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La Congomanie ou le Traité de la vie quotidienne en République Démocratique du

Congo

I. Un rêve spécial !

Ce jour, la date m’échappe mais pas le rêve de cette nuit-là. C’était à l’époque où Kabila
Kabange Joseph était Président de la République du Congo. Il siégeait à Kinshasa. C’était son
deuxième et dernier mandat. On était en période électorale. Joseph-Sébastien Muyengo
Mulombe était Evêque du diocèse d’Uvira. Il siégeait à Uvira. La ville la plus à l’est du pays.
Située près du lac Tanganyika. Le lac de Mikeke. D’ailleurs, la seule route asphaltée de la
ville reliait sa résidence (l’Evêché) et la Cathédrale de la place. Sur le plan social, c’était lui
qui détenait l’effectivité du pouvoir à Uvira. Il était le plus écouté et le plus intègre. Amis de
la science et de l’environnement, il a doté Uvira de sa première université.

A cette même époque, les magistrats étaient extrêmement corrompus. Seuls les nantis étaient
protégés. On pouvait croire que la justice n’était faite qu’aux riches et non aux pauvres. La
plus grande mission de la loi était déviée. Les pauvres ne pouvaient pas avoir accès à la
justice. Et si par hasard, ils y accédaient, ils perdaient toujours devant les nantis.

L’armée et la police étaient au service des hommes politiques qui cherchaient plus leurs
intérêts égoïstes que l’intérêt général. Vous vous imaginez ? Pour accéder à un poste dans la
fonction publique, il fallait avoir un parent dans la haute administration. Le tribalisme, le
népotisme, la corruption, la politique du ventre, le néo-patrimonialisme, la corruption étaient
de principe dans le monde politique et le monde professionnel et le mérite, l’exception. Il était
très difficile de se trouvait un emploi. Le chômage battait son plein. Il n’y avait pas des routes
et là où elles étaient, elles étaient dans un délabrement très avancé.

Le niveau de l’éducation, les bonnes mœurs et la moralité étaient à leur plus bas niveau. Les
facultés des mathématiques, de Physique, de Chimie se vidaient. Personne ne voulait échouer
à l’école. C’était l’époque des Points sexuellement transmissibles et des côtes monnayés. Les
filles s’habillaient comme si elles sortaient de la douche. Le sexe était facile à trouve que
l’amour. Les jeunes filles préféraient sortir avec les hommes mariés que les jeunes
célibataires. Les jeunes hommes portaient des habits très collant. Tous se sentaient fiers
d’exhiber leurs parties intimes enveloppées dans ces genres d’habits qu’ils qualifiaient d’A la
mode. On pensait, parlait plus qu’on agissait ! Il y avait plus d’églises que de fidèles. Les gens
préféraient prier que travailler. Or, la République Démocratique du Congo possède plus de
quatre-vingt millions d’hectares de terres arables.

Hum, c’était grave ! A cette époque-là, j’étais à Uvira. Une ville de la République
Démocratique du Congo située au bord du lac Tanganyika et au pied de la chaine de
montagnes Mitumba à seulement vingt-huit kilomètres de Bujumbura, la capitale Burundaise.

J’ai été emporté par un sommeil profond. Au point que je n’ai pas compris dans quelle zone
ou dans quelle dimension je me trouvais.

Dans la réalité, le soleil éclaire le jour, mais aussi la conscience des hommes dignes et
honnêtes que celle de fauteurs de trouble, de voleur, des brigands, de tueurs mais pas de
corrompus, de menteurs, des débauchés et consort. Dans le rêve par contre, les jours sont
moins clairs, la nuit est moins sombre, le voyage n’a aucune peine. On se déplace aisément.
La distance ne cause pas de peine à l’organisme. On se déplace facilement. Il y a confusion
entre le point de départ et celui d’arriver. Il y a confusion entre le jour et la nuit.

Or dans ce rêve, la clarté du jour était pareille à celle de la réalité. Ça m’a étonné  ! Je n’ai pas
compris cette exception. Pourquoi l’atmosphère du rêve était-elle comme celle de la réalité ?
La réponse à cette question m’échappe. Ô mon Dieu ! J’étais où ce jour-là ? Dans cette zone,
on pouvait bien différencier les couleurs ! Ce qui n’est pas le cas pour les rêves ordinaires.
C’était un rêve spécial. Un tel rêve ne m’est jamais arrivé. C’était la première fois de ma vie.
Je peux confirmer que c’est un rêve spécial. Qu’en est-il vraiment ?

« A la rivière, j’avais vu trois personnes, dans ce rêve : un homme adulte, un jeune garçon et
une jeune fille de presque 12 ans. Tous pêchaient. Mais non, ils étaient cinq car deux jeunes
filles sont venu s’ajouter presque à la fin du rêve.

J’étais en voyage. J’avais marché toute la journée et il fallait que je me repose dans le village
le plus proche. Chose qui a été faite. Le nom de ce village je l’ignore. Mais ça me rappelle le
souvenir de tous les villages dans lesquels j’ai vécu ou passé une partie de mon enfance. Est-
ce que c’était Kitutu ? Kipona-Myembe ? Hombo ? Lemera ? Kagandu ? Je n’ai pas de
réponse précise. Mais c’était un village du Congo. Un village qui, à lui seul, portait les
caractéristiques de toute la République Démocratique du Congo. Ce pays où on préfère bien
s’habiller ou bien « saper » qu’avoir un joli lit ou prendre des bons repas.

C’était un soir, vers quatre heures, j’étais assis sur une chaise en planche devant la case de
palabre comme un vieux sage du village. A cette heure-là, on ne pouvait pas continuer à
marcher de peur de passer la nuit dans la forêt.

