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IV

LA FORMATION DU TEMPÉRAMENT NATIONAL

DANS LES PHILOSOPHIES DU XUF SIÈCLE *)

C'est au xme siècle que la civilisation médiévale sort ses


effets les plus caractéristiques. Les monarchies féodales font
place dans leur organisation à toutes les forces dont se
compose une société développée ; les nations européennes
sont à la veille de naître ; le bien-être matériel s'accroît,
les relations entre peuples se multiplient ; le gothique surgit
à côté du roman ; la peinture à fresque de Giotto, les
canzones de Guido Cavalcanti et les poèmes de Dante
ouvrent à l'art une voie triomphale qui mènera en droite
ligne à la Renaissance.
Plus que jamais la religion contribue à l'unité et au
cosmopolitisme des conceptions dont vivent les hommes de
ce temps. L'Eglise est partout, par ses évêques, ses clercs,
ses moines ; et la Papauté, arrivée à l'apogée de sa puis
sance, se dresse au-dessus des empires et des royaumes.
Les hommes sont fiers de la façon dont ils ont organisé
l'existence ; et comme au temps d'Auguste, ils croient de
bonne foi avoir conduit l'humanité à un stade décisif et fait
pour durer.
A ce moment paraissent en masse compacte des systèmes
de philosophie. Ils sont si nombreux que pour trouver un

*) Extraits d'un ouvrage sous presse : Civilization and Philosophy in the


Middle ages, que publiera l'université de Princeton (U. S. A.).
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autre exemple d'une floraison aussi abondante, il faut


remonter jusqu'au temps de la splendeur néo-platoniciennne.
Toutefois, parmi tant de systèmes, il en est un qui domine
par la valeur de ses doctrines et le nombre de ses adhérents ;
il fournit sur les problèmes capitaux du monde et de la vie
les solutions les mieux coordonnées ; les penseurs les plus
brillants de l'époque adoptent ses directives : c'est la
philosophie scolastique.
Cette philosophie est le résultat d'un travail lent et
progressif, qui suit le rythme général de la civilisation
occidentale. La fermentation doctrinale, peu active dans
les débuts, s'intensifie aux xie et xn° siècles, en même temps
que la société prend sa figure féodale ; elle atteint son
intensité maximale, au moment où dans tous les départe
mentsde l'activité humaine apparaît une façon de vivre, de
penser, de sentir, propre au moyen âge. Cette grande
systématisation philosophique reflète les tendances unitaires
du temps ; sa valeur est cosmopolite ; son optimisme, son
impersonnalité, son souffle religieux la mettent à l'unisson
de la civilisation tout entière. Les occidentaux ont repensé,
dans la scolastique, les problèmes et les solutions du monde
grec et du monde oriental, mais ils y ont introduit leur
génie propre, et dans ce sens on peut l'appeler un produit
spécifique du moyen âge. Là est le secret de son expansion
en Occident l).
Est-il surprenant que la philosophie scolastique ait
contribué à former le tempérament philosophique des
peuples qui en ont vécu ; qu'elle leur ait donné un pli
intellectuel, un tour de pensée durable, et qu'à ce moment
unique où se fixe la figure des peuples Européens, nous
assistions à la formation de certains caractères généraux,
dont l'action survit au xme siècle et même au moyen âge ?
Les formes économiques, les organisations politiques se
transforment ou se perdent — et de fait, vers la fin du

1) Voir chapitres V-VIII du même ouvrage.


La Formation du Tempérament national au XIIIe s. 61

xive siècle, elles subissent des changements profonds. Mais


les idéals moraux et intellectuels — émanations plus
directes de l'âme — persistent et se transmettent. Ils
forment une sorte de tempérament psychique, dont l'em
preinte affecte des races entières, à peu près comme le
tempérament physique affecte le corps durant toute la vie
d'un individu. C'est ainsi, pour choisir un exemple, que les
habitudes de courtoisie et d'honneur, nées du contact de
l'Eglise et de la société féodale, ont survécu au moyen âge.
De même, le xme siècle nous a légué un tempérament
philosophique ou plutôt des tempéraments pliilosophiques
divers ; et j'entends par là des manières de philosopher
résultant de la mise en œuvre de certaines doctrines et de
certaines méthodes.

