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Cahiers d’histoire.

Revue d’histoire critique


90-91 | 2003
Écrire pour convaincre

La science, le continent ignoré des historiens


français ?
Jérôme Lamy

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/chrhc/1471
ISSN : 2102-5916

Éditeur
Association Paul Langevin

Édition imprimée
Date de publication : 1 janvier 2003
Pagination : 133-151
ISBN : 2-907452-18-5
ISSN : 1271-6669

Référence électronique
Jérôme Lamy, « La science, le continent ignoré des historiens français ? », Cahiers d’histoire. Revue
d’histoire critique [En ligne], 90-91 | 2003, mis en ligne le 01 janvier 2006, consulté le 20 avril 2019.
URL : http://journals.openedition.org/chrhc/1471

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La science, le continent ignoré des historiens français ? 1

La science, le continent ignoré des


historiens français ? 1
Jérôme Lamy

« Même si les historiens se font tous un devoir de


rendre hommage au rôle particulier joué par la
science dans le développement de la culture
occidentale pendant les quatre derniers siècles,
l’histoire des sciences reste pour la plupart d’entre
eux un territoire étranger. »
Thomas S. Kuhn.
1 Lorsque l’on compulse le dernier Répertoire de l’histoire des sciences et des techniques en
France 2, on est surpris de ne trouver, sur 440 noms, qu’une quinzaine d’historiens 3, c’est-
à-dire des chercheurs et des enseignants chercheurs dont le cursus universitaire s’inscrit
dans un département d’histoire. On peut s’interroger sur cette apparente désaffection de
l’historiographie française à l’endroit de la science.
2 La rupture avec la traditionnelle histoire événementielle qu’ont instaurée les Annales,
puis la Nouvelle Histoire, a totalement redéfini les problématiques abordées en
remodelant le champ de connaissances arpenté par les historiens. Histoire économique,
histoire sociale, histoire culturelle, histoire des mentalités, histoire du sensible, gender
studies… autant d’approches neuves qui, si elles semblent réduire « l’histoire en miettes » 4
, témoignent surtout de son dynamisme et de sa capacité à se confronter à une multitude
d’objets et de questionnements très différents les uns des autres. Pourtant il faut bien
admettre qu’à première vue, dans cet espace disciplinaire aux frontières largement
modifiées, la science fait figure d’objet de recherche occulté ou contourné.
3 Nous proposons dans ce texte d’esquisser quelques pistes d’explication. Pour cela il
convient de repérer dans la constitution de l’histoire en tant que discipline les obstacles
et les réticences qui ont empêché la « science du passé » de s’intéresser au passé de la
science 5. Il est également important de cerner les rapports que l’histoire entretient avec

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La science, le continent ignoré des historiens français ? 2

les autres disciplines – en particulier la philosophie et la sociologie – qui, elles, ont


introduit la science dans leurs problématiques.

Les Annales, la Nouvelle Histoire et la science


4 Jacques Revel reconnaissait en 1975 : « l’histoire des sciences est restée […] un domaine
clos et comme retranché des activités historiques »6.
5 Un retour sur les débuts de la discipline historique telle qu’elle fut refondue par Marc
Bloch et Lucien Febvre dans l’entre-deux-guerres permet de mieux comprendre cette
scission. L’attitude des fondateurs des Annales n’a certainement pas encouragé les
historiens à saisir la science comme objet d’étude. Lucien Febvre, en 1922, dans sa
recension des ouvrages d’Henri Daudin sur l’histoire des sciences naturelles,
demandait :« Qui amorcera pour nous l’histoire sociale des idées scientifiques ? Qui sinon
ceux-là mêmes qui ont étudié ces idées dans leurs origines, dans leurs expressions
diverses et dans leurs conséquences pendant vingt années […] ? Mais ils ne sont pas
historiens ? Et qui est historien en ce sens ? Qui, sinon celui qui sait ? » 7. Les historiens
étaient donc condamnés à ne jamais parler des sciences, sous prétexte qu’elles ne
relevaient pas de leur compétence 8.
6 L’histoire des techniques, fréquemment associée à celle des sciences a, elle, rapidement
suscité un vif intérêt. Dès 1935, les Annales d’histoire économique et sociale consacraient un
numéro à ce sujet 9. Comme l’a très justement noté Enrico Castelli-Gattinara, « ce qui
intéressait les deux directeurs, c’étaient en effet les techniques matérielles, agraires,
commerciales, financières, industrielles, économiques en général, etc ; ce n’étaient pas les
techniques abstraites ou concrètes utilisées par les différentes sciences »10.
7 On peut penser que cette mise à l’écart des sciences par les historiens français, ce
désintérêt remontant à la genèse des Annales expliquent pour une part leur silence sur le
sujet depuis trois quarts de siècle. Le bouleversement amorcé dans les années 30 avait
ouvert de nouvelles voies, dégagé de nouveaux horizons, esquissé de nouveaux champs de
recherche qu’il fallait défricher. L’influence de cette école sur trois générations de
chercheurs est telle qu’on peut comprendre que les historiens aient d’abord consacré
leurs efforts aux problématiques juste ébauchées, rejetant les sciences hors de leur sphère
d’intérêt.
8 Après la Seconde Guerre mondiale, l’ère braudélienne reste marquée par une très forte
emprise de l’histoire économique. Cependant la plupart des synthèses historiques
auxquelles ont sacrifié les grands noms de la discipline consacrent quelques pages à la
« pensée scientifique […] »11ou à « l’élargissement du champ de la connaissance »12.
9 Un petit nombre d’historiens se sont emparés des sciences, pour les soumettre à l’analyse
historique. Roland Mousnier fait figure de pionnier lorsqu’il publie en 1958 son ouvrage
sur les Progrès scientifiques et techniques au XVIIIe siècle 13, mais son insertion dans le courant
de la nouvelle histoire reste contestée 14. Le parcours de Jacques Roger, auteur d’un
ouvrage sur Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIIIe siècle paru en 1963 15, est
différent, puisque cet agrégé de lettres n’était pas historien de formation ; mais sa
proximité avec les tenants de la Nouvelle Histoire est incontestable. Jean-Pierre Vernant a
également proposé plusieurs textes relatifs aux rapports entre la science grecque et
l’organisation de la société. Dans un article paru en 1963 et intitulé « Géométrie et
astronomie sphérique dans la première cosmologie grecque », Jean-Pierre Vernant

