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Ludovic Kerzic

LES MONTAGNES
DU PASSE
TOME I

1
© 2019 – Ludovic Kerzic
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TOUTE RESSEMBLANCE AVEC DES PERSONNES
EXISTANT OU AYANT EXISTE SERAIT LE FRUIT
D’UNE PURE COÏNCIDENCE

3
Prologue

Comment résumer ma vie ? Je l’ignore. C’est


difficile de se construire sans aucun repère ni modèle.
Je ne connais pas ma famille. On m’a juste légué ce
nom : « Borillon ». J’ai donc décidé de me mettre à la
recherche de mes origines, avec José. Il me considère
comme son frère. Ses parents m’ont adopté quand
j’étais bébé. Ils m’ont élevé comme si j’avais été leur
enfant. Je pourrai me contenter d’eux. Mais, je ne
viens pas de leur sang. J’ai besoin de savoir. Suis-je
issu par accident ou par amour ? Une erreur de
parcours ? Comment peut-on abandonner un petit à la
naissance ? Pourquoi a-t-on voulu me donner la vie
sans m’assumer ? Peut-être qu’on n’a pas laissé le
choix à ma mère. Peut-être que mon père ne me
désirait pas. Et pourquoi ce prénom : « Justin » ?
En tout cas, mon histoire commence le jour où ma
demi-sœur rencontre Kylian. À cet instant, je ne la
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connaissais pas encore. Vous verrez au fil de ce récit,
que le monde se trouve plus étroit qu’on ne le croit.

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Une belle rencontre
1

La voiture s’arrêta. En mettant le pied à terre, il se


dirigea vers un groupe de personnes inconnues.
Depuis quelques mois, il s’était inscrit sur un site de
rencontres amicales. Ce site proposait des sorties sur
des thèmes divers comme : boire un verre dans un bar,
aller voir un film au cinéma, un footing pour le plaisir,
etc.
Ce soir, il allait dans une brasserie pour se rendre
ensuite, à la fête locale du village. Quelques mois plus
tôt, il se trouvait au bout du rouleau. Mais là, sa joie
était revenue. Début juillet, il avait démissionné. Il
opérait dans une entreprise qui fabriquait des meubles
en bois.
Kylian venait d’avoir vingt-sept ans. Dans son temps
libre, il écrivait tout ce qui lui passait par la tête.
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Poème, fiction, tragédie… Le soir, avant de
s’endormir, il aimait bien lire des livres de Christian
Signol. Comment un tel auteur, pouvait-il autant en
savoir dans le domaine du terroir ? Il ne devait
pas compter ses heures de travail pour créer de si
belles histoires.
Vêtu d’un jean et d’un T-shirt uni, il se localisait
dans le centre-ville d’Aire-sur-l’Adour. Cette
commune appartient au département des Landes. Elle
se situe dans le sud-ouest de la France.
Parmi ce collectif, il fréquente deux femmes. L’une
s’appelle Rébecca. Elle œuvre dans la mode. Elle vient
juste de se remettre d’une déception amoureuse.
L’autre se nomme Amélie. Aventurière et solitaire,
Amélie intriguait Kylian., il fit en sorte de s’installer à
ses côtés :
— Salut, comment vas-tu ?
— Bien. Toi aussi ? demande-t-elle.
— Ça va. Je ne t’ai pas vue à la sortie de tennis, ce
matin.
— C’est normal. J’ai pris mon vélo pour
m’entretenir.
— Tu aurais dû me le dire, je t’aurais accompagnée
avec plaisir. J’adore ce sport, en plus.
— C’est gentil. Mais, je préfère les escapades en
solitaire, affirme-t-elle.
En face de Kylian arriva Antonio. Approchant la
cinquantaine, d’origine portugaise, il était toujours
partant pour festoyer.
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— Salut les jeunes ! Vous allez bien ? s’exclame-t-
il.
— Ça va, réplique Kylian.
— Prêts à s’amuser ?
— Je pense juste me désaltérer, déclare Amélie.
— Tu ne viens pas avec nous ? s’étonne Kylian.
— Tu sais, je possède soixante-dix kilomètres dans
les jambes. Lundi, je reprends le travail dès cinq
heures du matin.
— J’ignore comment tu fais ! remarque Antonio.
Fais quand même attention à toi.
— Il a raison, renchérit Kylian.
— C’est gentil de vous soucier de moi. Rassurez-
vous, je ne vais jamais au-delà de mes limites.
— Le sport, c’est bien. Mais, ça ne remplace pas
une présence masculine ! observe Antonio.
— Ce n’est pas faux !
— Je te vois venir, déclare Amélie envers Kylian. Il
me semble te l’avoir dit que rien ne puisse être
possible.
— Tu as déjà tenté ton coup ! ose Antonio, avec
une expression bluffée.
— Bah, oui ! À quoi ça sert d’attendre ? La vie est
bien trop courte. On doit savoir en profiter au
maximum !
— Si c’est ta devise, je te conseille alors de te
retourner discrètement. J’observe une fille qui te
dévore de haut en bas.

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Durant cette soirée, Kylian n’avait pas du tout envie
de se prendre la tête. Il se tourna directement. Il vit
une jolie brune qui se cacha dès qu’elle se sentit
repérée.
— Et timide en plus ! remarque-t-il. Tu vas voir
Antonio. Dans les prochains jours qui viennent,
je vais la ramener chez moi !
— C’est charmant pour moi ! ose Amélie.
Une serveuse arriva pour prendre leur commande. Ils
sortirent du bar une heure plus tard. Entre amis, ils
filèrent vers la place du commerce. Le bal populaire
était lancé. Un feu d’artifice s’apprêtait à être tiré.
Étonnamment, la jolie brune suivit Kylian avec ses
amies. Il n’hésita pas à se lâcher sur la piste de danse.
Effectivement, elle le dévorait du regard. Soudain, il
décida de prendre un verre. Il se dirigea vers un
chapiteau pour boire. En attendant sa consommation,
elle l’aborda :
— Bonjour. Vous dansez très bien !
— Merci, c’est gentil.
— Tu viens d’ici ?
— Non. Je vis à Riscle. Mais tutoie-moi. Le
vouvoiement, ça me fait vieillir. Mais peut-être
que vous le souhaitez !
— Non, ça me va. Au contraire !
— Comment t’appelles-tu ?
— Colleen. Et vous ? Euh… Et toi ?
— Kylian.

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— Enchantée Kylian.
— De même, Colleen. D’où viens-tu ?
— Oh, c’est difficile à expliquer.
— Dit toujours.
— Il y a quelques mois, j’ai acheté une maison avec
une personne. Pour le moment, c’est mon petit
ami. Mais, je ne l’aime plus. On ne s’entend
plus.
— Pourquoi acquérir une demeure dans ce cas ?
C’est un peu bête, ajoute-t-il.
— C’est une idée de ma mère. Pourtant, je lui disais
sans arrêt que l’on n’arrêtait pas de se disputer.
Elle me répondait toujours : « Tu verras, quand
tu deviendras propriétaire, tout va
s’arranger ! ».
— J’ignorais qu’une situation sociale pouvait
corriger des problèmes de cœur, s’enquit Kylian.
Et sinon, tu as des enfants ?
— Oui, une fille. Elle s’appelle Eileen. Elle va
bientôt avoir quatre ans. Je ne l’ai pas à ma
charge. C’est ma mère qui s’en occupe.
Colleen n’avait aucune honte. Elle se dévoilait telle
qu’elle était. Cela aurait pu offusquer de nombreux
garçons. Pour Kylian, c’est le contraire qui se réalisa.
Il en fut charmé. Au moins, elle était sincère. Avec
elle, il savait dès le départ où il se rendait.
Un slow arriva sur la piste. Kylian l’invita à danser.
De loin, Antonio le regardait. Il était étonné. Il
connaissait Kylian depuis plusieurs mois qui paraissait
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plutôt timide en temps ordinaire. Quelle mouche
l’avait piqué ce soir ?
Durant cette musique, les amies de Colleen formaient
des cœurs avec leurs doigts. Elles cherchaient à le
perturber. Plus les minutes passaient, plus elle avait de
moins en moins envie de quitter Kylian. Elle était
tombée directement sous son charme. Lorsqu’il
l’embrassa, une fois, le morceau terminé, il annonça :
— Je vais devoir te laisser. Je dois rentrer chez moi.
— Au fait, j’ai beaucoup parlé de moi. Mais toi, tu
ne m’as rien dévoilé.
— Que veux-tu savoir ?
— As-tu une femme dans ta vie ?
— Aucune, déclare-t-il en souriant.
— Est-ce que tu vis chez tes parents ?
— Oh, mon Père, que non ! Je suis seul, chez moi.
Tu m’as dit de nombreuses choses sur ta mère.
Je pense qu’elle aurait pu faire la paire avec mon
père !
— Vraiment ?
— J’ai peut-être pris sur lui, physiquement. Mais,
c’est le caractère de ma mère que j’ai acquis. Je
ne sais même pas comment elle fait pour le
supporter à certains moments.
— L’amour, sans doute.
— C’est certainement ça.
Kylian sortit son portefeuille pour lui laisser sa carte
de visite. Pour son plus grand regret, il n’en avait plus.
Du coup, il improvisa en lui donnant le prospectus
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d’un restaurant, où il s’était rendu quelques mois
plutôt. Au dos, il lui mit ses coordonnées.
— Appelle-moi quand tu voudras sauf à deux
heures du matin ! Laisse-moi un message pour
que je puisse noter ton numéro.
— D’accord.
— Bonne soirée.
— À toi aussi.
Colleen le vit s’en aller parmi la foule. Elle allait
garder précieusement ce bout de papier. Elle n’espérait
qu’une seule chose. Le retrouver très bientôt.

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Infidèle ?
2

Colleen retrouva sa demeure. Il était deux heures du


matin. Son amoureux dormait déjà. Il ne l’avait pas
attendue. En rentrant dans sa maison, elle découvrit le
désordre. La vaisselle errait dans l’évier. La machine à
laver regorgeait de linge. Dans le couloir, des caleçons
traînaient au sol. Quant au salon, n’en parlons même
pas. La petite table débordait de bières inutiles. Des
cacahuètes se promenaient sur le tapis, le canapé… Il
avait certainement invité des amis. Il ne l’avait pas
prévenue.
Le réfrigérateur de sa cuisine demeurait vide. Quand
se décidera-t-il à prendre des courses ? En plus,
demain, nous sommes dimanche.
Elle essayait de donner son maximum pour améliorer
leur quotidien. On lui reprochait de ne rien préparer ou
prévoir. Pourtant, elle s’était mise à rencontrer une
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personne. On lui apprenait à varier les menus de la
semaine et leur alimentation. Elle avait beau le dire à
Matthieu. Il s’en moquait complètement. Son seul
souhait, c’est de voir une maison propre tenue par sa
compagne. Lorsqu’ils se disputaient, l’issue se
terminait toujours dans le lit, avec lui. Il n’aimait pas
avoir tort. Il connaissait bien la fragilité de Colleen. Il
s’en amusait. Tant qu’elle était soumise à lui, cela lui
convenait. Se doutait-il qu’elle cherchait à trouver
mieux ailleurs ?
En ouvrant une partie de la porte de leur chambre,
elle l’aperçut affaler sur le ventre de leur couchette. Il
était nu. Cela voulait tout dire.
Il souhaite me faire l’amour complètement saoul alors
que je n’en ai aucune envie, pensa-t-elle.
Elle partit en silence. Elle se dirigea dans le salon. Elle
décida de nettoyer le canapé. Puis, elle s’allongea
dessus. Sur son visage, des larmes coulèrent. Elle
songeait à sa fille qu’elle n’avait pas vue depuis deux
semaines. Sa mère ne l’appelait jamais pour prendre
de ses nouvelles. Elle l’éloignait d’Eileen. Quand elle
essayait de l’avoir au téléphone, elle ne répondait pas.
Ses répliques restaient évasives. Elle en avait plus
qu’assez d’être considérée pour ce qu’elle n’était pas.
Elle aimerait tant pouvoir se retrouver dans les bras de
Kylian. Même si elle ne le connaissait pas, elle sentait
bien qu’une nouvelle page de sa vie se tournait.

***
15
Quand il arriva dans son salon, il retrouvait le
calme. D’extérieur, sa demeure n’attirait pas le regard.
Il vivait dans un espace d’à peine soixante-dix mètres
carrés. Cela lui suffisait largement pour sa situation.
Ce qu’il appréciait dans son foyer, c’était l’ordre, le
rangement. Sa mère lui disait souvent :
— Ta femme aura de la chance, plus tard. Un
garçon qui effectue la cuisine, le ménage et
même le repassage, ce n’est pas courant.
— Ça l’est de plus en plus Maman. Moi, je fais
partie de cette catégorie d’individus
sympathiques.
N’ayant aucune envie de lire ou de regarder un
épisode d’une série télévisée quelconque, il décida
d’aller dormir. Il songea à Amélie. Pourquoi se
méfiait-elle autant ? N’avait-elle pas ressenti une
pointe de jalousie au sujet de Colleen ?
Le visage de Colleen accéda à ses pensées. Sa
situation demeurait peu ordinaire. Elle avait plutôt
l’air complexe. Colleen lui offrait l’apparence d’une
fille qui n’arrivait pas à se débrouiller seule. Enfin,
elle essaye. D’après elle, sa mère se montrait
possessive. Pourquoi avait-il donné son numéro de
téléphone ? Il venait de sortir d’une dépression. Il
n’avait aucun besoin de retrouver de nouvelles galères.
Avant de s’assoupir, il éteignit son portable. Le
lendemain matin, lorsqu’il le ralluma, quelques
messages de Colleen apparurent :

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— Salut ! Tu as bien dormi ? J’ai pensé à toi, toute
la nuit.
Kylian n’en croyait pas ses yeux. Elle allait droit au
but :
— C’est sympathique pour son mec ! considère-t-il.
Malgré sa franchise, Colleen le touchait. Il se sentait
attiré par sa fragilité. Il devinait qu’elle avait besoin
d’aide. Sans oublier d’être aimée. Alors, il répondit à
ses messages :
— C’est gentil d’avoir songé à moi. Tu sors
aujourd’hui ?
— Rien. Tu veux qu’on se voie ?
Une nouvelle fois, déconcerté par sa réaction, il se
demanda pourquoi elle paraissait si pressée à le
retrouver. Restant lucide, il décida de ne pas
s’illusionner trop vite.
— Je connais les femmes. Combien d’entre elles
m’ont séduite ? Et dès que la situation
commence à se durcir, elles ont peur. Elles
préfèrent s’en aller.
Prenant le choix de ne pas répondre à son message,
un autre texto se pointa sur son téléphone :
— J’aimerais bien te revoir aujourd’hui. Hier soir,
ça a été trop court.
Il était neuf heures du matin. Elle s’amusait à flirter
en cachette de son compagnon. Cela l’agaça. Elle
manquait de tolérance. Les femmes infidèles ne le
passionnaient pas du tout.
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— Je pense que tu fais fausse route avec moi, écrit-
il. Je n’ai aucune envie de jouer le rôle d’un
amant. Cela ne m’intéresse pas. Je préfère en
rester là.
— Mais je ne ressens plus rien pour cet homme,
répond-elle rapidement. Dans les prochains
jours, je l’aurai quitté, je te le promets.
Colleen avait réagi sous le coup de l’empressement.
Elle ne se souciait pas des conséquences que cela
pouvait provoquer sur sa situation.
— S’il te plaît, ajoute-t-elle. Accepte de me revoir.
Elle avait écrit cela avec un cœur qui battait au
maximum. Elle ignorait qui, il était. Pas grave, elle
l’aimait déjà. C’était comme ça. Des larmes
s’apprêtèrent à couler. Son sourire revint aussitôt
quand elle lut sa réponse :
— D’accord. Aujourd’hui, je reste disponible. Où
puis-je te retrouver ? Par contre, je ne veux pas
avoir le moindre problème ! précise-t-il pour se
rassurer.
— J’habite à Saint-Germé. Attends-moi à côté de
l’église, sur les coups de quinze heures.
— Tu ne conduis pas ?
— Non.
C’est de mieux en mieux, songea-t-il. J’ai horreur de
jouer le rôle d’un amant. Et surtout de retrouver une
femme dans un lieu si indiscret. J’espère qu’elle a

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conscience de ses actes. Si ma mère m’apercevait, elle
se demanderait bien pourquoi j’accepte de la revoir.
— Et où souhaites-tu aller ? Rester sur la place
d’une église ne me convient pas.
— Là où tu veux.
— Je t’emmènerai au lac du Brousseau à Aire-sur-
l’Adour. On peut le contourner à pied. Cela ne te
dérange pas ?
— Non, du tout.
Colleen n’aimait pas du tout marcher. Pour plaire à
Kylian et profiter de sa compagnie, elle aurait effectué
n’importe quoi. Malheureusement, en se retrouvant à
ses côtés, les heures s’écoulent bien plus vite. Elle
n’avait pas besoin de chercher d’excuses vis-à-vis de
Matthieu. Elle sortait fréquemment de la maison pour
se promener seule dans les rues de Saint-Germé.
Pendant ce temps-là, il entretenait l’extérieur de leur
demeure. Pourtant, leur lieu de vie restait dans un état
chaotique. Ni l’un ni l’autre ne prend le soin de le
ranger, pour mieux y améliorer leur quotidien. Colleen
se disait souvent :
— De toute façon, quand l’amour n’est plus, tout
est mort.

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Un rendez-vous mortel
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Il arriva vers quinze heures à Saint-Germé, place de


l’Église. La veille, Colleen portait un jean et un T-shirt
blanc. Aujourd’hui, elle était vêtue d’un long manteau
noir. Elle endossait un casque audio sur ses oreilles. Il
se doutait bien du genre de musique qu’elle pouvait
écouter.
— Salut ! lance-t-elle, en le bisant.
— Salut. On y va ?
— C’est parti !
Sans perdre une minute, Kylian emmena Colleen au
lac du Brousseau. Il connaissait le tour par cœur. Il
pratiquait régulièrement le footing. Ce coin en pleine
nature leur permettait d’acquérir une tranquillité,
qu’ils recherchaient.

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Contrairement à hier soir, Colleen paraissait
silencieuse. Attendait-elle un premier pas pour
discuter ? En la regardant, il la sentit agacée :
— Tu as des problèmes ? dit-il.
— Je ne sais pas comment te le dire. Mais je
demeure malheureuse chez moi.
— Nous avons tous le droit aux coups de blues.
— Non, c’est plus fort que ça. Je te l’ai promis. Je
me séparerai de Mathieu bientôt.
— C’est ainsi qu’il se nomme.
— Oui, pourquoi ?
— Je l’ignorais. Et pourquoi ne le quittes-tu pas
aujourd’hui ?
— Ce serait trop rapide. Tu dois me laisser du
temps pour me préparer.
— Ce n’est jamais facile de rompre, observe
Kylian.
— Et toi, où travailles-tu dans la vie ? fit-elle, en
changeant de sujet.
— Il me semble te l’avoir dit hier. J’ai démissionné
début juillet. J’opérais dans une entreprise qui
fabrique des meubles en bois.
— Et tu ne cherches pas à œuvrer ?
— J’adhère à d’autres projets.
— Lesquels ?
— Profiter de l’instant présent et vivre de ma
plume.
— Ta plume ?
— J’écris tout ce qu’il me passe par la tête.
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— Tu es auteur ?
— Quand j’ai le temps.
— Que rédiges-tu ?
— Des fictions, de la poésie, des tragédies.
— On t’a publié ?
— Je m’édite seul. C’est difficile de percer, dans ce
domaine. Je dois d’abord me construire mon
cercle de lectorats pour obtenir un minimum
d’intérêt. Tu aimes lire ?
— Non, ce n’est pas mon truc.
— Tu préfères la musique ?
— Oui. Mais, je favorise les films.
La voiture arriva sur les bords du lac. Kylian prit le
soin d’ouvrir la porte à sa passagère. Aujourd’hui, il
faisait beau et chaud. Un été indien s’annonçait. Vu
que le ciel était voilé, on pouvait percevoir les
Pyrénées. Un joli panorama s’offrait à leurs yeux. On
y décelait le pic du midi d’Ossau avec d’autres
sommets du Béarn. Ils doivent parcourir quatre
kilomètres pour contourner ce lac. Ils démarrèrent leur
tour par la droite sur un chemin large. Au fur et à
mesure de leur avancée, ils finirent par pénétrer dans
un petit bois d’une centaine de mètres. De nombreuses
essences végétales sont présentées.
— Tu me parles très rarement de toi ! s’enquit
Colleen. Tu ne souhaites rien me dire sur ta vie ?
— Je ne vois pas par où commencer. Tout dépend
de ce que tu veux savoir.

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— Nous avons échangé sur ton père qui paraît aussi
pénible que ma mère.
— La seule différence c’est que je gère mon
existence comme je l’entends. Et puis, je réside
sans enfant.
— Tu ne rêves pas d’en avoir ?
— Je dois d’abord trouver la maman idéale pour
ça ! Je n’ai pas envie de me lancer dans une
aventure sans lendemain et sans en mesurer les
conséquences derrière. Pour moi, un petit, ça
doit ressentir autant de besoins paternels que
maternels. Et ta mère aura beau faire ce qu’elle
veut avec ta fille, elle ne remplacera ni toi ni son
papa.
— J’aimerai tellement que le juge puisse s’exprimer
comme toi.
— On doit laisser le temps faire.
— Et sinon, tes parents, dans quoi opèrent-ils ?
— Mon père entretient des espaces verts. Et ma
maman est institutrice. Te rends-tu compte que
nous parlons plus d’eux que de nous-mêmes !
ajoute-t-il.
— Nous les considérons comme importants plus
que nous le pensons.
— Pas moi. Moins je les vois, mieux je me porte.
J’ai toujours entendu mes parents s’opposer aux
différences entre moi et mes sœurs. Pourtant,
tous les samedis, ma mère n’hésite pas pour
courir dans les magasins avec elles. Me rendre
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visite, c’était trop usant. Quant à mon père, va le
faire sortir de son jardin ! Il vit comme un ours à
mes yeux.
— Pourquoi tu dis, c’était trop usant ? Tu ne les
vois plus ?
— Si, de temps à autre. Mais à l’origine, je viens de
Guilvinec, en Bretagne. Mes proches résident là-
bas. Et les tiens, qui sont-ils ?
— Ma mère est architecte. Mon père, je ne l’ai
jamais connu. Il est décédé lors de mes trois ans.
— Je suis désolé, je ne le savais pas.
— En même temps, mes parents ont plus de trente
ans de différence !
— Pardon ?
— Oui. Si mon papa était en vie, aujourd’hui, il
aurait quatre-vingt-six ans.
— Et ta mère ?
— Cinquante-quatre.
— La vache ! Au moins, tu peux t’assurer d’une
chose. Tu ne fais pas comme elle !
— Comment ça ?
— Tu n’essayes pas de séduire des individus qui
ont entre cinquante et soixante ans.
Effectivement, l’un comme l’autre portait beaucoup
d’importance à leurs parents. Au cours de leur
promenade, ils finirent par se dévoiler petit à petit. En
arrivant sur la partie la plus sauvage du lac, ils
découvrirent avec effroi, un cadavre. Ce corps gisait
dans l’eau. Cette fois, ce rendez-vous caché, pour
24
Colleen, ne demeurait plus secret pour longtemps. Elle
devra des explications. Kylian appela les gendarmes.
Il resta sur les lieux. Il devait répondre aux besoins de
l’enquête qui se mettait en place. Colleen ne
connaissait pas le visage de cette victime. Kylian non
plus. Pourtant, ce mort avait un lien avec le passé de
Colleen. À quelques heures près, il aurait pu lui
dévoiler de nombreuses vérités. Elle ignore tout de ce
qu’elle est. Quand elle constatera ce qu’elle ne sait,
cela aura des conséquences sur son existence, toute
entière.

25
Une soirée bouleversée
4

Quelques heures après avoir découvert la dépouille,


Kylian raccompagna Colleen chez elle. Il prit le soin
de réagir aux questions des gendarmes. Leurs
interrogations restaient sans réponse. Pourquoi
déposer un corps ici ? Apparemment, c’était un
individu d’une vingtaine d’années.
Colleen n’avait jamais assisté à une scène de crime.
Cette nouvelle relation qu’elle essayait de mettre en
place avec Kylian commençait funestement.
— Tu es sûre que ça va ? demande Kylian, sur la
route du retour.
— Je n’ai pas l’habitude de voir un mort.
— Personne n’y ait coutume.
— Mais toi, tu parais si calme, observe-t-elle.