II.

Le tempérament philosophique dominant dans la civil


isation du xin( siècle est le tempérament scolastique,
puisque la scolastique est la philosophie la plus répandue,
celle qui répond le mieux aux aspirations de l'Occident.
Or la philosophie scolastique a mis en œuvre trois
doctrines, qu'on peut aussi appeler des méthodes de penser,
ou façons générales d'approcher les problèmes :
La première consacre la valeur de l'individu ou de la
personne, seule réalité humaine. Elle fait de chaque homme
un agent autonome, ayant en propre son corps, son intell
igence, sa volonté, sa liberté. Chaque individu est nanti de
capacités personnelles qui diffèrent en degré d'un individu
à l'autre ; et cette inégalité des pouvoirs d'action explique
la diversité des aptitudes dans la vie de groupe. Chaque
être humain a droit à un bonheur personnel, et, après la
mort, il est appelé à jouir d'une survie personnelle. De
plus, l'individu humain est protégé contre l'Etat ou la
collectivité par tout un système de droits intangibles. Il en
résulte que la scolastique du xme siècle répugne à tout ce
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qui ressemble à l'abdication d'un homme devant un autre


homme. Il en résulte aussi qu'elle a conçu une horreur
profonde pour le monisme ou le panthéisme, c'est-à-dire
pour la doctrine qui fusionne tous ou certains êtres en un
seul, qui fait de tous les hommes des parties ou des devenir
d'un grand tout, qui dès lors supprime leur individualité.
L'âpre bataille livrée par les scolastiques du xme siècle
contre les averroïstcs parisiens, qui ne voulaient qu'wne
seule âme pour tous les hommes, s'explique par les sen
timents profonds de la majorité.
Cette doctrine que l'individu seul est une réalité et dès
lors la valeur principale du monde moral est — je le sais
— d'inspiration aristotélicienne ; elle est gravée au fron
tispice de la Métaphysique, de ce grand livre de bon sens
et de vie dont l'humanité a vécu et vit encore : l'individu
seul est vraie substance.
Mais soyez certains que si cette doctrine n'avait pas
répondu à des besoins profonds de la civilisation du moyen
âge et des peuples qui en avaient alors la direction suprême,
elle n'eût jamais passé dans leur moelle et dans leur sang.
D'Aristote comme de Platon, comme de saint Augustin,
comme d'Avicenne et d'Averroès, les occidentaux n'ont pris
que ce qui leur convenait et parce que cela leur convenait.
Or, il est aisé de voir que la doctrine philosophique de
la valeur de l'individu et des qualités individuelles était en
intime accord avec les conditions de la vie, avec les vertus
féodales, avec le système de pactes et contrats qui réglaient
le travail des corporations et les rapports des sujets et des
rois, des vassaux et des suzerains. La théorie s'organise
dans les systèmes philosophiques, en même temps que la
pratique se cristallise dans les réalités vécues. Les solutions
individualistes du problème des universaux, qui triomphent
définitivement depuis Abélard, sont une justification méta
physique du particularisme des seigneurs féodaux 1).

1) Voir chapitre III du même ouvrage.