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présente ainsi l’objet de son étude : « Le problème que je me propose d’aborder concerne
moins l’histoire de la pensée scientifique, au sens propre, que les rapports entre certaines
notions scientifiques de base – une certaine image du monde – et des faits d’histoire
sociale. »16. Les termes de l’auteur, oscillant entre prudence et humilité, trahissent la
déférence des historiens à l’égard de l’histoire des sciences 17.
10 La Nouvelle Histoire a connu dans les années 70 des redéfinitions programmatiques
fondamentales. En 1974 Pierre Nora et Jacques Le Goff publiaient Faire de l’histoire,
envisageant à la fois les nouveaux objets, les nouvelles approches et les nouveaux
problèmes de l’histoire 18. Dans cette vaste entreprise, c’est au philosophe Michel Serres
que fut confiée la tâche d’exposer en quoi « les sciences » pouvaient devenir de
« nouvelles approches » possibles pour l’histoire. L’auteur de l’article cherche donc
« comment définir la formation culturelle appelée science, par rapport aux autres
formations en général : économiques, sociales et politiques… ? »19. Dans ce texte pour le
moins curieux, l’histoire devient « cette étrange décision de la passion phylogénétique de
payer par un prix infini, par un discours interminable, les fragments épars de son propre
passé »20. Finalement le philosophe conclut que « l’intérêt d’une histoire des sciences est
de montrer des constantes répétitives et non perçues du savoir rigoureux ou exact
déborder tout à coup de leur cadre encyclopédique ordinaire et se répandre en tous lieux
ou elles passent pour raison »21. On ne sait ce que pensèrent les historiens qui, à l’époque,
lurent cette dissertation toute personnelle. Car bien loin de jeter des ponts entre deux
disciplines voisines, ce travail creusait encore l’abîme qui les séparait 22. L’intérêt de ce
texte est de mettre en lumière l’embarras des historiens face à l’histoire des sciences 23.
C’est à un philosophe peu familier des « mentalités » historiennes qu’a été confiée
l’approche d’un champ disciplinaire mal connu et mal identifié par les historiens.
11 Malgré cette incontestable gêne, il serait faux de soutenir que les historiens français de la
Nouvelle Histoire n’ont jamais saisi la science comme objet de recherche.
12 Parmi les recherches les plus récentes, il faut souligner les travaux de Patrice Bret, élève
de Denis Woronoff, concernant l’histoire de la chimie, et plus particulièrement Lavoisier
24
. La thèse de Liliane Hilaire-Pérez sur les inventeurs des Lumières 25 a été publiée en
2000 sous le titre L’invention des techniques au siècle des Lumières 26. On notera que, peu ou
prou, ces études dérivent assez directement d’une tradition d’histoire des techniques
propre aux Annales. L’histoire des institutions scientifiques, de l’organisation des lieux de
sciences, des conditions de leur émergence, les questions relatives à leur constitution
dans le temps, avaient déjà trouvé une expression dans l’œuvre de Daniel Roche sur les
Académies de province 27, texte publié en 1978. Les travaux de Christophe Charle sur les
universitaires, et en particulier La République des universitaires, 1870-1940, parue en 1994,
illustrent la fécondité d’une analyse des enseignants du supérieur – et parmi eux des
scientifiques – comme groupe social 28. Enfin, Dominique Pestre a consacré d’importants
travaux à la physique et aux physiciens dans la première moitié du XXe siècle 29. Ces
recherches sont d’autant plus remarquables que l’auteur signale clairement que « ses
préoccupations et cadres de références sont ceux […] de l’école historique française » 30 et
que son analyse est « directement inspirée des travaux de l’historiographie française de
l’après-guerre et insistent sur les longues durées braudeliennes »31. Les filiations sont ici
explicitement désignées et marquent la volonté de l’historien de ne pas se départir des
questionnements inhérents à sa discipline pour aborder un nouveau champ de recherche.
13 La rapide recension de ces quelques noms témoigne de l’existence d’approches
ponctuelles des sciences par les historiens et d’une très grande apraxie dans

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l’organisation de ce champ de recherche. Cependant les études historiques françaises sont


nombreuses sur une partie très spécifique des sciences : l’histoire de la santé et de la
médecine. Les travaux foisonnent et les axes de recherche sont multiples. Jacques
Léonard a construit une œuvre importante 32 autour des « liens qu’entretiennent
médecins, malades et maladies »33. Les historiens du sensible se sont également emparés
du sujet. Alain Corbin, dans Le miasme et la jonquille, paru en 1986, reconnaissait que
« l’analyse du discours scientifique et normatif sur la perception olfactive, la sociologie
des comportements décrétée par les savants, l’interprétation subjective qu’ils en
donnent, les attitudes telles qu’elles se dessinent dans leur complexité sociale […]
instituent un champ d’étude fragmenté, à l’intérieur duquel le réel et l’imaginaire se
mêlent »34. Les recherches de Georges Vigarello sur l’hygiène 35, les notions de sain et de
malsain 36 et même l’histoire du viol 37, abordent très largement les questions de la santé
et contribuent au renouvellement des problématiques historiques dans ce domaine. Jean-
Pierre Peter a, lui aussi, participé au défrichement de ce champ de recherche, en publiant
dans les Annales, dès 1967, un article sur « Une enquête de la société royale de médecine
(1774-1794) : malades et maladies à la fin du XVIIIe siècle »38. Dans son ouvrage Les experts
du crime 39, édité en 2000, Frédéric Chauvaud annexe l’histoire de la médecine légale à ce
vaste ensemble, dont il est impossible de faire un tableau exhaustif.
14 La profusion des travaux d’historiens de la médecine ne doit pas cacher les difficultés qu’a
connues l’histoire de la santé pour émerger. Dans l’ouvrage collectif d’hommage à Jacques
Léonard, Olivier Faure rappelle que cette histoire reste « peu reconnue, dépourvue des
moyens et des instituts qui sont d’ailleurs la règle […] »40. Dans ce contexte fort
contraignant, le surgissement de questionnements multiples, l’avènement de
problématiques touchant à l’histoire médicale peut surprendre.
15 Pourquoi les historiens, d’ordinaire si rétifs à embrasser l’histoire des sciences, n’ont-ils
dans ce cas, montré aucun embarras ? Dans l’ouvrage évoqué ci-dessus, Jacques Poirier
propose une réponse : « La santé n’est pas à côté de l’histoire, elle est au cœur de celle-
ci. »41
16 Au carrefour de tout, pour reprendre la belle expression de Jacques Léonard, l’histoire de
la médecine est avant tout « histoire […] et, à ce titre elle ne manque pas d’être engagée
dans tous les développements que cette discipline a connus depuis deux générations, […]
– soit tout ce qui concerne l’histoire de la prise en main du monde par l’homme, pour le
dire, le comprendre et se l’approprier »42. Dès lors l’élan des historiens vers l’histoire de la
médecine trouve une partie de son explication dans cette position centrale des questions
de santé. Jacques Revel souligne qu’une « histoire sociale longtemps dominée par
l’analyse des fluctuations cycliques et des crises devait nécessairement être sensible à
l’importance de la pathologie comme effet social […] »43.
17 La dimension foncièrement sociale de la médecine, cette discipline qui cerne l’homme
dans ses arcanes les plus intimes et qui investit le corps comme territoire d’analyse,
intéressait les historiens. En fait ces derniers n’ont pas cherché à exploiter un secteur
spécifique des sciences ; ils ont simplement trouvé l’histoire de la santé au cœur de leurs
questionnements. L’école des Annales plaçant l’homme au centre de ses préoccupations,
Jean-Pierre Peter rappelle en 1994, que les héritiers de Lucien Febvre et Marc Bloch ont
cherché à comprendre « les sous-sols de l’histoire humaine […] » afin d’« effacer la césure
scolastique entre l’homme physique et l’homme moral qui gêne toujours le regard de
l’historien […] »44.