26
— Tu ne vas quand même pas m’accuser d’être le
meurtrier ! s’empresse-t-il. Tu sais, chaque
personne est différente. Certaines sont beaucoup
plus expressives que d’autres.
— Je n’ai pas envie de rentrer chez moi.
— Tu n’as pas le choix malheureusement. Ton mec
va se poser des questions.
— Justement. Je préfère éviter de le retrouver. J’ai
eu ma dose pour aujourd’hui.
— J’aimerais bien te garder plus longtemps avec
moi, mais nous ne nous connaissons pas assez.
— Je le sais, dit-elle, en commençant à pleurer.
C’était la première fois qu’il le trouvait triste. Était-
ce dû au choc de voir un cadavre ? Fidèle à ses
principes, il finit par céder face à sa fragilité. Il décida
de s’arrêter sur le côté de la route.
— Que fais-tu ? s’étonne-t-elle.
— Appelle Mathieu. Dis ce que tu veux pour éviter
de passer la nuit chez toi.
— Pour aller où ?
— Tu viendras chez moi. Juste pour cette nuit.
— Tu en es sûr ? Je ne souhaite vraiment pas te
déranger.
— Si je te le l’affirme.
— Quand je rentrerai chez moi, je lui annoncerai
que c’est fini, entre nous.
— Tu ne peux pas le déclarer ou le répéter, Colleen.
Tu dois le faire ! Ce n’est pas aussi simple qu’on
ne pourrait l’imaginer.
27
Colleen appela Mathieu. Elle lui affirma qu’elle s’en
allait dormir chez une de ses amies. Kylian entendit
une réponse assez sévère :
— Tu plaisantes ?
— Non, pas du tout, dit-elle, avec un ton apeuré.
— As-tu vu l’état de la maison ? Qu’est-ce que je
mange ce soir ?
— Ce n’est pas toujours à moi de la ranger et tu te
fais ce que tu veux.
— Je ne suis pas d’accord. C’est sans cesse pareil
avec toi. Tu t’en vas et au dernier moment, tu
prévois d’aller passer la nuit chez telle ou telle
copine que je ne connais pas.
— Et moi, je les aborde tes amis avec qui tu as mis
le salon en désordre hier soir ? Tu m’avais
prévenue pour ça ?
— De toute façon, avec toi, on a toujours tort. Nous
devons discuter demain.
Mathieu raccrocha. Colleen se sentit soulagée. Le
sourire de Kylian la réconforta. Il redémarra le moteur
de sa voiture et l’emmena chez lui.

***

Le lieutenant Rivière était chargé de l’enquête de


cet étrange meurtre. Il avait un peu plus de cinquante
ans. Durant sa carrière, il en avait vu de toutes les
couleurs. Les accidents de la route, les viols, les
assassinats, les enlèvements d’enfants ont occupé
28
toute sa vie. Plus le temps passe, plus il se demande si
le monde n’est pas en train de devenir fou. En
revenant à la gendarmerie, il interrogea son équipe. Il
voulait savoir si l’on avait retrouvé l’identité du
cadavre.
— Apparemment, il ne possédait pas ses papiers.
Les plongeurs ont sondé le lac. Ils n’ont rien
trouvé. L’autopsie nous en dira plus, annonce le
brigadier Laborde.
— Quand viendront les résultats de l’autopsie ?
— Demain, dans la journée.
— Nous ne devons pas laisser trainer une enquête.
Un criminel reste dans la nature. Les premières
heures demeurent les plus importantes.
— D’après le légiste, le décès ne remonte pas à
longtemps. Si le jeune couple était arrivé une
heure plus tôt sur les lieux, ils auraient pu peut-
être faire éviter ce drame.
— Comment est-il mort ?
— On a tiré dans son dos. On pourrait supposer
qu’il était surveillé.
— Ou penser qu’il attendait quelqu’un voire
quelque chose. Mais qui ou quoi ? Nous ne
détenons pas de nouveaux éléments qu’on a pu
retrouver sur place ?
— Non, aucun.
— Retournez sur les lieux avec Coralie. Un détail a
peut-être pu vous échapper.
— D’accord, mon lieutenant.
29
Le brigadier Laborde s’exécuta aussitôt. Il fila
prévenir sa collègue. Coralie et lui se cherchaient. Ils
connaissaient l’un comme l’autre le danger de
mélanger la vie personnelle et le travail.
Rigoureusement, ils faisaient de leur mieux pour se
cacher. Coralie est brune, les cheveux descendant
jusqu’aux épaules. Ses yeux, vert émeraude, donnent
un regard perçant. L’attention des messieurs ne restait
pas indifférente à sa silhouette sportive. Quant à
Thomas, il possède un gabarit qui se situe dans la
moyenne. Il a beau s’entretenir, à plus de trente ans, il
se rend compte de la facilité à prendre des kilos que
d’en perdre. Sa peau bronze sans difficulté au soleil.
Son regard noir peut laisser transparaître toutes ses
émotions. Aujourd’hui, il était plus que ravi de
commencer une nouvelle enquête aux côtés de
Coralie.
— Quand je pense à ce meurtrier ! Savoir qu’il rôde
dans la nature. Cela m’apporte des frissons dans
le dos, fit-elle.
— Ce n’est pas le premier et ça ne sera pas le
dernier malheureusement.
— J’espère que nous n’avons pas à craindre un
psychopathe.
— Je ne crois pas. Vu son mode opératoire, cela ne
risque pas. Ce genre d’individu ne se soucie
guère de choquer ou non des témoins. J’opterai
plus pour un drame familial.

30
— Quelle tribu alors ! Ou peut-être un règlement de
compte, propose-t-elle.
— Oui, tu peux le dire aussi !

***

Colleen rentra dans la demeure de Kylian. Cela


n’avait rien à voir avec sa maison. Elle était plus petite
que la sienne. Rien ne trainait au sol, tout avait l’air
d’être rangé. Kylian l’invita à s’asseoir dans son
salon-séjour.
— Veux-tu boire quelque chose ?
— Un coca, si tu as.
— Tout à fait. Je m’étais prévu une quiche lorraine
pour ce soir. Tu aimes ça ?
— Oui. Mais je ne mange pas beaucoup en ces
temps.
— Tu dois te restaurer, c’est important si tu
souhaites te sentir en pleine forme.
Colleen regarda la décoration du salon de Kylian.
Elle découvrit de nombreux pêle-mêle avec des
paysages en rapport avec la montagne. Kylian avait
l’air d’apprécier la randonnée.
— C’est toi qui as pris toutes ces images ?
— Oui. J’ai une passion pour la photographie.
— Tu as plus d’un talent dans ton sac.

31
— Ce sont des loisirs avant tout. Mon grand-père
m’a passé son flambeau. Il adorait mitrailler les
montagnes.
— Je comprends mieux tous ces paysages. Tu
randonnes ? demande-t-elle, en découvrant un
cliché de lui, au mur.
— Oui.
— Avec des amis ?
— Cela va peut-être t’étonner. Je sais que ce n’est
pas prudent, mais je préfère marcher seul.
— Tu ne dois pas avoir peur.
— Pour moi, ce n’est pas une question de frayeur.
Nous devons juste apprendre à nous débrouiller.
— Tu marches souvent ?
— Presque tous les week-ends. La semaine
prochaine, je vais partir d’Arrens-Marsous pour
aller jusqu’à Estaing en passant par les chemins
pastoraux. Ça se situe dans les Hautes-Pyrénées.
— Je pourrai venir ?
— Si tu ne fais pas de randonnée, je te le
déconseille. Au début, c’est assez raide, et puis
c’est la montagne là-bas. Cela n’a rien à voir
avec le Lac du Brousseau.
— J’espère que tu ne tomberas pas sur un autre
cadavre !
— Oui, c’est sûr ! C’est bien la première fois que ce
genre de chose m’arrive !

32
Après lui avoir servi un verre, il prit le soin de sortir
un plat et les ingrédients nécessaires à sa quiche
lorraine.
— Veux-tu que je t’aide ? demande Colleen.
— Non, je n’en ai pas pour longtemps, répond-il.
Mais peut-être qu’il serait mieux que je te fasse
visiter ma maison. Comme tu pourras te sentir
comme chez toi !
— C’est toi qui vois.
Depuis qu’il vivait ici, il n’avait jamais accueilli
quelqu’un pour dormir dans son salon. Cette relation
qu’il commençait à entreprendre avec Colleen le
perturbait un peu. Pourtant, il essayait tant bien que
mal de lui montrer qu’il n’éprouvait pas de gêne à son
égard. Il avait ses petites habitudes. Il se doutait bien
qu’elles allaient disparaître. Pour de bon ? Non. Ce
n’est pas parce qu’une femme rentre dans sa demeure,
dans sa vie, qu’elle doit pour autant se permettre de
bouleverser tout son quotidien.

33
L’abandon d’un père
5

Aux abords du lac de Gaube, dans les Hautes-


Pyrénées, un individu d’une soixantaine d’années
habitait seul, dans un chalet. Il s’était retiré
complètement du monde moderne. Il survivait du lait
et du fromage que lui offraient ses chèvres. Mais il
gérait aussi le refuge des Oulettes à plus de deux-mille
mètres d’altitude. Il n’avait pas besoin de grand-chose
pour vivre. Sa plus belle récompense était le spectacle
que lui octroyait la nature chaque soir. Comment peut-
on passer sa vie à côté de tout cela ?
Pourtant, depuis quelques semaines, un jeune
individu nommé Justin, ne cessait de l’importuner.
C’était son fils. Il cherchait ses parents. Il souhaitait
comprendre son abandon à la naissance. Justin fut
confié à une famille d’accueil. Il ignorait tout de son
34
histoire. Tant qu’il ne savait pas d’où il venait, il ne
pouvait pas se permettre de construire une vie.
Provenait-il de l’amour ? Était-il un accident de
parcours ?
Avec son frère adoptif, José, il effectua des
recherches au sujet de son père. Il finit par le
retrouver. Pourquoi s’était-il installé dans les hautes
montagnes ? Que s’était-il passé avec sa belle-famille
pour qu’il puisse se mettre tant à l’écart ? N’ayant
jamais vécu dans la région, il était considéré comme
un étranger, ici. Dès qu’il posait des questions sur son
histoire, les portes se trouvaient closes.
Ce vieil homme ignorait qu’il avait un fils. Mais il
voyait tellement peu de monde dans sa vie, qu’il aurait
pu se douter de quelque chose.
— Ohé ! crie Justin, en venant une nouvelle fois, à
sa rencontre.
Son père se retourna. Comme chaque matin, il tirait
le lait de ses brebis à la main. Sa barbe blanche
commençait à jaunir. Il ne prenait pas du tout soin de
sa corpulence. L’air de la montagne suffisait
amplement à entretenir sa santé.
— Comment allez-vous ? ajoute-t-il.
Il resta muet. Il se demandait bien ce qu’il espérait. Il
ne comprenait pas pourquoi, il l’importunait autant
depuis quelques semaines.
— Vous allez continuer longtemps à demeurer dans
le silence ?
35
— Qu’est-ce que tu me veux ? fit-il, agacé.
— Apprendre à vous connaître.
— Pourquoi ? Tu n’as pas assez de monde ou de
filles en bas pour venir m’ennuyer ici ?
— Les demoiselles ne manquent pas là-bas. Mais
un père, je n’en ai qu’un. On m’a dit que c’était
vous.
— Sottise ! Je ne possède pas de parents. Encore
moins d’enfants !
— Alors pour les enfants, cela reste à voir. Mais
vos proches, quoi qu’ils vous aient fait, vous ne
pouvez les renier. À moins de vous considérer,
être le centre du monde.
Le regard fut à la fois perçant et violent. Mais quelle
insolence ! se dit, son père.
— Tu as trouvé Dieu dans cet univers ? réplique-t-
il, sèchement et froidement. Espérer est une
ânerie. Malheureusement, cette société a envie
de croire en quelque chose, aujourd’hui. La seule
vérité, c’est que nous venons de la poussière et
nous repartirons de la même manière.
— Nous provenons tous d’un père et d’une mère. Et
moi, j’ai le désir de connaître mes parents.
— Je n’ai pas d’enfant.
— Justin Borillon, ça ne vous dit rien ! s’irrite le
jeune garçon, en le regardant dans les yeux. J’ai
appris que vous m’aviez lâchement abandonné
dès ma naissance. Pourquoi ?

36
Par ces mots, le passé ressurgit d’un coup à la figure.
Non, il n’avait pas pu oublier sa mère, car des traits de
son visage s’y reflétaient. Il n’avait apprécié qu’une
femme dans sa vie. Elle s’appelait Marie Borillon.
Mais elle était partie comme ça, sans le prévenir et
sans jamais revenir. Elle aurait eu un enfant, elle
l’aurait certainement averti. Il l’avait pourchassé
pendant de nombreux mois sans aucun succès. Renié
par sa famille, il ne chercha pas à s’imposer davantage
même s’il l’aimait plus que tout. C’est la raison pour
laquelle, il décida de lui rester fidèle pour toujours.
Elle était si jolie, si désirable et si respectée dans la
région par le simple fait qu’elle portait le
nom « Borillon ». Elle était son contraire. Personne ne
comprenait pourquoi une femme de sa classe
s’intéressait à un tel homme. Elle avait découvert la
pureté de son cœur. Et sa beauté intérieure valait bien
mieux que celle de l’extérieure.
Le jeune garçon sentit qu’il l’avait touchée, là où ça
faisait mal. Éprouvant de la culpabilité, il proposa de
reprendre tout à zéro :
— Écoutez, je ne suis pas ici pour vous juger. Je
veux savoir d’où je viens. Connaître l’histoire de
mes parents, comprendre pourquoi on m’a mis
au monde pour m’abandonner, lorsque j’ai fait
face à mes premiers rayons de soleil.
— Laisse ces démons où ils sont ! Je te conseille de
ne pas les réveiller.
— Comment ça ?
37
— Oublie le passé et projette-toi sur demain.
— Mais comment fais-je pour vivre ? Et que vais-je
raconter à mes enfants plus tard ? N’ai-je pas le
droit de construire une famille ?
— Ta seule patrie sera tes petits, ta femme et toi. Ce
sera bien mieux comme ça.
— Puis-je savoir au moins l’identité de ma mère ?
— Durant des années et des mois, j’ai cherché une
femme qui m’a laissé tomber du jour au
lendemain. Je n’ai obtenu aucune explication, fit
son père, après résignation. Elle s’appelait Marie
Borillon. Je n’en ai aimé qu’une seule dans ma
vie. Tu ne peux pas être mon fils, elle me l’aurait
dit !
— Est-ce qu’elle provient de cette famille
renommée où le cercle est plus que fermé pour
les approcher ?
— Tout à fait. Va-t’en ! Fiche-moi le camp !
Justin se retira. Il ne revenait pas les mains vides. Il
venait d’apprendre l’identité de sa mère. Il ignorait où
elle pouvait se trouver. Qu’étaient-ce les démons du
passé ? Voulait-il le prévenir d’un danger ? Sans
perdre une minute, avant de prendre sa voiture, il
appela José. Aucune réponse. José avait laissé une
note sur la messagerie de son téléphone :
— Salut frérot ! Écoute, je suis au lac du Brousseau
à Aire-sur-l’Adour. Je viens de découvrir une
chose énorme sur ta vie. Mais je ne peux pas t’en
dire plus ainsi. J’espère que cette nouvelle ne me
38
coutera pas mon existence. Nos recherches font
beaucoup jaser dans la région. J’ai surpris deux
personnes qui parlaient de toi, mais aussi d’une
fille, qui soi-disant serait ta demi-sœur. Je suis
en train de l’attendre pour aller à sa rencontre. Je
me suis débrouillé avec une amie que tu ne
connais pas, pour la retrouver. Je ne me sens pas
tranquille, j’espère que tu me rappelleras
rapidement.
Une demi-sœur ? Mais qu’est-ce que c’est encore que
cette histoire ? Justin n’était pas au bout de ses
surprises. Le fait de ne pas réussir à contacter José
l’inquiétait. Pourquoi ne lui avait-il pas donné
l’identité de cette femme ? Il devait vraiment flairer le
danger pour l’oublier. Était-ce les démons du passé
dont son père lui avait parlé, qu’il redoutait ? Il
l’ignorait. Il sentait qu’il était près du but. Bientôt, il
saura la vérité, que ses montagnes lui cachent depuis
tant d’années.

39
Mise au point pour Kylian
6

Ne souhaitant pas être dérangée durant la soirée,


Colleen éteignit son téléphone. Malgré le fait de se
sentir soulagée, Kylian observa qu’elle restait tout de
même soucieuse. Plus il la regardait, plus elle lui
paraissait étrange. Il avait l’impression de faire face à
une femme adulescente. Elle lui avait tout dit sur sa
vie. Devait-il la croire pour autant ? Il se demandait
bien comment elle faisait pour vivre si loin de sa fille.
Ne jamais avoir de ses nouvelles devait être atroce. Le
réalisait-elle de passer à côté des plus belles années de
son enfant ?
La quiche lorraine était prête. Kylian la sortit de son
four. Il prépara la table. Il invita Colleen à s’asseoir
devant lui. Soudain, le téléphone sonna. Qui pouvait
l’appeler à cette heure-là ?
— Oui, allô ?
40
— Kylian ! C’est Maman. Je me sens rassurée.
— Pourquoi donc ?
— Tu n’oublies rien par hasard ?
— Non.
— Je t’ai vu passé à la télévision, avec ton père. Tu
ne souhaites pas m’en dire plus sur cette histoire
macabre ?
— Je contournais le lac du Brousseau. Je suis tombé
sur un cadavre.
— Et c’est tout l’effet que ça te fait ?
— Que veux-tu que je te dise de plus ? La
gendarmerie m’a interdit d’en parler à qui que ce
soit.
— Les journalistes n’en font pas partie ?
— Je ne leur ai rien dit. Tu m’as bien vu répondre
« Sans commentaire », non ?
Sa mère ne répliqua point. Le silence devenait
tellement gênant au bout de son téléphone, qu’elle
préféra changer le sujet de leur conversation.
— Sinon, tu vas bien ?
— Oui.
— Qu’as-tu fait de beau ce week-end ?
— C’est un interrogatoire ?
— Je te sens sur la défensive ce soir.
— Non, pas du tout. Pourquoi devrais-je tout te
raconter ? Lorsque je vous pose des questions,
vous restez toujours évasifs. Et quand Papa
t’emmène en séjour, il ne te dit même pas où
vous partez par peur que je vous emmerde moi
41
ou mes sœurs. N’oublie pas ! Je ne réside plus en
Bretagne ! Alors, s’il te plaît, arrête de faire
semblant de t’intéresser à ce que je suis et vivez
votre vie.
Colleen remarqua que la tension entre Kylian et ses
parents ressemblait à la relation qu’elle entretenait
avec sa mère. Si celle de Kylian l’a aperçu à la
télévision, la sienne et Mathieu l’auront vu aussi.
Demain, elle n’aura pas d’autres choix que de faire
face à la réalité. Cette situation lui plait. Mais surtout,
elle n’a aucune envie de la voir s’échapper.
— Ça y est ! Cela va être encore de ma faute ! crie
le père de Kylian, au téléphone.
— Ta réflexion favorite Papa ! s’empresse Kylian.
Ce n’est pas moi qui demande de ne pas être
dérangé durant mes vacances. Même si vous me
portez peu d’importance, je ne vais pas me
plaindre. Tu devrais peut-être apprendre que
pour avoir un minimum d’intérêt dans le regard
des tiers, tu devrais mieux les considérer. Tu ne
crois pas ?
— Tes sœurs, elles viennent nous voir !
— Peut-être, mais par efficacité ! L’une vient
toujours pour manger comme ça, ça lui fait
sauter un repas. Et l’autre, pour que vous vous
occupiez de ses gosses qu’elle est incapable
d’assumer.
— Tu te sens plus amusant qu’elle ? demande-t-il.

42
— Pas du tout. Je m’en moque complètement.
Aujourd’hui, je prends simplement le soin de
vivre ma vie comme je l’entends que cela vous
plaise ou non. Je vous souhaite une bonne soirée,
car mon repas va refroidir.
Il n’attendit aucune réponse et raccrocha. Il se sentit
bien obligé de donner quelques explications à Colleen.
Cette conversation ne pouvait pas lui échapper :
— J’aurais tellement aimé pouvoir parler ainsi à ma
mère ! ose-t-elle.
— On se demande parfois à quoi servent les
parents ! affirme-t-il. Lorsque l’on est petit, ils
sont toujours là pour te dire ce que tu dois ou ne
dois pas faire. Quand on est adulte, ils sont
encore là pour t’empêcher d’effectuer des
erreurs. Et puis, arrivés à un certain âge, ils
deviennent trop vieux. C’est ton portefeuille qui
claque. Pourquoi ai-je des parents où je ne
trouve pas de mots suffisants pour les décrire ?
Cette situation me dépasse tellement.
— Tu as donc des sœurs ?
— Oui. L’une s’appelle Déborah et l’autre Anaïs.
— Tu n’as pas l’air de les apprécier.
— Elles m’ont toujours considéré comme le petit
protégé de cette famille, vu que je suis leur seul
fils.
— C’est toi le plus jeune ?
— Loin de là. Je suis le plus vieux.

43
Durant ce repas, Kylian se dévoila. Il parla de la
situation de ses deux sœurs. Cela lui faisait du bien de
se confier et ça le soulageait.
La veille, il n’avait rien dit sur sa vie. Et ce soir, il se
révéla. Colleen comprit maintenant pourquoi elle se
sentait attirée par ce qu’il représentait. Ils se
ressemblaient. Mais, contrairement à elle, il n’hésitait
pas du tout à affirmer ce qu’il pensait. Se trompait-elle
sur son apparence ?

***

Dans le salon d’une maison à Gan, la télévision


resta allumée par accident. Une enfant qui
s’approchait de ses quatre ans, s’avança vers l’écran et
déclara :
— Maman ! C’est Maman !
Soudainement, sa grand-mère arriva à sa hauteur.
Elle annonça que Maman ne pouvait pas passer sur le
téléviseur. La petite ne mentait pas. Avec effroi, elle
aperçut sa fille qui se trouvait présente sur une scène
de crime.
Heureusement, les médias ne montraient pas
d’images horribles. Mais, la petite fille comprit que
quelque chose de très grave était en cours.

44
45
Une accumulation de mensonges
7

Il aurait pu la faire coucher dans son salon, mais


poliment, il lui prêta son lit et préféra sommeiller sur
son divan. Il était huit heures. Le soleil était levé. En
se dirigeant vers sa chambre, il aperçut Colleen qui
dormait à poings fermés. Il n’osa pas le raviver. Cette
journée risque d’être bien mouvementée pour elle.
Il la trouvait plus que jolie et fort sympathique. Mais,
il respectait son principe de ne jamais coucher avec
une fille, dès le premier soir.
Avant son réveil, il prit l’initiative de lui concocter
un petit déjeuner. Il pressa quatre oranges, prépara un
chocolat chaud et quelques tartines grillées au beurre.
Il était bientôt neuf heures. Elle n’avait pas bougé d’un
cil. Il attendit encore. Soudain, vers neuf heures trente,
elle se montra, enveloppée dans sa robe de chambre :
— Je vois que tu te mets à ton aise.
46
— Merci de m’avoir passé ton lit. Cela fait bien
longtemps que je n’ai pas dormi ainsi.
— De rien. Je t’avais préparé un chocolat chaud,
mais je l’ai pris pour moi vu qu’il commençait à
refroidir. Tu en désires un ?
— Oui, je veux bien.
Elle s’installa devant Kylian, les cheveux tout
défaits. Après un mince sourire, son visage
soudainement s’assombrit :
— Que se passe-t-il ? demande Kylian.
— Je m’attends au pire, fit-elle, en montrant son
portable.
— Tu dois donner de tes nouvelles sinon, on va
finir par se poser des questions.
Colleen ralluma son téléphone. Durant quelques
minutes, il ne cessa pas de vibrer. Elle trouva quinze
appels de Matthieu et quatre de sa mère. Oui, elle
n’avait plus le choix. Elle allait devoir faire face à la
réalité.

