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Comment l’Afrique peut bénéficier

de la mondialisation
S. Ibi Ajayi

A MONDIALISATION n’est pas un phénomène condition sine qua non de son éradication. Les pays africains

L nouveau : elle peut se définir comme l’interaction


croissante entre les activités, notamment écono-
miques, des sociétés humaines de par le monde et
leur intégration de plus en plus poussée. Cette définition est à
la fois une description — les flux internationaux d’échanges,
doivent donc réaliser aussi vite que possible une croissance
soutenue et rapide.
L’Afrique doit se poser plusieurs questions à propos de la
mondialisation. Premièrement, après avoir échappé aux pires
répercussions de la crise asiatique, l’Afrique doit-elle quand
de capitaux et d’informations augmentent sur un marché même participer à la mondialisation? Peut-elle rester à l’écart
mondial intégré — et une recommandation — il faut libé- des changements qui bouleversent l’économie mondiale?
raliser les marchés nationaux et internationaux parce que la Deuxièmement, quels sont les avantages et les inconvénients
libre circulation des biens et services, des capitaux et de l’in- de l’intégration à l’économie mondiale? Comment limiter les
formation aura un effet optimal sur la croissance économique risques inhérents à la mondialisation? Quels sont les prin-
et le bien-être de l’humanité. cipaux enseignements à tirer des crises et des modèles de
Deux raisons expliquent la récente croissance des pays asiatiques pour
popularité du concept de mondiali- mieux gérer les inévitables pièges de
sation. La première tient à l’ampleur la mondialisation? Troisièmement,
et à la rapidité du phénomène, et à la dans quelle mesure l’Afrique est-elle
manière dont la technologie (en par- déjà intégrée à l’économie mondiale,
ticulier dans les communications et si l’on en juge par les divers indica-
les transports) est en train de changer teurs disponibles, et comment peut-
le monde. Deuxièmement, il est dé- elle améliorer sa compétitivité sur
sormais largement admis que la mon- les marchés internationaux? Qua-
dialisation n’est pas simplement la trièmement, la mondialisation est-
dernière théorie économique à la elle la panacée à tous les problèmes
mode, mais que le monde subit de économiques de l’Afrique? Cinquiè-
profondes transformations et est ef- mement, quelles mesures les pays
fectivement en train de devenir un africains doivent-ils prendre pour
village planétaire. tirer le meilleur parti possible de
la mondialisation?
La crise du développement
en Afrique Moyens d’intégration
Face à la mondialisation, l’Afrique économique
doit tenir compte de ses objectifs les Plusieurs raisons incitent nombre
plus urgents : accélérer la croissance d’observateurs à prôner une inté-
et le développement, et éradiquer la gration plus poussée de l’Afrique à
pauvreté, qui est non seulement lar- l’économie mondiale. Les principales
gement répandue, mais aussi ex- sont ses médiocres résultats écono-
trême dans certains pays. À l’aube du miques — qui tiennent à plusieurs
XXIe siècle, la pauvreté demeure le facteurs, dont un passé colonial, une
problème le plus pressant de l’Afrique géographie défavorable, une forte dé-
et la croissance économique est la pendance à l’égard des exportations