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18 On comprend mieux, dès lors, l’insistance des historiens à rejeter toute prétention à faire
de l’histoire des sciences. Jacques Léonard, dans la présentation d’un ouvrage consacré à
la France médicale au XIXe siècle, précisait : « l’histoire sociale de la médecine n’est pas
l’histoire érudite des grands médecins et des principales conquêtes scientifiques » 45.
Mirko Grmek, dans sa thèse parue en 1994 et intitulée Les maladies à l’aube de la civilisation
occidentale 46, refusait explicitement de faire « une histoire des connaissances
professionnelles et populaires sur les entités nosologiques […] »47. Son intention était
autre : amorcer « une histoire de la vie quotidienne, [avoir] une approche sociologique
qui s’intéresse surtout au sort de l’“homme moyen” »48.
19 Les historiens font donc montre d’une extrême prudence lorsqu’ils prennent la science
pour objet d’étude. La crainte, exprimée par Lucien Febvre, de ne pas posséder les
compétences nécessaires demeure très vive. Et Charles Morazé, évoquant les ouvrages de
deux scientifiques, affirmait, en 1974, que « l’histoire des mathématiques […] n’est pas
encore à la portée des historiens. L’histoire de la biologie en est plus proche »49. Cette
déférence n’est pas le seul point de blocage méthodologique que l’on peut pointer pour
tenter de comprendre la faible représentation des historiens parmi les historiens des
sciences.
20 L’activité scientifique ne peut se plier aux exigences des périodisations classiques, ses
rythmes et ses scansions sont différents de ceux généralement adoptés par les historiens.
Dans l’ouvrage récent, dirigé par François Bédarida sur le métier d’historien, Claire
Salomon-Bayet souligne justement que l’histoire des sciences « construit ses propres
objets, systèmes de pensée, systèmes techniques, controverses, qui ne s’identifient pas
exactement aux objets de l’histoire et de la nouvelle histoire »50.
21 Une autre difficulté surgit lorsqu’on évoque les sources possibles d’une étude de la
science. On connaît l’attachement des historiens aux archives, ce matériau fondamental
qui conditionne toute la recherche en histoire. Or les archives scientifiques sont très
souvent atypiques. Christiane Demeulenaere-Douyère souligne qu’en dehors des
documents manuscrits et imprimés classiques, l’historien des sciences doit étudier
« l’environnement scientifique » ; en somme, « les cahiers d’expériences sont
indissociables des lames microscopiques, des photos et autres objets de toute nature qui
les complètent »51. Ce corpus archivistique, même s’il pourrait être rapproché des sources
archéologiques, demeure assez inhabituel et nécessite un travail spécifique de repérage et
d’analyse.
22 Enfin pour expliquer cette « défiance des historiens-littéraires », Dominique Pestre
formule un autre élément de réponse, en suggérant « l’existence dans l’imaginaire des
historiens […] d’une certitude quant à la nature de la science – a savoir qu’elle aurait une
logique tout à fait particulière de développement, qu’elle serait essentiellement le
déploiement de la Raison […] »52.

L’histoire des sciences aux prises avec les enjeux


disciplinaires
23 Parmi les « science humaines » au sens large, la philosophie et la sociologie, n’ont pas eu
les mêmes réserves que les historiens et ont pris la science comme objet.

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24 Dès lors on peut s’interroger sur les liens que les historiens ont entretenu avec ces
approches multiples et polymorphes de la science : comment les fondateurs des Annales et
leurs successeurs ont-ils appréhendé les différentes manières dont se faisait, ailleurs, une
recherche sur le passé des sciences ? Peut-on repérer des contacts, des échanges, entre
l’histoire et les autres disciplines, autour des études relatives aux sciences ?
25 La philosophie des sciences est un domaine trop vaste et trop complexe pour qu’il soit
possible d’en dresser un tableau. Notre objectif est, plus modestement, de cerner dans la
tradition épistémologique française les fondements d’une analyse historique des textes et
des discours scientifiques.
26 Cette « culture philosophique française »53, avec laquelle les historiens ont entretenu
quelques contacts s’enracine notamment dans le grand texte de Condorcet, l’Esquisse d’un
tableau historique des progrès de l’esprit humain 54 et par ailleurs dans l’œuvre d’Auguste
Comte55.
27 A la charnière du XIXe et du XXe siècles, une histoire épistémologique a été bâtie par Pierre
Duhem, Henri Berr, Paul Tannery, Abel Rey et un peu plus tard Alexandre Koyré et Gaston
Bachelard. Cette école philosophique conservait incontestablement de ses origines
comtiennes un idéal rationaliste. Nous ne reviendrons pas sur les fondements de cette
démarche épistémologique, mais nous nous attacherons à comprendre quel type
d’analyse historique résulte de ces conceptions particulières.
28 Anastasios Brenner, dans Duhem. Science, réalité et apparence. La relation entre philosophie et
histoire dans l’œuvre de Pierre Duhem, édité en 1990, rappelle ainsi que pour Duhem la
science est comparable « à un monument dont les savants ne connaissent pas d’avance le
plan, mais dont l’ordonnance se précise toujours davantage avec le temps »56. L’activité
scientifique est assimilée à une marche progressive et inéluctable vers la compréhension
des phénomènes étudiés. Dès lors l’histoire devient une trame chronologique neutre, un
socle atone et sans aspérité, sur lequel évolue la science.
29 Gaston Bachelard adopte une conception assez différente dans La formation de la pratique
scientifique, lorsqu’il affirme que « tout savoir scientifique [devant] être à tout moment
reconstruit, [ses] démonstrations épistémologiques auront toutà gagner à se développer
au niveau des problèmes particuliers, sans souci de garder l’ordre historique »57. C’est une
étrange histoire des sciences qui apparaît alors, puisqu’elle semble détachée de l’histoire
générale, comme abstraite de tout contexte. L’activité scientifique serait une activité
humaine, an-historique, échappant à toute imprégnation sociale, isolée de toutes
occupations humaines. Pour les historiens, héritiers de l’École des Annales, cette
conception est incompatible avec l’idée qu’ils se font de l’histoire, c’est-à-dire l’étude d’un
enchevêtrement de faits humains, solidaires les uns des autres et dont aucun ne peut être
traité en dehors de son contexte, si spécifique soit-il.
30 Lorsque Bachelard énonce « que l’épistémologue – différent en cela de l’historien – doit
souligner entre toutes les connaissances d’une époque les idées fécondes »58, il marque
une césure profonde avec la vision historienne de la science qui ne peut orienter son
discours et choisir dans les idées avancées par les acteurs du passé seulement celles qui
seront retenues par la suite. Une lecture positiviste de l’histoire des sciences en mutile
nécessairement la compréhension.
31 Cependant d’autres philosophes des sciences comme Alexandre Koyré ont, eux, refusé
cette idée d’une science observable uniquement dans ses « succès tactiques ». L’auteur
des Études newtoniennes revendiquait le droit d’étudier l’activité scientifique « en tenant

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compte, non seulement des succès, mais aussi des échecs, des découvertes manquées, des
erreurs commises, des tentatives qui n’ont pas abouti » 59. Paul Veyne, dans son ouvrage
Comment on écrit l’histoire édité en 1971, exprime sa reconnaissance à l’égard d’Alexandre
Koyré d’avoir fait passer l’histoire de la science d’une histoire axiologique à une histoire
pure, à une histoire de la science en son temps : « cessant d’être axiologique, l’histoire des
sciences cesse d’être une distribution de prix pour devenir passionnante comme un
roman vrai […] »60.
32 La méthode historique adoptée par Koyré, l’empathie, est finalement très appliquée dans
d’autres domaines. Dans ce sillage, les études de la philosophe des sciences, Hélène
Metzger, illustraient, dans les années 1930, le possible rapprochement disciplinaire. Il
faut, assurait-elle, que l’historien « rédige son travail de telle manière que son lecteur
parvienne lui aussi à pénétrer, mais cela sans aucun effort, du moins avec un effort
minime, dans les doctrines d’autrefois »61. Malgré ces convergences saisissantes, la
rencontre pendant l’entre-deux-guerres entre historiens et historiens des sciences n’eut
pas lieu. Un certain nombre de désaccords, irréductibles et incontournables, ont empêché
des échanges plus fructueux. La conception même de la science chez Alexandre Koyré
reposait sur l’idée qu’« elle a, et a toujours eu une vie propre, une histoire immanente, et
que c’est seulement en fonction de ses propres problèmes, de sa propre histoire qu’elle
peut être comprise par ses historiens »62. Certes, le philosophe admettait que des
conditions sociales interviennent dans le développement de la pratique scientifique, mais
il refusait catégoriquement que la science puisse être envisagée comme un élément des
structures sociales. En somme, l’étude historique de la science « révèle l’esprit humain […
] dans sa poursuite incessante […] d’un but qui toujours lui échappe : recherche de la
vérité »63.
33 Cette dimension de la philosophie d’Alexandre Koyré ne pouvait convenir aux tenants de
l’école des Annales. Pietro Rebondi a analysé, dans un article de 1983, les
incompréhensions réciproques qui ont marqué les échanges disciplinaires entre Koyré et
Febvre. Le cofondateur des Annales reprochait au philosophe des sciences de chercher
dans les textes « les intuitions profondes et permanentes dans le savoir humain » 64,
d’adopter une position ontologique, intenable pour l’historien. Cet écart consubstantiel à
chacune des disciplines ne pouvait être réduit qu’au prix de bouleversements
épistémologiques inconcevables. Pour les historiens, cette histoire des sciences là était
« trop « philosophique », ou trop érudite : toute question sociale y était […] complètement
absente »65.
34 Cependant un des rapprochements les plus remarquables entre histoire et philosophie fut
réalisé plus tard par Michel Foucault. Influencé par le philosophe Georges Canguilhem,
l’auteur de l’Archéologie du savoir a proposé de nombreuses analyses historiques des
sciences et des études épistémologiques. Il définissait ainsi sa conception de l’histoire des
sciences, « une histoire qui prend pour point d’attaque le seuil d’épistémologisation – le
point de clivage entre les formations discursives définies par leur positivité et des figures
épistémologiques qui ne sont pas toutes forcément des sciences […] ce qu’on essaie de
mettre à nu, dans cette histoire archéologique ce sont les pratiques discursives dans la
mesure où elles donnent lieu à un savoir, et où ce savoir prend le statut et le rôle de
science »66. Cette conception n’avait pas séduit l’historien des sciences et directeur du
Centre international de synthèse, Jacques Roger, qui reprochait à la notion d’« archéologie »
chez Foucault 67 de n’être qu’« une interprétation, une position philosophique sur l’objet
[…] »68. Claude Blanckaert, dans la préface au recueil d’articles de Jacques Roger, intitulé