J’avais beaucoup de pensées dans ma tête. Je me posais tant de questions comme par
exemple : comment faire pour sortir mon pays du gouffre ? Cette question me revenait
toujours ! Pourquoi un enfant congolais peut mourir de faim et être enterré dans un cercueil
en or ? Pourquoi la recherche du gain facile prime sur l’esprit d’humanité et de l’effort ?
Pourquoi pour faire vingt kilomètres en voiture on peut passer toute une semaine ? Pourquoi
trouver un emploi est devenu si difficile or le pays est immensément riche ? Pourquoi le
bonheur est devenu discriminatoire ? Pourquoi le nom de Jésus est devenu un fonds de
commerce ? Pourquoi trouver du sexe est devenu si facile que trouver de l’amour ? Pourquoi
ceux qui terminent les études universitaires y quittent avec de diplômes-papiers et non avec
un bagage intellectuel ? Pourquoi les antivaleurs sont venues remplacées les valeurs et
personne ne dit mot ? Pourquoi s’accrocher tant au pouvoir et le pays est mal géré ? Pourquoi
on a des lacs, des rivières, des sources mais on manque eau et électricité ? On a plus de terres
arables mais on meurt de faim ? Pourquoi actuellement on préfère parler avec quelqu’un qui
est à dix milles kilomètres qu’avec celui qui est à zéro mètre ? Et j’en passe ! Trouver de
réponses à cette grande problématique est extrêmement difficile que parcourir la distance qui
sépare la planète Terre et sa satellite Lune. Il fallait amortir mes pensées.
La rivière n’était pas loin de cette case. Je suis descendu tout près de la rivière pour
contempler la nature. C’est beau de voir la rivière couler. Non ?

C’était ma première fois de descendre à cette rivière dont le nom m’échappe. Je pense que
c’était Ruzizi, Hombo, Elila, Igaga, Myembe, Kangandu, Zalya, Mulongwe, le flou du rêve ne
me permet pas d’avoir des précisions. Mais ce n’est pas un hasard. Car une rivière reste une
rivière, un cadre de vie et de bonheur.

J’arrive à la rivière, je commence à observer les jeux des papillons, entendre les chants des
oiseaux. Le saut des poissons pour attraper les insectes qui s’aventurent à la surface de l’eau.

Après un temps, je regarde vers l’amont de la rivière.

Je vois deux pêcheurs dans deux petites pirogues distinctes. L’un faisait allonger ses filets
pour piéger et attraper les poissons, l’autre, le plus jeune, tirait son filet de l’eau. Tous avaient
de poissons dans leurs pirogues.

Le plus âgé, en me voyant, est parti sans dire mot en suivant le cours de la rivière.

Le jeune est restait là. Il me regardait sans se gênait de ma présence.

Il pêchait des poissons moins grands que ceux du pêcheur âgé. La taille de leurs poissons
n’était pas la même. J’ai eu l’impression que ces poissons connaissaient bien ces pêcheurs et
ne pouvaient se faire attraper que par le pêcheur ayant un âge proportionnel à la taille du
poisson.

Tout d’un coup, j’ai vu une fille arriver et prendre place, canne de pêche à la main, sur un
arbre et regardait les eaux de rivière qui coulaient.

Elle était vêtue en chemise blanche et une jupe bleue. C’est ce qu’on appelle uniforme
d’élèves en République démocratique du Congo.

Elle a commencé aussi à pêcher. Lorsque le jeune garçon l’a vue, il est monté dans sa pirogue
très petite, pleine de poissons et il a suivi le même chemin que l’homme âgé. Il est descendu,
il a suivi le courant de la rivière.

Quand il est arrivé là où je me tenais débout pour contempler la nature, je lui ai dit : laisse-
moi du poisson. Sans hésiter, il a pris un poisson qui avait une grande taille que tous ses
poissons et me l’a jeté aux pieds.

Une fois que j’ai pris le poisson pour l’examiner, j’ai remarqué que ledit poisson était pourri
au niveau de la tête. C’est étonnant, non ?

Je me suis posé la question : pourquoi de tous les bons poissons frais qu’il possède, c’est
seulement ce poisson pourri qu’il choisit pour me donner ? Pourquoi c’est seulement ce plus
gros poisson qui est pourri à la tête ? Est-ce que ce n’était pas une interpellation à ma
conscience et à la société congolaise ?
Dans ce rêve, je n’ai pas trouvé des réponses. C’est quand je me suis réveillé que j’ai pensé à
la « Congomanie », c’est-à-dire, tous ces fléaux qui gangrènent la société congolaise. Il
s’agit, selon moi des guerres, de la corruption, de l’usure de pouvoir, de l’accaparement des
terres et des mines par des politiciens, militaires et commerçants au détriment de petits
paysans, du non-respect de la durée et du nombre de mandat exécutif et législatif, du
tribalisme, du népotisme, du clientélisme politique et j’en passe. Mais aussi, le fait de croire
que tout celui qui est à la tête du pays ne serait pas fils, originaire de ce pays (quelle est-cette
peur !). Toutes ces pratiques, ces antivaleurs érigées en valeur aujourd’hui, minent les
fondements même de la société congolaise et concourent au dépérissement de l’Etat-nation
congolaise. Et vous ? Quelle est votre réponse?

Mon rêve a continué !

Et la fillette continuait la pêche. Pour rappel, elle était vêtue en bleue-blanc. Vu son
apparence, elle devait être une écolière. Ces habits exprimaient l’espoir et un avenir meilleur !
Quand elle pêchait, seuls les petits poissons mordaient à son hameçon. Elle ne parlait pas. Elle
était très concentrée à son travail. A chaque fois qu’elle attrapait un poisson, un sourire venait
se dessiner à son visage. Ses joues recevaient ces rides occasionnelles en forme ovale. C’était
beau à voir. Car ça montrait que la République Démocratique du Congo aura un avenir
meilleur si on éradique la Congomanie.

Elle avait une peau noire non corrompue par la dépigmentation ! Une pratique consistant à
éclaircir la peau par des produits chimiques afin de prendre un teint semblable à un métis ou à
une métisse. La majorité de femmes et filles congolaises le font, voire une minorité de jeunes
hommes et jeunes garçons. Bien que la dépigmentation n’est pas la spécialité des seuls
Congolais, car pratiquée dans d’autres pays noirs, tels que la Côte-d’Ivoire, le Sénégal, le
Burundi, etc. c’est en République démocratique du Congo que celle-ci est très ancrée et elle a
une ampleur inégalée.