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de produits primaires et des erreurs de poli-
«La marginalisation notamment pour ce qui est de l’exécution
tique macroéconomique — et les avantages
qu’elle pourrait tirer de la mondialisation.
économique de des contrats.
L’Afrique donne à l’investissement direct
La marginalisation économique de l’Afrique
— résultat de politiques relativement isola-
l’Afrique — résultat étranger (IDE) une place de choix du fait
de sa contribution potentielle à la crois-
tionnistes et du manque d’ouverture sur de politiques sance économique. Malgré une progression
l’extérieur — explique pourquoi la majeure de l’IDE dans les pays en développement
partie du continent ne connaît pas la pros- relativement ces dernières années, la part de l’Afrique n’a
périté économique. L’intérêt pour une éco- pas dépassé 3 %. Pour attirer plus d’IDE,
nomie plus ouverte repose sur un postulat isolationnistes et du nombre de pays africains ont notamment
simple mais solide : l’intégration écono- accéléré le processus d’approbation, aboli
mique aura pour effet d’améliorer les résul- manque d’ouverture les restrictions au rapatriement des béné-
tats économiques. De plus, la mondiali- fices, mis en place de généreuses incitations
sation ouvrira d’autres perspectives — par sur l’extérieur — fiscales et autorisé les investisseurs étran-
exemple une expansion des débouchés et gers à participer à la privatisation d’entre-
l’accès à des technologies et à des idées nou- explique pourquoi prises publiques.
velles — qui peuvent conduire non seule- Migration. Le déplacement de popula-
ment à accroître la productivité, mais aussi à
la majeure partie du tions d’un pays dans un autre constitue le
élever le niveau de vie.
Commerce international. Le commerce in-
continent ne connaît troisième moyen d’intégration. Au fil des
ans, et en plus grand nombre ces derniers
ternational constitue, pour la plupart des
pays, le premier moyen d’intégration écono-
pas la prospérité temps, beaucoup d’Africains sont partis
au Canada, aux États-Unis, en France et
mique. Le commerce reste le principal outil économique.» au Royaume-Uni, essentiellement en raison
dont l’Afrique dispose pour participer et s’in- des mauvaises conditions de travail, de la
tégrer pleinement à l’économie mondiale. détérioration des infrastructures, de l’insta-
Cependant, son offre est concentrée sur un bilité politique et de conflits dans leurs
nombre limité de produits de base pour pays. On estime à plus de 30.000 le nombre
lesquels sa part de marché diminue. Pendant la période d’Africains titulaires de doctorats qui travaillent en Europe oc-
1960–69, la part moyenne de l’Afrique dans les exportations et cidentale et en Amérique du Nord. Au nombre des avantages
les importations mondiales était de 5,3 % et de 5,0 %, res- de l’émigration, on peut citer les envois de fonds par les tra-
pectivement. Pour la période 1990–98, ces chiffres étaient vailleurs émigrés, qui assurent à leur pays d’origine un afflux
tombés à 2,3 % et à 2,2 %. Cette diminution s’explique, entre régulier de devises, et l’établissement de contacts qui peuvent
autres, par le caractère restrictif des régimes de commerce, la permettre d’acquérir de meilleures compétences, d’accumuler
lente progression du revenu par habitant, le coût élevé du de l’expérience et d’utiliser les technologies les plus récentes.
transport et l’éloignement par rapport aux principaux mar- La diaspora africaine peut donc apporter une contribution
chés. Bien que les pays africains aient accompli des progrès no- importante au développement du continent.
tables dans la libéralisation des échanges pendant les années 90, Progrès des télécommunications et des transports. Les princi-
leurs politiques commerciales restent en moyenne plus protec- paux moteurs de la mondialisation sont non seulement l’amé-
tionnistes que celles de la plupart de leurs partenaires commer- lioration des moyens de communication et de transport, mais
ciaux et concurrents. aussi la baisse du coût des communications. Le prix des appels
Mouvements de capitaux. S’agissant des marchés de capi- téléphoniques a chuté dans la plupart des pays, et le nombre de
taux, deuxième voie d’intégration, l’Afrique fut sans doute téléphones a augmenté partout, sauf en Afrique, où le secteur
le premier continent à s’intégrer à l’économie mondiale : la du téléphone est caractérisé par de faibles taux de pénétration
part de la richesse de l’Afrique détenue à l’étranger est plus du réseau, un matériel obsolète et de longues listes d’attente
élevée que pour tout autre continent. Les estimations du ratio pour obtenir une ligne. En 1996, on ne comptait encore que
des capitaux ayant fui les pays africains au produit national 2 lignes téléphoniques pour 100 Africains. La durée d’attente
brut de l’Afrique vont de 24 à 143 %. Par ailleurs, l’Afrique ne moyenne pour avoir un téléphone était de 3 ans et demi, un
figure pas au nombre des principaux bénéficiaires de la pro- record mondial. L’infrastructure des télécommunications est la
gression, à l’échelle mondiale, des mouvements de capitaux porte d’accès à Internet, qui est au cœur des technologies de
privés. L’Afrique a donc aussi été privée des avantages géné- l’information indispensables à une économie de marché. Une
ralement associés à ceux-ci, par exemple création d’emplois intégration complète à l’économie mondiale exige un système
et transfert de technologies et de compétences de gestion et téléphonique en bon état de fonctionnement, aisément acces-
d’organisation. Pendant la période 1990–94, le taux net de sible et abordable.
rendement de l’investissement se situait entre 20 et 30 % en Si l’Afrique reste la région du monde où le nombre de télé-
Afrique, contre 16 à 18 % pour l’ensemble des pays en déve- phones et d’ordinateurs est le plus bas, elle demeurera margi-
loppement. L’Afrique n’a pourtant pas réussi à attirer les flux nalisée et coupée des technologies de l’information et du savoir,
de capitaux dont elle a besoin du fait de la mauvaise image de et donc incapable d’affronter la concurrence sur les marchés
ses activités économiques et politiques, des déficiences de ses mondiaux. L’Afrique doit prendre les mesures nécessaires pour
infrastructures et de l’inadaptation de son appareil juridique, remédier à ses lacunes dans ce domaine.

