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Joseph Pérez

Moines frondeurs et sermons subversifs en Castille pendant le


premier séjour de Charles-Quint en Espagne
In: Bulletin Hispanique. Tome 67, N°1-2, 1965. pp. 5-24.

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Pérez Joseph. Moines frondeurs et sermons subversifs en Castille pendant le premier séjour de Charles-Quint en Espagne. In:
Bulletin Hispanique. Tome 67, N°1-2, 1965. pp. 5-24.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hispa_0007-4640_1965_num_67_1_3831
Vol. LXVII Janvier- Juin 1965 N08 1-2

MOINES FRONDEURS

ET SERMONS SUBVERSIFS EN GASTILLE


PENDANT

LE PREMIER SÉJOUR DE CHARLES-QUINT EN ESPAGNE

Laurent Vital, dans le récit qu'il nous a laissé du premier


voyage de Charles-Quint en Espagne, déclare avoir été profon
dément choqué par l'attitude d'une partie du clergé de Valla-
dolid à l'égard des Flamands qui accompagnaient le souverain *.
Cette mauvaise humeur, le chroniqueur l'attribue aux pressions
que l'on fit sur la population afin de pouvoir loger toutes les
personnes de la Cour lorsque le roi arriva dans la ville. Le clergé
prétendait posséder des privilèges qui le mettaient à l'abri de
cette obligation. Malgré toutes les remontrances, il demeurait
intraitable, si bien que les fourriers durent prendre des mesures
d'autorité. Le « maréchal des logis » « feit faire ouverture par
force au moyen et assitence des alcades et agosilles [alguaciles]
que on luy avoit ordonnet ». Les récalcitrants répondirent à
la force par une excommunication et une sorte de grève perlée :
dès qu'un Flamand se montrait dans une église, on cessait d'y
chanter les offices. « Par plusieurs fois [les clercs] misrent le
cesse en touttes les églises et monastères de Vailledoly, tell
ement que on n'y chantoit non plus que en une grange. » Des
affiches placardées sous les porches des églises mettaient les
Flamands au ban de la communauté des fidèles et il n'était pas
rare que le malheureux étranger, soucieux d'accomplir ses de
voirs religieux, se fît brutalement « clore l'huys au visage ».

1. Collection de Chroniques belges inédites, publiées par ordre du Gouvernement.


Collection des voyages des souverains des Pays-Bas, publiée par Gachard et Piot.
Tome III : Premier voyage de Charles-Quint en Espagne, de 1517 à 1518, par Laurent
Vital, Bruxelles, 1881, p. 179-181,
6 BULLETIN HISPANIQUE

Les laïcs, quand on se plaignait à eux de ces mauvais procédés,


répondaient « qu'il se faisoit maulvais de mectre en colère des
prebstres en Castille, pour leurs previlèges ». Et Laurent Vital
de conclure :
Là cognus-je mieulx que jamais la bonté et patience du Roy, qui
excédoit leur malice : car, là où il avoit matière de soy mesconten-
ter de eulx, ce nonobstant, à sa joyeuse venue, ne voloit nulluy
troubler, et principallement gens d'Église, desquelz ne voeult lé-
gièrement prendre vengeance, combien qu'il auroit bien matière de
le faire et de leur faire perdre leur temporel. Mais, comme humble
filz de saincte Église, en volut lors endurer, soubz espoir qu'ilz chan
geront leurs propos et qu'ilz se amenderont : mais, se ilz persistent,
sont en dangier d'avoir domaige et déshonneur, car, par leur folie,
le provocqueront à leur monstrer qu'ilz ont tort.

Il faut croire que le clergé de Valladolid a persisté dans sa


mauvaise humeur et sa « ruidesse », puisqu'il a fini par lasser la pa
tience, sinon du roi, du moins de son entourage. Devant cette
hostilité du clergé, qui n'était pas uniquement motivée d'ail
leurs par des affaires de logement, la Cour, en effet, a réagi.
Des enquêtes ont été ouvertes, des sanctions envisagées ; et
ces enquêtes révèlent qu'une partie au moins du clergé, et pas
seulement à Valladolid, exprimait, en 1518-1519, des opinions
hostiles au nouveau personnel politique et à la façon dont étaient
conduites les affaires publiques.

Un premier document signale une agitation à Valladolid


aux environs du 15 avril 1518 2. Il s'agit d'une lettre du prési
dent de la Chancellerie de Valladolid, don Diego Ramírez de
Villaescusa, évêque de Málaga, à Chièvres, datée du 20 avril.
A cette lettre était joint un rapport de police qui n'apparaît
pas dans les liasses que nous avons dépouillées et cette lacune
nous prive malheureusement d'indications précieuses, car la
lettre de l'évêque de Málaga se contente d'allusions vagues,
sans citer de noms, et on devine que son auteur cherchait avant

2. Archivo General de Simancas, Estado, leg. 5, fol. 30.


MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 7

tout à minimiser la portée des incidents, à rassurer la Cour,


alors en route pour l'Aragon. Nous apprenons ainsi qu'un moine
franciscain est monté en chaire, le dimanche 19 avril, dans l'église
San Sebastián de Valladolid 3 et y a prononcé des phrases scan
daleuses : dixo palabras escandalosas. Ce moine est un récidiviste.
Avant l'arrivée du roi en Espagne, il s'était déjà rendu coupable
de quelques écarts de langage et les autorités avaient dû l'ex
pulser de Valladolid. Il était rentré peu après dans la ville,
avec l'accord de ses supérieurs. Le moine n'avait pas tardé à
manifester à nouveau son esprit frondeur. Le roi venait de faire
son entrée solennelle à Valladolid. C'est donc peu après le
18 novembre 1517 4 que se situe cet incident, .sur lequel nous
possédons une petite précision : notre franciscain, à ce moment-là,
soutenait que le roi était prisonnier, prisonnier des Flamands,
vraisemblablement. Voilà donc le personnage qui fait encore
parler de lui en avril 1518. L'évêque de Málaga demande à
Chièvres de ne pas attacher trop d'importance aux propos tenus
en chaire : ce moine, écrit-il, est un fou qui fait parler de lui.
Pourtant, l'évêque propose des sanctions : il suggère de le faire
enfermer et punir sévèrement par le Provincial de son Ordre,
de façon, ajoute-t-il, à donner une bonne leçon à d'autres moines,
ce qui nous donne à penser qu'il ne s'agissait peut-être pas