Elle avait sur sa tête de cheveux naturels. Elle ne portait pas de fils en caoutchouc,
communément appelé « mèches ». Ses cheveux noirs comme la bitume faisait penser à une
race pure, non mêlée ni mutante. Pour elle, c’est moi qui le pense, la race noire serait la plus
pure. Et une femme noire n’a pas besoin de se dépigmenter pour plaire aux gens ni porter de
fils de caoutchouc sur la tête pour ressembler aux cheveux de femmes blanches. En tout cas,
la petite fille de mon rêve est la plus belle fille au monde. Si les femmes et filles congolaises
savaient ce que l’exploitation du caoutchouc avait fait aux Congolais – tueries, mutilation des
bras de nos ancêtres, dépossession des terres… par le représentant de Léopold II – elles ne
pouvaient avoir du plaisir à porter de tels déshonneurs ! Nul ne peut être beau ou belle s’il n’a
dans son esprit cette beauté naturelle. S’il n’est complexé d’aucune autre forme de beauté. Si
elle ne se dit qu’il n’y a plus belle que ma couleur ou mes cheveux naturels.

Elle était paisiblement assise sur cet arbre, sûre d’elle-même, elle ne parlait ni n’avait peur de
rien. A chaque fois qu’elle attrapait un poisson, à vrai dire de fretin, elle le déposait dans un
petit seau bleu, la couleur du ciel et des dieux. Ma présence ne l’inquiétait ni la déranger. Elle
faisait comme si elle était seule dans un endroit calme et paisible. Elle n’a à aucun moment
chercher à attirer mon attention. Son attitude était rassurante. Et moi, je ne m’occupais que de
mon observation de la nature. Elle aussi en faisait partie ? Je ne crois pas ! Oui, elle en fait
partie aussi, c’est une créature non ?

Mais en un certain moment, elle a changé mon attention. Au lieu de regarder et de contempler
les arbres, la rivière, la danse de papillons, d’écouter les chants des oiseaux, d’attendre voir le
coucher du soleil, toute mon attention s’est focalisée à cette merveilleuse créature. Une beauté
céleste et non corrompue. La nature beauté à l’état pur ! Si je commence à comparer la beauté
de cette fillette avec d’autres beautés il sera difficile pour moi de se marier. Mais c’était juste
un rêve. Un rêve que je ne comprends pas, un rêve merveilleux, un rêve spécial.

Lorsque l’obscurité commençait à s’approcher de la surface de la terre et l’ombre devenait de


plus en plus noir, elle diminuait le rythme de sa pêche et s’approchait de moi sans dire mot.

Quand elle est arrivée si proche de moi, elle m’a dit : « Il se fait tard. Je vais me laver et
rentrer à la maison. Maman me cherche déjà. Elle doit s’inquiéter pour moi »

Tout d’un coup, elle s’est déshabillée et m’a dit : « Tu es comme un père pour moi. Même si
je n’en ai pas un. Tu peux me porter à ta poitrine avant que je me jette à l’eau pour se
baigner ? »

J’ai hésité. Mais j’ai fini par céder. Je l’ai prise dans mes bras comme les mères prennent leurs
bébés pour les allaiter. Elle a fait semblant de s’endormir. Je pensais que c’était un piège. Un
piège pour me soutirer de l’argent avec cette histoire de viol sur mineure qui n’a vu le jour
qu’après les guerres à répétition dans ce pays. Cette loi de 2006 n’a rien à avoir avec les
coutumes et les pratiques socioculturelles congolaises. Nos mères se sont mariées à treize ans.
Elles ont eu nos ainés à quatorze ans. Et jusqu’à présent, elles sont en vie. Elles n’étaient pas
mortes par le fait qu’elles ont été épousées avant dix-huit ans. Qui plus est, une fille de dix-
huit ans était considérée comme déjà en retard de se marier. Mais d’où nous vient cette loi en
déphasage avec nos réalités socioculturelle ? De belligérants de guerres de 1998 à 2003. Ces
mêmes gens qui n’ont pas hésité à violer les femmes et filles, voire les hommes, à piller
ressources minières et biens économiques et culturels de congolais, à détruire la faune et la
flore congolaises, à massacrer la population civile et razzier des villages. De ce gens, peut-elle
venir une morale quelconque ? J’en doute.

J’avais la grande peur de ma vie. J’ai vu la porte de la prison et je n’attendais que la voix du
procureur se fasse entendre et que l’officier de police judiciaire me jette dedans !
Brusquement, deux filles sont apparues portant toutes des cruches. Elles venaient chercher de
l’eau de cuisson. Elles s’étaient étonnées de voir la fille à cet endroit. Elles la pensaient être
ailleurs, au lit peut-être. Ma peur a augmenté. Car j’ai cru que c’était ma fin, elles allaient me
dénoncer au village. Dans ce village, j’étais étranger. Je n’étais connu de personne. J’étais
juste de passage pour mon village qui était un peu loin de là. Je ne pouvais pas m’engager à
marcher au-delà de 16 heures de peur de passer la nuit dans le bois.

Une immense forêt séparait ce village et le mien. Les bêtes féroces y rodaient la nuit. Une
légende racontait que tout celui qui s’y est aventuré à traverser la nuit n’atteignait pas notre
village et vice-versa. Donc j’étais obligé de passer la nuit dans ce village étranger. Or il est dit
que dans un pays étranger, on a droit de manger mais pas de parler. « Kwabene kwa liwa nta
kutendwe » ! Si ces filles se donnaient le plaisir de me dénoncer peut-être j’aurais été lapidé
ou amené en prison. Je ne devrais pas avoir la possibilité de se défendre car je n’avais pas le
droit de parler.

Cependant, les choses ne se sont tournées pas comme vous les penser. Les deux filles, l’une
de teint clair naturel et l’autre d’une peau noir propre et sans tache, se sont tout simplement
exclamées en disant : « Eh, toi là ! Ta maman te cherche et tu es là à rester dans le bras de ton
père ? ». « Ce n’est pas mon père, répliqua la fille. C’est juste un étranger que je viens de
trouver au bord de cette rivière. Il m’a beaucoup plu au point que j’ai cru qu’il devait être mon
père. C’est un péché d’apprécier une personne ?» Ces filles m’ont dit : « Papa, il se fait tard.
Le village a organisé un accueil chaleureux pour toi aujourd’hui. Ça fait dix ans que nous
avons vu un passant dans notre village. Tu dois être un prophète, un saint qu’on a longtemps
attendu. Tu resteras plusieurs jours avec nous ici. Nos pères et mères construiront une maison
pour toi. En attendant, tu resteras dans la maison de la veuve, la mère de cette fille qui se
baigne sous tes yeux. Ça sera ta maison et tu habiteras ici. Ce village a besoin d’un chef qu’il
a longtemps attendu. Nous croyons que c’est toi. Il n’y a plus de village après celui-ci. Après
la forêt de tourments, c’est la cité des âmes perdues. En diagonale de celle-ci se trouve la cité
des âmes en repos qui attendent que Museme, ancêtre de tous ceux qui prient le plus Grand
Esprit Kalaga, ouvre la porte pour leur salut éternel. Mais nous, nous ne sommes pas encore
là. Nous sommes dans ce pays des esprits qui portent encore leurs enveloppes charnelles. Ces
esprits pourvus de corps physiques qui ne cessent de désirer ! Tu seras notre chef et nous ton
peuple. Tu es l’un de nôtres né dans un pays étranger. Ton absence était une malédiction pour
tout le village. Mais ta présence nous comblera de joie. Fini nos malheurs ! »

