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Jean LECA

politologue français [1935-]


(1991)

“Algérie : politique et société.


Les trois débats algériens :
La politique décide, la culture contrôle,
l’économie commande.”

LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES


CHICOUTIMI, QUÉBEC
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“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 2

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LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 4

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professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi
Courriel: classiques.sc.soc@gmail.com
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à partir du texte de :

Jean LECA

“Algérie : politique et société Les trois débats algériens : La


politique décide, la culture contrôle, l’économie commande.”

in revue Monde arabe Maghreb-Machrek, no 133, juillet-sep-


tembre 1991, pp. 89-138.

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Édition numérique réalisée le 1 juin 2018 à Chicoutimi, Québec.


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Jean LECA
politologue français [1935-]

“Algérie : politique et société.


Les trois débats algériens : La politique décide,
la culture contrôle, l’économie commande.”

in revue Monde arabe Maghreb-Machrek, no 133, juillet-sep-


tembre 1991, pp. 89-138.
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Table des matières


Introduction [89]

L’Algérie en état de siège. Alger, 8-17 juin 1981. Rémy Leveau [92]

Le FIS [92]
L’armée [95]

L’après Chadli a-t-il déjà commencé ? Abdelkader Djeghloul [99]

Les grands moments de l’implosion du triangle [99]


Les effets de l'implosion du triangle : l’anomie politique [100]
Le président Chadli et les « barbéfélènes » [101]
L’alliance objective des classes moyennes et de l’ANP [101]
Un « état de siège » pas comme les autres [102]
Vers une transition démocratique ? [102]

Les partis islamistes en Algérie : éléments de présentation. Arun Kapil [103]

Le Front islamique du salut (FIS) [103]


HAMAS [108]
Le Mouvement de la Nahda islamique (MNI) [110]
Indications bibliographiques [111]

DOCUMENTS [112]

- Déclaration de Sid Ahmed Ghozali devant l’Assemblée nationale popu-


laire (APN) (extraits), 4 Juillet 1991 [112]

* Le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali, 17 juin 1991 [114]

- Les leaders de formations politiques face à la presse [115]

* La mouvance islamiste [115]

- La « chourakratia » du cheikh Mahfoud Nahnah, président du


parti HAMAS [115]
- La « tolérance * du cheikh Abdellah Djeballah, président du
Mouvement de la Nahda islamique [116]
- Le Front islamique du Salut « dans tous ses états [117]
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* Le FLN quitte le gouvernement : pour son secrétaire général, Ab-


delhamid Mehri, ce n’est pas un « handicap » [119]
* Les « historiques » montent au créneau [120]
- Hocine Aït Ahmed après la tenue du congrès du FFS [120]
- Ahmed Ben Bella candidat aux présidentielles [121]
- Le Parti de l'Avant-garde socialiste (PAGS) pour (interdic-
tion des partis islamistes [122]
- Saïd Sadi, secrétaire général du Rassemblement pour la
culture et la démocratie (RCD) : le FLN reste le principal
ennemi [123]

— Enjeux et perspectives d’une crise [123]

* Les enjeux factuels [123]


- L'OPA de Mouloud Hamrouche sur le FLN [123]
- « L’APN du FLN » [123]
- Les calculs du président Chadli [124]
- Les ambitions présidentielles de Abassi Madani [125]
- Les mosquées, un enjeu électoral [126]
- Non au clergé [126]
- Entre les deux [126]
- L’enjeu fondamental : l’armée refuse une prise de pouvoir
par les islamistes [127]
* De la décrispation… aux élections [129]
* Perspectives de sortie de la crise [129]
- Le point de vue du FLN [129]
- Rencontres gouvernementales [130]

— La levée des tabous dans la presse algérienne [130]

* Le retour des référents socio-culturels refoulés [132]


- Les zaouias continuent d’exister [132]
- ... ont toujours entretenu des rapports complexes avec le
pouvoir politique... [132]
- ... et avec les principales personnalités politiques de l’Algé-
rie d'aujourd’hui [132]
- Le régionalisme et le tribalisme aussi [133]
- L’Algérie connaît même le racisme… [133]
- … et du coup reconnaît « ses » juifs [134]
- L'archaïsme exorciste existe toujours [134]

* Une vision sans complaisance et décomplexée du présent [134]


- Le décompte implacable d'une vie invivable [134]
- Partir, c’est tenter... de vivre un peu [135]
- Pourquoi ne pas rééchelonner la dette ? [135]
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- Pourquoi ne pas réhabiliter la langue française? [136]


- La sexualité à visage couvert ou découvert. Conseils pra-
tiques [136]
- 36.15 Code Mosquée [136]
- L’avortement sans fard [137]
- L’infanticide dans toute son horreur [137]
- Réalité de la prostitution [137]
- Même les homosexuels ont la parole [138]
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[89]

Jean LECA
politologue français [1935-]

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la culture contrôle, l’économie commande.”

in revue Monde arabe Maghreb-Machrek, no 133, juillet-sep-


tembre 1991, pp. 89-138.

Introduction

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La « démocratie », cette panacée, dernière version de la potion ma-


gique (sauf pour quelques religieux obstinés, tel l’imam Ali Ben Hadj,
qui rappellent qu’après tout le « peuple » ou ses représentants peuvent
valider de mauvaises solutions), a pour particularité de ne fonctionner
pour résoudre les problèmes sociaux qu’une fois que ceux-ci sont déjà
préalablement, sinon résolus, du moins traités de telle façon qu’ils
puissent se prêter à une solution « démocratique » : la discussion pu-
blique et pluraliste, l’accommodation et les alliances à l’ombre du
« règne du droit » garantissant à chacun la sécurité, le dialogue entre
un gouvernement et son opposition, l’arbitrage des conflits centraux
par des élections critiques où le peuple trancherait, tout ceci suppose
d’abord que chaque « partie » puisse faire suffisamment confiance aux
autres et au « système » pour préférer le binôme « victoire incomplète
(avantage)-défaite provisoire et relative (risque) » au binôme « vic-
toire totale (avantage)-défaite absolue (risque) ». Il faut donc que le
premier binôme en vaille ta peine : si l’on pense que la victoire in-
complète équivaut à une quasi-défaite et que la défaite relative peut se
transformer en réalité en une défaite absolue, la démocratie ne fonc-
tionne pas. Seule « la liberté ou la mort » s’impose. La démocratie,
pour fonctionner, exige que « la liberté ou la mort » soit écartée des
perspectives des acteurs, et il ne suffit malheureusement pas de pro-
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clamer, même de bonne foi, le respect de la démocratie, pour conjurer


le slogan. Il faut que les parties de la population les plus importantes
et/ou les mieux armées en moyens de combat violent soient déjà
convaincues qu’elles ont intérêt à gagner ou à perdre modérément :
cela suppose qu’elles admettent que leurs intérêts fondamentaux (ceux
qui justifient qu’on meure ou tue massivement pour eux) ne sont pas
irrémédiablement menacés, ou bien qu’on doit se faire une raison et
renoncer à la victoire totale.
En ce sens, « la politique décide » de la forme future de la compé-
tition politique et de la substance des décisions publiques en débat.
Sur les ruines du [90] FLN, qui n’est plus qu'un syndicat (divisé) de
tous ceux qui ont touché les dividendes de leur engagement nationa-
liste ou de leur fidélité à un groupe sous forme de postes dans les ap-
pareils publics — et maintenant privés — (tous ces postes n'étant pas
pour autant des prébendes), se détachent tous ceux qui sont suscep-
tibles de mobiliser les ressources de force (militaire ou manifestante)
ou de légitimer celles-ci par leur adhésion à tel ou tel groupe détenteur
de la force. Ce qui se joue dans un processus complexe et opaque,
c’est la structuration de l’offre politique qui sera ensuite proposée au
peuple dans des élections que le nouveau Premier ministre souhaite
« impeccables ». Il semble que le gouvernement Hamrouche avait
joué la marginalisation du FIS 1 tout en suscitant ou encourageant en
son sein des divisions déjà existantes du fait entre autres de la pré-
sence envahissante (au moins dans les médias) de son leader. II avait
de plus préparé une « nouvelle » vague de candidats FLN, ce qui avait
indisposé nombre d’élus déjà installés. Une répartition — considérée
comme inéquitable — des sièges entre wilayate, un contrôle rigoureux
des procurations, tout semblait mis en place pour assurer à un FLN en
voie de devenir parti du président ou de son Premier ministre, le rôle,
au second tour, de ramasseur de voix pour une majorité silencieuse
aussi effrayée par l'autoritarisme du FIS que par la perspective d’une
anarchie larvée, sans politique économique et sociale efficace, et, de
ce fait, propice à une intervention militaire. À l’opposé se dessinait
une tendance visant à intégrer le FIS dans une coalition gouvernemen-
tale qui aurait rompu avec la politique économique du gouvernement
Hamrouche, jugée trop libérale, trop peu sociale, et peu respectueuse
1 Ne dit-on pas (ou ne laisse-t-on pas dire) que les « gens du FIS suivent AU
cl ne suivent plus Mohamed » ?
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du nationalisme économique, tout en continuant les réformes « gorbat-


chéviennes » amorcées entre 1980 et 1988. À cette option s'opposait
l’intransigeance croissante du FIS (ou de son leader ?) peu désireux de
se noyer dans une coalition au moment où la perspective d'une vic-
toire législative aurait peut-être ouvert à son chef la porte des élec-
tions présidentielles, vraies clés du conflit politique. La question isla-
miste, pour le gouvernement, ressemble à la question communiste
pour la gauche française dans les années 1950-1970 : « on ne peut rien
faire sans eux, peut-on faire quelque chose avec eux ? ». Le gouverne-
ment Ghozali a choisi la répression au sommet, et peut-être la négo-
ciation aux échelons intermédiaires. Il n'oubliera pas que la dernière
« crise ministérielle » a résulté de l'action du couple de forces FIS-Ar-
mée qui a déterminé le jeu de tous les autres acteurs. C'est l'initiative
du FIS de prolonger la grève générale diversement suivie, déclenchée
pour bloquer le processus qui l’embourbait et compromettait la vic-
toire escomptée, qui a provoqué l’intervention militaire et la chute du
gouvernement Hamrouche 2. Quelles autres forces seront à l'avenir
susceptibles de s’introduire dans ce face-à-face ? Cela dépendra dans
l'immédiat de la relance du processus électoral, et à terme des types de
politique économique et culturelle qui seront adoptées.
« La culture contrôle le débat ». Le sens et la valeur des pratiques
sociales sont l’objet d’un conflit d'autant plus intense que c'est le seul
qui peut se déployer clairement en public : le conflit politique est par
définition opaque, puisque la définition des acteurs y est probléma-
tique sauf pour des initiés (Qui est l’armée ? Qui est le gouvernement ?
Qui est le FIS ?) ; le conflit économique est, également par définition,
trop technique pour être appréhendé clairement par l’opinion, dès
qu’on ne le ramène plus à de massives simplifications — couverture
des besoins de masse, lutte contre le « trabendisme », monétaristes
abstraits contre planificateurs impuissants, etc. Le conflit culturel est
au contraire public et interprétable puisque [91] chacun, à tort ou à
raison, croit en percevoir clairement les enjeux dans la vie quoti-
dienne, ta vie juridique, la vie intellectuelle. Tout est investi d’un sur-
croît de sens : la langue d’enseignement, le vêtement féminin, la de-
vise officielle inscrite au fronton des bâtiments publics, le style des

2 La relative sérénité du FIS au premier moment de l’intervention militaire


tient peut-être au fait qu’il espérait que l'armée était prête à favoriser une
victoire islamiste.
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mariages 3. Du côté de la culture savante, aucune gloire nationale n’est


à l'abri du conflit des interprétations, de l’émir Abd et Kader à Kateb
Yacine. Quelques contradictions frappent : l’obsession momentanée
sur l’attitude de réserve imposée aux femmes dans un pays qui, plus
qu’aucun autre pays arabe (la Tunisie exceptée, et le Liban étant
comme d’habitude hors concours) a adopté une politique d’éducation
et d’emploi libérant massivement la force de travail féminine ; le dé-
goût moral vis-à-vis de la « corruption », alors que les moyens réprou-
vés par la morale officielle sont couramment employés pour survivre,
s’enrichir, voire satisfaire les demandes du marché.
Surtout, l’Algérie, où l’État a été fait par le nationalisme, qui reste
le ciment unificateur de la société, est également le pays où la culture
nationale demeure l’objet du maximum de débats et d’incertitudes :
l’ennui est que, si l’on en croit Gellner 4, la caractéristique fondamen-
tale du nationalisme est la superposition d’une souveraineté politique
et d’une culture nationale ; la société ne s’adore pas elle-même (pour
paraphraser Durkheim) indirectement par l’intermédiaire d’une reli-
gion, mais directement sous la forme d’une culture. De ce fait, les
« Algériens » étant aussi et d’abord des « musulmans », la lutte pour
l’expression et le contrôle de la « religion de l’État » est avant tout la
lutte pour le monopole des symboles légitimes de la représentation na-
tionale. Après avoir tenté sans succès de faire un « islam d’État » au
service de la « révolution culturelle », objectif préconisé par la Charte
nationale de 1976 (qui s’en souvient encore ?), les gouvernants algé-
riens, par les décrets de mars 1991 sur la mosquée cherchent plus
« modestement » à pluraliser les formes légitimes d’expression de l’is-
lam : aucune tendance (et surtout pas le FIS) ne devrait le monopoli-
ser, ce qui assurerait à l’État, toujours détenteur des ressources maté-
rielles, un rôle d'arbitre entre groupes musulmans. Les récents décrets,
s’ils sont appliqués, pourraient s’avérer un puissant instrument de
contrôle étatique de la religion et de la culture, mais, tels le sabre de
Mr Prud’homme dont on se sert « pour défendre les institutions et au
besoin pour les combattre », ils pourraient être utilisés par un « gou-

3 « you you or not you-you » ? Ce serait, dit-on à Alger, le grave dilemme


posé aux femmes dont les modulations de gorge qui accompagnent tradi-
tionnellement avec éclat les cérémonies nuptiales apparaîtraient désormais
peu conformes à une interprétation rigoureuse du Livre sacré.
4 Ernest Gellner. Nations et nationalisme, Paris, Payot 1989.
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vernement FIS » pour officialiser son monopole sur toutes les mos-
quées.
Si « la culture contrôle », « l’économie commande », ne serait-ce
qu’à travers la lutte pour obtenir les ressources financières nécessaires
pour mobiliser et entretenir les militants culturels et religieux. Elle
commande aussi parce qu’elle détermine les places occupées dans la
structure sociale moderne : un jeune sans emploi n’est pas mobilisé de
la même manière qu'un père de famille salarié permanent. Elle com-
mande enfin et surtout parce que la politique économique (ou ce qui
en tient lieu) détermine à court terme les satisfactions ou frustrations
de la population, et, à moyen terme, les perspectives de développe-
ment socio-économique. Comme on le sait, le court terme social et le
moyen terme économique n’ont pas beaucoup de chances d’être en
phase et telle mesure (jugée) nécessaire eu égard à celui-ci peut être
désastreuse vis-à-vis de celui-là. Ce débat, largement présent dans la
presse (surtout francophone) et dans les documents spécialisés, tra-
verse un milieu relativement restreint de technocrates et de décideurs
politiques à compétence économique, mieux compris par leurs homo-
logues latino-américains ou est-européens que par [92] leurs compa-
triotes. Car le public, lui, s'y perd assez vite et s’accroche à des élé-
ments de la vie quotidienne (la baisse du pouvoir d’achat, les presta-
tions sociales etc.) ou, à l’autre bout, à des simplifications porteuses
de sens (l’indépendance de l’Algérie, le refus de se soumettre aux dik-
tats des institutions financières internationales etc.).
Débats politique, culturel et économique ne se superposent pas,
mais ils se croisent sans arrêt, sans qu’aucune vue d’ensemble incon-
testable puisse être dégagée. C’est pourquoi le présent dossier tente de
saisir par un « arrêt sur image » la façon dont les acteurs algériens
s’adressent au public pour décrire leurs situations variées, et la situa-
tion d’ensemble de l’Algérie. Au préalable, Rémy Leveau livre sa
propre perception globale prise dans l’instant. A. Djeghtoul, lui, re-
place les derniers événements dans la perspective longue d’une crise
ouverte dès 1988, et qui approcherait aujourd’hui, peut-être, de la sor-
tie, et A. Kapil présente les trois principaux partis islamistes et leurs
leaders. Les documents qui suivent s’organisent autour de quatre
grands thèmes : le programme du Premier ministre Sid Ahmed Ghoza-
li et de son gouvernement, les hommes politiques face à la presse, les
enjeux et perspectives de la crise, la levée des tabous dans la presse al-
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gérienne. Le débat économique qui complète ce dossier sera publié


dans le prochain numéro.
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L’Algérie en état de siège


Alger, 8-17 juin 1981
Rémy Leveau

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Pour un observateur étranger, débarquant, sans l’avoir prévu, dans


un contexte d’état de siège, de crise gouvernementale et de report du
scrutin, la crise a un air de consultations de style IV e République. Le
président Chadli semble écarté par l’armée. L’est-il définitivement
comme le pensent la majorité des acteurs ? L’armée se fait discrète,
mais les rumeurs, les insinuations, les interrogations de la presse ou
des conversations laissent penser qu’elle a choisi le moment, les per-
sonnes et le cadre du contrat que négocie le Premier ministre désigné
avec les divers partis politiques et forces sociales. L’accueil est plutôt
favorable, aussi bien de la part des leaders du FIS que des journalistes,
des universitaires, des chauffeurs de taxi. Ahmed Ghozali donne au
début l’impression d’avoir une marge d’autonomie à l’égard de l’ar-
mée. Sa compétence, ses déclarations libérales sur des élections hon-
nêtes, sont portées à son crédit. On attribue à son influence l’allège-
ment de l’état de siège et son gouvernement sera accueilli de façon
positive. On relève le courage des nominations : deux femmes, un
avocat de la Ligue des Droits de l’homme. Beaucoup parlent du
« meilleur gouvernement de l’Algérie depuis l’Indépendance ». Sa
crédibilité à l’extérieur renforce son poids interne. Mais la crise conti-
nue, avec deux acteurs qui s’opposent en évitant jusqu’alors le heurt
frontal : le FIS et l’armée.

Le FIS

L’effondrement du FLN et l’inexistence d’une force politique de


remplacement en a fait l’acteur central du système algérien. Les autres
participants du jeu, y compris l’armée, se déterminent par rapport à
lui. La crise du Golfe ne l’a pas affaibli. Il a su après quelques hésita-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 17

tions calquer son attitude sur le sentiment dominant au sein de la


classe moyenne urbaine. Son ralliement à Saddam Hussein [93] est
purement instrumental. Personne n’est dupe, mais il sait canaliser les
initiatives symboliques et influencer le discours et les choix du gou-
vernement. Il a dû perdre alors une bonne part de ses ressources exté-
rieures. Il les a retrouvées depuis, dit-on, car l’Arabie Saoudite, peu
rancunière à son égard, a cherché à punir par son intermédiaire le gou-
vernement algérien. De toute façon, les commerçants et entrepreneurs
algériens auraient pu constituer un relais. On le dit aussi présent dans
les réseaux de transferts clandestins de capitaux utilisant l’argent des
immigrés. L’argent ne manque pas. La logistique du parti est bonne. Il
sait mobiliser ses militants, les transporter et les dédommager. Les
bonnes volontés sont aussi nombreuses. Les professeurs d’enseigne-
ment moyen (équivalent des PEGC) passent pour lui être majoritaire-
ment acquis. Par suivisme, le personnel communal subit son in-
fluence. La grève des éboueurs a créé des nuisances considérables. Il
passe aussi pour influent auprès des jeunes chômeurs des villes, pro-
duits d’un enseignement mal adapté — sans espoir et sans ressources.
Ils ont des difficultés à se plier à sa morale et au contrôle social isla-
mique, mais ils sont mobilisables pour s’opposer au gouvernement.
Qu’en est-il de son influence en dehors d’Alger ? Le Constantinois
est sans doute un lieu d’implantation privilégié. Mais il devra compter
là avec des réseaux familiaux et clientélistes bien implantés. Il y a
certes des Kabyles à l’intérieur du FIS comme au sein du FLN. Mais,
pour le reste, cette population manifeste son esprit d’autono- 93
mie avec encore plus de verdeur à l’égard des « barbus » qu’à l’égard
du pouvoir. La région Est semble échapper progressivement 5 tout
contrôle organisé, se délecte dans ses oppositions internes, revient à
ses luttes de clans, à ses réseaux de familles influentes et négocie des
allégeances partielles et temporaires. L’Oranais reste plus calme.
Bien qu’il ait gagné nombre de communes dans les villes
moyennes, le FIS semble donc un phénomène des grandes métropoles,
une sorte de produit de décomposition du FLN, provenant des réac-
tions de rejet d’une société qui a connu en une génération une très
forte mobilité sociale, et qui se retrouve sans espoir, avec beaucoup de
haines et de frustrations. Une aspiration générale à vivre au-dessus de
ses moyens semble caractériser à la fois les comportements de l’État
et ceux des individus. La minorité de ceux qui y arrivent au prix de
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 18

risques courus, plus souvent, dans l’effort pour gérer un réseau d’in-
fluence rémunérateur que dans les activités de production, accroît la
frustration des autres. Suivant un modèle traditionnel, ces nouveaux
riches seront tentés de « blanchir » une partie de l’argent de leur réus-
site en achetant des protections religieuses dans ce bas monde comme
dans l’autre, et donc en finançant le FIS (nouvelle forme de Ha-
bous ?).
Face à ces ralliements individuels qui renforcent le réseau des mos-
quées, des mairies, des universités et des collèges, ceux des cadres de
l’État et du parti qui ne se sentent pas portés à les imiter font figure
d’assiégés qui attendent leur délivrance d’un miracle extérieur et au
pire feront leur valise pour quitter les lieux à temps. La contamination
de la vie quotidienne justifie leurs réticences, s’alimente des craintes
et des refus de leur épouse et des inquiétudes sur l’avenir de leurs en-
fants au sein d’un système éducatif complètement abandonné au FIS
dans sa gestion symbolique. La base sociale de ce parti, la crainte
qu’il inspire en font le mouvement politique le plus puissant — ca-
pable de gérer en outre les zones obscures des mouvements tentés par
la violence terroriste de type moyen-oriental.
Peut-il espérer remporter les élections législatives et présiden-
tielles ? Rien n’est moins sûr ; mais le mouvement a montré sa capaci-
té de nuisance en gérant la [94] violence de la rue et en canalisant le
mécontentement populaire, sachant aussi l'arrêter lorsqu'il décide de
passer un compromis avec le pouvoir. Il n’est pas prêt à accepter,
après deux années d’existence légale, une remise sous le boisseau qui
le confinerait à une situation de marginalité de type tunisien. Il ne
semble pas pour autant exiger une capitulation du pouvoir en rase
campagne. Mais des élections au découpage particulièrement défavo-
rable ne sauraient le satisfaire — d’autant plus qu’il alimente directe-
ment sa croissance d’un discours d’opposition au pouvoir.
Peut-il, à partir de là, négocier sa participation ou son soutien indi-
rect en échange de « places fortes » ? Il exige au moins la jouissance
de ses conquêtes pour accepter de légitimer le pouvoir en place par
une observance des règles, sans tentative reconnue de confiscation des
enjeux à son profit. Ses leaders ont pu tenir ici ou là un tel discours,
dans la recherche d’alliés sur les marges du pouvoir. Ils ont en même
temps laissé certains des leurs avoir recours à un vocabulaire excessif,
étant capables de manifester à quelques jours de distance contre l’in-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 19

justice du découpage électoral et donc reconnaître implicitement la lé-


gitimité d’un jeu démocratique respectant des règles de proportionna-
lité de la représentation, puis défiler en dénonçant toute forme de dé-
mocratie comme contraire aux principes de l’islam. Le FIS reste donc
balloté entre un discours hégémonique qui est perçu par une large part
de son audience comme une opposition absolue au système État-parti
du FLN, et la tentation du compromis, présente dans l’esprit des diri-
geants car ils réalisent qu’ils peuvent difficilement faire mieux que
d’autres pour satisfaire les besoins collectifs. Leur expérience munici-
pale leur a appris le poids des réalités. Leurs soutiens extérieurs (Ara-
bie Saoudite, une partie du système iranien ?) restent limités. Certains
rêvent d’une connivence avec les États-Unis manifestée par la réfé-
rence à l’anglais comme langue de modernité, par opposition au fran-
çais. Or l’intérêt des États-Unis pour le Maghreb semble décroître
avec la fin de la guerre froide. L’engagement des Américains aux cô-
tés d’Israël les rend peu fréquentables. Le détour saoudien reste impo-
pulaire et les leaders du FIS n’ont pas atteint une dimension interna-
tionale qui les rende intéressants comme le Tunisien Ghannouchi qui a
pu être invité dans les universités américaines et pose volontiers à
l’extérieur à l’« Emir » fédérant l’ensemble des courants islamiques
du Maghreb. Une partie de leurs soutiens internes (commerçants,
classe moyenne) aspire à une consolidation de leurs positions, alors
que la base rêve de révolution islamique.
Avant tout, leur absence de programme économique, en dehors
d’un discours anti-étatique à connotation libérale, peut leur faire
perdre une partie de leur soutien interne à partir du moment où il se
traduirait en adhésion à une politique de baisse du niveau de vie de la
classe moyenne. Un discours islamique de réduction des besoins, de
contrôle de la consommation et du superflu, de rejet des influences ex-
térieures va se heurter chez ceux-là même qui l’écouteront, et éven-
tuellement le tiendront, à l’effet contradictoire des antennes parabo-
liques. Le talent du FIS est peut-être d’avoir su jusque-là gérer ces
tensions anti-FLN sans sombrer dans le désordre absolu que redoutent
avant tout beaucoup d’Algériens, comme il sait tenir un discours anti-
Occident et anti-société de consommation en limitant ses interventions
à la fermeture des bars, et à la disparition des symboles du désir.
Condamné à l’ambiguïté, il risque, s’il va trop loin, de rencontrer un
obscur « parti de l’ordre » peu structuré, mais rassemblant tous ceux
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 20

qui veulent rester dans le pays et gardent l’idée d’un destin national
autonome. Traiter le FIS de « parti de l’étranger », semble être la ri-
poste qui se dessine. On va l’accuser de faire le jeu des États-Unis
dans la crise du Golfe. Le soutien des monarchies arabes, l’utilisation
du drapeau saoudien qui apparaît parfois dans ses manifestations,
l’ambiguïté d’un discours d’« oumma » par rapport à un discours na-
tional, vont être portés à son [95] débit. Cela va jusqu'à l'inversion des
fantasmes du « hizb fransa » * lorsque la gendarmerie arrête et exhibe
des convertis « gaulois » barbus au casier judiciaire chargé, qui
avouent sans se faire prier leur association à des trafics d'armes au
profit du FIS, en liaison avec l’Imam Ben Hadj. Dans un pays qui
doute de son identité comme l'Algérie, l'accusation d'appartenir au
« parti de l'étranger » est particulièrement disqualifiante.