La Formation du Tempérament national au XTIF s. 63

Voici une seconde doctrine, qui deviendra une façon


générale de philosopher, et qui s'apparente d'ailleurs à
celle que nous venons d'exposer : c'est l'intellectualisme,
c'est-à-dire la royauté de la raison dans l'homme — et, par
voie de corollaire, l'amour de la clarté et de la précision.
L'intellectualisme, dont Thomas d'Aquin et Duns Scot
sont les grands représentants, mais qui se retrouve à un
moindre degré dans les écoles d'Alexandre de Halès et de
saint Bonaventure, introduit dans tous les départements de
la vie consciente la suprématie de la raison.
Cette suprématie se manifeste en psychologie, où la raison
apparaît en reine, où elle est le flambeau qui éclaire et
dirige la volonté nécessaire ou libre, où elle est la règle qui
freine les passions et les appétits inférieurs. Même souve
raineté en morale, où la raison donne à la destinée et au
bonheur une signification caractéristique. Etre heureux,
c'est avant tout connaître. Déjà ici-bas, la science est la
grande consolatrice : si elle était parfaite, ce serait le
bonheur. Cette suprématie de la raison apparaît encore
dans la théorie de la science, dans l'étude métaphysique de
l'ordre fondamental des choses qui est suspendu tout entier
à la raison divine ; elle éclate dans la théorie de la loi natu
relle et morale que Dieu lui-môme ne pourrait changer sans
contredire à la raison éternelle, c'est-à-dire sans se détruire.
Dante, qui fut élevé dans ce clair intellectualisme, peut
donc écrire en vérité : La raison est dans l'individu ce que
le père de famille est dans la famille, le chef dans la cité —
elle est maîtresse l). Le Convito de Dante est écrit pour les
« affamés de savoir » et veut faire participer toute
l'humanité à la science « désirée de tous ». Dans la
Divine Comédie, Virgile représente la science humaine que
l'âme doit acquérir dans sa plénitude avant d'être admise
aux mystères divins, et chaque élu du Paradis jouit de la
béatitude « qu'il peut concevoir ». En toutes choses la

1) De Monarchia, lib. I.
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raison fait entendre sa voix. Les Dits de Raison remplissent


nos vies comme ils remplissent le Roman de la Rose.
La souveraineté de la raison se manifeste non moins dans
la théorie de l'Etat, où le gouvernement doit être un
gouvernement de lumière, appartenir à une aristocratie
intellectuelle *), aider l'individu à se conduire suivant sa
raison ; où tout arbitraire doit être exclu des lois ; où le
système électif n'est justifié que parce qu'il favorise l'œuvre
de la raison.
C'est parce que la philosophie dominante du xme siècle
est une philosophie intellectualiste qu'elle a conçu l'amour
des idées claires. Elle a lutté contre les vapeurs capiteuses
du mysticisme arabe ; elle a fait planer dans les discussions
une atmosphère de précision et de netteté qui a exercé sur
la formation des esprits la plus bienfaisante influence.
C'est à cette discipline mentale, remarquent justement
Saintsbury et Brunetière, que le latin philosophique des
maîtres doit son assouplissement et sa précision, et les
langues modernes, des parties entières de leur vocabulaire2).
Il est intéressant de noter que l'intellectualisme et l'amour
de la clarté, que la scolastique érige à la fois en méthode
de penser et en doctrine, apparaissent dans d'autres formes
de la culture du xme siècle. Ils inspirent dans les moindres
parties l'édifice dogmatique que les docteurs en théologie
ont construit, en donnant à chaque élément de la croyance
un sens apologétique et rationnel. On les retrouve dans le
travail des canonistes qui raisonnent le droit ecclésiastique
et dans celui des légistes qui raisonnent le droit romain.
Même intellectualisme dans l'explication des rites et des
symboles dont un homme comme Guillaume Durand, de
Mende, cherche à pénétrer les multiples sens ou raisons.
Même intellectualisme surtout et même clarté dans

1) Thomas d'Aquin, Contra Gentiles, I, c. 81.


2) Saintsbury, The Flourishing of Romances and the rise of Allegory (Periods
of European Literature. London, t. II, 1897), chap. I, The Function of Latin. —
F. Brunetière, Manuel de l'histoire de la littérature française, 1898, pp. 28 et ss.
La Formation du Tempérament national au XIIIe s. G5