Après le discours de ces deux filles qui parlaient dans un rythme identique, j’ai entendu le son
du tam-tam et je me suis réveillé.

Ce n’est plus un rêve. La réalité a pris place. Je me suis réveillé et j’ai vu que je suis dans ma
chambre devant tant de livres, des journaux, des habits éparpillés, et une radio Sonitec sur une
petite armoire qui était juste près de mon lit. Je prends la radio. Je l’allume et j’attends : les
Maï-maï se sont emparés du village de Nambo ou Kangandu, le gouverneur de province a
nommé son petit-frère comme chargé des recettes de la province, les congolais paient des
taxes qui n’ont aucun fondement juridique, le mandat des élus prend fin aujourd’hui. Mais ils
doivent continuer jusqu’à leur remplacement par d‘autres élus, un recteur a révoqué un chef
de travaux parce qu’il n’est pas de sa tribu… J’ai compris pourquoi on m’a donné le poisson à
tête pourrie. C’est le mental congolais qui est pourri. De ce fait, il est difficile à un congolais
d’être honnête. Les pratiques de ce qu’il pense vont toujours à l’encontre de la morale
universelle. C’est la Congomanie.

II. La Congomanie

Le poisson qu’on m’a donné dans le rêve avait une tête pourrie. La tête est le moteur de tout
le corps, dit-on. C’est elle qui commande le reste du corps. Pour une société, on peut vite
croire que c’est le chef ou le dirigeant. Mais en réalité, c’est une autre chose. C’est plus la
culture que l’autorité. Le dirigeant fait aussi partie de la société. Il est membre comme le sont
les dirigés ou les gouvernés. Et tous obéissent à certains codes, à certaines lois, à certaines
représentations, recourent à certaines pratiques, ont une certaine mentalité, ont une culture
commune. Cette culture peut être bonne ou mauvaise. Elle peut être chargée des valeurs, ou
des antivaleurs ; mais elle reste une culture.

Nos réactions dépendent souvent de ce que nous sommes naturellement mais surtout de ce
que la société nous a inculqué. Elles peuvent être soit des valeurs, des connaissances, des
coutumes, de droits et obligations, des représentations, voire des antivaleurs. Ce sont ces
antivaleurs que j’appelle la Congomanie. C’est une pathologie sociale. A force d’être
répétées, certaines pratiques sont devenues des habitudes. A force d’être banalisées, elles sont
devenues une seconde nature pour les congolais. Ces antivaleurs sont très nombreuses. Mais
certaines ont attiré mon attention. Il s’agit du Congolais lui-même, des guerres à répétition, de
la corruption, de l’usure et/ou de l’usurpation de pouvoir, de la baisse de niveau d’éducation,
de la discrimination que fait preuve le Congolais,…

A. Le Congolais

Le Congolais est un homme intègre, honnête, surtout hospitalier. Dans la société congolaise et
pour un Congolais digne, le vol, le mensonge, la calomnie, la barbarie, le meurtre, la
corruption sont bannis dans presque toutes les coutumes de tribus congolaises. Un congolais
ne croit souvent qu’à un seul dieu. Le Congolais est monothéiste. A majorité chrétien, les
Congolais n’aiment pas voir l’Israël souffrir.

Mais depuis la colonisation et les trente-deux ans de règne de Mobutu Joseph-Désiré, le


Congolais a été remodelé et est devenu une autre personne. De même que la mauvaise
monnaie chasse toujours la bonne. Les antivaleurs sont venues chasser les valeurs et le
Congolais est devenu une autre personne qu’il n’était avant la colonisation. Qui est ce nouvel
être ? Quoi aime-t-il ? Quelle est sa première préoccupation ? Quelles sont ses aspirations ?

1. De la nationalité congolaise

Pour être un Congolais, il faut avoir la nationalité congolaise. Cette nationalité peut être
d’acquisition ou d’origine. Le législateur congolais l’a définie comme le lien de rattachement
de l’individu à l’État. Ce lien est généralement déterminé par le jus sanguinis (ou le droit du
sang) ou par le jus soli (ou le droit du sol). Mais au Congo, la nationalité est surtout un esprit
d’appartenance exclusive à ce vaste pays.

Le premier attribue à une personne physique la nationalité de ses père et/ou mère ou par le fait
d’être né sur le sol congolais. Le second permet d’acquérir la nationalité d’un État par un acte
de volonté de la part du requérant étranger se trouvant sur le territoire congolais. La
nationalité congolaise est soit d’origine, soit d’acquisition individuelle.

a. L’ethno-nationalité congolaise ou nationalité d’origine

L’article 6 de la loi n° 04/024 du 12 novembre 2004 relative à la nationalité congolaise (la loi
sur la nationalité), coulé en disposition constitutionnelle en 2006 dispose qu’ « Est congolais
d’origine, toute personne appartenant aux groupes ethniques dont les personnes et le territoire
constituaient ce qui est devenu le Congo (présentement la République Démocratique du
Congo) à l’indépendance. »

D’après l’Exposé des motifs de cette loi, la nationalité congolaise d’origine est reconnue à
l’enfant dès sa naissance, en considération de deux éléments de rattachement de l’individu à la
RDC: 1°) sa filiation à l’égard d’un ou des deux parents congolais (jus sanguinis), son
appartenance aux groupes ethniques et nationalités dont les personnes et le territoire
constituaient ce qui est devenu le Congo à l’indépendance (jus sanguinis et jus soli); 2°) sa
naissance sur le territoire de la RDC (jus soli).