3. M. Danvila (et, après lui, E. Gossart, Espagnols et Flamands au XVIe siècle.


Charles-Quint, roi d'Espagne, Bruxelles, 1910, p. 85) écrit que ce sermon fut pro
noncé dans la ville de Saint-Sébastien : « no faltó fraile que en San Sebastián predicó
contra D. Carlos y sus ministros » (M. Danvila, Historia critica y documentada de
las Comunidades de Castilla, Memorial Histórico Español, t. XXXV, Madrid, 1897,
p. 108). Pourtant, le texte de Simancas ne présente aucune ambiguïté : « el domingo
passado se hizo en esta villa [Valladolid] procesión por la salud délia a la iglia de
Sant Sebastiâ, en la quai predicó vn frayle de Sant Franco y dixo palabras escandal
osas ». C'est bien à Valladolid que le sermon fut prononcé. Il existait à Valladolid,
au xvie siècle, une église San Sebastián, située hors les murs, où l'on se rendait en
procession chaque fois qu'une épidémie de peste menaçait. C'était précisément le
cas en 1518 (le texte contient une allusion à la salud de la villa). Mon collègue B. Ben-
nassar, à qui je dois ces précisions, me signale que le Libro de Actas n° 10 (Archivo
Municipal de Valladolid), à la date du 17 avril 1581, décrit ainsi la cérémonie : la
procession partait de la Iglesia Mayor, se rendait à l'église San Sebastián, où l'on
célébrait une messe, et revenait à l'église San Lorenzo. Dans une liste des églises,
couvents et autres établissements religieux de Valladolid, dressée en 1738, figure,
sous le n° 84, une ermita, San Sebastián, qui, en 1881, existait encore « en el pradillo
de San Sebastián » (J. Ortega y Rubio, Historia de Valladolid, t. II, Valladolid,
1881, p. 337-343). Saint Sébastien était le saint que l'on invoquait habituellement
en cas de danger de peste (cf. A. de Valdés, Diálogo de las cosas ocurridas en Roma,
Clásicos Castellanos, t. 89, Madrid, 1956, p. 139).
4. Le roi et la cour sont arrivés à Valladolid le 18 novembre 1517 (cf. Foronda y
Aguilera, Estancias y viajes del Emperador Carlos V..., s. 1., 1914, p. 117).
8 BULLETIN HISPANIQUE
d'un cas isolé. Deux autres phrases confirment cette impression :
si les franciscains ont la colère facile, c'est sans doute parce
que le roi a négligé de visiter leur couvent et de leur accorder
quelques faveurs. Quoi qu'il en soit, il est bon de mettre un terme
à ces agissements, poursuit la lettre, afin que d'autres fous se
montrent plus circonspects, à l'avenir, dans leurs propos. En post-
scriptum, Pévêque suggère une sanction modérée : les supérieurs
de ce moine devraient lui interdire définitivement de prêcher5.
La lettre que nous venons d'analyser se veut rassurante :
il ne faut pas prendre ce moine trop au sérieux et il s'agit, tout
au plus, .d'un cas isolé, nous dit-on. Quinze jours plus tard,
nouvelle lettre de l'évêque de Málaga, cette fois destinée au
roi. Cette lettre, très vague, elle aussi, fait état, non plus d'un
cas particulier, mais d'une véritable campagne d'opposition
menée du haut de la chaire6. L'affaire est grave. L' alcalde Le-
guizamo enquête. Il est vrai, ajoute l'évêque, toujours soucieux
de rassurer la Cour, que l'on a mis un terme à cette agitation ;
d'autres prédicateurs, plus dévoués à l'administration, ont
pris la défense de la politique du roi 7.
Malgré ces lettres, qui se veulent rassurantes, la Cour ne prend
pas l'affaire à la légère. De Saragosse, le 16 mai 1518, le roi
invite Yalcalde Leguizamo et le Président de la Chancellerie à
faire arrêter le moine et à lui donner un châtiment exemplaire 8.

5. « No he sabido q manera se deue con él tener porq éste es loco y escandaloso


y antes q el Rey nro señor viniese de Flandes, por cosas q dixo semejantes, le he-
zimos echar de aquí. El qual después sus prelados tornará sin nro consêtimi0. Este
es el q luego q vino aquy su alteza predicó q le tenía preso y otras cosas q a la sazô
v. s. supo. Procuraré de le hazer prender si pa ello ouiere manera. Parésçeme q el
rey nro señor deue mandar a su prouincial q a éste haga duramente castigar ponién
dole en prisiones o de otra manera porq en la cabeça déste otros tome escarmiéto. Ya
puede ser q estos frayles q so muy ligeros de se enojar estén sentidos porq su alteza
nuca fue aquí a su monesterio ni les hizo fauor. Q quiera q sea, conuiene poner r
emedio en esto porq otros locos tenga más tiento en hablar(...). A este frayle se deue
mandar por sus mayores q no prediq y q sele ymponga cerca desto perpetuo silencio »
(Simancas, Estado, leg. 5, fol. 30, lettre de l'évêque de Málaga à Chièvres, Valladolid,
20 avril 1518).
6. Lettre de l'évêque de Málaga, Président de la Chancellerie de Valladolid, au
roi, Valladolid, 5 mai 1518, Simancas, Estado, leg. 6, fol. 80.
7. Ibid. « De las cosas de aquí screuí a vra alteza el lunes passado con vn mensaj
erodel alcalde Leguiçamo y porq, avnq aql tengo por cierto, por ventura este correo
llegará más ayna, la suma de lo q screuí es q, en lo q toca a los sermones q aquí se
hizieró escandalosos, ya aquello cessó y los predicadores ha predicado contra los
primeros cosas pacíficas y prouechosas y en serui" de v. al. »
8. Simancas, Cédulas, lib. 43, fol. xxm v° (cédula adressée au licencié Leguizamo :
« hazed todas las diligencias q en la dha vra ca dezís y las q más paresçiere q convenga
MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 9

Nous ignorons la suite qui a pu être donnée à cette affaire.


Le peu que nous en savons suffît à montrer que, dès son arrivée
en Espagne, la nouvelle administration a suscité des oppositions
et que des moines, franciscains notamment, se sont faits les
porte-parole, à Valladolid, du mécontentement. Retenons la
seule indication concrète que la documentation apporte sur
le fond même des sermons subversifs : on suggère que le roi est
comme prisonnier ; son entourage dresse un écran entre lui et
son peuple. Les chroniqueurs signalent le fait 9 ; les documents
cités prouvent que les Castillans en ont pris ombrage très tôt,
dans les jours qui ont suivi l'arrivée de la Cour à Valladolid.

D'autres documents nous font connaître une nouvelle cam


pagne d'opposition menée par des moines du haut de la chaire,
à Valladolid, dans les derniers jours de l'année 1518. Cette fois,
nous sommes beaucoup mieux renseignés puisque nous di
sposons des résultats de l'enquête ordonnée par les autorités.
Neuf dépositions de témoins, assez détaillées, permettent de
se faire une idée plus précise du contenu des prédications sub
versives 1 °.

pa aver aquel flayre », Saragosse, le 16 mai 1518), et fol. xxiv r° [cédula adressée
à l'évêque de Málaga : « bien me pluguiera q el flayre, sy se pudiera, se prendiera por
q el castigo q a él sefiziera fuera enxenplo para otros q no predicara en semejantes
tpos. syno la verdad », Saragosse, 16 mai 1518).
9. « Por otra parte procuraba Mr. de Chievres t^ner al Rey tan retraído, que muy
pocos lo comunicaban, lo que fue causa de que los naturales le aborreciesen y le
tuviesen por esquivo y mal acondicionado, y le llamasen alemán, inconversable
y enemigo de la Nación española, todo lo cual se resumía en aborrecer al Rey » (A.
de Santa Cruz, Crónica del Emperador Carlos V, éd. R. Beltrán y Rozpide- A. Blázquez
y Delgado-Aguilera, t. I, Madrid, 1920, p. 165-166). « Quexávanse [los españoles]
así mismo de que les parescía que el rey se mostrava esquiuo y apartado, y no hera
tan-fácil y comunicable como quisieran » (P. Mexía, Historia del Emperador Carl
os V, éd. J. de Mata Carriazo, Madrid, 1945, p. 89). Cf. encore Anghiera, lettre 613,
au marquis de los Vêlez et au marquis de Mondéjar, 15 mars 1518 (Pedro Mártir de
Anglería, Epistolario, trad. de J. López de Toro, Documentos inéditos para la his
toria de España, t. XI, Madrid, 1956, p. 308).
10. Simancas, Cámara, Memoriales, leg. 127, fol. 106 (« La pesquisa sobre los
sermones de los frayres »). Voici la liste des témoins : don Francisco de Castillo,
« criado de la reyna y del rey » ; le licencié Sarmiento, « alcalde de la Audiencia de
S. A. » ; le bachelier de Baeza ; le licencié Juan Sánchez ; le maître Fernando de
Prexano ; le bachelier Cristóbal Renato, « colegial del colegio de Santa Cruz de Valla
dolid » ; le bachelier Alonso, t capellán del colegio de Santa Cruz » ; García López
del Rincón ; le licencié Fernán Diáñcz de Lojón. Le seul de ces personnages qui soit
10 BULLETIN HISPANIQUE