l'architecture et la sculpture gothiques, où tout est raisonné


et rationnel. N'a-t-on pas dit, avec justesse, que l'architec
ture gothique est une application de la logique à des poèmes
de pierres, qu'elle parle haut et clair à l'esprit autant
qu'aux veux ? Elle n'est autre chose, selon Viollet-Le-Duc,
que l'application la plus logique possible des lois de la
pesanteur.
Dans les cathédrales du xme siècle, la croisée d'ogives
traduit bien haut sa fonction, comme aussi les contreforts
et les arcs-boutants. Partout éclate la rationalisation élé
gante. Pas d'ornements superflus, rien de cette décoration
de fantaisie où sombre l'idée ogivale au xve siècle.
Il n'en est pas autrement de la sculpture du xme siècle,
dont toute la plastique est vivifiée par des idées claires et
rigoureuses. L'iconographie du xme siècle, écrit M. Mâle,
veut parler à l'intelligence et non au sentiment. Elle est
doctrinale et Ihéologique, c'est-à-dire logique et rationnelle,
mais n'a rien de pathétique et de tondre. Les grandes
scènes religieuses s'adressent à l'esprit et non au cœur 1).
Toute la société d'ailleurs est intellectualisée en ce sens
que tout le xmp siècle est assoiffé d'ordre. Rapports de
vassaux et de suzerains, de sujets et de rois ; participation
des féodaux et des Communes aux prérogatives du gouver
nement ; établissement des Parlements nationaux ; codifica
tion des lois civiles et canoniques, hiérarchie absolue et

1) Voyez la façon dont les artistes du xme siècle conçoivent la Nativité :


« Marie, sur son lit, détourne la tête ; l'enfant n'est pas dans une crèche, mais
sur l'autel ; une lampe est suspendue au-dessus de sa tête entre les rideaux
ouverts. Les sentiments humains se taisent dans pareille conception et il en est
de même quand la Vierge, impassible, porte sur les bras ou sur les genoux
l'enfant Rédempteur, ou qu'elle assiste, sans faiblir sous la douleur, au crucifi
ementde son fils. Ce n'est qu'à partir du xive siècle que l'art s'attendrit, que
la Vierge sourit et pleure, et la pomme symbolique que la sérieuse Vierge du
xme siècle porte dans sa main, pour rappeler qu'elle est l'Eve nouvelle, devient
au xive siècle un jouet qui empêche l'enfant Jésus de pleurer». Male, L'Art
religieux au XIIIe siècle en France, 1910, pp. 221 et 239 Ce qui est vrai de la
sculpture l'est des débuts de la peinture, qui, elle aussi, fait passer le sentiment
après l'idée et se met au service de la doctrine.
5
66 M. De Wulf

internationale de l'Eglise ; subordination des Etats à


l'autorité morale du Pape : la société du xme siècle est
modelée sur la cité de Dieu, et l'on croyait le moment venu
où toutes choses devaient trouver leur place définitive.
Or, la passion de l'ordre implique celle de la clarté et
de la logique, car l'ordre, remarque Thomas d'Aquin,
révèle partout l'intervention de l'esprit. Intelleclus solhis est
or dinar e l).
L'équilibre qui existe entre les forces sociales et civilisa
tricesdu xme siècle se manifeste à l'intérieur de la philo
sophie scolastique. La philosophie dominante de ce temps
a le sens de la mesure, et ceci est un troisième caractère
profond qui entrera dans le tempérament de ceux qui l'ont
constituée et cultivée. Ses doctrines sont faites de modérat
ion et de prudence. Elle est à mi-chemin entre la pensée
de Platon .et celle d'Aristote ; elle corrige le naturalisme
d'Aristote par l'idéalisme de Platon et de saint Augustin.
C'est ainsi, par exemple, que la méthode constructive
du savoir humain, préconisée par la scolastique, est une
combinaison équilibrée d'analyses et de synthèses. L'obser
vation des faits physiques et moraux, et l'expériment
ation s'il y a lieu, fournissent les données fondament
ales que l'esprit décompose (analyse) afin d'y découvrir
des lois, qu'il enchaîne les unes aux autres et qu'il
hiérarchise. Mais après qu'il a saisi dans le fait — qui est
toujours complexe — le mode d'action et la nature de l'être
agissant, l'esprit repart de ces notions simples, où tout est
contenu en raccourci. Il les combine (synthèse), fait appel
à des notions nouvelles et cherche à comprendre d'un point
de vue déductif l'objet de sa recherche. La mécanique, par
exemple, l'hydrostatique, l'optique sont construites sur des
bases inductives, mais dès qu'elles sont placées dans le
champ d'éclairage des mathématiques et soumises au jeu
des formules, elles deviennent graduellement déductives.

