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Faculté de Droit,

Sciences Économiques et
Gestion

Travaux dirigés d’introduction au droit

L1 – Unité B – Année universitaire 2019/2020

Fiche de TD n°4 : La jurisprudence

OBJECTIFS

- Méthodologiques :
o Maitriser la structure des arrêts de cassation
o Maîtriser la méthode de la fiche d’arrêt
- Théoriques : la place de la jurisprudence comme source de droit

DOCUMENTS

I. La structure des arrêts de cassation


II – Arrêts à ficher
Doc. 1 Cour de cassation chambre civile 1, 3 novembre 2016
Doc. 2 Cour de cassation chambre criminelle 28 juin 2017
Doc. 3. Cour de cassation chambre sociale, 3 juin 2009
Doc. 4. Civ. 1e, 7 février 2006, n° de pourvoi: 03-12804
III - La jurisprudence source de droit
Doc. 5 : Discours préliminaire du premier projet de Code civil, extraits, J.-E.-M. Portalis, 1801
Doc. 6 : M.-Cl. Rondeau-Rivier, « La jurisprudence expliquée aux apprentis juristes », RTD Civ. 1993, p. 90.
Doc. 7 : Droit et passion du droit sous la Ve République, extraits, Jean Carbonnier, 1996
Doc. 8 : Articles 4 et 5 du Code civil
EXERCICES

Exercice 1
Définir les notions suivantes : un visa, un chapeau, un motif, un dispositif, un pourvoi, un mémoire
ampliatif, un mémoire en défense, un avocat aux Conseils, un cas d'ouverture à cassation, un
moyen, un argument, un arrêt de principe, un arrêt d'espèce.

Exercice 2
Réaliser les fiches d’arrêt des documents n° 1 à 5
I. La structure des arrêts de cassation

Lisez l’arrêt de cassation et les deux arrêts de rejet ci-après reproduits en étant particulièrement attentif au
découpage de la décision tel que décrypté dans la colonne de droite (à l’exception de l’arrêt de 2014, les
exemples de cette fiche sont extraits de La technique de cassation, pourvois et arrêts en matière civile,
par M.N. Jobard-Bachellier et X. Bachellier, éd. Dalloz. Cet ouvrage est disponible en bibliothèque mais
vous pouvez faire le choix de l’acquérir car il vous sera très utile pour la suite de vos études).

A) Arrêt de cassation classique

Civ. 2e 15 juin 1988, Bull. civ. II, n° 140

Sur le moyen unique :

Vu les articles 1 et 3 de la loi n° 85-677 du 5 juillet 1985 ;

Attendu que les victimes d'un accident de la circulation dans lequel est impliqué un véhicule Première partie : visa des textes
terrestre à moteur sont, hormis les conducteurs desdits véhicules terrestres à moteur,
indemnisées des dommages résultant des atteintes à leur personne sans que puisse leur être
opposée leur propre faute à l'exception de leur faute inexcusable si elle a été la cause
exclusive de l'accident ou à moins que la victime n'ait volontairement recherché le dommage Enoncé du principe général qui est en
qu'elle a subi ; cause dans l’affaire

Attendu, selon l'arrêt confirmatif attaqué que sur une route, l'automobile de M. Z... heurta et Deuxième partie : exposé des
blessa mortellement M. Jean-Louis X... qui descendait de son véhicule qu'il venait circonstances de fait et de la procédure
d'immobiliser sur la chaussée après avoir heurté une voiture qui le précédait et qui avait ayant abouti à la décision frappée de
fortement ralenti en raison d'un nuage de fumée provenant d'un feu allumé par M. Y... ; que pourvoi
Mme X... agissant en son nom propre et en représentation de ses enfants mineurs, a assigné
M. Z... et M. Y... en réparation de son préjudice ; que la caisse primaire d'assurance maladie
du Puy-de-Dôme est intervenue à l'instance ;

Attendu que pour faire droit seulement pour partie à la demande d'indemnisation de Mme X..., Troisième partie : contenu de la décision
l'arrêt retient qu'au moment de l'accident, Jean-Louis X... était toujours le conducteur et le attaquée
gardien du véhicule à moteur dont il descendait et non un piéton pouvant bénéficier des
dispositions de l'article 3, alinéa 1, de la loi du 5 juillet 1985, alors surtout que ses fautes de
conducteur sont une des causes de l'accident ;

Qu'en statuant ainsi par application de l'article 4 de la loi précitée alors qu'elle constatait que
la victime se trouvait hors de son véhicule lorsqu'elle avait été heurtée, de sorte qu'elle ne Quatrième partie : indication des raisons
pouvait plus être considérée comme un conducteur, la cour d'appel a violé par fausse pour lesquelles l’arrêt attaqué encourt la
application le texte susvisé ; cassation en ce qu’il a méconnu le
principe rappelé en tête de l’arrêt

PAR CES MOTIFS :

Cinquième partie : dispositif qui énonce la


CASSE ET ANNULE, dans toutes ses dispositions, l'arrêt rendu le 11 décembre 1986, entre cassation et désigne la juridiction de
les parties, par la cour d'appel de Riom ; remet, en conséquence, la cause et les parties dans renvoi
d'appel de Riom autrement composée
B) Arrêt de rejet classique

Civ. 1e 5 mars 2014, pourvoi n° 12-24.780, publié au Bulletin

Sur le premier moyen, pris en sa première branche :



Attendu, selon les arrêts attaqués (Montpellier, 8 février et 27 juin 2012), que, de l'union de M.
X... et de Mme Y... est née, le 26 février 2011, Hyzia, reconnue par son père avant sa
naissance et ensuite par sa mère ; que, le 15 juin 2011, le père, demeurant en France, a
assigné la mère en référé, devant une juridiction française, en attribution de l'autorité parentale
exclusive, en fixation de la résidence de l'enfant à son domicile et en suspension du droit de Première partie : les faits
visite et d'hébergement de celle-ci ; que ces demandes ont été accueilles par un jugement du
12 juillet 2011 ; que l'enfant ayant, entre temps, été enlevée par la mère, en Belgique, le père,
après avoir formé, en août 2011, une demande de retour de l'enfant, a pris l'initiative de la
ramener en France le 22 octobre 2011 ; que, parallèlement, la mère a, le 27 juillet 2011,
assigné le père en référé, devant une juridiction belge, en attribution de l'exercice exclusif de
l'autorité parentale, ce qui a été accordé par une ordonnance du 22 novembre 2011 ; que, sur
appel formé par la mère le 11 août 2011, la juridiction d'appel française, après avoir, par le Deuxième partie : la procédure ayant
premier arrêt, ordonné la réouverture des débats sur ce point, a, par le second arrêt, retenu donné lieu à l’arrêt attaqué par le pourvoi
sa compétence sur le fondement de l'article 10 du règlement (CE) n°2201/2003 ; 



Attendu que la mère fait grief au second arrêt de statuer ainsi, alors, selon le moyen, que la
règle de compétence dérogatoire prévue par l'article 10 du règlement (CE) du Conseil n°
2201/2003 du 27 novembre 2003, relatif à la compétence, la reconnaissance et l'exécution
des décisions en matière matrimoniale et en matière de responsabilité parentale, en cas
d'enlèvement d'enfant doit être écartée si le parent qui l'invoque a enlevé l'enfant sur le Troisième partie : moyen du pourvoi
territoire de l'Etat membre où il avait été déplacé illicitement par l'autre parent ; que, dans ses comportant une seule branche
écritures, Mme Barbara Y... a rapporté que M. Mehdi X... a, au cours de la procédure devant
le tribunal de grande instance d'Anvers, profitant d'une rencontre organisée par les conseils
des parties à Anvers le 22 octobre 2011, enlevé par la force l'enfant qui, âgée d'à peine huit
mois, était encore allaitée (concl., p. 3, p. 19, p. 25 et p. 27) ; que la cour d'appel a elle-même
constaté la soustraction de l'enfant par M. Mehdi X..., comportement qu'elle a qualifié de
regrettable, relevant que ce dernier avait privé brutalement l'enfant de sa mère dont il est établi,
au vu des certificats médicaux qu'elle l'allaitait (arrêt, p. 10) ; qu'en statuant comme elle l'a fait,
sans se prononcer sur l'incidence de l'enlèvement, sur le territoire belge, de l'enfant par M.
Mehdi X..., la cour d'appel a violé la disposition susvisée ;