L’armée

Retour à la table des matières

Une seule force, l’armée, semble aujourd’hui incarner la capacité


de résistance de la société algérienne à la conquête du pouvoir absolu
par les islamistes. Mal connue, elle ne peut sans doute accepter l’idée
que leur victoire la placerait sous le contrôle d'un pouvoir qui mesure-
rait ses ressources et pourrait l’engager dans des tentatives aventu-
reuses à l’extérieur. Le risque de se voir privée en outre d’un accès à
la science et à la technologie au nom de choix irrationnels revêt à ses
yeux encore plus d’importance après la crise du Golfe. Il n'est pas cer-
tain qu’elle souhaite pour autant s'engager totalement dans la gestion
de la société. Mais, pour l’armée, des élections législatives (et encore
plus présidentielles) ne sont envisageables que le jour où le FIS n’aura
aucune chance de les gagner. Elle n’ira sans doute pas jusqu’à inter-
dire le mouvement, mais saura montrer sans ménagements qui détient
une autorité réelle dans le pays. Elle visera à affaiblir le FIS, à le scin-
der pour l’amener au compromis sans pour autant s’opposer à la tota-
lité de ses revendications.
Si, d'un côté, l’armée refuse à l'avance une situation qui conduirait
à l’hégémonie du FIS, elle n’entend pas pour autant rester le simple
* Étiquette péjorative attribuée d'habitude à certains partis laïques.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 21

bras séculier du pouvoir politique sans participer au pilotage des choix


et des décisions. Elle ne supporte plus l'idée d’être simplement utilisée
comme force d'appoint par des politiciens corrompus ou incapables
qui l’ont, par leurs erreurs et leurs calculs, amenée à exercer la répres-
sion violente des émeutes d’octobre 1988 tout en la désavouant aussi-
tôt après. Bien avant l’institution du multipartisme, elle a retiré sa
confiance au FLN, sans abandonner pour autant une partie de l'idéolo-
gie qui avait caractérisé la période du parti unique. La crise écono-
mique, l'enrichissement voyant d’une partie de la bourgeoisie risque
aussi de la toucher au même point que l’appareil d'État, dont à cet
égard rien ne la sépare, et de dévaloriser son rôle dans la société. Dès
le mois d’avril 1991, un éditorial critique d'Al Jaïch, qui sera signalé
par de nombreuses personnes rencontrées dans les milieux proches du
pouvoir, dessine en creux par ses critiques les refus et les orientations
des militaires 5.
Tirant les leçons de la crise du Golfe, son auteur voit poindre une
menace d’hégémonie occidentale s’étendant à tout le monde arabo-
musulman, prenant les islamistes comme relais pour désintégrer les
forces de résistance autonomes. Dans ce contexte, l’armée revendique a
posteriori le droit, durant la guerre, à un discours, ou plutôt à un si-
lence rationnel. Connaissant, par son caractère professionnel, haute-
ment revendiqué, l’issue d'un affrontement déséquilibré, elle ne pou-
vait s’engager dans un discours idéologique piégé. Elle accuse donc
ses accusateurs de servir sournoisement la « stratégie occidentale » de
« désintégration des structures modernes » de l’État, stratégie qui vi-
serait, selon elle, à tenter contre l'armée ce qui avait si bien réussi dans
l'enseignement, perturbant le système éducatif et privant le pays de ses
ressources intellectuelles modernes.
[96]
L'armée se présente donc elle-même, dans cet éditorial, comme la
seule institution capable de s'opposer aux mesures de complaisance
prises par le gouvernement et le parlement pour satisfaire le FIS. La
formulation est implicite, mais le discours est clair et l'objectif est des-
siné : redonner confiance aux élites nationalistes et aux masses face à
la « nébuleuse intégriste » accusée de collusion avec les intérêts occi-
dentaux. C’est donc un discours de compétence, d’accès à la science

5 Voir documents, p. 127.


“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 22

et à la technique sans barrières idéologiques, de mesure des risques et


des rapports de force dans un monde transformé par la crise du Golfe
et la fin de l’affrontement Est-Ouest, qui anime ses décisions.
À partir de là, une solidarité naturelle se dessine avec les techno-
crates capables d’assurer un niveau convenable de ressources pour ga-
rantir l’indépendance nationale, par une gestion raisonnée de l’écono-
mie pétrolière et de la dette, connaissant les réalités du monde exté-
rieur, qu’il s’agisse des nouveaux mécanismes du système européen,
de l’économie pétrolière, du système américain et de ses relais
moyen-orientaux. C’est donc la prise en charge du destin du pays dans
un environnement hostile, aux données changeantes, qui peut à cet
égard justifier l’intervention de l’armée face au FIS. Cette position se
traduit par un refus des risques inconsidérés, de ta marginalisation
dans l’isolement et la privation des ressources de la science et, par
voie de conséquence, des langues qui assurent l’ouverture sur la mo-
dernité.
Si l’Europe facilite cette stratégie d’autonomie, elle peut constituer
un allié pour des militaires soucieux de se situer par rapport à leur en-
vironnement en tirant les leçons techniques de la crise du Golfe.
Celle-ci les amène à juger la valeur de leur propre armement assez
comparable à celui de l’Irak, et donc, à terme, à préparer un nouveau
type de choix pour assurer leur indépendance. C’est dans cette pers-
pective que peut se situer, à un horizon imprécis, le recours au nu-
cléaire.
Face à ces choix, les stratégies politiques se déterminent avec sans
doute certaines marges de souplesse et d’imprévisibilité dans l’appli-
cation. La plus vraisemblable est celle que l’on évoque à Alger par ré-
férence au modèle turc. Une armée qui interviendrait pour éviter la
désintégration de la société mais remettrait bientôt la gestion du poli-
tique aux technocrates. Une telle intervention a son coût symbolique,
ses contraintes, ses exclusives. L’armée ne peut tolérer la mise en
place d’une symbolique concurrente de la sienne. De là découle le
conflit sur le remplacement de la devise de l’État au fronton des mai-
ries. Elle tolérerait encore moins l’apparition de milices qui lui fe-
raient concurrence ou de pouvoirs régionaux qui aspireraient à l’auto-
nomie.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 23

Elle marquera également les limites à ne pas dépasser dans les


abandons face aux pays voisins. Le lâchage du Polisario depuis 1988
ne peut lui plaire entièrement. La remise à Hassan II des déserteurs
marocains qui s’étaient rendus en Algérie pour se porter volontaires
aux côtés de l’Irak pendant la guerre du Golfe 6 semble avoir été une
décision du président qui n’avait guère l’agrément des militaires.
L’exécution (prévisible) des officiers déserteurs par la monarchie
ne pouvait qu’accroître l’irritation des militaires à la fois contre leur
président et le roi du Maroc. On peut estimer qu’ils veilleront scrupu-
leusement sur l’évolution des rapports avec le pays voisin et sa ges-
tion du referendum sur le Sahara occidental.
[97]
Sur le plan intérieur, les émeutes de 1988 constituent le point de
départ de la crise actuelle. L’incompétence d’un pouvoir qui laisse se
produire le conflit et désavoue l’armée dans sa gestion de la répres-
sion est loin d’être oubliée. Tous ces événements font penser que l’ar-
mée n’a plus confiance dans le président, et craint ses initiatives in-
ternes et externes. Cela expliquerait les pressions qu’on lui attribue
pour se débarrasser d’un gouvernement jugé trop laxiste face au FIS et
à l’étranger, dont les imprudences risquaient à nouveau de rendre le
recours à la force imprévisible et coûteux. Mais peut-on estimer, à
partir de là, si la situation reste tendue et si la violence devient un élé-
ment permanent du fonctionnement du système politique, que l’armée
peut évoluer vers un engagement plus marqué de type pakistanais ? Il
est sans doute trop tôt pour l’imaginer, sans pouvoir l’exclure.
De l’avis de nombre d’observateurs, l’ensemble des acteurs poli-
tiques, y compris l’armée, souhaitent le départ du président. Mais les
divergences concernant son remplacement lui assurent encore une
marge d’autonomie considérable. En s’engageant dans une voie
longue de changement démocratique aboutissant à la remise en jeu de
son mandat par des procédures légales et pluralistes, il se protège pa-
radoxalement des tentatives de changement violent. Ceux qui s’enga-
geraient dans cette voie se désigneraient par là-même comme des ad-
versaires des règles acceptées. Seul le FIS semble à certains moments
en avoir la tentation, bien qu’à d’autres il se plie au calendrier et aux
procédures admises. Mais, dès que le président ou ses partisans font
6 Voir chronologies, « Maroc », Maghreb-Machrek, no 132.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 24

mine de vouloir confisquer la mise en truquant le jeu, la violence peut


réapparaître aussi bien du côté du FIS que des autres partenaires.
En ayant imposé Ahmed Ghozali comme Premier ministre, l’armée
l’a placé sur une trajectoire qui l’amène à la magistrature suprême.
Elle a du même coup écarté Moutoud Hamrouche qui semblait être le
dauphin investi par le président Chadli. Mais, de ce fait, les autres
candidats, rivaux possibles, vont se liguer contre lui pour assurer son
échec. À moins que l’armée n’intervienne pour limiter leur capacité
d’action. En attendant, les élections présidentielles restent la clé de
voûte du système politique algérien. Si le président se trouve privé par
l’armée du pouvoir réel de renvoyer Ghozali comme il s’est débarras-
sé de Merbah, il reste en place et conserve des moyens juridiques et
politiques considérables. L’assemblée élue au temps de la suprématie
du FLN a perdu toute légitimité et est devenue ingouvernable du fait
des divisions survenues dans le parti, notamment à l’occasion de la
préparation des élections. Seul le président peut prendre des mesures
législatives exceptionnelles en ayant l’initiative d’un referendum ou
en promulguant dans une situation d’état d’exception des lois par or-
donnance.
On imagine mal qu’il ne négocie pas avec ses divers partenaires
l’usage de ces procédures et leur calendrier. Il ne serait même pas in-
vraisemblable qu’il songe, en cas de recours au referendum pour mo-
difier la loi électorale, à transformer cette consultation en vote de
confiance ou à favoriser la discorde dans le camp de ses nombreux ad-
versaires pour apparaître comme un candidat de stabilité faisant courir
un moindre risque au pays 7. Ces stratégies lui permettraient pour le
moins de négocier son départ en termes d’influence et de compensa-
tions. Un calendrier politique à étapes longues, et imprévisibles, mar-
qué par l’état de siège, prolonge sa durée au pouvoir et lui laisse une
marge exploitable face à des adversaires politiques qui n’ont pas brille
jusque-là par leur perception efficace des règles du jeu. Tous tiennent
un discours hégémonique et imaginent mal devoir partager le pouvoir
avec des rivaux. Seul Chadli sait se taire ou tenir un discours modeste.
En dépit des [98] nombreuses critiques qu’il encourt, il n’est pas cer-
tain qu’il soit menacé par des adversaires impatients. Seule l’armée
pourrait décider du calendrier et des mesures à prendre pouvant aller
jusqu’à sa mise à l’écart. Ce serait alors sortir nettement du modèle
7 Voir ci-après « Les calculs du président Chadli p. 124.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 25

turc pour apparaître beaucoup plus sur le devant de la scène, avec le


risque de divisions et de tensions. Il a fallu une accumulation de
causes précises et de risques prévisibles pour amener l’armée à s’en-
gager. Aller plus loin dans la mise à l’écart du président supposerait
un accord plus étendu à l’intérieur de l’institution militaire.
Le pari des militaires et des technocrates n’a de sens que si l’on
voit s’ébaucher une véritable reconstruction de la société algérienne.
L’état de siège ne devrait pas compromettre le jeu pluraliste ni le ca-
lendrier électoral. Il peut viser à l’étaler et à contenir les risques cou-
rus par les élites en place. Tout autre type de dérive supposerait le
choix volontaire ou subi d’une gestion imprévisible de la violence
sans pour autant trouver les soutiens à l’extérieur qui rendraient le pari
acceptable. Pour être efficace sans engager un recours excessif à la
force, le discours des militaires a besoin de trouver des légitimations
chez les technocrates soucieux de maintenir un appareil d’État fort et
efficace. Avec l’appui des hommes de la Sonatrach, les militaires
veulent s’assurer des ressources utiles sans avoir à subir de perturba-
tions. La présence du FIS se manifestant notamment par des grèves
dans le secteur pétrolier fait donc partie des ingérences inacceptables.
Dans d’autres domaines, les limites du contrôle exercé et des choix
possibles peuvent être mouvantes. Pour rassurer les classes moyennes,
il vaut mieux trouver des solutions pratiques au blocage du système
éducatif par une sortie du monopole d’État qui permette de créer à la
fois des écoles privées islamiques et d’autres qui choisiront la voie des
formations scientifiques d’excellence et des langues étrangères.
Si le problème de l’éducation moderne n’est pas réglé, l’exode des
classes moyennes continuera. Les militaires et les technocrates au
pouvoir savent qu’à terme ce danger est aussi redoutable que la prise
du pouvoir par le FIS. Le départ des élites vide le pays de sa substance
et de son esprit de résistance. Aucune action collective ne rassemblera
en Algérie ceux qui veulent assurer une éducation de niveau interna-
tional à leurs enfants. Mais des milliers de décisions individuelles in-
fluencent l’espace public. Le succès des militaires suppose un renver-
sement de la tendance.
Dans ce domaine, les comportements sont sans doute aussi déter-
minés par une interrogation profonde sur l’identité algérienne. Le dé-
bat est ancien et la période française l’avait connu avec des données
différentes, le nationalisme algérien aussi avant de se forger une iden-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 26

tité basée sur le rejet absolu de la colonisation. Mais l’indépendance


s’est faite au prix d’une déchirure qui laisse encore des traces. La mé-
moire constamment rappelée des noms de lieux anciens n’est pas
qu’une commodité ou une politesse. Le pays semble partagé entre la
fierté d’avoir réussi le pari incroyable de la lutte pour l’indépendance,
et la crainte d’un abandon. D’un côté, les étapes du changement sont
souvent gérées, y compris l’arabisation, comme une sorte de défi à
soi-même, et, de l’autre, le « parti français » est d’abord un parti des
Algériens divisés dans leur propre conscience, mais ne pouvant for-
muler leur attachement à un mode de vie, à des idées, une culture et
des valeurs qui apparaîtront illégitimes parce qu’elles sont celles de
l’ancien colonisateur. Faute d’un débat, la société reprend ses droits,
par les voyages, le « trabendo », l’exode et les antennes paraboliques.
[99]
Il paraît incroyable que la plus grande opération culturelle fran-
çaise à l’extérieur depuis 1945 se soit faite sans projet et sans contrôle
au niveau des États et par une série de choix individuels organisés au
niveau de la société. Des millions d’Algériens vivent aujourd’hui à
l’heure du journal, télévisé de Paris, au moment où le pays décide une
arabisation totale de l’enseignement. Cette situation entraîne un déni-
grement constant des actions de l'État qui seront toujours comparées à
une idéalisation (critique aussi) de l’extérieur. La suppression des an-
tennes n’y changerait rien et ne ferait qu’accroître le désir d’exode qui
est d’abord un état d’esprit avant d’être une pratique. Dans ces condi-
tions, les libertés réelles dont le pays a bénéficié depuis deux ans, les
acquis en matière d’infrastructure économique, son rôle international
sont tenus pour négligeables el/ou allant de soi. Le mécontentement
dû à la malvie fait refuser tout aspect positif à une quelconque action
gouvernementale.
Dans ces conditions, la perception de la France ne peut être que
biaisée. Elle fait partie de l’univers intérieur des Algériens. Mais les
attentes sont telles que les déceptions sont inévitables et constantes.
Elles se traduisent par un sentiment d’abandon porté à son paroxysme
pendant la crise du Golfe. Depuis lors les émotions sont retombées et
l’on recherche plutôt les bases de nouvelles solidarités. En Algérie, la
France a la dimension ambiguë faite de fascination et de rejet que les
États-Unis peuvent avoir en Amérique latine. Mais à un moment où
l’Algérie est avant tout à la recherche d’elle-même, « la France » a la
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 27

chance et l’inconvénient d’être une partie cachée de l’identité algé-


rienne, gérée avec souplesse et efficacité au niveau des sociétés, mal
comprise de part et d’autre au niveau des États. Fourra-t-il en être au-
trement avant longtemps ?
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 28

[99]

L’après Chadli
a-t-il déjà commencé ?
Abdelkader Djeghloul *

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L’abondance des revendications et supputations concernant les


élections présidentielles anticipées cache plus qu’elle n’indique la réa-
lité des mutations du champ politique algérien depuis la proclamation
de l’état de siège et la désignation du gouvernement de Sid Ahmed
Ghozali. Signe des temps nouveaux, aucun portrait du « président
Chadli » n’ornait la salle du club des Pins qui a abrité le premier
round de la rencontre gouvernement-partis qui s’est tenue les 30 et 31
juillet 1991. Signe des temps nouveaux encore, les débats ont été re-
transmis en direct par la télévision. Signe des temps nouveaux enfin,
aucun officier de l’armée nationale populaire (ANP) n’a assisté à ces
rencontres, fût-ce à titre d’observateur. Symboliquement, avec la ren-
contre entre le gouvernement et les responsables d’une trentaine de
partis, on voit peut-être poindre la fin de l’anomie politique 8 qui a ca-
ractérisé l’Algérie depuis l’implosion, en octobre 1988, du triangle
Armée-État-Parti, et s’ouvrir une période à certains égards radicale-
ment nouvelle.

* Sociologue.
8 Voir A. Djeghloul, « L’Algérie en étui d’anomie » , Le Monde diploma-
tique, mars 1990.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 29

Les grands moments


de l’implosion du triangle

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Le bras de fer sanglant qui a opposé le président Chadli Bendjedid


à Mohamed Cherif Messaadia, numéro deux du FLN, en septembre-
octobre 1988 9 par grèves [100] et émeutes urbaines interposées, s’est
soldé par la victoire de Chadli et l’accélération des réformes politiques
engagées timidement depuis 1987 (vote d'une loi plus libérale sur les
associations, reconnaissance d’une Ligue des droits de l’homme qui
« égratignaient » pour le moins le monopole du FLN sur la vie poli-
tique). Après l’annonce de la séparation de l’État et du FLN, les repré-
sentants de l’ANP quittent le comité central du Parti. La Constitution
de février 1989 ne fait même pas référence à son existence et instaure
un système politique démocratique, pluraliste et présidentiel. La pro-
mulgation de la loi sur les associations à caractère politique, le 5
juillet 1989, supprime pratiquement le parti unique déjà déconstitu-
tionnalisé en février. Plus d’une cinquantaine de formations politiques
sont à l’heure actuelle reconnues officiellement tandis que Chadli a,
en juin 1991, démissionné de son poste de président du FLN. Le 12
juin 1990 ont lieu les premières élections pluralistes pour le renouvel-
lement des Assemblées populaires communales et de wilayas (APC et
APW).

Les effets de l'implosion du triangle :


l’anomie politique

Cette série de mutations brusques n’a pas produit une transition dé-
mocratique ordonnée. Débris du triangle, retours du refoulé, mais aus-
si expérimentation, parfois enthousiaste et riche de sens et parfois à la
limite du grotesque, ont fait 10 entrer l’Algérie dans un véritable
« maelström ». La séparation de l’État et du Parti et la fin du parti

9 Voir Maghreb-Machrek, no 127, janv.-mars 1990, Dossiers et documents :


« Le multipartisme à l’algérienne ».
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 30

unique ne se sont pas accompagnées immédiatement des changements


institutionnels qui auraient dû théoriquement se produire. Le président
Chadli, en principe initiateur de « l’ouverture démocratique », a été
réélu, le 22 décembre 1988, président de la République en qualité de
candidat unique du parti unique. L’Assemblée Populaire Nationale,
malgré les convulsions qui l’agitent, est toujours une assemblée mo-
nocolore FLN. Ce dernier, qui n’est plus ni parti unique, ni parti-État,
continue, malgré l’importante réduction de ses effectifs de « perma-
nents fonctionnaires », de bénéficier d’une logistique médiatique et
immobilière qu’il a acquise alors qu’il était parti-État, ce qui lui donne
un avantage démesuré par rapport aux autres formations politiques.
On distingue, au sein de ces dernières, quatre grands courants. Le
premier est constitué par des leaders historiques du FLN qui ont créé
des partis d’opposition avant 1989 : le Mouvement pour la démocratie
en Algérie (MDA) de Ben Bella, et le Front des forces socialistes
(FFS) d’Ait Ahmed. Le deuxième est composé par la mouvance com-
muniste, Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) et groupes trots-
kistes, qui se sont eux aussi organisés dans la clandestinité à l’époque
du parti unique. Le troisième est formé d’une myriade de petites orga-
nisations nées après 1989 dont on ne connaît le plus souvent ni l’im-
portance ni le programme, à l’exception du Rassemblement pour la
culture et la démocratie (RCD) dirigé par le docteur Saïd Sadi qui a
réalisé un score non négligeable aux élections du 12 juin et dont les
déclarations en faveur de la laïcité ont défrayé la chronique. Si tous
ces partis se réclament de la démocratie, ils héritent d’une culture po-
litique dans laquelle les ancrages démocratiques sont peu solides. Le
« zaïmisme » (l’attachement au « Zaïm », au chef) reste de rigueur au
MDA et au FFS, tandis que dans les autres formations politiques, la
démocratie est plus une déclaration d’intention qu’une pratique effec-
tive dans leur propre vie organique. Le quatrième courant, qui a le
plus profité du pluralisme politique et de l’ouverture démocratique, est
incontestablement la mouvance islamiste dont la principale compo-
sante, le Front islamique du salut (FIS), a gagné les élections du 12
juin 1990. Lieu central de l’anomie politique, ce parti, qui a conquis la
majorité des APC et des APW grâce à la démocratie, récuse la démo-
cratie comme système politique, à savoir les deux principes : « un
10 Voir Maghreb-Machrek, no 127, janv.-mars 1990, Dossiers et documents :
« Le multipartisme à l’algérienne ».
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 31

[101] homme égale une femme égale une voix », et l’alternance. À


l’ancien triangle, il entend substituer une sphère islamiste dans la-
quelle fusionneraient Armée-État-Parti, ce qui donnerait naissance à
une « Oumma » en « armes » « bien guidée ».

