de
nouvelles logiques d’organisation des entreprises.

[8] La référence à l’acte de travail apparaît bien évidemment très tôt dans les travaux de sociologie du
travail, bien antérieurement à cet article, somme toute bien récent. Notre propos n’est pas de tracer
une genèse de l’attention à l’acte de travail, mais d’identifier les façons dont il est convoqué dans cette
littérature. Notre parcours sera lui-même plus logique que chronologique. Ce premier article, plus
classique que pionnier, mentionne d’ailleurs le caractère tout à fait commun des distinctions qu’il
opère : « L’implication positive des salariés dans l’acte productif au-delà et à la marge des consignes
technologiques, des ordres hiérarchiques et des prescriptions formelles émanant des bureaux des
méthodes est maintenant chose bien admise. L’apport des ergonomes à qui l’on doit cette distinction
féconde entre travail réel et travail prescrit est, à cet égard, décisif. Les sociologues ont de leur côté
largement contribué à mettre en évidence cette partie informelle, non dite, de l’activité
professionnelle des salariés réalisée individuellement ou collectivement selon les situations ». Ibid.

[9] C’est du moins la dichotomie dite « taylorienne » de l’exécution et de la conception qui est ainsi
condamnée.

[10] Corrélativement, l’objet privilégié tend à se déplacer des situations de travail aux formes
managériales : il ne s’agit plus tant de mesurer des postes effectifs, que d’évaluer – à la même aune –
les potentialités d’un projet. Le sociologue se trouve dès lors face à un objet « en gestation » dont il est
tenté de déployer lui-même les devenirs possibles. L’épreuve salariale se trouve ainsi confrontée à des
objets ambigus   : tout à la fois projetés par le sociologue et évalués dans une effectivité, qui est
anticipée autant que condamnée.

[11] Cette menace explique même, selon les auteurs, le faible intérêt longtemps porté au travail réel : « le
syndicalisme de classe français a en effet longtemps résisté à l’idée d’implication positive du salarié de
base dans l’accomplissement de sa tâche, au nom du combat qu’il mène contre le système capitaliste.
Comme si le simple fait de reconnaître une forme quelconque de participation active ouvrière risquait
de saper les fondements d’une idéologie protestataire s’exprimant en termes d’exploitation,
d’oppression et d’aliénation. Le terme de participation lui-même était récemment encore banni du
vocabulaire syndical au nom du refus vigoureux de toute prémice de “collaboration de classe” ». Op.
cit., p. 40.

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[12] Ph. Bernoux, « Les OS face à l’organisation industrielle », Sociologie du travail, no 4, 1972.

[13] Ibid., p. 412 (nous soulignons). Selon la même logique, il est relevé que «   les communications
horizontales sont toutes informelles ». Ibid., p. 433.

[14] Nous renvoyons en particulier au numéro spécial consacré par Sociologie du travail à « La qualification
du travail », no 2, 1973 ; et pour trois regards critiques : M. Dadoy, « La notion de qualification chez
Georges Friedmann », Sociologie du travail, no 1, 1987 ; C. Paradeise, « Faut-il repenser le concept de
qualification ? », Revue Pour, no 112, 1988 ; M. Stroobants, Savoir-faire et compétences au travail. Une
sociologie de la fabrication des aptitudes, Bruxelles, Éditions de l’Université, 1993.

[15] Cf. B. Mottez, Systèmes de salaire et politiques patronales. Essai sur l’évolution des pratiques et des idéologies
patronales, op. cit., 1966.

[16] Ph. Bernoux, op. cit., p. 420.

[17] Ibid., p. 418. Le groupe paysan se définit par une série de traits terme à terme opposés : « non-
implication dans une entreprise qui reste étrangère, absence de projet de mobilité personnelle,
existence d’une mentalité de groupe de type soumise et fataliste ». Ibid., p. 416.

[18] Ibid., p. 426.