Mais attendu qu'il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne


(arrêts du 11 juillet 2008, Rinau, C-195/08 PPU, du 23 décembre 2009, Deticek, C-403/09
PPU, et du 1er juillet 2010, Povse, C-211/10 PPU), que le règlement n° 2201/2003 visant à
dissuader les enlèvements d'enfants entre Etats membres et, en cas d'enlèvement, à obtenir
que le retour de l'enfant soit effectué sans délai, l'enlèvement illicite d'un enfant est exclusif, Quatrième partie : motifs de la Cour de
sauf circonstances particulières limitativement énumérées à l'article 10 du règlement, d'un cassation
transfert de compétence des juridictions de l'Etat membre dans lequel l'enfant avait sa
résidence habituelle immédiatement avant son déplacement à celles de l'Etat membre dans
lequel l'enfant a été emmené; qu'il s'ensuit que les juridictions de l'Etat membre d'origine
conservent leur compétence lorsque l'enfant, après avoir été enlevé illicitement, a été ramené
sur le territoire de ce pays par le parent en fraude des droits duquel cet enlèvement a eu lieu;
que dès lors, c'est à bon droit, en l'absence de caractérisation des circonstances particulières
susvisées, lesquelles n'étaient même pas alléguées, que la cour d'appel, après avoir constaté
l'existence d'un déplacement illicite de l'enfant en Belgique, a retenu sa compétence en tant
que juridiction de l'Etat membre d'origine ;



PAR CES MOTIFS, sans qu'il y ait lieu de statuer sur les autres griefs qui ne seraient pas de
nature à permettre l'admission du pourvoi :



Cinquième partie : dispositif


REJETTE le pourvoi ;

C) Arrêt de rejet de principe

Assemblée plénière 19 mai 1988, Bull. AP, n° 5

Sur le moyen unique, pris en ses deux branches :

Attendu, selon l'arrêt attaqué (Lyon, 24 mars 1987), rendu sur renvoi Première partie : les faits
après cassation, que M. Y..., inspecteur départemental de la
compagnie d'assurances " La Cité ", qui l'avait chargé de rechercher,
par prospection à domicile, la conclusion de contrats de capitalisation
par des particuliers, a fait souscrire à Mme X... différents titres et a
détourné partiellement à son profit les sommes versées par celle-ci en
contrepartie de la remise des titres ; qu'il a, sur l'action publique, été
condamné par une décision correctionnelle ;

Attendu que la compagnie " La Cité " fait grief à l'arrêt de l'avoir, sur Deuxième partie : la procédure
l'action civile, déclarée civilement responsable de son préposé Y...,
alors que, d'une part, en se bornant à relever que " La Cité " avait Troisième partie, résumé du moyen divisé en deux branches :
tiré profit des souscriptions, la cour d'appel n'aurait pas caractérisé en
quoi cette société devrait répondre des détournements opérés par son - alors, d’une part,….
préposé, privant ainsi sa décision de base légale, et alors que,
d'autre part, M. Y... n'aurait pas agi pour le compte et dans l'intérêt - alors, d’autre part,….
de la société " La Cité ", mais utilisé ses fonctions à des fins étrangères
à celles que son employeur lui avait assignées, de sorte que la cour
d'appel aurait violé l'article 1384, alinéa 5, du Code civil, et l'article 593
du Code de procédure pénale ;

Quatrième partie subdivisée en trois sous-parties :


Mais attendu que le commettant ne s'exonère de sa responsabilité que
si son préposé a agi hors des fonctions auxquelles il était employé, - énoncé du principe général
sans autorisation, et à des fins étrangères à ses attributions ;

- motifs déterminants de l’arrêt attaqué (ce qui est inhabituel pour un


Et attendu que l'arrêt relève que M. Y..., en faisant souscrire à Mme arrêt de rejet : la Cour de cassation insiste sur les constations qui
X... des contrats de capitalisation, était dans l'exercice de ses répondent au principe énoncé plus haut)
fonctions et avait agi avec autorisation conformément à ses
attributions ; que Mme X... avait la certitude qu'il agissait pour le
compte de " La Cité ", laquelle avait, au surplus, régulièrement
enregistré les souscriptions et en avait tiré profit ;

Que de ces énonciations, d'où il résulte que M. Y..., en détournant des - indications des raisons pour lesquelles la décision rendue respecte
fonds qui lui avaient été remis dans l'exercice de ses fonctions, ne le principe énoncé dans la première sous-partie
s'était pas placé hors de celles-ci, la cour d'appel a exactement déduit
que la société " La Cité " ne s'exonérait pas de sa responsabilité civile
;

D'où il suit que le moyen n'est pas fondé ;

PAR CES MOTIFS :

REJETTE le pourvoi Cinquième partie : le dispositif


Indiquez à droite de l’arrêt à quoi
correspondent les différents paragraphes

Civ. 1e 21 juillet 1987, Bull. civ. I, n° 236

-----------------------------------------------------------------
Attendu, selon l'arrêt attaqué, que le 27 janvier 1985 a été projeté
pour la première fois dans les salles publiques de cinéma un film
intitulé " Je vous salue Marie ", réalisé par M. Jean-Luc Godard,
produit par la société Sara-Films et disbribué par la société Gaumont
; que le même jour, estimant que ce film tournait en dérision de façon
outrageante les croyances chrétiennes, les associations
dénommées " Alliance générale contre le racisme et pour le respect
de l'identité française et chrétienne " et " Confédération nationale
des associations familiales catholiques " ont assigné M. Godard et
les deux sociétés susnommées devant le juge des référés, à qui
elles ont demandé l'interdiction du film ou, subsidiairement, la
suppression de certains passages ; que l'ordonnance du 28 janvier
1985 et l'arrêt confirmatif ont débouté les demanderesses, à qui
s'étaient joints en cause d'appel M. M. de Saint-Pierre, M. Ousset et
deux autres associations ; .

Sur le premier moyen :

Attendu que les demandeurs au pourvoi font grief à l'arrêt d'avoir -----------------------------------------------------------------
ainsi statué alors, selon le moyen, qu'en se bornant à affirmer que "
ce film ne contenait pas d'éléments constitutifs d'une infraction
pénale ", sans répondre aux conclusions qui soutenaient que
l'auteur et le réalisateur avaient commis le délit de provocation à la
discrimination en raison de la religion (article 24 de la loi du 29 juillet
1881, modifiée par la loi du 1er juillet 1972), la cour d'appel n'a pas
satisfait aux exigences de l'article 455 du nouveau Code de
procédure civile ;
-----------------------------------------------------------------
Mais attendu qu'après avoir fait sien le motif de l'ordonnance
critiquée devant elle, motif suivant lequel l'auteur d'une oeuvre de
l'esprit doit bénéficier du droit à la liberté d'expression, sans autres
restrictions que celles imposées par la loi dès lors que, dans sa
finalité ou son expression, l'oeuvre ne constitue pas une apologie de
crimes ou délits sanctionnés par la loi pénale ou une provocation à
en commettre, la cour d'appel, qui retient que le trouble créé par le
film litigieux résidait dans le caractère blessant qu'il présentait pour
diverses catégories de personnes, a, par cette appréciation de fait,
exclu le délit de provocation à la discrimination, à la haine et à la
violence et répondu aux conclusions ;

Que le premier moyen ne peut donc être accueilli ;


-----------------------------------------------------------------

Le rejette ;

Mais sur le second moyen, pris en sa première branche :


-----------------------------------------------------------------
-----------------------------------------------------------------
Vu l'article 809, du nouveau Code de procédure civile ;
Attendu qu'aux termes de l'alinéa 1er de ce texte le président peut -----------------------------------------------------------------
toujours prescrire en référé les mesures conservatoires ou de
remise en état qui s'imposent, soit pour prévenir un dommage
imminent, soit pour faire cesser un trouble manifestement illicite ;

Attendu que pour refuser de prendre les mesures sollicitées l'arrêt


attaqué retient que les atteintes au respect des croyances et des
sentiments religieux des adhérents des associations -----------------------------------------------------------------
demanderesses, atteintes que l'arrêt relève, " ne sont pas portées
dans des circonstances telles qu'elles constitueraient un trouble de
gravité exceptionnelle, seul de nature à justifier des mesures
restrictives de la liberté d'expression " ;

-----------------------------------------------------------------
Attendu qu'en ajoutant ainsi au texte susvisé une condition qu'il ne
prévoit pas la cour d'appel l'a violé ;

-----------------------------------------------------------------
PAR CES MOTIFS, et sans qu'il y ait lieu de statuer sur les autres
branches du moyen :

CASSE ET ANNULE l'arrêt rendu le 13 mai 1985, entre les parties,


par la cour d'appel de Paris ; remet, en conséquence, la cause et les
parties dans l'état où elles se trouvaient avant ledit arrêt et, pour être
fait droit, les renvoie devant la cour d'appel de Dijon
II – Arrêts à ficher