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Pour une histoire historienne des sciences, revient sur ces divergences avec Michel Foucault 69
et explique notamment que Jacques Roger considérait que les « choix rationnels » opérés
par le savant 70 « structuraient fondamentalement l’évolution de débats scientifiques et
qu’ils ne répondaient en rien à une épistémologie unique sous-jacente, telle du moins que
la lisait M. Foucault »71. Les rapports de l’auteur de Naissance de la Clinique avec les
historiens sont longtemps restés tumultueux. Accusé de ne pas respecter la doxa
historienne, de brûler les chronologies, comme un cavalier brûlerait les steppes 72,
Foucault a pourtant largement influencé la Nouvelle Histoire. On constate aujourd’hui
que de nombreux historiens ont critiqué, modifié, ses questionnements, pour finalement
se les approprier. Les problématiques foucaldiennes, plus spécifiquement centrées sur
l’histoire des sciences, ont pour une part innervé les réflexions des historiens, comme le
montre le récent colloque sur Michel Foucault et la médecine 73.
35 De manière générale la méfiance des historiens à l’égard de la philosophie est restée très
grande. Roger Chartier, dans son article « Philosophie et histoire », admet que « l’histoire
telle qu’elle se fait n’accorde […] guère d’importance au questionnaire classique des
discours philosophiques produits à son sujet dont les thèmes paraissent sans pertinence
opératoire pour la pratique historienne »74.
36 Les philosophes, quant à eux, n’ont pas hésité à protéger leur domaine de recherche et
ont tenté de détourner les historiens d’une étude de la science et de ses pratiques.
37 Georges Gusdorff ironisait ainsi, en 1966, sur « l’historien [qui] se contente de laisser
parler les faits, sans rien y mettre de ses opinions ou de ses préférences et la vérité à l’état
naissant se construit sous ses yeux ». Pour lui, cette manière de voir l’histoire des sciences
« présuppose une théorie de la représentation historique dont le simplisme paraît
aujourd’hui intenable »75. Le philosophe redoutait que l’historien à la recherche de « la
vérité » oriente sa quête des sources, et son travail de reconstruction, dans une direction
déterminée par avance.
38 Une deuxième objection que les philosophes opposent aux historiens concerne les savants
eux-mêmes et le rôle qu’ils s’attribuent dans l’histoire. La philosophe Isabelle Stengers
estime que l’histoire des sciences a pour acteur « des humains “au service de l’histoire”,
qui ont pour problème de transformer l’histoire, et de la transformer d’une manière telle
que […] ceux qui, après eux, diront l’histoire soient contraints de parler de leur invention
comme d’une “découverte” que d’autres auraient pu faire »76. Ici, c’est le rapport de force
entre l’historien et les acteurs qui est pointé. Craignant que la tentative des savants
d’échapper à la mise en perspective historique ne soit pas clairement distinguée par les
historiens, Isabelle Stengers met en doute leur capacité à discerner les discours pré-
établis et les récits tronqués.
39 L’emprise philosophique sur les sciences explique donc, pour une part, que l’histoire des
sciences reste hors des sphères d’intérêt des historiens. La défiance de ces derniers envers
toute forme d’interrogation épistémologique et les mises en garde des philosophes n’ont
fait que renforcer cette indifférence.
40 Il est plus surprenant que l’histoire, telle qu’elle fut refondue par les Annales, ait ignoré –
ou presque – le formidable développement de la sociologie des sciences, d’abord
principalement anglo-saxonne. Il convient de noter ici que la segmentation disciplinaire
entre historien et sociologue n’est pas en Angleterre et aux États-Unis aussi forte qu’en
France depuis la Seconde Guerre mondiale. Les sociologues y ont donc depuis longtemps

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porté leurs regards sur des périodes historiques bien plus vastes que celles qui leur sont
habituellement réservées en France.
41 Il ne s’agit pas de retracer ici les évolutions de la sociologie historique des sciences, mais
bien de constater l’étrange silence des historiens sur les bouleversements amorcés dans
l’étude des pratiques scientifiques.
42 A l’exception peut-être de la sociologie politique, aucun domaine n’est plus porté à
l’analyse historique que la sociologie des sciences de Merton à Shapin, en passant par
Mullins, Mulkay et Edge, ou Terry Shinn 77.
43 Les recherches de Robert K. Merton dans l’entre-deux guerres sur la science anglaise au
XVIIe siècle 78 ont imposé une nouvelle conception de la science, conçue comme une
activité sociale s’appuyant sur des normes. Allant dans le même sens, dans les années
1970, l’introduction des notions de « paradigme » et de « science normale » par Thomas
Kuhn 79 n’a été suivie d’aucun écho dans le champ des études historiques françaises.
Dominique Pestre, évoquant le renouveau considérable des études sur la science depuis
les années 1970, reconnaît non seulement, « que le milieu des historiens français est resté
peu perméable à ce nouveau cadre de travail », mais surtout, « qu’il a peu rencontré les
historiens “généralistes” assez peu curieux, pour leur part, de ces évolutions »80.
44 Il serait caricatural de vouloir résumer ici l’ensemble des développements impulsés par
David Bloor, Barry Barns, ou Steve Shapin, et en France par Bruno Latour et Michel
Callon. Caractérisées par une « analyse critique de la production des savoirs scientifiques
[…] »81, certaines de ces recherches ont été bâties sur des temporalités longues et dans
une perspective historique, comme l’étude de Donald MacKenzie sur les statistiques en
Angleterre de 1865 à 1930 82ou celle de Bruno Latour sur Pasteur 83. Surtout les
sociologues et les historiens anglo-saxons ont empoigné les notions de vérité, de
rationalité et de méthode, qui hantent perpétuellement les débats épistémologiques, et
semblent si difficile à manipuler pour les historiens. Explicitant les rapports entre science
et politique au travers de la controverse au XVIIe siècle, entre le philosophe et théoricien
politique Hobbes et le physicien Boyle sur la pompe à air, Simon Schaffer et Steven
Shapin, dans Léviathan et la pompe à air, soulignent que « loin d’éluder les questions
relatives à l’“exactitude”, “l’objectivité” et à l’“adéquation”, [ils] leur accord [ent] une
place centrale ». Mais rompant avec les démarches épistémologiques classiques, ils
ajoutent qu’ils considéreront « l’“exactitude”, l’“adéquation” et l’“objectivité” comme des
réalités, des productions historiques, des catégories et des jugements propres aux
acteurs »84. Cette démarche n’élude pas les difficultés mais les place au contraire au cœur
des problématiques historiques. En France Simone Mazauric a interrogé, notamment dans
son ouvrage paru en 1998, Gassendi, Pascal et la querelle du vide 85, ces notions de vérité et
d’erreur, en adoptant une position qui ne se limite pas à l’examen des rationalités
scientifiques, mais s’étend à d’autres formes de rationalités.
45 Les nombreuses polémiques qui secouent le champ de la sociologie des sciences, les
querelles cristallisant des positions irrémédiablement antagonistes 86, expliquent peut-
être la prudence des historiens, qui hésitent à s’engager dans un domaine ou
l’affrontement épistémologique détermine les axes de recherche. Les débats autour du
relativisme cognitif, qui assigne aux notions de vérité et d’erreur une valeur individuelle
ou sociale, ont suscité des polémiques violentes, notamment lors de la parution, en 1997
de l’ouvrage d’Alain Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles 87.