Le président Chadli
et les « barbéfélènes »

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L’anomie politique ne s’est pas amplifiée du seul fait des contra-


dictions inhérentes au processus de « transition démocratique », mais
du fait que l’« ouverture démocratique » initiée après la semaine san-
glante d’octobre 1988 a été dès le départ manipulée par l’équipe chad-
liste dans la perspective de se maintenir au pouvoir, ainsi que par une
partie des apparatchiks du FLN dans la perspective de participer à un
nouveau pouvoir à dominante islamiste. Même si les personnes et les
intérêts de ces deux groupes ne se recoupent pas entièrement, leur ob-
jectif stratégique a été longtemps pour l’essentiel similaire : distendre
sans le briser le monopole du FLN, encourager l’atomisation sponta-
née de formations politiques se réclamant de la démocratie, aider à
l’émergence d’un mouvement islamique relativement puissant, par
exemple en reconnaissant le FIS au mépris des dispositions de la
Constitution et de la loi sur les associations politiques. Sur la base de
cette tripartition du champ politique, t’équipe chadliste pouvait penser
mener à bien son opération de pluralisme contrôlé, et garder la haute
main sur le jeu politique en utilisant tour à tour une force contre une
autre. 11 est essentiel, pour bien comprendre la situation actuelle, de
souligner que l’enjeu de la crise d’octobre 1988 et de l’« ouverture »
qui s’en est suivie n’était pas la mise en place d’une « transition dé-
mocratique » qu’au demeurant les ouvriers en grève et les jeunes
émeutiers ne réclamaient pas, mais l’éviction de la « vieille garde »
populiste du FLN, qui représentait un obstacle aux réformes écono-
miques libérales que tentait de promouvoir t’équipe chadliste. En ga-
gnant son « bras de fer », elle a en quelque sorte joué les apprentis
sorciers : elle a en effet libéré des forces qu’elle est arrivée de moins
en moins à contrôler.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 32

L’alliance objective des classes moyennes


et de l’ANP

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Les classes moyennes et une grande partie de la population qui


avaient adhéré aux réformes politiques engagées par Chadli et
s’étaient engouffrées dans la brèche de IV ouverture » se sont retrou-
vées progressivement piégées. Ni la montée en puissance du mouve-
ment associatif, ni les marches, ni le développement remarquable
d’une presse indépendante n’ont pu enrayer l’essor apparemment irré-
sistible de l’intolérance et de l’enrégimentement de ta société amorcé
par le FIS et d’autres groupes islamistes, qui bénéficiaient de la passi-
vité, voire de la mansuétude des appareils d’État. Face à un islamisme
autoritaire et de plus en plus étrange pour de larges fractions de la so-
ciété, qui avaient cru un moment exprimer leur islamité et leur rejet du
pouvoir en place en adhérant au FIS — ou du moins en manifestant
leur sympathie à son égard —, le recours à l’armée, dont pourtant le
prestige avait été terni en octobre 1988, est devenu de mois en mois
un moindre mal. De son côté, l’ANP, profondément restructurée au
cours des deux dernières années, et à la tête de laquelle se trouvent dé-
sormais des officiers supérieurs n’ayant partie liée ni avec l’ex-Parti
unique, ni avec les éléments radicaux de la mouvance islamique, avait
prévenu à plusieurs reprises que, si elle s’était retirée définitivement
du « triangle », elle n’accepterait pas qu’une force politique tente de
monopoliser le pouvoir à son profit. D’autre part, le projet de société
islamique lui est rigoureusement intolérable. Il lui ôterait son autono-
mie de corps et l’empêcherait de réaliser son ambition fondamentale :
se doter d’une industrie militaire permettant a l’Algérie de jouer un
rôle important dans le redéploiement des rapports de force politico-
militaires à l’échelle du bassin méditerranéen. Pour ce faire, l’ANP a
besoin de [102] stabilité politique interne ainsi que de structures poli-
tiques et éducatives modernes et performantes. En ce sens, ses intérêts
immédiats et à long terme recoupent ceux des classes moyennes.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 33

Un « état de siège »
pas comme les autres

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Contrairement à certaines assertions hâtives, l’intervention de


l'ANP en juin 1991 n’est pas une réédition de celle d’octobre 1988. En
octobre 1988, c’était une ANP prise dans les rets du triangle Armée-
État-Parti qui était intervenue pour mater des émeutes manipulées par
des fractions d’un pouvoir incapable d’autoréguler ses contradictions
à l’intérieur de ses instances, et qui les avait en quelque sorte projetées
dans la rue, chacune utilisant le mécontentement plus ou moins latent
de la population, et en particulier de la jeunesse marginalisée. Certains
dirigeants de l’ANP avaient alors accepté de faire intervenir l’armée
pour le compte de l’équipe chadliste, au prix de centaines de morts
dans une répression confuse. En juin 1991, l’armée est intervenue
pour faire cesser les jeux troubles entre le FIS et l’équipe chadliste,
qui risquaient de dégénérer en guerre civile ou... en partage du pou-
voir, de facto, au profit des « barbéfélènes ». La répression des milices
islamistes armées s’est faite de manière ciblée et méthodique, sans dé-
ferlement de violence. L’ANP s’est contentée de montrer que l’État
pouvait, s’il le voulait, stopper la dynamique insurrectionnelle du FIS,
sans pour cela que la base potentielle de la mouvance islamiste bas-
cule dans la révolte. Abassi Madani et Ali Ben Hadj ont pu être arrêtés
comme de simples délinquants sans que les quartiers populaires ne
s’embrasent. Il est clair que la leçon administrée par l’ANP s’adressait
aux islamistes mais aussi... à Chadli lui-même. Loin de déboucher sur
un coup d’État et une prise du pouvoir par l’armée, l’état de siège a
permis jusqu’à l’heure actuelle une relance de la vie politique et mis
en place certaines des conditions de son assainissement.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 34

Vers une transition démocratique ?

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Sur quatre points au moins, l’état de siège a permis le passage


d’une « ouverture démocratique » biaisée à une « transition démocra-
tique ».

- Le démantèlement des milices islamistes écarte, pour le mo-


ment, le danger d’une prise de pouvoir par la force.
- La désignation du gouvernement de Sid Ahmed Ghozali, dont
la majorité des membres n’appartiennent pas au FLN, fait entrer
dans la pratique le principe de la séparation entre l’ex-Parti
unique et l’État.
- La reconnaissance implicite par M. Ghozali du caractère inique
du découpage électoral élaboré par le gouvernement de M.
Hamrouche laisse espérer que les prochaines élections législa-
tives seront effectivement “propres”.
- La rencontre gouvernement-partis a laquelle même le FIS a été
invité est une indication de la volonté de Ghozali, appuyé par le
général Khaled Nezzar, ministre de la Défense, de créer un cli-
mat de réconciliation nationale dans la perspective de l’organi-
sation des élections.

Si ces quatre points incitent à un optimisme relatif, il n’est pas pos-


sible d’affirmer que l’Algérie est sortie de l’anomie politique et est en-
trée dans la transition démocratique.
[103]

- La grève générale et la tentative insurrectionnelle déclenchées


par Abassi Madani ont permis une première décantation dans
les rangs du FIS entre les partisans de la violence et les parti-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 35

sans de la voie démocratique. Elle est cependant loin d’être


achevée.
- La décantation au sein du FLN n’est pas non plus achevée. Mi-
né par des luttes de personnes et de clans plus que par de véri-
tables clivages politiques, l’achèvement de la rupture du cordon
ombilical avec l’État, et son avenir, restent encore indécis. Dans
l’immédiat, la question de la restitution à l’État d’une partie au
moins de son patrimoine est la plus délicate pour S.A. Ghozali.
De la réponse qui y sera apportée dépendra en grande partie sa
crédibilité auprès des autres formations politiques.
- La question de l’élection présidentielle anticipée est considérée
comme prioritaire par plusieurs partis politiques. Si le principe
semble en être acquis, aucune date à ce jour n’est avancée. U
est clair cependant que l’élection d’un président de la Répu-
blique sur une base pluraliste est un élément essentiel de la tran-
sition démocratique qui semble s’amorcer.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 36

[103]

Les partis islamistes en Algérie :


éléments de présentation
Arun Kapil *

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Le mouvement islamiste en Algérie est représenté aujourd’hui es-


sentiellement par trois partis politiques : le Front islamique du Salut
(FIS), le Mouvement de la Société islamique (ou HAMAS, d’après ses
initiales en arabe) 11, et le Mouvement de la Nahda islamique (MNI) 12.
En dehors de ces partis, on trouve la Rabita al- Da'wa al-Islàmîya 13,
présidée par le cheikh Ahmed Sahnoun, octogénaire et personnalité re-
ligieuse la plus respectée en Algérie. La Da’wa fonctionne comme une
association non politique qui coiffe le mouvement islamiste algérien,
et les dirigeants du FIS, de HAMAS, et du MNI, de même qu’un cer-
tain nombre de prédicateurs religieux en vue, font partie de son Bu-
reau exécutif.

* L’auteur, doctorant en sciences politiques à l’Université de Chicago, re-


mercie le Centre d’études et de recherches internationales (CERI/FNSP),
Paris où il a été accueilli pendant l’année 1991.
11 Harakat al Mujtama' al-islàmi. Le mot hamas signifie « zèle », ou « en-
thousiasme ». Notons que HAMAS n’a pas de lien avec son homonyme
dans les Territoires occupés.
12 Le mot nahda signifie « renaissance ». Le MNI n’a pas de liens avec le
mouvement cn-Nahda en Tunisie.
13 Ligue de l’Appel islamique, créée officiellement le 19 octobre 1989.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 37

Le Front islamique du salut (FIS)

Le FIS a été fondé le 18 février 1989 à la mosquée al-Sunna de


Bab el Oued (Alger) 14. L’assemblée générale s’est tenue cinq jours
avant le référendum qui a ratifié la nouvelle Constitution légalisant
l’existence de partis politiques d’opposition. Y participaient plusieurs
centaines d’imams venus de tout le pays : beaucoup d’entre eux
avaient milité dans des groupes fondamentalistes clandestins — qui
s’étaient multipliés avec les années — et avaient aussi été condamnés
à des peines de prison au moment de la répression menée par le ré-
gime contre le mouvement islamiste au cours des années 80. Certains
avaient même trempé dans le Mouvement islamique [104] algérien
(MIA) de Mustapha Bouyali, mouvement clandestin qui avait mené
une violente campagne contre le pouvoir entre 1982 et 1987 15.
Le programme politique du FIS a été dévoilé le 7 mars 1989 16.
C’est le seul document politique officiel qu’il ait produit, puisqu’il n’a
pas encore réuni de congrès. Ce « Projet de programme » allait servir
de plate-forme électorale pendant la campagne pour les élections lo-
cales du 12 juin 1990. Avare de propositions précises, le texte n’en
critique pas moins longuement le dirigisme économique appliqué de-
puis l’indépendance, « devenu le prétexte de l'étouffement des liber-
tés », et servant à « décourager l’esprit d’initiative et à marginaliser
les forces vives air profit de la médiocrité et de l’incompétence ».
L’appel à la valorisation du secteur privé et à une délimitation stricte
du rôle de l’État dans l’industrie indique la tonalité libérale de l'orien-
tation économique du FIS.
Le programme condamne la mixité dans tous les aspects de la vie
publique. Dans le chapitre sur les femmes, il recommande le paiement
de « pensions » à la femme au foyer, mais n’aborde pas la question
des femmes travaillant à l’extérieur. En ce qui concerne la langue, le
14 Il a reçu l’agrément du ministère de l’Intérieur le 16 septembre 1989.
15 La mort de Bouyali dans un affrontement avec la police le 3 janvier 1987
près d’Alger marqua la fin de ce maquis.
16 Cf. le « Projet de programme politique du Front islamique du salut » re-
produit dans La Tribune d’Octobre, no 6, 22 avril 1989.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 38

programme préconise l’usage généralisé de l’arabe, « sans pour autant


réprouver les autres langues qui faciliteront les échanges et les rela-
tions culturelles ». La législation « doit se soumettre aux impératifs de
la chari’a » dans tous les domaines. Par ailleurs, « il doit être tenu
compte des données nouvelles créées par le multipartisme afin que
toutes les parties puissent participer à la réforme des institutions ».
Malgré les multiples références à la chari’a, le ton général du docu-
ment est relativement modéré, et contraste avec la rhétorique contesta-
taire et souvent incendiaire des dirigeants extrémistes du FIS, dont les
deux exemples les plus connus sont Ali Ben Hadj 17 et El Hachemi
Sahnouni. Ali Ben Hadj, le fougueux numéro deux du FIS, a condam-
né maintes fois le concept de démocratie, assimilé au kufr —
l’athéisme —, et la légalisation des partis « qui prônent la contradic-
tion avec l’islam » 18. El Hachemi Sahnouni, quant à lui, a déclaré le 8
mai 1991 : « En cas de majorité aux prochaines législatives, nous sus-
pendons la Constitution, nous interdisons les partis laïques et socia-
listes, nous appliquons immédiatement la chari’a, nous expulsons im-
médiatement le président de la République » 19. Les déclarations de ce
style ont été monnaie courante chez les prêcheurs du FIS, ces deux
dernières années.
Le FIS a pour instances officielles le Bureau exécutif national, et le
Majlis al-Shurâ (conseil consultatif, de 35 à 40 membres). La compo-
sition de ces deux organes n’a jamais été révélée, et, jusqu’à l’été
1991, l’identité de la plupart des principales personnalités du FIS était
inconnue du grand public. Jusqu’au printemps 1991, Abassi Madani,
le porte-parole officiel du parti et son président effectif, était le seul
dirigeant du FIS (à part Ben Hadj, à des rares occasions) à donner des
interviews aux médias et à faire des déclarations publiques officielles.

[105]
17 Notons ici que son nom est bien Ben Hadj, et non Bclhadj, comme on le
voit souvent écrit dans la presse.
18 Interview dans Horizons, 23 février 1989. où Ben Hadj déclare, à propos
des femmes « La femme est une productrice des hommes, elle ne produit
pas de biens matériels ( ..) Scientifiquement, il est admis qu’il est impossible
à une femme de concilier son travail et ses obligations familiales (...) Je ré-
pète que la femme doit rester chez elle et éduquer les hommes ».
19 Cité dans El Watan, 4 août 1991.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 39

Né en 1931 à Sidi Okba (wilaya de Biskra, au sud-est de


l’Algérie), Abassi Madani fut dans sa jeunesse membre du PPA-
MTLD de Messali Hadj et adhéra au FLN en 1954 : c’est alors qu’il
se lia avec deux des fondateurs du FLN, Mustapha Ben Boulaïd et Ra-
bah Bitat. Arrêté pour sa participation aux premières actions de l’in-
surrection de novembre 1954, il passa en prison' toutes les années de
la guerre d’indépendance. Après 1962, il se lia au groupe islamique
al-Qiyâmt qui avait été soutenu par de nombreux chefs du FLN, et qui
fut interdit en 1966.
Pendant cette période, Abassi 20 resta membre du FLN et fut élu en
1969, pour un mandat de 5 ans, à Alger, à l’Assemblée populaire de
wilaya (APW), structure qui venait d’être créée. Des rumeurs persis-
tantes et non démenties le donnent comme membre des commissions
officielles chargées, au début des années 70, de l’application de la Ré-
volution agraire — à laquelle les milieux islamistes étaient alors fa-
rouchement opposés —, mais il n’en existe aucune preuve concrète.
Entre 1975 et 1978, Abassi suivit à l’université de Londres, avec une
bourse du gouvernement algérien, des études en sciences de l’éduca-
tion, où il obtint un Ph.D. À son retour en Algérie, il devint professeur
à l’Institut des Sciences de l’Education de l’Université d’Alger (à
Bouzaréah), poste qu’il a conservé jusqu’à aujourd’hui.
On peut dater l’apparition d’Abassi sur la scène politique de no-
vembre 1982, mois de grande effervescence islamique, qui vit se dé-
rouler à Alger une très importante manifestation. Sa signature figure,
avec celtes des cheikhs Abdellatif Soltani (la plus éminente figure is-
lamiste en Algérie jusqu’à sa mort en 1984) et Ahmed Sahnoun, au
bas d’une déclaration détaillant 14 revendications adressées au pou-
voir, ce qui lui valut ensuite plus d’un an de prison. Il convient ici de
noter que, en dépit de son rôle actif dans le mouvement islamiste des
années 80 et à la direction du FIS, Abassi n'est pas imam ou prédica-
teur, et n’a pas reçu de formation religieuse autre que celle de l’école
coranique suivie dans son enfance. En outre, c’est un parfait franco-
phone, et il a mis deux de ses enfants au Lycée Descartes, à Alger, ly-
cée relevant jusqu’en 1987 de la Mission française.
On connaît moins bien l’itinéraire personnel de Ben Hadj. Il est né
à Tunis en 1956, dans une famille originaire de la wilaya de Béchar.

20 Abassi est son nom de famille, Madani son prénom.


“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 40

Orphelin dès l’enfance, il a été élevé par des parents 21. Il a fait ses
classes essentiellement dans des écoles du ministère des Affaires reli-
gieuses, et n’est jamais allé à l’Université. A la fin de ses études, il est
devenu enseignant d’arabe dans un collège de la banlieue d’Alger, et,
en même temps, prédicateur itinérant dans la région d’Alger. Comme
Abassi Madani, Ben Hadj a été arrêté dans la vague de répression
exercée contre le mouvement islamiste, fin 1982 : il a passé quatre ans
et demi en prison (où, dit-on, il a été torturé), avant d’être relâché,
dans te courant de 1987. Il s’est fait connaître du grand public pendant
les événements d’octobre 1988, en jouant un rôle actif dans les deux
grandes manifestations islamistes qui eurent lieu à ce moment-là.
Parmi les autres personnalités importantes du FIS, on peut citer : El
Hachemi Sahnouni, un prédicateur aveugle, charismatique, de Bel-
court, à Alger, responsable du département de la « da’wa » au Bureau
exécutif, qui a fortement inspiré la création du FIS 22 ; Zebda Benaz-
zouz, prédicateur basé à Kouba (Alger), directeur [106] de l'organe du
FIS, al-Munqidh (« le sauveur ») 23 ; Ali Djeddi, responsable du dépar-
tement politique ; Kamal Guemazi, devenu président du Conseil popu-
laire de la Ville d'Alger à l'issue des élections locales du 12 juin 1990 ;
Mohamed Kerrar, responsable du secrétariat national du parti, et de
ses départements Financier et administratif ; Saïd Guechi, à la tête du
FIS à Sétif, et président de la commission organique ; Ahmed Marani,
prédicateur à la Casbah d’Alger et président de la commission so-
ciale ; Abderrazak Rejam, responsable du comité politique national et
chef du secrétariat particulier d'Abassi Madani ; Mokhtar Brahimi,
président de la commission nationale ; Abdellah Hammouche, pré-
sident de la commission d'information, à la tête du FIS à Constantine ;
Kamreddine Kherbane, responsable de la sécurité ; Abdelmadjid Be-
namia, président de la commission économique ; Bachir F'kih, origi-
naire de Sidi Bel Abbés, et influent dans l'Ouest algérien ; enfin, c'est
Abdelkader Hachani, ingénieur des pétroles, qui a assumé la direction
21 À part son enfance passée en Tunisie, Ben Hadj n'a jamais mis un pied
hors d'Algérie jusqu'en août 1990.
22 On fait référence ici à la hiérarchie du parti telle qu'elle se présentait au
printemps 1991.
23 Bi-mensuel au début, en octobre 1989, il est devenu hebdomadaire en oc-
tobre 1990. Les autres organes du FIS sont al-Hidâya (« la guidance »), pu-
blié par le comité d’orientation, et, en français, El Forkane (« la preuve »),
tous deux apparus au cours de l’hiver 1991, et de périodicité irrégulière.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 41

du courant « légitimiste » du parti après l'arrestation d’Abassi et de


Ben Hadj, le 30 juin 1991. On peut ajouter à cette liste partielle Moha-
med Saïd, le vice-président de la Rabita al-Da'wa al-Islâmîya, qui a
rejoint le FIS et le Majlis al~Shûrâ après l'arrestation de leurs deux
principaux dirigeants.
Depuis sa création en 1989, le FIS est apparu manifestement
comme le parti politique le plus puissant en Algérie. On en a eu la
confirmation lors des élections locales du 12 juin 1990, où le FIS a
remporté 55% des voix (selon les résultats officiels du ministère de
l'Intérieur), et 856 des 1541 Assemblées populaires communales
(APC). Il a eu aussi la majorité absolue des sièges dans 31 des 48
APW, et une majorité relative dans trois autres. Le FIS a prouvé qu'il
était solidement implanté dans un grand nombre de régions, avec une
écrasante majorité de suffrages dans le Centre, Centre-Ouest, Ouest, et
dans le Constantinois. Ses résultats n’ont été faibles qu'en Kabylie, à
Ghardaïa, dominée par tes Mozabites, et dans les régions sahariennes,
à la population clairsemée. Dans presque toutes les villes grandes et
moyennes, le FIS l'a emporté largement, recueillant jusqu'à 70% des
voix à Alger, Oran et Constantine. Ces élections ont montré aussi que
le succès du FIS était loin d'être un phénomène purement urbain, puis-
qu'il a remporté la majorité des communes avec des populations entre
10 et 20 000 habitants. Même dans la tranche au-dessous — moins de
10 000 habitants — son score global talonnait celui du FLN 24.
En dépit de cette victoire du FIS au scrutin local de 1990, véritable
raz-de-marée électoral, les dimensions et la stabilité de sa base sont
loin d'être claires. Le vote-sanction a joué un rôle important, beaucoup
d’électeurs votant pour le FIS plus par ressentiment contre le FLN et
la détérioration constante de la vie quotidienne, que par adhésion au
programme et à la conception du monde du FIS. Comme c'est le cas
pour d'autres mouvements fondamentalistes ailleurs dans le monde, le
FIS jouit du soutien de nombreux diplômés des disciplines scienti-
fiques et techniques. Un certain nombre de ses dirigeants sont en réali-
té ingénieurs et techniciens de formation 25, et c'est dans les facultés
24 Pour une présentation détaillée des résultats, voir Arun Kapil, « Portrait
statistique des élections du 12 juin 1990 », in Les Cahiers de l'Orient, n° 23,
1991. Voir aussi Maghreb-Machrek, n° 129, juil.-sept. 1990.
25 Ce qui peut expliquer que le FIS n’a pas développé une rhétorique déma-
gogique sur la question de la langue, ta presque totalité des diplômés en in-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 42

scientifiques et techniques de l'université d’Alger, à Bab Ezzouar, que


l’on trouve la plus forte concentration de militants islamistes parmi les
étudiants algérois. Le FIS a aussi des appuis chez les commerçants et
dans certaines parties du secteur privé, comme parmi les [107] « tra-
bendistes » (trafiquants de produits sur le marché parallèle). Ce der-
nier cas peut s’expliquer par le libéralisme économique du FIS, en
particulier en ce qui concerne le commerce. La source principale du
soutien Financier considérable apporté au FIS provient de ces groupes
économiques 26.
Mais c’est dans la masse des hommes au-dessous de 30 ans, sans
emploi, marginalisés, frustrés, qui constituent une couche importante
et instable de la population, que l’on trouve ta source de soutien la
plus importante pour le FIS. C’est là ce qui confère au FIS son carac-
tère de mouvement social de protestation contre le pouvoir, fournis-
sant une expression à la colère de ceux qui sont frappés le plus dure-
ment par la crise économique croissante et le plus scandalisés par la
corruption de la classe politique. La concentration du soutien du FIS
parmi les « laissés-pour-comptes » et sa faiblesse relative au sein des
classes salariées ont été prouvées lors de la grève générale lancée par
l’UGTA 27 les 12-13 mars 1991, et la grève générale du FIS les 25
mai-7 juin suivants. La première, fortement combattue par le FIS, a
obtenu un succès écrasant, cependant que la seconde n’a été que fai-
blement suivie par les travailleurs salariés.
Depuis l’établissement de l’état de siège le 5 juin 1991, le FIS est
l’objet d’une forte répression de la part des autorités. Abassi Madani
et Ali Ben Hadj sont actuellement en prison, en attendant un procès
sur la base de chefs d’accusation reliés à la grève générale du FIS, no-
tamment l’incitation à la violence. De plus, sept autres membres du
Majlis al~Shurâ ont été emprisonnés 28, de même que de nombreux
génierie et en sciences étant francophones.
26 Le FIS reçoit aussi une aide financière importante de l'Arabie Saoudite,
comme l'a confirmé une interview du ministre saoudien de la Défense,
Prince Sultan Ibn Abd al-Aziz au quotidien al-Sharq al-Awsat (Londres), le
26 mars 1991.
27 Union générale des travailleurs algériens. En 1990, le FIS a créé le Syndi-
cat islamique des travailleurs (SIT), qui n'a jusqu'ici enregistré que peu
d'adhésions, et n'a pas encore été agréé par le ministère du Travail.
28 Mohamed Saïd. Ali Djeddi. Kamal Guemazi, Abderrazak Rejam. Abdellah
Hammouche, Abdelkader Omar. Abdelkader Boukhamkham.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 43

maires du FIS (en particulier ceux de l’ensemble des 33 communes


d’Alger). Très significative est également l’arrestation de plus de deux
mille cadres moyens du parti. Du fait de la structure hiérarchique hau-
tement centralisée du FIS, cela a semé un désarroi considérable dans
la base du parti, ce qui peut expliquer en partie son absence de réac-
tion à la répression.
Depuis la déclaration de l’état de siège, des divisions internes à la
direction du FIS se sont aussi manifestées au grand jour. On avait tou-
jours supputé l’existence de profonds désaccords dans le Majlis al-
shûrâ, sans pouvoir les connaître avec précision. Par exemple, selon
de nombreuses rumeurs, qui circulèrent au cours du printemps, Sad
Guechi et Mohamed Kerrar, ainsi que d’autres membres du Majlis al-
Shûrâ, auraient été opposés à la grève générale lancée par Abassi, et
favorables à une participation aux élections législatives en dépit du
charcutage flagrant des circonscriptions électorales opéré par le gou-
vernement de Mouloud Hamrouche. Dans une prestation télévisée
sans précédent, le 25 juin 1991, Bachir Fkih et Ahmed Marani atta-
quèrent avec violence la direction d’Abassi, ce qui provoqua leur ex-
pulsion du Majlis al-Shûrâ. A la conférence nationale du FIS, réunie à
Batna les 25-26 juillet suivants, cinq Figures marquantes —El Hache-
mi Sahnouni, Zebda Benazzouz, Mohamed Kerrar, Saïd Mekhloufi, et
Kamreddine Kherbane — ont été suspendues du Majlis, pour des rai-
sons demeurées obscures. Saïd Guechi, actuellement tenu pour le lea-
der de l’aile « modérée » du FIS, y a été marginalisé et a quitté la
conférence avant sa clôture. Celui qui a émergé comme porte-parole
du [108] FIS en l’absence d’Abassi et Ben Hadj, Abdelkader Hachani,
était auparavant inconnu du grand public
Cette amorce de scission au sein du FIS ne s’explique pas claire-
ment. Des dissidents comme Marani arguent que le Majlis al-Shûrâ a
été investi par le courant « Jaza’ra » depuis l’arrestation d’Abassi et
de Ben Hadj. Ce courant » supposé issu des écrits de Malek Bennabi 29
plaide pour une « algérianisation » du mouvement islamiste » en op-
position déclarée avec la tendance hanbalite 30 prédominante au sein
du FIS. De l’extérieur cependant » il n’est pas facile de distinguer les
29 Publiciste algérien francophone et penseur islamique, mort en 1973 Ben-
nabi, ingénieur cl non pas prédicateur religieux de formation, préconisait
une interprétation moderniste de l'islam. Le Parti du renouveau algérien
(PRA) de Noureddine Boukrouh se réclame aujourd'hui de son héritage.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 44

courants théologiques au sein du FIS » non plus que l’identité de ceux


qui les incarnent. On soulignera à cet égard que le niveau de forma-
tion théologique des dirigeants du FIS est plutôt médiocre, et que pas
un d’entre eux n’a été formé dans l’un des grands centres d’enseigne-
ment islamique du monde musulman (pas plus d'ailleurs que les diri-
geants des autres partis islamistes algériens).
Loin d’être dus à des clivages théologiques, les différends au sein
du FIS relèvent davantage d’une classique lutte de pouvoir pour le
contrôle de la direction du parti. De ce point de vue, le FIS s’appa-
rente au FLN — d’aujourd’hui comme d’hier —, où des partis pris
idéologiques de surface servent de couverture à des luttes de clans 31.
Depuis l’instauration de l’état de siège » certains leaders du FIS
comme Guechi, Kerrar et Sahnouni, ont tenu un langage modéré,
condamnant la violence et plaidant pour la coopération avec le pou-
voir. De fait, celui-ci a misé sur ces individus, dans l’espoir d’« appri-
voiser » le FIS. La modération actuelle de ces personnalités doit ce-
pendant être appréciée à la lumière de leur histoire passée. Sahnouni,
par exemple, est depuis longtemps considéré comme un « extrémiste »
proche de Ben Hadj, et Guechi et Kerrar étaient associés au mouve-
ment Bouyali au début des années 80.
Quelle que soit la faction susceptible de l’emporter au Majlis al-
Shûrât la force du FIS va sans doute se réduire considérablement tant
que Abassi et Ben Hadj resteront en prison. On soulignera h cet égard
que le crédit du FIS tient en grande partie à l’autorité charismatique
d’Abassi et Ben Hadj, et non au parti lui-même. A moins d’une libéra-
tion des deux hommes, l’avenir du FIS apparaît donc incertain.