***

L’autopsie finit par parler durant la nuit. On avait


retrouvé l’identité du cadavre. Il s’appelait José
Larrieu. En entendant ce nom, le lieutenant Rivière se
souvint de ces deux jeunes individus dont on discutait
dans le coin. Ils cherchaient des réponses sur le passé
de l’un d’eux. L’un se prétendait être José Larrieu et
l’autre, Justin Borillon. Dans la région, les gens
47
détestent ceux qui fouillent dans le passé. Certaines
personnes préfèrent même, le mensonge à la vérité. La
véracité peut beaucoup plus blesser. Mais avec elle, on
sait à quoi s’en tenir.
Avec le brigadier Laborde, il se rendit à la maison de
la famille Larrieu. Ceux-ci vivaient dans une ferme, à
quelques kilomètres de Saint-Germé. En arrivant dans
la cour, le père de José arrêta son tracteur :
— Monsieur Larrieu ? demande le lieutenant.
— Oui, c’est moi. Un problème ?
— Il serait mieux que vous descendiez de votre
véhicule.
De son mètre quatre-vingt-dix, Monsieur Larrieu
s’exécuta. Il était agriculteur depuis son plus jeune
âge. Il avait repris la ferme de ses parents. Son regard
s’angoissa quand il vit les gendarmes. Il se demandait
bien ce qui arrivait. Soudain, sa femme avec son
tablier de cuisine vint à sa hauteur, l’air inquiet :
— Que se passe-t-il ?
— Je l’ignore, répond-il.
— Écoutez, nous sommes dans une situation que
nous aimerions éviter le plus souvent dans notre
carrière. Nous avons repêché le corps de votre
fils, hier soir, au lac du Brousseau, se lança le
lieutenant.
La mère de José ne put s’empêcher de mettre la main
sur sa bouche et de tomber en larme.
— Non, pas lui ? dit-elle, le souffle coupé.
48
— Je suis vraiment désolé, madame.
Ses jambes vacillèrent. Son mari fit en sorte de la
retenir. Contrairement à elle, il resta de marbre.
Réalisait-il la perte de son fils ? Avec calme, il
déclara :
— C’est d’un meurtre, d’après les journaux.
— J’ignore d’où vient cette fuite. Mais
effectivement, on a tiré dans son dos.
— Les lâches.
— Les ? Observe le lieutenant Rivière.
— Peu importe le nombre, José est mort. Il ne
reviendra pas, ajoute sa mère.
— C’est sûr.
— Désolé d’être aussi direct, intervient le brigadier
Laborde. Avait-il des ennemis ?
— Non. José pensait aux autres avant de songer à sa
vie. Depuis quelques mois, il fouillait avec son
frère, sur son passé.
— Son frère ?
— Oui, Justin Borillon. C’est notre fils adoptif.
— Il vit ici ?
— Il loue une maison à Garlin. J’avais prévenu José
de ne pas trop s’en mêler.
— Pourquoi ?
— Vous ne connaissez pas la famille Borillon ?
— Non, répond le lieutenant.
— C’est vrai qu’ils sont discrets depuis quelques
années. Le patriarche de cette famille tient un
assez grand domaine viticole du côté de
49
Bergerac. À ce que j’ai pu entendre, il a deux
filles. Les deux lui ont tourné le dos. L’une est
partie avec un individu bien âgé. Imaginez le
père Borillon. Cela ne rendait pas du tout service
à sa réputation. L’autre s’est retirée dans les
montagnes. Nous ne l’avons jamais revue.
— Quel peut être le rapport avec Justin ?
— Justin est l’enfant de l’une d’elles.
— Et comment s’appelle-t-elle ?
— Marie Borillon.
— C’est possible de venir au poste pour apposer
une déposition dès que vous le pourrez ?
— Laissez-nous d’abord le temps d’effectuer notre
deuil.
Le lieutenant Rivière remercia monsieur Larrieu.
Désormais, il allait pouvoir se renseigner un peu plus
sur la famille Borillon. Mais avant, il devait rencontrer
Justin. Acceptera-t-il de coopérer comme son père
adoptif ?

50
Une nouvelle histoire commence
8

Au lieu de retourner chez elle directement, Colleen


demanda à Kylian de la déposer à son travail. Elle
servait dans un restaurant ouvrier, géré par un
personnel qui venait d’un milieu protégé, du lundi au
samedi midi.
En arrivant sur place, on la regarda étrangement. Que
pouvait-on dire sur elle ? Son chef, ayant plus de
quarante ans, s’approcha d’elle. Il fit comme si rien ne
s’était passé :
— Bonjour, Colleen, tu vas bien ?
— Oui. Et toi ?
— Je vais bien, merci. Écoute, tout le monde t’a vu
hier, à la télévision. Cela n’a pas dû être facile
pour toi.
— Ce n’est jamais agréable de tomber sur un mort.
Je préfère éviter d’en parler.
51
— C’est normal.
— S’il te plaît Mika, pourras-tu dire aux filles de ne
pas me déranger avec cette histoire ?
Il est le seul homme à travailler dans ce restaurant.
Cela ne l’empêche guère de se faire respecter,
entendre et comprendre. Mika ne souhaite pas
s’imposer avec autorité. C’est pourquoi, dès le départ,
quand un nouveau arrive, il oblige le tutoiement. Pour
la clientèle, cela reste différent. Dans son dos, on
adore le surnommer : « Le vieux nounours ». Il
partage sa vie avec l’une des amies préférées à
Colleen. Elle s’appelle Emma. Ils ont près de quinze
ans d’écart, mais à vue d’œil, cela ne se voit même
pas. Emma fonce toujours tête baissée. C’est une
grande nerveuse. Elle ne sollicite jamais son
compagnon pour se donner de l’énergie. Elle l’aime
trop son nounours. Elle ne sait pas se détendre. Elle
préfère courir dans tous les sens. Mika a beau avoir
une apparence ventripotente, ça ne l’empêche pas pour
autant de randonner quand l’occasion s’y présente.
Pour écarter tout débordement avec la clientèle, il
demanda à Colleen d’aller exceptionnellement en
cuisine. Colleen priorisait le service. Au vu de sa
situation, elle n’eut d’autres choix que d’obéir. En
préparant les entrées, malgré les recommandations de
son chef et compagnon, Emma ne put éviter d’aller
voir Colleen pour annoncer :

52
— Je sais que Mika nous a interdit d’aborder le
sujet, mais hier, tu étais avec Kylian au lac,
non ?
— Si.
— Toi et lui, c’est officiel ?
— Emma. Ce n’est pas le moment.
— Tu as dormi dans sa demeure ?
— Emma !
— Je n’y crois pas ! Oh ! Je suis trop contente pour
toi ! Au fait, je le connais ?
— Comment ça ?
— Je l’ai reconnu.
— Pardon ?
— Cela date de longtemps ! Lorsque j’avais dix
ans, mon frère jouait à la pétanque avec notre
père. Kylian pratiquait ce loisir avec son oncle.
Je le croisais à chaque compétition. Et puis,
quand je suis arrivée au collège, Kylian était en
troisième.
— Tu dois te tromper. Il m’a dit qu’il venait de
Guilvinec en Bretagne.
— Non, je t’assure ! J’ai appris que son tonton
vivait désormais dans les montagnes. Ils
randonnent de temps en temps ensemble. Il est
fâché avec ses parents. Mais je ne sais pas
pourquoi. C’est peut-être pour cela qu’ils sont
retournés dans leur Bretagne.
— Comment ça ?

53
— Oh, c’est compliqué ! Tu devrais le lui
demander !
— Sûrement ! Tu plaisantes, j’espère ?
— Non, pas du tout.
— En tout cas, je vois que je ne suis pas la seule à
qui, il a tapé dans l’œil.
— C’est vrai qu’il m’a toujours plu, affirme-t-elle.
Mais tout ça, c’est du passé. Maintenant, je suis
avec Mika.
— Tu crois que je peux lui faire confiance ?
— Si tu doutes, inutile de chercher à vivre une
histoire à ses côtés. Il a horreur de celles qui ne
savent pas où elles veulent aller.
— Je suis mal barrée.
— Tu devrais te rendre à Lourdes. Une petite prière
au nom de l’amour et peut-être que tu auras le
droit à ton miracle !
— Avant de m’y déplacer, je dois régler certaines
choses.
— Mathieu ?
— S’il était le seul ! Non, je pense à ma mère. Elle
ne va certainement pas apprécier ma décision !
Si je quitte Mathieu, je ne suis pas près de revoir
ma fille.
— C’est dégoutant. Elle n’a pas le droit de réagir
ainsi.
— C’est clair. Mais, je reste impuissante. Elle a
cette particularité de tourner ma situation comme
il lui convient.
54
— Qu’est-ce que tu envisages ?
— Rien ne changera. J’aurais toujours tort. J’ai
simplement effectué l’erreur de proposer, la
garde de mon enfant. Je pensais qu’on allait se
rapprocher et finalement, on s’éloigne. Elle m’en
prive de plus en plus, fit-elle, au bord des
larmes.
— Ne t’inquiète pas. Un jour, tu la récupéreras. Et
ce jour-là, c’est ta mère qui va souffrir. Elle le
méritera, répondit Emma, en faisant de son
mieux pour la réconforter.
Une heure plus tard, la clientèle arriva. Le lundi, les
couverts sont peu nombreux. En milieu d’après-midi,
Colleen prit sa pause. Avec Emma, elle décida d’aller
boire un verre dans un bar du centre-ville d’Aire-sur-
l’Adour. En sortant du restaurant, la réalité lui
ressurgit en pleine figure. Mathieu l’attendait. Il était
là, posé sur le capot de sa voiture. Le cœur de Colleen
commença à tambouriner. En l’apercevant, il
s’approcha d’elle. Emma resta à ses côtés, pour la
soutenir :
— On peut se parler ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je n’ai pas envie.
— Écoute Colleen, j’ai pris ma journée pour
t’aborder. Tu pourrais m’accorder cinq minutes,
au moins ? annonce-t-il, avec autorité.

55
— Tu ne pourrais pas t’exprimer sur un autre ton ?
Ose, Emma.
— De quoi te mêles-tu ?
— Laisse là tranquille ! Je ne peux plus rien pour
toi. Je te quitte, finit Colleen.
— Tu romps ? Rien que ça ? Et peut-on savoir où tu
vas aller coucher ?
— Elle dormira chez moi, fit Emma.
— Tu me fais pitié, Colleen. Tu es incapable
d’avouer que tu t’es trouvé un autre mec.
Imagine le choc pour ta mère ! penses-tu à ta
fille ? Tu n’es pas près de la revoir en me
quittant !
— C’est du chantage affectif ! C’est répugnant !
ajoute, Emma.
— Toi, la ferme ! Je ne t’ai pas sonné le clairon.
Le ton monta. De la cuisine, Mika découvrit
Mathieu. Il commençait à s’en prendre à Emma. Il se
précipita pour la défendre. En quelques minutes, tout
vacilla. Il ne réalisa même pas qu’il était en train de se
battre. Soudain, une voiture arriva sur le parking.
Kylian en sortit. Il fit de son mieux pour les séparer.
Mathieu le reconnut tout de suite. Il n’eut qu’une seule
envie : le mettre au sol. Kylian ne se laissa pas faire.
Contrairement à Mika, qui saignait du nez, Mathieu
engagea son premier coup de poing. Kylian l’esquiva.
Il l’attrapa par-derrière et le balança à terre.
— Vas-y ! Viens ! On peut continuer comme ça,
toute la journée ! J’ai tout mon temps.
56
— Je ne vais pas te rater.
Comme un fanatique, Mathieu fonça sur Kylian. De
nouveau, il évita de justesse ses attaques. Puis, il le
plaqua contre le capot de sa voiture. Il déclara :
— Maintenant, tu vas bien m’écouter. La prochaine
fois que je t’aperçois rôder autour de Colleen, ce
n’est pas à moi que tu feras face. Mes amis de
Paris, dans le quatre-vingt-treize, se chargeront
de toi. Je te laisse quarante-huit heures pour
préparer ses affaires. Elle viendra les chercher
mercredi. Franchement, je me demande ce
qu’elle pouvait bien te trouver. Jaloux, possessif,
machiste, minable et j’en passe. Maintenant, tu
dégages, est-ce clair ?
Mathieu vivait une humiliation devant tout le monde.
Il n’était pas prêt pour l’oublier. Mais qu’était-ce à
côté des souffrances de Colleen ? Ses douleurs
duraient depuis des mois.
Kylian ignorait qu’il venait de compliquer sa
situation. L’accueil ne sera pas le même que Mathieu,
aux yeux de sa future belle-mère. Réfugiée dans les
bras d’Emma, Colleen était terrorisée. Quand Mathieu
fut parti, Kylian s’approcha d’elle. Sans perdre une
seconde, elle le serra de tout son être.
— Désormais, on ne se sépare plus. Tu n’es plus
seule, d’accord ?
Le visage plein de larmes, Colleen essaya de
relativiser. Quitter Mathieu fut plus difficile qu’elle ne

57
l’aurait pensé. Au final, Kylian la sortit de son
impasse. Elle avait affreusement envie de l’embrasser.
Elle n’eut pas besoin d’attendre longtemps. Il posa ses
lèvres sur les siennes, tendrement. L’heure était venue
de sceller une nouvelle histoire d’amour avec
certainement beaucoup d’espoir et de déboires à venir.
Mais pour qu’un couple puisse s’épanouir, il doit
éprouver des remous. Cela le rend plus fort, plus
solide. En tout cas, pour Kylian, Mathieu n’était rien à
côté de sa future belle-mère beaucoup plus perverse.
Une femme attendait des nouvelles de sa fille. Est-ce
que Mathieu passera au rapport avant qu’elle ne
l’appelle ? Kylian n’eut d’autres choix que d’inciter
Colleen à la contacter, le plus rapidement possible. Il
ignorait ce dont elle était capable pour défendre ses
intérêts. Elle avait beau avoir renié sa famille, au fur et
à mesure du temps, elle ressemblait à son père. Il était
totalement détesté dans les alentours de Bergerac. La
seule chose que l’on appréciait de sa personne, c’était
son vin. Ce n’était déjà pas si mal.

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59
Des vérités prêtes à éclater
9

Durant l’après-midi, dans leur cuisine, Jean et


Agathe Larrieu se faisaient face près de leur table. Ils
étaient silencieux. Ils songeaient à José. Les minutes
leur paraissaient longues.
Ils avaient récupéré Justin, trente ans plus tôt. En
retour, la famille Borillon leur faisait perdre leur seul
et unique enfant.
— Te rends-tu compte de la situation ?
— Tu penses que je ne le sais pas ? Réplique
Agathe.
— Est-ce que cette exploitation vaut la vie de notre
fils ? Je lui avais dit pourtant de ne pas s’en
mêler.
— Crois-tu que le père Borillon soit au courant ?
— Non. Mais sa fille doit s’inquiéter.
— Qui a pu tuer José ? Et pourquoi ?
60
— Pourquoi ? C’est simple. On ne veut pas que la
vérité se sache. Mais alors qui ? Pas le père
Borillon. Il est trop vieux pour ça.
— Sa fille ?
— Attends ! Tu parles de celle qui a eu le culot de
nous confier Justin ? La personne qui entretient
notre exploitation ?
— Pourquoi pas ? Si elle est capable de se donner
plusieurs identités, elle l’est autant pour tuer.
Avec elle, on peut tout espérer. Maintenant
qu’elle ne contrôle plus la situation, elle élimine.
— Tu vas trop loin, Agathe.
— N’est-elle pas paranoïaque ? demande-t-elle. Et
dis-moi, pourquoi as-tu raconté autant de
mensonges aux gendarmes ? La loi punit pour
ça ! On aurait dû tout balancer !
— Et l’exploitation, tu l’abandonnes ?
— Je m’en moque de celle-ci. Aujourd’hui, je
constate que j’ai perdu notre fils. Désormais, je
ne crains plus rien. Sans mon enfant, ma vie n’a
plus de sens pour moi.
Jean Larrieu s’était contenté de respecter la volonté
de Jeanne Borillon qui n’était autre que Marie
Borillon. Ils étaient les seuls à savoir, qu’elle incarnait
plusieurs rôles. Jeanne Borillon s’était séparée de son
petit, dès la naissance. Elle l’avait confié à la famille
Larrieu. Elle entretenait une relation avec un individu
qui n’était pas le parent du bébé. Cet individu ne
souhaitait pas le reconnaître. En retour de leur silence,
61
avec son argent, elle permettait à leur exploitation
agricole de survivre. Toutefois, ils devaient mettre un
terme définitif, à leur amitié. Le père de Jeanne ne doit
surtout rien savoir. Jean ne connaissait pas le papa de
Justin. Aujourd’hui, il ne maîtrisait plus rien. Cette
situation lui échappait des mains. Jeanne reprendra
contact très bientôt. Ils en étaient sûrs. Elle prendra les
mesures nécessaires pour ne pas dévoiler une vérité,
prête à éclater. L’inverse n’irait pas du tout dans son
intérêt. Mais eux, ils n’étaient pas comme elle. Égarer
un enfant, c’est perdre avant tout une partie de soi
pour toujours.

***

Justin n’eut pas besoin d’être contacté pour


apprendre la mort de José. Les médias faisaient
suffisamment bien la part de leur travail. Il ne prit pas
le risque de rentrer là, où il réside. Qui sait ?
L’assassin a peut-être envie de le rajouter à sa liste.
Que peut-il trouver dans son passé ? Il s’attendait au
pire. Voir des proches périr n’est pas ce qu’il
recherchait. Pourtant, son vrai père l’avait prévenu.
Il préféra louer une chambre d’hôtel sur Tarbes. Il
analysa ce qu’il pouvait entreprendre pour les jours à
venir. Il n’avait plus la possibilité de faire marche
arrière. À l’instant où il alluma la télévision pour
regarder les informations, la gendarmerie rentrait en
force à son domicile.
62
Le lieutenant Rivière n’était pas le seul à poursuivre
Justin. Son foyer se trouvait dans un état désastreux.
Que s’efforçait-on de retrouver chez ce jeune
homme ?
Sans perdre une minute, un avis de recherche fut
lancé pour Justin. Il était en danger de mort. L’enquête
devait avancer plus rapidement. En quittant la famille
Larrieu, il sentit qu’on ne lui disait pas toute la vérité.
Inutile d’insister, il n’en saurait pas plus. On peut
toujours dénicher d’autres moyens pour comprendre,
percevoir ce que l’on ne discerne pas au premier coup
d’œil. Il sollicita Coralie pour obtenir des
renseignements sur le clan Borillon. Quant à Thomas,
il devait trouver un lien entre ces deux patries.
Vers dix-sept heures, il décida d’effectuer un premier
point avec son équipe :
— Avez-vous avancé dans vos recherches ?
interroge-t-il.
— André Borillon a perdu sa femme, démarre
Coralie. Il est veuf depuis plusieurs années. Un
personnel soignant le surveille nuit et jour. Il ne
lui reste plus beaucoup de temps à vivre.
— Et que dit-on sur ses filles ?
— Je n’en ai trouvé qu’une : Jeanne Borillon.
— Marie Borillon n’existe pas ?
— Si. Mais, Marie Borillon ne serait qu’un simple
nourrisson. Un bébé décédé à la naissance et
sous X. On ne connait pas le nom de ses parents.

63
— Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?
fit-il tout haut. Qu’est-ce qu’on dit sur Jeanne
Borillon ?
— Elle a tourné le dos à sa famille. Aujourd’hui,
elle tient un cabinet d’architecte. Elle a à sa
charge la petite Eileen pour aider sa fille
Colleen. Elle est apparemment incapable de
l’assumer.
— Colleen ? Cela m’évoque quelque chose.
— Justement, j’ai gardé le meilleur pour la fin,
s’enquit Coralie. J’ignore si c’est une
coïncidence. Colleen, c’est la jeune femme qui a
découvert le cadavre de José Larrieu avec Kylian
Lebreton.
— En effet, c’est étrange. Et toi, Thomas ?
— J’ai dû remonter loin dans l’histoire de Jeanne
Borillon. Elle déteste se faire photographier. Elle
n’aime pas laisser de trace. Pourtant, j’ai appris
qu’elle participait à une randonnée dans les
montagnes avec Agathe, Jean Larrieu et son
frère, mais aussi, un certain Joseph Lebreton qui
menait l’expédition. Cela se passait en 1976.
— Le même nom que Kylian. Une coïncidence ?
— En approfondissant un peu, j’ai découvert qu’ils
étaient proches. Joseph Lebreton est l’oncle de
Kylian. Le monde est étroitement petit. En tout
cas, cette excursion a mal viré. Ils ont pratiqué le
hors-piste. Une avalanche s’est déclarée. Le
frère de Jean Larrieu a succombé à ses blessures.
64
Quant aux trois autres, ils ont eu l’intelligence de
se protéger derrière un rocher sans obtenir une
égratignure. Depuis, Jeanne Borillon a tourné le
dos à la marche.
— En clair, ils étaient amis.
— Totalement.
— Nous allons devoir enquêter sur Kylian. Cela fait
un peu trop de coïncidences à mon goût. En ce
qui me concerne, je suis sûr que Jean Larrieu
nous a menti sur Marie Borillon. Vous venez de
me le confirmer. L’identité ne fait référence qu’à
un enfant décédé à la naissance.
— Des choses sont peut-être à dénicher, de ce côté-
là, ajoute Thomas.
— Durant ma carrière, j’ai compris que les morts
bavardent plus que les vivants. Coralie, suite à
ce que tu m’as annoncé sur Colleen, j’aimerais
que tu la surveilles. Elle est peut-être en danger.
Mais surtout, reste très discrète. Quant à moi, je
vais aller voir Jeanne Borillon pour me faire une
idée de ce qu’elle paraît être. Nous allons
effectuer un tour dans le passé. Cela ne lui fera
certainement pas de mal.
— Elle a horreur de se sentir menacée ! annonce
Thomas. C’est ce que beaucoup d’individus
disent sur elle.
— Tu oublies sa personnalité froide et autoritaire
aux premiers abords, ajoute Coralie.

65
— Je vais aller vérifier tout cela par moi-même.
J’en profiterai pour me renseigner sur sa sœur
fictive. En cas de nouveauté, appelez-moi.

66
67
C’était à prévoir
10

L’heure était venue pour Colleen d’appeler sa mère.


Ses messages oraux lui indiquaient qu’elle pouvait la
joindre n’importe quand. Étrange, observe-t-elle.
D’habitude, je dois toujours l’interpeller entre dix-
neuf heures et vingt heures.
Au bout de quelques sonneries, elle décrocha :
— Bonsoir Maman.
— Bonsoir, fit-elle, avec un ton habituellement
calme.
Elle ne haussait jamais le timbre de sa voix. Pourtant,
par les mots qu’elle employait, elle avait le don de
vous énerver. Ce n’est jamais possible de pouvoir
discuter, car elle a en général raison. Colleen la laissait
toujours parler. Ce soir, devant Kylian, ce fut à
nouveau le cas :

68
— Eileen va bien ?
— Oui, elle se porte bien. Tu as reçu mes
messages ?
— Je ne pouvais pas les éviter.
— Tu aurais pu faire attention, hier.
— Comment ça ?
— Eileen t’a vu.
— Elle regarde la télévision ?
— Là, n’est pas le problème. J’ai laissé sans le
vouloir, quelques secondes, le téléviseur allumé.
Mais tout de même, cela l’a perturbée de te
trouver sur l’écran.
— Je ne choisis pas les lieux où les criminels posent
leur cadavre.
— Je sais bien chérie. Je n’en doute pas. Je te crois.
Mais tu aurais pu faire attention de ne pas passer
sous les caméras des médias. Une nouvelle fois,
tu n’as pas pensé aux conséquences
psychologiques pour Eileen. Elle a eu de
nombreux cauchemars, la nuit dernière.
Jeanne Borillon est une championne pour culpabiliser
sa fille. Si elle n’avait pas laissé la télévision allumée
par inadvertance, jamais, elle n’aurait eu cette
discussion.
— Tu viens toujours nous voir avec Mathieu,
samedi, ajoute sa mère.
— Non.
— Pardon ?
— J’ai quitté Mathieu, se lance Colleen.
69
— Tu plaisantes, j’espère.
— Non. De toute façon, je n’étais plus heureuse.
— Écoute-moi, dans tous les couples, on rencontre
des hauts et des bas. Tu ne peux pas te séparer
Mathieu dans une période tumultueuse. Tu
songes à Eileen ? Elle le connait depuis sa
naissance et du jour au lendemain, tu décides de
couper ce lien.
— Il pourra continuer de la voir.
— Non, je m’y oppose formellement. Cela ne peut
aller dans son intérêt. De plus, il n’est pas son
père.
— Arrête de me conseiller alors ! Tu juges et
contrôles toujours tout à ma place.
— Sa relation avec Eileen sera close, si vous êtes
séparés, relance-t-elle. Cela risque d’être très dur
pour elle. Elle s’était construit un lien fort avec
Mathieu.
— Pourquoi t’y opposer dans ce cas ?
— Vous ne serez plus ensemble. Cela change tout !
— Tu ne peux pas m’imposer de rester avec une
personne que je n’aime plus !
— Écoute ma puce, nous remettrons cette
conversation à une autre fois. Je vais préparer
Eileen à cette nouvelle situation. Tu as effectué
ton choix et je le respecte. Toutefois, réfléchis
quand même.
— Est-ce que je peux discuter avec ma fille ?