[19] On peut s’interroger sur l’interprétation en termes de mépris des critiques faites par les ouvriers sur
leur travail : « les compagnons ont très fort le sentiment du non-intérêt et de la pénibilité du travail
qu’ils font et, conjointement, du mépris social dont il est affecté », le sentiment de « leur situation
déchue », de « faire le dernier des métiers », écrit l’auteur. Mais comment rendre compte alors du
sentiment de prestige que leur procure leur accès aux seuls « bons » boulots, « situés en haut de la
hiérarchie de valeur attribuée par les compagnons aux machines » : « le groupe “ouvrier” “occupe” des
machines de prestige » ? Ibid., p. 422.

[20] Le niveau d’analyse jugé d’emblée pertinent est celui du collectif d’appartenance : « c’est à travers cette
relation de groupe, que doit sans doute être cherchée la clef du comportement des groupes des OS
dans l’entreprise », écrit l’auteur. Ibid., p. 435.

[21] Ibid., p. 423.

[22] Ibid., p. 427. Si les grèves sauvages sont entendues comme « un mode de conflit dans le prolongement
direct du freinage », elles peuvent être elles aussi définies comme des « mouvements de reconquête de
l’autonomie ». Ibid., p. 434.

[23] Ibid., p. 427, 435.

[24] Ibid., p. 424.

[25] L’auteur justifie ainsi l’usage de la notion de « système social » par sa volonté d’insister sur « la
cohérence interne de la vie d’un groupe, sur son langage, ses symboles et son comportement ». Ibid., p.
436.

[26] Ibid., p. 434.

[27] « Le système de calcul de la production est fondé sur la quantité produite par ouvrier mesurée selon le
type de machine et d’opération », précise l’auteur. Ibid., p. 423.

[28] Ph. Bernoux, « La résistance ouvrière à la rationalisation : la réappropriation du travail », Sociologie du
travail, no 1, 1979, p. 76-90.

[29] Si nous analysons cette inflexion à partir de deux articles de Ph. Bernoux dans Sociologie du travail, elle
engage plus largement deux grandes enquêtes, à dix ans de distance : Ph. Bernoux, D. Motte, J. Saglio,
Trois ateliers d’OS., Paris, Éditions ouvrières, 1969 ; Ph. Bernoux, Un travail à soi, Toulouse, Privat, 1981.

[30] Nous renvoyons ici à notre analyse de l’article d’A. Borzeix et D. Linhart au début de ce chapitre.

[31] Cette dernière expression n’est pas présente dans l’article, mais constitue de manière très
significative le titre de l’ouvrage paru peu après à partir de cette même enquête. Cf. Un travail à soi, op.
cit.

[32] « La résistance ouvrière à la rationalisation : la réappropriation du travail », op. cit., p. 83.

[33] L’auteur fait ici référence aux analyses classiques du freinage comme manière pour les ouvriers
« d’établir un rapport avantageux entre leur travail et leur rémunération », ou encore, façon de se
protéger contre l’autorité, d’éviter une pression sur les salaires, une augmentation des cadences, une
éventuelle mutation, etc.

[34] Ph. Bernoux fait référence à M. Crozier et E. Friedberg, L’Acteur et le système, Paris, Seuil, 1977 et à la
synthèse proposée par E. Friedberg, « L’analyse sociologique des organisations », Revue Pour, no 28,
1988.

[35] Op. cit., p. 77.

[36] Ibid., p. 79.

[37] L’auteur n’use pas de la notion générique de milieu de travail. Il évoque juste l’outil et le groupe de
travail.

[38] Ibid., p. 81.

[39] Ibid., p. 86.

[40] Ibid., p. 86.

[41] Ibid., p. 90.

[42] Ibid., p. 83.

[43] Ibid., p. 84. Ph. Bernoux s’appuie ici sur la description par R. Sainsaulieu du groupe OS comme « un
groupe à modalité de sociabilité très fusionnelle ». Le propos se veut toutefois plus générique, dans la
mesure où la relation aux objets de travail est vue comme le principal appui de la constitution d’une
communauté de travail.

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Évoquée dans certains passages du texte, cette insertion paraît bien nouer, dans sa passivité même,
sens et efficacité. Ainsi, constate l’auteur, « il n’est pas possible de travailler sur une machine, aussi
simple en soit le maniement, sans chercher à développer à son égard certaines connaissances
techniques et à revendiquer le droit de ne pas être muté en permanence de machine à machine, sauf à
manifester un comportement de retrait ». Ibid., p. 83 (nous soulignons).