Un congolais d’origine l’est par appartenance, par filiation ou par présomption de la loi. La
nationalité congolaise d’origine est donc fondée sur le droit du sang (jus sanguinis) – c’est
être descendant d’un des ancêtres du Congolais – et sur le droit du sol (jus soli). Ceci montre
combien de fois que même l’enfant né au Congo par des parents étrangers a la nationalité
d’origine congolaise. Mais pourquoi le Congolais ne l’admet pas ? C’est ça la Congomanie.
Nier les lois qu’on s’est soi-même édicté ! En théorie, les jus soli, comme on le sait, serait
supérieur au jus sanguinis ; il permet de rapporter aisément la preuve de la nationalité
d’origine ou d’acquisition par la simple production du certificat de naissance de l’individu ; le
fait que les parents soient inconnus ou apatrides demeure sans influence sur le contentieux de
la nationalité1. En pratique, c’est le jus sanguinis qui prime !

Pour un Congolais, jaloux de ses origines et du sang des ancêtres qu’il porte, seule la
nationalité par le sang est souvent prise en considération. Selon l’article 10 alinéa 3 de la
Constitution du 18 février 2006, « Est Congolais d’origine, toute personne appartenant aux
groupes ethniques dont les personnes et le territoire constituaient ce qui est devenu le
Congo (présentement la République Démocratique du Congo) à l’indépendance. »

Cette distinction entre congolais d’origine et congolais naturalisé est à la base de sentiment
d’exclusion qui existe entre les congolais. Mais aussi, le clivage entre ceux de l’Ouest et de
l’Est cultive une discrimination qui, un jour, pourra aboutir à des affrontements sanglants ou
le partage du pays. Il y a ceux qui se croient être de vrais congolais et de ce fait, ils
discriminent les autres. Les habitants nés à Kinshasa, Kasaï, Equateur, Bandundu, Bas-Congo
se voient plus congolais que quelqu’un né au Nord-Kivu, Sud-Kivu, Katanga, Maniema,
Province Orientale, par exemple. La nationalité congolaise d’origine a comme point de départ
le fait d’appartenir ou d’être descendants d’une tribu ou ethnie quelconque. Cette façon
d’avoir comme point de départ d’un droit politique le plus important la tribu ou l’ethnie a
donné le germe d’une ethnopolitique criminogène et conflictogène2 exacerbé souvent pendant
les élections et dans des zones pourvues de grandes quantités des ressources naturelles 3. La
1
Pierre Félix KANDOLO ON’UFUKU wa KANDOLO, « impact des droits de l’homme sur les principales
innovations apportées par la loi n° 04/020 du 12 novembre 2004 relative à la nationalité congolaise  », in
Analyses Juridiques, n° 11/2007, janvier-février-mars-avril, Lubumbashi, 2007, pp. 26-35
2
FALL, I.-M., HOUNKPE, M., «  Les Commissions électorales en Afrique de l’Ouest », Fondation Ebert, 2009 ;
Ismaïla Madior FALL, « Quelques réserves sur l'élection du président de la République au suffrage universel. Les
tabous de la désignation démocratique des gouvernants », Afrique contemporaine 2012/2 (n° 242), p. 99-113.
3
COLLIER, «Ressources naturelles, développement et conflits : liens de causalité et mesures politiques  », Banque
mondiale et Université d’Oxford, 197-215 ; LUBUNGA MWINDULWA Hervé, Influence des ressources minières
sur la politique en République Démocratique du Congo, Thèse de doctorat en Science politique, Université
multitude des acteurs dans ces conflits de 1996 à 2003 montre combien de fois les ressources
minières attirent un grand nombre de gens pour s’accaparer de la rente.

En apparence, les motifs sont presque tous légitimes. Mais concrètement, on comprend vite
que les motivations sont aussi économiques. En ce sens qu’en 1996, les Banyamulenge ont
prétexté la demande de la nationalité congolaise pour accéder au centre des décisions comme
tout autre congolais appartenant dans l’une de tribus reconnues de la RDC. C’est normal, car
la politique en RDC se base beaucoup sur les considérations ethniques ou tribales dans la
redistribution des tâches politiques. Mais la suite des conflits armés a montré autre chose. Les
combats se déroulaient souvent dans des zones minières et riches en ressources naturelles.
Ainsi, lorsque des conflits sont déterminés par des facteurs relevant du hasard et de certains
préjugés que des faits sociaux rationnels, concrets et légitimes, les résolutions de ceux-ci
deviennent difficiles et complexes.

Déjà en 1957, lors de premières élections urbaines en RDC, Congo-Belge à cette époque,
l’appartenance ethnique a joué un rôle très déterminant dans le choix des électeurs. Lors de la
Conférence Nationale Souveraine des années 1990, chaque tribu voulait au moins avoir sa
propre province ! Or, la République démocratique du Congo compte plus 250 tribus.
Imaginons, ça pourra être combien de province ? Les populations frontalières en RD Congo
ont entretenu une certaine perméabilité. Au Katanga, les populations Baluba et Bapemba se
trouve en Zambie et en République démocratique du Congo, et au Bas-Congo, les
populations Bakongo, présentes de part et d’autre de la frontière Congo-Brazza/République
Démocratique du Congo, ont constitué des zones d‘échange entre populations riveraines.

Au Kivu par contre, la question se pose différemment du fait, d’une part, de la non-existence
traditionnelle de populations de la même origine ethnique des deux côtés de la frontière, sauf
dans le Nord-Kivu, et, d’autre part, de la non-reconnaissance du groupe ethnique pratiquant
les échanges comme congolais à part entière.

En effet, les populations d’origine rwandaise qui ont émigré ou qui ont été incorporées au
Congo belge lors de la colonisation, ne sont pas perçues comme nationales par les autres
populations autochtones. Ces populations, originaires du Rwanda, sont appelées
habituellement, Banyamulenge ou Congolais rwandophone ou d’expression rwandaise pour
les distinguer des Rwandais habitant le Rwanda.