70
— Elle dort pour le moment. Je vais m’apprêter à
lui donner son dîner. Elle te rappellera.
Quand elle raccrocha son téléphone, Colleen ne
s’empêcha pas de pleurer.
— À écouter ma mère, je dois continuer à vivre
avec Mathieu dans l’intérêt d’Eileen. Ce n’est
pas grave si je suis malheureuse, ajoute-t-elle, en
regardant Kylian.
— Tu lui as tout dit ?
— Avais-je le choix ?
— Lui as-tu parlé de moi ?
— Non, pas encore.
— Tu as pu discuter avec ta fille ?
— Non. C’est toujours les mêmes excuses. Soit elle
dort ou elle se trouve dans son bain. Elle joue et
n’a pas envie d’être dérangée. Je devais la voir
samedi. Finalement, je ne pourrai pas partager
quelques heures, à ses côtés. Le pire dans tout
cela, c’est que je ne peux pas compter les jours
qu’il me reste, avant de la retrouver.
Kylian se sentit subjugué. Cela devait être terrible de
vivre loin de son enfant. Stupéfait par sa situation, il
ne put s’empêcher d’émettre :
— Je n’arrive pas à comprendre pourquoi tu la vois
si peu. Comment peux-tu créer un lien maternel,
en étant qu’une fois par mois, à ses côtés ?
— Je vais te montrer quelque chose.

71
Colleen se leva du divan. Elle se dirigea vers son sac
à main. Elle sortit un paquet de feuilles de papier
qu’elle tendit :
— C’est le dernier rapport qui suit la situation de
ma fille.
En parcourant ce compte rendu, écrit par un tribunal
d’instance, Kylian crut rêver. Colleen souffrait de
troubles psychotiques schizophréniques ainsi que d’un
miroir déformant de la réalité. Quant à sa mère, elle
paraissait être une sainte.
— Je te connais depuis trop peu. Je ne peux pas
trancher. Mais, une chose est sûre. Quitter
Mathieu est une bonne décision. Se montrer
malheureuse perturberait encore plus ton enfant.
Kylian essaya de la réconforter du mieux qu’il le put.
Il ne lui proposa pas d’aller se promener. Il prépara le
dîner du soir. Il la laissa regarder la télévision. Sa
fragilité et sa détermination de vouloir faire évoluer sa
vie lui plaisaient. Ce soir, Colleen n’avait pas faim.
Pourtant, en sentant l’odeur du ragoût qu’il cuisinait,
elle ne put résister à y goûter. Kylian ne la forçait pas.
Elle devait vivre comme elle le désirait. Une fois le
repas fini, Colleen lui demanda :
— Tu comptes dormir à nouveau dans le salon ?
— Ce serait préférable, non ?
— J’aimerais t’avoir à mes côtés cette nuit.
— Je ne souhaite pas profiter de ta situation.

72
— Tu n’en abuses pas. Au contraire, j’ai plus que
besoin de t’avoir dans mes bras.
Il ne chercha pas à lui résister. Il la laissa
l’embrasser. Elle l’emmena dans sa chambre.
Maintenant qu’elle avait quitté Mathieu, affronté sa
mère au téléphone, plus rien ne les empêchait de
s’adorer. Heureusement que le sentiment de l’amour
existe pour adoucir les maux de Colleen. Cela faisait
longtemps qu’elle n’avait pas ressenti autant d’envie,
de frissons et d’extase dans les bras d’une personne.
C’est peut-être même la première fois de sa vie,
qu’elle se sente aussi bien et prise pour ce qu’elle est
et non pour ce qu’on croit.

73
Une vérité que l’on souhaite cacher
11

Elle venait à peine de raccrocher, qu’on sonna à sa


porte. Jeanne Borillon se demandait bien qui pouvait
la déranger à une heure si tardive. Il était près de vingt
heures. Le repas de la petite était terminé. Elle
s’apprêtait à la coucher. L’enfant ne dormait pas. Elle
avait menti une nouvelle fois à sa fille, par égoïsme.
Elle ne souhaitait pas créer de lien entre Eileen et sa
mère. Elle l’avait à sa charge depuis sa naissance. Ce
n’était pas juste pour elle que Colleen puisse la
retrouver. De toute manière, elle mettrait Eileen en
danger. Elle la considère comme inapte à s’occuper
d’elle. La relation qu’elle entretient avec sa fille est
tellement toxique, qu’elle est plus que sûre de ne plus
voir Eileen, quand elle la récupérera. Mieux vaut que
ce soit le plus tard possible.

74
En ouvrant sa porte d’entrée, elle fut plus que
surprise par la venue d’un gendarme :
— Bonjour, Madame. Lieutenant Rivière. Puis-je
rentrer ?
— Non. Je m’apprête à coucher ma petite. Je ne
suis pas disposée pour vous recevoir.
— Vous préférez une convocation au poste d’Aire-
sur-l’Adour ?
— Bien sûr que non. Je n’ai vraiment pas beaucoup
de temps à perdre alors soyez bref.
— Est-ce que le nom de José Larrieu vous dit
quelque chose ?
— Aucunement.
— Pourtant, c’est du fils de Jean et Agathe Larrieu.
Ils se sont rencontrés dans une randonnée, en
1976, à vos côtés.
— Cela date. Je ne me souviens pas de tout.
— Je vous parle de cette famille, car José est mort.
— Quel rapport avec moi ?
— José Larrieu attendait certainement votre fille
Colleen. Elle a découvert son cadavre hier soir,
au lac du Brousseau, en compagnie d’un ami.
— Et pourquoi ?
— Nous enquêtons dessus pour savoir. La seule
chose que je peux vous dire, c’est qu’il fouillait
sur le passé de son frère adoptif : Justin Borillon.
Fait-il partie de votre famille par hasard ?
Comment peut-on oublier un enfant ? Cela remontait
à tellement longtemps. Qui osait déterrer une histoire
75
si ancienne ? Essayant de paraître impartiale, elle
répliqua froidement :
— Aucunement. Vous savez, des « Borillon », nous
en trouvons beaucoup par ici.
— Très bien. Et Marie Borillon, cela vous signifie
quelque chose ? fit-il, pour la piéger.
Ne souhaitant pas céder à la panique, elle baissa la
tête. Elle octroya son sourire automatique pour cacher
son angoisse :
— Vous parlez de ma sœur ? ose-t-elle.
— Tout à fait. On m’a dit qu’elle est la mère de
Justin Borillon. J’ai appris aussi qu’elle avait
disparu dans les montagnes. Est-ce exact ?
— J’ignore qui vous a donné cette version. Mais
effectivement, elle s’est évaporée. Cela fait
bientôt trente ans que je ne l’ai pas revue.
— Les relations familiales sont plutôt tendues dans
votre tribu.
— Comme dans tous les foyers.
— Oh, que non ! Rares sont ceux qui se tournent le
dos définitivement. C’est votre cas à vous et
votre sœur, avec votre père.
— En quoi cela vous concerne-t-il ? annonce-t-elle,
avec froideur.
— Je ne vous dérangerai pas plus. Toutefois, je
vous remercie de ne pas quitter la région,
répond-il, en ignorant sa question.
— Et pour quelle raison ?

76
— Le temps que l’affaire se trouve résolue. Je
compte aller au bout de cette enquête.
Souhaiteriez-vous au cas où, une protection
rapprochée ? On ne sait jamais. Vous êtes peut-
être en danger sans en avoir conscience ?
— Je n’en ai nul besoin.
Le lieutenant Rivière entendit Eileen appeler sa
grand-mère. Elle profita de ses demandes pour clore
cette discussion et fermer la porte. Revenant vers
Eileen, Jeanne Borillon ne s’aperçut pas que son
visage était devenu blême.
— Tu es malade, mamie ?
— Non, mon ange. Ce n’est rien. Pardonne-moi, je
dois boire un peu d’eau et ensuite, je vais aller te
coucher.
— Déjà ?
— Oui, c’est l’heure. Demain, je commence de
bonne heure.

***

De retour dans sa voiture, le lieutenant Rivière


appela de suite le brigadier Laborde. Jeanne Borillon
ne lui inspirait pas du tout confiance. Effectivement,
elle paraissait froide, renfermée et très autoritaire. Cet
assassinat la visait peut-être. Elle mentait sur sa sœur.
Elle ne pouvait pas être considérée comme coupable.
De plus, il ne l’avait pas cru su sujet de Justin
Borillon. Elle n’avait nul besoin de se justifier.
77
— Thomas, as-tu des nouvelles à me dire sur Marie
Borillon ?
— J’ai retrouvé sa tombe qui se situe à Arrens-
Marsous. J’ai appelé le cimetière. On n’a pas pu
m’en dire plus. Le gardien a pris la relève de son
prédécesseur, il y a quelques années. Sa retraite
n’a pas été bien longue puisqu’il est mort. On ne
découvre aucune fleur sur cette sépulture.
Jusqu’à ce matin, on n’a eu aucun passage.
D’après la description physique, c’est
certainement Justin Borillon qui s’est rendu sur
le tombeau, aujourd’hui.
— On trouve bien un acte de naissance ou de décès
quelque part ?
— Non, je te l’assure. Je n’ai rien déniché. Sauf
celui d’un nourrisson.
— J’ai horreur de penser cela. Mais j’aimerais bien
voir l’intérieur ce cercueil.
— Je suis du même avis que toi. Le cimetière est
formel. L’emplacement n’est pas adapté pour un
bébé, mais plus pour un adulte. Nous devons
nous présenter auprès du procureur de la
République. Le capitaine se trouve en vacances.
Cela risque d’être long si nous attendons son
retour. Il ne va pas apprécier notre démarche,
s’enquit Thomas.
— Je ne vais pas patienter pour contacter la
hiérarchie.
— Oui, mais nous devons obtenir des preuves.
78
— Je sais bien. Pourtant, nous n’avons pas d’autres
choix si nous souhaitons avancer. A-t-on
interpellé Justin Borillon ?
— Toujours pas. Il doit se cacher dans les
montagnes, du côté d’Arrens-Marsous.
— As-tu eu des nouvelles de Coralie ?
— Oui. D’ailleurs, à ce propos, Colleen a quitté son
compagnon. Elle commence une nouvelle
histoire avec Kylian Lebreton. Ils ne sont pas
amis. En fait, ils viennent juste de se rencontrer.
— Tu as eu le temps pour rechercher des faits sur
Kylian Lebreton ?
— Non, pas encore.
— Profites-en pour analyser son oncle, en même
temps. On ne sait jamais. Des secrets se trouvent
peut-être cachés avec cet ermite dans les
montagnes.
— Quel serait le mobile de Kylian Lebreton ?
— Un lien familial, un héritage. Je l’ignore. Nous
devons absolument explorer toutes les pistes.
Une fois que tu auras fini tes recherches,
j’aimerais que tu passes la nuit près de la ferme
des Larrieu. On y verra peut-être du mouvement.
— Pourquoi penses-tu cela ?
— Jean Larrieu et Jeanne Borillon m’ont tous les
deux, menti sur Marie Borillon. Ils cachent
certainement un secret en commun. Si ce n’est
pas Jean, c’est Jeanne qui se déplacera.
— On n’en sait trop rien.
79
— Par précaution, je préfère que tu surveilles les
allées et venues.
— Tu ne peux pas m’envoyer en compagnie de
Coralie ?
— Non. Elle te rejoindra demain.
Coralie lui lança un regard noir. Thomas essayait de
mettre un peu d’humour dans ce début d’enquête assez
macabre. Sa remarque ne fut pas très judicieuse. Le
lieutenant Rivière pensait faire face à un drame
familial, ressurgissant d’un passé lointain. L’assassin
éliminera certainement d’autres individus pour cacher
une vérité, qui apparemment gêne de nombreuses
personnes. Qui sera la prochaine victime ? Il avait
horreur de tourner en rond. Ce criminel gagnait du
terrain. Pourquoi mentait-on ? Pourquoi ne souhaitait-
on pas coopérer ? Quelle véracité pouvait-on bien
dissimuler ?
Au moment de quitter la gendarmerie, Coralie
rattrapa Thomas en vitesse pour lui lancer :
— Ne recommence jamais ça !
— Jamais quoi ?
— Demander que je t’accompagne.
— Ce n’est rien de méchant. Et puis, on aurait pu
passer notre première nuit ensemble !
— Thomas, on est au travail ! fit-elle, en grinçant
des dents. Un écart de quelques secondes et tu
mets tout en l’air !
— Dans ce cas, je file sinon je vais être en retard.

80
— Parfaitement. Cela vaut mieux qu’une mutation
non souhaitée.

81
Les révélations d’Agathe
12

Elle se levait tous les jours à cinq heures trente


chaque matin. Elle se préparait un petit déjeuner. Puis,
elle réveillait sa petite fille pour l’emmener chez la
nourrice. Après, elle se rendait à son cabinet
d’architecte. Aujourd’hui, son emploi du temps se
trouvait bousculer. Elle se sentit obligée d’annuler
plusieurs entrevues. À la suite de cette situation qui
commence à devenir incontrôlable, elle devait se
rendre tôt à la ferme de Jean et Agathe Larrieu. Cela
faisait près de trente ans qu’elle leur avait confié son
fils. Pourquoi ne lui ont-ils pas inventé une histoire ?
N’étaient-ils pas assez payés ? Si Justin tombe sur
Colleen, elle pourrait tirer un trait définitivement sur
Eileen. Sa fille était naïve et ce n’était pas plus mal.
Elle lui reproche sans arrêt de ne pas assumer son
82
enfant. Or, les chiens ne produisent pas des chats. Son
contexte n’est pas comparable. Colleen n’a pas pu se
charger d’Eileen, car elle se trouvait sans emploi, sans
domicile pour l’héberger. Elle avait fait un bébé sans
en mesurer les conséquences derrière. N’en était-elle
pas responsable au fond ? Un parent doit toujours
donner des repères à ses enfants. Mais s’il n’en fournit
pas, comment peuvent-ils s’orienter ? Quant au papa
de la petite, il n’était pas en mesure de s’occuper
d’elle. Il se trouvait dans une totale inaptitude
d’endosser son rôle paternel. Il souffrait de pulsions
qui pourraient mettre Eileen à n’importe quel moment,
en danger.
Jeanne avait l’impression de se revoir dans les yeux
de sa fille. Colleen restait sous son emprise. Lors de
ses vingt ans, Jeanne vécut une histoire d’amour qui
n’avait pas sa place sous le regard sévère de son père.
Elle avait pris la décision de s’installer aux côtés de
son amant. Sans en mesurer les conséquences, ils
firent un enfant. Elle était jeune et insouciante. Pour
elle, les sentiments valaient bien mieux que toutes ces
querelles familiales. C’est pourquoi elle tourna le dos
à ses proches. Sur sa route, elle croisa le chemin d’une
autre personne, bien plus âgée qu’elle. Elle n’osait pas
l’admettre, mais son père lui manquait. Cet individu
lui rappelait son autorité. Elle décida de rompre avec
Joseph Lebreton, l’ermite des montagnes. C’est en
commençant son histoire avec ce nouvel amant qu’elle
se découvrit enceinte. Elle fut obligée de le lui dire.
83
Dominateur comme le père Borillon, il lui répondit
froidement :
— Il est hors de question pour moi, de reconnaître
un bâtard. Je te laisse le choix d’avorter ou de
retourner dans tes vallées avec ton sauvage.
Elle n’avait pas eu la force de mettre un terme à sa
grossesse. Cet homme plus âgé lui offrait un certain
luxe. Elle ne pouvait pas y renoncer. Du coup, elle lui
mentit. Elle lui déclara qu’elle s’en allait plusieurs
mois à l’étranger sur un chantier. Qu’elle profiterait de
cette absence pour avorter ! Finalement, ce sont Jean
et Agathe Larrieu qui se sont occupés d’elle. Elle ne
pouvait pas revenir auprès de cet homme avec Justin,
dans les bras. Il ne l’accepterait pas. Jean et Agathe
pensaient qu’elle allait se laisser prendre par l’amour
de son enfant. Visiblement, lorsqu’il fut né, ses
premiers mots furent :
— Je suis désolée de te parler ainsi, mon chéri.
Mais, tu es une erreur, un accident de parcours.
Je n’avais pas le courage de refuser ta venue au
monde. Je n’ai pas la force non plus de
t’assumer. Je suis une lâche. Si tu es là, ce n’est
pas grâce à moi, mais à Jean et Agathe. Ils ont
pris soin de moi et de toi. En vérité, ce sont tes
parents. Je ne suis que l’intermédiaire.
Choqués par ses paroles, Jean et Agathe Larrieu
restèrent éberlués. Jeanne Borillon savait être très
persuasive. Elle finit par leur avouer que son bébé

84
serait plus heureux entre leurs mains qu’entre les
siennes.
Lorsqu’elle quitta leur ferme, elle se promit de ne
plus jamais y revenir. Elle ignorait les conséquences
d’une telle décision sur sa vie toute entière. En rejetant
cet enfant, c’est comme si elle repoussait son côté
maternel. C’est pour cette raison qu’elle fut rarement
là pour Chloé et encore moins pour Colleen quand leur
père décéda. Elle préférait dire à ses filles qu’il était
brillant, tendre, gentil. En réalité, c’était un homme
d’affaires machiste. Ce qu’elle aimait chez lui, c’était
son autorité et le confort qu’il lui apportait. Ça lui
arrivait de penser qu’elle aurait pu être heureuse avec
son ermite des montagnes. Le bien-être, le luxe
n’avaient pas la même valeur dans ces lieux. Cet
homme ne chérissait que ses vallées. Était-ce mieux
que son père qui n’adorait que ses vignes ? Oui, c’est
vrai. Elles étaient sans doute plus rentables. À ses
yeux, l’argent avait une place plus importante que tout
le reste. Sinon, elle n’aurait jamais tourné le dos à son
rôle maternel. Encore moins à son premier amour.
Quand elle eut acquis la garde d’Eileen, elle
considérait qu’on lui offrait un nouveau départ, une
seconde chance. Elle se raillait bien des déchirements
qu’endurerait sa fille. Après tout, on s’est bien moqué
de ses douleurs. Enfin, c’est ce qu’elle croyait. Même
si elle avait tiré un trait sur ses proches, son père avait
toujours un œil sur elle. Il comptait bien la mettre au
courant, le jour où elle ne pourra plus lui dire :
85
— Pardon, Papa.
Lui aussi a connu des accidents de parcours. Il aurait
pu permettre à ses enfants de ne pas en faire. Il
annonçait souvent :
— C’est en forgeant que l’on devient forgeron. Et
c’est en aimant que l’on se sent humain.
Forger, il savait bien le faire dans la famille Borillon.
Pour aimer, c’était une tout autre histoire.
En arrivant sur les terres du clan Larrieu, un territoire
qui lui appartenait puisqu’elle les entretenait avec ses
fonds, elle remarqua que rien n’avait changé.
— Avec tout l’argent que j’ai envoyé, je me
demande bien où il est parti. Soit, se dit-elle.
Quand elle sortit de sa voiture, elle sentit cette odeur
de fumier. Cela l’agaçait. Elle avait oublié l’air de la
campagne. Signe qu’elle ne lui manquait pas.
Comment pouvaient-ils supporter une telle
atmosphère ?
Jean et Agathe redoutaient sa visite. Ils s’attendaient
au pire. Que leur réservait-elle ?
Elle cogna à leur porte. Au moment de lui ouvrir,
Jean la découvrit avec un visage froid, serré. Elle
n’avait pas du tout l’humeur de vouloir plaisanter.
— Vu que j’entretiens ces lieux depuis près de
trente ans, je me demande bien pourquoi je
frappe pour vous avertir. Après tout, je suis chez
moi, ici. N’est-ce pas ?

86
— Est-ce que tu crois que ton argent peut remplacer
la vie de notre enfant ? s’empresse Agathe, avec
un ton agressif.
— Justement, si je viens vous voir c’est pour
comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Un gendarme est passé chez moi, hier soir. Il
m’a parlé de votre fils et de Justin qui cherche à
connaître son père et sa mère. Ce n’est pas
vous ? ose-t-elle.
— Tu peux faire ta fine mouche ou ta supérieure.
Maintenant, nous n’avons plus d’enfant. Nous
n’avons donc plus rien à perdre, ajoute Agathe.
— Vraiment ?
— Tu sais Jeanne, intervint Jean. Si ton but est de
nous menacer,
— pas du tout. Je désire juste me mettre au fait de
ce qu’il se passe.
— Tu n’as pas changé, s’exclame Agathe. Tu as
toujours ce petit ton mielleux et ce don de nous
faire sentir que tu nous veux que du bien. Mais si
c’était le cas, tu ne serais pas venue. Tu es là,
parce que tu angoisses. De quoi as-tu peur ? Du
fantôme de ton mari ? Mais qu’est-ce que tu
crois ? Tu n’ignores pas qu’il le savait, que tu
n’avais pas avorté ?
Face aux révélations d’Agathe, Jeanne tomba de
haut. Toutes ces années dans le mensonge, à

87
manipuler les gens comme elle le désirait. En fait, ce
n’était que du faux ?
— Tu vas me faire croire que mon époux
connaissait l’existence de Justin ? réplique-t-elle,
en commençant à s’emporter.
— Ton mari n’était pas le seul à tout savoir. Ton
père aussi. Tes filles et les autorités restent pour
le moment dans l’ignorance. Mais, ça ne serait
plus tardé.
— Si vous touchez à mes,
— Jusqu’à preuve du contraire, tes enfants ne sont
pas morts !
— N’étant pas la bienvenue, je vois que vous ne
souhaitez pas m’aider pour comprendre,
— Tu es vraiment butée, observe Jean.
— Laisse là retourner chez elle, ajoute sa femme.
Au fait, maintenant que nous ne nous
recroiserons plus, je tiens à te préciser que ta
fortune, tu peux te la garder pour tes futurs frais
d’avocats. Quand on n’est pas capable d’assumer
un bébé, on ne l’entretient pas avec des sous.
C’est plutôt de l’amour, me semble-t-il. Un
enfant, ça ne s’achète pas. Si notre exploitation
fonctionne, c’est par le fruit de notre labeur,
certainement pas par ton argent.
La politesse ne fut pas au rendez-vous. Il y a près de
trente ans, elle avait tiré un trait sur leur amitié sans
s’en rendre compte. Elle leur avait confié ce qu’elle
avait de plus cher au monde. Quelle incohérence ! Elle
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était bien trop jeune pour s’assumer toute seule. Et
contrairement à sa fille, elle était trop fière pour
retourner aux côtés de son père. D’après les propos
d’Agathe, il savait tout de sa vie. Quelle image
pouvait-il avoir d’elle aujourd’hui ? Après avoir quitté
cette ferme, elle s’arrêta sur le bord d’une route,
quelques kilomètres plus loin. Contre le volant de sa
voiture, elle se dit à elle-même :
— Dieu, qu’est-ce qui m’a pris ?

89
Un oncle étrange
13

Ne travaillant pas, Kylian décida de changer le


programme de sa journée. Tous les matins, il écrit son
histoire du moment ou des poèmes. Il ne compte plus
le nombre de livres qu’il a rédigé. Il aimait bien
s’évader dans des univers qui sont parfois loin de
ressembler à la réalité. Dans les sociétés fictives, qu’il
se crée, il peut produire ce qu’il veut sans obtenir le
moindre reproche. Dans la vie ordinaire, on songe à ce
qu’une situation quelconque se déroule dans un sens
et, lorsque le moment arrive, rien ne se passe comme
prévu. De nombreux facteurs peuvent tout faire
basculer. On peut trouver le stress, la peur, le manque
de confiance…
Ce matin, au lieu d’écrire, il se prépara pour aller
dans les montagnes. Il avait l’ambition d’amener
Colleen. Ce sera l’occasion de lui présenter son oncle.
90
Il ne comprenait pas la froideur de ses parents à son
égard. Chacun vit comme il le souhaite. Est-ce une
obligation de s’intégrer dans une société qui ne vous
convient pas ? Son tonton est une personne qui
respecte et défend les droits de la nature. C’était tout à
son honneur. Il reste peut-être étrange, aux premiers
abords. Mais tout de même, quand on le connaît
mieux, on découvre qu’il est adorable. De plus, il est
plus cultivé qu’on ne pourrait le penser.
Colleen eut du mal à se réveiller. Pour ne perdre
aucune minute de sa journée, Kylian ouvrit ses volets.
Un soleil de plomb apparut sur le visage de Colleen.
— Tu ne pouvais pas me laisser dormir ?
— Non, nous partons.
— Où ça ?
— Dans les montagnes.
— Sérieux ?
— Oui.
— On ne peut pas s’en aller dans une heure ?
— Non. Nous avons de la route à parcourir.
— Et tu ne peux pas t’y rendre tout seul ?
— Tu préfères que je t’emmène travailler ?
— Je saurai m’occuper ! Ne t’inquiète pas.
— Tu songes à rester les yeux collés sur ton
portable ?
— Mon nez n’est pas toujours dans mon téléphone,
réplique-t-elle.