[45] Ainsi, écrit Ph. Bernoux, « les OS se définissent d’abord comme producteurs et se réfèrent à une
rationalité de ce type. Ils vont donc être très attentifs à tout le domaine de la production, en
particulier dans un système taylorisé. Ils vont aussi opposer une logique de la production à toutes les
logiques gestionnaires des directions. L’appropriation est une manière d’affirmer et cette capacité
technique, voire organisationnelle, et cette logique de producteur   ». Ibid., p. 87. L’appropriation
recouvre « l’expression d’une conscience de soi à travers la fonction de production », nous est-il encore
dit.

[46] Sociologie du travail, no 3, 1987. Si notre analyse s’appuie principalement sur cet article, nous ne nous
interdirons pas de faire également référence à l’ouvrage publié peu après par G. de Terssac, Autonomie
dans le travail, Paris, PUF, 1990 ; et à une contribution antérieure : « La régulation ouvrière dans les
industries à processus continu », in La Division du travail. Colloque de Dourdan, Paris, Galilée, 1978.

[47] Le corpus est constitué par un ensemble de 962 services de 6 h 06 chacun, effectués par une
population de 28 clavistes femmes.

[48] L’examen des différentes conditions de saisie conclut à leur instabilité : « les interruptions comme
l’alternance entre rigidité (saisie au kilomètre) et souplesse (saisie « en conscience ») modifient le
mode d’organisation affiché ».

[49] Nous retrouvons l’ambivalence de l’ergonomie qui associe souci humaniste et efficacité productive.

[50] G. de Terssac nuance ici l’opposition entre régulation autonome et régulation de contrôle que trace J.-
D. Reynaud, dont il s’inspire par ailleurs fortement. Chez J.-D. Reynaud en effet, le freinage constitue
le modèle même d’une régulation autonome : il « cherche à établir une régulation contre d’autres
venues d’en haut. Il affirme une autonomie contre l’effort de contrôle des techniciens et des
organisateurs (…). La régulation des subordonnées ne se trouve pas être différente de celle de la
direction parce qu’elle a un objet différent mais parce qu’elle essaie d’affirmer une autonomie ». Cf.
Autonomie dans le travail, op. cit., p. 147-152.

[51] La définition que donne G. de Terssac de l’autonomie se ramène à notre deuxième figure. Elle
s’énonce comme suit : « en un premier sens, l’autonomie peut être caractérisée comme la capacité
d’influence qu’ont ou que se donnent les exécutants au regard de la production. De ce point de vue,
avoir de l’autonomie c’est pouvoir faire varier la quantité produite et en particulier pouvoir substituer
à la norme de production exigée une autre norme généralement plus faible ; c’est la pratique du
freinage ». Ibid., p. 114.

[52] Le groupe de travail lui-même est ici l’objet d’une genèse dans l’activité.

[53] Cf. notamment G. de Terssac, « La régulation ouvrière dans les usines à processus continu », in La
Division du travail. Colloque de Dourdan, op. cit. ; et G. de Terssac et B. Coriat, « Micro-éléctronique et
travail ouvrier dans les industries de process », Sociologie du travail, no 4, 1984.

[54] Voir plus généralement sur ce point : G. de Terssac (éd.), La Théorie de la régulation sociale de Jean-Daniel
Reynaud. Débats et prolongements, Paris, La Découverte, 2003.

[55] P. Tripier, Du travail à l’emploi. Paradigmes, idéologies et interactions, Bruxelles, Éditions de l’Université,
1991, p. 99. Cette primauté s’énonce ainsi : « (…) disons qu’au plan méthodologique l’objet central de
recherche est toujours l’acte de travail, que celui-ci soit une intervention directe conduisant à la
transformation de la matière, comme l’est une intervention effectuée grâce à un outil, ou une
intervention indirecte (grâce à une machine impliquant ou non manipulation humaine). L’acte de
travail consiste aussi à intervenir sur une information, que celle-ci soit liée à la transformation de la
matière ou non, que cette intervention consiste à produire de l’information, à la transmettre, à en
modifier le support ou à la transformer. La sociologie du travail s’est dotée d’une méthodologie
centrale qui consiste à analyser en toute première priorité l’acte de travail pour ensuite interpréter
l’ensemble des informations que l’on possède en fonction de la connaissance que l’on a de cet acte de
travail ».