Le samedi 26 décembre 1518, jour où l'Église célèbre le mar


tyre de saint Etienne, le franciscain fray Juan de San Vicente
monte en chaire, en l'église Santisteban de Valladolid. Il prend
pour thème de son sermon le verset des Actes des Apôtres :
« Cherchez plutôt parmi vous, frères, sept hommes de bonne
réputation, remplis de l'Esprit et de sagesse » (VI-3)11, et il
rappelle comment les Apôtres, voyant les premiers chrétiens
se diviser entre Grecs et Hébreux au sujet de l'administration
interne de la communauté, désignèrent sept diacres pour veiller
plus spécialement aux questions d'organisation matérielle.
Parmi ces sept diacres se trouvait saint Etienne, qui devait
être lapidé quelques jours plus tard. Et le prédicateur d'annonc
er qu'il pourrait bien lui-même subir le sort de saint Etienne,
car il a l'intention de donner son avis sur la façon dont le pays
est gouverné12. La situation de la Castille, en cet hiver 1518,
lui paraît en effet présenter bien des analogies avec celle de
la communauté chrétienne de Jérusalem avant l'institution
des diacres ; il y aurait lieu, d'après lui, de s'inspirer des leçons
de l'Écriture. En effet, ne voit-on pas la communauté nationale
divisée du fait de la présence en son sein d'éléments étrangers,
les Flamands de l'entourage du nouveau souverain13? Fray
Juan reprend quelques-unes des accusations que l'on porte contre
ces étrangers : leurs mœurs choquent les Castillans ; ils manquent
de vénération pour le caractère sacré des temples ; ne sont-ils
pas allés jusqu'à tuer un homme dans une église14? Plus grave

connu de nous est le professeur Prexano, futur comunero en 1520-1521, et recteur de


l'Université de Valladolid en 1523 ; il participe en 1527, à la conférence de Valla
dolid chargée d'examiner les œuvres d'Érasme (M. Bataillon, Érasme et l'Espagne, Par
is, 1937, p. 262 et n. 3).
11. D'après la déposition du maître Prexano, le thème du sermon aurait été le
verset VII-56 des Actes des Apôtres : « Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'homme
debout à la droite de Dieu » ; il s'agit toujours du martyre de saint Etienne. Tous
les autres témoignages affirment que le prédicateur commentait le verset VI-3.
12. t Entre otras cosas ql dho fray Ju° ally predicó çerca de la fiesta de Santiste-
van, le oyó dezir : yo creo q oy me S de apedrear aquí como a Santistevan porq
queriendo dezir lo q me parece desta gouernaçion, etc. » (témoignage de don
Francisco de Castillo).
13. « Luego fizo memoria de las murmuraciones q los españoles fazé de los fl
amencos » (témoignage de don Francisco del Castillo), t Y de allí hizo memoria de
como esta gente castellana no se entendía con los flamencos » (témoignage du bachel
ier de Baeza). « Así dixo q los castellanos murmuravan de los flamencos y asi al
contrario y vnos de otros » (témoignage du bachelier Alonso).
14. t Asy mismo dixo q los flamencos no veneravan las yglias por q avían muerto
MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 11

est leur influence sur l'administration : elle ne s'exerce pas tou


jours dans un sens favorable aux intérêts du pays. Il faut sou
vent passer par eux pour les nominations aux fonctions pu
bliques et aux bénéfices ecclésiastiques. De bons et loyaux
serviteurs de la Couronne ont été, à cause d'eux, traités sans
ménagement, et même brutalement congédiés. Le prédicateur
cite iin exemple précis, celui du Grand Capitaine dont la gloire
en Espagne n'a d'égale que celle du Cid : voici que maintenant
la Cour retire à ses héritiers une partie des domaines que Gonzalo
Fernández de Córdoba avait reçus en récompense des services
rendus 15.
Pourquoi ne pas imiter la sagesse des Apôtres? Tirant à sa
manière la leçon du passage des sept diacres, fray Juan invite
alors les Grands à s'unir aux représentants du peuple pour dé
signer sept personnes réputées pour leur sagesse et leur honnêt
etéet qui seraient chargées, comme autrefois les diacres, de
réorganiser l'administration du royaume et de réformer les
abus. Mais attention 1 Ces sept sages, fray Juan propose de les
choisir dans la classe moyenne et non parmi les Grands. Le pré
dicateur estime en effet que les Grands sont disqualifiés pour
servir utilement le pays : ils sont en conflit les uns avec les autres
et ne savent qu'aboyer comme des chiens ; on ne sent chez eux

vn onbre en las yglias » (témoignage du bachelier Alonso). Cet incident est


rapporté succinctement dans la chronique de Sandoval : « sucedió que un castellano
mató a un flamenco en Valladolid ; acogióse a la Madalena. Entraron tras él los
flamencos y en la misma iglesia le mataron a puñaladas y se salieron con ello, sin
que hubiese justicia ni castigo » [Historia de la Vida y hechos del Emperador Carlos V,
por fr. Prudencio de Sandoval, Biblioteca de Autores Españoles, continuación,
t. LXXX, p. 193 b).
15. « Fizo memoria... señaladamente de la yngratitud q se muestra có los buenos
senadores q an sido desta casa real, pa lo qual traxo por enxenplo lo q aviëdo sido
el Grand Capitán tal persona y quanto aya seruido y q tal onrra aya dado a España
que del Cid Ruy Díaz acá no avía ávido tal persona, le quytan segund q desta pte
del estado q por sus servicios le diere • (témoignage de don Francisco de Castillo).
L'allusion au Grand Capitaine se retrouve également dans les dépositions du bachelier
de Baeza et du maître Prexano (« notó q las mds hechas al Gran Capitán se las que
rían agora quitar »). En réalité, la disgrâce de Gonzalo Fernández de Córdoba, mort
en 1515, est bien antérieure à l'avènement de Charles-Quint. On peut la dater de
1507, lorsque le Roi Catholique, au cours de son voyage en Italie, pria le Grand Ca
pitaine de rentrer avec lui en Espagne. Depuis cette date, le roi d'Aragon avait
bien souvent donné l'impression qu'il cherchait à revenir le plus possible sur les
gratifications octroyées au Grand Capitaine. Une partie de la correspondance du comte
de Tendilla, en 1508, récemment publiée (par J. Cepeda Adán, dans Hispania,
t. XXII, 1962, p. 63-80), éclaire certains aspects de cette disgrâce en Andalousie.
12 BULLETIN HISPANIQUE

aucun souci de l'intérêt général. Fray Juan fait allusion très


clairement à l'un d'eux, et non des moindres, l'Amiral de Cas-
tille, qui s'entête à réclamer la restitution de tous ses privilèges
à Málaga. Naturellement, ces sept sages devraient être Cas
tillans et non étrangers, de façon à bien connaître les usages
et les lois du royaume et être en mesure de conseiller utilement
le roi, trop jeune encore et sans expérience des affaires de son
propre pays16. Les fonctions publiques et les bénéfices ecclq-
i
16. « Asimismo dixo q debiera estos reynos hazer aquello q en la Sagrada Escri
turase dize de elegir syete varones buenos y de buenas conciencias pa q entendiese
en el bië vniversal destos reynos y en la buena governaçis, p° q cómo se haría esto,
q los Grandes con sus pasiones y con sus yntereses particulares, el vno por q le buelvâ
lo q tenía de Málaga y el otro por q le buelvâ otra cosa q quería, los vnos a los otros
se estorvavan e ladrauan como perros y q era de aver grand dolor del poco espidiente
q en los negocios avia, y q todo estava enbaraçado y detenido por yntereses parti
culares de algunos de la governaçi5 » (témoignage de don Francisco de Castillo). « Los
Grandes del reyno, sy tuviesen aquel zelo q convernía a la república, vbiesen de
hazer lo q hizierO los doce Apóstoles, y ansí como ellos ayudaron (?) sobre el pueblo
pa escoger siete varones del pueblo q proveyesen alas viudas y a las cosas del pueblo,
q asy los Grandes avyan de procurar q se juntasen con los procuradores del reyno
y q de los medianos del reyno y no de los Grandes se escogiese personas q entendiese
en la governaçiô del reyno y q éstos q avían de ser de los naturales del reyno y no
estrajeros » (témoignage du licencié Sarmiento). « Los Grandes ocupados con sus ne
gocios e yntereses particulares, no devían entender en esto, mas q (...) del pueblo
e del reyno oviesen e eligiesen personas q procurasen el remedio desto » (témoignage
du bachelier de Baeza). « Los caualleros de Castilla todos juntos devían convocar
el reyno y elegir varones, no de los caualleros, syno de los otros del reyno, q fuesen
varones esforçados, sabios, ricos, q éstos aconsejasen al Rey aquello q fuese seruiçio
de Dios y provecho destos reynos y q se quitasen estos celos de entre castellanos y
flamencos » (témoignage du maître Prexano). « Los Grandes debían de juntar las
çibdades y después a los del pueblo y eligiesen siete varones » (témoignage du ba
chelier Cristóbal Renato). « Por tanto sería bië q eligiese no ocho syno siete y no de
los Grandes syno populares y q aquestos toviesen cargo de las cosas q tocauan al
reyno por q mejor sabrían los fueros y leyes del q no los estrageros y lo q tocaua al
serui0 del rey nro señor, porq, como su al. hera mancebo, no sabía asy las cosas
destos reynos » (témoignage du bachelier Alonso). L'allusion aux affaires de Má
laga désigne très clairement l'Amiral de Castille. Celui-ci avait reçu, en 1510, du
Roi Catholique, le privilège de V Almirantazgo mayor du royaume de Grenade, à
titre viager. La prérogative essentielle était d'ordre judiciaire : l'Amiral devait
connaître d'un certain nombre de procès civils et criminels ayant trait aux gens
de mer dans le royaume de Grenade. En 1512, une cédula avait désigné les villes de
Málaga, d'Almería et Marbella comme sièges des nouveaux tribunaux et lieux de
perception des droits afférents. Tout de suite, des protestations s'élevèrent contre
ce privilège, et notamment à Málaga où les choses tournèrent à l'émeute, en 1516,
sous la régence de Cisneros. Il fallut envoyer sur les lieux une expédition militaire,
finalement, comme en d'autres affaires du même genre survenues sous la régence
de Cisneros, un compromis fut trouvé et l'on convint de laisser les choses en l'état
jusqu'à l'arrivée du roi en Espagne. Un nouveau compromis fut alors mis au point,
mais la bataille judiciaire autour des privilèges de Y Almirantazgo dura jusqu'à la
mort de l'Amiral, en 1538. Sur cette affaire, cf. l'ouvrage du comte de Cedillo, El
cardenal Cisneros, Gobernador del Reino, t. I, Madrid, 1921, p. 38 et suiv. ; L. Fer
nández de Retana, Cisneros y su siglo, t. II, Madrid, 1930, p. 106-115 ; et' l'article
de F. Bejarano Robles, El Almirantazgo de Granada y la rebelión de Málaga en 1516,
dans Hispania, t. XV, 1955, p. 73-109.
MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 13