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— C’est que tu ne t’en rends pas compte ! Allez,
lève-toi ! L’air des montagnes va te revigorer. Et
puis, ça va te changer les idées.
— J’en doute. Tu sais, je ne suis pas une grande
marcheuse.
— Je découvre ton côté où tu grognes ce matin.
Mais avec moi, tu apprendras que la vie est un
fleuve où l’on est loin d’y vivre tranquille
dessus.
Ils se connaissaient que depuis quelques jours. Et
pourtant, ils commençaient à se supporter comme un
couple qui ne comptait plus les années à deux. Il était
neuf heures lorsque Kylian démarra le moteur de son
véhicule. Il s’était levé à sept heures pour tout
préparer. Dans son sac à dos, il y déposa des
sandwiches, des boissons, une trousse de soins pour
les blessures, de la crème solaire, des friandises et son
appareil photo.
— Où m’emmènes-tu ? Demande Colleen, durant la
route.
— Au lac de Gaube. Je vais te présenter mon oncle.
— Ton oncle ? Tu veux déjà m’exposer à ta
famille ? s’étonne-t-elle.
— Oui. Il qui s’est retiré de la vie mondaine. Il
paraît étrange sur les premiers abords. Rassure-
toi, il est adorable.
— Et pourquoi ne pas me soumettre à tes parents
d’abord ?

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— Tu me présenterais à ta mère ? réplique-t-il par
une autre question.
— La situation est différente.
— Que m’importe. Quand on chérit quelqu’un,
l’amour ne se mesure pas. Et puis, entre nous,
sont-ils si essentiels ?
— Ton oncle est plus considérable à tes yeux ?
— Disons que nous avons fait les quatre-cents
coups. Quand j’étais plus jeune, je vivais en
Bretagne, à Guilvinec dans le sud du Finistère.
Est-ce que tu connais ?
— Non, pas du tout.
— Je t’y conduirai un jour. C’est très joli la
Bretagne. Mon oncle m’a amené à Bénodet.
Moi, je devais m’occuper du pique-nique. Ce
jour-là, je lui avais acheté une bouteille de
rouge. Manque de bol, j’avais oublié le tire-
bouchon. Tu aurais dû voir sa tête lorsque je lui
ai proposé un verre de limonade !
— Comment as-tu fait ?
— Je suis allé dans un restaurant. J’ai demandé à ce
qu’on me débouche ce Bergerac. Pour
information, il a attendu que l’on soit sur la
plage pour me dire qu’il avait envie de déjeuner
là.
— Il a l’air d’être un fameux numéro !
— Il est plus bête que méchant. La seule chose que
je regrette, c’est de ne l’avoir jamais vu avec une
femme, dans sa vie.
93
— Il est célibataire ?
— Oui.
— Il n’a jamais aimé ?
— Tu le lui demanderas. J’ai essayé plusieurs fois.
Je n’ai connu aucun succès. Je m’interroge sur la
froideur de mes parents à son égard. Cela vient
peut-être de ça.
— Tu crois ?
— Je l’ignore. Avec mes proches, tout peut être
possible. Ils adorent se mêler de ce qui ne les
regarde pas. C’est pourquoi je préférerais
attendre un peu, avant de te les présenter.
Colleen connaissait la route jusqu’à Pau, par cœur.
C’est le chemin qu’elle aurait dû prendre dans
quelques jours pour retrouver sa fille, Eileen.
Malheureusement, elle ne la verra pas. Il est hors de
question pour elle, de revenir vers Mathieu. Elle se
demandait bien ce que sa mère allait lui dire afin de la
préparer.

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95
Tout se bouscule
14

L’enquête n’avançait pas. Tout le monde tâtonnait.


Le lieutenant Rivière n’avait pas posé sa dernière carte
à jouer. Il fit bien de poster Thomas, devant la ferme
des Larrieux. Il était huit heures trente lorsque son
téléphone sonna :
— Allô Thomas. Tu as des nouvelles à me
transmettre ?
Son équipe se trouvait sur le qui-vive. Elle s’arrêta
de travailler au moment où Thomas s’apprêtait à
répondre :
— Tu es sûr de toi ? ajoute-t-il.
—…
— D’accord. Ne bouge pas. Coralie va se rendre à
tes côtés. Je vais donner des consignes au reste
de la troupe.
96
Il raccrocha. Un sourire se laissa apparaître
timidement sur son visage :
— Depuis le départ, tout le monde nous mène en
bateau. C’est bien ce que je sentais. Thomas
vient de m’apprendre que Jeanne Borillon se
trouve à la ferme des Larrieu.
— Ils se connaissent dans ce cas ? renchérit Coralie.
— Bien sûr. Je me doutais bien que ma visite à son
domicile allait la perturber.
— Pensez-vous qu’elle pourrait être derrière ce
meurtre ?
— Je l’ignore. Personnellement, je ne le crois pas.
Toutefois, on n’a jamais fini de tout découvrir
dans ce pays. Sinon, ça avance les recherches sur
Justin Borillon ?
— Toujours introuvable.
— Et Kylian Lebreton ? Que sait-on ?
— Il a l’air plutôt clair. Il provient de Guilvinec. Il
s’est installé depuis peu dans la région. Il s’est
rapproché de son oncle qui vit dans les
montagnes. Son casier judiciaire est totalement
vierge. Il y a quelques mois, il se situait en
pleine dépression. Il a démissionné d’une
menuiserie. Il est venu ici pour repartir de zéro.
— Ça commence mal avec Colleen. Première
ballade, premier cadavre ! Coralie, tu vas
rejoindre Thomas. Ensemble, vous irez voir les
Larrieu. Moi, je m’occupe de Jeanne Borillon et

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je contacte le Procureur de la République. Nous
allons la mettre en état d’arrestation.
— Et la petite, où ira-t-elle ? s’insurge Coralie.
— Quelle petite ?
— Jeanne Borillon garde Eileen, l’enfant de sa fille
Colleen.
— Ah oui, c’est vrai.
— Vous devriez peut-être éviter les nuits blanches,
lieutenant.
— Dans ce cas, tu vas venir avec moi et je vais
envoyer du renfort pour Thomas.

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Un père envoyé en enfer
15

Elle s’occupait de lui depuis plusieurs années. Elle


maitrisait ses habitudes. Elle avait fait en sorte de
devenir une personne de confiance. En réalité, elle
était loin de lui vouloir du bien. Au contraire, la
vengeance est un plat qui se déguste froid.
Il la connaissait mieux qu’elle ne le pensait. Il savait
qu’elle était sa fille. Il n’ignorait pas son existence
même s’il a abattu sa mère, en l’étranglant. Il
regrettait, de l’avoir mise orpheline, involontairement.
Il l’avait considérée comme morte en mettant fin aux
jours de sa maitresse. Par chance, pour elle, son corps
fut trouvé à temps. Il gisait sur le bas-côté d’une route.
On avait repéré, avec effroi, ce cadavre de femme
enceinte. On l’emmena à l’hôpital pour amener au
monde, l’enfant. Sa mère n’était rendue qu’à son
huitième mois de grossesse. Elle s’appelait Armelle
100
Maury. Elle était née à Brive-la-Gaillarde. Son père
tenait un hôtel-restaurant autrefois. Elle servait sa
clientèle. C’est là qu’ils se rencontrèrent. Elle
effectuait certainement la plus belle erreur de son
existence en se lançant dans une aventure, au départ,
secrète. Il était marié. Il était le père d’une enfant. Et
surtout, il était riche. Il gérait un domaine viticole du
côté de Bergerac. Cet homme, André Borillon, qui
pensait maintenir toutes les ficelles de sa famille, se
trouvait à ses dépens. Il aurait pu encore vivre de
nombreuses années. Mais ce soir, elle mettait en place
sa vengeance. Elle avait prévu de l’anéantir. D’abord,
elle désirait lui balancer toute la vérité en pleine
figure. Puis, elle envisageait de l’envoyer aux portes
de l’enfer.
Quand elle rentra dans sa chambre, il était là devant
elle, sur ce lit, en train de dormir. Elle injecta un
produit pour le réveiller tout en lui donnant
l’impression d’être paralysé. Une drogue qui permet
dans certaines circonstances de se faire simplement
écouter :
— Bonsoir André. Comment allez-vous ?
Il la regarda inquiéter. Il n’arrivait même pas à
prononcer le moindre mot. À quatre-vingts ans, il se
trouvait encore bien portant. Jamais, il n’aurait pu
imaginer finir sa vie de cette manière.
— Ne vous souciez pas, ajoute-t-elle. Je vous ai
injecté une drogue. Elle vous permet juste de

101
m’écouter. Vous ne pouvez ni parler ni bouger.
Cette soirée deviendra inoubliable. Je vais vous
envoyer là où vous avez expédié ma mère.
Contrairement à elle, vous risquez de vous
rendre aux portes de l’enfer. Je sais que vous
l’avez tuée. Vu que je vais faire de même avec
vous, nous souffrirons ensemble dans les
flammes de l’éternité.
Le pouls d’André s’accélérait. C’est la première fois
de son histoire qu’il se sentait totalement impuissant.
Elle le comprit par son regard.
— Quel effet ça fait d’être sous mon emprise ?
Toute votre vie, vous n’avez cessé de trancher
pour les autres et ce soir, c’est moi qui vais
décider de l’heure à laquelle je vais vous tuer.
Mais assez bavarder. Je me présente. Je
m’appelle Marie Borillon. Vous ne trouvez pas
que cela sonne mieux ? En fait, je suis Marie
Maury et non Baudry. Je suis votre fille. Je viens
d’Armelle Maury que vous avez lâchement
éliminée. Vous l’avez laissée sur le bas-côté
d’une route. J’étais dans son ventre.
Malheureusement pour vous, on m’a mise au
monde. Personne sauf moi, n’a essayé de
retrouver l’assassin de ma mère. Étant sans
famille, je me suis demandé si dans la foulée,
vous n’auriez pas supprimé mes grands-parents,
mes oncles, mes tantes. Vous les avez peut-être
achetés en échange de leur silence. Soit. Ce n’est
102
pas le plus important. Aujourd’hui, je suis venu
vous dire que j’allais à la fois, venger ma mère.
Je vais aussi récupérer cette part qui me revient
de droit. Vous ne devez rien à votre fille, qui
vous a tourné le dos depuis bientôt trente ans.
C’est ça ?
Elle était partie dans un long monologue qui
l’angoissait de plus en plus. Sa peur lui permit de
réussir à remuer les doigts de ses mains. Elle avait pris
toutes ses précautions. Des sangles retenaient ses
poignets.
— Quelle mort préférez-vous ? vous souhaitez une
piqûre, un étouffement avec l’oreiller, un
étranglement ? rassurez-vous, je ferai attention
pour qu’on ne puisse pas me retrouver. Ah oui,
j’oubliais ! J’ai mis un enfant au monde. Son
père est le défunt mari de ma demi-sœur. C’est
l’une des filles à Jeanne. La pauvre, aujourd’hui
encore, elle croit qu’elle est leur mère à toutes
les deux. Vous ignoriez ce détail. N’est-ce pas ?
Vous indemnisiez Alphonse pour rien, au fond.
Il se jouait de vous ! Vous lui avez offert une
carrière idéale. Pourtant, si elle s’est retrouvée
maman par son intermédiaire, c’est parce que je
l’ai payé pour ça. Et devenant un peu trop
gênant, j’ai dû provoquer une crise cardiaque.
J’ai rendu service à Jeanne. Elle a hérité de toute
sa fortune. Mais, elle n’obtiendra pas la vôtre.
L’une de ses filles est un accident de son
103
parcours. Ce n’est pas le cas pour Justin. Elle
aurait tellement mieux fait de rester avec… son
paysan des montagnes ? C’est comme ça que
vous le surnommiez autrefois. Non ?
Sous l’emprise de cette drogue, il garda ces dernières
forces de lucidité pour prier. Il supplia qu’une
personne vienne à son secours. Il ne voulait pas
rencontrer Lucifer. Provoquer la mort d’autrui ne vous
ouvre que les portes de l’enfer.
Comprenant qu’il commençait à perdre ses repères,
elle décida de passer à l’acte final.
— Bon, ce sera une piqûre. Je suis gentille. Ce n’est
rien face aux douleurs de mère et surtout de ce
qui vous attend avec Lucifer. Pardonne-moi
Papa. Ça me fait drôle de prononcer ce mot-là.
Une seule fois que je l’aurai dit dans ma vie :
« Papa ». Tu ne m’auras pas vu venir au monde,
mais moi, je vais avoir le privilège de te regarder
le quitter. Bon voyage, fit-elle.
Comme un dernier recours, il essaya de remuer ses
jambes. Comme ses mains, elles étaient sanglées au
lit. Quelques minutes plus tard, il volait au-delà de son
corps. Il s’approcha de sa fille. Il avait beau parler,
elle n’entendait rien. Elle ne ressentait rien. Pourquoi
avait-il réagi ainsi autrefois ? Pour ne pas déplaire à
ses parents ? Le déshonneur, la pauvreté, est-ce si
honteux ? Quand on ferme son cœur, ne l’est-on pas
plus ? Maintenant, il ne pouvait plus revenir en arrière
pour s’expliquer. L’esprit de Marie était d’une couleur
104
sombre. Soudainement, une lumière noire s’avança.
Elle n’était pas claire. Il prit peur. Des mains avec
d’étranges griffes l’attrapèrent. Elles lui arrachèrent la
peau de son âme. Une porte s’ouvrit. Il faisait
extrêmement chaud.
— Où suis-je ?
— Tu l’ignores, répondit une voix d’outre-tombe.
— Ce ne peut être vrai.
— Et pourtant ça l’est. Tu as ôté la vie, tu dois donc
souffrir dans les flammes de l’éternité.
— Non, ce n’est pas possible.
Il avait beau essayer de se débattre, ses longues
mains avec ses étonnantes griffes furent de plus en
plus nombreuses à s’en emparer. Quand il tentait de
s’en débarrasser, il agissait dans le vide, car il n’était
que flottement et reflet. Il n’avait pas eu le temps de
sauver une vie qui aurait pu lui permettre d’échapper à
l’enfer. Il en voulait étrangement à cette fille qui la lui
ôta trop rapidement. Ici, l’argent n’existe pas. Il en
vaut de même pour le pardon. Dans ces flammes, on y
perçoit que des cris de souffrance. La torture les
provoque. L’âme de ces condamnés finit par
s’éteindre. Les cendres sont déposées dans les
fourneaux de Lucifer.

105
Au centre d’un espace protégé
16

Après plusieurs virages en sortant de Cauterêts, ils


arrivèrent sur un immense parking. Vu qu’on était en
semaine et hors des vacances scolaires, peu de monde
se trouvait présent.
Colleen ne connaissait pas ces montagnes. Pour
Kylian, elle aurait accompli n’importe quoi. Elle
déteste marcher. À ses côtés, une randonnée prend un
tout autre sens. Ce n’était pas son objectif aujourd’hui.
Il souhaitait lui présenter son oncle et surtout,
l’amener au lac de Gaube.
— La place de parking est payante ?
— Oui, mais actuellement c’est gratuit.
— À chaque fois que tu te rends auprès de ton
oncle, tu verses de l’argent pour ce parking ?
s’étonne-t-elle.

106
— Comme ces gens qui ne peuvent voir leur grand-
père que dans un bar et consommer pour
discuter, réplique-t-il.
— C’est loin le lac de Gaube ?
— Assez. Nous devons un peu crapahuter. Ou
sinon, tu peux prendre le télésiège, mais,
— Nous devons payer ?
— Tout à fait.
— C’est comme partout.
— C’est la France ! On taxera dans toutes les
directions. Et l’on imposera toujours les
personnes qui se tuent à la sueur de leur front.
— Tu n’as pas tort. Ma mère qui tient un cabinet
d’architecte a le droit aux réductions, au ticket
restaurant… alors qu’elle possède une bonne
position.
— Tu devras me la présenter ! ose-t-il.
— Tu sais très bien que ce n’est pas possible au vu
de ma situation. Elle garde ma fille. C’est aussi
elle qui gère mon argent.
— Comment ça se passe de ce côté-là, d’ailleurs ?
Elle effectue des virements sur un compte
personnel ?
— Je suis sous curatelle renforcée. Je ne détiens
aucune carte bancaire ni de chéquier.
— Tu plaisantes ?
— Pas du tout.
— Comment fais-tu alors ?

107
— Je peux voir ma fille une fois par mois. Pour
chaque semaine, elle me verse cent euros en
espèce. Je dois me débrouiller avec.
— Sérieux ?
— Oui. Tu as l’air surpris, je me trompe ?
— Je me demande ce que tu as commis pour te
retrouver dans une telle situation.
— C’est assez long à t’expliquer. Il y a quelques
années, je ne faisais pas du tout attention à mon
argent. Je le dépensais sans compter.
— Nous sommes tous passés par là. Quand on
commence à gagner sa vie, on se dit que c’est
génial, qu’on doit en profiter. Mais de là, à te
retrouver sous curatelle renforcée ! C’est un peu
exagéré !
— Je préfère grimper pour aller au Lac de Gaube,
fit-elle, en changeant de sujet.
— Non, on va prendre le télésiège, annonce-t-il.
— Oui, mais,
— Ne t’inquiète pas. Pour moi, c’est gratuit. Mon
oncle est un ami, du monsieur qui gère le
téléphérique et le télésiège. Ici, je suis comme à
la maison.
— En fait, ce n’est pas une bonne situation qui nous
permet de réussir dans la vie. C’est plutôt de
solides relations ! observe-t-elle.
— Ce n’est pas faux non plus.
Colleen découvrit le pont d’Espagne. Kylian lui
demanda si elle s’y connaissait un peu en géographie.
108
Malheureusement, ce n’était pas son cas. Du coup, il
s’improvisa à être son guide touristique. Il lui fit
remarquer qu’ils étaient en train de marcher dans un
espace protégé. Ce lieu se situe dans le parc National
des Pyrénées. Le pont d’Espagne se place à environ
mille cinq cents mètres d’altitude. Il se trouve
exactement en bas de la vallée du Marcadau et au-
dessus du val de Jéret. En montant sur le pont, il
ajouta :
— Regarde cette cascade. L’eau arrive du gave du
Gaube.
— Pardonne-moi de paraître idiote, mais quelle est
la différence entre le gave et le lac ?
— Tu ignores la définition de « Gave » ? s’étonne-
t-il.
— Oui.
— C’est un terme qui vient de la région. Il signifie
le mot « rivière ». Cette eau descend du lac de
Gaube. C’est la rivière du Gaube si tu préfères.
— Tu as l’air de t’y connaître en géographie.
— Tu sais, quand je randonne, je ne fais pas que
marcher. Je m’intéresse à la nature, à son
histoire. Lorsque je vois tes yeux fixer ton
portable, je me dis que ça, c’est tellement
superficiel à côté de cet endroit. Dommage que
nous n’en prenions pas plus conscience.
— Tu es écologiste ?
— Non, je n’aime pas ce terme. Parmi ces gens,
nous trouvons beaucoup d’individus qui
109
t’interdiraient de vivre pour sauver la planète. Je
me considère plus comme un humain qui protège
et défend les droits de la nature. Déjà, si chacun
de nous en prenait soin, notre monde effectuerait
un grand-pas en avant. Se limiter ne sert à rien.
— Tu n’as pas tort.
C’est la première fois qu’elle s’installait dans un
télésiège. Kylian lui fit observer que le lac de Gaube
se trouvait à mille sept cent vingt-cinq mètres
d’altitude, au pied du Vignemale. Cette montagne
dépasse les trois mille mètres en hauteur.
— Je ne connaissais pas du tout cette vallée. Avec
ce beau soleil, je crois que je vais en tomber
amoureuse.
— Tu n’as pas vu le lac ! s’enquit Kylian.
— Ton oncle vit ici ?
— Il vit dans la vallée du Marcadau. C’est plus en
retrait. Peu de personnes savent qu’il gère le
refuge des Oulettes, c’est encore plus haut. Le
lac de Gaube est magnifique en cette saison. Si
tu le découvrais, l’hiver, sous la neige, on se
croirait au Paradis blanc.
— À ce point ?
Kylian avait raison. Ce lac était splendide. Les
montagnes se reflétaient dans son eau claire, bien
fraiche.
Étrangement, durant quelques instants, elle oublia sa
situation. Kylian la ramena vite à la réalité. Il lui
reposa des questions sur ses conditions financières. Un
110
peu de hauteur vous permet de retrouver sans vous
apercevoir, un goût de liberté. Jusqu’à ce jour, elle
ignorait l’intérêt de posséder sa propre indépendance.

111
Des condoléances au volant
17

Durant cette matinée, Jeanne Borillon revenait à son


domicile. Elle ne déjeunait jamais au cours de ses
journées, mais elle dinait toujours le soir.
Son organisation fut une nouvelle fois, bouleversée.
Elle avait totalement oublié le mail qu’elle avait écrit,
la veille, tardivement, à l’éducatrice d’Eileen. Sa fille
avait décidé de rompre avec Mathieu. Elle devait alors
en assumer les conséquences. Bien sûr, dès qu’elle
s’entretenait avec celle-ci, elle n’hésitait pas à en
rajouter une couche supplémentaire.
En lisant son message, la pédagogue se trouva
surprise par cette nouvelle. Elle venait juste
d’apprendre par les médias le décès de l’arrière-grand-
père d’Eileen. Elle n’ignorait pas que Jeanne Borillon
avait tourné le dos à ses proches. Elle voyait bien
qu’elle agissait au maximum pour ne pas lui
112
ressembler. Mais ce qu’elle ne percevait pas, c’est que
son attitude, sa façon de parler, d’intervenir… tout ça,
ce n’est que du faux. Elle la manœuvrait et ne s’en
apercevait même pas. Des psychiatres considéraient
que sa fille souffrait de troubles de la réalité.
Comment ne peut-on pas être tourmenté face à une
mère manipulatrice, pervers et narcissique ?
— Madame Borillon, c’est madame Rotineau. J’ai
bien reçu votre mail. Je suis stupéfaite par la
décision de Colleen. Vous n’avez pas essayé de
la raisonner ?
— Vous la connaissez. Elle ne veut rien entendre.
Nous sommes contraintes de mettre en place un
rendez-vous. Nous devons préparer la petite et
lui expliquer qu’elle ne verra plus jamais
Mathieu.
— Nous l’accomplirons petit à petit. Elle n’a que
trois ans et demi.
— Eileen a trois ans et non trois ans et demi. Pour
elle, c’est trois ans jusqu’au jour où elle aura
quatre ans. Soit. J’organise le projet de réaliser
cette entrevue à mon domicile. Eileen gardera le
repère de sa chambre si elle désire se réfugier.
Est-ce possible ?
— Tout à fait. C’est tout à votre honneur. Avez-
vous décidé d’une date avec votre fille et son ex-
compagnon ? Ainsi, je pourrai me planifier de
mon côté.