[56] Pour une présentation plus complète de cette thèse, nous renvoyons à P. Tripier, « Sociologie du
travail », in J.-P. Durand et R. Weil, Sociologies contemporaines, Paris, Vigot, 1997 (2e édition). L’auteur
trace la genèse et les effets de ce qu’il désigne comme un « refus (implicite) de considérer la situation
de travail comme universellement explicative ». Op. cit., p. 458.

[57] M. Maurice, «   Le déterminisme technologique dans la sociologie du travail (1955-1980). Un


changement de paradigme ? », Sociologie du travail, no 1, 1980 ; A. Prost, « Qu’est-il arrivé à la sociologie
du travail française ? », Le Mouvement social, no 171, 1995 ; J.-D. Reynaud, « La nouvelle classe ouvrière, la
technologie et l’histoire », Revue française de sciences politiques, vol. XXII, no 3, 1972 ; « Conflits du travail,
classes sociales et contrôle social », Sociologie du travail, no 1, 1980. Nous nous limitons ici aux deux
premiers points de vue.

[58] P. Tripier, « Sociologie du travail », op. cit., p. 458.

[59] Op. cit., p. 449.

[60] D. Salerni, «   Le pouvoir hiérarchique de la technologie   », Sociologie du travail, «   L’enjeu de la


rationalisation du travail », no 1, 1979. L’auteur mène ici la critique d’un évolutionnisme technique
prompt à assimiler la technologie à un ensemble de « phénomènes naturels autonomes », alors même
qu’elle « incorpore les contraintes sociales ». J. Lojkine s’est penché sur les ambiguïtés qui traversent
ces tentatives pour « briser le “paradigme technologique”, dépasser le déterminisme techniciste des
années cinquante et redéfinir la technique comme rapport social ». À maints égards, on peut en effet y
lire « une nouvelle forme de déterminisme techniciste où la technique est réduite à un rapport de
domination », « au seul terrain de l’exploitation de la force de travail », ou encore à un « déterminisme
du capital ». J. Lojikine voit ici, outre une « certaine désespérance passéiste face au changement »,
«   une certaine régression théorique par rapport aux approches beaucoup plus nuancées de G.
Friedmann sur les “potentialités contradictoires” introduites par l’automatisation (…) ». Cf. J. Lojkine,
« Crise et renouveau de la sociologie du travail (À propos du paradigme techniciste) », Sociologie du
travail, no 2, 1982.

[61] Deux articles sont emblématiques de cette approche, portée dans le premier d’entre eux par un vif

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souci démonstratif : D. Gallie, « Automatisation et légitimité de l’entreprise capitaliste », Sociologie du


travail, no 3, 1977 ; F. Eyraud, A. d’Iribarne et M. Maurice, « Des entreprises face aux technologies
flexibles : une analyse de la dynamique du changement », Sociologie du travail, no 1, 1988. D. Gallie
s’attache à montrer le caractère déterminant de modèles socio-culturels cristallisés dans les structures
d’autorité et les modes d’institutionnalisation des conflits sociaux propres aux contextes nationaux et,
au contraire, le caractère très faiblement explicatif de la technologie pour qui souhaite comprendre les
« attitudes des ouvriers » à l’égard de l’autorité : « la présence d’attitudes aussi opposées dans des
situations technologiques comparables démontre clairement que la technologie a, au mieux, une
influence faible sur l’attitude du personnel à l’égard de l’autorité ». Ce faisant, il discute bien sûr les
thèses respectives de S. Mallet et de R. Blauner quant à l’impact de l’automatisation sur les attitudes
ouvrières.

[62] Cf. C. Durand, « L’idéologie technocratique dans l’organisation du travail », in Sociologie du travail,
Toulouse, Octarès, 2000 (1re édition in Esprit, mars 1978). La critique du déterminisme technologique
est un thème récurrent chez C. Durand. Cf. notamment « Les politiques patronales d’enrichissement
des tâches », Sociologie du travail, no 4, 1974.