HAMAS

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30 École de jurisprudence islamique que suivent les wahabites d’Arabie


Saoudite.
31 On a également relevé la parenté dans le discours populiste entre le FIS et
le FLN. Voir Lahouari Addi, « L’Algérie vers le populisme religieux », Li-
bération, 2 mai 1990.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 45

La création de HAMAS fut annoncée le 11 décembre 1990, mais le


parti n’a pas présenté sa demande d’agrément avant le 26 mars 1991
(la demande fut acceptée le 29 avril suivant). Il a tenu son congrès
constitutif le 29 mai 1991. HAMAS est l’expression politique de l’as-
sociation non politique Jam'iya al-Irshâd wa al-Islâh 32, qui s’affirma
comme le principal concurrent islamiste du FIS en 1989 et 1990.
L e Jam'iya al-Irshâd wa al-Islâh/HAMAS est presque complète-
ment identifié à son fondateur et dirigeant Mahfoud Nahnah, sans le-
quel il n’aurait pas existé. Nahnah est né en 1942 à Blida, où il réside
toujours, et fréquenta l’école coranique [109] dans sa jeunesse.
Comme la plupart des autres personnalités des mouvements isla-
mistes, son itinéraire reste mal connu. Il prétend avoir adhéré au FLN
pendant la guerre d’indépendance ; ceci n’apparaît pas évident étant
donné son âge à l’époque, quoique non impossible, certaines recrues
ayant rejoint le FLN entre 18 et 20 ans. Après l’indépendance, il béné-
ficia des conditions spéciales d’accès à l’université d’Alger, et y fit
des études en littérature arabe. On ne sait pas quels diplômes il y a ob-
tenus, bien qu’il ait fini par avoir un poste de professeur de lettres
arabes à la Faculté centrale de l’université d’Alger, où il enseigne tou-
jours aujourd’hui. Comme ses homologues du FIS, il n’a pas reçu de
formation spéciale en théologie, bien qu’il semble avoir passé un cer-
tain temps en Egypte et en Syrie à la fin des années 60, grâce à une
bourse du gouvernement algérien ; il y a subi l’influence des Frères
musulmans. Le Jam'iya al-lrshâd wa al-Islâh/HAMAS est en fait
considéré comme le prolongement des Frères musulmans en Algérie,
et Nahnah a un réseau de relations plus étendu avec les mouvements
islamistes à travers le monde que les dirigeants du FIS.
En 1976, Nahnah fut arrêté, et condamné à 15 ans de prison. On ne
sait pas au juste les raisons de son arrestation. Certains l'imputent aux
actes de sabotage perpétrés dans la région de Blida par un groupuscule
islamiste dépendant de lui ; selon d’autres, elle aurait été due à un li-
belle très critique à l’égard du régime Boumediène écrit entre autres
par Nahnah. En 1981, il fut gracié par le président Chadli Bendjedid.
On ne sait pas s’il fut relâché à la suite d’un compromis mais on re-
tiendra qu’il ne joua aucun rôle prééminent dans le mouvement isla-
miste durant la première partie des années 80. En fait, aux yeux de
32 Association de l'Orientation cl de la Réforme, qui a reçu son agrément le
11 septembre 1989.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 46

beaucoup, il passe pour avoir collaboré avec les autorités contre le


groupe Bouyali, particulièrement actif dans la région de Blida, et ceci
expliquerait l’animosité nourrie à son égard par de nombreuses per-
sonnalités du FIS.
Les relations tendues entre Nahnah et le FIS — et particulièrement
Abassi Madani — ont été une constante depuis 1989 ; elles ont été en-
core exaspérées par l’absence de soutien de Nahnah au FIS lors des
élections locales de 1990. Alors que le FIS revendiquait le monopole
de la représentation du mouvement islamiste, Nahnah a soutenu
l’existence d’une multiplicité de tendances politiques dans l’islam.
Quand il lança, en septembre 1990, l’idée d’une alliance islamique sur
de larges bases, celle-ci fut rejetée brutalement par le FIS, qui main-
tient que la notion d’alliance (tahâluf) est proscrite par la Sunna. Le
Jam'iya al-lrchâd wa al-Islâh/HAMAS a pris des positions plus mo-
dérées que le FIS sur de nombreux problèmes, tels que la tolérance et
la question du dialogue avec les partis non islamiques. En ce qui
concerne le statut des femmes, Nahnah a critiqué le discours obscu-
rantiste des prêcheurs du FIS, et la section féminine de son mouve-
ment a joué un rôle public actif. Les déclarations mesurées de Nahnah
aux médias algérois sur ces problèmes délicats lui ont valu la réputa-
tion d’un modéré soutenant la démocratie pluripartisane, bien que ses
propos tendent à être plus radicaux quand il s’adresse à des auditoires
à l’intérieur du pays. L’idée qu’il est un « intégriste souriant » a été
avancée par plus d’un.
Le principal problème opposant Nahnah au FIS depuis le début est
l’accent qu’il place sur l'éducation de la société aux valeurs islamiques
comme un préalable nécessaire à l’établissement d’un État islamique,
ce qui contraste avec la volonté du FIS d’accéder rapidement au pou-
voir et d’imposer la chari’a. Quant à la décision de Nahnah d’entrer
dans l’arène politique, elle fut prise seulement après le raz-de-marée
du FIS aux élections de 90. Cette décision répondait d’abord à la né-
cessité [110] d'affronter le FIS sur le terrain politique pour l'empêcher
de monopoliser le mouvement islamiste dans la future assemblée na-
tionale.
À cet égard, on ne saurait assez souligner la liaison étroite existant
entre Nahnah et le pouvoir. Nahnah a des relations cordiales avec ta
Présidence, qui a misé sur sa capacité d'affaiblir les soutiens du FIS, et
de former l'aile islamiste modérée de la majorité présidentielle recher-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 47

chée depuis longtemps. Ce n'est pas pure coïncidence si l'entrée de


Nahnah sur la scène politique fut précédée par une audience largement
médiatisée accordée par le président Chadli après les élections de 90.
De fait, Nahnah a peu critiqué le pouvoir au cours des deux dernières
années. HAMAS n'a pas élevé d'objections sérieuses contre les condi-
tions des élections législatives prévues pour les 27 juin et 18 juillet
1991 ; le parti a désigné des candidats dans une majorité de circons-
criptions et s’est opposé à la grève générale du FIS. Bien que Nahnah
ait demandé la libération des militants du FIS, sa réaction générale à
la répression a été modérée.
On ne peut conjecturer les résultats de HAMAS lors des futures
élections législatives, car l’importance de sa base n'est pas encore évi-
dente. Quoique présent dans la plus grande partie du pays, il apparaît
plus fort dans les régions d’Alger et du Centre. HAMAS contrôle
beaucoup de mosquées à Alger, et nombre d'autres ont été des sites
d’affrontements entre ses supporters et ceux du FIS. La composition
sociale de sa base diffère à plusieurs égards de celle du FIS : la
concentration de ses supporters dans le milieu éduqué y semble plus
importante. HAMAS partage le discours du FIS sur l'économie et est
soutenu par des parties du secteur privé, particulièrement fort à Blida.
Le parti est ainsi bien doté financièrement, ce qui lui permet entre
autres choses de publier un hebdomadaire, al-Naba' (l'information).
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 48

Le Mouvement de la Nahda islamique


(MNI)

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Le MNI provient de l’association non politique al-Nahda, un


groupe local créé en 1988 à Constantine. L'association se transforma
en MNI à l’été 90 et le parti fut agréé en octobre de la même année.
Comme HAMAS, le MNI est exclusivement identifié à son fondateur
et dirigeant, Abdellah Djeballah.
Djeballah est né dans un bidonville de Skikda (ex-Philippeville) en
1956. Il fréquenta l’école coranique dans son enfance, et entra en
1974 à l'université de Constantine, pour étudier le droit. Il appartenait
aux groupes islamistes de l'université, engagés dans des affrontements
périodiques avec des étudiants de gauche. Après avoir obtenu sa li-
cence, il alla en Arabie Saoudite étudier les sciences islamiques. Ses
études y furent interrompues à la suite des événements de La Mecque
de 1979, quand il fut soupçonné par les services de sécurité saoudiens,
et renvoyé en Algérie. Il fut interrogé et emprisonné à de nombreuses
reprises dans la première partie des années 80 : il passa un an et demi
en prison après la répression du mouvement islamiste en 1982. Pen-
dant ces années, il participa activement à nombre de groupuscules is-
lamistes, mais ne fut pas associé directement au MIA de Bouyali.
De même que Mahfoud Nahnah, Djeballah est théologiquement
proche des Frères musulmans d’Egypte et du Moyen-Orient, mais il
dément tout lien organique avec eux. Il accepte aussi la possibilité de
plusieurs partis islamiques et a fortement soutenu l'appel lancé par
Nahnah pour une alliance islamique. A la différence de Nahnah cepen-
dant, Djeballah entretient des relations cordiales avec la plupart des
[111] dirigeants du FIS, et son association soutint activement le FIS
lors des élections de 90, contribuant à la victoire écrasante de ce der-
nier dans le Constantinois.
Selon Djeballah, il y a de nombreuses divergences entre le MNI et
le FIS, quoique celles-ci n'aient pas été publiquement exposées en dé-
tail. Elles semblent porter d'abord sur la conception de l'ijtihad (juge-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 49

ment indépendant), sur la stratégie politique vis-à-vis du pouvoir et


des institutions de l'État, et sur la prétention insistante du FIS ù mono-
poliser la représentation du mouvement islamiste. Ces divergences ont
fait de Djeballah une personnalité courtisée par le pouvoir et lui ont
assuré quelquefois dans la presse la réputation de « modéré ». Les
désaccords de Djeballah avec le FIS sont cependant purement tac-
tiques, et sur plusieurs problèmes sensibles, son discours est proche de
celui d'Ali Ben Hadj. Il s’oppose, par exemple, à l'existence légale de
partis « laïques », et soutient qu'il faut imposer la tenue islamique aux
femmes.
Le MNI étant le moins connu des trois partis islamistes, l'étendue
de sa base est difficile à évaluer, d'autant plus qu'il n’a pas encore tenu
de congrès et est relativement peu implanté à Alger. La composition
sociale de sa base n'est pas non plus très claire, bien qu'il apparaisse
moins comme un parti d'élite que HAMAS. Il est financièrement bien
doté, et est un des rares partis politiques à publier un hebdomadaire
(al-Nahda). Il prétend être représenté dans la majorité des wilayas, et
a présenté des candidats à travers le pays lors des élections législatives
avortées de juin-juillet 91. Cependant, sa base est surtout concentrée
dans l'Est, et principalement à Constantine, Skikda, Guelma et Khen-
chela. Il n’est pas probable que le caractère régional de la base du
MNI change dans un proche avenir, ce qui le relègue au troisième
rang des partis islamistes d’Algérie.
7 août 1991
(Traduit de l'anglais par la Documentation française)

Indications bibliographiques

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“Dr Abassi Madani : le pluralisme est le garant de la liberté”, in-


terview avec Abdelali Rezagui, La Tribune d'Octobre, n° 5, 15-31
mars 1989.
“Cheikh Mahfoud Nahnah : “La tolérance, voilà le maître mot !”,
interview avec Abdelali Rezagui, La Tribune d’Octobre, no 19, 25
mars 1990.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 50

Lahouari Addi, “Algérie : du parti unique au parti hégémonique”.


Libération, 12 juillet 1990.
Ahmed Rouadjia, “Doctrine et discours du cheikh Abassi",
Peuples méditerranéens, no 52-53, juil.-déc. 1990.
Ghania Samai Ouramdane, “Le Front islamique du Salut à travers
son organe de presse (Al Munqid)”, ibid.
“Entretien avec Abassi Madani : Pour une nouvelle légalité isla-
mique”, et “Entretien avec Ali Ben Hadj : Le règle de l'islam”, deux
interviews menés par Slimane Zeghidour, Politique internationale,
no 49, automne 1990.
Kusaï Saleh al-Darwish, “Elections algériennes : Madani joue son
va-tout", Arables no 54, juin 1991.
Mustapha Ahnaf, Bernard Botiveau, Franck Fregosi, L’Algérie par
ses islamistes, à paraître aux éditions Karthala.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 51

[112]

■ Documents ■

Déclaration de Sid Ahmed Ghozali devant


l’Assemblée nationale populaire (APN)
(extraits)
4 Juillet 1991

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« ... Je voudrais vous rappeler les conditions dans lesquelles j’ai


accepté la mission, qui m’a été confiée ou plutôt les raisons pour les-
quelles il m’a été impossible de la refuser. Il y en a deux :
— Je voulais en premier lieu marquer ma solidarité totale avec
l’Armée nationale populaire (ANP), qui n’est pas intervenue sur le
terrain de sa propre initiative mais en application de la Constitution et
pour l’accomplissement d’une noble mission : préserver la sécurité
des citoyens et de leurs biens, protéger la démocratie naissante, pré-
server la paix civile et l’unité nationale, défendre l’honneur de la Na-
tion.
En second lieu, j’entendais manifester aussi ma solidarité avec
mon peuple, lui apporter ma contribution, mon aide pour qu'il sorte de
l’étau dans lequel il s’est trouvé enfermé. Enfermé entre, d’une part,
ceux qui n’ont eu de cesse de monopoliser le pouvoir et de s’y accro-
cher, fût-ce au détriment de la résolution des problèmes nationaux et
au mépris des intérêts fondamentaux du citoyen au point de plonger ce
dernier dans les difficultés, l’angoisse, les malheurs quotidiens, la dé-
tresse et, d’autre part, ceux qui sont venus pour exploiter cruellement
ces malheurs et cette détresse, n’ayant de cesse d’accaparer à leur tour
le pouvoir, fût-ce au prix du sang des Algériens et de l’émiettement de
la Nation.
L’histoire récente a du reste montré comment les tenants respectifs
des deux mâchoires de l’étau n’affichent leur antagonisme que pour
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 52

dresser, entre eux et l'opinion, un écran de fumée, derrière lequel les


apprentis sorciers organisent de concert des projets insensés de par-
tage du pouvoir...
Vous savez que tous les membres de mon gouvernement ont décla-
ré à l’avance ne pas être candidats. La victoire, pour ce gouvernement,
se trouvera dans la tenue effective d’élections libres et propres, non
dans le fait que telle personne aura été élue ou que tel parti aura gagné
tant de sièges. C’est notre retenue, lors de ces élections, qui sera l’un
des gages de notre sincérité...
L’état de siège est une limitation légale des libertés. Aucun de nous
ne perd de vue cet inconvénient majeur, imposé par une situation ex-
ceptionnelle. L’institution d’un ministère des Droits de l’homme est là
pour exprimer que nous gardons en conscience que la défense des
droits de l’homme doit être l’objet d’une vigilance permanente, y
compris de la part du gouvernement qui entend instaurer son autocon-
trôlé, en sus des contrôles institutionnels et autres, indépendants du
pouvoir exécutif...
On s’interroge sur la position de mon gouvernement sur les ré-
formes. Je suis pour les réformes.
Comme par ailleurs j’ai, à la tête d’une importante entreprise pu-
blique, plus que mesuré les effets dévastateurs des procédures de régu-
lation et de contrôle bureaucratiques, je me dois, transparence oblige,
de dire que la réforme, au sens que je crois, n’est ni un pur concept ni
une construction théorique...
Bien entendu, nous adhérons aux lois du marché, de la compétitivi-
té et des méthodes de régulation. Elles sont porteuses de fortes poten-
tialités de productivité dont nous pouvons, dont nous devons tirer pro-
fit pour notre croissance économique. À propos des lois du marché,
dont on aurait tort de croire qu’elles sont une nouveauté totale pour
notre société et notre économie, elles ne constituent pas la solution ab-
solue. Il existe en Algérie comme dans n’importe quel pays, des méca-
nismes permettant de protéger les acteurs les plus faibles, les plus dé-
munis de la vie économique et sociale. L’économie de marché, qui
vise à la performance, n’exclut nullement la mise en jeu de la solidari-
té nationale.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 53

Mais, pour passer du concept au plan opératoire, les lois du marché


doivent avancer de pair avec la mise en place des acteurs écono-
miques de base à tous les niveaux et avec la libération de leurs éner-
gies créatrices. Pour ce qui est des activités productives [113] de biens
et services, l'Algérie a besoin d’une entreprise publique renforcée et
complètement intégrée dans les nouvelles règles de jeu ainsi que d'une
entreprise privée libérée et dotée de moyens, l'une et l’autre étant
orientées vers l'intérêt national
Dans notre pays, l’urgence est à la réhabilitation de la valeur « tra-
vail ».
L'ampleur des problèmes de l’Algérie se mesure à l'écart considé-
rable qui existe entre, d'une part les niveaux des besoins résultant de la
demande sociale et de la population et de son désir d'accéder à la mo-
dernité et d'autre part, le niveau de production résultant de la tragique
insuffisance de mobilisation des ressources matérielles et humaines.
Comprimer les besoins ne peut être qu'une parade temporaire. Mais si
on veut parler de solution, il n'y a pas d'alternative à l'augmentation de
la production et à une mobilisation significative des ressources. L’aug-
mentation dé la production, le développement et la maîtrise des procès
correspondants sont une affaire de longue haleine dont on ne saurait
en aucun cas attendre fa solution à nos problèmes. Par contre, pour ce
qui est des ressources, notre pays dispose d’un atout qui peut être dé-
terminant. Je veux parler des ressources du sous-sol, en particulier du
pétrole et du gaz.
La valorisation de ces ressources particulièrement dans la phase
actuelle, demeure l’atout décisif susceptible de nous dégager la sortie,
par nos moyens propres, à court et moyen termes, de la crise finan-
cière ; c’est 15 une vérité encourageante et incontournable à la fois.,.
J’ai voulu exprimer devant vous, de façon aussi totale et sincère
que possible, la façon dont le gouvernement voit la situation actuelle,
sa complexité, sa gravité. En matière politique comme en matière so-
ciale, elle est marquée à la fois par l’inquiétude devant un présent
trouble et opaque, et par la crainte d’aggravation qui, hélas, ferait en-
trer notre pays dans des convulsions incontrôlables.
Je l’ai dit, je ne considère pas la mission de mon gouvernement
comme impossible. Moi même comme mes collègues qui ont accepté
la tâche, ne méconnaissons rien de sa difficulté. Si nous avons donné
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 54

la priorité à ta préparation d’élections propres, c’est parce que cela


correspond, en ce moment même et en ce pays, à une exigence impé-
rieuse, c’est une exigence de notre peuple. Nous savons qu’il nous ai-
dera à l’accomplir. Dans la déclaration que j’ai l’honneur de faire de-
vant vous, j’ai choisi le parti de vous présenter, plus qu’un pro-
gramme : une démarche...
La situation actuelle est grave, à maints égards, et elle appelle ù la
méditation, mère des grandes décisions des peuples.
La sécurité des personnes et des biens dont nous avons besoin dans
les villes et les campagnes, dans les rues, les routes, les lieux publics,
les mosquées, c’est à l’État qu’il revient de la garantir, sauf 5 perdre
sa légitimité. Les contraintes financières qui aujourd'hui mettent en
danger le fonctionnement de notre économie et la satisfaction des be-
soins sociaux de la population, c’est la tâche de votre gouvernement
que de chercher 5 les desserrer. S’il ne faisait pas tout cela, s’il n’ac-
complissait pas ces tâches qui sont, tout compte fait, sa raison d’être,
où serait sa justification ?
A ces tâches politiques et à ces tâches économiques et financières,
le gouvernement doit se consacrer. Il faut d’une part lui en laisser le
loisir, d’autre part manifester une réelle adhésion au dessein que nous
proposons. Et pour cela, il faut d’abord que la paix civile soit effecti-
vement et durablement rétablie. Car, rien de durable ne pourra com-
mencer à se faire tant que ne s’éloignera pas l’idée qu’on puisse aisé-
ment toucher à la sécurité des Algériens et de leurs biens.
Mais au-delà du rétablissement définitif de la paix civile, notre
peuple doit se réconcilier avec lui-même. Les prochains rendez-vous
électoraux, seront, si notre peuple le désire — et je suis sûr qu’il le dé-
sire — les fêtes de la démocratie, et d’une certaine façon les fêtes de
l’unité, tes retrouvailles de la nation après les menaces du déchire-
ment. A la fin des convulsions actuelles, il existe réellement la possi-
bilité que nous maîtrisions tous les démons que nous portons en nous-
mêmes et chaque peuple a ses démons — que nous nous réconcilions
avec nous-mêmes et avec notre passé, notamment notre passé récent.
Ce n’est qu’alors que notre peuple pourra, rasséréné, se tourner,
confiant et uni, vers son avenir. »
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 55

[114]

Le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali


17 juin 1991

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Chef du Gouvernement : Sid Ahmed Ghozali (nommé le 5 juin 1991),


Ministre de la Défense nationale : Général-Major Khaled Nezzar *.
Ministre des Affaires étrangères : Lakhdar Brahimi
Ministre auprès du Chef du Gouvernement, chargé des relations avec
l'Assemblée populaire nationale et les Associations : Aboubakr
Belkaid.
Ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales ; Abdelatif Rahal.
Ministre de la Justice : Hamdani Benkhelil **.
Ministre de l'Economie : Hocine Benissad.
Ministre de l'Energie : Nordine Ait-Laoussine.
Ministre de l'Education : Ali Benmohammed *.
Ministre du Travail et des Affaires sociales : Mohammed Salah Men-
touri.
Ministre de l’Industrie et des Mines : Abdennour Keramane *
Ministre des Postes et Télécommunications ; Mohammed Serradj *.
Ministre des Anciens Moujahidine : Brahim Chibout.
Ministre de la Communication et de la Culture : Chikh Bouamrane.
Ministre des Affaires religieuses ; M’Hamed Benrédouane,
Ministre de la Santé : Mme Nafissa Lalliam.
Ministre des Universités : Djillali Liabès,
Ministre des Transports : Mourad Belguedj.
* Faisait partie de l'ancien gouvernement.
* *Nommé te 21 juillet 1991, suite à la démission d’Ali Bcnflis, qui apparte-
nait à l'ancien gouvernement, cl avait été reconduit à ce poste le 17 juin.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 56

Ministre de l'Agriculture : Mohammed Elyes Mesli.


Ministre de l'Equipement et du Logement : Mustapha Harrati.
Ministre de la Formation professionnelle et de l'Emploi : Mohammed
Boumahrat.
Ministre de la Jeunesse et des Sports : Mme Leïla Aslaoui.
Ministre délégué aux Droits de l'Homme : Ali Haroun.
Ministre délégué à la Recherche, à la Technologie et à l'Environne-
ment, Chérif Hadj Slimane*.
Ministre délégué aux Collectivités locales : Abdelmajid Tebboune.
Ministre délégué au Trésor : Ali Bénouari.
Ministre délégué au Budget : Mourad Médelci.
Ministre délégué au Commerce : Ahmed Fodil Bey,
Ministre délégué à la petite et moyenne Industrie : Lakhdar Bayou.
Ministre délégué au Logement : Mohamed Meghlaoui ***.
Secrétaire général du Gouvernement : Kamel Leulmi

* ** Nommé le 21 juillet 1991.