113
— Bien sûr que non. Colleen souhaiterait que
Mathieu continue de voir Eileen. Cela ne peut se
produire. Ils ne sont plus ensemble. Comme
toujours, elle ne comprend pas mon point de
vue. Et puis, vous savez, cela risque d’être très
douloureux pour Eileen. Elle s’était construit un
lien fort avec Mathieu. C’est le seul garçon qui
avait réussi à l’approcher. Je la vois très
perturbée en présence d’êtres masculins.
— C’est un peu normal.
— Pardon ? .
— Vous ne possédez plus votre mari. Eileen ignore
ce que peut représenter un père comme une
mère. Elle commence à grandir. Elle doit
dénicher des repères pour se bâtir. Cela risque
d’être très compliqué pour elle, dans un futur
proche.
— Certains enfants vivent sans parents. Ils s’en
sortent très bien ! J’en suis moi-même un
exemple. Je n’ai pas eu besoin de mon père pour
me construire ! Quant à ma mère, je n’en parle
pas.
Quand on ne s’oriente pas dans le sens de Jeanne
Borillon, on y rencontre constamment de la difficulté.
Madame Rotineau devait toujours aller dans sa
direction. Dans le cas contraire, Jeanne Borillon
n’hésitait pas à faire pression. Elle dénichait
systématiquement une faille pour obtenir gain de
cause.
114
— Au sujet de vos parents, je vous fais part de mes
sincères condoléances.
— Comment ?
— Vous ne le savez pas ?
— J’ignore complètement ce que vous voulez
m’apprendre.
— Je suis désolée de vous le dire ainsi au
téléphone. Votre père a rendu l’âme suite à une
crise cardiaque.
La sécurité routière préconise de ne jamais circuler
en parlant avec une autre personne par le biais de son
combiné. Elle avait beau avoir activé son Bluetooth,
de nombreux souvenirs remontèrent à la surface et lui
firent frôler un fossé de près.
— Vous conduisez madame Borillon ?
— Oui, pardonnez-moi, j’aurais dû m’arrêter.
— C’est moi qui m’excuse. Je l’ignorais.
Colleen aurait été sa place, elle n’aurait pas obtenu la
moindre volte-face. On lui aurait reproché d’avoir mis
la vie en danger de son enfant, s’il avait été présent.
On ne disait jamais rien à Jeanne Borillon. On la
considérait comme honnête, généreuse et pleine de
compassion. Elle était une sainte à leurs yeux.
Elle se proposa de venir la voir de suite. Elle désirait
caler ce rendez-vous le plus vite possible. La mort de
son père tombait mal. Elle ajoutait de l’huile sur le
feu. Elle redoutait à nouveau la présence des
gendarmes à son domicile. Elle devait dénicher du

115
temps pour se préparer à leurs questions. Quand elle
arrêta sa conversation téléphonique, la radio annonça :
— Ce matin, André Borillon, homme très réputé
dans la région par la production de son Bergerac,
a rendu l’âme à la suite d’une crise cardiaque.
Dans sa famille, les tourments sont quotidiens.
Des bruits courent que José Larrieu, retrouvé
mort au lac du Brousseau, l’autre soir, par la
petite fille d’André Borillon ferait partie de cette
patrie. Notre correspondant qui se trouve devant
le domicile d’André Borillon, peut-il nous en
dire plus ?
Malheureusement, leur représentant ne recevait pas
leur liaison. Jeanne Borillon préféra éteindre la radio
et se dire à voix haute :
— Ce n’est pas une crise cardiaque. Je le sentirai. Je
suis sûre qu’on l’a tué. Cette situation devient de
plus en plus perturbante. Je dois à tout prix partir
quelques jours, avec la petite, pour la protéger.
Elle ne pensait même pas à prévenir ses filles du
décès de leur grand-père. À vrai dire, elles ne l’ont
jamais connu. Elles ne savent pas ce que peut
représenter un grand-père ou une grand-mère dans les
yeux d’un enfant. Elles ont toujours appris à se
débrouiller toutes seules. Elle avait pour unique
objectif : « Ne rien devoir à personne ». Était-ce au
fond, une bonne raison ?
Soudainement, le visage de Justin lui revint en tête.
Où était-il passé ? Comment arrive-t-il à ne pas se
116
faire prendre ? Elle pria pour qu’il ne puisse pas
croiser le chemin de Colleen. Sinon, ses paroles
n’auraient plus aucune valeur aux yeux du juge pour
enfant et, Eileen lui serait définitivement retirée.

117
De jolies rencontres
18

En arrivant sur les bords du lac de Gaube, Colleen


et Kylian découvrirent deux amoureux qui
s’embrassèrent. Ils avaient l’air de se chérir follement.
Même quand elle ne connaissait pas, Colleen n’hésitait
pas à engager une conversation.
— Bonjour, ose-t-elle en leur direction.
La femme lui répondit et son compagnon fit de
même.
— C’est très joli, ici.
— Oui, tout à fait. Je ne connaissais pas ce lieu
jusqu’à aujourd’hui. C’est François qui a pris
l’initiative de me le faire découvrir.
— C’est amusant, car Kylian a eu la même idée
avec moi. Je m’appelle Colleen et vous ?
— Élisa.
— D’où venez-vous ?
118
— Colleen, cela ne se fait pas de déranger les gens,
intervint Kylian un peu gêné.
— Non, elle ne nous ennuie pas, déclare Élisa.
Vous savez, mon François est pareil !
— Vraiment ? s’étonne Colleen.
— Elle abuse un petit peu, répondit François.
— Non, pas du tout, réplique Élisa. Qui n’a cessé
de m’agacer sur le parking de La
Rochefoucauld ?
— C’est une exception.
— De quel parking parlez-vous ? Enchaine Colleen,
avec curiosité.
— C’est toute une histoire, annonce François. Nous
sommes rencontrés sur le parking de La
Rochefoucauld à Angers.
— Vous ne connaissez pas le pigeon de La
Rochefoucauld ? Ajoute Élisa.
— Non, pas du tout.
— Eh bien, il est là, juste devant vous. Et si je
l’aime, c’est parce que je ne trouve pas une
journée sans ennui, avec mon François.
— Et sinon, vous êtes ensemble, continue François.
— Vous voyez ? Je vous l’avais dit, il est comme
vous ! conclut-elle.
Colleen ne sut quoi dire. Leur rencontre était si
neuve. Kylian lui vint à son secours en répondant :
— Oui, nous sommes en couple. C’est très récent
d’ailleurs. Nos chemins ne se sont pas croisés
dans un parking. On s’est rencontré dans un
119
restaurant. J’ai laissé mon numéro à Colleen et
celle-ci m’a rappelé dès le lendemain. Le soir
même, nous avons contourné un lac, à pied. Et,
nous sommes tombés sur un cadavre.
— Oh, quelle horreur ! lâche Élisa.
— En effet, ce n’est pas commun.
— Chéri, je préfère largement nos aventures
désastreuses dans ce parking.
— N’abuse pas non plus !
— Je te signale qu’on a retrouvé nos voitures
brûlées, le lendemain.
— À ce point ! s’empresse Colleen.
— Oui, c’est toute une histoire. François songe
l’écrire en roman. Elle aura pour titre : « Le
Pigeon de La Rochefoucauld ».
— « Les Tourtereaux de La Rochefoucauld »
auraient mieux sonné, propose Kylian.
— Vous dîtes cela, car vous ne connaissez pas notre
vie. Je pense que nous réserverons ce titre pour
nos enfants, plus tard.
— Élisa, n’oublie pas ce que le médecin a dit. Il
faudrait un miracle pour en avoir.
— Justement, demain, nous irons à Lourdes. Le
miracle se produira !
— En tout cas, je vous le souhaite, finit Kylian.
Nous allons vous laisser, car j’aimerai présenter
mon oncle à Colleen. Il gère le refuge des
Oulettes qui se situe à quatre heures de marche.
Mais je sais qu’il est ici, aujourd’hui.
120
— Ah, d’accord ! Vous êtes un enfant du pays, ose
Élisa.
— Pas du tout. Je viens de Guilvinec dans le
Finistère. Je me suis installé depuis peu, dans la
région.
— Et moi, je suis né à Bergerac, déclare Colleen.
Mon père, je ne le connais pas. Il est décédé
quand j’étais petite. Quant au reste de ma
famille, je ne la connais pas non plus. Ma mère
vit à Gan. Elle a tourné le dos à tout le monde.
C’est un sujet qu’on ne doit pas aborder avec
elle.
— C’est triste de ne pas savoir qui sont ses proches.
— Parfois, il serait préférable de ne pas en avoir
que de la subir ! informa François, en pensant à
sa relation compliquée, avec son père.
Colleen leur demanda si ça les dérangeait de garder
contact. Apparemment non. Kylian leur laissa sa carte.
En rentrant dans cet hôtel qui servait aussi de
brasserie, il vit Hubert, un vieil ami de son oncle.
Toutes les personnes qui le côtoyaient le
surnommaient Bébert. Il tenait le bar. Il appréciait
cette place plus que tout. Bébert avait dépassé l’âge
légal pour s’arrêter d’œuvrer. Mais il ne voulait pas se
retrouver à la retraite. Il était l’un de ces individus qui
aimaient trop son travail. Et que pourrait-il réaliser
après ? Rester à la maison pour regarder la télévision ?
Non, ça ne lui convenait pas du tout. Ses repères, ses
amis se situaient ici. Mince et de grande taille, Colleen
121
paraissait petite à côté. Bébert porte toujours une mine
sympathique. Kylian ne l’a jamais vu tombé malade
depuis qu’il le connaît. Autrefois, ses yeux saillants
étaient de couleur noisette. Avec le temps, ils sont
devenus de plus en plus sombres. De nombreuses rides
se sont creusées sur son front. Mais le teint lumineux
de son visage et son humeur joviale repoussait les
soucis de santé qu’il pourrait obtenir à son âge. On
peut dire qu’on aurait du mal à croire, en le
découvrant, qu’il dépasse la soixantaine.
— Salut Bébert !
— Oh, mon Kiki ! Qu’est-ce que je suis content de
te voir !
— Moi aussi. Mon oncle est par ici ?
— Non, il est parti pour le refuge, il y a vingt
minutes. Tu veux que je l’appelle ?
— Oui. C’est surprenant, je l’avais prévenu
pourtant que je venais.
— Il a dû oublier. Je m’inquiète un peu pour Jojo.
Depuis quelque temps, un type ne cesse de
l’importuner.
— Comment ça ?
— Il se prétend être son enfant. J’ai l’impression
que ça le perturbe assez.
— Mon oncle posséderait un fils ! s’étonne-t-il.
— C’est ce que je me disais moi aussi. Je n’ai
jamais vu Jojo approcher une femme. Et
pourtant, ce n’est pas ce qui manque avec toutes

122
ces allées et venues dans ce petit hôtel ainsi
qu’au refuge !
— En tout cas, je te présente Colleen.
— Enchanté mademoiselle. Avec moi, tout le
monde porte un surnom. Le vôtre sera « Coco » !
Vous n’y voyez rien de mal, j’espère ?
— Non. Je suppose que je dois vous appeler Bébert.
— Tout à fait.
— Dis-moi Kiki, j’ignore si c’est à cause du type
qui perturbe ton oncle. Mais, j’ai remarqué qu’il
descendait plus souvent dans la vallée du
Marcadau. J’ai l’impression qu’il se renferme.
— Pourquoi penses-tu cela ?
— Est-ce que la famille Borillon te dit quelque
chose ?
Bébert ne pouvait pas le savoir. Colleen s’appelait
ainsi. Kylian se sentit soudainement gêné vis-à-vis
d’elle.
— C’est le nom de Colleen.
— Oh, désolé ! Je l’ignorais. Dans ce cas, je vous
fais part de mes sincères condoléances.
— Pardon ? s’étonne-t-elle.
— André Borillon n’est pas de votre famille ?
Ajoute Bébert.
— Si, c’est mon grand-père.
— Je suis triste de vous en informer. À la radio ce
matin, ils ont annoncé qu’il a rejoint votre grand-
mère au ciel.
— Parce qu’elle est aussi décédée ?
123
— Bah, ça fait plus de trois ans ! Vous ne le saviez
pas ?
Quel choc ! Apprendre la mort de ces deux grands-
parents en même temps. Colleen ne put s’empêcher de
s’asseoir. Comment sa mère avait-elle pu lui cacher
cela ? Est-ce qu’elle avait mis sa sœur au courant ?
Elle avait beau lui adresser de nombreux reproches sur
sa façon de se comporter avec sa fille, elle ne valait
pas mieux à ses yeux. Elle ne connaissait pas ses
grands-parents. Pourtant, était-ce une raison suffisante
pour oublier de dire qu’ils n’étaient plus de ce
monde ?

124
125
Prise au piège
19

Elle venait juste de se garer. En essayant de rester


positive, elle se rendit au bureau de l’éducatrice. Ce
lieu se situait à Pau. Elle ignorait qu’en cet instant
même, le lieutenant Rivière revenait chez elle avec
Coralie pour l’arrêter. Il n’avait pas demandé
l’autorisation au procureur de la République, car il
détenait assez d’éléments pour la contraindre à parler.
Déjà, il n’aimait pas son attitude froide et hautaine. Il
savait qu’il devait rester impartial. Le fait qu’elle lui
mentit sur ses rapports avec la famille Larrieu et Marie
Borillon ne passa pas.
Elle ne patienta pas plus de cinq minutes dans la salle
d’attente. De temps à autre, elle regardait sa montre.
Pourtant, rien ne pouvait la presser. Elle gérait son
temps comme elle en avait envie. Elle s’occupait
rarement de sa petite fille. Eileen vivait beaucoup aux
126
côtés de sa nourrice qu’avec elle. Sa vie dépendait des
mains d’une femme que sa mère ne connaissait même
pas.
— Bon, revenons à ce que nous disions tout à
l’heure au sujet d’Eileen. Elle va bien,
d’ailleurs ?
— Oui. La psychologue trouve un léger mieux dans
sa relation avec Colleen. Mais celle-ci a décidé
de tout mettre en l’air.
— Que s’est-il passé ?
— J’ai eu Mathieu au téléphone, il y a un instant.
Ce que j’avais prédit arriva.
— C’est-à-dire ?
— Elle l’a quitté pour un autre garçon. De toute
façon, Colleen est instable. La première année,
tout va bien. Quant à la seconde, tout part en
vrille quand sa situation s’améliore.
— Je veux bien admettre qu’elle peut paraître très
perturbée à leur égard. Désormais, nous devons
espérer à ce qu’il soit le bon.
— Sérieusement ? s’étonne Jeanne. Vous oubliez
ses dernières expertises ! Ils disent qu’elle
comporte de graves troubles de la réalité. Je ne
peux plus supporter son insolence.
— Nous n’allons quand même pas l’enfermer en
hôpital psychiatrique !
— Non, répondit-elle avec un ton pour rapporter du
calme dans la conversation. Mais, dans l’intérêt
d’Eileen, les rencontres doivent se produire à
127
mon domicile moins régulièrement. À chaque
visite de sa maman, Eileen fait pipi au lit.
— Pardonnez-moi. Mais tout ce travail que nous
avons fourni entre Colleen et Eileen va partir en
l’air !
— Je le sais bien. Cela dit, ma fille doit assumer ses
responsabilités.
— Connaissez-vous son nouveau petit ami ?
— D’après Mathieu, c’est un violent. Je ne vais
certainement pas le présenter à la petite.
— Il déclara cela parce qu’il se retrouve seul, déçu,
voire jaloux.
— Nous pouvons le comprendre ! Non ?
Soudainement, le téléphone de madame Rotineau
sonna. En décrochant, elle s’étonna, mais resta
inflexible par la nouvelle de sa secrétaire. Celle-ci lui
informa que des gendarmes s’étaient rendue au
domicile de la nourrice d’Eileen. Ils avaient emmené
l’enfant. Ils recherchent madame Borillon. Elle se
trouve suspectée pour le meurtre de José Larrieu. Ne
sachant pas quoi répondre, elle fit semblant de se
renseigner sur le numéro d’un parent afin d’appeler le
lieutenant Rivière et l’avertir de sa présence, dans son
bureau. Une fois informé, il demanda de la garder le
plus longtemps possible à ses côtés. Jeanne essaya
d’écouter cette conversation, qui ordinairement, ne
devrait pas du tout la regarder. L’éducatrice s’en
rendit compte. Du coup, elle déclara au combiné :

128
— Pardonnez-moi, je suis en rendez-vous. Je
reviens vers vous d’ici quinze minutes. Cela
vous ira ?
— Ce sera parfait.
En raccrochant, elle proposa un café à Jeanne, qui
accepta.
— Excusez-moi. Je possède un dossier d’un parent.
Rassurez-vous, il est encore plus complexe que
le vôtre. Pour reprendre cette situation,
souhaitez-vous que j’appelle votre fille ? Je
fixerai un rendez-vous afin d’expliquer à Eileen
qu’elle ne verra plus Mathieu puisqu’il n’est plus
avec sa maman.
— Je suis venue pour ça.

129
De surprises en surprises
20

L’éducatrice était partie lui préparer un café. Durant


ce temps-là, elle reçut un appel téléphonique de la
nourrice d’Eileen. Ce n’était pas du tout dans son
habitude de la déranger. Ce n’était pas le moment de
compliquer la situation. Que se passait-il encore ?
— Jeanne ! C’est Lucie. Ils ont fait monter Eileen
dans leur véhicule.
— De quoi ? Mais calmez-vous, Lucie. Je ne
comprends rien, réplique-t-elle.
— La gendarmerie est venue chez moi. Elle m’a
interdit de vous avertir. Je ne peux pas croire que
vous soyez une meurtrière. Elle a pris Eileen.
Jeanne saisit cet appel téléphonique passé à
l’éducatrice et son attitude étrange. Elle n’avait jamais
l’habitude de répondre lors d’un rendez-vous. Elle
réalisa qu’on s’apprêtait à l’arrêter. Ne cédant pas à la
130
panique, elle décida de quitter son bureau, en silence.
Elle comprit que ses mensonges, ses manipulations
perverses lui portaient dorénavant défaut et préjudice.
Que va désormais devenir Eileen ? Elle n’avait plus le
choix. Elle devait prendre des distances. Une nouvelle
fois, elle abandonnait un enfant. Elle ne voulait pas
payer à la place d’un autre. Mais fuir, était-ce la bonne
solution ?

***

Joseph Lebreton arriva au bar. Il sympathisa avec


quelques touristes. Puis, il alla rejoindre son neveu. Il
rentra avec un plateau à la main, qu’il fit tomber au
sol. En se relevant, il fit face à Colleen. C’était le
portrait craché de sa mère. Comment était-ce
possible ?
— Bah, alors Jojo ! Tu renverses tout aujourd’hui !
s’enquit Bébert.
— Laissez, je vais ramasser, annonce-t-il
sévèrement.
— Tu avais oublié ma venue ? demande Kylian.
— Je pensais que c’était demain.
— Non, je t’ai appelé hier soir. Tu ne t’en souviens
pas ?
Colleen le trouva désagréable. Il était le contraire de
Bébert. De plus, il avait plutôt l’air asocial. Quand il
posait ces yeux noirs sur elle, son regard était sombre.
— Je te présente Colleen. C’est ma petite amie.
131
— Tu plaisantes, j’espère ?
— As-tu des problèmes, Tonton ? Tu ne me parles
jamais comme ça d’habitude remarque Kylian.
Il ignora son observation. Il se tourna vers Colleen. Il
la dévisagea de haut en bas. Elle se sentit
soudainement gênée par son étrange attitude :
— Quel est votre nom ?
— Borillon, répondit-elle.
Il avala sa salive. Était-ce possible ? Pourrait-il être
son père sans qu’il le sache ?
— Votre mère s’appelle Marie.
— Non. Elle se prénomme Jeanne.
— Vous en êtes sûre ?
— Bien sûr. Comment pourrai-je l’omettre ?
— Vous êtes le portrait craché de Marie Borillon.
— De qui parles-tu ? Interroge Kylian.
— Cela remonte à déjà plus de trente ans. Je n’ai
aimé qu’une seule femme, dans ma vie. Marie
Borillon, ça ne vous dit rien ?
— Non.
— Jojo, ne la martyrise pas, s’implique Bébert. Elle
vient d’apprendre la mort de son grand-père et
de sa grand-mère.
— Ça fait trois ans qu’elle est décédée, la vieille.
— Peut-être. Mais, elle l’ignorait.
— Votre mère ne vous a rien dit ?
— Je ne connais pas ma famille. Je sais simplement
qu’elle a tourné le dos à mon grand-père pour
vivre près de mon père.
132
— Vous méconnaissez son identité. N’est-ce pas ?
— Je possède juste une vidéo de mon papa. Il est
décédé quand j’avais trois ans, précise-t-elle, en
négligeant sa demande. Mais, pourquoi me
posez-vous toutes ces questions ?
— Depuis quelques semaines, je suis dérangé par
un type. Il se prétend être mon fils. La seule
femme avec qui j’ai eu une liaison s’appelle
Marie Borillon.
— Je vous arrête tout de suite. Vous n’êtes pas mon
père, conclut Colleen.
— Elle ne cacherait pas une sœur jumelle ? Propose
Kylian.
— Non, elle me l’aurait dit ! réplique-t-elle.
— Oh, pas sûr ! Elle est bien capable d’oublier de
t’annoncer le décès de ta grand-mère !
— Calmez-vous ! déclare Joseph. Vous n’êtes pas
venus ici, pour vous fâcher ! Et puis, tout ça,
c’est de l’histoire ancienne. Rien ne sert de
ressasser le passé. Je m’excuse d’avoir été si
froid. Voir ce visage me rappelle tant de
souvenirs.
— Je comprends.
— Tu vas aller à l’enterrement de ton grand-père ?
Ajoute Kylian.
— Je ne l’ai jamais connu. Je ne vois donc pas
l’intérêt d’y aller.

133
— Même si tu ne l’as jamais rencontré, tu pourrais
retrouver des membres de ta famille. Après tout,
les histoires de ta mère ne sont pas les tiennes.
— C’est étrange, observe Joseph. La Marie Borillon
que j’ai aimée a tourné aussi le dos à son père
qui est également celui de votre maman :
« André Borillon ».
— Que voulez-vous dire ? demande Colleen, avec
un air qui commençait à virer vers l’inquiétude.
— Soit votre mère vous a caché une tante
totalement inexistante ou sinon Jeanne joue le
rôle de Marie. Mais quel peut-être son intérêt
dans tout ça ?
— Elle n’aurait jamais pu mentir sur son identité,
révoque Colleen.
— On croit connaître ses proches. Mais souvent, on
se rend compte que ce n’est pas du tout le cas.
Détenez-vous une photo d’elle ?
— Non, elle déteste se faire prendre.
— Dans ce cas, attendez-moi ici. Je vais aller
chercher quelque chose.
Quelques minutes plus tard, Joseph arriva avec un
album d’images tout poussiéreux. Il indiqua que ces
clichés dataient des années soixante-dix. Kylian
découvrait de nouvelles choses sur son oncle, qu’il
ignorait jusqu’ici. Cet album de souvenirs fut une
bombe explosive pour Colleen. C’était bien sa mère
qui se trouvait dessus. Mais elle paraissait totalement
différente. Elle ne semblait pas froide, sombre ou terne
134
comme aujourd’hui. Non, elle avait l’air d’être
heureuse et d’aimer la vie. Que s’était-il passé pour
qu’elle puisse changer ainsi ?
— Cette photo date de 1976. C’est ici que périt l’un
des frères à Jean Larrieu.
— Mais, ce n’est pas son fils qui est décédé ? Ose
Bébert.
— Si. Le garçon qui m’importune, c’est son fils
adoptif. Apparemment, je serai son père.
— Bon Dieu ! Cela sent mauvais.
— Oui enfin, sur cette photo c’était l’hiver, on s’en
allait au refuge des Oulettes. Une avalanche
nous est tombée dessus. Le frère de Jean a
souhaité faire du hors-piste. On s’est laissé guidé
par lui alors que c’était moi qui menais
l’expédition. Mais tout le monde désirait le
suivre. J’avais beau prévenir que c’était
dangereux, personne ne voulait m’écouter.
Même votre mère, Colleen.
— Je ne comprends pas. Elle réprouve les photos, la
montagne...
— C’est normal, coupe Joseph. Elle déteste tout ce
qu’elle aimait avant, car ça lui rappelle une vie
qu’elle appréciait, précédemment.
— Pourtant elle était heureuse.
— Autrefois oui. Mais plus aujourd’hui.
Le téléphone de Colleen retentit. C’était l’éducatrice
d’Eileen qui l’appelait. Sa mère était certainement
intervenue au sujet de sa situation avec Mathieu. Les
135
surprises de cette journée n’en finissaient pas surtout
quand elle décrocha.
— Mademoiselle Borillon, c’est madame Rotineau.
— Bonjour, madame. Que puis-je pour vous ?
— C’est très compliqué à expliquer comme ça au
téléphone. Votre maman se trouve recherchée
pour le meurtre de José Larrieu. Vous le savez ?
— De quoi ?
— Oui, elle se trouve suspectée d’homicide sur la
personne de José Larrieu.
— Et ma fille, où est-elle ?
— La gendarmerie s’en est chargée. Nous allons
l’installer quelque temps dans un foyer.
— Je peux m’en occuper !
— Soyez raisonnable, Colleen. Votre maman m’a
averti de votre situation. Elle se voit toujours
instable. Vous n’êtes pas en mesure d’acquérir
Eileen.
— Vous osez croire ma mère alors qu’elle se trouve
suspectée de meurtre ! lance-t-elle.
— Je sais que c’est très difficile pour vous. Mais
vous venez de vous séparer, de votre ex-
compagnon. Même si votre maman a failli, c’est
elle, qui actuellement gère votre argent. Votre
situation reste fragile pour la petite. Avancez à
mon bureau, demain après-midi. C’est possible ?
— Je travaille demain. Mais au vu des
circonstances, je serai là.
— Quinze heures, cela vous ira ?
136
— Oui, ce sera très bien.
— Euh… avant de raccrocher, je voulais savoir si
votre mère vous avait appelé.
— Non, pas du tout. Elle ne me téléphone jamais de
toute façon.
— C’est très important Colleen. Vous ne devez pas
mentir pour la protéger.
— Je ne la protège pas. Au contraire, je suis
actuellement au lac de Gaube. Je viens de
découvrir qu’elle se faisait nommer autrefois,
Marie Borillon. Je me pose beaucoup de
questions à son sujet. Comme le fait, d’avoir
omis de me dire que ma grand-mère était
décédée.
— Cet élément, je le savais, répondit l’éducatrice.
Elle s’est envolée au moment où vous
accouchiez d’Eileen. Vous traversiez une
période difficile. Vous vous en souvenez,
j’imagine.
— Elle aurait quand même pu me le dire depuis. Ça
fait trois ans !
Au fur et à mesure de leur conversation, madame
Rotineau se rapprocha de Colleen. Sa mère ne cessait
de mentir sur elle. Mais en réalité, c’était elle qui
devait souffrir probablement de troubles de la réalité.
En attendant, elle avait échappé à la police. Et tout le
monde ignorait où elle pouvait se trouver.