DOC. 1 COUR DE CASSATION CHAMBRE CIVILE 1, 3 NOVEMBRE 2016

N° de pourvoi: 15-22595
Publié au bulletin Cassation

Mme Batut, président


Mme Canas, conseiller rapporteur
M. Ingall-Montagnier, avocat général
SCP Waquet, Farge et Hazan, avocat(s)

REPUBLIQUE FRANCAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS

LA COUR DE CASSATION, PREMIÈRE CHAMBRE CIVILE, a rendu l'arrêt suivant :

Attendu, selon l'arrêt attaqué, que les sociétés Groupe logisneuf, C.Invest et European
Soft, appartenant toutes trois au groupe Logisneuf, ont constaté la connexion, sur leur
réseau informatique interne, d'ordinateurs extérieurs au groupe, mais faisant usage de
codes d'accès réservés aux administrateurs du site internet logisneuf.com ; qu'elles
ont obtenu du juge des requêtes une ordonnance faisant injonction à divers
fournisseurs d'accès à Internet de leur communiquer les identités des titulaires des
adresses IP utilisées pour les connexions litigieuses ; que, soutenant que la
conservation, sous forme de fichier, de ces adresses IP aurait dû faire l'objet d'une
déclaration auprès de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL)
et invoquant, par suite, l'illicéité de la mesure d'instruction sollicitée, la société Cabinet
Peterson, qui exerce une activité de conseil en investissement et en gestion de
patrimoine concurrente de celle du groupe Logisneuf, a saisi le président du tribunal
de commerce en rétractation de son ordonnance ;
Sur les premier et deuxième moyens, ci-après annexés :
Attendu que ces moyens ne sont manifestement pas de nature à entraîner la cassation
;
Mais sur le troisième moyen, pris en sa première branche :

Vu les articles 2 et 22 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux


fichiers et aux libertés ;
Attendu qu'aux termes du premier de ces textes, constitue une donnée à caractère
personnel toute information relative à une personne physique identifiée ou qui peut
être identifiée, directement ou indirectement, par référence à un numéro d'identification
ou à un ou plusieurs éléments qui lui sont propres ; que constitue un traitement de
données à caractère personnel toute opération ou tout ensemble d'opérations portant
sur de telles données, quel que soit le procédé utilisé, et notamment la collecte,
l'enregistrement, l'organisation, la conservation, l'adaptation ou la modification,
l'extraction, la consultation, l'utilisation, la communication par transmission, diffusion
ou toute autre forme de mise à disposition, le rapprochement ou l'interconnexion, ainsi
que le verrouillage, l'effacement ou la destruction ;

Que, selon le second, les traitements automatisés de données à caractère personnel


font l'objet d'une déclaration auprès de la CNIL ;

Attendu que, pour rejeter la demande de rétractation formée par la société Cabinet
Peterson, l'arrêt retient que l'adresse IP, constituée d'une série de chiffres, se rapporte
à un ordinateur et non à l'utilisateur, et ne constitue pas, dès lors, une donnée même
indirectement nominative ; qu'il en déduit que le fait de conserver les adresses IP des
ordinateurs ayant été utilisés pour se connecter, sans autorisation, sur le réseau
informatique de l'entreprise, ne constitue pas un traitement de données à caractère
personnel ;

Qu'en statuant ainsi, alors que les adresses IP, qui permettent d'identifier
indirectement une personne physique, sont des données à caractère personnel, de
sorte que leur collecte constitue un traitement de données à caractère personnel et
doit faire l'objet d'une déclaration préalable auprès de la CNIL, la cour d'appel a violé
les textes susvisés ;

PAR CES MOTIFS et sans qu'il y ait lieu de statuer sur les autres branches du
troisième moyen :
CASSE ET ANNULE, en toutes ses dispositions, l'arrêt rendu le 28 avril 2015, entre
les parties, par la cour d'appel de Rennes ; remet, en conséquence, la cause et les
parties dans l'état où elles se trouvaient avant ledit arrêt et, pour être fait droit, les
renvoie devant la cour d'appel d'Angers ;

DOC. 2 COUR DE CASSATION CHAMBRE CRIMINELLE 28 JUIN 2017

N° de pourvoi: 16-81113
Publié au bulletinRejet

M. Guérin, président
Mme Chaubon, conseiller rapporteur
M. Gaillardot, avocat général
SCP Masse-Dessen, Thouvenin et Coudray, avocat(s)

Texte intégral
REPUBLIQUE FRANCAISE

AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS

LA COUR DE CASSATION, CHAMBRE CRIMINELLE, a rendu l'arrêt suivant :

Statuant sur le pourvoi formé par :

- M. Marc X...,

contre l'arrêt de la cour d'appel de RENNES, 11e chambre, en date du 21 janvier 2016,
qui, pour vol l'a condamné à 1 500 euros d'amende avec sursis et a prononcé sur les
intérêts civils ;
La COUR, statuant après débats en l'audience publique du 17 mai 2017 où étaient
présents : M. Guérin, président, Mme Chaubon, conseiller rapporteur, MM. Soulard,
Steinmann, Mmes de la Lance, Planchon, Zerbib, MM. d'Huy, Wyon, conseillers de la
chambre, Mmes Chauchis, Pichon, conseillers référendaires ;

Avocat général : M. Gaillardot ;

Greffier de chambre : Mme Bray ;

Sur le rapport de Mme le conseiller CHAUBON, les observations de la société civile


professionnelle MASSE-DESSEN, THOUVENIN et COUDRAY, avocat en la Cour, et
les conclusions de M. l'avocat général GAILLARDOT ;

Vu le mémoire et les observations complémentaires produits ;

Sur le moyen unique de cassation, pris de la violation des articles 311-1, 311-3, 311-
13 et 311-14 du code pénal, 591 et 593 du code de procédure pénale, défaut de motifs
et manque de base légale ;

" en ce que l'arrêt attaqué a déclaré le prévenu (M. X..., le demandeur) coupable de
vol commis courant janvier 2004 et jusqu'au 30 juin 2005 et l'a condamné au paiement
d'une amende de 1 500 euros avec sursis ;

" aux motifs que M. X... ne contestait pas avoir remis au bâtonnier de Laval des doubles
de correspondances rédigées par Mme Ghislaine Y... à destination des banques, de
la Caisse nationale des Barreaux français, de l'ordre des avocats au barreau de Laval
et des organismes mutualistes, ainsi que des copies de courriers adressés à Mme Y...
par la Préviade-Mutuelle de la Mayenne ; que M. X... avait le droit d'ouvrir et de prendre
connaissance du courrier adressé au cabinet, y compris celui destiné à Mme Y..., son
associée, conformément aux usages couramment admis ; que, par le biais du système
informatique du cabinet, M. X... avait accès aux fichiers collectifs à partir du serveur,
sans avoir à entrer un quelconque code personnel à Mme Y... ; qu'il pouvait librement
télécharger des documents ; que si la société civile professionnelle (SCP) détenait de
ce fait des doubles de courriers rédigés par Mme Y..., destinés notamment à des
banques et des organismes mutualistes, c'était cette dernière qui avait seule, en tant
que propriétaire, le pouvoir d'en disposer, à raison du caractère personnel des
documents ; que M. X... avait effectué et récupéré des photographies de courriers de
la Mutuelle de sa consoeur et édité secrètement des doubles de courriers rédigés par
elle contenus dans ses fichiers informatiques consultés officieusement, et ce, à l'insu
et contre le gré de celle-ci, et à des fins étrangères au fonctionnement de la SCP ; qu'il
s'était dès lors approprié ces documents, et ce frauduleusement sans pouvoir arguer
de la bonne foi, sa conduite n'étant aucunement dictée par l'exercice des droits de sa
défense devant une instance disciplinaire ou une juridiction, aucun litige ne l'opposant,
en tant que mis en cause, à son associée ; qu'il les avait remis au bâtonnier de l'ordre
à l'appui d'une dénonciation de faits de nature pénale, démarche de nature à nuire à
sa consoeur ; que le mobile qui l'avait inspiré et la circonstance selon laquelle le
bâtonnier lui avait réclamé des éléments étaient indifférents à la qualification de vol
dès lors que le prévenu ne pouvait qu'avoir conscience de porter préjudice à Mme Y...
; que M. X... avait d'ailleurs pris le soin de faire établir a posteriori un constat d'huissier
pour donner une apparence de régularité à ses agissements, ce qui ne pouvait faire
disparaître l'infraction ; que le délit de vol reproché au prévenu était caractérisé dans
ses éléments tant matériel qu'intentionnel ;