[63] C. Durand, «   L’idéologie technocratique dans l’organisation du travail   », op. cit. On trouve des
développements similaires dans le chapitre consacré au rapport entre «   innovation technique et
conditions de travail », in Le Travail enchaîné. Organisation du travail et domination sociale, Paris, Seuil,
1978, p. 130.

[64] On rejoint ici les profondes ambiguïtés des thèses qui plaident pour une approche de la « construction
sociale » des techniques, bien mises en évidence par G. Button, « The Curious Case of the Vanishing
Technology », in G. Button (éd.), Technology in Working Order : Studies of Work, Interaction and Technology,
London, Routledge, 1993.

[65] G. Simondon, L’Individu et sa genèse physico-biologique, Paris, Éditions Jérôme Million, 1995 (1964), p. 49.

[66] De façon proche, J. Dewey voit dans le travail un modèle d’« activité continue ». Op. cit., p. 398-399, 415.

[67] Le graphique présenté en annexe 4 rassemble des éléments sur l’hybridation de ces trois traditions. B.
Conein et S. Gherardi ont proposé des cartographies complémentaires, plus centrées sur les filiations,
et focalisées respectivement sur les approches « situées », et sur le champ des Pratice-Based Studies.
Nous y renvoyons le lecteur   : B. Conein, Sociologie du travail, no 4, 1994   ; S. Gherardi, «   Situated
Knowledge and Situated Action : What Do Practice-Based Studies Promise ? », in D. Barry, H. Hansen
(Eds.), The Sage Handbook of New Approaches in Management and Organization, London, Sage
Publications, 2008.

[68] Nous renvoyons aux riches développements sur «   les fondements naturels de l’altérité
anthropologique », dans un ouvrage largement inspiré par les travaux d’A. Leroi-Gourhan : F. Tinland,
La différence anthropologique. Essai sur les rapports de la nature et de l’artifice, Paris, Aubier-Montaigne, 1977.

[69] F. Tinland, La Différence anthropologique, op. cit., p. 76.

[70] L’Individuation psychique et collective, op. cit., p. 273. Au-delà de l’individuation initiale, se poursuit ainsi
une individuation individualisante : « un être n’est jamais complètement individualisé ; il a besoin pour
exister de pouvoir continuer à s’individualiser en résolvant les problèmes du milieu qui l’entoure et
qui est son milieu ; le vivant est un être qui se perpétue en exerçant une action résolvante sur le
milieu   ; il apporte des amorces de résolution parce qu’il est vivant   ; mais quand il effectue ces
résolutions, il les effectue à la limite de son être et par là continue l’individuation ». Ibid., p. 126.

[71] Ibid., p. 17.

[72] L’Individuation psychique et collective, op. cit., p. 252.

[73] La distinction entre question et problème n’est pas sans rappeler la distinction bergsonienne des
problèmes géométriques et des problèmes vitaux. Les premiers sont posés en fonction d’un résultat
déterminé d’avance, alors que les seconds impliquent un geste d’invention : la solution vient avec la
création des termes du problème.

[74] Ibid., p. 150-151. Nous retrouvons ici la définition de l’individu comme relation, ou plus précisément
comme «   acte relationnel   », que G. Simondon oppose au substantialisme qui nous a habitués à
regarder la relation comme un simple rapport entre des termes préexistants à leur mise en rapport :
« L’individu est réalité d’une relation constituante, non intériorité d’un terme constitué ». L’individu
s’unifie bien seulement dans et par l’activité relationnelle. Cf. L’Individu et sa genèse physico-biologique,
op. cit., p. 60.

[75] L’Individuation psychique et collective, op. cit., p. 255-256. C’est bien seulement par une permanente
médiation constructrice que « le sujet prend progressivement conscience du fait qu’il a résolu des
problèmes, lorsque ces problèmes ont été résolus dans l’action ».

[76] Ce qui fonde cette pensée de la genèse est une attention fondamentale au caractère problématique du
vivant – soit à la catégorie de problème, qui remplace à partir de H. Bergson celle du besoin dans la
pensée du vivant : J. Douçot, « Le vivant en activité. Besoin, problème et créativité de l’action chez H.
Bergson », Archives de philosophie, vol. XXVII, no 2, 2008.