siastiques devraient être réservés également aux Castillans17.


Voilà comment il conviendrait de remettre de l'ordre en Cas-
tille. Fray Juan, comme s'il voulait atténuer en partie ce que
ses paroles ont de trop audacieux, invoque un précédent his
torique, aux origines du comté de Castille. A cette époque aussi,
à la fin du ixe siècle, les Castillans avaient à se plaindre d'étrang
ers, les Léonais, et, pour préserver leur originalité et leurs
intérêts, ils n'ont pas hésité à recourir à une procédure except
ionnelle, en choisissant parmi eux deux sages comme chefs
de leur communauté menacée : les juges Laín Calvo et Ñuño
Rasura18. N'est-ce pas le moment de se souvenir de cet exemple?
Ce n'était pas la première fois que fray Juan de San Vicente
disait son mot sur la situation politique, du haut de la chaire.
Un témoin se souvient de l'avoir entendu prêcher, le jour de
la Saint-Martin, le 11 novembre, en l'église San Martin, tou
jours à Valladolid. Ce jour-là, le prédicateur avait mis en garde
les fidèles : pour punir les péchés des Castillans, Dieu permettait
que la Castille fût maintenant gouvernée par des gens venus
de si loin. Fray Juan, il est vrai, avait pris soin de préciser
qu'il ne pensait pas au roi lui-même en disant cela : le roi était
bien Espagnol et de la famille des rois d'Espagne. Ce jour-là,
c'était donc l'entourage flamand qui était encore visé19.

17. « Las prouisiones de oficios y beneficios q era mejor q se diesen e proueyesen


a los naturales q no a los estrangeros i (témoignage du bachelier Alonso).
18. Témoignages du licencié Sarmiento, du bachelier de Baeza et du bachelier
Cristóbal Renato. On lit dans les Obras de Pedro de Medina (éd. A. González Palencia,
Madrid, C. S. I. C, 1944, p. 109 b) : « en tiempo que el rey don Froila reinaba en
León, los nobles de Castilla eligieron entre sí dos jueces, el uno para la Justicia,
llamado Ñuño Rasura, el otro para la guerra, que decían Layn Calvo ». Diego Lainez,
le père du Cid, descendrait du second.
19. Témoignage du bachelier Cristóbal Renato : le jour de la Saint-Martin, «oyó
al dho fray Juan en la yglia de Sant Martin hazer otro sermón en q dixo q mirase
q por pecados de los deste reyno permitía Dios, avnq el rey nro señor hera natural
y de la sangre de los reyes de España, q los viniesen a governar de tan lexos ». On
retrouve fray Juan de San Vicente huit ans plus tard, en 1526, à Palencia ; sa verve
s'exerce toujours contre l'influence néfaste des étrangers dans la vie espagnole.
Plus précisément, il s'en prend, cette fois, à Érasme et à ses admirateurs espagnols.
Voici comment Varcediano del Alcor décrit le personnage à son ami Luis Coronel,
dans une lettre du 10 septembre 1526 : « es bien que sepa vuestra merced que en
esta çibdad vn padre Fray Iuan de San Vicente franciscano, más ablador que letrado,
ha procurado alterar este pueblo como ya otra vez le alteró en el tiempo de las Comun
idades y públicamente predicando... ». Un peu plus loin, fray Juan est traité de
« fraterculo pene ydiota » (Opus epistolarum Des. Erasmi roterodami, éd. P. S. Allen
et H. M. Allen, Oxford, 1906-1934, t. VI, p. 497). On notera que Varcediano ne se
souvient que vaguement de l'activité subversive de fray Juan de San Vicente. Celle-ci
14 BULLETIN HISPANIQUE
Fray Juan de San Vicente prêche le samedi 26 décembre.
Le lendemain, jour de la fête de saint Jean l'Ëvangéliste, dans
une autre église de Valladolid, à San Francisco, la chaire est
occupée par un moine que les témoins ne connaissent pas, ce
qui pourrait indiquer qu'il n'était pas de Valladolid. Ils n'ont
retenu que la deuxième partie de son nom : fray... de León.
On pense tout de suite a.u futur comunero fray Pablo de Villegas,
dominicain, que les textes contemporains appellent souvent
fray Pablo de León ; mais il est impossible d'affirmer qu'il s'agit
bien de lui20. Ce prédicateur commente un passage de l'Évangile
selon saint Jean (I, 19-28). Aux questions des Pharisiens qui
l'interrogent sur son identité, Jean-Baptiste répond success
ivement qu'il n'est ni le Christ, ni Ëlie, ni un prophète. Et le
moine d'appliquer ces paroles aux gouvernants actuels de la
Castille, plus particulièrement à Chièvres. Non, dit-il, ces gens-là
ne sont pas le Christ, car le Christ est venu au monde pour le
racheter, pour donner son âme afin de sauver le monde, et il
ne semble pas que ce soit là précisément les buts qu'ils se pro
posent. Non, ils ne sont pas Ëlie, car Ëlie prêchait la vérité et
n'exigeait pas de cadeaux en échange, ce qui est loin d'être le
cas aujourd'hui : car s'il était courant, autrefois, de voir les
juges solliciter les plaignants afin de se faire offrir des perdrix
ou autres victuailles, maintenant, ce sont des ducats et de l'a
rgent qu'on exige. Enfin, les nouveaux maîtres de l'Espagne
ne sont pas non plus comparables aux prophètes : aucun d'eux
ne connaît les lois et les usages du royaume, chose si nécessaire
à la bonne administration du pays. Le moine cite alors les pa
roles du Précurseur aux Pharisiens : « au milieu de vous, il
est quelqu'un que vous ne connaissez pas » {Jean, 1-26), et il
les applique à la personne même du roi; ce roi, dont- les Cas
tillans ont tant souhaité la venue, pour laquelle clercs et laïcs
ont multiplié prières et processions ; maintenant qu'il est là,
son peuple ne le connaît pas parce que les Grands et la Cour

s'était exercée, en réalité, à Valladolid, et non à Palencia ; en décembre 1518, et non


à l'époque des Comunidades, à proprement parler. Sur l'incident de Palencia, en
1526, cf. M. Bataillon, op. cit., p. 241-242.
20. Le dominicain fray Pablo de Villegas devait jouer un très grand rôle au sein
de la Junta des comuneros comme député de la ville de Léon.
MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 15

prennent soin de dresser une barrière entre lui et ses sujets.