" 1°) alors que le libre accès aux informations depuis un terminal de l'entreprise sans
passer par un mot de passe est une preuve de leur appartenance à l'entreprise,
exclusive de toute appropriation et donc de tout vol ; qu'en l'espèce, ainsi que le faisait
valoir l'exposant (v. ses conclusions, p. 4), les informations figurant sur le réseau
informatique du cabinet étaient accessibles sans qu'il eût été besoin d'utiliser un mot
de passe, de sorte que ces informations ne pouvaient faire l'objet d'appropriation par
un membre de la SCP qui, par conséquent, ne pouvait se voir reprocher leur
appropriation frauduleuse ; que, après avoir relevé que les informations litigieuses
étaient librement accessibles par l'intermédiaire du système informatique du cabinet,
la cour d'appel ne pouvait affirmer que l'associée du demandeur en était seule
propriétaire en raison de leur caractère personnel ;

" 2°) alors qu'à défaut de soustraction intentionnelle de la chose d'autrui, le délit de vol
n'est pas caractérisé en tous ses éléments ; qu'après avoir admis que le demandeur
avait effectué une copie de documents figurant sur le réseau informatique du cabinet
dont l'accès n'était pas protégé par un mot de passe propre à son associée et était
ainsi ouvert à tous les membres du cabinet, ce qui excluait toute appréhension
frauduleuse de ces documents, la cour d'appel ne pouvait le déclarer coupable de vol
de correspondances enregistrées sur un fichier informatique ;

" 3°) alors qu'enfin, le demandeur ayant fait valoir que les documents – consistant en
des bordereaux de versement émis par la mutuelle de son associée – qu'il avait
transmis au bâtonnier étaient des pièces comptables de la société d'avocats, de sorte
que, en tant que membre de cette société, il pouvait en faire une copie et les produire
en justice, la cour d'appel ne pouvait délaisser cette argumentation essentielle du
prévenu " ;
Attendu qu'il résulte de l'arrêt attaqué et des pièces de procédure que dans la cadre
d'un contentieux opposant les associés de la société civile professionnelle (SCP)
d'avocats Y...-X..., Mme Ghislaine Y... a, le 14 février 2007, déposé plainte avec
constitution de partie civile auprès du doyen des juges d'instruction de Laval contre M.
X... pour tentative de chantage à l'occasion de projets de cession des parts de la SCP,
atteinte au secret des correspondances et vol de correspondances ; qu'une
information judiciaire a été ouverte à l'encontre de M. X... des chefs précités ; qu'il a
été mis en examen de ces chefs ; qu'à l'issue des investigations, une ordonnance de
règlement a prononcé un non-lieu à son encontre pour les faits de tentative de
chantage et de violation de correspondances et l'a renvoyé pour vol devant le tribunal
correctionnel qui l'a déclaré coupable des faits qui lui étaient reprochés et a reçu la
constitution de partie civile de Mme Y... ; que M. X... et le ministère public ont interjeté
appel de ce jugement ;

Attendu que, pour déclarer M. X... coupable de vol, l'arrêt énonce que, par le biais du
système informatique du cabinet, il a eu accès aux fichiers collectifs à partir du serveur,
sans avoir à entrer un quelconque code d'accès propre à Mme Y..., qu'il a pu librement
télécharger des documents, que si la SCP a détenu de ce fait des doubles de courriers
rédigés par Mme Y..., destinés notamment à des banques et des organismes
mutualistes, cette dernière avait seule, en tant que propriétaire, le pouvoir d'en
disposer, à raison du caractère personnel des documents, que M. X... a effectué et
récupéré des photographies de courriers de la Mutuelle de sa consoeur et édité
secrètement des doubles de courriers rédigés par elle contenus dans ses fichiers
informatiques consultés officieusement, ce, à l'insu et contre le gré de celle-ci, et à des
fins étrangères au fonctionnement de la SCP ; que les juges ajoutent que le prévenu
s'était dès lors approprié ces documents, et ce frauduleusement ;

Attendu qu'en l'état de ces énonciations, d'où il résulte que Mme Y... n'a pas entendu
donner à M. X... la disposition des documents personnels dont elle était propriétaire,
la cour d'appel a justifié sa décision ;

Qu'en effet, le libre accès à des informations personnelles sur un réseau informatique
d'une entreprise n'est pas exclusif de leur appropriation frauduleuse par tout moyen
de reproduction ;

D'où il suit que le moyen doit être écarté ;

Et attendu que l'arrêt est régulier en la forme ;


REJETTE le pourvoi ;