Cette spécificité du Kivu pose depuis l’indépendance la question de la nationalité dans ces
provinces, surtout dans la province du Nord-Kivu. Le statut contesté des populations
rwandophones des provinces du Nord et du Sud-Kivu a été, par apparence, au cœur des
guerres qui ont dévasté la région depuis le début des années 1990. La question de savoir qui
appartient au Congo et depuis quelle date d’arrivée aurait été au centre de ce conflit, et
diverses lois ont fixé la « date d’origine » déterminant l’appartenance au Congo d’un groupe
ethnique à 1885 (la première date à laquelle les frontières de l’État ont été décrites), 1908,
1950 et 1960 (indépendance). Cette situation a de répercussion jusqu’à Kinshasa où on ne voit

Cheikh Anta Diop, 2017, p.48


que dans celui qui parle Kiswahili un envahisseur rwandais ! Ce qui pourrait être considéré
comme à l’origine du clivage Est-Ouest.

Cette situation de déni de nationalité à d’autres personnes n’est pas seulement jouée par
certaines populations à l’égard des autres mais aussi par certains politiciens qui, pour des
raisons stratégiques et de positionnement cherchent à écarter d’autres politiciens en arguant
qu’ils ne sont pas congolais. Si en 1996, la Cour suprême a examiné une requête de deux
membres du Parlement de « transition » (le Haut Conseil de la République — Parlement de
transition), MUTIRI MUYONGO et KALEGAMIRE NYIRIMIGABO, demandant qu’elle
annule la décision du Parlement de les exclure pour cause de doute sur leur nationalité
congolaise (en fait, à l’époque zaïroise), en 2018, la Commission Electorale Nationale
Indépendante (CENI) a rejeté les candidatures à la présidence de Samy BADIBANGA (ex-
premier ministre) et de madame Marie-Josée IFOKU pour défaut de nationalité. Pour le
premier cas, la Cour suprême les a réhabilités 4. De même que pour le second cas, les
candidatures à la présidence ont été validées par la Cour constitutionnelle. Quant à la
candidature prononcée de Monsieur KATUMBI, elle n’a même pas été déposée. On lui
reproche aussi de ne pas être congolais car ayant perdu sa nationalité lorsqu’il a acquis la
nationalité italienne. Il n’a pas mis ses pieds en Rd Congo. La tribu dont est issue sa mère a
essayé de justifier que Moïse KATUMBI est le leur mais le pouvoir est reste ferme.

Le Congolais me laisse perplexe parfois. Si une personne excelle à l’étranger et portant un


nom semblable aux noms de Congolais, il s’en glorifie : « c’est un Congolais ». Mais si tu
montes en grade en occupant un rang élevé dans la société congolaise on te traite d’étranger.
Par exemple, Kimpemba, Congolais de Brazzaville est qualifié de Rd Congolais parce qu’il
joue bien dans l’équipe de Paris Saint Germain en France. Matuidi ; d’origine angolaise,
ancien joueur de PSG et actuel joueur de Juventus de Turin serait aussi congolais. Par contre,
Kasavubu serait Chinois, Mobutu centrafricain, Joseph Kabila, Rwandais. On ne sait pas
encore quelle nationalité, il va coller à Tshilombo Tshisekedi Felix Antoine ! C’est comme si
le Congolais lui-même ne peut pas se gouverner. C’est pathétique !

Quant à la Constitution actuelle, elle ne fait que rappeler le caractère ethnique de la


citoyenneté congolaise. On est citoyen congolais parce qu’on est descendant de telle ou telle
autre tribu établie en RDC avant 1960. Cette affirmation est discutable d’autant plus qu’il
existe au Congo, des groupes communautaires qui n’avaient pas le statut de tribu à cette
époque-là. Mais aujourd’hui, ils sont considérés comme de tribu ou ethnie à part entière. Cette
manière de voir et de se représenter les choses a des répercussions sur les stratégies politiques
et sociales. Ce qui crée le népotisme et renforce la Congomanie ou l’exclusion de l’autre. Tout
le monde veut s’entourer des membres de sa tribu ou ethnie, des membres de sa famille, des
amis d’enfance au détriment du mérite et des compétences de chacun. C’est la Congomanie.
L’étranger ou le membre d’une autre ethnie devient un ennemi. Et le mal ne peut provenir que
de chez les autres ! Où est passé le Nationalisme qu’a voulu créer Lumumba ? Oui, il l’a
inventé. Mais il est loin d’être intégrateur ou unificateur ! Je crois qu’il est dans les
oubliettes !
4
MABANGA MONGA MABANGA, Le contentieux constitutionnel congolais, éditions Universitaires
Africaines, Kinshasa, 1999, pp. 56–58
Le nationalisme de Lumumba n’a pas seulement créé des congolais très attachés à leur pays
ou cherchant à créer une nation, mais surtout des personnes qui voient mal l’ingérence des
étrangers dans leurs affaires internes, des autochtones qui ne croient que le mal ne peut
provenir que des étrangers. Au point que la majorité des dirigeants est considérée comme
étrangère. Quelle bassesse ? Je vois dans cette posture d’éviter les autres peuples un frein
majeur pour le développement socio-économique du pays. Je ne vois en aucune manière
qu’un pays en autarcie puisse se développer et arriver au bien-être !

A part les hommes politiques, leurs familles et les grands opérateurs économiques (toujours
en connivence avec les hommes du pouvoir), les Congolais n’ont pas de revenus suffisants qui
peuvent leur permettre de voyager, aller étudier et voir ce qui se passe ailleurs afin de revenir
avec des technologies nouvelles, novatrices et constructivistes. Pour pallier à cette
insuffisance, le seul moyen est de laisser aux étrangers épris de contribuer au développement
du Congo d’entrer dans le pays, de s’y installer et d’y investir tout en gardant leur nationalité
d’origine afin de leur permettre de bien voyager. Mais ici aussi, la Congomanie bloque. La
République démocratique du Congo n’admet pas la double nationalité.

A ce stade, le congolais devient lui-même le problème. D’abord, contre lui-même, ensuite


contre l’Etat congolais et enfin contre la société congolaise tout entière et le monde entier. Au
point que ce sont les étrangers qui règlent les problèmes-congolais. Pourquoi ne pas leur
accorder une nationalité congolaise ? S’ils veulent acquérir la nationalité congolaise.

b. La nationalité d’acquisition

Il n’est pas interdit à un étranger d’acquérir la nationalité congolaise s’il le veut. L’essentiel
est de respecter la procédure. La loi définit cinq modes d’acquisition de la nationalité
congolaise: 1°) par l’effet de la naturalisation; 2°) par l’effet de l’option; 3°) par l’effet de
l’adoption; 4°) par l’effet du mariage; 5°) par l’effet de la naissance et de la résidence en
RDC. Bien que l’acquisition de la nationalité congolaise soit admise, la loi sur la nationalité
de la RDC de 2004 et la Constitution de 2006 ne permettent pas la double nationalité.
L’acquisition de la nationalité congolaise entraîne la perte de la première nationalité.