Et pourtant, ce roi est chargé de toutes les vertus : il est le prince
le plus noble, le plus catholique du monde21.
Toujours le 27 décembre, et dans la même église San Franc
isco, un autre prédicateur commente encore à sa façon la
fête de saint Jean. Lui aussi est inconnu des témoins 22. Les com
mentaires politiques continuent à former l'essentiel du sermon,
consacré à saint Jean l'Ëvangéliste. Jean était le disciple pré
féré, le favori du Christ ; il avait la meilleure part auprès du
Maître. Aujourd'hui aussi, on trouve un favori auprès du roi,
allusion transparente à Chièvres : comme saint Jean auprès du
Christ, ce favori reçoit la meilleure part, en qualité de chamb
ellan, de contador mayor, à d'autres titres encore. Mais là
s'arrête l'analogie : ce favori est aussi choyé que l'était saint
Jean, mais plût au ciel qu'il imitât également les œuvres de
l'apôtre qui avait diffusé la vraie foi en Asie et avait composé
l' Évangile et d'autres textes essentiels pour la religion. Il serait
bon aujourd'hui de l'imiter, de gagner l'Afrique à l'autorité
du roi d'Espagne et à la religion catholique, sauvegarder le

21. « En medio de vosotros está el q vosotros no conoceys, q lo avía traydo al


propósito del rey nro señor, diziëdo q el q tanto avía deseado q viniese y por quien
tantas procesiones avía fecho y q era tan eçelente persona y q estava en medio
dellos y q no le conocían ni le comunicauâ ni conversauâ y q era a culpa de los Grandes
(...). Y q tanbie avía dicho, hablando de san Juan, q le preguntaua sy hera el dis
cípulo preferido o q hera, y q lo endereçava a vno q diziendo : tú q goviernas a Es
paña, ¿eres Elias?, y q dezía : no, porq Elias era ageno de codicia y no tomava como
tú, y q tú tanpoco eres Xpto q padeció por la república, y tú no tienes cuydado della »
(témoignage du licencié Sánchez). « Quando los fariseos y levitas enbiaron a Sant
Juan a preguntar quién era, y sobre lo qual respondió y confesó y no negó q no
hera Xpto ni Elias ni profeta. Lo traxo a propósito de los governadores del rey nro
señor (...). Dixo q ellos no se podrían llamar Xpto ni Elias ni profeta; no Xpto,
porq él avía venido al mundo por le redemir y poner su ánima por él, y q este pro
pósito le paresció q no trayan los governadores ; no Elias, porq aquél predicava la
verdad syn llevar dádivas y q agora no se hazía asy, porq avn solían los juezes llevar
vn par de perdizes o otras cosas diversas' de comer, y q agora se hazía a ducados
o a dineros ; no profeta, porq ninguno dellos sabía las leyes ni premáticas ni buenas
costunbres destos reynos, lo qual era necesario pa la buena governación destos
reynos ; y q así mismo dixo sobre aquellas palabras q respondió Sant Juan : en medio
de vosotros está el q vosotros no conocéis, por aquí, el rey nro señor, q es venido y
con quantas oraciones y debociones y deseos de los de Castilla y de los religiosos,
porq no le conoceys, diziéndolo por los Grandes, ni le pareceys, por conocer q es
el más noble y más cathólico príncipe del mundo y más devoto » (témoignage du
licencié Fernán Diáñez de Lobón).
22. L'un d'eux (le licencié Juan Sánchez) a entendu dire qu'il est le ûls du licencié
de Tordehumos ; un autre témoin (le licencié Fernán Diáñez de Lobón) est portó
à l'identifier avec le prédicateur précédent, qui parlait lui aussi à San Francisco,
le même jour ; cela ne paraît guère probable, étant donné les témoignages.
16 BULLETIN HISPANIQUE

patrimoine royal, défendre la Navarre, le royaume de Naples,


la Sicile, conserver au pays l'autorité et la gloire que le Roi
Catholique lui avait données au lieu de se soumettre en toutes
choses à la volonté de la France. Saint Jean avait composé
des livres ; aujourd'hui, plutôt que d'imaginer de nouvelles lois,
pourquoi ne pas appliquer celles qui existent, puisqu'elles
ont fait la preuve de leur efficacité et de leur utilité? Les étran
gersne sont pas les seuls responsables de la regrettable situation
actuelle de la Castille. Les Grands sont aussi coupables : ils ne
se soucient absolument pas de l'intérêt général ; ils pensent
uniquement à leurs querelles privées ou à organiser entre eux
des banquets. Car le roi et les Flamands qui l'ont accompagné
donnent aussi de bons exemples aux Espagnols : ils se confessent
et communient souvent, suivent dévotement les offices rel
igieux. Tout cela, qui est hautement recommandable, les Cas
tillans ne l'imitent pas, mais ils prennent en revanche tous les
vices des étrangers : leur goût pour la boisson, le luxe dans les
vêtements, à la mode d'Italie, etc.23.
L'enquête signale encore deux autres sermons à contenu po
litique, à Valladolid, en décembre 1518. Un moine nommé
Polanco a prononcé le dimanche 20 décembre, en l'église San

23. « Dezia q San Juan avía sydo muy privado de Ihu Xpto y q así avía llevado lo
mejor, q era su apóstol y evangelista (...) y q así agora otro privado avía, q lleuaua
tanbiê lo mejor, como su camarero mayor e contador mayor y otra gran dinidad,
y q pluguiese a Dios q como seguía a San Juan en llevar mds le syguiese tanbiê en
lo q Sant Juan avía fecho, q era aver traído a toda Asia a la fee de Ihu Xpto y avía
escrito el evangelio y fecho otros muchos libros muy excelentes y onrrados por su
fee, y q asy sería raz5 q se trabajase de traer a África a la sugeçiô del rey nro se
ñor y conservar a Navarra y a Ñapóles y tener el reyno en la autoridad y onrra q
el Rey Católico le avía dexado y no tener sujeciô a Francia, pues ellos solían ser
sugetos, y q era biê tanbiê, como Sant Juan, aver fecho libros q (...) q ant (-es?) no
se hazer leyes nuevas en seguir las q estavan fechas, pues tan sabia y faustamente
estauan ordenadas pa lo q cunplía a estos reynos, y q tanbien dixo q los Grandes
tenían la culpa, q no se dolían del bien destos reynos syno seguir sus enemistades
y rencores y conbidarse ellos mismos y q el rey nro señor y los q avía venido de
Flandes avían dado muy buena doctrina en esta persona en côfesarse y comulgarse
y oyr muy bien las oras y q esto no tomávamos los castellanos porq hera bueno y
q tomávamos lo malo, como el beber y como los trajes q aviamos tomado de Ytalia »
(témoignage du licencié Juan Sánchez). « Bien sería q los privados de agora (...)
toviesen las condiciones q tuvo Sant Juan, q avía traydo la fee a la Asia Menor y
q así se avía de procurar de atraer a África a la cristiandad y conservar el patronadgo
real y defender lo de Navarra y de Ñapóles y de Cecilia y q hablando de los castel
lanos dixo q deprendían lo malo de los de fuera, q hera el beber y los trajes (...)
y no deprendían lo bueno, q era oyr misas cada día y ser devotos en traer sus quentas
y sus libros como le trayâ » (témoignage du licencié Fernán Diáñez de Lobón).
MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 17