1) In Ethic ad Nicomach. Lect. I, 7.


La Formation du Tempérament national au XTIF s. 67

Joindre l'analyse à la synthèse, tempérer la synthèse par


l'analyse est la méthode idéale, dont la scolastique ordonne
à chaque science de se rapprocher.
Si j'en avais le temps, je montrerais cette modération
dans toutes les théories psychologiques, métaphysiques,
cosmologiques, logiques, esthétiques, morales que la scolas
tique aborde, et aussi dans sa théorie du progrès et de la
culture, qui tient compte à la fois de ce qu'il y a de fixe et
de ce qu'il y a de changeant et de perfectible dans la nature
humaine l). La scolastique évite les extrêmes, se complaît
dans les solutions mitoyennes. Pour toutes ces raisons elle
est profondément humaine.

III

Valeur de la personnalité, royauté de la raison et des


idées claires, sens de la mesure et modération dans les
doctrines qui la constituent : ces trois caractères de la
philosophie scolastique sont en parfaite consonance avec la
civilisation occidentale du xme siècle.
Si l'on songe d'autre part que cette civilisation est avant
tout le produit de facteurs français et que la France est le
centre d'où elle rayonne au dehors *), il est intéressant de
noter que les ouvriers de la philosophie scolastique, ceux
qui l'ont menée à bonne fin et lui ont apposé leur empreinte,
sont des Français, des Italiens, des Anglais, des Flamands,
des Wallons. Thomas d'Aquin etBonaventure appartiennent
à de grandes familles italiennes ; A. de Halès, Duns Scot,
Guillaume d'Occam et combien d'autres sont des Anglo-
Celtes ; Gérard d' Abbeville, Guillaume d'Auvergne, Guil
laume d'Auxerre sont nés en France ; Henri de Gand,
Siger de Courtrai sont originaires des Flandres ; Godefroid
de Fontaines est de noblesse liégeoise. Tous se coudoient

1) Voir chapitre XII du même ouvrage.


2) Les xue et xni'- siècles sont des siècles français. Plus personne ne conteste
sérieusement ce fait. Lampreclit et Steinhausen le reconnaissent pleinement.
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à Paris, y séjournent, y enseignent et sont Français par


leur éducation.
Le rôle des Teutons est effacé, presque nul. La seule
personnalité de marque, venue d'outre-Rhin, est le Souabe
Albert le Grand, comte de Bollstadt. Son œuvre mérite
d'être jugée avec le plus grand soin, mais les services qu'il
rendit à la philosophie scolastique sont de nature très
spéciale. Albert le Grand, en effet, est un infatigable
dresseur de textes, un commentateur inlassable, un obser
vateur de faits, un excellent encyclopédiste, mais un piètre
philosophe.
Qu'on me comprenne bien. Je n'entends pas dire que les
Germains d'outre-Rhin — que j'appellerai Teutons avec
les philosophes du moyen âge — n'ont pas joué de rôle
dans la philosophie du xine siècle, car il est sorti de leurs
rangs des hommes remarquables, dont la pensée est signi
ficative dans l'histoire de la civilisation du moyen âge.
Mais leur philosophie n'est pas la philosophie scolastique.
Ils inaugurent d'autres tendances. Dans leur pensée se
déposent des semences étrangères au tempérament néo-latin
et anglo-celte, qui lèveront timidement au xine siècle mais
fructifieront aux xiv° et xve siècles et nourriront les idéals
de l'âme allemande moderne. Le contraste entre le tem
pérament scolastique et le temperament teutonique du
xme siècle est instructif. Il vaut la peine qu'on s'y arrête.

IV

Pour le comprendre, il nous faut revenir un instant au


fait capital de l'histoire philosophique médiévale que j'ai
signalé en commençant et que je n'ai pas le temps de déve
lopper ici l) : « La philosophie scolastique est dominante
au xnie siècle ; mais à côté de la scolastique, beaucoup

1) Voir mon Histoire de la Philosophie médiévale, 4e édit , 1912.