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La science, le continent ignoré des historiens français ? 10

46 Il faut remarquer, en outre, que la sociologie des sciences s’est d’abord développée dans
les pays anglo-saxons. Or, la Nouvelle Histoire « semble être essentiellement une histoire
française »88. Sans être réduite à une conception strictement nationale, l’école des Annales
est restée peu sensible aux influences étrangères, à plus forte raison quand elles émanent
de disciplines différentes.
47 De façon plus générale, les liens entre la Nouvelle Histoire et la sociologie ont été mêlés
d’incompréhension et de défiance stratégique. Jacques Le Goff remarquait, en 1988, que
les historiens ne parvenaient pas à trouver « un langage commun avec la sociologie qui
oscille entre un discours dogmatique philosophique et abstrait et des méthodes
empiriques procédant par questionnaires, derrière lesquels ne se dessine pas toujours
une problématique solide »89.
48 L’historiographie des sciences foisonne, nous l’avons vu, d’approches philosophiques et
sociologiques. Les rapports des historiens avec ces disciplines, ayant déjà largement
abordé les sciences, oscillent entre la circonspection et l’indifférence, entre la prudence
et l’ignorance. Les replis disciplinaires autant que les malentendus méthodologiques
nourrissent donc une appréhension réelle des historiens lorsqu’ils sont confrontés à
l’objet science.
49 Il convient cependant de noter que les échanges et les ouvertures entre historiens de la
Nouvelle Histoire et historiens des sciences se sont multipliés dès les années 1980.
50 En 1983, la Revue de Synthèse consacrait un numéro à ce dialogue fructueux. Une des
approches privilégiées fut celle de l’histoire des mentalités.
51 Jacques Roger fut incontestablement l’un des premiers à réclamer une « histoire
historienne des sciences »90, qui emprunterait davantage aux Annales qu’à la philosophie.
Considérer les modes de pensée de l’élite intellectuelle produisant les discours
scientifiques, rechercher la conception de la science qu’elle pouvait développer, « ces
questions intéressent l’historien des sciences »91, même si les résistances peuvent être
nombreuses.
52 Jacques Le Goff, devançant les critiques, définit la mentalité comme « un ensemble d’idées
toutes faites que les individus expriment spontanément dans unmilieu humain donné à
une certaine époque »92. Évidemment cette notion heurte les historiens des sciences qui
stigmatisent dans ces mentalités « leur apparente incohérence aux yeux de la pensée
rationnelle. Mais, poursuit Jacques Le Goff, c’est un donné qu’il faut accepter car c’est
l’originalité des mentalités d’être ainsi »93. Il ne suffira certainement pas de convaincre
les historiens des sciences du bien-fondé de cette démarche pour les engager à l’adopter.
Cependant la confrontation des opinions pousserait sûrement les historiens à préciser
leur définition, ou à la mettre à l’épreuve de la science pour vérifier sa pertinence.
53 Jean Meyer, réfléchissant en 1984, dans le cadre d’une publication interdisciplinaire, sur
les rapport entre sciences et histoire, analysait la possible contribution des historiens à
l’histoire des sciences. Il soulignait leur intime compréhension « des expériences
humaines […] reposant sur le jeu délicat des connexions si ténues entre le matériel et le
spirituel […], les relations si menues entre la main “savante” qui a appris par voir-faire et
ouï-dire face à la création purement intellectuelle […] »94.
54 Plus récemment, les Annales, Histoire, Sciences Sociales se sont ouvertes à des historiens des
sciences dont la formation d’origine n’était pas l’histoire. Le philosophe Geoffrey E.R.
Loyd a ainsi publié, en 1996, un article sur la science grecque et la science chinoise 95.
Kapil Raj, lui aussi formé à la philosophie, a proposé l’année suivante une étude sur les

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La science, le continent ignoré des historiens français ? 11

arpenteurs anglais en Asie centrale à l’époque victorienne 96. Marie-Noëlle Bourguet, une
historienne, a coécrit avec un ingénieur, Christian Licoppe, un texte sur les voyages et les
instruments au siècle des Lumières 97. Christian Licoppe a, par ailleurs, souligné dans son
ouvrage sur La formation de la pratique scientifique les rapprochements qu’il faisait entre sa
démarche et des questionnements propres à la Nouvelle Histoire. Organisant son étude du
discours de l’expérience en France et en Angleterre du XVIIe au XIXe siècle autour de la
question de l’expérimentation « ou plutôt la manière dont celle-ci fait preuve ». Il fait
observer que ce glissement transforme « un objet du champ épistémologique (la méthode
expérimentale) en un objet d’histoire sociale culturelle (les procédures de construction
du sens et de stabilisation des savoirs empiriques) […] »98.
55 De son côté, l’Association des historiens modernistes des universités a organisé, en 1996, un
colloque sur La science à l’époque moderne, dont l’objectif était d’examiner « les arcanes
passés des diverses sciences »99
56 Dans les actes de ce colloque, Éric Brian rappelle également qu’une grande consultation
fut « organisée à l’École des Hautes Études entre novembre 1995 et mai 1996 sur
l’orientation prise par l’étude des sciences »100. Plusieurs historiens, parmi lesquels Roger
Chartier et Jean-Claude Perrot, participèrent à ce vaste projet de réflexion.
57 On mesure donc combien les approches récentes modifient sensiblement l’attitude des
historiens vis-à-vis de la science. Dépassant à la fois leurs appréhensions nées d’une
représentation trop réduite de la science et les clivages disciplinaires qui pèsent sur cet
objet de recherche, les historiens de la Nouvelle Histoire consentent à l’aborder en y
introduisant leurs problématiques.
58 Au terme de cette réflexion, il apparaît que si l’histoire s’est coupée de l’histoire des
sciences, c’est principalement en raison des préjugés, dont certains sont inscrits dans
l’évolution même de la tradition des Annales, qui parasitent l’approche de la science.
Claude-Frédéric Lewy décrivait, en 1981, ainsi la situation de sa discipline : « Il serait
nécessaire de faire sortir notre histoire des murs – je devrais dire des remparts – ou tant
d’autres l’ont enfermée »101. La claustration, la clôture d’un champ de connaissance, voilà
ce qui a longtemps empêché les historiens de saisir l’objet science comme n’importe quel
objet d’étude.
59 Il n’est nul besoin d’exhorter ou de blâmer, mais simplement de souligner l’existence d’un
continent situé au cœur de l’histoire, de contribuer à faire exister cette région opaque et
peu familière qui semble toujours inquiéter les historiens.