Pablo, une violente diatribe contre les Grands, coupables de


se désintéresser totalement du bien commun, accusation qui
devient décidément habituelle dans toutes ces prédications.
Le moine ne manque pas non plus d'égratigner au passage les
Flamands : à l'en croire, le métier d'orfèvre est en passe de dis
paraître en Castille ; plus besoin de gobelets maintenant ; les
Flamands ont lancé une nouvelle mode : ils commencent par
manger le contenu des empanadas, après quoi ils se servent de
ces mêmes empanadas pour boire24!
Le samedi 27 décembre, enfin, à San Francisco, fray Juan
de Hémpudia s'est encore penché sur le problème politique
pour reprocher aux gouvernants de ne pas respecter les clauses
du testament de la reine Isabelle25.
Si l'on reprend les sujets abordés par les moines dans leurs
sermons, on s'aperçoit que presque tous les aspects de la poli
tique royale sont passés au crible : on dénonce le rôlo démesuré
que les étrangers, et notamment Chièvres, s'attribuent dans la
conduite des affaires de l'État, leur volonté de se réserver à
eux-mêmes les bonnes places, au détriment des anciens ser
viteurs de la Couronne, au mépris aussi des intérêts généraux
de la nation. On blâme leur méconnaissance des coutumes et
des lois, leur corruption. On s'en prend à l'orientation nouvelle
de la politique extérieure, accusée de complaisance envers la
France : les nouveaux dirigeants paraissent ainsi renier l'héri
tagedes Rois Catholiques, aussi bien en Afrique qu'en Navarre
ou en Italie. Pour certains, ces critiques conduisent à des pro
positions dont on ne peut nier le caractère révolutionnaire : l'ari
stocratie s'est disqualifiée elle-même par ses divisions internes,
le souci exclusif de ses intérêts particuliers, sa platitude devant
le pouvoir, son absence de réaction devant les abus et les er-

24. « Oyó vn sermô en San Pablo a vn frayre q se llama Polanco, y q en él dixo


muchas cosas en reprehensyô de los Grandes, porq dezia q no se dolían del bien
público destos reynos, y q tanbién dixo q no era menester plateros porq nuevamente
se vsava otra maña de taças, porq después q avía comido lo q estava dêtro de las
enpanadas, bebía en ellas, enderezándolo a los Harnéeos > (témoignage du licencié
Juan Sánchez).
25. « Y q ayer oyó a fray Juan de Henpudia en San Franco predicar y q tanbién
hablaua en la governaçiS y q especialmente reprehendió los juezes hablando cô
el rey nro señor, y diziendo quán mal hazían en no seguir lo q avía mâdado la reyna
doña Ysabel » (témoignage du licencié Juan Sánchez).
Bulletin hispanique. 2
18 BULLETIN HISPANIQUE

reurs d'une ligne politique néfaste pour le pays 26. Du sein de la


classe moyenne doivent surgir les hommes nouveaux qui r
emet ront de l'ordre dans le royaume. La personne même du roi
n'est pas en cause; on regrette seulement que son entourage
forme un écran entre lui et ses sujets ; trop jeune, trop inexpé
rimenté, le roi aurait besoin d'être guidé par les conseils d'hommes
mieux avertis et plus soucieux des véritables intérêts de la
Castille. Remarquons enfin que la xénophobie ne semble pas
constituer la note dominante dans ce concert d'imprécations ;
on reproche sans doute aux Flamands leurs abus et leur ten
dance à se croire les maîtres, mais on se plaît aussi, à l'occasion,
à reconnaître leurs qualités. Les jugements que l'on porte sur
eux sont très nettement défavorables, mais il faut remarquer
que ce qui leur est reproché n'est pas tant leur condition d'étran
gers que les conséquences d'une politique qui rompt brutale
mentavec la tradition et avec les intérêts du pays27.

Ü * *

Les sermons de Valladolid abordaient les problèmes poli


tiques sous l'angle de l'intérêt général et les moines se faisaient
les porte-parole du mécontentement à l'égard de la nouvelle
administration. D'autres documents nous présentent un clergé

26. Anghiera, bon témoin, note aussi la passivité déconcertante des Grands qui
contraste avec l'effervescence croissante des autres milieux. Il écrit aux marquis
de los Vêlez et de Mondéjar, le 9 septembre 1518, en parlant de la dilapidation des
finances publiques : « la principal responsabilidad recae sobre los nobles, que hicieron
dejación en los advenedizos del gobierno del rey y del reino » (Epistolario, éd. citée,
t. XI, p. 333, lettre 627). Et encore, aux mêmes marquis, le 30 décembre 1518 :
« | oh nobles españoles ! que manejáis y dais calor a tan voraz culebra, ¿ hasta cuándo
vais a estar dormidos y roncando? » (ibid., p. 343, lettre 632).
27. On trouve à maintes reprises, dans la correspondance d'Anghiera, des échos
de toutes ces critiques. Voici, par exemple, -une allusion à la complaisance dont le
nouveau personnel politique fait preuve à l'égard de la France : « los franceses qui
sieran Navarra ; piden que se le restituya a los hijos del rey destronado, Juan Labrit.
Tarde o al menos de muy mala gana consentirán los castellanos desprenderse de paso
de los Pirineos, y que se le entregue a familia francesa. Aquel reino — como sabéis —
dentro de España, en el lado de acá de los Pirineos, aunque diminuto, es de grande
importancia por su situación » (lettre du 30 décembre 1517 au marquis de los Vêlez,
éd. citée, t. XI, p. 291), A cette époque, l'entourage de Charles-Quint était très par
tagé sur la politique à suivre à l'égard de la France. Chièvres passait pour franco
phile; Marguerite d'Autriche pour anglophile ; en Espagne même, « se juzgaba por
el mismo Cisneros un desacierto la amistad con Francia » (R. Carande, Carlos V
y sus banqueros, Madrid, 1943, p. 30-33).
MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 19

directement menacé dans ses intérêts particuliers. Préoccupés


par le déficit chronique, dès 1518, les responsables des finances
royales songent en effet à lever des contributions exceptionnelles
sur le clergé. Carande signale que le premier subside perçu
par Charles-Quint sur les revenus du clergé a été autorisé par
le pape Léon X. On connaît le montant, écrit-il, et l'année, 1519,
mais non la date exacte de la bulle28. Il est probable que la
décision ne fut définitivement arrêtée qu'en 1519, mais ce qui
est sûr, c'est que l'idée était en l'air depuis deux ans au moins
et que les intéressés s'en inquiétaient29. Une première assemb
léegénérale du clergé s'était même tenue à Madrid, en sep
tembre 1517, contre la décima. Anghiera, qui rapporte le fait,
y assistait en qualité de représentant du chapitre de Grenade 30.
Une seconde réunion a eu lieu en 1519, à Barcelone31. D'autres
passages de la correspondance d'Anghiera confirment l'émotion
provoquée par cette atteinte aux privilèges fiscaux du clergé32.
Nous avons retrouvé d'autres témoignages de cette émotion.
Le plus important est la protestation de don Pedro Campo,
évêque d'Utique et chanoine de Tolède. L'affaire ne nous est
connue qu'indirectement, par une lettre collective du chapitre
de Tolède à Chièvres, le 21 novembre 1518 33. Le chapitre a
appris qu'il était question de destituer l'évêque Campo de toutes
ses dignités dans l'archevêché. Cette nouvelle a vivement ému
ses collègues, car Campo, nommé autrefois par Cisneros, jouit

28. R. Carande, La hacienda reaide Castilla, Madrid, 1949, p. 466-469.


29. « Diz q [el papa] a proveydo q por tres años pague [los clérigos] décima de
sus rentas » (lettre de la ville de Ségovie au roi, 9 juin 1517, Simancas, Estado, leg. 4,
fol. 54).
30. Lettre aux marquis de los Vêlez et de Mondéjar, le 13 septembre 1517 [éd.
citée, t. XI, p. 278).
31. Ibid., p. 363-364. Cf. aussi les récits des chroniqueurs (Santa Cruz, op. cit.,
p. 199, et Sandoval, op. cit., p. 154 a-158 b, où l'on trouve également une allusion
à l'assemblée de Madrid, p. 155 a).
32. Lettres aux marquis de los Vêlez et de Mondéjar, 4 février 1518 (éd. citée,
t. XI, p. 295) et du 7 mai 1519 (ibid., p. 358). Alonso Fernández de Madrid résume
cette affaire de la façon suivante : « el año de 519, el papa León décimo concedió
al rey don Carlos una décima entera sobre los frutos eclesiásticos de estos reinos,
y como en vida de los Reyes Católicos, sus agüelos, para las guerras de Granada y
África no pagaba la clerecía por tales décimas, sino un suçidio [subsidio] de 1 00.000 fl
orines de Aragón, sintióse mucho esta esacción y cesaron en todas las iglesias y mones-
terios de Castilla los oficios divinos y cerraron las puertas y no se decían misas » (Silva
Palentina, éd. M. Vielva Ramos, t. II, Palencia, 1932, p. 87).
33. Simancas, Estado, leg. 5, fol. 262.
20 BULLETIN HISPANIQUE

d'une excellente réputation : « todo cabe bië en su persona


por su dignidad, letras y honestidad y mucho merescimiento 34 ».
Non moins inquiétantes sont les raisons qui motiveraient cette
destitution : on reprocherait à Campo ses sermons « en fauor
de la libertad eclesiástica y para la buena governaçion desta
çibdad ». Le chapitre souhaite qu'aucune sanction ne soit prise
contre lui, puisqu'il n'a fait que défendre les droits traditionnels
du clergé33.
Six mois plus tard, une cédula fait allusion aux incidents qui
ont entouré à Tolède la notification de la bulle sur la décima :
le clergé avait mis la ville en interdit ; mais il ne semble pas
qu'il soit question de prendre des sanctions36. Pourtant les