137
Les heures de recherche
21

Lorsqu’il rentra dans le bureau de l’éducatrice, le


lieutenant Rivière se surprit de ne pas pouvoir arrêter
Jeanne Borillon.
— Vous êtes sûre qu’elle ignorait à notre arrivée,
ici ? s’étonne-t-il.
— Vous savez, c’est très difficile de percevoir ce
qu’elle ressent ou imagine. Mais sincèrement,
j’ai fait très attention à ce qu’elle ne se doute de
rien.
— Elle a dû être prévenue.
— Vous pensez à la nourrice d’Eileen ? Suppose
Coralie.
— Nous le serons quand nous la rattraperons. Mais
si c’est elle, la meurtrière, cette nourrice ne se
rend pas compte des suites qu’elle encourt.
Peux-tu appeler Thomas pour lui dire que nous
138
allons lancer un avis de recherche sur Jeanne
Borillon ? Moi, je m’occupe de prévenir le
procureur de la République.
Thomas s’élança vers Jean Larrieu. On ne sait
jamais. Peut-être qu’elle pourrait l’avertir. Mais
Jean se trouvait en train de labourer ses champs.
Avec ses collègues, Thomas dû faire face à
Agathe, qui ne comprenait pas du tout cette
arrestation.
— C’est n’importe quoi ! Jean ne peut pas être un
assassin. Il s’est occupé de Justin comme si
c’était son propre fils.
— Ce sont les ordres, je n’y peux rien, réplique
Thomas. Il nous a menti. Il nous doit des
explications.
— Sur quoi vous a-t-il leurré ? demande-t-elle, pour
gagner du temps.
— Sur Marie Borillon, par exemple. Ce ne sont pas
deux personnes, mais une seule et même. Nous
finissons toujours par tout savoir.
Durant cette discussion, ses collègues s’occupèrent
d’aller à sa rencontre pour l’arrêter dans son labeur.
— Thomas ! Il s’enfuit ! crie l’un d’eux.
Sans perdre une seconde, il stoppa sa conversation.
Puis il aida ses coéquipiers à le capturer. Au lieu de le
poursuivre à pied, il utilisa sa voiture. Il ne devait par
parcourir beaucoup de routes. Un kilomètre plus loin,
il se positionna pour faire barrage. Il pointa son arme
dans sa direction.
139
— Arrêtez-vous !
Jean Larrieu se laissa prendre. Il ne résista pas plus
longtemps. L’heure était venue de tout dire. D’un côté
ou de l’autre, il n’avait plus de choix. On croit pouvoir
être maître de son destin. Parfois, certaines
circonstances ne peuvent pas nous permettre de mettre
toute une vie en l’air.
Les menottes au poignet, Thomas l’installa à l’arrière
de son véhicule en déclarant :
— Vous nous devez de sérieuses explications.
Dorénavant, vous vous retrouvez dans une sale
situation.

***

Il ne pouvait se rendre nulle part. Depuis plusieurs


jours, il trainait dans les montagnes. Cela fait quelques
heures, il se sentait poursuivi.
Ne sachant pas chez qui se réfugier, il décida de se
diriger dans la demeure de son soi-disant père, à
l’improviste. Il lui restait de nombreux kilomètres à
parcourir. Il n’ignorait pas qu’on le pourchassait.
Mais, il avait trop peur de se faire éliminer. S’il se
rendait définitivement dans une gendarmerie, il se
doutait bien qu’il serait plus en sécurité qu’au milieu
de ses sentiers montagneux.
N’en pouvant plus de fuir, il décida de s’arrêter
derrière un arbre. Puis, il bifurqua sur la droite. Est-ce
que son impression se trouvait justifiée ?
140
Malheureusement, oui. Il vit une femme passer
quelques minutes plus tard, avec une arme à la main. Il
ne la connaissait pas. Que pouvait-elle bien lui
vouloir ? Que cherchait-elle ? Était-ce celle qui avait
tué son demi-frère ? Et pourquoi ? Il attendit dix
minutes. Lorsqu’il fut suffisamment sûr, il décida de
redescendre et d’emprunter un autre sentier pour
rejoindre le lac de Gaube voire, le refuge des Oulettes.

***

Colleen ne savait plus comment réagir face à


Kylian, Bébert et Joseph. Sa mère était accusée de
meurtre. La gendarmerie était à sa recherche. Pourquoi
avait-elle décidé de fuir ? Était-ce vraiment elle,
l’assassin de José ?
— Que désires-tu ? demande Kylian. Souhaites-tu
redescendre ou rester ici ?
— Madame Rotineau m’a donné rendez-vous pour
demain. Ma mère ne te connaît pas. J’imagine
que je serai en sécurité chez toi.
— Tu ne veux pas aller en savoir plus auprès de la
gendarmerie ?
— Dans quel intérêt ?
— Pour ta fille au moins, suggère Kylian.
— On m’a expliqué qu’on allait la placer dans un
foyer en attendant de lui trouver une famille
d’accueil.
— Et tu ne peux pas la récupérer ?
141
— Avec quel moyen ? déclare-t-elle, avec lassitude.
Tu oublies que je suis sous curatelle renforcée.
Je ne détiens même pas de quoi lui acheter un
simple croissant. En plus, je viens d’acquérir une
maison alors que j’y étais contre.
— Elle a tissé sa toile d’araignée dans tous les sens,
observe Bébert.
— J’ai l’impression que l’environnement dans
lequel tu évolues est plus que délicat, ajoute
Joseph.
— Sa situation est complexe, car sa mère ne cesse
de contrôler sa vie, réagit Kylian.
— Je pense plutôt qu’elle ne veut pas se séparer
d’elle, répond son oncle. Du coup, pour lui
montrer son amour, elle essaye de faire du mieux
qu’elle peut. Elle simplifie son quotidien.
— Si pour toi, obtenir que cent euros par semaine,
en espèce, c’est une facilité, j’ignore où on va !
réplique Kylian. D’autant plus qu’elle voyage en
train, d’Aire-sur-l’Adour à Pau, tous les mois
pour sa fille. Et ce billet, c’est elle qui le paye !
— Je ne vis pas de la même sorte, dans ces
montagnes. Je suis riche par ce que m’offre la
nature.
— Où pourrait se rendre ma mère ? Chez qui,
pourrait-elle aller s’exiler ? Ajoute Colleen, pour
changer de sujet.
— Je serai vous, je redescendrai, acclame Joseph.

142
— Tu ne penses pas qu’elle viendrait jusqu’ici ?
s’insurge Kylian.
— Quand nous étions jeunes et que le contexte nous
échappait, nous allions toujours dans les
montagnes pour nous cacher.
— Elles sont vastes, celles-ci.
— Peut-être, mais l’endroit où l’on se rendait est le
refuge des Oulettes. Il se situe à plus de deux-
mille mètres d’altitude.
— Ma mère déteste marcher, révoque Colleen.
— Ta mère, tu ne la connais pas ! Elle s’est montrée
durant toute ta vie sous l’opposé de ce qu’elle
était autrefois.
Elle aurait bien aimé rester plus longuement pour en
savoir un peu plus, sur l’histoire de sa maman. Celle-
ci ne lui parlait jamais de ses souvenirs.
Malheureusement, le temps passait. Le soleil
s’apprêtait à se coucher. Avec Kylian, elle redescendit
par les sentiers. Sur leur route, ils croisèrent une
femme qui avait l’air de chercher une personne.
D’ailleurs, elle les scruta étrangement. Elle ne leur
inspirait pas du tout confiance.
— Tu l’as déjà rencontrée ? demande Kylian.
— Non. Je n’aime pas son regard.
— On avait l’impression qu’elle te connaissait.
— Avec toutes ces histoires, j’ai la sensation que
nous commençons à éprouver de l’angoisse sur
toutes les personnes que nous croisons.

143
— J’espère que la gendarmerie va vite retrouver ce
criminel !
Ce n’était pas une fausse impression. L’intuition de
Kylian ne le détrompait pas. Sans le savoir, ils
venaient de tomber sur la meurtrière. Elle les avait
reconnus. L’heure de Colleen n’était pas encore
arrivée. Elle devait avant tout mettre la main, sur
Justin, son demi-frère. Elle décida de les laisser partir,
car Colleen ne connaissait pas Justin. Par précaution,
elle revint sur ses pas. Puis, elle les interpella en leur
demandant :
— Pardonnez-moi de vous déranger ! Auriez-vous
croisé un individu seul sur votre route ?
— Nous avons juste vu quelques personnes
ensemble.
— J’ignore où il est allé. Je recherche mon petit-
ami. Il randonne plus vite que moi. On doit se
retrouver au refuge des Oulettes. C’est loin
d’ici ?
— Oui. Il vous reste quelques heures de marche !
dit, Kylian. Je vous conseillerai de revenir sur
vos pas ou sinon de vous rendre au bar sur les
bords du lac. Vous pourrez vous désaltérer et
finir par les télésièges.
— Je n’ai pas acheté de billet.
— Voici le mien, annonce Colleen.
— Merci, c’est gentil. Bon retour à vous. Je
suppose que vous descendez.
— Tout à fait, conclut Kylian.
144
Au bout d’une vingtaine de mètres, Kylian fit part de
son étonnement. Colleen n’aimait pas le regard de
cette femme. Pourtant, elle lui donnait son ticket pour
utiliser les télésièges.
— Je n’allais pas m’en servir. Autant qu’il soit
efficace.
En arrivant au parking, elle observa sérieusement
Kylian. Elle lui déclara :
— J’ai conscience que ma situation se trouve
compliquée, et que tu te poses pas mal de
questions. Mais après-demain, pourrais-tu
m’amener à Bergerac au domaine de mon grand-
père ?
— Sais-tu où il habite ?
— Non. On doit bien repérer son adresse sur
Internet. Et puis, je te rembourserai tes frais
d’essence. Ne t’inquiète pas pour ça.
— Je ne suis pas à cela près. Mais entre nous, je
suis bien content de quitter ses montagnes pour
une fois.
— Ah, oui ?
— Le passé remonte trop à la surface. Quand c’est
comme ça, je ne vois pas ça bon d’y rester.
— Tu penses à ton oncle ?
— Pas simplement. Même si c’est compliqué,
n’oublie pas ta mère.
— C’est peut-être elle, la meurtrière !

145
— Personnellement, je ne la connais pas encore.
Mais si c’est le cas, j’aurai choisi un fameux
numéro.
— On ne choisit pas sa famille malheureusement.
— Non, c’est sûr. C’est déjà compliqué avec mes
proches. J’aurais bien aimé construire une bonne
relation avec mes beaux-parents.

146
147
La mauvaise impression de Kylian
22

En arrivant près de Lourdes, Kylian pensa à son


oncle. Il ressentait une funeste impression.
Soudainement, sans prévenir Colleen, il fit demi-tour.
Il décida de revenir dans les montagnes.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je retourne là-haut. J’ai un mauvais
pressentiment.
— La nuit tombe !
— Qu’importe.
— Je ne porte pas de vêtements chauds, ajoute-t-
elle.
— Contacte la gendarmerie. Dis-leur que nous
savons où ta mère se rend.
— Il est hors de question à ce que je leur raconte
des histoires.
148
— Elle est partie le rejoindre, c’est évident.
— Pourquoi ne l’appelles-tu pas ? Tu seras fixé !
— Il ne répondra pas. Je le connais. Allez, contacte
les gendarmes ! ordonne-t-il.
— Non, nous ne sommes sûrs de rien.
— Et bien, tu leur apportes une supposition. Leur
travail consiste à vérifier toutes les hypothèses.

***

Il s’apprêtait à interroger Jean Larrieu. Soudain, on


l’informa d’un appel de Colleen Borillon. Elle
souhaitait lui parler. Le lieutenant Rivière l’écouta
attentivement.
— Mais vous n’en êtes pas sûre !
— Je vous passe Kylian, il vous expliquera mieux
que moi.
Heureusement qu’il avait pris le soin de connecter
son portable en Bluetooth. Le lieutenant Rivière
comprit qu’il conduisait. Kylian fut plus persuasif.
— Où êtes-vous, actuellement ?
— Je m’approche d’Argelès-Gazost.
— Filez à la gendarmerie. On se retrouve là-bas.
Vous ne devez employer aucun risque. La nuit
s’apprête à tomber et les montagnes deviennent
dangereuses dans l’obscurité. Je vous rejoins de
suite.

149
Cette fois, il laissa Coralie et Thomas réaliser
l’interrogatoire. Il ne souhaitait pas mettre en péril la
vie à qui que ce soit.
— Ce n’est pas sérieux de vous y rendre seul, fit
remarquer Thomas.
— J’en ai conscience. Mais, c’est un Breton !
— Pardon ?
— N’oublie pas que je viens de Chartres-de-
Bretagne, près de Rennes. Entre Bretons, nous
nous comprenons.
— Mais vous ne le connaissez même pas ! C’est
peut-être le criminel !
— Je prendrai toutes mes précautions. De toute
façon, je vais le retrouver à la gendarmerie
d’Argelès-Gazost. Occupez-vous de Jean
Larrieu. Peut-être que ses réponses nous
permettront d’avancer plus vite que nous
l’imaginons.
— J’espère simplement que vous ne partez pas sur
une fausse piste ! ajoute Coralie.
— Ne vous inquiétez pas !
Sans perdre une minute de plus, le lieutenant Rivière
s’en alla. Cela le toucha de découvrir l’attachement de
ses collègues à son égard. Signe qu’il se voyait
apprécié et respecté. Il n’aimait pas l’autorité, l’ordre,
l’isolement du pouvoir. On n’arrive à rien dans ces
circonstances. Finalement, il s’étonna par le
déroulement de cette enquête. Il le sera certainement
plus encore par son dénouement.
150
151
L’interrogatoire
23

Il était là, assis près d’une table, dans une pièce


vide. Il attendait à ce qu’on vienne l’interroger. Il
n’avait aucune intention de résister. En tout cas, il ne
souhaitait pas pour autant porter le mauvais chapeau.
Il pensait répondre aux questions du lieutenant
Rivière. Finalement, ce sont ces deux brigadiers qui se
chargèrent de cette tâche.
— Bon, nous allons commencer, démarre Thomas,
en posant un dossier sur la table. Je ne vais
certainement pas vous montrer les photos du
cadavre de votre fils adoptif. Pourtant, nous
aimerions comprendre votre fuite, vos
mensonges. Qui est Jeanne ou Marie Borillon
enfin peu importe, qui est cette femme. Nous
vous écoutons.

152
— Tout cela remonte à plus de quarante ans,
amorce Jean. Cela a débuté lors d’une randonnée
en montagne. C’était en 1976. C’est là que j’ai
rencontré Agathe. Dans cette randonnée, Jeanne
Borillon était présente. Marie n’existe pas.
— Nous avons découvert un nourrisson qui porte
son identité, pourtant
— On trouve de nombreux Borillon, dans la région.
— Décidément, on retrouve les mêmes répliques
que Jeanne, observe Coralie.
— C’est simplement la vérité.
— Je perçois que c’est tout de même troublant,
affirme Thomas.
— Lourdes n’est pas très loin ! Beaucoup de fidèles
aiment rendre hommage au prénom de notre
vierge.
— Peut-être. Mais enterré un nourrisson dans un
cercueil d’adulte, ça l’est encore plus !
— Je l’ignorais, mais en effet, c’est étrange.
Thomas venait de cacher ses intentions. Ils étaient
sur le point de déterrer cette tombe retrouvée à Arrens-
Marsous. Ils n’avaient pas également obtenu
l’autorisation pour s’y atteler. Par ce mensonge, il
désirait juste découvrir la réaction de Jean Larrieu.
Sans perdre une minute, Jean affirma de nombreuses
choses concernant Jeanne Borillon. Il leur apprit
qu’elle était la mère de Justin. Avec sa femme, il a
éduqué ce petit comme son fils. Jeanne Borillon
entretenait en échange son exploitation agricole.
153
Pourtant, il n’attendait rien en retour. La vie d’un petit
ne comporte pas de prix. Il avoua qu’il avait voulu
aider une amie dans la galère. Désormais, elle aura
détruit toute son existence puisque son seul et unique
enfant en sera mort.
— Connaissez-vous André Borillon ? demande
Coralie.
— Juste de nom. Et son mari, à Jeanne, vous l’avez
rencontré ?
— Quel mari ?
— Le père de ces deux filles.
— Ce n’est pas son conjoint. Il est décédé alors
qu’il n’était que son concubin.
— Pourtant, elle a hérité de toute sa fortune.
— Manipulations perverses, je suppose. Comme ç’a
été le cas, pour nous.
— Pourquoi ne pas oser dire la vérité à Justin ?
— Elle nous l’avait interdit. Au fil des années, elle
s’est incrustée dans nos finances. Son argent
devenait indispensable. Avec ce que nous
gagnons, c’est difficile pour un agriculteur de
s’en sortir. Mais, nous restions formellement
opposés à lui raconter des mensonges comme
elle l’aurait souhaité.
— Vous auriez pu l’appeler Justin Larrieu. Non ?
— Elle ne le désirait pas.
— Pourquoi ?
— Elle était incapable de l’assumer. Mais elle
voulait au moins qu’il porte son nom.
154
— En clair, elle l’abandonnait sans y renoncer,
affirme Thomas. Et par la même occasion, sans
que vous vous en rendiez compte, elle détruisait
votre vie.
—…
— Elle savait très bien que cet enfant chercherait
tôt ou tard à percer la vérité, observe Coralie.
Connaissez-vous au moins, le père de Justin ?
— Oui. C’est l’individu qui menait l’expédition en
1976. Il s’appelle Joseph Lebreton. Il vit dans les
montagnes.
— Pensez-vous que Kylian serait à l’origine de ce
meurtre ? s’inquiète Thomas.
— Kylian Lebreton ? Demande curieusement, Jean.
— Tout à fait.
— En dehors d’être son neveu, il reste un garçon
charmant.
— Vous le connaissez ?
— Bien sûr. Il écrit des livres. Ma femme adore ses
romans. Il ne ferait pas de mal à une mouche.
Par contre, c’est quelqu’un de tenace. Vous ne
devez surtout pas menacer les personnes qu’il
aime. Ne le considérez pas non plus pour ce
qu’il n’est pas.
— Pourquoi ?
— Êtes-vous déjà parti en Bretagne ?
— Non.
— Si un jour, vous croisez un caractère de Breton,
— Oui, nous connaissez le dicton ! coupe Coralie.
155
— Vous ne maîtrisez rien du tout ! Ça, c’est de
l’humour. Entre nous, allez dans cette région !
En Bretagne, les gens ne sont pas ce que la
plupart de nous pensons. Et au moins, ils ont une
chance exceptionnelle là-bas. On dit qu’il pleut
souvent, mais la pluie tombe que sur les
personnes sottes ! Et celles-ci ne sont pas
forcément Bretonnes !
À la fin de son interrogatoire, Thomas et Coralie se
dirigèrent dans une pièce. Ils le regardèrent au travers
d’une vitre qui avait effet de miroir sur lui.
— On le libère ? Tu crois qu’il nous a tout dit ?
demande Thomas.
— Il ne peut pas nous en dire plus. Mais par
précaution, nous le gardons jusqu’au retour du
lieutenant.
— Tu te charges de prévenir sa femme, je m’occupe
de lui.
— Si tu veux.

156
157
En route vers les hauteurs
24

La tombée de la nuit ne lui faisait pas peur. Elle


avait tant méprisé ses montagnes. Elle leur en voulait
de lui avoir enlevé son fils. Pourtant, elles n’étaient
pas responsables de sa situation. Elle devait tout de
même trouver un coupable.
Trente ans plus tôt, elle se réfugiait déjà dans les
hauteurs. Elle était si jeune. Mais depuis, tellement de
choses ont changé. De nombreuses routes ont vu le
jour. Elles détruisent malheureusement ces jolies
vallées. Il y a quelques années, on souhaitait même
construire une ligne de chemin de fer. Heureusement
que ce projet n’a point abouti. Il peut toujours
remonter à la surface. Comment peut-on être aussi
méprisant envers la nature ? Pourquoi vouloir aller de
plus en plus vite ? Pourquoi espérer gagner plus
158
d’argent ? Qu’est-ce que cela peut apporter au fond ?
Plus elle se rapprochait de ses montagnes, plus ses
souvenirs de jeunesse, qu’elle avait tant essayé de
combattre pour les oublier, lui revenaient en mémoire.
Elle traversa Argelès-Gazost puis Cauterêts. Elle passa
devant plusieurs jolies cascades. Mais ce paysage avait
tellement changé ! Comment allait-elle pouvoir s’y
retrouver ?
On était à sa recherche. Elle ne détenait pas les
équipements nécessaires pour se rendre dans les
hauteurs. Mais peu lui importait. Le froid comme la
tombée du jour n’allait pas l’abattre pour autant. La
seule chose qui l’angoissait, c’était la réaction de
Joseph. Est-il encore vivant ? Si oui, l’aime-t-il
toujours autant ? A-t-il finalement construit sa vie aux
côtés d’une autre ?
Il n’était pas loin de dix-neuf heures. La nuit n’allait
pas tarder à montrer le bout de son nez. Elle n’avait
aucune envie de se rendre à l’hôtellerie. Joseph ne
restait jamais sur les bords du lac de Gaube. Elle
devait atteindre le refuge des Oulettes. Il ne pouvait
être qu’ici. C’était là qu’elle l’avait laissé, autrefois.
Elle sortit de sa voiture. Elle sentit ce froid qui se
dévoilait plus coriace qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle
enleva ses escarpins puis enfila des tennis, qu’elle
gardait toujours dans son véhicule. Tout le monde
l’ignorait, mais chaque semaine, elle partait à plus de
cinquante kilomètres pour courir afin de s’entretenir.
Personne ne devait le savoir. C’était la seule chose
159
qu’elle s’était permis de conserver. Elle n’était pas en
mesure d’oublier tout de sa vie d’avant.

***

La meurtrière ne redescendit pas de la montagne.


Elle fila au lac de Gaube. Elle prit une consommation
pour admirer le paysage qui s’offrait à ses yeux. Elle
décida de louer une chambre pour la nuit. On ne
parcourait pas trente-six chemins pour se rendre ici. Sa
victime finirait bien par se montrer sans réfléchir. Si
elle montait dans cette direction, c’est sans doute pour
une raison essentielle. Il devait connaître une personne
qui pourrait lui apporter de l’aide.
En accédant dans le bar, elle vit un téléviseur qui
diffusait l’actualité de la journée. On parlait du décès
d’André Borillon et de sa fille, Jeanne, soupçonnée
d’homicide sur José Larrieu.
— Pauvre André ! Il brûle dans les flammes de
l’enfer. Tout le monde considère ma demi-sœur
comme meurtrière. Je ne pouvais pas en
souhaiter plus ! Tout se déroule comme prévu,
pensa-t-elle.
Soudainement, Bébert s’avança vers elle. Il vit son
intention posée sur l’actualité.
— Si ce n’est pas malheureux tout ça ! C’est une
famille qui aurait pu tout avoir et qui finalement
perdra tout.
— Pourquoi dîtes-vous ça ?
160
— La petite fille d’André Borillon est passée ici
même, aujourd’hui. Elle ne connaît pas son
grand-père. Mais tenez-vous bien ! Elle n’était
pas informée du décès de sa grand-mère.
— Ah, bon ?
— Oui. Cela m’a choqué. Suspecter sa mère du
meurtre de José Larrieu ne m’étonne pas !
— Vous ne devez pas la juger trop vite, ose-t-elle,
en jouant la comédie avec amusement.
— Figurez-vous qu’elle est la curatrice de sa fille.
Elle a obtenu la garde de sa petite-fille. D’après
Colleen, elle ne l’autorise même pas à recueillir
des nouvelles sur Eileen, la toute petite. Elle ne
peut la voir qu’une fois, par mois. Franchement,
cette jeune femme m’apporte beaucoup de peine.
Heureusement qu’elle est tombée sur Kylian. Je
suis sûr qu’il va lui permettre de s’en sortir.
— Et c’est qui, Kylian ?
— Le neveu de Joseph. Le premier grand amour de
cette criminelle ! Le monde est étroit, vous ne
trouvez pas ?
— Plutôt, oui.
Cet homme était la caverne d’Ali Baba. Il lui offrait
tout sur un plateau. Elle n’avait même pas besoin de
l’interroger. Au bout d’un quart d’heure, elle décida de
rejoindre sa chambre. Mais avant, Bébert l’accosta :
— Vous souhaitez vous rendre au refuge des
Oulettes ?
— Oui, pourquoi ?
161
— Un groupe demain part dès huit heures.
— Je suis une solitaire avant tout.
— Tous les randonneurs qui viennent dans ce bar le
disent. Mais, ce serait préférable d’y aller à
plusieurs si vous ne connaissez pas trop la
montagne.
— Ne vous inquiétez pas pour ça.