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Tirer le plus grand parti possible
«Les acteurs du au commerce, en adoptant des politiques de
de la mondialisation commerce interna- change appropriées et en diversifiant leurs
exportations. Au niveau international, les
Quatre points sont à souligner.
Premièrement, la mondialisation n’est pas tional ne sont pas avis divergent quant à la stratégie à adopter.
Certains estiment que l’Afrique doit mettre
une panacée : elle ne résoudra pas tous les
problèmes économiques de l’Afrique. L’inté- tous sur un pied l’accent sur les produits primaires, où elle
gration à l’économie mondiale est une condi- dispose d’un avantage comparatif. D’autres
tion nécessaire à la croissance, mais elle ne suf- d’égalité. Les pays pensent plutôt à long terme, faisant valoir
fira pas. Une croissance durable et un recul de que l’Afrique devra promouvoir résolument
la pauvreté dépendent aussi d’autres facteurs, industrialisés de- l’industrie manufacturière et l’exportation
notamment la stabilité macroéconomique, un de produits manufacturés si elle veut voir sa
ratio élevé de l’investissement au PIB, des sys- vraient lever les res- productivité augmenter rapidement. Le fait
tèmes juridiques et comptables fiables, ainsi de disposer d’un avantage comparatif dans
que des institutions publiques responsables. trictions aux impor- le secteur manufacturier serait pour elle un
L’expérience montre que les pays ayant enre- tremplin vers l’économie mondiale.
gistré une croissance rapide sont ceux qui ont
tations africaines, et Toutefois, ce ne sera pas simple. Le secteur
manufacturier n’est pas compétitif pour
investi une part élevée de leur produit inté-
rieur brut et préservé la stabilité macroécono-
les pays africains de- plusieurs raisons. Premièrement, les pou-
mique. L’Afrique doit aussi fonder ses pers-
pectives de croissance sur la mise en valeur du
vraient élaborer une voirs publics n’ont développé ni les capacités
techniques ni les connaissances spécifiques
capital humain, le développement des infra-
structures physiques et la mise en place d’ins-
stratégie commer- requises pour accroître l’efficience, élément
fondamental d’une industrialisation réussie.
titutions solides. Elle doit favoriser le déve- ciale coordonnée.» Deuxièmement, le succès à l’exportation dé-
loppement du secteur privé et établir le cadre pend de l’efficience technique des entre-
macroéconomique nécessaire à sa viabilité. prises, elle-même tributaire d’une politique
Une bonne gestion des affaires publiques, qui qui encourage l’innovation et les économies
met l’accent sur la responsabilisation, la trans- d’échelle. Troisièmement, les coûts de tran-
parence et le renforcement des institutions — fonction pu- saction en Afrique sont généralement considérables pour di-
blique, système bancaire solide et pouvoir judiciaire digne de verses raisons, dont le niveau élevé des obstacles tarifaires et
confiance et indépendant —, est indispensable aussi. non tarifaires, les coûts élevés du transport international, la
Deuxièmement, il est peu probable qu’une libéralisation du mauvaise qualité des systèmes téléphoniques et le manque
régime de commerce fasse progresser le volume des échanges de fiabilité des infrastructures de base (eau et électricité, par
si elle ne s’accompagne pas d’une croissance de qualité. exemple). Dans la mesure où l’industrie manufacturière im-
Troisièmement, si elle veut profiter de la mondialisation plique de multiples transactions, ce secteur est inexistant dans
de l’économie, l’Afrique doit opérer des réformes pour de- certains pays africains et extrêmement réduit dans d’autres.
venir compétitive et être en mesure de se lancer dans de nou- À l’heure actuelle, les acteurs du commerce international
veaux domaines. ne sont pas tous sur un pied d’égalité. Les pays industrialisés
Quatrièmement, le niveau d’éducation, le développement devraient lever les restrictions aux importations de produits
des infrastructures et la stabilité macroéconomique étant diffé- africains, tandis que les pays africains devraient élaborer une
rents d’un pays africain à l’autre, la mondialisation ne présen- stratégie commerciale coordonnée et jouer un rôle plus actif
tera vraisemblablement pas les mêmes avantages pour tous. dans les négociations commerciales, à la fois en demandant et
L’Afrique a beaucoup à apprendre de la stra- en faisant des concessions.
tégie de développement de l’Asie, qui a profité Mouvements de capitaux. Nombre de
de son ouverture au monde pour enregistrer pays africains cherchent à attirer les inves-
une croissance de 5 % ou plus du revenu par tisseurs étrangers, par exemple en libéra-
habitant — une stabilité enviable —, avec peu lisant leur législation sur l’investissement,
de récessions et un recul remarquable de la en offrant des incitations fiscales, en assou-
pauvreté. Ces progrès s’expliquent par l’im- plissant les restrictions à l’entrée sur le
portance que les pays d’Asie ont accordée à marché national et au rapatriement des
l’éducation et à la technologie, à une stratégie bénéfices, et en renforçant leurs systèmes
axée sur l’exportation, à la stabilité du climat bancaire et financier afin d’éliminer les fai-
macroéconomique et au niveau élevé de blesses du type de celles qui ont provoqué
l’épargne et de l’investissement. la crise asiatique.
Que doit faire l’Afrique pour tirer le meil- Dette. Il est clair que le fardeau de la dette
leur parti de la mondialisation? extérieure de l’Afrique constitue un sérieux
Commerce. La stratégie commerciale de obstacle à l’investissement et à un regain de
l’Afrique doit comporter deux volets. Au ni- S. Ibi Ajayi est professeur au croissance. La réduction ou l’élimination de
veau national, les pays africains doivent libé- département d’économie de ce fardeau est indispensable pour le déve-
raliser les échanges en éliminant les obstacles l’université d’Ibadan, Nigéria. loppement de l’Afrique. F&D

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