34. Don Pedro Campo, évêque d'Utique et chanoine de Tolède, fut le premier
recteur de l'Université d' Alcalá de Henares (L. Fernández de Retana, op. cit., t. I,
p. 469). En février 1520, il joue un rôle actif dans les prodromes du mouvement
comunero à Tolède (cf. M. Danvila, op. cit., t. XXXV, p. 469). A. Poschmann (El
Cardenal Guillermo de Croy y el arzobispado de Toledo, in Boletín de la Real Academia
de la Historia, t. LXXV, 1919, p. 254-255) écrit que Campo, après avoir été comunero
au début, avait changé d'attitude rapidement ; comme preuve de cette volte-face,
A. Poschmann fait allusion à une lettre collective du chapitre de Tolède à Chièvres,
datée du 29 novembre 1520, lettre dans laquelle le chapitre se portait garant désor
mais du loyalisme de Campo et demandait qu'aucune sanction ne fût prise contre
lui. Poschmann (art. cité, p. 254, n. 3) donne la référence du document : Simancas,
Estado, leg. 6, fol. 262. La seule phrase du document que cite textuellement Posch
mann nous fait penser qu'il s'agit en réalité de la lettre que nous utilisons nous-
même ici et dont il convient de rétablir la date exacte : Tolède, 21 novembre 1518.
La référence que donne Poschmann est fausse, elle aussi ; il faut lire : Estado, leg. 5,
fol. 262. La liasse 6 d'Estado ne contient que 176 folios.
35. Lettre du chapitre de Tolède à Chièvres, 21 novembre 1518 : « al tpo q V. S.
proveyó los oficios deste arçobispado quiso ql Rdo in Xpto padre don Pedro de
Capo, Obpo de Utica, nro hermano y cócanónigo, toviese cargo de fazer los autos
pontificales y de leer la cátedra de theología en esta santa Yglesia y de la visitación de
las yglesias desta santa çibdad, pa lo quai le mandó proveer del salaryo q de antes
se le dava en tpo del señor cardenal do fray Franco Ximénez, de buena memoria,
lo qual todo cabe bië en su persona por su dignidad, letras y honestidad y mucho
merescimiento y conosçiêdo q era tal persona le tenía el cardenal de buena memoria
en los dhos cargos. Agora nos dizen q algo desto se lo quieren quitar y creemos q
a seydo a ynstançia de algunas personas desta noble çibdad q han resçebido algún
sentimiêto por aver él predicado algunas cosas que convenía ser predicadas en fauor
de la libertad eclesiástica y para la buena governaçion desta çibdad, y si asy es res-
çibimos mucha pena desto q contra el señor Obispo se ha yntentado. Por esto aco
rdamos de escrevir y suplicar a V. S. q no made fazer ynovación alguna en los cargos
ql Obispo tiene pues es merecedor dellos y de otros mucho mayores y porq sería
enxenplo para q ninguno sirviese a la yglesia ni procurase su libertad y nosotros
seríamos ¿ello mucho amêguados, lo qual no esperamos ser en los tpos del Rmo.
señor cardenal, nro señor y prelado, y de vra Yllma Sa. y por esto suplicamos a
V. S. q no se aga mudâça en los cargos ql Obpo tiene » (Simancas, Estado, leg. 5,
fol. 262).
36. Simancas, Cédulas, lib. 43, fol. ccxv v°, cédula à la ville de Tolède, datée de
Barcelone, le 12 mai 1519 : « vi vra letra de vi del presente y [lo] que los de la santa
Iglia desa ciudad han fecho sobre el cesar de los diuinos oficios por causa de las
bullas que les fueron notificadas pa lo de la décima y lo que cerca dello se solía hacer
MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 21

autorités suivent de très près cette affaire. Le 7 août 1519, on


demande au comte de Palma, corregidor de Tolède, de procéder
à une enquête secrète : il devra s'informer de l'identité des pré
dicateurs, du contenu exact de leurs sermons, des églises et
couvents où ces sermons ont été prononcés, des personnes qui
figuraient dans l'assistance et auraient pu favoriser cette cam
pagne subversive37. C'est aux résultats de cette enquête se
crète que veut répondre une nouvelle démarche collective des
chanoines de Tolède auprès de Chièvres, en date du 10 octobre
1519. L'évêque Campo se trouverait, cette fois encore, sur la
sellette. On lui reprocherait de s'être livré à une critique de
la politique royale. Il n'en est rien, répliquent ses collègues,
qui demandent, une fois de plus, qu'aucune sanction ne soit
prise contre lui38.

en tpo de los Católicos Reyes... ». Le roi remercie la ville des dispositions prises
et annonce qu'il a envoyé des instructions sur cette affaire au comte de Palma,
corregidor. Sur l'interdit lancé à cette occasion par les autorités ecclésiastiques,
cf. Sandoval, op. cit., p. 155.
37. Simancas, Cédulas, lib. 49, fol. xm v° : « sabed q a my ha seydo fecha rela
ción q en algunos sermones q en esa dha çibdad se ha fecho se a dicho por los pedri-
cadores algunas palabras de mal enxenplo y escandalosas y otras cosas cô mucha
desonestidad y desacatami0 (...). Sepades la verdad secretamente q frayles pedri-
cadores y clérigos ha fho los dhos sermones e q cosas s5 las q ha dho y de q calidad
es y en q yglias o monesterios ha pedricado y q personas oyerô los dhos sermones y
les dierô fauor pa los predicar ».
38. « Avernos sabido q se haze pesquisa secreta cütra algunos predicadores de
los quales diz que es el Rdo in Xpto padre el obispo de Vtica, nro hermano y co-
canónigo, sobre algunos sermones que hizo en esta saeta Yglesia en el tpo q no se
dezía el oficio diuino en ella por lo de la imposición de la décima. En los quales se
rmones le ymponë q dixo palabras cótra el servicio del rey nro señor y porq todos
aquellos sermones se fiçieron en nra presencia y ningunos pueden ser mejores tes
tigos dellos q nosotros, acordamos de escrevir sobre ello a Vra Señoría, a la qual cer
tificamos q en ellos no se dixo lo q le imponen ni nosotros diéramos lugar a q se
dixeran semejantes palabras, y si se dixeran, saluo el acatamyéto que se le deue por
su dignidad, fuera por nosotros reprehendido y penado como nro cócanónigo, porq
suplicamos y pedimos por md a Vra Señoría no crea a los q contrario desto dixeren
ni dé lugar a q semejantes pesquisas se fagan cetra las personas desta sta Yglesia,
especialmente cótra el señor obispo q es persona de mucho meresçimiento y q apro
vecha y honrra mucho esta Saeta Yglesia con el cargo q tiene de la visitación y
actos pontificales por el Rmo. Señor Cardenal, nro señor y perlado, y por esto es
razón que de Vra Señoría sea honrrado y fauoresçido en esto y en todo lo q le tocare
y q nosotros se lo supliquemos, como se lo suplicamos » (Simancas, Estado, leg. 10,
fol. 29). Nous avons également retrouvé une lettre du chanoine de Tolède Fer
nando de Fonseca à Chièvres, datée du 11 novembre 1518 et faisant allusion aux
sermons subversifs de Tolède. Fonseca prétend n'y être pour rien, bien au contraire :
« oy día, diez deste mes, membió don Franco de Mendoça vna letra de V. S. en q por
ella me carga culpa deste negocio de los casos q aquy se an predicado y dello todo,
yo, señor, no tengo culpa venial ni menos mortal, porq en el negocio he trabajado
como sy me fuera la salvaçiô y fuy [a] Alcalá con este mismo deseo y todo por qui
tar a V. S. destos enojos » (Simancas, Estado, leg. 10, fol. 45).
22 BULLETIN HISPANIQUE
Cette dernière affaire pourrait passer pour moins significative
de l'état d'esprit du clergé. On pourrait penser qu'il s'agit
simplement d'une réaction de défense contre la menace de porter
atteinte à des privilèges fiscaux. Il faut pourtant remarquer
que Campo défendait, en même temps, la libertad eclesiástica,
les franchises du clergé, et la buena governación, une adminis
tration saine. Ici encore, nous nous trouvons donc en présence
d'une opposition à la politique du moment, et d'une opposition
sérieuse, du fait de la personnalité et du prestige du prédicateur.