NOTES
1. Ce texte doit beaucoup aux réflexions et critiques de Jérôme Denis, Michel Grossetti, Fabien
Milanovic, Béatrice Millard, Sophie Dale et David Pontille. Qu’ils trouvent ici l’expression de ma
gratitude. Je remercie également Béatrice Motard qui a relu et commenté cet article.
2. Répertoire de l’histoire des sciences et des techniques en France, Cahiers d’histoire et de philosophie des
sciences, nouvelle série, n° 44, 1994, 356 p.

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3. Nous avons répertorié 17 historiens dont le sujet d’étude portait sur la science. Nous n’avons
pas compris, dans ce chiffre, les historiens dont les travaux portent sur l’histoire des techniques
(nous en avons dénombré 25), ni les archivistes (on en dénombre 9 faisant des recherches en
histoire des sciences ou des techniques).
4. Selon l’expression de François Dosse, L’histoire en miettes. Des « Annales » à la « nouvelle histoire »,
Paris, La Découverte, 1997 [2e ed.], coll. Agora, 268 p.
5. Dans le texte, nous emploierons indifféremment le pluriel ou le singulier du terme « science »,
selon la tournure de la phrase.
6. Jacques Revel, « Histoire et sciences », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 30 e année, n° 5,
septembre-octobre 1975, p. 933.
7. Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1992, Collection L’ancien et le
nouveau, p. 336.
8. On remarquera que cette injonction n’était pas valable pour d’autres disciplines. Ainsi nombre
d’historiens ont étudié l’histoire économique sans pour autant être économiste.
9. Annales d’histoire économique et sociale, n° 36, 7 e année, 30 novembre 1935.
10. Enrico Castelli-Gattinara, « Epistémologie, histoire et histoire des sciences dans les années
1930. 1- L’étrange théâtre », Revue de Synthèse, 4e série, n° 1, janvier-mars 1998, p. 23.
11. Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion, 1993, collection Champs,
624 p.
12. Pierre Chaunu, La Civilisation de l’Europe des Lumières, Paris, Arthaud, 1993, Les Grandes
Civilisations, 571 p.
13. Roland Mousnier, Progrès scientifique et technique au XVIIIe siècle, Paris, Plon, 1958, Civilisation
d’hier et d’aujourd’hui, 454 p.
14. Sur ce point voir Hervé Couteau-Bégarie, Le Phénomène nouvelle histoire, Paris, Economica,
1983.
15. Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin,
1963, 842 p.
16. Jean-Pierre Vernant, « Géométrie et astronomie sphérique dans la première cosmologie
grecque », La Pensée, n° 109, 1963, p. 82. Ce texte fait partie des études de Jean-Pierre Vernant
rassemblées sous le titre Mythe et pensée chez les Grecs. Études de psychologie historique, Paris, La
Découverte, 1996, Sciences Humaines et sociales, 428 p.
17. Jean-Pierre Vernant a abordé une thématique voisine dans un autre texte : « Structure
géométrique et notion politique dans la cosmologie d’Anaximandre », Ereine, 1968, t. VII, p. 5-23.
18. Jacques Le Goff et Pierre Nora, (sous la dir.), Faire de l’histoire, I. Nouveaux problèmes. II.
Nouvelles approches. III. Nouveaux problèmes, Paris, Gallimard, 1974.
19. Michel Serres, « Les Sciences », in Faire de l’histoire, sous la dir. de Jacques Le Goff et Pierre
Nora, t. II, Nouvelles approches, Paris, Gallimard, 1974, p. 270.
20. Ibidem, p. 298.
21. Ibidem, p. 303.
22. L’année suivante, Michel Serres récidiva, avec un article publié dans les Annales et intitulé
« Le Retour Eternel », qui reprend la même démonstration que celle exposée dans le tome II de
Faire de l’histoire, sans pour autant être plus clair. Michel Serres, « Le Retour Eternel », Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations, 30e année, n° 5, septembre-octobre 1975, p. 999-1006.
23. L’un des exemples les plus marquants de cet embarras est la manière dont l’auteur d’un
manuel très utilisé par les étudiants de premier cycle en histoire traite de l’histoire des sciences.
Dans L’Ancien Régime en France, XVIe-XVIIe-XVIIIe siècles, Hubert Méthivier a recours à l’ouvrage de
Roland Mousnier sur Le Progrès scientifique et technique au XVIIIe siècle. C’est, en effet, un passage
entier de ce livre qui est inséré dans le chapitre consacré aux Lumières. Hubert Méthivier,
L’Ancien Régime en France, XVIe-XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 1981, 506 p.

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24. Patrice Bret, Lavoisier et l’Encyclopédie. Le manuscrit des régisseurs des Poudres et Salpêtre pour le
Dictionnaire de l’Artillerie (1787), Firenze, Léo S. Olschki, 1997, Bibliotheca di Nuncius, 202 p.
Œuvres de Lavoisier. Correspondance. Édition dirigée par Patrice Bret, vol. VI, 1789-1791, Paris,
Académie des Sciences, 1997, 491 p.
25. Liliane Hilaire-Pérez, Inventions et inventeurs en France et en Angleterre au XVIIIe siècle, Thèse
pour le doctorat d’histoire moderne, sous la direction de Monsieur le Professeur Daniel Roche,
Université Paris I, 1994, 4 vol.
26. Liliane Hilaire-Pérez, L’invention des techniques au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000,
448 p.
27. Dans les années 60, articles de Daniel Roche, « La Diffusion des Lumières. Un exemple :
l’Académie de Châlons-sur-Marne », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 19 e année, n° 5,
septembre-octobre 1964, p. 887-922. Daniel Roche, « Milieux académiques provinciaux et société
des Lumières. Trois académies provinciales au 18e siècle : Bordeaux, Dijon, Châlons-sur-Marne »,
Livre et société dans la France du XVIIIe siècle, t. I, 1965, p. 93-184. Et surtout sa thèse : Daniel Roche,
Le siècle des Lumières en province. Académies et académiciens provinciaux, 1680-1789, Paris, La Haye,
Mouton Éditeur, 1978, t. I : 394 p., t. II, 420 p.
28. Christophe Charle, La République des universitaires, 1870-1940, Paris, Le Seuil, 1994, L’Univers
historique, 505 p.
29. Dominique Pestre, Physique et physiciens en France, 1918-1940, Paris, Éditions des Archives
Contemporaines, 1992, 356 p. Dominique Pestre, « Les physiciens dans les sociétés occidentales de
l’après-guerre. Une mutation des pratiques techniques et des comportements sociaux et
culturels », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 29, janvier-mars 1992, p. 56-72.
30. Dominique Pestre, Physique et physiciens en France, 1918-1940, Paris, Éditions des Archives
Contemporaines, 1992, p. XXII-XXIII.
31. Ibidem, p. XIX.
32. Parmi ses productions, on peut citer : Jacques Léonard, Les médecins de l’Ouest au XIXe siècle,
Thèse de doctorat d’État, Université de Paris IV, 1976, 1124 p., Jacques Léonard, Médecins, malades
et sociétés dans la France du XIXe siècle, Paris, Science en situation, 1992, 287 p., Jacques Léonard, La
vie quotidienne de médecin de province au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1977, 285 p. Jacques Léonard,
Archives du corps. La santé au XIXe siècle, Rennes, Ouest France Éditions, De mémoire d’homme :
l’histoire, 1986, 329 p., Jacques Léonard, La France médicale au XIXe siècle, Paris, Gallimard-Julliard,
Collection Archives, 1978, 286 p. Jacques Léonard, La médecine entres les savoirs et les pouvoirs.
Histoire intellectuelle et politique de la médecine française au XIXe siècle, Paris, Aubier Montaigne, 1981,
386 p.
33. Claude Bénichou, « L’objet et l’entre », dans Pour l’histoire de la médecine. Autour de l’œuvre de
Jacques Léonard, Michel Lagrée et François Lebrun (textes réunis par), Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 1994, p. 15.
34. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècles , Paris,
Flammarion, 1986, Champs, p. III.
35. Georges Vigarello, Le Propre et le Sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, Le Seuil,
1985.
36. Georges Vigarello, Le Sain et le Malsain. Santé et mieux-être depuis le Moyen Âge, Paris, Le Seuil,
1993.
37. Georges Vigarello, Histoire du viol. XVIe-XXe siècle, Paris, Le Seuil, 1998, L’Univers historique,
357 p.
38. Jean-Pierre Peter, « Une enquête de la société royale de médecine (1774-1794) : malades et
maladies à la fin du XVIIIe siècle », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 32e année, juillet-août
1967, n° 4, p. 711-751.