DOC. 3. COUR DE CASSATION CHAMBRE SOCIALE, 3 JUIN 2009

N° de pourvoi: 08-40981 08-40982 08-40983 08-41712 08-41713 08-41714


Publié au bulletinCassation partielle

Mme Collomp, président


Mme Fossaert, conseiller rapporteur
M. Allix, avocat général
Me Spinosi, SCP Célice, Blancpain et Soltner, avocat(s)
Texte intégral
REPUBLIQUE FRANCAISE
AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS
LA COUR DE CASSATION, CHAMBRE SOCIALE, a rendu l'arrêt suivant :
Vu la connexité, joint les pourvois n° K 08-40. 981, M 08-40. 982, N 08-40. 983, E 08-
41. 712, F 08-41. 713 et H 08-40. 714 ;
Attendu, selon les arrêts attaqués, que Mme X..., M. Y... et M. Z... (les participants) ont
consenti, en signant un acte intitulé " règlement participants " à participer du 14 au 28
mars 2003, dans un hôtel thaïlandais du golfe du Siam, au tournage de l'émission "
l'Ile de la tentation ", saison 2003, produite pour TF1 par la société Glem, dont le
concept est défini comme suit : " quatre couples non mariés et non pacsés, sans
enfant, testent leurs sentiments réciproques lors d'un séjour d'une durée de douze
jours sur une île exotique, séjour pendant lequel ils sont filmés dans leur quotidien,
notamment pendant les activités (plongée, équitation, ski nautique, voile, etc..) qu'ils
partagent avec des célibataires de sexe opposé. A l'issue de ce séjour, les participants
font le point de leurs sentiments envers leur partenaire. Il n'y a ni gagnant, ni prix " ;
qu'ils ont saisi la juridiction prud'homale pour voir requalifier le " règlement participants
" en contrat de travail à durée indéterminée et obtenir paiement de rappels de salaire
et heures supplémentaires ainsi que des indemnités et dommages-intérêts consécutifs
à la rupture ;
Sur les premier, deuxième et troisième moyens, réunis, du pourvoi de la société Glem,
devenue TF1 productions :
Attendu que la société TF1 productions fait grief aux arrêts d'avoir accueilli la demande
des participants, alors, selon le moyen :
1° / que le contrat de travail implique l'accomplissement d'une prestation de travail,
qu'elle soit manuelle ou intellectuelle, au profit d'un cocontractant ; qu'en l'espèce,
l'arrêt attaqué relève que l'activité en cause, consistait, pour le participant à une
émission dite de télé-réalité, « à exprimer ses propres sentiments et à s'impliquer dans
des relations interpersonnelles générées naturellement par une vie communautaire
entre couples et célibataires » ; qu'une telle activité, en ce qu'elle réclamait seulement
de chacun d'eux qu'il perpétue sous l'oeil de la caméra, en restant naturel et spontané,
son mode de vie privée, en livrant son intimité au public, ne réclamait précisément
aucun travail de la part de l'intéressé, et ne pouvait par suite s'analyser en une
prestation de travail relevant des dispositions des articles L. 1221-1 et suivants du
code du travail ; qu'en décidant le contraire, au motif inopérant que la participation à
l'émission litigieuse demandait de la part du candidat qu'il déploie une « activité
créatrice », exigeant un « effort soutenu », consistant en une mise à l'épreuve de ses
sentiments à l'égard de son compagnon ou conjoint, la cour d'appel a violé le texte
susvisé ;
2° / que, serait-elle accomplie dans le respect d'un certain nombre de directives, une
activité exercée à des fins autres que la perception d'une rémunération ne saurait
revêtir la qualification de prestation de travail, laquelle doit, pour relever des
dispositions du code du travail, présenter un caractère professionnel ; qu'en l'espèce,
il ressort des propres constatations de l'arrêt et du « Règlement participants » signé
par chacun des candidats à l'émission que l'objet de celle-ci consistait, pour les
membres d'un couple, « à tester leurs sentiments mutuels lors d'un séjour de douze
jours sur une île exotique », chacun garantissant « qu'il participe au programme à des
fins personnelles et non à des fins professionnelles » ; que telle était ainsi la cause de
leur participation, exclusive de tout contrat de travail ; en sorte qu'en se prononçant
comme elle l'a fait, la cour d'appel a violé, derechef, les articles L. 1221-1 du code du
travail, 1131 et 1134 du code civil ;
3° / que pas davantage, « l'immixtion de caméras dans la vie privée » ne saurait
caractériser un « travail », dès lors que l'exposition de la personne des candidats ou
de l'intimité de leur vie privée constituait l'objet même du contrat de « télé-réalité », et
que les intéressés, à qui, comme le relève l'arrêt attaqué, il était simplement demandé
d'être eux-mêmes, n'ont jamais participé en qualité d'acteur à la réalisation d'un
programme ; de sorte qu'en statuant comme elle l'a fait, la cour d'appel a violé, de ce
chef encore, l'article L. 1221-1 du code civil ;
4° / que le temps pendant lequel le candidat a librement consenti à être filmé dans le
cadre de la participation à un programme de divertissement ne constitue pas un temps
de travail dès lors qu'il est totalement dispensé d'accomplir la moindre prestation de
travail pour la production ; que viole les articles L. 1221-1 et, par fausse application, L.
1221-4 du code du travail, la cour d'appel qui considère toute la durée pendant laquelle
les participants ont consenti à se laisser filmer comme un « temps de travail effectif »,
tout en constatant que leur participation consistait simplement « à exprimer ses
propres sentiments et à s'impliquer dans des relations interpersonnelles générées par
une vie communautaire entre couples et célibataires » ;
5° / que le lien de subordination est caractérisé par l'exécution d'un travail sous
l'autorité d'un employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d'en
contrôler l'exécution et de sanctionner les manquements de son salarié ; qu'en
l'espèce, les obligations fixées par les articles 3. 3. 2. et 3. 8. 1. auxquelles se réfère
l'arrêt attaqué constituaient autant de règles destinées soit à l'organisation de
l'émission, et notamment à l'évocation des émotions et sentiments des participants à
l'occasion d'interviews régulières, soit à imposer le respect d'une discipline collective
de vie ; que ces obligations, à caractère purement contractuel, constituaient autant de
sujétions inhérentes à toute participation à une émission de télé-réalité, en sorte qu'en
y voyant l'existence d'un lien de subordination juridique dans lequel les participants se
seraient trouvés à l'égard de la société Glem, la cour d'appel a violé l'article L. 1221-1
du code du travail ;
6° / que l'existence d'une relation de travail dépend des conditions de fait dans
lesquelles s'exerce l'activité professionnelle du travailleur ; que la société Glem
exposait que les activités proposées aux candidats n'avaient aucun caractère
contraignant et que ceuxci étaient libres de refuser d'y participer sans que cela ait
d'incidence sur la poursuite de leur participation à l'émission ; qu'elle fournissait
plusieurs exemples de situations dans lesquelles des participants avaient choisi de ne
pas participer aux activités proposées, voire même de quitter l'émission sans
qu'aucune sanction ne leur soit infligée ; qu'en s'abstenant de rechercher, comme elle
y était invitée, si dans l'exercice même de leurs activités quotidiennes, consistant en
des temps de jeu, de loisirs, et d'évocation de leurs sentiments, les intéressés étaient
soumis à des instructions et directives émanant de la société de production exposante,
la cour d'appel a privé sa décision de base légale au regard de l'article L. 1221-1 du
code du travail ;
7° / qu ‘ en dehors des exceptions légales, tout contrat à exécution successive peut
comporter une clause permettant à l'une des parties de rompre le contrat en cas
d'inexécution par son cocontractant de ses obligations ; que la cour d'appel qui, pour
conclure à l'existence d'un contrat de travail, retient que le contrat de télé-réalité signé
par les participants comportait une clause résolutoire en cas d'inexécution par celle-ci
de l'une des obligations essentielles de ce contrat, se détermine par un motif inopérant
et prive sa décision de base légale au regard des articles L. 1221-1 du code du travail
et 1184 du code civil ;
8° / qu'aucune disposition du « règlement participants » conclu entre les participants
et la société Glem ne fait référence à un « pouvoir de mise en garde » ; de sorte qu'en
énonçant que le producteur se reconnaîtrait contractuellement un pouvoir de mise en
garde, la cour d'appel a dénaturé les termes clairs et précis de ce contrat en violation
de l'article 1134 du code civil ;
9° / que l'article 3. 7. 5 du « règlement participants » conclu est relatif aux
manquements par le candidat à son obligation de confidentialité stipulée à l'article 3.
7 et prévoit que « le participant devra payer la somme de 15 000 euros au producteur
pour chaque infraction constatée relative à la confidentialité » ; que la clause pénale
ainsi stipulée par cette disposition n'a aucunement pour objet d'instaurer un pouvoir
disciplinaire en permettant à la production de sanctionner, lors du séjour, des
comportements du participant qu'elle estimerait fautifs mais a vocation à sanctionner
l'inexécution de l'obligation de confidentialité dont il est tenu postérieurement au
tournage ; de sorte, qu'en considérant, pour caractériser l'existence d'un pouvoir
disciplinaire, que l'article 3. 7. 5 du règlement prévoirait " une sanction pécuniaire en
cas de violation de l'obligation de sécurité ", à savoir … une amende de 15 000 euros
pour chaque « infraction constatée », la cour d'appel a dénaturé les termes clairs et
précis de la disposition contractuelle susvisée en violation des articles 1134 et 1152
du code civil ;
10° / que la cassation de l'arrêt attaqué en ce qu'il a qualifié de « prestation de travail
» subordonnée l'activité déployée par les participants au tournage de l'Ile de la
tentation emportera, par voie de conséquence et en application des articles 624 et 625
du code de procédure civile, la cassation de l'arrêt en ce qu'il a considéré que la
rémunération contractuellement prévue avait nécessairement pour cause un « travail
subordonné » ;
11° / que l'existence d'un contrat de travail suppose une rémunération versée en
contrepartie de la prestation de travail accomplie ; que la prise en charge des frais de
déplacements et d'hébergement d'un candidat à un jeu télévisé se déroulant sur une
île ne saurait, en l'absence de tout travail accompli par l'intéressé, s'analyser en une
rémunération ; de sorte qu'en qualifiant d'« avantages en nature » la prise en charge
par la société Glem des frais nécessaires à la mise en place et au déroulement du
programme relatifs au transport, à l'hébergement, aux repas et aux activités des
candidats, la cour d'appel a violé les articles L. 1221-1, L. 3211-1 du code du travail et
L. 242-1 du code de la sécurité sociale ;
12° / qu'en présence d'une clause d'un contrat de télé-réalité (article 6) prévoyant, en
des termes clairs et précis, le versement d'une somme de 1 525 euros à valoir sur
l'exploitation, postérieurement au tournage, de l'image, du nom ou pseudonyme des
participants, dénature cette clause et méconnaît la loi des parties, en violation des
articles 1131 et 1134 du code civil, la cour d'appel qui, au prétexte que la société
productrice de l'émission a renoncé à l'exploitation des droits en cause, modifie la
cause de ce versement en le qualifiant de contrepartie d'une « prestation de travail »
qu'auraient accomplie les intéressés au cours de la phase du tournage de l'émission ;
Mais attendu que l'existence d'une relation de travail ne dépend ni de la volonté
exprimée par les parties ni de la dénomination qu'elles ont donnée à leur convention
mais des conditions de fait dans lesquelles est exercée l'activité des travailleurs ;
Qu'ayant constaté que les participants avaient l'obligation de prendre part aux
différentes activités et réunions, qu'ils devaient suivre les règles du programme
définies unilatéralement par le producteur, qu'ils étaient orientés dans l'analyse de leur
conduite, que certaines scènes étaient répétées pour valoriser des moments
essentiels, que les heures de réveil et de sommeil étaient fixées par la production, que
le règlement leur imposait une disponibilité permanente, avec interdiction de sortir du
site et de communiquer avec l'extérieur, et stipulait que toute infraction aux obligations
contractuelles pourrait être sanctionnée par le renvoi, la cour d'appel, qui, répondant
aux conclusions, a caractérisé l'existence d'une prestation de travail exécutée sous la
subordination de la société Glem, et ayant pour objet la production d'une " série
télévisée ", prestation consistant pour les participants, pendant un temps et dans un
lieu sans rapport avec le déroulement habituel de leur vie personnelle, à prendre part
à des activités imposées et à exprimer des réactions attendues, ce qui la distingue du
seul enregistrement de leur vie quotidienne, et qui a souverainement retenu que le
versement de la somme de 1 525 euros avait pour cause le travail exécuté, a pu en
déduire, sans dénaturation et abstraction faite des motifs surabondants critiqués par
les huitième et neuvième branches, que les participants étaient liés par un contrat de
travail à la société de production ; que le moyen n'est pas fondé ;
Sur le premier moyen du pourvoi des participants :
Attendu que ce moyen ne serait pas de nature à permettre l'admission du pourvoi ;
Sur le second moyen du pourvoi des participants :
Attendu que les participants font grief aux arrêts d'avoir rejeté leur demande
d'indemnité de préavis, alors, selon le moyen, qu'un travailleur qui fait l'objet d'une
mesure de licenciement a droit à un préavis d'une durée raisonnable ou à une
indemnité en tenant lieu, à moins qu'il ne se soit rendu coupable d'une faute grave,
c'est-à-dire d'une faute de nature telle que l'on ne peut raisonnablement exiger de
l'employeur qu'il continue à occuper ce travailleur pendant la période du préavis ; que
ce principe du droit à préavis du salarié licencié n'institue aucune distinction suivant
l'ancienneté de ce dernier, seule la faute grave du salarié exonérant l'employeur de
son obligation ; qu'en l'espèce, pour débouter les participants de leur demande en
paiement d'une indemnité de préavis, la cour d'appel a seulement retenu qu'ils ne
démontraient pas l'existence d'un délai-congé d'usage dans le secteur de la production
audiovisuelle après exécution d'un contrat de travail pendant quatorze jours ; qu'en se
fondant sur cette unique circonstance, impuissante en tant que telle à faire céder le
droit du salarié à un préavis de licenciement d'une durée raisonnable, la cour d'appel
a violé l'article 11 de la Convention OIT n° 158 du 22 juin 1982 concernant la cessation
de la relation de travail à l'initiative de l'employeur, ensemble l'article L. 122-6 du code
du travail, recodifié à l'article L. 1234-1 du code du travail ;
Mais attendu qu'il résulte de l'article 11 de la convention OIT n° 158 du 22 juin 1982
dont, en vertu de son article 1er, l'application peut être assurée par voie de convention
collective ou de toute autre manière conforme à la pratique nationale, que le travailleur
qui va faire l'objet d'une mesure de licenciement aura droit à un préavis d'une durée
raisonnable ou à une indemnité en tenant lieu ; qu'aux termes du b du paragraphe 2
de l'article 2 de la même convention, un Etat peut exclure du champ d'application de
l'ensemble ou de certaines des dispositions de la convention notamment les
travailleurs n'ayant pas la période d'ancienneté requise, à condition que la durée de
celle-ci soit fixée d'avance et qu'elle soit raisonnable ; qu'enfin selon les dispositions
combinées des articles L. 122-5 et L. 122-6 devenus L. 1237-1 et L. 1234-1 du code
du travail, le salarié qui justifie chez le même employeur d'une ancienneté de services
continus inférieure à six mois n'a droit à un délai-congé que si une loi, une convention
ou accord collectif, ou, à défaut, des usages pratiqués dans la localité ou la profession,
en prévoient l'existence et la durée ;
Que, sous réserve des délais-congé résultant de l'application des articles L. 1237-1 et
L. 1234-1 du code du travail, le droit à un préavis est exclu en cas d'ancienneté de
services continus inférieure à six mois, ce qui constitue une durée d'ancienneté
raisonnable au sens de l'article 2 de la convention ;
Qu'ayant constaté que les participants ne démontraient pas l'existence d'un délai-
congé d'usage dans le secteur de la production audiovisuelle après exécution d'un
contrat de travail pendant quatorze jours, la cour d'appel a justifié sa décision rejetant
la demande d'indemnité de préavis ; que le moyen n'est pas fondé ;
Mais sur le quatrième moyen du pourvoi de la société Glem, devenue TF1 productions
:

DOC. 4. CIV. 1E, 7 FEVRIER 2006, N° DE POURVOI: 03-12804

Donne acte à l'Association catholique pour le respect de la création animale du


désistement de son pourvoi ;
Sur le moyen unique, pris en ses six branches, tel qu'exposé au mémoire en demande
et reproduit en annexe :
Attendu que les deux associations Club taurin de Toulouse et Tolosa toros ont pour
objet l'organisation de corridas dans l'agglomération toulousaine et le département de
la Haute-Garonne ; que l'association L'Alliance pour la suppression de corridas les a
assignées en dissolution pour objet illicite, déduit de l'interdiction des sévices graves
ou actes de cruauté envers les animaux, infraction prévue et punie par l'article 521-1
du Code pénal ; qu'elle a été déboutée ;
Attendu que l'arrêt confirmatif attaqué (Toulouse, 20 janvier 2003), après avoir rappelé
l'inapplicabilité du texte, inscrite en son alinéa 3, aux courses de taureaux lorsqu'une
tradition locale ininterrompue peut être invoquée, a, par motifs propres et adoptés,
souverainement constaté l'ancienneté de l'existence de celle-ci, puis déduit sa
persistance de l'intérêt que lui portait un nombre suffisant de personnes ; d'où il suit
que le moyen n'est pas fondé ;
PAR CES MOTIFS :
REJETTE le pourvoi ;

III - La jurisprudence source de droit

DOC. 5 : DISCOURS PRELIMINAIRE DU PREMIER PROJET DE CODE CIVIL, EXTRAITS, J.-E.-M.


PORTALIS, 1801

L’office de la loi est de fixer, par de grandes vues, les maximes générales du droit :
d’établir des principes féconds en conséquence, et non de descendre dans le détail
des questions qui peuvent naître sur chaque matière.
C’est au magistrat et au jurisconsulte, pénétrés de l’esprit général des lois, à en diriger
l’application.
De là, chez toutes les nations policées, on voit toujours se former, à côté du sanctuaire
des lois, et sous la surveillance du législateur, un dépôt de maximes, de décisions et
de doctrine qui s’épure journellement par la pratique et par le choc des débats
judiciaires, qui s’accroît sans cesse de toutes les connaissances acquises, et qui a
constamment été regardé comme le vrai supplément de la législation.
On fait à ceux qui professent la jurisprudence le reproche d’avoir multiplié les subtilités,
les compilations et les commentaires et les commentaires. Ce reproche peut être
fondé. Mais dans quel art, dans quelle science ne s’est-on pas exposé à le mériter ?
Doit-on accuser une classe particulière d’hommes, de ce qui n’est qu’une maladie
générale de l’esprit humain ? Il est des temps où l’on est condamné à l’ignorance,
parce qu’on manque de livres ; il en est d’autres où il est difficile de s’instruire, parce
qu’on en a trop.
Si l’on peut pardonner à l’intempérance de commenter, de discuter et d’écrire, c’est
surtout en jurisprudence. On n’hésitera point à le croire, si on réfléchit sur les fils
innombrables qui lient les citoyens, sur le développement et la progression successive
des objets dont le magistrat et le jurisconsulte sont obligés de s’occuper, sur le cours
des événements et des circonstances qui modifient de tant de manières les relations
sociales, enfin sur l’action et la réaction continue de toutes les passions et de tous les
intérêts divers. Tel blâme les subtilités et les commentaires, qui devient, dans une
cause personnelle, le commentateur le plus subtil et le plus fastidieux.
Il serait, sans doute, désirable que toutes les matières pussent être réglée par des lois.
Mais à défaut de texte précis sur chaque matière, un usage ancien, constant et bien
établi, une suite non interrompue de décisions semblables, une opinion ou une maxime
reçue, tiennent lieu de loi. Quand on n’est dirigé par rien de ce qui est établi ou connu,
quand il s’agit d’un fait absolument nouveau, on remonte aux principes du droit naturel.
Car, si la prévoyance des législateurs est limitée, la nature est infinie ; elle s’applique
à tout ce qui peut intéresser les hommes.
[…]
Il y a une science pour les législateurs, comme il y en a une pour les magistrats ; et
l’une ne ressemble pas à l’autre. La science du législateur consiste à trouver dans
chaque matière, les principes les plus favorables au bien commun : la science du
magistrat est de mettre ces principes en action, de les ramifier, de les étendre, par une
application sage et raisonnée, aux hypothèses privées ; d’étudier l’esprit de la loi
quand la lettre tue : et de ne pas s’exposer au risque d’être, tour à tour, esclave et
rebelle, et de désobéir par esprit de servitude.
Il faut que le législateur veille sur la jurisprudence ; il peut être éclairé par elle, et il
peut, de son côté, la corriger ; mais il faut qu’il y en ait une. Dans cette immensité
d’objets divers, qui composent les matières civiles, et dont le jugement, dans le plus
grand nombre des cas, est moins l’application d’un texte précis, que la combinaison
de plusieurs textes qui conduisent à la décision bien plus qu’ils ne la renferment, on
ne peut pas plus se passer de jurisprudence que de lois. Or, c’est à la jurisprudence
que nous abandonnons les cas rares et extraordinaires qui ne sauraient entrer dans
le plan d’une législation raisonnable, les détails trop variables et trop contentieux qui
ne doivent point occuper le législateur, et tous les objets que l’on s’efforcerait
inutilement de prévoir, ou qu’une prévoyance précipitée ne pourrait définir sans
danger. C’est à l’expérience à combler successivement les vides que nous laissons.
Les codes des peuples se font avec le temps ; mais, à proprement parler, on ne les
fait pas.