* *
A Medina del Campo aussi, on a pu entendre des moines
tonner contre Chièvres et les Flamands. Le 6 décembre 1519,
un informateur, Andrés de Haro, attirait l'attention du cardinal
Adrien sur les prédications de deux franciscains, dont l'un seu
lement était nommé : fray Francisco de Santana :
el caso, Rm0 Sor, es que, en esta villa de Medina del Campo, están
dos frailes de la Orden de San Francisco. El uno se llama el de San-
tana, el cual ha estado muchas veces preso por mandamiento del
Rey y de la Reyna de gloriosa memoria, nros señores, por cosas esor-
bitantes que fizo e predicó en perjuicio de su real servicio. Y agora
me parece que torna a su propósito y ha estendido y estiendo tanto
la lengua en cosas perjudiciales al real servicio de su Cesárea Magestad,
tocando en sus governadores, especial en Mosiur de Gebres y los
desta nación, que siento que todos los que lo oyen se han escanda
lizadoy aun se atreven a hablar algo no convenible, de do puede
resultar algunas cosas no complideras al servicio de Su Magestad.

L'informateur ajoutait que des sermons de ce genre avaient


été prononcés à Grenade, à Tolède, à Burgos et dans d'autres
villes. Il fallait, selon lui, couper court à cette agitation avant
qu'elle pût déclencher des désordres. Andrés de Haro répugnait
à citer les propos de ces moines :

no escribo las particularidades de sus sermones por no dar pena


a V. S. y por tener más vergüenza yo en escribillo que ellos han
tenido en publicallo.

On nous permettra de regretter cette discrétion qui nous prive


d'informations précises. Avant de conclure, Andrés de Haro
MOINES FRONDEURS ET SERMONS SUBVERSIFS EN CASTILLE 23

dénonçait les moines comme les responsables de toutes les sub


versions dans le passé :

nunca hubo revuelta ni escándalo en estos reynos que no fuese el


principio dello los predicadores39.

Probablement à la suite de cette dénonciation, une enquête


était ouverte et le corregidor envoyait un rapport, le 8 janvier
1520, sur les sermons de Medina del Campo40. On voit par ce
dernier exemple combien l'agitation subversive menée du haut
de la chaire avait gagné en extension.

* * *

Le clergé castillan, dans la mesure où les documents cités


permettent de reconstituer son état d'esprit, nous paraît ainsi,
au cours du premier séjour de Charles-Quint en Espagne, animé
de sentiments franchement hostiles au nouveau personnel po
litique. Le clergé séculier paraît surtout sensible aux atteintes
portées à ses privilèges fiscaux. Il n'hésite pas cependant à
élever le débat. Avec les moines, c'est toute l'orientation de
la politique générale qui est condamnée. L'impopularité des
Flamands et surtout de Chièvres est flagrante. On retiendra
aussi les critiques à l'adresse des Grands, incapables de se dresser

39. Lettre de Andrés de Haro au cardinal Adrien, Medina del Campo, 6 décembre
1519, Simancas, Patronato Real, leg. 2, fol. 25. Cette lettre, qui ne porte pas de mil
lésime, a été publiée par M. Danvila (op. cit., t. XXXVI, p. 776-777) qui la date de
décembre 1520. Une lecture attentive permet de rectifier ce que nous croyons une
erreur de Danvila. Andrés de Haro s'adresse au cardinal Adrien, qu'il connaît per
sonnel ement, « como a presona tan cierta al servicio de Su Cesárea Mag. para que
se provea y remedie... » ; si la lettre était de décembre 1 520, lorsque le cardinal Adrien
avait qualité de vice -roi, les termes auraient été différents. On ne relève aucune
allusion à la situation de Medina del Campo en décembre 1520, en pleine efferves
cence révolutionnaire. Enfin, la lettre cherche à prévenir des troubles qui pourraient
éclater si on laissait prêcher ces moines : « si esto pasase sin se remediar, sería dar
logar y ocasión a que éstos [frailes] se estendiesen a soltar más la lengua, y visto el
pueblo su atrevimiento déstos sin ver sobrello castigo, si alguna mala voluntad
algunos tienen, será dar ocasión a que se desvergüencen, y si esta vergüenza se pierde,
podría resultar algunas cosas que no se pudiesen tan presto ni tan bien remediar, como
es atajando estas predicaciones que no se fagan ni digan en los pulpitos ». En dé
cembre 1520, il ne s'agissait plus de prévenir : la révolte avait déjà éclaté. La lettre
prend, au contraire, tout son sens si on la date, comme nous le proposons, de dé
cembre 1519.
40. Simancas, Cédulas, lib. 49, fol. cxlvi v°, cédula au Corregidor de Medina del
Campo, datée du 31 janvier 1520 : « vi vra letra de ocho de enero y la ynformaçiô
q enbiastes de lo de los sermones
24 BULLETIN HISPANIQUE

contre les abus à cause de leurs divisions et de leur attachement


à défendre exclusivement leurs privilèges. Ils ont perdu le sens
de l'intérêt général et c'est une autre couche sociale qui est
appelée par les moines à prendre en main le destin du pays,
une couche désignée en termes très vagues, los medianos, mais
qu'il semble possible d'identifier avec la bourgeoisie urbaine
en formation. Le clergé exprime encore très nettement le be
soin d'une réforme en profondeur de l'administration et des
mœurs politiques. La politique étrangère n'est pas oubliée
dans ce réquisitoire. Contre une diplomatie qui paraît surtout
soucieuse de ménager la France, on regrette l'abandon de la
politique extérieure des Rois Catholiques tournée vers l'Afrique,
la Navarre, l'Italie. En politique intérieure comme en diplo
matie, le clergé demande en somme qu'on reprenne les grandes
orientations fixées par les Rois Catholiques. Contre le nouveau
personnel politique, s'affirme une communauté qui commence
à prendre conscience que ses intérêts proprement nationaux
sont sacrifiés. C'est bien une sorte de sentiment national, encore
diffus, qui paraît se dessiner en ces années 1518-1520. Le roi
lui-même n'est pas dénoncé comme étranger. Simple précaution,
peut-être, à moins qu'on ne le juge trop jeune pour porter la
responsabilité d'une politique [jugée] néfaste. Notons simplement
le sentiment qu'avait le pays à ce moment-là, d'être plus ou
moins coupé de son souverain. Cette séparation entre Charles-
Quint et ses sujets, l'élection à l'Empire et le départ du roi,
en mai 1520, ne vont-ils pas l'accentuer? On comprend mieux,
dans ces conditions, la violence du mouvement comunero de
1520-1521. Depuis 1517, l'opposition grondait en Castille. Elle
s'est exprimée, notamment, du haut de la chaire. Comment ne
pas évoquer le rôle actif que d'autres moines jouent dans la
révolte des Comunidades"} Comment ne pas retenir aussi la
condamnation des Grands et l'appel aux couches sociales
moyennes? Par ses thèmes comme par ses participants, la
campagne de sermons des années 1518-1520 éclaire d'une lu
mière plus vive les événements de 1520-1521.
Joseph PEREZ.