La Formation du Tempérament national au XIIIe s. 69

d'autres philosophies se développent » . Le xine siècle est


une période d'exubérance.
Du point de vue social qui nous occupe, le plus influent
parmi ces courants secondaires de philosophie est le courant
néo-platonicien 1). Il se nourrit des doctrines de Proclus,
dont les écrits étaient nouvellement traduits ; il s'alimente
aussi de quelques théories d'origine averroiste, et son
sillage se dessine nettement à partir du milieu du xnr siècle.
Or, n'est-il pas étrange que tous les néo-platoniciens connus
à ce jour sont des Germains d'outre-Rhin ou ont des
attaches avec la Germanie ? Ce sont des contemporains ou
successeurs immédiats d'Albert le Grand, et plusieurs sont,
comme lui, des dignitaires de la province dominicaine de
Germanie : Ulric de Strasbourg, son disciple immédiat, —
le Silésien Witelo — Thierry de Fribourg ou le Teutonique
— Berthold de Mausbach, qui fut peut-être le disciple
d'Albert, — et le plus célèbre de tous, maître Eckhart
de Hochheim.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que tous ces écrivains
philosophiques du xme siècle, dont les travaux sont main
tenant publiés ou bien connus, s'éloignent volontairement
de la philosophie scolastique dominante, de la philosophie
des néo-Latins et des Anglo-Celtes qu'ils connaissent d'ail
leurs admirablement. Thierry de Fribourg dit expressément
qu'il veut se séparer des communiter loquentes, de la philo
sophie commune. De même Eckhart nous avertit qu'à
première vue ses doctrines sembleront monstruosa, dubia
ant falsa 2). Sans pouvoir entrer ici dans le détail de ces
philosophies, je suis frappé de voir qu'il s'en dégage des
caractères, des tendances qui sont diamétralement opposés
aux tendances de la pensée néo-latine et anglo-celte que
nous avons signalées.

1) Je ne m'occupe pas ici du courant averroiste, dont l'action sociale, à mon


avis, fut secondaire. Voir le même ouvrage sous presse, chap. XI1I.
2) Denifle, Meister Eckharts lateinische Schriften (Archiv. fur Litteratur
und Kirchen Geschichte des Mittelalters, 1886), p. 535.
70 M. De Wulf

Le premier caractère est un manque de clarté dans la


pensée et de précision dans le langage. Le célèbre Eckhart
est un penseur obscur, ein unklarer Dcnker, dit Denifle,
son meilleur historien et lui-même un Allemand 1).
Aux idées claires et aux expressions précises de la sco-
lastique, les néo- platoniciens teutoniques préfèrent des
théories équivoques et des images trompeuses. Leur pensée
ne vole pas en pleine lumière ; elle se contente d'à-peu-près.
Leur imagination trouve une pâture dans des analogies —
notamment dans la comparaison de l'écoulement, du rayon
nement, du flux, qui représente la création et la génération
comme une eau qui s'échappe de la source divine, une
lumière qui part du foyer lumineux de la divinité.
Ceci nous amène à un second caractère, beaucoup plus
important, par lequel cette philosophie s'oppose à la sco-
lastique : l'attirance vers le panthéisme, le besoin d'unir
l'homme à Dieu au point de les confondre ; la recherche
d'un commerce mystique si intime que toute distinction de
l'âme avec la divinité disparaît. De tout le groupe des
esprits germaniques du xme siècle, Eckhart est celui qui
subit le plus cette attirance, et c'est lui qui aura le plus
d'action sur les générations montantes. Il enseigne que
l'existence de Dieu est l'existence môme de ses créatures :
une seule et même existence les enveloppe. Voilà pourquoi,
écrit-il, les créatures sont affamées et assoiffées de Dieu.
Les animaux cessent de nourrir leurs petits quand ils gran
dissent, mais de Dieu les créatures sont insatiables parce
qu'elles existent en lui 2). Pareille théorie est aux antipodes
de la scolastique, qui donne à chaque personne sa valeur
d'existence distincte de toute autre, même de celle de Dieu.
Dès lors les descriptions qu' Eckhart fait de l'union mys
tique de l'âme et de Dien donnent le vertige. Ce que Dieu
aime en nous, c'est lui-même, sa propre existence. L'âme
est un sanctuaire de Dieu où lui-même se retrouve.