[77] A. Leroi-Gourhan regroupe dans cette catégorie les premiers anthropiens. Identifiés en Afrique entre
la fin du tertiaire et le début du quaternaire, ils sont les premiers à présenter la forme qu’il caractérise
comme proprement hominienne.

[78] A. Leroi-Gourhan, op. cit., p. 135-136.

[79] C’est-à-dire à l’évolution biologique des formes animales.

[80] Même si la vie sociale apparaît déjà à des stades plus primitifs que l’Homo sapiens. Ibid., p. 205.

[81] A. Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole. La mémoire et les rythmes, op. cit., p. 80,89.

[82] Ibid., p. 135.

[83] Ibid., p. 140-142, 106-107.

[84] Ibid., p. 29.

[85] Ibid., p. 168, 183.

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[86] Ibid., p. 171, 177, 208.

[87] Pour présentation plus complète, voir : A. Bidet, « Le corps, le rythme et l’esthétique sociale chez A.
Leroi-Gourhan », Techniques & culture, no 46-47, 2007.

[88] Dans la seconde partie de sa «   note complémentaire sur les conséquences de la notion
d’individuation », intitulée « Individuation et invention », in G. Simondon, L’Individuation psychique et
collective, op. cit., p. 261-290.

[89] Ibid., p. 256. On se souvient de la maxime de F. Bacon : on ne commande la nature qu’en lui obéissant.

[90] Ibid., p. 66-67.

[91] Ibid., p. 70-72.

[92] I. Joseph, « Ariane et l’opportunisme méthodique », Annales de la recherche urbaine, no 71, 1996.

[93] Et qui l’engage à « se confondre avec certains projets et s’y engager continuellement ». Cf. M. Relieu,
«   Travaux en public. La dynamique d’une situation problématique   », in La Logique des situations.
Nouveaux regards sur l’écologie des activités sociales, Paris, EHESS, Raisons pratiques, no 10, 1999, p. 95.

[94] La notion d’affordance – souvent traduite par « prise » – est issue de l’écologie de la perception de J. J.
Gibson, qui reprend lui-même K. Lewin et la psychologie de la Gestalt. Les affordances sont pour lui les
objets premiers de la perception. Elles sont à la croisée des habitudes et des capacités d’action d’un
organisme et des propriétés physiques des objets de l’environnement. Cf. The Ecological Approach to
Visual Perception, London, Lawrence Erlbaum Associates, 1986.

[95] Ibid., p. 12.

[96] G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, op. cit., p. 228.

[97] Ibid., p. 56.

[98] Ibid., p. 74.

[99] Nous entendons ici par objet technique ce que G. Simondon dénomme plus précisément « individu
technique ». Composé d’un ensemble organisé d’« éléments techniques », il peut être lui-même associé
à d’autres individus techniques pour composer un « ensemble technique ». Par opposition à l’élément
ou à l’ensemble, l’individu technique possède un «   milieu associé   », qu’il crée autour de lui par
l’interaction de ses processus internes, par le processus de « concrétisation » qui peu à peu unifie son
fonctionnement et qui constitue sa condition d’existence.

[100] B. Paradis s’attache à préciser ce statut de la technique comme «   instance problématique   »   :


« Technique et temporalité », in Gilbert Simondon. Une pensée de l’individuation et de la technique, Paris,
Albin Michel, 1994, p. 220-238.

[101] G Simondon évoque par exemple en ces termes la turbine Guimal   : «   la concrétisation est ici
conditionnée par une invention qui suppose le problème résolu   ; c’est en effet grâce aux conditions
nouvelles créées par la concrétisation que la concrétisation est possible ». Elle est ainsi conditionnée
« par un milieu qui n’existe que virtuellement avant l’invention ». Cf. Du mode d’existence des objets
techniques, op. cit., p. 55-56.