La question de la double nationalité a généré des importants problèmes en République


démocratique du Congo au cours des dernières années, en particulier parce qu’elle met
en jeu des politiciens et autres figures importantes. La controverse a été portée sur la
place publique à la veille des élections présidentielle, législatives et provinciales de 2006, des
élections présidentielles et législatives de 2011, lorsque des candidats ont contesté l’éligibilité
de leurs adversaires et demandé son exclusion au motif qu’il avait les nationalités douteuses.

Les réponses à ce problème ont été très différenciées. On regardait surtout la position de
l’acteur. Il est de la majorité au pouvoir ou de l’opposition ? S’il est de la majorité, même s’il
possédait toutes les nationalités du monde, même s’il était soit Français, Marocain, Belge,
Anglais, Kazakh ou Sénégalais, etc. sa nationalité congolaise ne pouvait en aucun cas être
remise en cause. Je me rappelle de ce député, élu de Rutshuru qui circulait avec son passeport
canadien et siégeait sans aucun problème à l’Assemblée Nationale à Kinshasa. Personne ne
l’inquiétait ! Or, il est strictement interdit de posséder une double nationalité au Congo. Ce
monsieur en avait deux mais son mandat de député n’a jamais fait l’objet d’aucune procédure
d’invalidation pour défaut de nationalité congolaise. Et il n’était pas le seul à en posséder plus
d’une. Amushangale ! La République Démocratique du Congo a ses choses !

En revanche, si on est opposant et on a une double nationalité avérée ou non et que sa


popularité commence à effrayer la classe au pouvoir ; on ne pouvait en aucune manière te
permettre même d’entrer au pays. On te contraint à l’exile. Or, selon l’article 30 de la
Constitution de 18 février 2006, « Aucun Congolais ne peut être ni expulsé du territoire
de la République, ni être contraint à l’exil, ni être forcé à habiter hors de sa résidence
habituelle. » Quand la politique parle, le droit se tait. On interdit même aux journalistes de
prononcer ton nom. C’est la Congomanie.

2. Le Nom congolais

Les noms de congolais sont parmi les plus longs et le plus compliqués au monde. Parfois,
certains étrangers trouvent difficile à les prononcer et te demande seulement ton prénom.

a. La signification de nom

Mot ou groupe de mots, le nom sert à désigner une réalité concrète ou abstraite. Noms de
personnes, de lieux, de villes; noms d’animaux, d'arbres, de plantes; noms de couleurs, de
jeux, de notes de musique; noms d'organes. Le nom peut être commun ou propre. Il est l’un
des éléments importants pour l’identification d’une personne ou d’une chose.

En Afrique, il existe tout un symbolisme autour de la grossesse de la femme, autour de la


naissance et autour du nom donné à 1'enfant. Les symboles qui diffèrent d’une société a une
autre sont lies a des rites, des pratiques et des interdits à respecter par la femme ; d’une part
pour se protéger elle-même puis protéger l’enfant contre les mauvais esprits, les sorciers ;
d’autre part, pour condenser toutes les chances sur la personnalité de 1’enfant (sante, richesse,
sagesse, etc.) ; par exemple, une famille Lega du Congo donnerait à son enfant un nom
comme Mashii qui signifie celui qui possède, celui qui est riche. « Nommer quelqu’un c’est le
signifier » : on considère qu'une fois que 1'enfant à intégrer la société, c’est-à-dire quand il a
reçu son nom, il a un idéal à réaliser, sa propre personnalité à établir, le tout en fonction du
signifie de son nom, sorte de programme de vie ou de souhait selon le sens du mot, ou selon la
personnalité qui le portait précédemment, ou encore les circonstances de la naissance. Le nom
est lourd (à porter) ; en d’autres termes, il est considéré comme une lourde charge, une
responsabilité que l’individu devra assumer et sa personnalité future devra être le reflet du
signifie de son nom5.

Outre cet aspect sur sa signification, le nom a les fonctions suivantes : il permet de véhiculer
un message, de souligner un évènement historique ou un état d’âme des parents hors de la
procréation, ou encore un trait physique de 1’enfant. II peut aussi rappeler l’existence d'un
ancêtre - revenu parmi les vivants - car en Afrique, on dit souvent que les morts ne sont pas
morts et que les enfants viennent du monde des morts. Par ailleurs, le nom peut être indicateur
5
DIAO, Abbas - Le catalogage des noms africains: étude des noms sénégalais et projet de norme : liste
d'autorité à partir de catalogues d'éditeurs, mémoire de fin d’étude, Villeurbanne : Ecole Nationale Supérieure
de Bibliothécaires, 1987
de la profession exercée dans le passé par 1’ancêtre fondateur du clan ; par exemple, au
Sénégal, on sait que les MBOW étaient des cordonniers, les THIAM étaient des bijoutiers,
etc. Enfin, le nom aide à spécifier les deux lignages procréateurs, selon l’appartenance de
l’individu soit : une société dans laquelle le mode de filiation est patrilinéaire : seule,
1'ascendance paternelle est prise en compte dans la transmission du nom, des privilèges.
Chez les Kongo, par contre c’est l’ascendance maternelle qui est prise en compte à cause de la
filiation matrilinéaire.

En République Démocratique du Congo, les noms propres sont très bien réglementés. Selon
l’article 58 du Code de la famille, le nom doit être tiré du patrimoine culturel congolais. Mais
en réalité, ce n’est pas le cas.