1) Ibid., p. 459.
2) Ibid., p. 582.
La Formation du Tempérament national au XIIIe s. 71

II est bien difficile d'absoudre une pareille doctrine du


reproche de panthéisme, malgré les efforts de maître Eck-
hart pour s'en défendre, et malgré la sincérité de ses inten
tions. Mais les intentions d'un homme relèvent de sa psy
chologie et de sa conscience morale ; elles ne sont pas un
facteur de sa doctrine.
Enfin, la philosophie des Teutons du xine siècle manque
de modération et d'équilibre. Nous avons dit que la méthode
constructive employée par la scolastique est une combinai
son d'analyse et de synthèse. Elle part des faits qu'elle
observe dans la nature extérieure et dans la conscience ;
des faits elle s'élève aux lois et aux principes. Ce n'est
qu'après ce travail d'analyse qu'elle autorise les vues déduc-
tives où tout le réel est suspendu à Dieu. Le néo-platonisme
allemand procède à rebours. Il ne part pas des faits, mais
de l'idée d'être. De l'être en général, il déduit les choses
particulières selon une sorte d' « écoulement •» , une format
ionpar cascade. Ici encore Eckhart représente le mieux
l'esprit du groupe. Personne plus que lui ne s'est complu
dans la majestueuse tranquillité et l'impénétrable mystère
de la divinité, dans l'abîme obscur et insondable de sa
réalité, dans l'effusion de l'âme passive et dépouillée d'elle-
même en cet océan de réalité. Eckhart ne s'attarde pas
comme Bonaventure à marquer les étapes inférieures de
l'itinéraire de l'âme vers Dieu ; sa pensée bondit vers Dieu
même. Le principe et le terme seuls l'intéressent.
Déjà Eckhart est de la race de Jacob Bôhme, de Fichte
et de Hegel.
Il serait aisé de montrer que ce manque de mesure affecte
non seulement la méthode constructive de ce groupe de
Teutons néo-platoniciens, mais leur métaphysique, leur
psychologie, leur morale. Eckhart l'introduit dans son
explication du dogme et des données de la conscience reli
gieuse. Son mépris de l'acte extérieur, son exagération
du côté direct de l'expérience religieuse, le peu de place
qu'il laisse à l'autorité de l'Ecriture, tout cela prépare la
72 M . De Wulf

Réforme, et contraste avec la théologie dogmatique, mys


tique et morale d'un Thomas d'Aquin.
En résumé : Mise en valeur de l'individu métaphysique
et de la personnalité ; culte de l'idée claire et de l'expres
sion nette ; combinaison de l'induction et de la déduction ;
modération dans les doctrines et juste milieu entre les
extrêmes.
Ces caractères ou, si l'on veut, ces tendances de la
scolastique édifiée par des néo Latins et des Anglo- Celtes
font place dans le néo-platonisme d'un groupe d'Allemands
du xine siècle à une complaisance pour le monisme ou le
panthéisme, à un besoin de la déduction à outrance, à une
prédilection pour l'étude de l'Etre et de ses degrés descen
dants, à une sorte d'aversion pour l'intellectualisme, à une
complaisance dans des images et des métaphores qui repré
sentent, sous un jour trompeur ou équivoque, le commerce
mystique de l'âme et du divin, et par-dessus tout à une
absence d'équilibre qui donne à des points de vue et à des
doctrines trop de relief, au détriment d'autres laissés dans
l'ombre.
C'est au moment où les nations européennes prennent
leur physionomie propre, où les cadres du cosmopolitisme
médiéval sont à la veille d'éclater, — c'est alors que, pour
la première fois, on voit poindre des oppositions fondament
ales dans le tempérament philosophique des occidentaux,
— et il ne serait pas difficile de montrer que ces oppositions
ont pénétré la mentalité moderne.
M. De Wulf.