[102] Sur la place privilégiée du travail chez J. Dewey, voir : J. W. Donohue, « Dewey and the Problem of
Technology », in J. Blewett (Ed.), John Dewey. His Thought and Influence, New York, Fordham University
Press, 1960, p. 131 ; et celle du « professionnel réflexif » comme personnage conceptuel, qui inscrit J.
Dewey, comme antithèse de la rationalité instrumentale à la H. Simon, au cœur des Practice-based
Studies et de l’étude des organisations : R. Frega, John Dewey et la philosophie comme épistémologie de la
pratique, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 232-247, 279 sq.

[103] Avant même le récent Technology as Experience, de J. McCarthy et P. Wright, qui place J. Dewey au cœur
de l’étude des usages des technologies de l’information et de la communication, citons : L. Hickman,
John Dewey’s Pragmatic Technology, Bloomington, Indiana University Press, 1990 ; Philosophical Tools for
Technological Culture : Putting Pramatism to Work, Indiana University Press, 2001.

[104] Ibid., p. 137-140.

[105] Les Hommes et les Machines, op. cit., p. 236.

[106] L. Norros, Acting Under Uncertainty, op. cit., p. 95

[107] T. Ingold, The Perception of the Environment, op. cit.

[108] Y. Schwartz, Expérience et connaissance du travail, Paris, Messidor, 1988 (préface de G. Canguilhem), p.
705. Pour une synthèse de la lecture que fait Y. Schwartz de G. Canguilhem, nous renvoyons au
chapitre que G. Le Blanc consacre à « l’activité de travail » in La vie humaine. Anthropologie et biologie chez
Georges Canguilhem, Paris, PUF, « Pratiques théoriques », 2002, p. 223-238.

[109] H. Bergson, L’Évolution créatrice, in Œuvres, op. cit., p. 622. De même, J. Dewey, op. cit., p. 164, 406.

[110] Nous renvoyons à H. Joas, La Créativité de l’agir, op. cit., pour une mise en perspective synthétique sur
ce point des traditions phénoménologique et pragmatiste : la première affirme le corps comme sujet
de la perception, la seconde ancre toute perception dans l’agir. Sur les liens étroits de M. Merleau-
Ponty avec H. Bergson, voir l’ouvrage de R. Barbaras, Le Tournant de l’expérience. Recherches sur la
philosophie de Merleau-Ponty, Paris, Vrin, 1998. Le titre est une expression de H. Bergson lui-même, par
laquelle il invite à se saisir de l’expérience au moment où elle devient pratique – geste que prolonge M.
Merleau-Ponty dans son mouvement de retour aux choses.

[111] « Mon corps a son monde ou comprend son monde sans avoir à passer par des “représentations”, sans
se subordonner à une “fonction symbolique” ou “objectivante” ». M. Merleau-Ponty, op. cit., p. 160-164.
Pour une critique de la réduction du « savoir-comment » au « savoir-que » : G. Ryle, La Notion d’esprit.
Pour une critique des concepts mentaux, tr. fr., Paris, Payot, 1978 (1949).

[112] Ibid., p. 366 (l’auteur souligne).

[113] A. Berthoz, Le Sens du mouvement, Paris, Odile Jacob, 1997 ; « La coopération des sens et du regard dans
la perception du mouvement », in O. Aslan (éd.), Le Corps en jeu, Paris, CNRS Éditions, 1993. Voir
également F. J. Varela, L’Inscription corporelle de l’esprit, Paris, Seuil, 1993 ; et Quel savoir pour l’éthique ?

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Action, sagesse et cognition, Paris, La Découverte, 1996. Pour une critique radicale des approches
abstraites de l’action : L. Quéré, « La cognition comme action incarnée », in A. Borzeix, A. Bouvier et P.
Pharo (éds.), Sociologie et connaissance. Nouvelles approches cognitives, Paris, CNRS Éditions, 1998.

[114] G. Simondon, op. cit., p. 80.

[115] A. Piette, Ethnographie de l’action. L’observation des détails, Paris, Métailié, 1996. On peut consulter notre
recension de ses deux ouvrages parus en 2009 : « L’anthropologie de la présence et de l’attention
d’Albert Piette », Sociologie du travail, no 4, 2010. On trouve chez J. Elster une critique pour partie
convergente de l’« obsession du sens ». Op. cit.