“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 57

[115]

Les leaders de formations politiques


face à la presse *

La mouvance islamiste

La « chourakratia » du cheikh Mahfoud Nahnah,


président du parti HAMAS

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* Irshad oua Islah était une association de bienfaisance, destinée à


éduquer les générations... et subitement, elle se transforme en parti po-
litique. N'était-il pas meilleur de garder la première formule ?
Ces tendances existent chez beaucoup de gens, mais nous voyons
que la politique de bienfaisance entre dans te cadre du travail de bien-
faisance. Arriver au pouvoir par la bousculade, la concurrence et dans
un bain de sang est le moyen à éviter. Si on peut assainir la société par
une politique légale, nous ne sommes pas sortis de la légalité et nous
avons entamé le travail islamique dans le domaine de la « daawa », et
politique dans l'opposition.

* Vous faites partie de ceux qui demandent l’application de la


Chari’a... par étapes. Mais les gens voient la Chari’a comme un do-
cument, une charte, une constitution qu’on pose sur la table, une fois
arrivés à l’APN, et l’on dit : bismillah, appliquons ta Chari’a. Quelle
est votre définition de la Chari’a ?
Nous considérons que l'islam est akida [article de foi, dogme) et
Chari'a, vie et au-delà, science et esprit, justice et liberté, droits et de-
voirs. C’est l'islam dans son idée d'ensemble. L'islam que présentent
* N.B : Nous n'avons pas cherché, dans cc dossier de presse, à harmoniser
les transcriptions des mots arabes — noms propres ou noms communs —
qui peuvent varier notablement d’un texte à l’autre
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 58

les orientalistes, les sionistes et les Occidentaux en général est l'islam


des « derwiches », du désordre, de l'ignorance et du sous-développe-
ment. Ils l'écrivent en se référant aux données présentées aux pays
musulmans en raison du colonialisme et ses conséquences. Certaines
tendances et actes en terre d'islam n'honorent pas l'islam avec ses
textes et objectifs. La Chari'a à laquelle on fait allusion dans les li-
mites [hudûd = les peines, châtiments légaux] de couper les mains et
les têtes, et d'interdire aux gens des activités, est la dernière des choses
à appliquer de la loi de Dieu. La Chari'a est la justice, la science, le
travail, la sécurité et la stabilité. Si la sécurité et la stabilité sont mena-
cées entrent en action les limites légales qu'on appelle « couper les
mains et les têtes ».

* Avez-vous un idéal dans la civilisation musulmane antérieure ?


L’histoire musulmane est riche d'exemples, à commencer par le
Prophète, les quatre califes, même en Algérie tels Ibn Roustoum, Abd
El Moumen Ibn Ali El Nadroumi, Youcef Ibn Tachfine, Didouche
Mourad, le Colonel Amirouche ; tous ceux-là ont appliqué l'islam sur
eux-mêmes et sur les gens.

* Vous utilisez un nouveau lexique dans votre discours. Qu’enten-


dez-vous par « Chourakratia » ?
Nous considérons que la Choura est un principe coranique, isla-
mique qui ne peut, en aucun cas, être sujet de discorde, comme la
prière ou l'aumône. La Choura est un principe islamique de la poli-
tique légale, comme la prière crée la relation avec le Créateur, l’au-
mône crée le rapport avec autrui. La démocratie est l'un des moyens
qui permet d'éviter l'arbitraire par voie de conseil (Madjliss) à la mos-
quée, au parlement ou dans un lieu public. Mais nous considérons la
choura encore plus vaste que la démocratie qui renferme dans beau-
coup de ses composantes le refus de l'arbitraire et la choura est connue
par le refus de l'arbitraire.

* Si vous devenez chef de gouvernement, vous interdirez l'alcool,


la mixité dans les écoles, le PAGS, etc. ?
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 59

Vous réunissez les affaires sociales et politiques. Nous ne voulons


pas que notre société vive dans le cercle des interdits mais dans le
cercle du halal [ce qui est toléré].

* Croyez-vous au califat ?
Le califat est du devoir de tous les musulmans. Il est même indis-
pensable d'aller briser les obstacles. L'Arabe a besoin de son prochain
pour édifier la société musulmane, [116] par étapes, jusqu’à l'instaura-
tion du califat quels que soient les théories, principes ou méthodes.
Notre nature aspire à hausser le symbole qui est science, travail et jus-
tice. Source : Interview par Abdelkader Harrichène, no 9, L'Observa-
teur, 15-21 mai 1991 (extraits).

La « tolérance * du cheikh Abdellah Djeballah,


président du Mouvement de la Nahda islamique

* On sait que cheikh Djaballah est pour la révision de la Constitu-


tion. Vous avez déclaré aussi que 1 article 2 stipulant que l’Islam est
la religion de l’État, impose que tous les partis doivent s’y conformer.
Est-ce que cela veut dire que les partis non islamistes n’ont pas le
droit à l’existence ?
D'un point de vue constitutionnel, il ne doit pas y avoir de partis
laïcs, étant donné que l'Islam est la religion de l'État algérien, selon ta
Constitution de février 89.
La religion est système politique par définition. Les partis poli-
tiques devraient avoir pour système politique l’Islam. Dans le cas
contraire, cela signifie contredire l'article deux de la Constitution.

* Qu’est-ce qui arrivera lorsque vous accéderez au pouvoir ?


Une fois au pouvoir, nous changerons la Constitution conformé-
ment à l'esprit de l'article 2 de la Constitution. Les autres partis auront
ta liberté d'action dans le cadre de cet article.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 60

* Si tous les partis doivent être islamistes, qu’en sera-t-il alors du


multipartisme ?
Quelle est la finalité du pluralisme ? De la démocratie ? C'est l'arri-
vée au pouvoir. Rien ne changera cette règle.

*Quelle est la chari’a que vous comptez appliquer une fois au


pouvoir ?
La chari’a est un corpus de lois et de principes visant à la promo-
tion de l'intérêt général. Elle reste cependant soumise à l’action d'Ijti-
had. Ayant des domaines d'application les plus vastes possibles, l'Ijti-
had reste soumis aux textes légaux et au consensus des jurisconsultes
et des savants. L'essentiel est de le faire en fonction de l'intérêt géné-
ral.

* Lorsque vous serez au pouvoir, interdirez-vous les écrivains


francophones et iconoclastes ?
La culture est un instrument essentiel de la formation de la person-
nalité algérienne et musulmane qui obéit à Dieu et qui sert la société
et le pays. L'art n'a jamais été interdit par l'Islam qui l'a mis au service
de la formation de la personnalité musulmane qui se distingue par sa
foi et ses vertus.

* Si elle doit être orientée et balisée, cela signifie une aliénation


de la liberté d’expression, n’es h ce pas ?
Cette question ne doit pas être posée. Les appréhensions qu'elle vé-
hicule, traduisent les craintes de gens ignorant les principes de la cha-
ri’a et les objectifs qui lui ont été assignés. La chari’a, c’est l'appel au
Bien et la lutte contre le Mal. Le Bien c'est la lutte contre l'oppression.
Allah a proscrit l'oppression en moult versets sacrés du Coran.
L'homme est l'héritier de Dieu sur terre pour faire le Bien. Il doit être
plus que tout autre respecté. Les libertés fondamentales sont un des
fondements de notre religion. Elles sont protégées par l'Islam qui les
considère comme étant le moteur du développement de la société.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 61

* Quelle est la position de la femme au sein d’Ennahdha ? Est elle


considérée comme la « moitié de la société » ou moins que cela ?
L'Islam considère la femme comme un être social tout comme
l'homme. Et au même titre que lui, elle a des devoirs et des droits.

* Même en politique ?
Tous les droits et devoirs, y compris en politique qui signifie œu-
vrer pour la consécration de la religion de Dieu sur terre. Il faut rele-
ver toutefois que les droits et [117] devoirs sont respectés par l'homme
et la femme en fonction des possibilités de l’un et de l'autre.

* Imaginons Louiza Hanoune * Président de la République ?


Cest une hypothèse improbable dans une société comme la nôtre.
Cette femme qui prétend se prévaloir de la démocratie et prône
l’émancipation de la femme et tutti quanti, n’a présenté aucune femme
aux élections parlementaires.
Source ; Interview par Abdelkader Harrichène, L'Observateur,
n° 11, 29 mai-4 juin 1991 (extraits).

Le Front islamique du Salut


dans tous ses états

Derniers propos de Abassi Madani avant son arrestation

Algérie Actualité : Bachir Fqih porte de graves accusations contre


vous...
Abassi Madani : Pour moi, Bachir Fqih est un élément du Majliss
Echoura. S’il a un problème à poser, qu’il le pose au sein du Majliss
Echoura.

* Leader du Parti des travailleurs, d'obédience trotskiste, seule femme ù cire


à la tête d'un parti politique en Algérie.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 62

A.A. : Il a choisi de le poser publiquement, et à la télévision. Il


vous accuse principalement de truster le pouvoir et de ne pas respec-
ter les décisions prises à la majorité au sein du Majliss Echoura...
A.M. : Ce n’est pas vrai. Je ne suis pas seul au FIS. Le FIS a ses
structures : bureaux communaux, bureaux de wilaya, bureau national,
Majliss Echoura.
A.A. : Une dizaine de personnes ont quitté le Majliss, c’est impor-
tant.
A.M. : C’est une affaire interne.
A.A. : Il y a quelque temps avant que la crise n’éclate au grand
jour nous vous avions demandé s’il y avait des dissensions au sein du
Majliss Echoura. Vous aviez répondu par la négative, allant jusqu’à
minimiser P affaire. Vous aviez parlé « d’enfantillages ».
A.M. : Quel est le parti qui n’a pas de problèmes ? Est-ce une rai-
son pour autant de les afficher publiquement. U y a des structures in-
ternes au FIS pour régler ce genre de questions. Pourquoi porter les
divergences sur la place publique ?
A.A. : Maintenant, de toute façon, le débat est sur la place pu-
blique...
A.M. : L’opinion publique a son avis...
A.A. : C’est-à-dire ?
A.M. : Elle sait distinguer le vrai du faux.
A.A. : Mais cette situation qui dégénère, ces morts d’hommes, ce
glissement dangereux vers davantage de violence, vous n’êtes pas in-
quiet ?
A.M. : Nous sommes préoccupés par la situation, mais ce ne sont
pas les militants du FIS qui en sont la cause.
A.A. : Qui alors ?
A.M. : Qui a ordonné d’enlever les inscriptions (baladiya islamiya
= communes islamiques) des frontons des mairies ? Nous avons pous-
sé l’esprit d’apaisement jusqu’à recommander à nos militants de lais-
ser faire, de ne pas opposer de résistance quand l’armée viendrait les
enlever. Qui a alors opposé une résistance à l'armée si ce n’est le
peuple ?
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 63

A.A. : Vous ne maîtrisez donc pas la situation, puisque vous affir-


mez que ce ne sont pas les militants du FIS qui violent le couvre feu.
A.M. : Oui, mais nous sommes respectés par les gens, ils nous
écoutent...
[118]
A.A. : Pourquoi n’usez-vous pas de ce respect moral pour appeler
au calme. La situation est très grave. Avez-vous vu Belcouri *, ce ma-
tin ?
A.M. : Pas avant d'avoir des garanties sur la levée de l'état de siège,
la date des élections présidentielles, le président doit en déclarer la
date.
A.A. : Si le président ne le fait pas ?
A.M. : Il endossera la responsabilité de la crise politique.
AA. : Quelles solutions alors ?
A.M. : Les différends politiques se règlent politiquement et non par
la force militaire. L'armée a sa mission, assurer la défense du terri-
toire. Pour que la situation redevienne normale, nous exigeons des ga-
ranties, celles que nous répétons, depuis plusieurs semaines. D'abord,
il faut que l'état de siège soit levé, que la date des élections présiden-
tielles anticipées soit fixée le plus tôt possible, que les travailleurs li-
cenciés soient réintégrés, que les prisonniers soient libérés. Il faut éga-
lement veiller à ce que la radio, la télévision, les médias en général,
soient les canaux de la « ouma » et non pas ceux du système ou du
gouvernement, cela pourrait se faire également par un autre procédé,
allouer des tranches horaires ou diviser les émissions entre les partis, à
égalité de temps. Il faut assurer l'indépendance des médias qui ne le
sont pas, surtout la radio et la télévision.
A.A. : En attendant, la situation évolue très dangereusement. Ne
craignez-vous pas, si vous persistez à entretenir la tension, que cela
évolue vers le coup d'État ?
A.M. : Qui vous dit que ce n’est pas un coup d'État déguisé ? En
tout cas, c'est l'armée qui commande aujourd'hui.

* Quartier populaire d'Alger et fief des islamistes, théâtre des accrochages


entre la population cl les forces de l'ordre.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 64

A.A. : Mais il y a un gouvernement. Ghozali s'est engagé à ce que


des élections « libres et propres » se tiennent dans quelques mois.
A.M. : J'avais accueilli avec satisfaction la nomination de Ghozali
au poste de Premier ministre, surtout après qu'il eut déclaré que son
gouvernement serait constitué de personnalités neutres. Mais ce n'est
pas le cas. Non seulement son gouvernement est composé de person-
nalités partisanes, mais son dernier discours a démontré que lui-même
parlait au peuple avec l’accord et l'orientation de l’armée. En outre,
ses déclarations ne sont pas à la mesure du défi qu'il prétend affronter.
Il fait partie du système, il n'est pas neutre, il nous a fait des pro-
messes qu'il n'a pas respectées.
A.A. : Lesquelles ?
A.M. : La réintégration des travailleurs licenciés ; or, ils viennent
chaque jour nous voir, ils ne sont pas réintégrés.
A.A. : Saviez-vous que Ali Benhadj était monté à la télé ?
A.M. : Oui, il nous en a informés.
A.A. : Connaissez-vous la teneur de sa déclaration ?
A.M. : Non, mais il a notre entière confiance. Lui ou moi, c'est la
même chose.
A.A. : Le cheikh Ali Benhadj a été arrêté, vous-même êtes encerclé,
envisagez-vous pour votre parti d'activer dans la clandestinité ?
A.M. : Le FIS est un parti agréé, nous activerons donc au grand
jour, pas dans la clandestinité.
Source : Interview par Fatiha Akeb et Mustapha Chelfi, Algérie-
Actualité, no 1342, 4-10 juillet 1991 (extraits).
La contre-attaque de Bachir Fqih
« Pourquoi avons-nous parlé à la télévision ? Parce que le sang
commençait à couler. Nous avons dit que nous ne nous sommes pas
mis d'accord pour que le sang [119] coule. Nous nous sommes enten-
dus pour une grève pacifique... Moi, j’étais à la tête de la grève dans la
wilaya de Sidi-Bel-Abbès les choses se sont déroulées dans le calme,
îles gens se sont retirés avant l’intervention de la police. Au Madjliss,
nous nous sommes mis d’accord qu’en cas d’intervention de la police,
nous ne devions pas répliquer, nous devions les laisser nous frapper et
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 65

qu'en cas d'intervention de l'armée, nous devions nous retirer chez


nous. Nous avons pu maîtriser ta base malgré ses réticences...
Nous avons créé le FIS sur la base de la chariâa. Mais Abassi ne
fait pas de politique conforme à la chariâa, mats plutôt une politique
politicienne. C'est un danger pour l'Islam et les musulmans...
Je tiens à ce que les musulmans connaissent leur histoire. Notre
problème n'est pas Abassi ou Benhadj. Au début, c’était « nafdik ya
Islam », maintenant, c'est : « nafdik, ya Abassi ». Lorsque nous
sommes arrivés à sacraliser les personnes, je dis « salamou alikoum ».
Pour moi, c'est une question d'Islam...
Dieu merci, notre armée est composée de musulmans. Et on a vou-
lu monter des musulmans contre d'autres musulmans. L'appel au Dji-
had n'est pas conforme à la chariâa. On n'a même pas respecté les
règles élémentaires de l'Islam. On ne fait pas le djihad durant un mois
sacré (le chahr El-Haram) Dhou Et-Hidja. Seulement, la grève a tué le
FIS. Ce qu’il faut chercher c’est les raisons qui ont amené le FIS à dé-
clencher la grève. Ce ci nous conduit â parler des hyènes qui ne
mangent un cadavre que quand il pue. Ce que la base devait savoir,
c’est que Abassi Madani a imposé la grève allant jusqu'à menacer le
Madjliss Echoura de démissionner si la grève n'avait pas lieu. »
Source Interview par Nadir Chaodal et Azzedine Bcnsouiah, Hori-
zons, 25 juillet 1991 (extraits).

Le FLN quitte le gouvernement :


pour son secrétaire général, Abdelhamid Mehri,
ce n’est pas un « handicap »

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AA. : L'état de siège est un échec pour le FLN, pour la démocra-


tie ? Votre point de vue ?
AM. : Il fallait sauvegarder la paix civile et arrêter la dégradation
de la situation. Recourir à l’état de siège, dans n'importe quel État dé-
mocratique, constitue un revers pour la démocratie, surtout dans un
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 66

pays qui vit un processus de transformation d'un régime unique en un


régime de multipartisme.
AA. : Le départ du gouvernement Hamrouche signifie-t-il que le
FLN n'est plus au pouvoir ?
A.M. : Dire que le FLN est au pouvoir renvoie à plusieurs types de
relations entre le parti et le gouvernement. Jusqu'à maintenant, le gou-
vernement tirait l'essentiel de sa politique des orientations adoptées
par les comités centraux du FLN. Cela est valable pour les grandes
lignes de sa politique générale. Sur les stratégies d'application de cette
politique, il peut y avoir, et il y en avait, des différences d'approche ou
de jugement. Maintenant nous sommes confrontés à une nouvelle si-
tuation. M. Ghozali est appelé pour former un autre gouvernement
sans couleur partisane. Nous sommes d’accord avec cette conception.
Nous estimons que le FLN a payé, lourdement parfois, les responsabi-
lités qu'il a assumées dans ta conduite du pays. La dernière crise a
montré malheureusement que beaucoup de formations politiques, dites
démocratiques, pouvaient accepter ou avaliser les dépassements et les
méthodes d'actions les plus contestables, pourvu que cela atteigne le
FLN. C'est un constat amer. Il est réel.
AA. : Il ne reste plus au FLN que l'Assemblée Populaire Natio-
nale ?
A.M. : Il nous reste d'abord te peuple algérien. Nos partisans et
sympathisants sont très nombreux. C'est une force politique impor-
tante. Cette force peut très bien mener un combat acharné pour faire
triompher les transformations politiques économiques et sociales qui
cadrent avec les principes du FLN. Je ne crois pas que la force du
FLN diminue lorsqu'il quitte le pouvoir ou lorsqu'il n'assume plus les
responsabilités directes du gouvernement.
[120]
AA. : Vous ne craignez pas une rupture au sein du FLN après la
démission du gouvernement Hamrouche ?
A.M. : J’ai toujours souhaité travailler pour un FLN uni mais réno-
vé. C’est-à-dire, un FLN qui prend en charge les problèmes qu’im-
posent les transformations considérables de l’Algérie et dans le
monde. Mais je ne peux pas exclure le fait que des phénomènes néga-
tifs » qui sont naturels dans pareilles circonstances, puissent surgir.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 67

A.A. : Ghozali parle d'élections propres, qu'est-ce que cela signi-


fie?
A.M. : À mon avis, ce terme renvoie plus aux circonstances que
traverse le pays qu'aux opérations électorales proprement dites, puis-
qu'elles n'ont pas eu lieu.
A.A. ; Le départ de Hamrouche ne risque t il pas de porter atteinte
au moral des militants du FLN?
A.M. : Le fait que le FLN prenne ses distances avec le gouverne-
ment n'est pas toujours un handicap.
A.A. : Il se pourrait qu'à l'intérieur même du FLN, certains
puissent se réjouir que Hamrouche ait démissionné ?
A.M. : La vie interne du FLN est aussi marquée par une transfor-
mation dans le sens d'une démocratisation du parti. Mais il y a tou-
jours ceux qui confondent démocratie et lutte de clans.
Source : Interview par Futiha Akeb, Algérie-Actualité. No 1339.
13-19 juin 1991 (extraits).

Les « historiques » montent au créneau

Hocine Aït Ahmed


après la tenue du congrès du FFS

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L’Observateur ; Le FFS vient de faire un congrès. A-t-il produit un


FFS prêt pour les prochaines échéances électorales ? A-t-il fait oublier
à ses militants que son leader a milité le 12 juin dernier pour le boy-
cottage ? Le FFS est-il prêt à aller de l'avant pour la démocratie, le
plus avant possible ?
Aït Ahmed : Il y a un petit malentendu à écarter. La décision de
boycotter avait été le fait de nos instances de base. Cette politique
s’est avérée juste. La plupart de ceux qui ont participé aux élections
locales, s’arrachent les cheveux aujourd’hui. Si tous les partis poli-
tiques s’étaient unis pour boycotter à l’époque cette mascarade,
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 68

comme s’étaient unis les partis tunisiens pour boycotter les munici-
pales, alors nous ne serions pas aujourd’hui à quémander au pouvoir
un dialogue sur les conditions d’organisation des élections législa-
tives.
L’Observateur : Cela met fin à beaucoup de rumeurs, selon les-
quelles M. Ait Ahmed n était plus crédible au sein du FFS et qu'il fal-
lait changer de main, rajeunir ?
Aït Ahmed : Vous avez tort de poser le problème en termes de per-
sonnes. Le congrès a été un triomphe de la démocratie. La démocratie
c’est le patriotisme de ceux qui ont refusé l’arrêt de l’histoire, le dé-
tournement de la révolution et qui veulent que le peuple algérien
garde sa souveraineté. Notre congrès a été préparé à la base par des
pré-congrès. Il s’est tenu dans la transparence. Nous avons lavé le
linge sale en famille et nous avons recouru au scrutin secret pour élire
notre conseil national. C’était une gageure de tenir le congrès après 28
ans de persécution. Il est vrai que j’ai été traîné dans la boue. Je ne me
suis pas laissé aller à la polémique. Force est de constater que les tor-
tionnaires ont mis aujourd’hui des gants de soie pour transférer leur
travail de manipulation dans les media et sur le plan politique en infil-
trant et en divisant les partis. A cela, nous avons opposé la vigilance et
la démocratie.
L’Observateur : Selon vous les tortionnaires qui ont pris des gants
de velours manipulent au sein des media et il semble que vous n'ayez
pas bonne presse ?
Aït Ahmed : Ce que je souhaite, c’est que le jeune journalisme
puisse accéder à son travail. La démocratie est liée à la qualité de l’in-
formation. J’ai constaté la chute du niveau de notre journalisme et la
tentation de la diffamation, aux ragots et aux [121] rumeurs. On a tout
fait pour « ghettoïser » le FFS en Kabylie. Il y a des forces occultes
qui ne veulent pas que le FPS soit un parti national.
L’Observateur : À quoi est due cette volonté de limiter le FFS à
une région déterminée ?
Aït Ahmed : Le mouvement national a eu des bastions et il y a eu
les grandes villes et les grandes régions. La Kabylie est un bastion des
mouvements sociaux dans notre pays. Et comme le FFS y était im-
planté dès 1963, la Kabylie pouvait jouer un rôle de contamination dé-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 69

mocratique de l’Algérie. On a tout fait pour diviser ce parti. Le 2 e dos-


sier d’agrément du FFS avait été déposé pour empêcher mon retour au
pays *. La stratégie est claire : empêcher l’émergence d’une alternative
démocratique au FLN qui veut enraciner la bipolarisation. Le FLN ou
le FIS. Et on joue la peur du FIS pour donner plus de crédit au FLN.
On veut faire jouer à l’envers le « syndrome du 12 juin ». Hier on a
voté contre le FLN, et, aujourd’hui, à la faveur des événements du
Golfe, avec l’échec du FIS dans les municipalités, on veut favoriser
un vote FLN contre le FIS mais à condition qu’il n’y ait pas d’autre
alternative au FLN. D’ailleurs, les autres partis sont toujours appelés
« associations à caractère politique » (ACP). Cette euphémisation
cache beaucoup de choses.
L’Observateur : Le FFS a-t-il les moyens de sortir du débat kabylo
kabyle ?
Aït Ahmed : Oui, le congrès en a fourni la preuve. Des militants
sont venus de Tamanrasset, d’Illizi, de Annaba et de Tindouf. C’est un
miracle que d’avoir réuni 1500 délégués sans que le parti dispose de
local. Le refus de nous en attribuer un, c’est tout un programme. On a
peur du FFS. Imaginez comment le régime a fait voter la loi sur la gé-
néralisation de la langue arabe, à la veille de notre manifestation du 27
décembre 1990 pour créer l’amalgame et faire dire qu’on était contre
la langue arabe. Pourtant cette manifestation annoncée un mois plus
tôt, avait pour mot d’ordre : la crise sociale, les réformes écono-
miques, imprudentes et improvisées, la démission de la puissance pu-
blique et ensuite la loi sur l’arabisation qui n’a rien à voir avec la
culture, mais plutôt l’obscurantisme et l’étouffement des libertés dé-
mocratiques.
Source : Interview par Dalila Lakhdar, Hocinc Mczali, Nourcddine
Khcltassi, L Observateur, no 2, 26 mars-2 avril 1991 (extraits)

* Ce « deuxième dossier », qui avait été déposé par une fraction dissidente
du FFS menée par Yaha Abdel Hufid et le colonel Si Sadek, n'a pas reçu
l'agrément du ministère de l'Intérieur.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 70

Ahmed Ben Bella candidat aux présidentielles

L’un des futurs candidats aux élections présidentielles (seule chose


qu’il (A. Ben Bella] a révélée) se voulait conciliateur. Le parterre de
journalistes présents sont revenus bredouilles, l’ex-président a achevé
le suspense en déclarant qu’« il n'y a aucun accord entre le MDA *, le
FIS et M. Chérif Belkacem ** », il a démontré, encore une fois, qu’il
avait le sens de la formule, dont on répertorie ci-dessous les plus per-
cutantes et les plus suggestives :
« La roumanisation de l’Algérie ». La crise actuelle était, selon lui,
attendue mais cachée. « L'optimiste » président ne voulant pas davan-
tage noircir le tableau, a souligné l’ambivalence de la phase actuelle
qu’il juge « dangereuse ». Ajoutant que « le génie de l’Algérie l’a
amené à cette situation ».
« La pénurie de confiance ». Le pays a, selon l’ex-président, be-
soin d’un consensus de plusieurs années. Comprenez par là : un gou-
vernement d’union nationale dont cette crise récente a souligné la
« nécessité », tout cela autour d'un « programme minimum ».
« L'État est devenu un bien vacant ». Hommage à peine dissimulé
à l’ANP. « C’est une chance qu'on ait une armée de nationalistes et de
patriotes qui nous a évité la catastrophe dira-t-il. L’état de siège est,
d’après lui, un échec de l’expérience algérienne, le manque d’élé-
ments lui faisant dire encore : L'état de siège est focalisé sur les pro-
blèmes de sécurité. Je suis en tout cas contre tout putsch ». « Il faut
qu'ils regagnent les casernes dès ta constitution du gouvernement ».
[122]
— « Ce que Ghozali ne doit pas être » : Le triptyque est simple :
primo, qu’il ne gère pas un gouvernement d’état d’urgence, exerçant
sous la contrainte de l’appareil militaire, pour des raisons de sécurité.
Deuxio : qu’il ne tente pas de liquider le FIS, dont l’existence est liée
à des problèmes civilisationnels qui secouent le monde musulman.