Actuellement, les congolais se forgent des noms qui n’ont aucun rapport avec leur patrimoine
culturel. Ils aiment plus être appelés par des noms de fonction que leurs propres noms. Ainsi,
on verra que tout le monde s’appelle « Président », « Gouverneur », « Ministre »,
« Directeur », « Secrétaire général », « Administrateur », « Professeur », « Docteur »,
« Ingénieur », « Maitre ». Dans l’armée et la police, les noms comme « Général »,
« Colonel », « Major », « Commandant » sont très en vogue. Personne ne veut être appelée
« Soldat ». Curieusement, personne n’accepte les noms des personnels d’exécution tels
qu’Huissier, Sentinelle, Ouvrier ou caporal…

Le nom porte en lui de valeurs. Le Congolais le sait. C’est pour cela qu’il aime des noms de
gloires ou des grandes célébrités, voire des Grands évènements ou catastrophes. Ainsi, au
Congo, vous verrez des gens qui s’appellent Mopao, DieuMerci, Empereur, Reine, Champion,
Souverain, Roi,… Dans le cadre des événements ou catastrophes, vous verrez des gens qui
s’appellent Hiroshima, Eruption de Nyiragongo, Tempête du Désert… Ceci prouve que
l’onomastique congolaise est très riche. Mais d’où vient ce choix des noms ou de prénoms ?

b. Le choix du nom

Par choix du nom, il faut surtout comprendre celui du nom parce que le post-nom ou
patronyme est acquis d’emblée à la naissance. Les critères du choix du nom sont divers d'une
ethnie à une autre et à 1’interieur d’une même ethnie ou tribu selon l’organisation sociale.
Chez les Lega, par exemple, la coutume très ancrée au sein de l’ethnie intervient très souvent
dans les cérémonies familiales (mariage, naissance, décès) en reconnaissant des "droits" a
certaines personnes et des devoirs envers d’autres qui peuvent ou non être membres de la
famille au sens large ; de ce fait, elle use de son influence sur de nombreux pères de famille
pour ce qui est du choix du nom de 1’enfant. II faut cependant préciser qu’il n’y a aucune
obligation quant au respect de ces coutumes et que le père est libre de choisir le nom qu’il
veut, même hors du cadre familial. Comme nous pourrons le constater, le choix est diffèrent
selon qu’on se place dans la société traditionnelle ou moderne. Le choix du nom traditionnel
est fonction d’un certain nombre de facteurs.

« Le nom se trouve être comme un programme à réaliser, un cadre relatif à celui qui le porte
et qui doit lui donner un sens. L’individu quoiqu’il immerge dans le groupe doit actualiser ce
qu’il est ou ce qu’on a signifié de lui : établir sa personne. On comprend ainsi les motifs qui
déterminent le choix de tel ou tel nom. Le choix est donc souvent fonction :

- de l'histoire des parents, de la tribu, du clan


- de la religion
- de la condition historique des géniteurs, de leur état de bien-être, de misère, etc. »6

Actuellement, dans nos sociétés, les traditions sont de plus en plus négligées par les gens et
bousculées par le modernisme, le choix est plutôt guide par la religion ou la célébrité,
principalement au Congo mais aussi il est la conséquence de l’influence occidentale et
swahili; ce que nous aurions pu appeler notre tradition "pure" est ainsi vicie, altéré, au point
d’entendre certains – journalistes traiter la République démocratique du Congo de pays le plus
occidentalisé d’Afrique centrale. D’où, il faut s’interroger sur l’origine des prénoms
congolais.

c. Origine des prénoms congolais

L’inventivité congolaise se manifeste plus dans la création des prénoms que dans des
découvertes scientifiques. Ainsi, est-il facile à un scientifique, un politique, un acteur
économique de s’inventer un prénom qu’un principe, une stratégie, un produit quelconque.
Ceci pourrait s’expliquer par des faits historiques et politiques ayant trait avec l’onomastique.

Jusqu’à la fin des années 1970, existait une tradition anthroponymique bien caractéristique,
une sorte de compromis entre la «  législation » traditionnelle et les pratiques « importées »
par le christianisme colonial. Ainsi, établissait-on une distinction significative entre le « nom
païen » (jina ya mababu, le nom villageois) et « le nom chrétien » (jina ya ubatizo, jina ya
kizungu, le nom pour le Blanc). Le « nom païen », sans être le nom de famille était la
survivance du système ancien mis en cause par l’administration des baptêmes. Ce système
mettait à la disposition des parents, à la naissance de l’enfant, une multiplicité de registres de
mots pour le « prénommer ».

Ainsi le nom à attribuer pouvait être un nom de réincarnation (homonymie avec un ancêtre),
de prédestination (spécifique suivant la position de naissance) ou de circonstance (en rapport
avec les éphémérides ayant accompagné sa naissance), quand il ne relevait pas du simple
snobisme (par l’adoption d’un mot « exotique ». I1 existait aussi des noms de plaisanterie, de
sublimation, de position sociale (du registre aristocratique ancien) ou même
d’accomplissement (acquis à posteriori à cause des particularités de l’enfant) 7. A chaque
culture ethnique, ses registres d’anthroponymes.

A ces registres anciens, le contexte colonial ajouta la nomenclature de mots « acculturés »,


également intégrés comme noms possibles de réincarnation, de prédestination, de sublimation
ou de circonstance.

6
M.J AGOSSOU, «  Nom africain, baptême chrétien », Forets et savanes, n° 22, 1972-1973, pp.6-20.
7
Lay TSHALA, «  Identité individuelle et rencontre de cultures. La dynamique des anthroponymes européens en
Afrique centrale de l’ancien royaume du Kongo au Congo- Belge, » Mémoire de licence, université de
Neuchâtel, 1997, pp: 20-26
En réalité le recours au prénom chrétien, comme identité extra- africaine ou comme matériau
de fabrication des noms individuels inédits, constitue un phénomène ancien qui date des
premiers baptêmes à la fin du XV ème siècle8. Dans le Bas-Congo, selon NDAYWEL È
NZIEM, où s’est déployé cette première évangélisation, il est encore courant de rencontrer
des prénoms portugais africanisés et déchristianisés fonctionnant comme « noms païens »,
comme Ndoizgala (Dom Garcia), Ndombasi (Dom Sebastiaô), Ndondiki (Dom Henrique),
Ndopetelo (Ndo Pedro) , Luvwalu (Alvaro) , Mateso (Mateus), etc. Ceux-ci venaient
compléter des africanisations des titres nobiliaires portugais ou d’autres mots « attractifs »
tirés de cette langue « du dehors », tels que Ndona (Dona), Mandona (madona), Koizde
(conde), Duki (duque), Kapita (capitaô).

8
ISIDORE NDAYWEL È NZIEM, «De l‘Authenticité à la Libération : se prénommer en République démocratique
du Congo », Politique africaine, 2000,