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La science, le continent ignoré des historiens français ? 14

39. Voir notamment Frédéric Chauvaud, Les experts du crime. La médecine légale en France au XIXe

siècle, Paris, Aubier, 2000, Collection historique, 301 p.


40. Olivier Faure, « Des médecins aux malades : tendances récentes en histoire sociale de la
santé », Pour l’histoire de la médecine. Autour de l’œuvre de Jacques Léonard (textes réunis par), Michel
Lagrée et François Lebrun, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1994, p. 59.
41. Jacques Poirier, « Au cœur de l’histoire : la santé », dans Pour l’histoire de la médecine. Autour de
l’œuvre de Jacques Léonard, Michel Lagrée et François Lebrun (textes réunis par), Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 1994, p. 94.
42. Jean-Pierre Peter, « Réflexions sur l’histoire de la médecine », dans Pour l’histoire de la
médecine. Autour de l’œuvre de Jacques Léonard, Michel Lagrée et François Lebrun (textes réunis
par), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1994, p. 85.
43. Jacques Revel, « Médecins, médecine et société en France aux XVIIIe et XIXe siècles », Annales,
Économies, Société, Civilisations, 32e année, septembre-octobre 1977, n° 5, p. 349.
44. Histoire biologique et société, Annales, Économies, Société, Civilisations, 24 e année novembre-
décembre 1968, n° 6, présentation du numéro spécial.
45. La France médicale. Médecins et malades au XIXe siècle, (présenté par) Jacques Léonard, Paris,
Gallimard/Julliard, 1978, Archives, p. 9.
46. Initialement de formation médicale, devenu historien, M. Grmek peut être compté au
nombre des chercheurs se réclamant de la Nouvelle Histoire. Les Annales ont largement contribué
à faire connaître ses travaux.
47. Mirko D. Grmek, Les maladies à l’aube de la civilisation occidentale. Recherches sur la réalité
pathologique dans le monde grec historique, archaïque et classique, Paris, Fayard/Rivages, 1994,
Bibliothèque historique Payot, p. 11.
48. Ibidem, p. 33.
49. Charles Morazé, « L’histoire, science naturelle », Annales, Économies, Société, Civilisations, 25 e
année, n° 1, janvier-février 1974, p. 108.
50. Claire Salomon-Bayet, « L’histoire des sciences et des techniques », in L’histoire et le métier
d’historien en France, 1945-1995, Bédarida, François (sous la dir.),Paris, Éditions de la Maison des
Sciences de l’Homme, 1995, p. 379.
51. Christine Demeulenaere-Douyère, « Le patrimoine scientifique et technique : une réalité
complexe », Cahiers d’histoire et de philosophie des sciences, n° 48, 2000, p. 64.
52. Dominique Pestre, « Les physiciens dans les sociétés occidentales de l’après-guerre. Une
mutation des pratiques techniques et des comportements sociaux et culturels », Revue d’histoire
moderne et contemporaine, vol. 29, janvier-mars 1992, p. 57.
53. Pietro Rebondi, « Sciences », Dictionnaire des sciences historiques, sous la direction d’André
Burguière, Paris, Presses Universitaires de France, 1966, p. 625.
54. Jean Antoine Caritat, marquis de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès des
l’esprit humain. Fragment sur l’Atlantide, Paris, GF‑Flammarion, 1988.
55. En particulier Auguste Comte, Cours de philosophie positive, Paris, Hermann, 1975, 2 vol.
56. Anastasios Brenner, Duhem. Science, réalité et apparence. La relation entre philosophie et histoire
dans l’œuvre de Pierre Duhem, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1990, Mathesis, p. 165.
57. Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Paris, Librairie philosophique J. Vrin,
1996, Bibliothèque des textes philosophiques, p. 8.
58. Ibidem, p. 11.
59. Alexandre Koyré, Études newtoniennes, Paris, Éditions Gallimard, 1968, Bibliothèque des idées,
p. 11.
60. Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris, Le Seuil, 1996, Points histoire, p. 97.

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61. Hélène Metzger, « L’historien des sciences doit-il se faire le contemporain des savants dont il
parle ? » in La méthode philosophique en histoire des sciences. Textes 1914-1939, Paris, Fayard, 1987,
Corpus des œuvres philosophiques en langue française, p. 21.
62. Alexandre Koyré, « Perspectives sur l’histoire des sciences », in Études d’histoire de la pensée
scientifique, Paris, Gallimard, 1973, Tel, p. 399. La première version de ce texte est une
communication faite au colloque d’Oxford en 1961.
63. Ibidem, p. 399.
64. Pietro Rebondi, « Science moderne et histoire des mentalités. La rencontre de Lucien Febvre,
Robert Lenoble et Alexandre Koyré », Revue de Synthèse , 3e série, n° 111-112, juillet-décembre
1983, p. 327.
65. Enrico Castelli-Gattinara, « Epistémologie, histoire et histoire des sciences dans les années
1930. 2- Une rencontre manquée au début des Annales », Revue de Synthèse, 4 e série, t. 119, n° 1,
janvier-mars 1998, p. 58.
66. Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris : Gallimard, 1969, Bibliothèque des Sciences
Humaines, p. 248-249.
67. Michel Foucault est très longuement revenu sur sa conception d’une archéologie des
sciences, dans un texte publié en 1968, dans les Cahiers pour l’analyse et repris dans les Dits et écrits.
Michel Foucault, « Sur l’archéologie des sciences. Réponse au Cercle d’épistémologie », in Dits et
écrits, t. I : 1954-1969, Paris, Gallimard, 1994, Bibliothèque des Sciences Humaines, p. 696-731.
68. Claude Blanckaert, « Raison humaine et principe d’historicité. Lecture de Jacques Roger », in
Jacques Roger, Pour une histoire historienne des sciences, Paris, Albin Michel, 1993, p. 27.
69. Claude Blanckaert, « Raison humaine et principe d’historicité. Lecture de Jacques Roger », in
Jacques Roger, Pour une histoire historienne des sciences, Paris, Albin Michel, 1993, p. 9-32.
70. Jacques Roger, « L’histoire des sciences : problèmes et pratiques. Histoire des sciences,
histoire des mentalités, micro-histoire », in Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée
française au XVIIIe siècle, 3e éd., Paris, Albin Michel, 1993, p. XXIX.
71. Claude Blanckaert, « Raison humaine et principe d’historicité. Lecture de Jacques Roger », in
Jacques Roger, Pour une histoire historienne des sciences, Paris, Albin Michel, 1993, p. 29.
72. L’expression est de Jacques Léonard dans sa recension de l’ouvrage de Michel Foucault,
Surveiller et punir. Naissance de la prison. Jacques Léonard, « Le philosophe et l’historien. À propos
de « Surveiller et punir. Naissance de la prison » », Annales d’Histoire de la Révolution Française, n
° 228, juillet-septembre 1977, p. 165.
73. Voir notamment les communications d’un récent colloque : Michel Foucault et la médecine.
Lectures et usages, Philippe Artières et Emmanuel Da Silva (sous la dir. de), Paris, Édition Kimé,
2001, 333 p.
74. Roger Chartier, « Philosophie et histoire », in Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et
inquiétudes, Paris, Albin Michel, 1997, Bibliothèque Albin Michel Histoire, p. 234.
75. Georges Gusdorff, Les sciences humaines et la pensée occidentale, t. I : De l’histoire des sciences à
l’histoire de la pensée, Paris, Payot, 1966, Bibliothèque scientifique, p. 134.
76. Isabelle Stengers, L’invention des sciences modernes, Paris, Flammarion, 1995, Champs, p. 50-51.
77. Nicholas C. Mullins, « The development of a scientific speciality : the Phage Group and the
origins of Molecular Biology », Minerva, vol. 19, 1972, p. 52-82. ; David Edge et Michael J. Mulkay,
« Cognitive, Technical and Social factors in the growth of radio astronomy », Social Science
Information, vol. 12 (6), 1973, p. 25-61 ; Terry Shinn, Savoir scientifique et pouvoir social. L’École
polytechnique, 1789-1914, Paris, Presses de la FNSP, 1980, 261 p.
78. Robert K. Merton, « Science, Technology and Society in Seventeenth Century England »,
OSIRIS, vol. 4, 1938, p. 361-632.
79. Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, Champs,
284 p.