* Mouvement pour la démocratie en Algérie, parti de A. Ben Bella.


* *Proche du président Boumediene, évincé en 1975 ; demeure un person-
nage influent dans les coulisses du FLN.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 71

Tertio : 5 à 6 mois de durée de vie, donc responsabilité limitée pour le


gouvernement Ghozali, qui selon Ben Bella est un « homme crédible
qui peut emmener l'Algérie à bon port »... Celui des élections » sans
triches », pour éviter d’atteindre le point de non-retour.
— « Mes frères du FIS ». Appels, recommandations et interroga-
tions, nous avons dénombré trois questions :
Que les responsables du FIS prennent leurs responsabilités et
adoptent une position claire, pourquoi ne se prononcent-ils pas contre
l’utilisation des armes et de la violence ?
Que voulez-vous : un pouvoir sans multipartisme ou la démocra-
tie ?
Est-ce que l’État islamique garantit la liberté et l’existence des par-
tis démocratiques ou non ?
Que d’interrogations 1 avec en prime, un appel à la vigilance pour
le FIS.
— « Les clans autour de Chadli » : L’ex-président s’adressant à
l’actuel : « Qu'il nous dise quand seront organisées les futures élec-
tions présidentielles anticipées ». L’ex-président se disant prêt à deve-
nir le futur en se présentant à ces consultations électorales (sans les lé-
gislatives) auxquelles il n’accorde visiblement pas d’intérêt. Sauf au
découpage électoral, qu’il affirme avoir été élaboré par des étrangers
pour le compte du pouvoir.
« Je ne cracherais pas sur le symbole du FLN », M. Ben Bella a
conseillé au FLN de « faire sa toilette », se disant comme beaucoup
de fois auparavant, FLN originel.
Ajoutant plus loin, avec un ton émotif et résigné que « malheureu-
sement, je n'y suis pas maintenant ». Quant à l’ex-premier ministre,
M. Mouloud Hamrouche, il n’a eu pour lui que ces mots : « Les ré-
formes ça a cassé ».
Source : Synthèse d'une conférence de presse réalisée par Mounir
Boudjema, Horizons, 17 juin 1991.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 72

Le Parti de l'Avant-garde socialiste (PAGS)


pour ( interdiction des partis islamistes

Horizons : Toujours dans sa déclaration du 4 avril, le PAGS exige


des pouvoirs publics l’interdiction des partis « obscurantistes et totali-
taires ». Cette exigence ne vient-elle pas trop tard ? Et puis n'appelle-
t-elle pas aussi à une confrontation entre le pouvoir et ces mêmes par-
tis ?
El Hachemi Chérif : En ce qui concerne la deuxième question,
nous pensons qu’il faut la poser à ceux qui cherchent le terrain de l’af-
frontement, c’est-à-dire à ceux qui développent ce projet de société ré-
actionnaire obscurantiste, totalitaire, ceux qui veulent faire violence à
notre peuple. C’est à eux qu’il faut poser cette question. À ceux qui
interdisent des soirées musicales chaâbi. À ceux qui interdisent à
d’autres partis de mener de façon légale leurs activités politiques. À
ceux qui ont formé des milices populaires et qui portent atteinte aux
libertés individuelles, collectives des citoyennes et des citoyens algé-
riens et les agressent de différentes façons. À ceux qui alimentent le
trabendo [trafic de produits sur le marché parallèle], la spéculation et
qui contrôlent grâce aux recettes tirées de l’économie parallèle et à
l’aide de la réaction internationale, des milliers d’activités parasitaires.
A ceux qui prennent en otage des millions de croyants et utilisent des
mosquées à des fins partisanes. C’est à ces forces qu’il faut poser cette
question, ce n’est pas aux forces démocratiques.
Nous, nous ne cherchons pas la confrontation, mais la paix. Il
s’agit d’appliquer la loi pour préserver les libertés fondamentales et la
démocratie parce que l’activité de ces partis est déjà une violence,
c’est déjà une agression. Alors le risque c’est que si l’on ne prend pas
les mesures politiques et pratiques qui s’imposent, là, on irait réelle-
ment alors vers la confrontation violente, confrontation qu’aucun dé-
mocrate, aucun patriote sincère de notre pays ne peut souhaiter.
Source : Entretien avec El Hachemi Cherif, coordinateur du Comi-
té central du PAGS, Horizons, 24 avril 1991 (extraits).
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 73

[123]

Saïd Sadi, secrétaire général du Rassemblement


pour la culture et la démocratie (RCD) :
le FLN reste le principal ennemi

S.S. : Vous savez, le FLN ne nous apprend rien. Même dans ses tra-
vers, c’est d’une banalité à pleurer. L’imagination n'est pas son fort. Et
une fois qu’ils ont réussi à faire subir le scrutin à la population, les Al-
banais se sont rendus compte que rien n’a changé et ça réamorce la
violence. Il ne s’agit pas de faire un vote pour dire que le peuple s’est
exprimé. La manière avec laquelle on conduit ce vote est quand même
importante. J’en profite pour répondre à ceux qui disent de quoi vous
plaignez-vous : même les partis démocratiques au pouvoir essaient de
concocter des lois, des découpages électoraux selon leurs conve-
nances. D’abord, il y a des limites à tout. Mais on oublie une chose,
c’est que ces pouvoirs qui s’autorisent un minimum de largesse dans
la manipulation de la réglementation sont issus, objectivement, de la
volonté populaire. C’est-à-dire que précédemment ils avaient été por-
tés par voie démocratique au pouvoir.
Or, aujourd’hui nous sommes encore devant un reliquat de parti
unique. Il n’a aucune prétention à faire valoir au nom d’une quel-
conque légitimité.
Tout ce qu’on peut lui reconnaître, c’est d’être généreux et de dire,
malgré tous les dépassements, tous les abus qui ont été les siens, qu’il
peut concourir loyalement avec les autres. Mais on ne peut laisser à ce
parti la maîtrise de l’État.
C’est pour cela qu’il est important que le centre de décision ne soit
plus le ministre de l’Intérieur, mais une commission composée de tous
les partis et présidée par un magistrat de la Cour Suprême... »
Source : Interview par Hamid Laribi, L'événement, no 16. 14-20
avril 1991 (extrait)
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 74

Enjeux et perspectives d’une crise

Les enjeux factuels

L'OPA de Mouloud Hamrouche sur le FLN

Retour à la table des matières

« En annonçant sa candidature aux élections législatives 5 jours à


peine après que le chef de l’État en a fixé la date, Hamrouche a surpris
tout le monde, amis et alliés, adversaires et ennemis. Beaucoup s’in-
terrogent sur les raisons de cet empressement du chef du gouverne-
ment à se mettre sur la ligne de départ, alors que les autres concurrents
ne sont pas encore sortis des vestiaires. Mais Hamrouche a fait ses
calculs et arrêté ses plans : une candidature « prématurée » est censée
lui ramener de précieux dividendes politiques qui pèseront d’un poids
décisif le moment venu : la route de la Présidence passe par l’APN, et
par un triomphe. Les moyens doivent justifier la fin...
Ce n’est pas un hasard si Hamrouche récuse le terme « rénovateur »
qui est pourtant celui utilisé dans les textes officiels du FLN depuis un
peu moins d’une année. Il ne veut pas donner l’impression de se ral-
lier à quoi que ce soit. Il veut au contraire montrer qu’on se rallie à
lui. La différence est de taille : dans le premier cas, Hamrouche n’est
qu’un wagon. Dans le second, il en est la locomotive.
Le chef du gouvernement fait le chemin inverse de celui qu’il a fait
au Comité central de juillet dernier. Bien qu’il ne soit officiellement
qu’un membre du Comité central parmi près de 300 autres, il se
conduit déjà en chef du FLN, anticipant les critères de sélection et dé-
niant aux adversaires des « réformes » le droit d’être candidats de re-
présenter le FLN.
L’OPA est lancée sur le FLN. Reste à savoir comment elle se
concrétisera. Hamrouche sonnera-t-il le rassemblement de ses princi-
paux ministres pour leur demander d’être candidats ? Si oui, l’appareil
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 75

du FLN se laissera-t-il faire ? Comment Hamrouche procèdera-t-il


pour favoriser la candidature des « réformateurs-rénovateurs » ? »
Source : Hanafi Taguemout, « À l’abordage ! » , Algérie-Actualité,
no 1331, 18-24 avril 1991 (extrait).

« L’APN du FLN »

« Drôle de foire d’empoigne en perspective. Mehri doit faire face à


tous les membres du Comité central qui se sont portés candidats, mais
qui n’ont pas été retenus par la Commission nationale de candidature.
Même problème cette fois côté APN où [124] seulement 68 députés
sur 295 ont été retenus par la même commission. Le sentiment qui
prévaut est celui de la trahison, surtout quand les députés éliminés se
rappellent avec quelle promptitude ils ont voté le programme du gou-
vernement Hamrouche nouvellement constitué après qu'il eut rempla-
cé Kasdi Merbah et l’unanimité quasi totale que Hamrouche a arra-
chée lorsqu'il a demandé un vote de confiance en décembre dernier.
Les premiers couacs ont commencé avec le choix des candidats FLN
pour les législatives. Le Commission nationale des Candidatures
(CNC) du FLN, selon le sentiment de nombre de candidats FLN, de-
vait être désignée par un Comité central réuni en session extraordi-
naire qui aurait eu pour tâche de dégager une commission nationale
d'étude des candidatures chargée de définir les critères. Or la CNC a
été formée directement au sommet par les membres du BP, ceux du
bureau de l'APN, le chef dit gouvernement, Mouloud Hamrouche, et
le ministre de l'Intérieur, Mohamed Salah Mohammedi, également
membres du Comité central. Ce travail, que des députés écartés quali-
fient de « cousu main » va avoir les conséquences les plus néfastes
d’autant plus qu’à la veille du vote de la loi électorale et de la loi por-
tant découpage électoral les députés avaient été réunis en terrain
neutre par Hamrouche. Les députés avaient été rassérénés après les
promesses données par Hamrouche de retenir et d'appuyer toutes les
candidatures des députés FLN. Fin du premier acte et début du second
qui voit la CNC s’activer. Il s’agit de choisir 542 candidats et leurs
suppléants soit 1084 personnes. Bouhara, par exemple, fera figure de
l’arroseur arrosé, lui qui a été parmi les premiers à parler de réformes.
Les charrettes n'ont pas fait de distinction : d’illustres inconnus et des
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 76

figures connues sont passés à la trappe. El Hadi Khediri, Goudjil, Be-


laïd Abdessalem sont obligés de se présenter en indépendants. Les ex-
plications quant aux critères retenus par la CNC sont simples : le can-
didat choisi doit être en mesure de remporter le siège ou du moins
d’apporter des voix au FLN, Ce qui explique par exemple que des
membres du BP n’aient pas été retenus, qui n’avaient « aucune chance
de passer », selon les propos d'un membre de la CNC.
Pourquoi ceux-ci et pas ceux-là, quels ont été, derrière le prétexte
des critères, les véritables raisons du choix ? Parmi les militants du
FLN, les supputations vont bon train. Selon un « apparatchik turbu-
lent » comme il se définit lui-même, Hamrouche voulait, grâce à une
toi électorale et au découpage électoral taillés sur mesure, rafler une
large majorité à l'APN, en espérant que les Algériens votent utile
contre le RS. Cela lui aurait permis d'être un chef du gouvernement
avec pleins pouvoirs. Ensuite, il passe la vitesse supérieure : Ham-
rouche prépare les élections présidentielles comme candidat du FLN.
Il a une chance de passer d’autant plus qu'il a donné de lui l’image
d'un homme décidé qui a un programme et qui l’applique au pas de
course, contre vents et marées. Pour arriver à ses fins, Hamrouche a
besoin d'une majorité FLN-réformateurs, d'où la chasse et le tiré à vue
sur tous ceux qui n'adhèrent pas à son programme ou n'ont pas de
chance de remporter le siège de député. La grève du FIS met fin pré-
maturément au gouvernement Hamrouche. Fin du second épisode.
Chadli nomme Sid-Ahmed Ghozali. L’homme ne passe pas pour un
inconditionnel des réformes à la hussarde. Il n’était même pas candi-
dat à la députation, ce qui tombait bien, puisque personne, ni dans le
gouvernement, ni au FLN, ne lui avait demandé de concourir. Gouver-
nement d’exception, limité dans le temps, l'équipe de Ghozali n'en est
pas moins tenue de sacrifier à la loi et présenter son programme, aussi
symbolique soit-il, à l'APN, qui reprend du service pour la circons-
tance. Un obstacle de taille demeure. Ghozali a promis des élections
« propres ». Pour le commun des mortels, cela sous-entend que la loi
électorale et le découpage électoral seront révisés. Si l’APN accepte
de se déjuger, les députés prennent le risque de perdre toute leur crédi-
bilité en apparaissant comme pouvant voter la thèse et l'antithèse et
passer de l'une à l'autre au gré des circonstances et des sollicitations.
Ils fourniraient la preuve qu’ils avaient bien, sciemment ou non, parti-
cipé au truquage des élections. Comment faire pour trouver une solu-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 77

tion honorable ? Toutes ces questions seront à l'ordre du jour du Co-


mité central, en plénière ou dans les coulisses. Toute la difficulté sera
d’y répondre. Pour le plus grand bien du FLN ou pour son malheur. »
Source : Ghania Mouffok et Mustapha Chclfi Algérie-Actualité,
n° 1341, 27 juin-3 juillet 1991 (extrait).

Les calculs du président Chadli

« Depuis 1988, Chadli est porteur d'une dynamique : la démocrati-


sation du pays. C'est l'unique voie qui lui permette d’être en paix avec
l'Histoire et c’est une grande œuvre, surtout dans les pays arabes, il le
sait. Peut-être aurait-il accepté de renoncer au [125] pouvoir, si les
hommes unanimes, lui avaient fait crédit, mais il y eut Octobre qui ne
lui laisse d'autre choix que de se battre et de durer encore.
Se battre contre les démocrates, lui, l'initiateur de la démocratie,
c'est s'exposer à la défaite, car alors que pourra-t-il proposer de plus
aux citoyens que ne proposeront les démocrates ? Ils pourront l’atta-
quer sur tout, il ne pourra les attaquer sur rien. Aussi a-t-il besoin des
islamistes, autant que faire se peut, pour les agiter comme un épou-
vantail, au-dessus d'électeurs terrorisés par une campagne médiatique
d'autant plus crédible qu'elle aura été menée sur la base de faits avé-
rés, mais sans doute manipulés, par tes démocrates eux-mêmes à leur
corps défendant !
Mais Chadli ne veut pas non plus se retrouver seul face aux isla-
mistes, lui qui en est l'indubitable promoteur. Il les a nourris, il les a
chouchoutés, il les a agréés, mais il n'est pas des leurs. Il sait qu’il sera
battu par eux et devra pour s'en préserver agiter un autre épouvantail,
celui de ces démocrates « francophones, laïcs, athées, communistes,
anti-arabes et vendus à la France » !
Sur le front intérieur, Chadli démocratisera, pas autant que le vou-
draient les démocrates mais suffisamment pour persuader l'opinion
publique que lui seul peut garantir le processus et son « irréversibilité »
et satisfaire aussi une aspiration générale qu’on rendra moins exi-
geante par la menace intégriste. Parallèlement, il poursuivra son
œuvre d'islamisation, pas autant que ne l'exigent les islamistes mais
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 78

suffisamment pour maintenir en vie le feu de la menace et bien le


contrôler.
Ce paradoxe qui veut que, pour affaiblir ses ennemis, le président
doive d’abord les aider, est bien traduit dans la nouvelle loi électorale.
Si cette loi favorise le FLN, elle favorise tout autant le FFS, le MDA
ou... le FIS ! A. Madani ne « rouspète » que pour mieux mobiliser ses
militants. Il sait que les zones urbaines où il est implanté lui sont pré-
servées, que le système de procuration est maintenu même s'il a été
codifié et que les textes votés sur le contrôle des mosquées sont desti-
nés à la galerie, car inapplicables. Le président n'a pas touché la part
de gâteau réservée au FIS, il a tout simplement multiplié le nombre
des parts au Sud (pour qu’en profite le FLN), au centre (le FFS) et à
l'Ouest (le MDA). Avec 540 députés, Chadli espère faire entrer tout le
monde à l'APN. »
Source : Aïssa Khelladi, L'Hebdo libéré n° 2, 11-17 avril 1991,

Les ambitions présidentielles de Abassi Madani

« Il semble que Abassi Madani avait craint une victoire du FLN en


juin, qui aurait compromis la tenue des élections présidentielles antici-
pées. Un gouvernement, issu d'une Assemblée favorable au président,
aurait poursuivi son travail de sape contre les fissistes, dans la pers-
pective de les user jusqu'en 1993, à la fin du mandat de Chadli.
Deux avis se sont affrontés au sein du Majless Echoura : les parti-
sans de Abassi et Belhadj qui veulent déjouer la logique du pouvoir en
s'inscrivant contre la durée, les partisans de Guechi Saïd, chargé de
l'organique, et qui reflètent le point de vue de la majorité. Pour celle-
ci, « chaque pierre apportée à l'édifice va dans le sens de la victoire is-
lamique ». Si le FIS gagne les élections, il en sortira un gouvernement
qui appliquerait la charia'â ; s'il tes perd, il constituera, sans nul doute
une force, un lobby puissant au sein de la future Assemblée qui influe-
rait davantage sur le pouvoir. Une grève alors risquerait de compro-
mettre ce bénéfice, et si elle dérapait, ferait triompher la thèse du
PAGS favorable à la dissolution du FIS. Mais pour Abassi, l'évolution
de la mouvance islamique va dans le sens de ceux qui prônent l'al-
liance. Les élections, dans son esprit, ne feront qu’accélérer un pro-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 79

cessus qui tôt ou tard finirait par le disqualifier en tant que leader du
FIS. Quoi qu'il dise, son intérêt pour le fauteuil présidentiel est plus
grand que celui qu'il accorde à l'émergence d'un gouvernement isla-
mique ou d'un groupe parlementaire puissant, élargi à Hamas et En-
nahda, et sur lequel il n'exercerait plus son autorité.
Il n'y a pas d'autre explication au refus obstiné de Abassi à l'idée de
toute alliance islamique, que celle de son destin personnel. Le pro-
blème pour lui vient du fait que cette idée jouit d’une grande populari-
té, non pas seulement au sein du Majless, mais dans la base même du
FIS. »
Source : Aïssa Khelladi, L'Hebdo libéré, no 12, 19-25 juin 1991.
[126]

Les mosquées, un enjeu électoral

« Le décret exécutif 91/81 portant organisation des mosquées entré


en vigueur depuis un mois, soulève Tire des milieux islamistes qui se
sentent visés par les dispositions de la loi. Et en particulier l’article 27
— qualifié de « scélérat »— stipulant que « l’atteinte aux objectifs
nobles de la mosquée dont l'un des fondements est l'unité de la com-
munauté ; la nuisance aux individus ou aux groupes, l'atteinte à une
personne par la médisance ou la critique sont interdites à l’intérieur de
la mosquée. »
En clair : le gouvernement essaie de mettre un terme à la mainmise
des islamistes sur les mosquées mais en a-t-il pour autant les moyens ?

Non au clergé

Les institutions envisagées par le dispositif gouvernemental — la


Nidhara [organisme de contrôle] et la fondation de la mosquée —
tentent d'encourager l'encadrement en classant les chefs de service de
la Nidhara dans la catégorie 17-5 avec l’indice 581. Il n'en faut pas
plus pour que l'accusation de la volonté du FLN d’utiliser les mos-
quées ressorte. Pour Cheikh Benazzouz du FIS, c'est plutôt l'argument
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 80

du talion qui est mis en avant : “le FLN avait utilisé les mosquées
pour faire la propagande de la révolution socialiste, pourquoi n'en fe-
rions-nous pas de même ? D'autant plus que l’État islamique est né
dans une mosquée, le FIS lui-même a puisé sa force des mosquées.
Nous refusons cette loi qui veut instaurer le clergé en Islam, car s'ins-
pirant de la loi française. Nous n'accepterons jamais que la mosquée
connaisse le même sort que l’église”...

Entre les deux...