[116] P. Veyne, « L’interprétation et l’interprète. À propos des choses de la religion », Enquête, no 3, 1996, p.
250 (l’auteur souligne). On trouve aussi chez G. Simondon les éléments d’une entreprise de déflation
des croyances dissociées de la quotidianité : « L’étude des croyances est un assez mauvais moyen de
connaître l’homme en tant que membre d’un groupe. L’homme qui croit se défend, ou veut changer de
groupe, est en désaccord avec d’autres individus ou avec lui-même ». Cf. L’Individuation psychique et
collective, op. cit., p. 186.

[117] P. Veyne, op. cit., p. 262.

[118] Ibid., p. 267.

[119] G. Simondon, op. cit., p. 105.

[120] Voir l’analyse de ce passage in M. Breviglieri, « Habiter l’espace de travail. Perspectives sur la routine »,
op. cit.

[121] P. Levi, La Clef à molette, Paris, 10/18, 1980, p. 110.

[122] J. Dewey, op. cit., p. 168.

[123] A. Leroi-Gourhan, Évolution et Techniques. II. Milieu et Techniques, Paris, Albin Michel, 1945, p. 385. On
trouve chez P. Levi une évocation du travail tout à fait concordante, qui associe au «   fait d’être
compétent dans son propre travail, et donc de l’exécuter avec plaisir », « le genre de liberté le plus
accessible, le plus goûté subjectivement, et le plus utile à l’homme ». Op. cit., p. 178.

[124] G. Simondon, op. cit, p. 199.

[125] A. D. Lowe, «   Objects and the Production of Technological Forms of Life   : Understanding
Organisational Arrangements from a Postsocial Perspective   », Journal of Organisational Change
Management, vol. XVII, no 4, 2004. Sur les « passions cognitives », voir le numéro récent de la Revue
d’anthropologie des connaissances, no 3, 2009.

[126] S. Ladner, « “Agency Time”. A Case Study of Postindustrial Timescape and its Impact on the Domestic
Sphère », Time & Society, vol. 18, no 2-3, 2009.

[127] « La participation au réseau est ce par quoi l’objet technique reste toujours contemporain de son
utilisation, toujours neuf   ». Sur ce lien entre ouverture et réticularité des objets techniques
contemporains, voir G. Simondon, «   Mentalité technique   », Revue philosophique de la France et de
l’étranger, vol. CXXXI, no 3, 2006, p. 356. L’analyse écologique des infrastructures participe du même
constat : Star S. L., « The Ethnography of Infrastructure », American Behavioural Scientist, vol. XLIII, no
3, 1999. Ainsi que l’observation rapprochée de leur maintenance : J. Denis et D. Pontille, op. cit.

[128] Pour une synthèse : S. Paugam, « La solidarité organique à l’épreuve de l’intensification du travail et
de l’incertitude de l’emploi », in S. Paugam (éd.), Repenser la solidarité. L’apport des sciences sociales, Paris,
PUF, 2007.

[129] Lui-même dessine une perspective en termes d’individuation : « Il est malheureusement vrai que
beaucoup de travaux ne sont pas agréables, mais il est néfaste de vouloir les juger et les condamner
avec une haine préconçue : ceux qui le font se condamnent eux-mêmes pour la vie à détester non
seulement le travail, mais à se détester aussi et à détester le monde. On peut et on doit combattre pour
que le fruit du travail reste aux mains de celui qui le fait et pour que le travail lui-même ne soit pas un
châtiment   ; mais l’amour ou la haine du travail sont des données intérieures, originelles, qui
dépendent beaucoup de l’histoire de l’individu et moins qu’on ne le croit des structures de production
dans lesquelles le travail s’effectue. » Ibid.

[130] H. Joas, The Genesis of Values, Chicago, The University of Chicago Press, 2000, p. 156-158.

[131] La distinction entre situation « complexe » et situation « compliquée » est thématisée notamment in
B. Latour, « Une sociologie sans objet ? Remarques sur l’interobjectivité », Sociologie du travail, no 4,
1994.

[132] Nous identifions par « superviseur » le dispositif technique de remontée de mesures, de confection,
d’affichage et de gestion des alarmes.

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