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80. Dominique Pestre, « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles
définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annales, Histoire, Sciences Sociales, mai-juin
1995, n° 3, p. 488.
81. Ibidem, p. 490.
82. Donald A. MacKenzie, Statistics in Britain 1865-1930 : The social construction of scientific knowledge,
Edimbourg, Edinburgh University Press, 1981. Ian Hacking reconnaît que la manière dont les
sociologues abordent leurs problématiques inscrites dans la durée serait différente de celles des
« historiens professionnels ». Mais il ajoute que la « construction en tant que processus s’inscrit dans le
temps ». Ian Hacking, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, Paris, La Découverte,
2001, Textes à l’appui. Anthropologie des sciences et techniques, p. 60
83. Bruno Latour, Guerre et paix des microbes, Paris, La Découverte, 2001, 364 p.
84. Steven Shapin, Simon Schaffer, Léviathan et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et
politique, Paris, La Découverte, 1993, Textes à l’appui/Anthropologie des sciences et des
techniques, p. 19.
85. Simone Mazauric, Gassendi, Pascal et la querelle du vide, Paris, Presses Universitaires de France,
1998, 136 p. Du même auteur, on consultera Savoirs et philosophie à Paris dans la première moitié du
XVIIe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997, 393 p.

86. Parmi les dernières publications, on pourra se reporter au texte d’Yves Gingras, « Un air de
radicalisme. Sur quelques tendances récentes en sociologie des sciences et de la technologie »,
Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 108, juin 1995, p. 3-17, au cours de Pierre Bourdieu,
Science de la science et réflexivité [Cours du Collège de France, 2000-2001], Paris, Raisons d’agir, 2001,
Cours et travaux, 236 p. et au livre d’Ian Hacking, Entre science et réalité. La construction sociale de
quoi ?, Paris, La Découverte, 2001, Textes à l’appui. Anthropologie des sciences et techniques,
298 p.
87. Alain Sokal, Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, 413
p. Le numéro spécial de la revue Alliage, paru en 1998, constitue une réponse argumentée aux
critiques de Sokal et Bricmont, et met en lumière certaines limites de leur démarche. Alliage, n
° 35-36, 1998.
88. Jacques Le Goff, « L’histoire nouvelle », in La Nouvelle Histoire, (sous la dir. de) Jacques Le Goff,
Paris, Éditions Complexes, 1988, p. 52.
89. Ibidem, p. 56.
90. Jacques Roger, « Pour une histoire historienne des sciences », in Pour une histoire des sciences à
part entière, Paris, Albin Michel, 1993.
91. Jacques Roger, « Histoire des mentalités : les questions d’un historien des sciences », Revue de
Synthèse, 3e série, n° 111-112, juillet-décembre 1983, p. 271.
92. Jacques Le Goff, « Histoire des sciences et histoire des mentalités », Revue de Synthèse, 3 e série,
n° 111-112, juillet-décembre 1983, p. 408.
93. Ibidem, p. 408.
94. Jean Meyer, « Sciences, Technologies, Sociétés… et Histoire », Cahiers STS. Indisciplines, n° 1,
1984, p. 69.
95. Geoffrey E.R. Loyd, « Cognition et culture : science grecque et science chinoise », Annales,
Histoire, Sciences Sociales, 51e année, n° 6, novembre-décembre 1996, p. 1185-1200.
96. Kapil Raj, « La contruction de l’Empire de la géographie. L’odyssée des arpenteurs de Sa Très
Gracieuse Majesté la reine Victoria en Asie centrale », Annales, Histoire, Sciences Sociales, 52 e année,
n° 5, septembre-octobre 1997, p. 1153-1180.
97. Marie-Noëlle Bourguet, Christian Licoppe, « Voyages, mesures et instruments : une nouvelle
expérience du monde au siècle des Lumières », Annales, Histoire, Sciences sociales, 52 e année,
septembre-octobre 1997, p. 1115-1151.

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La science, le continent ignoré des historiens français ? 17

98. Christian Licoppe, La formation de la pratique scientifique, le discours de l’expérience en France et en


Angleterre (1630-1820), Paris, La Découverte, 1996, Textes à l’appui/Série anthropologie des
sciences et des techniques, p. 9.
99. Yves-Marie Bercé, La science à l’époque moderne, Actes du Colloque de 1996, Association des
historiens modernistes des universités, Bulletin n° 21, 1996, p. 6.
100. Éric Brian, « Ce que l’histoire des sciences peut apprendre de l’histoire. Le cas de l’Académie
Royale des Sciences à l’époque moderne », La science à l’époque moderne, Actes du Colloque de 1996,
Association des historiens modernistes des universités, Bulletin n° 21, 1996, p. 60.
101. Claude-Frédéric Lewy, lettre du 11 septembre 1981 à Fernand Braudel, in Fernand Braudel,
L’identité de la France, t. I, Espace et histoire, Paris, Arthaud-Flammarion, 1986, p. 11.

RÉSUMÉS
L’histoire, telle qu’elle s’est constituée comme discipline, dans le sillage des Annales, ignore pour
une grande part les sciences dans son champ d’étude. Sa principale approche de ce vaste
continent reste l’histoire de la médecine dont les multiples entrées sociales croisent les
préoccupations de la Nouvelle histoire. Le plus souvent, cependant, les historiens font montre
d’une extrême prudence lorsqu’ils prennent la science pour objet. Saisie par la philosophie et la
sociologie, l’analyse des pratiques scientifiques reste traversée par de multiples tensions
polémiques, qui éloignent les historiens de ces objets d’étude. Cependant, les indices d’une prise
en considération de la science dans sa dimension historique se multiplient. Ils témoignent d’un
mouvement d’ouverture et signalent les prémices d’une exploration de ce nouveau territoire.

INDEX
Index géographique : France
Index chronologique : XXe siècle
Mots-clés : École des Annales, Histoire, Nouvelle Histoire, philosophie, sciences

AUTEUR
JÉRÔME LAMY
Doctorant en histoire des sciences, EHESS, Centre Alexandre Koyré

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