Politisation des lieux du culte pour les uns, simple retour à la fonc-
tion initiale de la mosquée pour d'autres, Hamas se situe, timidement
entre les deux tendances. Le mouvement de cheikh Nahnah se dit dis-
posé à quitter les mosquées pour faire sa campagne électorale. “Une
décision prise d'ailleurs avant la promulgation de la loi”, nous dira M.
Midaouid, membre fondateur du mouvement.
“Nous sommes contre la monopolisation de la mosquée par les par-
tis politiques qu'ils soient au pouvoir ou non. Par contre, nous ne
sommes pas contre la politique dans les mosquées, car l'Islam re-
couvre tout ce qui a trait à l'individu”.
Le FIS et Hamas “regrettent”, toutefois, qu'il n’y ait pas eu de
concertation. “Il aurait suffi d'une simple journée d'étude réunissant
les imams et les théologiens pour aboutir à une loi pouvant satisfaire
tout le monde, et qui, de ce fait, aurait eu plus de chance d’être appli-
quée...”.
Objectif — non dissimulé — de ces partis : le noyautage. Car des
imams proches de leur tendance peuvent accéder aux nouveaux postes
prévus...
Pour l'instant, c'est plutôt la disposition pénale contenue dans la loi
qui risque de mettre le feu aux poudres, et d’être le révélateur du jus-
qu'où le gouvernement poussera-t-il le bras de fer avec les islamistes ?
La peine prévue de deux à cinq ans d’emprisonnement pour toute in-
fraction sera-t-elle appliquée ? Ali Benhadj ne cache pas sa volonté,
pour sa part, de “piétiner cette loi”.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 81

Reste à trouver la ligne de démarcation entre le fait admis et toléré


par le pouvoir, de faire de la politique dans les mosquées, et celui
d’utiliser la mosquée comme tremplin électoral. Verra-t-on en plus du
Nadher par wilaya, se créer un poste de surveillant général dans
chaque mosquée ? Et M. Midaouid de conclure : “La mosquée doit
être libre comme du temps du Prophète. L’opposition est permise,
mais les partis doivent se défendre de diffuser leurs divergences dans
les mosquées, car il y a là risque de dérapage”.
Le FIS ne l'entend pas de cette oreille “Il est hors de question, re-
lève cheikh Benazzouz, que nous quittions les mosquées. Ces lois ne
nous font pas peur. Et pour ceux qui nous reprochent d’utiliser les
mosquées, nous disons venez, vous aussi, faire des prêches”. Dialogue
de sourds et risque d’affrontements pour les prochains jours... »
Source : H. Tiah, L’événement, no 18, 28 avril-4 mai 1991 (ex-
traits)
[127]

L’enjeu fondamental :
l'armée refuse une prise de pouvoir par les islamistes

« ... Pour l’observateur avisé, cette guerre du Golfe a dévoilé indis-


cutablement les positions versatiles des mouvements activistes politi-
co-religieux qui, d’embarras en désarroi, ont dû se découvrir et se re-
déployer.
C’est que le choix de l’alignement était difficile entre les pétromo-
narchies, traditionnelles pourvoyeuses de finances et d’orientations et
tes positions irakiennes qu’il fallait bien finalement envisager à tra-
vers l’unanimité du soutien de la rue arabe et de leurs propres mili-
tants.
Le choix était d’autant plus difficile qu’il risquait de contrarier sen-
siblement la ligne de conduite jusque-là empruntée. En effet, dans sa
manifestation en tant que groupuscule, mouvement social ou parti po-
litique, la mouvance religieuse extrémiste s’était appliquée, en toute
logique, à servir la stratégie occidentale visant le maintien d’un équi-
libre entre monarchies et régimes nationalistes pour empêcher la nais-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 82

sance d’une entité arabe unie, par le jeu de l’auto-neutralisation de


chacun des États arabes nationalistes, terrains d’action privilégiés car
contagieux par leurs effets d’entraînement.
Ceci est d’autant [plus] vrai que l’extrémisme politico-religieux
s’est avéré, dans sa pratique, comme un moyen insidieux de désinté-
gration des structures modernes de tels États et un facteur d’immobi-
lisme et de stagnation pour les politiques de développement. II n’y a
qu’à se référer à l’histoire récente du monde arabe pour découvrir
qu’il a activé là où des fronts du refus se sont manifestés, où le pan-
arabisme a été prôné, où la dignité arabe est passée avant toute autre
considération.
Ce n’est pas, par ailleurs, fortuitement qu’il a toujours axé son ac-
tion prioritaire d’abord sur la perturbation du système éducatif et
culturel de ces pays pour les priver de leur ressource intellectuelle,
puis sur l’institution militaire, pour tenter de désintégrer ce qui lui
semble être le dernier rempart de la défense de l’unité nationale.
Ces deux niveaux d’intervention qui, à première vue, paraissent
sans rapport, sont, en fait intimement liés et visent un objectif unique :
la déstabilisation sociale, l’instauration de troubles, la crise de
confiance des masses et élites nationalistes, la détérioration des rela-
tions armée-nation et l’échec des expériences de développement ou de
démocratisation...
En Algérie, où le processus de démocratisation politique et la réus-
site de l’expérience peuvent servir également d’indésirable modèle
aux régimes arabes impopulaires, fortement impliqués dans la sauve-
garde des intérêts stratégiques occidentaux, en Algérie précisément,
les constats ont été davantage troublants puisque les préoccupations
de politique intérieure et la nécessité de ne pas se couper de l’électorat
potentiel, ont été déterminants dans les choix des extrémistes politico-
religieux face à la guerre du Golfe qui a placé leurs leaders dans des
situations inconfortables, pris en tenailles entre leurs bailleurs de
fonds et leurs militants : que de déclarations passionnées condamnant
l’Irak et Saddam Hussein aux pires gémonies ! Que de drapeaux saou-
diens brandis au cours de certaines marches à Alger et ailleurs ! Mais
aussitôt après, que de démentis et de voltes-faces pour tenter d’éviter
la rupture et de « contenter » des militants sincères qui n’arrivaient
plus à comprendre l’attitude de leurs dirigeants ! Le double langage,
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 83

leur manière particulière de ne pas s’encombrer de sincérité et de


scrupules et d’adapter leur rhétorique et discours politique aux cir-
constances, selon les méthodes connues du clair-obscur, ont failli,
cette fois-ci, semer le doute dans leurs propres rangs mais ont révélé
également la facilité avec laquelle, face à des problèmes nouveaux et à
des évolutions imprévisibles de situations, l’explication religieuse de-
vient aventureuse quand elle est mise au service de stratégies obs-
cures.
Après une période de totale soumission aux oulémas wahabites et
un alignement sur les thèses saoudiennes, à contre-courant de l’opi-
nion publique dans son ensemble, les extrémistes religieux algériens
n’ont pas hésité, face à la pression populaire et aux jugements décisifs
et définitifs qu’elle pouvait porter à leur encontre à faire montre d’un
tardif et déconcertant soutien à l’Irak, de pure conjoncture...
En fait, la prétendue démarcation des extrémistes religieux algé-
riens par rapport au régime saoudien, soutenue çà et là, n’est, en der-
nière analyse, que factice et purement conjoncturelle. Par oulémas in-
terposés et autres canaux parallèles, ces liens sont plus vivaces que ja-
mais et correspondent à une nouvelle réalité saoudienne interne en dé-
veloppement, mue par une rivalité oulémas/famille Ibn Saoud et sus-
ceptible de justifier [128] les aménagements d'après-guerre après la
fragilisation du régime wahabite qui sera contraint à des concessions
« démocratiques » ou à céder le pouvoir. L'intégrisme activiste algé-
rien y participe déjà. Sa démarche, toute nouvelle, de distinction entre
peuples et régimes du Golfe entre bien dans ces perspectives et dé-
montre sa perspicacité particulière lorsqu'il s’agit d’anticiper dans le
sens de ses intérêts, quels qu’en soient le prix et les artifices, quelle
qu’en soit la compromission.
La portée de cet activisme est donc beaucoup plus vaste que le
paysage politique algérien. Elle s’inscrit dans les perspectives d'une
vaste conspiration visant la dislocation du monde musulman à travers
des points d'appui qui concourent objectivement à attiser les diver-
gences ethniques, politiques, religieuses entre Arabes, entre musul-
mans arabes et musulmans non arabes, entre Arabes et Noirs, etc. Les
événements de Berriane, les conflits entre ethnies musulmanes au
Mali et au Niger, la question ethnique en Mauritanie, la guerre irako-
iranienne, les tensions latentes entre Arabes et Turcs, la guerre civile
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 84

en Afghanistan, au Liban, sont autant d'éléments de la stratégie d’ato-


misation à laquelle collabore une nébuleuse aux contours obscurs.
Le dernier exemple reste certainement l'analyse nouvelle par ces
extrémistes-opportunistes des réalités de la République Islamique
d'Iran et la condamnation de sa direction politique qui, il y a peu de
temps, trouvait en eux le plus infatigable des ambassadeurs...
La société algérienne a tiré les enseignements de la guerre du
Golfe et sait à présent que l'Algérie ne peut compter d'abord que sur
elle-même, que le développement réclame plus que jamais la compé-
tence et la performance économique et technologique, la diffusion
large et permanente du savoir et le ressourcement à nos valeurs et
constantes ancestrales.
Elle sait qu'il va falloir a présent penser son devenir dans un
monde impitoyable et choisir un projet de société valable pour les dé-
fis présents et à venir.
Parmi tes plus urgents de ces défis, le retour aux sources de l'Islam
qui lui a permis, des siècles durant et notamment pendant ta colonisa-
tion, de préserver sa foi, ses valeurs essentielles, sa culture, et sa per-
sonnalité dans un inlassable jihad. L'Islam est porteur d'un projet civi-
lisationnel considérable qui, bien compris, s'inscrit comme l'alterna-
tive à un matérialisme moribond et à un capitalisme spirituellement
indigent, mais également à tout mouvement ou doctrine visant à divi-
ser les membres de la communauté nationale. C'est cet Islam authen-
tique, dont notre personnalité est fondamentalement imprégnée, qu'il
s'agit de défendre.
Le défi est également le renforcement de la démocratie qui réclame
de chacun sa contribution et son engagement actif, le combat contre
l'extrémisme, contre tous les extrémismes, qui, pour la société algé-
rienne, sont des maux récents, étrangers à son évolution naturelle, de
véritables abcès de fixation dont l'objectif est d'occulter les constantes
et les références de la nation algérienne, son histoire millénaire, ses
résistances farouches, sa solidarité communautaire, pour instaurer la
division et la haine.
Le défi, c'est la société moderne et développée que nous avons tous
le devoir de léguer aux générations à venir.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 85

C’est également notre volonté et notre capacité a garantir notre in-


dépendance nationale et notre souveraineté par le développement
d'une défense nationale apte à dissuader les menaces qui nous
guettent, en consentant aux sacrifices matériels et financiers qu’elle
appelle, car bien souvent, ce n'est que lorsque les armes deviennent
l'ultime recours que l’on mesure tardivement combien est indispen-
sable le développement permanent des forces armées et de leur niveau
de maîtrise technologique de systèmes d'armement en perpétuelle so-
phistication.
Le défi c'est, en outre, avoir la capacité et la responsabilité de
transcender nos divergences, de prendre conscience des nouvelles réa-
lités du monde et des relations internationales et de contribuer, chacun
dans son secteur et selon sa vocation, avec pragmatisme et conviction,
au développement national.
C'est enfin, quelles qu'aient pu être les erreurs du passé, se tourner
résolument vers l’avenir et inventer de nouvelles traditions démocra-
tiques où l'homme ne vaudrait que par sa compétence, son utilité et sa
fidélité aux valeurs de Novembre. »
Source ; Editorial d'El Djeich, revue de l'Armée nationale popu-
laire, repris dans Horizons, 4 avril 1991.
NB : Nous avons jugé utile de publier de larges extraits de cet édi-
torial écrit avant l'exaspération de la crise.
[129]

De la décrispation... aux élections

Retour à la table des matières

« Quels que soient les résultats qui sortiront de la rencontre gou-


vernement-partis politiques, une chose apparaît d'ores et déjà acquise :
la décrispation d'un paysage politique qui, à l'évidence, n'a pas encore
achevé sa mue. Sans doute le fait d'avoir frôlé les mortels périls de
l'anarchie a-t-il fait redécouvrir aux uns et aux autres les vertus du dia-
logue et de la concertation. Peut-être aussi que la pugnacité de M. Sid-
Ahmed Ghozali à consolider, réparer et tisser tous les fils avec les
états-majors de l'opposition a-t-elle été payante ? En tous cas, voilà
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 86

que nous vivons un grand moment de convivialité dans la classe poli-


tique, le premier, sauf erreur, depuis octobre 88. Et c'est important.
Reste que se réunir pour se réunir n'est pas, en politique surtout, la
meilleure recette d'efficacité. Se mettre d’accord sur les règles du jeu
politique dans le pays, sceller, ensemble, le serment de ne violenter
l’Algérie ni dans son intégrité physique, ni dans ses constantes et va-
leurs historiques, ni dans ses richesses qui sont aussi celles des géné-
rations à venir, constituent, bien entendu, un pas remarquable en di-
rection de l'établissement d’un authentique consensus national qui ne
peut être que le produit d'une pensée vivante, libre et plurielle. Mais
peut-on raisonnablement attendre tout cela d'une seule rencontre ?
Evidemment non. Non, parce que l'acquisition d'une culture démocra-
tique, c'est exactement le contraire d’une usine clés en main. Non,
parce que, hélas, deux formations politiques importantes manquent à
l’appel au Palais des Nations et qu'une troisième a, à l’étonnement de
tous, quitté la salle. Non, enfin, parce que le douloureux passif de ce
que le pays a vécu tout récemment n’est pas de ceux qui se règlent par
des embrassades générales. Alors ? Alors, il faut résolument, honnête-
ment et concrètement organiser l'étape des consultations populaires. Il
faut briser le « syndrome de Carthage » — au demeurant tout à fait
faux pour la scène algérienne — parce qu’ici, il est moins question
d'une succession à assurer que d'une démocratie à bâtir. Pour ne
l’avoir pas compris à temps, la classe politique dirigeante algérienne a
passé de très longues années à s’entre-déchirer. »
Source : Editorial de Zouaoui Benamadi, Algérie-Actualité,
no 1346, ler-7 août 1991.

Perspectives de sortie de la crise

Le point de vue du FLN

Retour à la table des matières

« ... Que sera l'avenir ? Aujourd'hui, il faut constater que, fort heu-
reusement, le processus démocratique continue. Les législatives anti-
cipées— que le FIS présente comme sa victoire alors que la logique
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 87

intégriste n’en veut pas — auront bien lieu comme prévu, même si la
crise insurrectionnelle déclenchée par cette formation les a retardées.
Après, ce sera les présidentielles. L’Histoire, là, interpelle tous les par-
tis se disant démocratiques. A moins que leurs programmes, ou ce qui
en tient lieu, n’aient été élaborés simplement pour la forme, tout les
rapproche, mis à part les détails secondaires. Il est impératif qu'ils se
rencontrent autour de la défense de la démocratie, pour regarder l’ave-
nir. L’avenir, pour le FLN, c'est la réinstauration, enfin, du dialogue
élargi.
C'est la conviction que le pouvoir est d’abord conquête avant
d’être rente. Le FLN s'achemine vers un congrès extraordinaire, le
congrès d'une formation luttant comme tes autres pour un programme
et pour le pouvoir permettant de le concrétiser. Il est certain qu’au sein
de la société, qui est le terreau de toute formation politique, les ci-
toyens vont de plus en plus prendre conscience des effets néfastes de
la politique intégriste tout autant que de la vacuité de bien des repré-
sentations partisanes dont le silence ou la compromission au sommet
seront difficilement gérables au niveau de la base. Le Front de libéra-
tion nationale, à la condition de se remettre démocratiquement en
cause à travers ses structures, ses méthodes et ses hommes, pourra
sortir grandi de la crise, même si la proximité des législatives ne per-
met pas une véritable révolution en la matière.
Sans doute, l’image du FLN a trop été ternie par le tir groupé à la
fois des intégristes et des démocrates, tout comme elle a souffert des
pratiques négatives des « hantés du fauteuil » que recèlent encore ses
rangs. Mais il n'est rien qu'un véritable bain de désinfection ne puisse
guérir. Le tout est de se convaincre qu'après plus d’un quart de siècle
d'indépendance, les méthodes de la clandestinité et les règles de la so-
ciété secrète n’ont pas lieu de perdurer. Le tout est de faire en sorte
que le dialogue élargi [130] s’instaure, au sein du FLN d’abord — lors
du congrès extraordinaire, après et toujours — et avec les autres, pour
que l’Algérie ne soit plus en démocratie surveillée. »
Source Révolution Africaine, no 1423-1424, 13-19 juin 1991.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 88

Rencontre gouvernement-partis :
le FIS lâche du lest

« Si officiellement, le Front Islamique du Salut n’a pas assisté à la


récente rencontre Gouvernement-Partis politiques, deux de ses
membres, tombés en disgrâce, ont quand même été présents dans la
salle sous la bannière du mouvement Hamas du cheikh Nahnah. Il
s’agit de Kerrar Mohamed, membre fondateur et Ahmed Merrani, arri-
vé au Palais des Nations jeudi en milieu de soirée.
Cependant, l’événement inattendu aura été la lecture jeudi matin
d’un télégramme daté de Sétif et signé par M. Saïd Guechi, membre
du Madjliss Echoura du FIS et président de la commission organique.
Dans ce message destiné au Premier ministre, M. Guechi a souligné
que “l’absence du FIS à cette rencontre ne signifie nullement le boy-
cott, mais que des circonstances particulières au FIS, ne nous ont pas
matériellement permis d’être présents à cette réunion, que nous esti-
mons capitale pour l’avenir du pays et la concrétisation du dialogue
que vous avez engagé avec tous les Partis ?”. M. Guechi a renouvelé
la disponibilité de son Parti à participer aux prochaines rencontres,
avant qu’il ne réitère “l'inscription de la démarche politique du FIS
dans le cadre de la légalité constitutionnelle du pays”, en souhaitant
que cette rencontre puisse être la rencontre du salut national. Après
avoir remercié les intervenants, M. Guechi a estimé “que la solution
islamique telle que prônée par le FIS, lors de sa proclamation, aurait
pu, avec le concours de toutes les valeurs nationales, participer sincè-
rement à l’ouverture des cœurs, de l’amitié, de la droiture, du patrio-
tisme et de la fidélité à nos Chouhadas et à tous les sacrifices qu’a
consentis le grand peuple algérien”.
Par ailleurs. Ahmed Merrani a qualifié la rencontre de “pas
positif”. Venu assister à une partie des travaux à titre personnel, il a
déclaré qu’il s’est réjoui du message de Saïd Guechi. “Le FIS, a-t-il
dit, a été fortement ébranlé par tes derniers événements, mais il a de
grandes capacités et peut recouvrer ses forces et émerger de nouveau.”
“Le Parti, a-t-il ajouté, doit tirer des leçons des erreurs commises aussi
bien par certaines parties que par ses propres éléments.” Invité à s’ex-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 89

primer sur les débats, M. Merrani a déclaré en substance que « les par-
ticipants devraient se préoccuper beaucoup plus de l’intérêt général
que des intérêts partisans, qui peuvent à terme diviser le pays”. »
Source ; El Watan, 2-3 août 1991.

La levée des tabous


dans la presse algérienne

Retour à la table des matières

S'il est un terrain où l’« ouverture démocratique » opérée après les


événements sanglants d’octobre 1988 a été particulièrement féconde,
c’est à coup sûr celui des médias. Les textes que nous proposons au
lecteur appellent cependant deux remarques préalables. Jamais,
contrairement à une vision répandue, toute la presse algérienne n’a été
assujettie à un conformisme plat. À contre-courant de la - pensée
unique », une poignée de journalistes, et deux responsables de publi-
cations au moins, Bachir Rezzoug à la tête de République et Zouaoui
Benamadi aux commandes d'Algérie-Actualité ont posé les premiers
jalons d’une presse plurielle et partiellement non conformiste, dans la
décennie 70. Inversement, il serait illusoire de penser que les dizaines
de titres qui paraissent depuis deux ans sont tous et toujours de facture
non conformiste. Nous avons systématiquement privilégié articles ou
fragments d'articles qui procèdent d’une volonté effective de lever
certains tabous. En guise d’introduction, cet article consacré à la
guerre du Golfe, remarquable par sa lucide autocritique ; signé
d'Anouar Benmalek, militant du Comité national contre la torture, uni-
versitaire et écrivain, il a été publié dans les colonnes d'Algérie-Ac-
tualité (no 1330, 11-17 avril 1991).
[131]

« La leçon »

« Nous n’avons pas encore tiré de leçon de la guerre du Golfe. Cu-


rieusement, il semble que tout soit fait pour que nous n’en tirions au-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 90

cune. Je dis « curieusement » car, si l’on se rappelle ces multiples


marches en faveur de Saddam, ces discours exaltés, ces articles incen-
diaires sur la « Mère des batailles », il paraît pour le moins étrange
que tout ceci ait été si rapidement remisé au placard et qu’il n’ait
même pas servi à une salutaire remise en cause de ce qui a été dit ou
fait par les uns et les autres depuis la date fatidique de l’invasion du
Koweït. 11 est infiniment triste que nous correspondions à ce point à
l’image qu’ont de nous nos ennemis : celle de « l’Arabe » sanguin,
impulsif, qui réagit avec ses tripes, incapable de réfléchir même après
coup ou de transformer une « défaite » en « expérience ».
Maintenant que le Monde arabe a gagné la « mère des défaites »,
nous voilà, toute honte bue, prêts à laisser le peuple irakien se dé-
brouiller tout seul avec te régime sanguinaire qui l’a mené à pareille
impasse. Pire, nous n’avons pas de mots pour condamner, au moins
verbalement, la répression que ce régime fait subir aux Irakiens pour
que M. Saddam Hussein et ses spadassins puissent se maintenir au
pouvoir !
Des organisations, chez nous, parlent d’aider le peuple irakien.
Mais de quel peuple irakien parlent-elles, puisqu’elles ne citent pas
explicitement les kurdes et les chiites ? Ces kurdes et ces chiites, bom-
bardés par les hélicoptères de combat, mourant de faim et de soif dans
les montagnes frontalières de l’Iran et de la Turquie, ne forment-ils
pas la majorité du peuple irakien ?
Nous avons manqué à notre devoir de solidarité pendant la guerre
du Golfe : ce devoir bien compris aurait dû consister à éclairer l’opi-
nion publique arabe (et algérienne, en particulier) sur les dangers ef-
froyables que la politique de M. Saddam Hussein et de sa famille fai-
sait courir à l’Irak. Au lieu de cela, nous avons eu droit au déchaîne-
ment du nationalisme pan arabe le plus étroit, le plus incohérent, le
plus bête aussi : au lieu de rêver du Monde arabe des peuples, nous
avons préféré rêver du Monde arabe des dictateurs à poigne. Nos
chroniqueurs, nos hommes politiques de tous bords ont, trop souvent,
succombé à la facilité de caresser l’opinion dans te sens du poil, allant
parfois jusqu’à ridiculiser la « démocratie », parce qu’elle apparaissait
comme une créature bien faible, bien peu mobilisatrice face aux certi-
tudes « enivrantes » de l'homme fort de Bagdad. Les « télégraphistes »
(j’allais dire : les agents) de M. Saddam Hussein se sont répandus
dans nos journaux télévisés, sur nos ondes, dans nos journaux. La sou-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 91

mission intellectuelle a été quasi totale dans nos médias : face au dis-
cours pro-Saddam, bien peu de voix ont pu se faire entendre, si ce
n’est pour se voir traiter de pro-CIA, pro-Séoudien ou d’autres ana-
thèmes du même type.
N’importe qui a pu dire n’importe quoi, il suffisait qu’il affirme
que M. Saddam était génial pour qu’on le considère comme un expert.
Il serait, d’ailleurs hautement instructif de relire les déclarations com-
mises par un Boumaza, un Boudjedra, un Chazly ou ces innombrables
chefs de groupuscules, de partis ou d’associations les plus diverses,
tous unis dans l’intoxication intellectuelle du peuple algérien qui a
cru, parce que ses « élites » le lui ont affirmé, que M. Saddam était le
nouveau Sauveur, le Messie tant attendu ! Maintenant que le drame est
consommé, que le peuple irakien voit sa souveraineté réduite à peu de
chose, il est temps pour nous, Algériens, de comprendre que la seule
solidarité que nous devons à ce peuple est de l'aider justement à récu-
pérer cette souveraineté. Cette souveraineté du peuple irakien sur son
devenir ne pourra être rétablie (« établie », en réalité) que si deux opé-
rations se combinent :
D’abord, la destitution de M. Saddam Hussein et de ses complices,
l’instauration de la démocratie en Irak et la reconnaissance de droits
égaux à tous les fils et filles de l’Irak, fussent-ils kurdes, chiites ou
sunnites ;
La lutte sur le plan régional et international pour que ce peuple ira-
kien ne paie pas trop chèrement les erreurs de ses oppresseurs et que
la résolution 687 soit, sinon annulée, du moins adoucie. M. Saddam
Hussein, pour faire la guerre qu’il avait choisi de déclencher, avait
pris son propre peuple en otage. Il n’est pas juste que les otages soient
mis sur le même plan que le preneur d’otages.
Un autre homme politique arabe, d’une toute autre envergure celui-
là, M. Djamel Abdelnasser, avait eu le courage, après la cinglante dé-
faite de 1967, de présenter sa démission. Le peuple égyptien était sorti
alors dans les rues pour lui demander de revenir sur sa décision. Ga-
geons que M. Saddam Hussein n’aura pas le même panache et qu’il
faudra encore bien des sacrifices au peuple irakien pour le forcer à
abandonner les rênes [132] du pouvoir. Gageons, cependant, égale-
ment, que le compte à rebours de l'éviction du dictateur de Bagdad est
déjà bien entamé. »
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 92

Ce texte n’est pas un accident exceptionnel il participe d une dé-


marche d ensemble visant à analyser la société algérienne en jetant par
dessus bord « nombrilisme » et « unanimisme » de façade.

Le retour des référents socio-culturels refoulés

Les zaouias continuent d’exister *

Retour à la table des matières

« Aucune statistique officielle n'existe, concernant les effectifs des


confréries. Par effectif, nous entendons nombre de Oukil, Tolba, Mo-
kadem, Khouan, Ahbab, Foqara ou Khoddam. Les différentes catégo-
ries sont très distinctes dans la hiérarchie des structures des confréries.
La confrérie la mieux implantée au début du siècle était celle de la
Rahmania. Elle disposait de près de cent-quatre-vingt zaouias où
étaient enseignées les sciences coraniques. Le plus grand nombre de
Oukil revient à la Taïbia avec 21, alors que la Quadiria n'en avait
qu'un seul pour trente-trois zaouias. Si l'on ne compte aucun Oukil, en
1857 on dénombre près de trente mille Khaouniet ; la misogynie avait,
alors, des limites, puisque les Ahbab n'atteignaient que les deux tiers
du nombre de Khaouniet, toutes confréries confondues.
Aujourd'hui, aucun chiffre fiable ne peut être donné. On apprécie
l'implantation des confréries dans la Djem'a qu'elles organisent. La
plus importante est, selon les dires, celle de Habria, à Tlemcen, où l'on
assiste à des rassemblements de dix mille atbaâ. Le Taïbia rassemble
près de cinq mille personnes lors de la ouada de Sid El Hossini à
Oran. Quant à la Tidjania, le gros de ses troupes est en Afrique sub-sa-
harienne, notamment au Sénégal. »

* Les litres et sous-titres des extraits de presse qui suivent sont de ta rédac-
tion.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 93

... ont toujours entretenu des rapports complexes avec le pouvoir


politique...

« Les zaouias ont entretenu des rapports bizarres avec le pouvoir.