***

Lui, il n’avait pas changé. Il gardait toujours autant


de splendeur. Sur ce pont d’Espagne, elle possédait
tellement d’anecdotes. Elle se souvenait de ce jour où
Joseph l’avait embrassée pour la première fois. C’était
son premier baiser. Non, elle ne l’oubliera jamais.
Les télésièges n’étaient plus opérationnels. Elle passa
donc par des sentiers.
Au bout d’une demi-heure, elle vit une silhouette
devant elle. Elle ne descendait pas, elle montait aussi.
Mais, elle avait l’air de peiner.
— On trouve toujours des irresponsables pour
marcher en montagne à des heures pas possibles,
songe-t-elle.
Au bout d’une dizaine de minutes, elle se retrouva
quasiment à sa hauteur et finit par affirmer :
— Vous filez à l’hôtellerie du lac ?
Lorsqu’il se retourna, elle n’en crut pas ses yeux.
C’était son fils qui lui faisait face. Son visage était
passé plusieurs fois à la télévision.
162
— Je ne voudrais pas vous retarder, observe-t-il.
Devant soudainement blême, Justin prit quelques
secondes de temps morts. Il ignorait totalement qu’il
avait en face de lui, sa mère.
— Vous aussi, vous peinez. Vous êtes toute
blanche, remarque-t-il.
— Non, c’est que
— randonner en montagne avec si peu sur soi, on
pourrait penser que vous cherchez à fuir
quelqu’un !
Comment pouvait-elle réagir ? Cela remonte à près
de trente ans. Elle l’avait laissé avec d’Agathe Larrieu.
Elle s’en voulait tellement. Il était là, devant elle. Il
était plus beau qu’elle ne l’imaginait. Elle aurait tant
aimé pouvoir le serrer dans ses bras, lui dire toute la
vérité, lui affirmer ses regrets pour repartir de zéro.
— Vous m’avez l’air vraiment fatigué, ajoute-t-elle,
en ignorant sa remarque.
— C’est que j’ai une tueuse à mes trousses !
— Pardon ?
— Écoutez, je n’ai pas envie de tourner autour du
pot. Je sais que mon visage vous dit quelque
chose, car il passe au travers de tous les médias
actuellement. Et c’est pour cette raison que vous
êtes devenue toute blanche. N’est-ce pas ?
—…
— Rassurez-vous, je ne vais pas vous abattre. Je
vais me rendre à l’hôtellerie pour me reposer un
peu. J’arriverai dès demain, au refuge des
163
Oulettes. C’est le seul endroit où je me sentirai
en sécurité.
— Pourquoi ?
— Qu’il veuille l’admettre ou non, je suis son fils
au vieux singe, là-haut. Je compte plus de vingt-
cinq kilomètres dans les jambes, aujourd’hui. Je
n’en peux vraiment plus.
Il lui infligeait beaucoup de peine. Se rendre à
l’hôtellerie, n’était-ce pas risqué ? Peu lui importait, il
n’avait pas d’autres choix que de se reposer. Jeanne
l’informa qu’elle n’avait vu personne, en montant.
Cela le rassura plus ou moins. Connaître les
montagnes, c’est toujours un bon moyen. Il faisait
presque noir lorsqu’ils arrivèrent sur les bords du lac.
— Vous ne venez pas avec moi ?
— Non, je vais me rendre au refuge.
— À cette heure-là ?
— Ce serait trop long à vous expliquer.
— On peut y aller ensemble demain matin,
propose-t-il.
— Non, je ne préfère pas.
— Détenez-vous une lampe torche ?
— J’ai des yeux de chat, répond-elle
— Prenez la mienne, ose-t-il. J’ignore combien de
temps elle durera encore. En tout cas, elle vous
servira toujours.
— Non,

164
— Si, prenez là. Ça me fait plaisir. Et puis, vous
m’avez tenu compagnie depuis l’instant où je
commençais à être à bout de force.
Dans sa façon de parler et dans sa manière d’agir,
elle se retrouvait. Ses parents adoptifs l’avaient
vraiment bien éduqué. Pourquoi avait-elle été si dure
avec eux, depuis toutes ses années ? Pourquoi leur
avait-elle donné un tel calvaire ? Même si elle n’a pas
tué leur seul fils, elle s’en voulait quand même. Une
personne cherchait à faire éclater des secrets enfouis
profondément dans ses montagnes du passé.
Pourquoi ? Où pouvait-elle trouver la réponse à toutes
les questions qu’elle se posait ? De son sac, elle sortit
un billet de trente euros. Elle le tendit à Justin, pour sa
nuitée.
— Je ne peux pas accepter, réplique-t-il.
— Si, ça vous paiera votre chambre et ça me règle
cette lampe torche.
— Cela fait un peu cher.
— Les gens sont tellement cruels qu’il vous
laisserait dormir dehors. Au moins, avec cet
argent, vous aurez le droit à quelques heures de
repos.
— Dans ce cas, je vous dis « Merci » alors.
Il partit en direction de l’hôtel. Il ignorait la présence
de la meurtrière. L’auberge était ouverte. Le bar avait
fermé. En pénétrant dans le hall, Bébert ne put
s’empêcher d’acclamer son agacement :
— Encore vous !
165
— Je souhaiterai une chambre pour ce soir.
— On ne trouve pas de place, ici, pour les fugitifs !
— J’ai de l’argent avec moi. Vous ne pouvez pas
me refuser le droit à du repos, pour quelques
heures. Je partirai, dès l’aube, je vous le
promets.
Bébert sentit ce jeune homme à bout de force et
épuisé. Il finit par se laisser convaincre. Il lui restait
une chambre. Il avait de la chance. Il l’emmena dans
celle-ci et l’invita à s’allonger sur le lit.
— Surtout, vous ne générerez pas de bruit demain
matin, fit-il, en fermant les volets. Je pense que
je devrai appeler les gendarmes. On dit que vous
êtes peut-être en danger de mort !
Il avait beau parler, Justin ne l’écoutait plus. Il était
tellement fatigué, qu’il du attendre quelques secondes
pour se rendre dans les bras de Morphée.

166
167
Le temps d’une nuit
25

Colleen n’était pas comme son demi-frère. Elle


n’avait aucun désir de retourner dans les montagnes.
La randonnée ne l’a jamais attirée. Elle ne savait plus
quoi penser de sa mère. Est-ce qu’elle était une
victime ou une meurtrière ? Tout la désignait comme
coupable. Elle n’avait aucune envie de lui faire face.
Elle aurait tellement voulu lui apporter autant
d’amour, d’inquiétude que Kylian en porte à son
oncle.
Le lieutenant Rivière arriva dans la gendarmerie et
les emmena dans un bureau :
— Écoutez. Allez dans les montagnes en pleine
nuit, ce n’est pas raisonnable. Quand on monte
dans les hauteurs, l’air se trouve de plus en plus
froid. De plus, on ignore sur quelle bête on

168
pourrait tomber. Ce que je vous propose, c’est
que nous partions dès l’aube.
— Et où dormons-nous en attendant ?
— Tu oublies que j’ai un entretien avec madame
Rotineau, demain après-midi, tente Colleen.
— On ne peut pas être partout, observe le
lieutenant.
— Peut-être, mais ton rendez-vous est moins
prioritaire que la vie de mon oncle.
— Cette entrevue concerne ma fille, je te signale !
— Et si nous allons à sa rencontre et que Joseph
meurt, que penses-tu dire ? demande-t-il, avec un
ton sec.
C’est la première fois qu’elle découvrait Kylian lui
parler avec un regard à la fois méchant, mais aussi
autoritaire. Le lieutenant Rivière essaya de calmer leur
conversation. En partant dès l’aube, ils seront revenus
en début d’après-midi.
— Ça ne résout pas le problème d’où nous allons
somnoler, répéta Kylian.
— Nous possédons une pièce où vous pourrez vous
allonger. Vous savez, certains d’entre nous
vivent loin de chez eux. Ils doivent mieux se
reposer là que de risquer leur vie sur la route.
Soudainement, Colleen pleura. Dévastée par cette
situation, elle avoua qu’elle s’inquiétait pour Eileen.
Cela fait plus de deux semaines qu’elle ne l’avait pas
vu. Elle ignorait tout de son existence. Elle s’exaspéra
contre Kylian qui agissait pour elle, comme un
169
égoïste. Il oubliait sa détresse. Il se moquait de sa
condition qu’elle supportait avec douleur depuis tant
d’années.
À bout de nerfs, Kylian préféra se taire. Le lieutenant
Rivière finit par la rassurer en lui disant :
— J’ai croisé les yeux de votre petite, aujourd’hui.
Elle va bien. Elle m’a demandé de vos
nouvelles.
— C’est vrai ? s’étonne-t-elle, les joues rougies par
ses larmes.
— Oui.
— D’habitude, d’après ma mère, elle n’en réclame
jamais.
— Coralie, ma brigadière, m’a informé de certaines
révélations qui proviennent de votre fille. Votre
maman lui interdit de vous répondre au
téléphone.
— Comment ça ?
— Elle a affirmé que Mamie dit constamment
qu’elle ne doit pas discuter avec vous pour ne
pas vous déranger. Mais ne vous alarmez pas.
Avec l’accord de l’éducatrice, j’ai appris qu’elle
allait s’en occuper ce soir, le temps de lui
trouver une famille d’accueil. Maintenant, vous
devez à votre tour comprendre l’inquiétude de
monsieur Lebreton, vis-à-vis de son oncle. Au
vu de la situation, vous avez peut-être raison,
Kylian. Mais contrairement à ce que disent les
médias, je n’accuse pas Madame Borillon, je la
170
suspecte. À ce jour, nous pouvons la considérer
coupable comme victime.
— Quand on découvre les souffrances de Colleen !
ajoute-t-il.
— Vous devriez visiter cette gendarmerie ! Avec
l’expérience, j’ai appris que derrière les
mensonges, les trahisons, les manipulations et
même les meurtres, nous trouvons du bien en
chacun de nous ! Et certainement du bon dans la
maman de Colleen. Ne cédez pas à l’influence
des médias qui vendent leurs informations pour
ne faire que du mal. Ne vous laissez pas
reprendre par l’apparence que cette femme
donne. Souvent, on croit tout savoir alors qu’en
réalité, nous sommes tous ignorants !
Ne voulant pas perdre de minutes inutiles, il les
emmena dans une pièce qui comporte des lits d’une
place, pour dormir. Il leur fit observer que ce n’était
pas l’hôtel. Mais qu’exceptionnellement, ça pourra
toujours les dépanner, le temps d’une nuit.

171
Un sentiment réciproque
26

Durant l’après-midi, le lieutenant Rivière et sa


brigadière Coralie s’étaient emparés de la petite
Eileen, au domicile de sa nourrice. Ils avaient pris le
soin de contacter le juge pour enfants. Celui-ci leur
avait ordonné de l’emmener auprès de son éducatrice.
Elle se chargera de lui trouver une place dans un foyer
en urgence.
Les services sociaux n’avaient pas prévu
l’attachement précipité d’Eileen vis-à-vis de Coralie.
La petite ne voulait plus se détacher d’elle, car elle la
considérait belle et douce avec elle. De plus, vu
qu’elle était gendarme, pour elle, la sécurité était là.
Madame Rotineau expliqua qu’elle ne pouvait pas
rester avec Coralie. La brigadière se prit aussi de

172
tendresse pour cette petite. Elle ne put s’empêcher
d’acclamer :
— Je sais que je ne devrai pas déclarer cela. Si
jamais, vous ne dénichez pas de place pour elle,
je vous laisse ma carte. Elle détiendra un espace
chez moi.
— C’est très gentil, mademoiselle. Cependant, vous
n’avez aucun droit sur elle. Vu votre emploi, je
doute que vous ayez beaucoup de temps à lui
consacrer.
— Je peux discuter avec mon lieutenant. Il
comprendrait.
— Ce n’est qu’une enfant. Vivre aux côtés d’une
femme gendarme pourrait la perturber.
— Je ne vois pas pourquoi.
— Le fait de porter une arme reste ennuyeux !
— Je l’endosse simplement en service. Elle
demeure toujours sur mon lieu de travail. Elle ne
vient jamais chez moi.
Coralie se mit à hauteur d’Eileen. Elle essaya de la
rassurer. Elle lui annonça qu’elle effectuerait le
nécessaire pour qu’elle puisse retrouver sa maman.
— Elle réclame sa mère ? s’étonne, l’éducatrice.
— Oui. Elle m’a même avoué en présence du
lieutenant que mamie ne souhaitait pas lui laisser
le téléphone pour discuter avec elle.
— Sérieusement ? Cela m’interloque beaucoup de
la part de Madame Borillon.

173
— Le fait qu’elle nous fuit ne vous surprend pas
non plus ?
— De toute manière, le juge va lui retirer
définitivement la garde. Elle n’est plus
considérée comme une personne digne de
confiance.
— Ce que je trouve triste dans tout ça, c’est cette
maman qui n’a pas la possibilité de s’entretenir
un peu plus avec son enfant.
L’éducatrice invita Eileen à s’amuser dans une autre
pièce. Par précaution, pour ne pas effrayer davantage
la petite, elle amena Coralie dans son bureau :
— Vous savez, dans un rapport, nous pouvons lire
que Mademoiselle Borillon souffre de trouble de
la réalité. Sa situation est loin d’être parfaite.
Elle vient de quitter son compagnon. Sa mère
gère tous ses comptes. Elle s’est lancée dans une
nouvelle relation. Ce n’est pas du tout sérieux
par rapport au lien qu’elle devrait avoir avec
Eileen. Vous comprenez ?
— Ce que j’entends c’est que Jeanne Borillon se
trouve suspectée de meurtre. Elle fuit la police.
Elle vit dans des mensonges depuis des
décennies. Et surtout, ce qui me choque, c’est
que ça n’a point l’air de vous affecter.
— Je reste simplement surprise. Je ne peux croire à
cette situation.
— Vous ne pouvez pas admettre le fait de vous
retrouver manipulée, trompée, voire trahie.
174
J’imagine que vous deviez l’apprécier, déclare
Coralie.
— Pas plus que ça. Nous avons vécu certains
désaccords. Toutefois, j’affirme la difficulté de
lui dire non ou de la contredire. C’est une femme
qui aime le contrôle.
— Et quand le contexte devient ingérable, elle s’en
va.
— Pour en revenir à Eileen, la situation de sa
maman ne va pas arranger les choses.
— Vous pensez que c’est en l’empêchant de
s’entretenir avec elle, que ça ne la perturbera pas
davantage ?
Comprenant qu’elle faisait face à un mur, madame
Rotineau lui fit remarquer qu’elle gardait sa carte en
main. Elle lui demanda de quitter les lieux sans
adresser le moindre mot à Eileen. Elle ne désirait pas
recueillir un climat plus complexe qu’actuellement.
Dans son passé, à plusieurs reprises, Coralie dut
affronter les services sociaux. Ils prenaient toujours
d’étranges décisions dans l’intérêt et les besoins de
l’enfant. Cette éducatrice n’acceptait pas de voir
Eileen se rapprocher si vite d’elle. Elle apportait
certainement ce que la petite recherche depuis
longtemps. Pourtant, on ne la considérait pas comme
idéale pour elle.
Quelques heures plus tard, une fois l’interrogatoire
de Jean Larrieu, terminé, elle reçut un appel de
madame Rotineau.
175
— Madame Lopez, c’est madame Rotineau.
— Oui, c’est moi.
— Écoutez, vous avez bien fait de me laisser votre
carte. J’ai contacté plusieurs foyers pour la
petite. Ils se retrouvent tous remplis et débordés.
Je ne trouve pas d’autres choix que de l’envoyer
sur Biarritz. Vu l’heure la journée qu’elle vient
de passer, je voulais savoir si votre proposition
tenait toujours pour l’accueillir.
— Tout à fait.
— J’ai appelé le juge pour enfant. J’ai expliqué la
situation. Je n’ai pas omis de lui révéler l’intérêt
qu’Eileen portait à votre égard. Il m’a donné
l’autorisation de vous la confier.
— Je n’ai pas pensé à vous le demander. Mais son
père, où est-il dans tout ça ?
— Eileen n’a jamais connu son papa. À ses yeux, il
est souffrant. En réalité, il est incompétent pour
s’en occuper. Il pourrait détenir des réactions
impulsives et dangereuses à son égard. Quant à
sa maman, je lui ai laissé un message. J’ignore si
elle l’a reçu. Pourriez-vous venir la chercher ou
dois-je que j’avance à la gendarmerie ?
La jeune femme préféra lui donner directement
son adresse. Une fois qu’elle raccrocha, elle appela
le lieutenant Rivière pour l’en prévenir. Il lui
accorda pour son plus grand plaisir de s’occuper
provisoirement de la fillette.

176
Dans son domicile, elle ne détenait rien pour
accueillir cet enfant. Mais, comme l’avait dit son
lieutenant : « C’est temporaire ». De toute façon,
l’éducatrice n’avait pas d’autres choix que de lui
concéder la petite.
Lorsqu’elle arriva, Eileen lui sauta dans les bras.
Elle la remercia à plusieurs reprises :
— J’ignore d’où vient l’électrochoc. En tout cas,
elle ne parle que de vous.
— Étrangement, moi aussi, je ne pense qu’à elle.
— Je reviendrai la chercher demain. Au cours de
l’après-midi, j’ai rendez-vous avec sa maman.
— Finalement, vous m’avez écouté ! S’amuse la
jeune femme.
— Vous avez raison sur un fait. Elles doivent se
voir plus souvent. Sinon, je vous remercie de
vous occuper d’elle. Je vous souhaite une bonne
soirée.
Madame Rotineau ne tarda pas. Elle s’en alla
rapidement. Coralie se retrouvait désormais seule avec
Eileen. Elle découvrit que c’était la première fois de sa
vie, qu’on lui confiait une telle responsabilité. Eileen
n’avait pas l’air bien méchante. Elle se demandait bien
ce qu’elle aimait manger. Du coup, pour lui faire
plaisir, elle préféra lui poser la question :
— Des frites ! répond-elle.
— J’aurais dû m’en douter ! Tous les enfants
aiment ça. Tu veux du coca ?
— Non, ce n’est pas bon, ça.
177
— C’est vrai, tu n’as pas tort. Un jus d’orange
alors.
— Si tu veux.
Eileen contourna dans son salon. Elle regarda sa
décoration intérieure. Sur le meuble de sa télévision,
une photo d’elle avec Thomas était posée et encadrée.
Elle datait de plusieurs années. Elle demanda :
— C’est ton amoureux ?
— Non, c’est un collègue de travail. C’est un
gendarme comme moi.
— On dirait que vous êtes ensemble.
Oui, ils l’étaient, mais secrètement. La vérité sort
toujours de la bouche des enfants. Elle fut choquée par
la suite des paroles d’Eileen.
— En tout cas, vous aurez deux bébés ! Vous en
aurez un, tous les deux.
— Cela reste à voir !
— Mais non, tu ne comprends pas ! S’agace Eileen.
Vous ferez tous les deux, deux bébés ensemble,
en une seule fois !
Elle ne devait certainement pas connaître le terme
jumeau. L’imagination des enfants peut de temps en
temps être très débordante sur les bords. En tout cas, si
cette petite disait vrai, on pourrait bien se demander
comment elle l’a su si rapidement.

178
179
La vision cauchemardesque d’Eileen
27

L’heure était venue de se coucher. Coralie déplia


son canapé-lit. Elle installa Eileen. Elle fit en sorte de
mettre des objets tout autour pour qu’elle ne puisse
pas tomber. L’enfant s’amusait, car elle dormait
depuis plusieurs mois, sans barrières. Quand son
aménagement prit fin, la petite lui avoua enfin qu’elle
somnolait comme une grande dans la demeure de sa
grand-mère.
— Nous ne sommes pas chez elle, ici. Je n’ai pas
envie que tu te blesses.
— Je ne me blesserai pas, car tu es une policière
donc tu vas me protéger.
— Je défends toutes les personnes qui ont besoin de
moi.
— Tu ne voudrais pas être ma maman ?

180
La question fut tellement soudaine et brutale, qu’elle
ne sut quoi répondre. Décidément, Eileen avait l’air de
plus l’aimer qu’elle ne l’imaginait. Se séparer d’elle
demain, risque d’être difficile.
— Ce n’est pas possible, ma puce. Ta maman, elle
t’aime très fort.
— Mais je ne la vois jamais. Et puis, elle ne
m’appelle jamais.
— Moi, je sais qu’elle pense très fort à toi.
— C’est vrai ? Tu la connais ?
— Bien sûr que oui.
— Quel est son prénom ? demande-t-elle, pour
vérifier.
— Eh bien, la confiance règne ! C’est Colleen.
— D’accord, je te crois. Mais je ne peux pas
t’appeler Maman ?
— Non, mais, tu peux me nommer Coco.
Coralie proposa de lui lire une petite histoire avant de
s’endormir. Eileen accepta. Éprise par la fatigue, elle
s’assoupit après quelques pages de lecture. Coralie
remonta sa couverture. Elle mit son salon dans le noir.
Sans bruit, elle fila dans sa chambre. Elle n’avait pas
envie de trainer. Mais au bout de deux heures, elle se
réveilla en sursaut. Eileen pleurait. Elle se demandait
ce qu’il se passait.
À toute vitesse, elle la prit dans ses bras, pour la
consoler. Elle l’interrogea sur ses sanglots. Elle était
tant et si bien désappointée qu’elle n’arrivait pas à

181
s’exprimer. Coralie finit par la calmer au bout d’une
dizaine de minutes :
— Ça va mieux ?
— Oui.
— Peux-tu m’expliquer ce qui t’a mise dans un tel
état ?
— J’ai aperçu ma mamie. Elle avait beaucoup de
sang sur les mains.
— Ce n’est qu’un piètre cauchemar, ma puce.
— Non, c’est vrai. Elle avait beaucoup de sang sur
les mains. J’ai sangloté, car j’ai remarqué une
personne qui désirait la tuer. J’ai essayé de l’en
empêcher, mais… je n’y arrivais pas, ajoute-t-
elle, en recommençant à pleurer.
— Et cette personne, qui était-ce ? Un homme ou
une femme ?
— Je ne sais pas, il faisait noir.
— C’est le sang de ta mamie que tu as vu ?
— Je l’ignore.

FIN

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DANS LE PROCHAIN OUVRAGE

Justin Borillon découvrira enfin l’identité de ses


parents en haut des sommets. En trouvant la vérité sur
les choix de sa mère, est-ce qu’il saura lui pardonner ?
Joseph Lebreton va retrouver son amour de jeunesse.
Sera-t-il de nouveau aveuglé par les sentiments ou
décidera-t-il de rompre définitivement en sachant qu’il
n’a pu jouer son rôle de père comme il aurait dû
l’effectuer ?
Jeanne Borillon apprendra que l’une de ses filles
n’est pas la sienne. Elle vient d’une demi-sœur dont
elle ignorait l’existence. Ce proche mystérieux
souhaite l’éliminer ainsi que le reste de sa famille.
Les homicides continuent alors que l’on croit
l’histoire achevée. Cette fois, le criminel se désigne
sous le nom de Marie Borillon. Qui ose prendre la
relève ?

183
André Borillon lègue toute sa richesse à Colleen,
sous une seule condition. Il désire qu’elle soit en totale
indépendance et éloigné de sa maman. Il estime sa
fille dangereuse pour elle. Tant que ça ne sera pas le
cas, sa fortune sera bloquée. Personne ne pourra en
profiter.
Eileen retournera auprès de sa grand-mère. Celle-ci
aura réussi à se faire passer pour une victime, au grand
désarroi de Colleen.
Colleen reste sous curatelle renforcée, mais change
de tuteur. Sa mère ne gère plus ses comptes. Une
nouvelle vie commence.
Kylian s’affronte clairement à Jeanne, qui ne
l’accepte pas. Elle l’accuse d’être nocive dans la
relation que Colleen entretient avec Eileen. Malgré ses
attaques, il s’installe quand même avec Colleen. Ils
décident de tout réaliser pour récupérer ensemble, la
petite.
Les parents de Kylian apprennent le lien que leur fils
a, avec Colleen. Il s’y oppose formellement. De
nouvelles aventures se poursuivront dans « Les
Menhirs du Passé ».

184