DOC. 6 : M.-CL. RONDEAU-RIVIER, « LA JURISPRUDENCE EXPLIQUEE AUX APPRENTIS

JURISTES », RTD CIV. 1993, P. 90.

Cours d'introduction au droit, premier trimestre de première année : dans un


amphithéâtre plein à craquer, il s'agit d'aborder le chapitre - incontournable - consacré
aux sources du droit. L'exposé du droit légiféré s'opère en général sans trop de
problèmes : au prix des simplifications nécessaires pour un auditoire de néophytes,
l'univers des textes se déploie, au fil de définitions bien acquises, en une pyramide
d'une réconfortante cohérence. Certes, l'analyse de la coutume peut ensuite présenter
quelques incertitudes (où sont donc les coutumes contra legem ?), mais les vraies
difficultés commencent avec la définition de la jurisprudence. Confrontés à un terme
omniprésent dans le discours des juristes, les étudiants traversent une phase, pénible
mais inévitable, de profonde perplexité, dès lors que l'enseignant, pour tenter de faire
comprendre ce qu'est la jurisprudence, commence par exposer ce qu'elle n'est pas en
examinant les définitions courantes.

La jurisprudence, c'est l'ensemble des décisions rendues par les tribunaux.


Invité à se reporter à l'organigramme de l'appareil juridictionnel français, l'apprenti
juriste additionne. Sur le versant administratif, les comptes restent raisonnables : un
Conseil d'Etat, cinq cours d'appel, trente-trois tribunaux administratifs. Mais, côté
judiciaire, les chiffres sont impressionnants : une Cour de cassation, trente-trois cours
d'appel, et plus de mille juridictions de première instance, lesquelles, apprend le
novice, rendent, bon an mal an, quelque treize millions de décisions en matière civile
et pénale.

Cet énorme « magma », explique immédiatement l'enseignant, ce n'est pas la


jurisprudence, mais le contentieux, produit de l'activité quotidienne des tribunaux,
échappant à la connaissance sinon en termes de statistiques. Et les statistiques ne
constituent sûrement pas une quelconque source du droit.

La « vraie » jurisprudence, c'est l'ensemble des décisions rendues au plus haut niveau,
par les cours suprêmes
Après un soupir de soulagement devant cette notable restriction du champ, l'apprenti
juriste éprouve de nouvelles inquiétudes en découvrant que la Cour de cassation, pour
ne citer qu'elle, rend globalement 25 000 arrêts chaque année. Faut-il les connaître
tous pour être un bon juriste, et comment ce travail de titan est-il possible ?

Ces arrêts, explique l'enseignant, dorment dans la mémoire électronique des banques
de données informatisées. Pour bon nombre d'entre eux, ce sommeil sera durable ou
définitif, si aucun acteur de la scène juridique - avocat, magistrat, professeur, etc. - ne
vient les extirper de la masse, et les utiliser.

La jurisprudence, ce sont les arrêts de principe rendus par les cours suprêmes
Mais comment faire la différence entre les arrêts de principe et les autres ?

Il s'agit, expose l'enseignant, d'une aptitude à la réitération et à la généralisation, car


la jurisprudence, ce n'est pas l'arrêt - décision juridictionnelle enfermée dans le cercle
des parties à l'instance - mais la solution retenue par l'arrêt.

L'explication du passage de la jurisdictio à la jurisprudence, du procès à la règle, est


un moment pédagogiquement délicat, mais passionnant. Le processus de
transformation est si bien intégré dans les modes de pensée et les pratiques des
juristes, qu'il est malaisé de le mettre à jour et de le décomposer pour l'édification du
néophyte.

Il n'est pas facile d'expliquer les rôles respectifs de l'avocat - qui va proposer une
argumentation et convaincre -, du juge - qui, depuis la première instance jusqu'à la
juridiction suprême si (et seulement si) les voies de recours sont exercées, va choisir
sa décision et sa motivation -, de l'autorité qui décide de la publication, juridiction elle-
même (la publication au Bulletin est un indicateur de l'importance de l'arrêt) ou
rédaction d'une revue - car la « jurisprudence inédite » est l'Arlésienne du droit -, et
enfin de l'universitaire - qui s'emploie à commenter, dans le cadre d'un exercice qui
n'est pas que de style : la note d'arrêt constitue du « prêt-à-penser », et les étudiants
le comprennent vite, qui lisent le commentaire avant l'arrêt, si ce n'est le commentaire
à la place de l'arrêt ...

Certes, il y a des arrêts « grands » dès le berceau : ceux qui sont attendus, énoncés,
et immédiatement reconnus comme tels. A titre d'exemple, l'arrêt Desmares était, à
l'évidence, de principe et personne ne s'y est trompé. Au-delà, tout dépend de la règle
discutée, de la formulation, du retentissement, de l'utilisation. A la rubrique des
comparaisons culinaires, la jurisprudence est une mayonnaise qui ne monte pas
toujours.
Alors, demande l'apprenti juriste - et s'il pose la question, l'enseignant se dit qu'il n'a
pas complètement perdu son temps - un arrêt publié ou informatisé « brut de
commentaire », est-ce de la jurisprudence ? C'est selon. Selon son objet, sa rédaction,
et aussi selon ce que va en faire celui qui l'utilise.

La jurisprudence est une création collective. Est-elle une « vraie » source de droit, ou
une simple « autorité » ? Ce n'est qu'une question seconde, et que l'auteur de ces
lignes estime, à tort ou à raison, parfaitement secondaire. Elle existe, et se construit
par le jeu subtil des multiples réseaux de diffusion - fonds de concours auprès de la
Cour de cassation, stratégies déployées par les revues spécialisées, « médiatisation
» juridique de questions nouvelles, etc. - au sein de la communauté des juristes. Elle
se démontre, s'étiole, se combat, se modifie. Elle n'est ni le décalque des textes, ni le
reflet du contentieux, mais elle est certainement l'enjeu et le produit des règles
disputées. Elle est le droit qui bouge.

(1) L'échange de vues publié en 1992 sous l'intitulé « La jurisprudence aujourd'hui. Libres propos sur
une institution controversée » :

Pour des rébellions constructives, par J.-L. Aubert, p. 338

La jurisprudence ?, par M. Bandrac, p. 340

A propos de la filiation non classique, par A. Breton, p. 340

Une lettre de J. Carbonnier, p. 341

Un point de vue de G. Cornu, p. 342

La jurisprudence, source du droit triomphante mais menacée, par M. Gobert, p. 344

Jurisimprudence ?, par F. Terré, p. 354

A propos de la responsabilité civile, par A. Tunc, p. 356

Clore enfin le débat, par F. Zenati, p. 359

... a suscité des réactions que nous publions dans le n° 1/1993 :

L'interrogation sur « la jurisprudence aujourd'hui », par D. Tricot, p. 87

La jurisprudence expliquée aux apprentis juristes, par M.-C. Rondeau-Rivier, p. 89

Concevoir l'espace jurisprudentiel, par E. Serverin et A. Jammeaud, p. 91

Pour une analyse empirique des relations entre contentieux et jurisprudence, par C. Beroujon, p. 94
DOC. 7 : DROIT ET PASSION DU DROIT SOUS LA VE REPUBLIQUE, EXTRAITS, JEAN
CARBONNIER, 1996