Si elles ont été unanimes autour de l’Emir Abdelkader, lui même Sou-
I
fi, elles n’ont jamais fait bloc unique. Un semblant de compétition
entre elles a fait qu'il n'y a jamais eu de consensus autour d'une
confrérie, d’un nom prestigieux ou d’un cheikh reconnu par tous. C'est
ce qui fit leur faiblesse vis-à-vis des pouvoirs politiques. Leurs poids
respectifs faisaient qu'un consensus, entre elles, constituait une arme
ou un danger redoutables. Dès l'indépendance, le pouvoir fît peser sur
elles la présomption de collaboration. Elles étaient tenues en haute
suspicion. Les sphères du pouvoir étaient inévitablement fermées, que
ce soit sous le régime de Ben Bella ou celui de Boumediène.
L’avènement de Chadli allait faire évoluer très faiblement la chose.
Du fait de son alliance, il n'y eut plus d'attaque frontale contre les
zaouias. Celle de Lahoual, de Mazouna, devint même l'antichambre
du pouvoir. La plupart des hommes politiques d’alors y faisaient régu-
lièrement pèlerinage pour faire acte d’allégeance.
Cependant, cela n’a pas amélioré le statut des autres zaouias, qui
restèrent marginalisées. »

... et avec les principales personnalités politiques de l’Algérie


d'aujourd’hui

« Le prénom du premier magistrat du pays signifie adepte de la


chadoulia. On dit l'homme sensible à la chose. Dans les années
soixante-dix, pendant son séjour oranais, il était souvent croisé dans
les Ouada et autres fêtes religieuses destinées aux Aoulias. Sa seconde
épouse est, elle, issue d’une confrérie de la zaouia des Lahouel de la
région de Mostaganem.
Hamrouche et Mehri sont très discrets quant à la question de
confrérie. Dans l’opposition, Aït Ahmed est le petit-fils de cheikh Mo-
hand Oul-Hocine, sa zaouia reçoit encore aujourd’hui des milliers de
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 94

zouar par an. Ahmed Ben Bella, dans le meeting qu’il a animé cette
semaine, et dans lequel il a révélé son intention de se présenter aux
présidentielles a dit : « Oui à une république islamique, mais qu’on ne
touche pas à Sidi [133] Boumediène ». Pour ce qui est de Abassi Ma-
dani et de Ali Benhadj, la question ne se pose pas. Mahfoud Nahnah,
que l’on a rencontré récemment, nous dit alors son désarroi face aux
attaques que subissent les Aoulias Mais, côté confrérique, on n’oublie
pas que Hamas est issu de l’association d’El Islah Ouel Irchad, et l'on
sait la phobie des mystiques quant au mot Islah. »
Source Enquête de Chérif Ouazani : « Tourouquia-L'urne et le di-
wan », Algérie-Actualité, n° 1336. 23-29 mai 1991

Le régionalisme et le tribalisme aussi

« ... Alors l’Algérie ? Une agglutination de tribus en compétition,


ou un morcellement de clans qui s’ignorent ? Ou, plus prosaïquement,
un pays qui finit là où il aurait dû commencer, par ce B.A.-BA démo-
cratique qu’il ânonne aujourd’hui si douloureusement, faute d’avoir ti-
ré plus tôt les leçons de l’expérience ? Du reste, bien des fois, il
s’agissait de secret de Polichinelle, surtout quand les journaux, par ex-
cès de pudeur ou manque d’imagination, publiant, il n’y a pas si long-
temps, la liste d’un nouveau gouvernement, omettaient les lieux de
naissance des ministres. Du coup, ce qu'on avait voulu effacer n'en
ressortait que mieux, personne ne se privant d'additionner les régions
pour se conforter dans l'opinion que l'Algérie était bien gouvernée à
l'Est. Le régionalisme, partie visible de l’iceberg, émergeait droit au-
dessus d'un phénomène ancestral, le tribalisme, et son expression
concrète, la a’çabiya sur lesquels Ibn Khaldoun avait fondé une partie
de sa démonstration dans ses fameux Prolégomènes, écrits, coïnci-
dence, à Frenda, du côté de Tiaret, au quatorzième siècle. Déjà...
Le régionalisme, le tribalisme, le clanisme sont des facettes diffé-
rentes d’une même tendance. On pense parfois parler de la tribu, alors
que c’est au clan qu'on s'intéresse, on se déclare antirégionaliste, mais
voilà qu'on se surprend à faire la promotion de son douar d'origine.
Dans cette attraction-répulsion, le feed back est toujours utile. Il per-
met de scanner une situation, d'établir une radioscopie du pays pro-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 95

fond, d'être à l'écoute des pulsions qui l'agitent. C'est parce que de tels
signaux ont été ignorés ou minimisés qu’ont si souvent éclaté des
troubles dont on a vite fait de réduire la signification. À Oran,
Constantine, Tizi-Ouzou, dans les années 80, les troubles qui ont se-
coué ces villes ont été trop mis sur le compte d’un hooliganisme poli-
tique ou culturel. C'étaient en réalité les réactions de régions qui, cha-
cune en ce qui la concerne, revendiquaient d'être reconnues à part en-
tière. La synergie de tous ces mécontentements a culminé en octobre.
Comment trier ? Comme si cela ne suffisait pas, tout vient soudain se
compliquer et l’on glisse, par une sorte de mouvement irrépressible,
de la tribu à l'ethnie. Il y aurait, tenez-vous bien, un vote kabyle, une
sorte de lobby anti-arabe, une communauté d’intérêts qui complote
dans l'ombre pour faire aboutir de noirs desseins. On oublie seulement
que tout le pays en est là. En Oranie, on est benbelliste, moins pour re-
faire l'Histoire que pour équilibrer les plateaux d'une balance qui a
trop souvent penché dans le sens opposé. À Tlemcen les démocrates
se désistent au profit d'un enfant de la ville, Aboubekr Belkaïd ; à
Mascara, on se reprend à rêver de la gloire de l’Emir, en priant pour
que son arrière-petit-fils, Driss El Djazaïri, Sidna, reprenne le flam-
beau de la Qadiriya. Partout, on sonne le rappel des figures, des lea-
ders, des Sommités, des notables, de ceux qui peuvent quelque chose
pour le douar et, pourquoi pas, pour le pays. Beaucoup voient dans
cette manière d'agir une façon de se venger du sort et de ces dizaines
de consultations préfabriquées avec député livré dés en main. Aujour-
d'hui, on vote intuitu personne, en considération de la personne, plutôt
que du parti qu'elle représente. Un célèbre juriste avait coutume de
dire : “On ne déjeune pas avec l’État”. Complétons On prend le thé
avec le député. »
Source : Mustapha Chelfi. Algérie Actualité, n° 1335, 16-22 mai
1991 (extraits)

L’Algérie connaît même le racisme...

« Le mariage, par exemple, entre noirs et blancs est absolument in-


terdit Ce n’est pas du racisme, explique-t on, c’est une question d'Asl
[d’« origine »]. Tous les blancs interrogés là-dessus sont unanimes :
pas de mélange. « On ne peut rien faire contre, raconte un cadre, c’est
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 96

dans le sang. Je préfère égorger ma sœur ou ma fille plutôt que la


donner à un noir descendant d’esclave ». Voilà, le terme qui pourrit
l’atmosphère est lâché. Les noirs, pour contourner l'interdit inviolable
émigrent au Nord du pays et souvent se marient avec des blanches.
Les blancs rongent leur frein en criant à la [134] trahison. Les gens du
Nord ne se rendent pas compte du mal qu’ils nous font. Ils croient
qu’un noir c’est un sudiste trop bronzé, s’ils savaient la réalité... Alors,
avec leurs mentalités de “petits blancs” ils se raccrochent au dernier
tabou : jamais un noir n’épousera une blanche d’ici. »
Source : Reportage d'Abida Allouache à El Golea, El Watan. 14
novembre 1990.

... et du coup reconnaît « ses » juifs

« Beaucoup de personnes seront étonnées d’apprendre que des


Juifs vivent en Algérie depuis des millénaires. Ils se disent algériens à
part entière malgré le fait qu’ils,, ont gardé la nationalité française. De
l’histoire, ces juifs nous apprennent que des Berbères ont été judaïsés,
la plus célèbre étant la “Kahina”. Loin des clichés du sionisme, cette
communauté qui voit ses membres disparaître un par un du fait du
troisième âge, ils nous envient sûrement notre taux de natalité ! Mais
qui tient, selon son porte-parole, M. Roger Saïd (au fait ils nous ap-
prennent que Saïd est un prénom juif !) à garder Coûte que coûte le
flambeau. Très optimiste quand à l’avenir, M. R. Saïd espère que la
nouvelle loi sur la monnaie et le crédit va drainer des capitaux juifs en
Algérie. D’ailleurs, c’est une de ses taches, et par la même occasion
continuer de porter la flamme du judaïsme en Algérie. Ce n’est pas fa-
cile d’être juif en Algérie, surtout que la plupart des gens ne font pas
la différence entre un juif et un sioniste. La communauté souffre sur-
tout quand il y a un conflit entre les Arabes et les Juifs, et croyez-moi
c’est difficile pour eux de choisir. »
Source : Le Jeune Indépendant, no 9, 13-19 octobre 1990
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 97

L'archaïsme exorciste existe toujours

« Je suis une mère de quatre enfants qui ont respectivement : 9 ans,


7 ans et demi, 21 mois et 4 mois. Sachez que j’ai été torturée sous
leurs yeux par trois jeunes gens, en la présence de mon mari, un 6
avril 1990, un vendredi du mois de Ramadhan, chez moi, dans mon
domicile. Me voyant fatiguée, mon mari me proposa de ramener des
gens d’un “certain âge” pour me lire le Coran. Des gens qu’il connais-
sait. Or, en cours de route, dans la voiture, mon mari leur dit que
j’étais possédée ou habitée par un Djinn. Ma fille, présente avec eux
dans la voiture, me rapporta cela plus tard. Us avaient de “bonnes mé-
thodes” pour remédier à cela.
Quand je les reçus 5 la maison, je m’étonnai de leur jeune âge :
entre 20 et 26 ans. Je demandai à mon mari s’il les connaissait person-
nellement. Il me dit que non ! Mais qu’ils étaient très “bien”.,. ? Ces
jeunes gens s’appelaient : Ali (le meneur), Salim et Mohamed
Khaoua. Ali, le “Grand Ali” à la moustache débutante, menait la
“séance”, une “séance” qui dura quatre heures : de 15 h 15 mn à 19 h
20 mm. J’ai été séquestrée. Ils m’ont fait subir des tortures morales et
physiques atroces. C’était un jour du mois de Carême, un vendredi. Ils
m’ont torturée pour me déposséder d’un “Djinn” qui n’existait pas. »
Source : L'Avenir, n° 8, 10 juillet 1990 (extrait d'une lettre de lec-
trice).

Une vision sans complaisance


et décomplexée du présent

Le décompte implacable d'une vie invivable

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“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 98

« • Ardoise. Avec un rare cynisme nous faisons mine de ne pas


comprendre la révolte des jeunes dont les jaillissements laissent sou-
vent des dégâts importants dans nos villes.
Ceux, en particulier qui, à un moment ou à un autre, ont porté la
grâce du pouvoir (doit-on vraiment parler de charge à ce propos ?)
étalent une incompréhension innommable de ce phénomène. D’où les
solutions à mi-hauteur qu’ils proposent entre l’expéditif et le précaire.
Ht pourtant, l’équation de ce désespoir est d’une clarté arithmé-
tique. Considérons donc un jeune qui, à 25 ans, veut se ranger. Exami-
nons l’épargne minimum qu’il devrait mobiliser pour ce faire :
[135]
Logement : 450,000,00
Cuisinière : 15,000,00
Frigidaire : 15,000,00
Meubles (minimum) : 50,000,00
Mariage (minimum) : 50,000,00
Total : 592,000,00

Ce jeune Algérien moyen touchant 4 000 DA/mois devrait donc


économiser 3000 DA/mois pendant 16 ans ! Et s’il n’est pas mort à la
tâche il pourra s’installer à ses 41 ans. A moitié puisqu’au taux de l’in-
flation actuelle (entre les 20% de M. Hidouci et les 70% de l’UGTA,
retenons un taux de 50%) il n’aura effectivement amassé que les 50 %
de l’ardoise.
Donc à cet âge, il pourra se payer la moitié d’un frigidaire, un ré-
chaud à pétrole, un cadre de télé sans tube cathodique, un stère de bois
brut en guise de meubles et... une demi-femme si cela existait. II pour-
ra loger tout cela dans une maison avec des tas de fenêtres, sûrement
pas de fondations et presque pas de murs.
11 aura entre-temps actualisé (comme l’on dit en économie) ses es-
pérances : soit un désespoir et demi à 41 ans.
Il pourrait rêver de tout cela si aujourd’hui déjà il avait un
travail... »
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 99

Source : Les Nouvelles de l’Est, n° 27, 30 inars-5 avril 1991.


“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 100

Partir, c’est tenter... de vivre un peu

« Jamais le ras-le-bol à l’échelle d’une nation n’a atteint un tel


seuil de maturité comme cela est le cas depuis les sanglants événe-
ments que vit l’Algérie, ces dernières semaines. La déprime et le
désespoir sont devenus des traits de caractère. Des dizaines de jeunes,
surtout des cadres, ont coupé le cordon ombilical. Chaque jour, nous
apprenons le départ de parents, d’amis ou de collègues, concrétisant
ainsi ce qui n’était qu’un vague désir par réaction aux interminables
problèmes de notre quotidien. La situation actuelle a atteint un tel de-
gré de pourrissement que nombre d’entre eux ont sauté le pas. “Trop,
c'est trop ! » s’exclament-ils. »
Source : Fadela Chaïb, « La fièvre du départ » , Algérie-Actualité,
n° 1342, 4-10 juillet 1991 (extrait).

« Une simple rumeur qui a circulé en 1988, laissant présager


l’éventualité d’une émigration au Canada a vu des milliers de gens
prendre d’assaut les portes de l’ambassade de ce pays une semaine du-
rant. La police a dû utiliser la force pour les disperser. Une autre ru-
meur ( ?) est devenue un débat national. C’est le fameux bateau
d’Australie, un mythe qui hante la tête de milliers de personnes. Tous
les supporters de football, quel que soit le club préféré, scandent la
chanson populaire de ce bateau à gorge déployée dans les stades. Rêve
et défoulement collectifs. »
Source : MB, « Le Canada et l’Australie : rêves des “hittistes”
(jeunes désœuvrés qui s’adossent aux murs], El Watan, 23 octobre
1990 (extrait).

Pourquoi ne pas rééchelonner la dette ?

« Ici et maintenant le pays a besoin d’importants capitaux pour


donner du travail à des millions de jeunes, pour revitaliser une agricul-
ture qui n’existe presque plus, pour réactiver une industrie à la
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 101

dérive... sinon c’est sa stabilité, son existence même en tant que nation
qui sont menacées... Si l’Algérie arrive à surseoir au paiement de ses
dettes durant trois ans, elle pourra disposer d’environ 20 milliards de
dollars. Il y a moins d’une chance sur 1000 pour que, grâce à une ges-
tion rigoureuse de ces capitaux, l’Algérie arrive à relancer son écono-
mie d’ici trois ans, mais on est obligé de jouer cette carte.
Le problème n’est plus de choisir ou dé ne pas choisir Je rééche-
lonnement. Le problème est de réussir du premier coup à opérer la re-
lance de l’économie et la sauvegarde de notre indépendance grâce à
ces 20 milliards de dollars providentiels.
Les risques que fait peser le rééchelonnement sont énormes, mais
ils ne sont pas supérieurs à ceux que fait planer le statu quo... »
Source ; Kheladi Mokhtar, « Dette extérieure. Pourquoi te rééche-
lonnement », L'Avenir n° 8 (extrait).
[136]

Pourquoi ne pas réhabiliter la langue française ?

« Cet été, beaucoup de discussions se sont déroulées autour des


propositions faites par la Commission nationale de réforme du sys-
tème d’éducation et de formation. L’une des propositions qui a suscité
le plus de controverses est celle qui vise à remplacer le français par
l’anglais, en tant que principale langue étrangère enseignée aux éco-
liers algériens, à partir de l’école fondamentale et après. En ma qualité
de citoyen d’un pays anglophone et résidant actuellement en Algérie,
j’aimerais faire quelques commentaires portant sur cette proposition.
Je voudrais, dès le début, déclarer que toute entreprise d’éradication
du français en faveur de l’anglais, dans les écoles algériennes, consti-
tuerait l’une des plus graves erreurs jamais commises par les autorités
de ce pays.
... La capacité des Algériens à communiquer dans la deuxième
langue européenne" constitue une réalisation impressionnante et un
acquis capital... Tenter de modifier l’acquis linguistique de l’Algérie
n’a aucun sens. L’Algérie ne perdra jamais la langue française, pas
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 102

plus qu’elle ne pourra jamais donner à la grande masse des écoliers


une formation adéquate en anglais.
Si cette proposition de la commission, visant à remplacer le fran-
çais par l’anglais, était adoptée, elle aura pour résultat une société où
le français sera encore parlé, mais mal, et où l’anglais sera connu de
peu, de façon médiocre, et bien vite oublié. Un tel résultat ne va pas
dans l’intérêt national de l’Algérie...
Source : Arun Kapil, « Français et/ou anglais », Algérie-Actualité,
n° 1261, 14-20 décembre 1989 (extrait).

La sexualité à visage couvert ou découvert


Conseils pratiques

« Faut-il parier pendant F amour, laisser la lumière allumée ?


Les thérapeutes conseillent aux partenaires de parler de leurs sen-
sations pendant l’amour pour obtenir une stimulation à la fois du plai-
sir et de l’imaginaire. Si le couple a des fantasmes à tendance exhibi-
tionniste ou voyeuriste, il n’hésitera pas à faire l’amour la lumière al-
lumée. En revanche, si le couple préfère rester dans une intimité abso-
lue et ne pas être confronté à la réalité des corps, il éteindra la lumière.
Dans les coulisses du désir sexuel
Le désir est capricieux mais il est aussi joueur, tel un enfant ; il
aime le risque et le mystère. La pudeur, la rigidité, le laisser-aller et la
monotonie le font fuir. C’est pourquoi, pour l’émoustiller, il est impor-
tant de lui offrir de l’imprévu, de l’insolite. Combatif, il aime aller à la
recherche de ce qui lui manque. Certains jeux érotiques ne consistent-
ils pas à faire semblant d’échapper à celui que vous aimez ? Changer
de lieu, d’attitude ou de look suffit à le ranimer. Curieux, il aime en-
tendre les besoins de l’autre. La sexualité n’est pas quelque chose
d’inné, elle s'acquiert. Ainsi, si vous mourez d’envie d’obtenir de la
tendresse, dites-le. La notion de performance diminue considérable-
ment le désir ; il risque de vous quitter si vous êtes de ceux qui tentent
de vivre une « super sexualité ». Pour le découvrir, préférez le jeu,
l'humour ou l’amour courtois qui vous donneront toujours autant de
plaisir. »
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 103

Source : Le Jeune Indépendant, n° 21, 26 février 1991.

36.15 Code Mosquée


« Dans certaines mosquées sinon toutes, il existe une sorte de
“commission de mariage” : selon le concept religieux les membres de
cette commission sont chargés de la dure mission d’offrir la possibilité
du mariage aux personnes qui les sollicitent en ce sens. L’identité des
membres restera secrète ainsi que celles des personnes qui désirent
l’union.
Le résultat demeure très efficace parce que déridé dans un sanc-
tuaire religieux. L'action des membres de cette commission est à but
non lucratif, noble et basé sur la chariaâ islamique.
Il paraît que souvent en formulant un certain numéro sur la cadran
de votre appareil téléphonique et entre les sonneries alternées, on
écoute des conversations souvent entre groupe (filles et garçons) qui
se fixent rendez-vous en insistant avant tout sur le lieu et les signes de
reconnaissance.
[137]
Ces personnes discutent un peu de tout et de rien et utilisent très
souvent des surnoms et s’échangent leurs numéros de téléphones pour
les contacts sans témoins.
Nous avons essayé mais il n'y avait pas grand monde ce jour-là
Peut-être à cause du film programmé par l’ENTV. Mais nous avons
confirmation de l’existence de ces... pardon, de cette ligne. »
Source Mag, 7. 25 novembre 1990

L’avortement sans fard

« Malgré la prolifération scandaleuse de l’enfance abandonnée


dans notre pays, on continue de s'accrocher au mensonge moral qui
consiste à fermer les yeux pendant que le mal s’accomplit et d’inter-
venir ensuite pour condamner l’innocent qui en résultera. Un autre ta-
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 104

bou qu’il nous faudra absolument briser, d’autant que les lois sur
l'adoption ne favorisent guère le sort de ces malheureux enfants, qu’on
appelle pompeusement les “pupilles de l’État”. Sans mère et sans
père, c’est à peine si on ose parler de leurs chances de survie, dans une
société qui dérive par trop de mensonges et de non-dits.
Pour ce qui est de l’ITG [interruption thérapeutique de grossesse],
la pratique de cette opération existe dans notre pays. Toutefois, elle est
strictement soumise à des conditions draconiennes qui la rendent inac-
cessible aux personnes les plus concernées par ce problème. Comme
son nom l’indique, c'est une intervention qui se fait exclusivement sur
décision d’une autorité médicale apte à statuer sur l’opportunité d’un
avortement.
Par contre, la pratique de t’IVG [interruption volontaire de gros-
sesse] qui donc relève de la volonté individuelle de garder ou d’inter-
rompre une grossesse pour diverses raisons, est interdite. Cependant,
il arrive souvent que l’on découvre des compétences médicales qui
s’adonnent discrètement à la pratique de l’avortement contre des
sommes substantielles. Beaucoup de couples y recourent. Le coût trop
élevé de l’opération exclut la majorité de celles qui fournissent la
communauté des enfants abandonnés, à savoir, ces jeunes filles inex-
pertes et souvent issues des milieux défavorisés. Ajoutons à cela
toutes celles, sans âge, qui hantent les nuits de nos grandes villes de
plus en plus inhospitalières et dont le nombre devient effrayant.
L’autre possibilité de se faire avorter consiste à trouver une de ces
nombreuses femmes qui se sont « spécialisées » dans ce qu’on appelle
l’avortement par sonde. Contrairement à la précédente, cette méthode
ne garantit aucune sécurité. Pratiquée dans des conditions souvent dé-
plorables, il n’est pas rare qu’elle se solde par un grave accident, no-
tamment le cancer de l’utérus.
L’information autour de ces pratiques n’est pas aisée. La crainte de
l’environnement social impose le silence et condamne d’autant celles
qui sont dans le besoin de savoir. A défaut de cette information, cer-
taines femmes, en désespoir de cause, n’hésitent pas à risquer leur vie
en essayant de s’auto-avorter sans se soucier des conséquences. »
Source Parcours maghrébins, 20-26 mai 1991.
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 105

L’infanticide dans toute son horreur

« Durant 20 jours, Meriem se fait administrer des injections. Après


quoi, elle se rend chez l'infirmière pour se faire avorter. L’acte se
passe en présence de l’assistante sociale. La jeune fille accouche d’un
petit garçon viable. L’infirmière le met dans la baignoire, laissant cou-
ler l’eau sur lui. Un quart d’heure après, il meurt. »
Source Ibid.

Réalité de la prostitution

« On ne naît pas voleur. On ne naît pas prostituée. Personne, au


fond, ne choisit d’être ce qu’il est. Le client crée la prostituée, tout
comme le besoin fait le voleur. Mais cette relation de cause à effet est
souvent ignorée. La société, c’est-à-dire nous tous, « les âmes pures »,
par hypocrisie, pour se donner bonne conscience, préfère désigner du
doigt « le coupable ». Elle préfère le condamner sans aucune forme de
procès. Une manière de se voiler la face. D’occulter le problème ;
mais le fait est là, têtu, incontournable, présent. Le plus vieux métier
du monde s’exerce chez nous. Il existe. Et ce n’est pas en faisant l’im-
passe sur lui qu’on réussira à le bannir...
[138]
H. 41 ans, surnommée du nom d’un grand acteur français affiche
sereinement sa profession qui a l’âge de ses “collègues” arrêtées. 20
ans ! Elle travaillait dans un grand magasin d’Alger. Un voisin qui la
fréquentait finit par la séduire avant de l’abandonner. Elle tombe rapi-
dement dans la débauche. En 77, elle accouche d’une fille qu’elle
laisse à l'assistance. Elle n’a jamais cherché après elle. Elle trouve fi-
nalement un refuge provisoire dans le mariage. 2 enfants naissent de
cette union légale qui capote par la suite.
Actuellement, elle habite avec sa mère et ses sœurs. Elle prépare sa
retraite. “Que de fois ai-je réprimandé ces jeunes filles qui se vendent
pour la première fois” nous confie-t-elle, “je vous jure que j’ai le cœur
“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 106

serré à les voir, elles, qui ne sont pas conscientes de ce qui les attend
si elles sont arrêtées un jour. Croyez-vous que la prison prévient ? Que
non, elle endurcit davantage, elle “professionnalise”. À leur sortie, les
filles replongeront de plus belle dans la débauche, mieux aguerries et
plus préparées”. »
Source : Horizons, 31 octobre 1990.

Même les homosexuels ont la parole


« Avant de vous exposer mon cas, je dois vous avouer que j'ai ré-
fléchi longuement, parfois au cours de longues nuits, priant Dieu le
Tout-Puissant de m’aider à m’affranchir de ce lourd fardeau que je
supporte honteusement, en cachette dans l’angoisse d'être un jour dé-
couvert.
Enfin, il s’agit de mon “comportement homosexuel”. En effet, de-
puis mon jeune âge (actuellement, je dépasse la trentaine), je suis,
comme on le dit, “tombé” dans ce fléau. On a abusé, je crois, de ma ti-
midité, ma gentillesse, peut-être de mon charme ?
Cela a commencé avec des personnes proches vers mon âge de la
puberté, vous comprenez. Puis, je fus amené à rechercher moi-même
ce type de rapport avec mon entourage. Ensuite, et ce, depuis 5 à 6
ans, la chose est devenue plus grave (question fréquence...), je
m'adresse aux gens étrangers à mon quartier, dont j’assumais qu’ils
n’étaient pas de la région. Puis progressivement, je commençai à
m'adresser aux jeunes de mon quartier, et c’est cela mon drame ! Car,
après quelques temps, certains jeunots et enfants du quartier se mo-
quaient de moi, me regardaient avec ironie.
Croyez-moi, je suis très bon. Je le sens avec les gens qui m'en-
tourent (ceux qui ne savent pas encore, j’allais dire ma maladie).
Voilà ! Ne m'oubliez pas. Je vous en supplie. Je vous embrasse
bien fort, car je sens que vous avez de la pitié pour moi, n’est-ce pas ?
Je pleure. Dieu est Témoin.
Bien fraternellement. »

Source : Ibid., (lettre de lecteur)


“Algérie : politique et société. Les trois débats algériens...” (1991) 107

Ce dossier de presse a été établi


par Abdelkader Djeghloul et Arun Kapil

Fin du texte