En français, au sens usuel du mot, la jurisprudence: est la solution qui est


constamment donnée à une question de droit par les tribunaux, et notamment par les
tribunaux suprêmes.
Lorsque, sur un point de droit, un juge a jugé d'une certaine manière, s'il retrouve le
même débat dans un procès nouveau, il a tendance à reproduire le jugement
précédent : ce n’est pas seulement la force de l'habitude (qui est une économie de
forces), c'est aussi la volonté de ne pas décevoir les attentes des praticiens et des
justiciables ; de ne pas troubler la confiance qu'ils ont faite à ce qui avait été
antérieurement jugé.
La répétition dans le temps est un élément de la jurisprudence. Un autre s’y ajoute
verticalement : la hiérarchie. Les tribunaux de grande instance sont portés à aligner
leurs décisions sur celles des cours d'appel, les cours d'appel sur celles de la Cour
de cassation, afin de ne pas encourir une sorte de censure à la suite des recours
exercés par les parties.
Le phénomène de la jurisprudence est très ancien. Là même où une loi est présente,
il peut y avoir à l'interpréter pour l'appliquer au cas de l'espèce. Et en l'absence de loi,
il faut créer la solution.
Au XIXe siècle (…) le droit administratif a été, pour une large part, créé par la
jurisprudence du Conseil d’Etat.
Entre les deux guerres, alors que la circulation routière se développait
prodigieusement et que se multipliaient à proportion les accidents et les actions en
responsabilité, la France, à la différence de pays voisins, n'avait pas de législation
directement applicable à la matière. Tout en feignant d'interpréter un bout de texte du
Code civil ; (« on est responsable du dommage causé par le fait des choses que l'on
a sous sa garde » - art. 1384, al. 1er), la Cour de cassation dût faire œuvre créatrice.
Il ne faut pas se voiler la face : tout développement de la jurisprudence s'accomplit par
érosion du principe de légalité.
Le régime de 1958 a trouvé la jurisprudence à l'étiage déjà considérable où elle était
parvenue, avec un statut généralement reconnu de véritable source du droit. Dans les
années qui ont suivi, la montée du phénomène s'est continûment amplifiée. On ne
saurait, toutefois, s'en tenir à une vision quantitative. L'accroissement de volume a
déterminé des changements dans le fonctionnement de la jurisprudence ; ces
changements ont pu en retour contribuer à un nouvel accroissement de volume.
La jurisprudence comme parole
Dans l'organisation judiciaire de l'ancienne monarchie, les Parlements, qui étaient les
juridictions supérieures, pouvaient rendre des arrêts de règlement : des décisions qui,
bien que prises à l'occasion d'un procès particulier, avaient une autorité au-delà (le
Parlement déclarait qu'il déciderait de même dans les affaires qui, à l'avenir,
porteraient sur la même question). Dans la logique de la séparation des pouvoirs selon
Montesquieu, la codification napoléonienne voulut prévenir tout empiétement du
judiciaire sur le législatif : l'article 5 du Code civil défendit aux juges de statuer par voie
de disposition générale et réglementaire.
Cependant, des réformes de 1987 et de 1991 sont venues conférer au Conseil d'Etat,
puis à la Cour de cassation des missions de politique jurisprudentielle qui ne sont pas
sans évoquer les arrêts de règlement. Sur des questions de droit nouvelles, présentant
des difficultés sérieuses et de nature à se reproduire fréquemment, ils peuvent être
saisis de demandes d'avis par les juridictions inférieures. Leur rôle est ici purement
consultatif, en quoi la prohibition de l'article 5 est littéralement respectée. Ce n’est
qu’un avis qui est émis, non un règlement, et en droit, il ne s'impose pas aux tribunaux.
Seulement, en fait, on peut prévoir que, publié, il sera largement suivi et qu'ainsi la
jurisprudence se formera plus vite, sans attendre que se soient multipliées les
décisions erronées et les procédures tendant à les redresser.
Ce n'est pas que les juridictions supérieures elles mêmes aient toujours facilité la
formation de la jurisprudence. On a pu reprocher à la Cour de cassation une
propension à éviter de se lier pour l'avenir. Tantôt, elle use de motifs de droit
laconiques ; tantôt, à l'inverse, d'une affaire à l'autre, elle glisse dans un motif des
nuances subtiles sur lesquelles les « arrêtistes » échafauderont des théories
imaginatives. Enfin, il lui arrive de mettre tellement en relief les circonstances propres
à l'espèce qu'elle donne l'impression de juger en fait, par l’abandon de sa fonction
statuaire d’unité.
Et les revirements de jurisprudence ne sont pas exceptionnels, qui engendrent une
insécurité plus brutale, car la solution nouvelle, issue du revirement, sera de plein droit
applicable – puisqu’elle représente la vérité juridique préexistante- à des affaires qui
s’étaient nouées dans une confiance à la solution ancienne. C’est une rétroactivité que
la jurisprudence se permet, alors que la loi, en principe, se l'interdit.
Il existe un Bulletin des arrêts de la Cour de cassation (chambre par chambre) dans
lequel, à l'origine, tous les arrêts étaient publiés. Mais, à l'heure actuelle, ils sont trop
nombreux et beaucoup de décisions répétitives sont omises. Plus grave : la Cour peut
décider que tel ou tel arrêt ne sera pas publié, parce qu'elle entend qu'il ne fasse pas
Jurisprudence, ou veut empêcher qu'il ne soit interprété comme un revirement. C'est
une clandestinité que la loi ne se permettrait pas.
Le Bulletin est une publication assez confidentielle. C'est en dehors de lui que les
techniques modernes de communication ont renouvelé des aspects du phénomène
«°jurisprudence°». Au grand public, les médias révèlent les décisions, qui leur arrivent
par hasard et qu'ils trouvent spectaculaires, sans oublier d'ajouter - allant plus vite que
le droit - qu'elles pourraient bien « faire Jurisprudence » - (l'expression est devenue
familière aux journalistes).
Dans les juridictions, l'informatique, en perfectionnant les fichiers, a contribué à faire
de la jurisprudence un automatisme. Et au-dehors, en permettant la fondation
commerciale de, banques de données, elle a bouleversé l'usage et peut-être le
contenu de l’œuvre jurisprudentielle : le praticien ne se livre plus à la recherche
artisanale des arrêts, il achète l'état de la jurisprudence, mais un état établi à travers
des mots clés, dont l'effet réducteur ne peut être éliminé.
En outre, par le gigantisme de ses moyens, l'informatique est capable de, saisir des
phénomènes de masse à l'action dans les juridictions inférieures : pratiques
informelles ou même, jurisprudences véritables, mais locales, régionales,
spécialisées. Et les rendant quantitativement visibles, elle leur confère une nouvelle
force d'attraction. Nous sommes ainsi de plus en plus informés, sauf à nous demander
si le flux de l'information n'étrangle pas la connaissance.
La jurisprudence comme action
D'une formule grossière, on pourrait dire que les quatre décennies ont profité à la
jurisprudence. Partie d'une position secondaire dans le tableau classique des sources
du droit, elle a conquis la parité avec la loi, même si la dégradation de la loi y a
concouru non moins que sa propre ascension.
La parité et peut-être mieux. Disséquer les arrêts et les jugements – pour ou contre,
plutôt pour, tout compte fait – est de nos jours la principale activité de l’intelligence
juridique. De ce point de vue, pourraient observer des cyniques, la jurisprudence qui,
sans eux, serait restée dans les limbes.
De leur côté, les praticiens se jettent par prédilection sur «la dernière jurisprudence»,
persuadés qu'ils sont de découvrir dans ses miroitements l'analogie qui confortera la
loi favorable ou infléchira la loi défavorable. Tout se passe comme si, à leurs yeux, il y
avait plus de droit - peut-être parce que plus d'incertitude - dans la jurisprudence que
dans la loi.
Pour clore le bilan, nous devrions, nous demander si, ayant eu de plus en plus de
jurisprudence, nous avons eu plus de justice. L'hypothèse optimiste est qu'à force de
polir la loi par l'interprétation, d'en combler les lacunes, d'en corriger les torts, les
tribunaux la rendent meilleure, plus humaine. Il y faut, cependant, du temps et de
l'argent. A quoi les pessimistes ajoutent une remarque moins habituelle. On ne parle
pas de jurisprudence lorsque la Cour de cassation se borne à appliquer les textes sans
innover, à répéter ce qui était admis depuis longtemps. Ce que l’on entend aujourd’hui
par jurisprudence, c’est une solution inédite, tranchant sur ce qui était ordinairement
reçu ; l’interprétation la moins évidente, la plus sophistiquée, celle qui a nécessité des
recherches et des consultations de juristes. Elle arrive, et d’un seul coup, elle ruine les
parties qui s’étaient fiées à la lecture la plus littérale, la plus naïve de la loi. Malheur
aux naïfs !

DOC. 8 : ARTICLES 4 ET 5 DU CODE CIVIL

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