Vous êtes sur la page 1sur 44

L’amour

NUMÉRO DOUBLE
DIMANCHE 31 MAI - LUNDI 1ER - au temps
MARDI 2 JUIN 2020
76E ANNÉE - NO 23449
2,80 € - FRANCE MÉTROPOLITAINE
du Covid-19
WWW.LEMONDE.FR -
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO

Etats­Unis : vague de colère contre la violence policière 
▶ Cinq jours près la mort
de George Floyd, Afro­
▶ Malgré le couvre­feu
et la mobilisation de la
▶ Elles s’étendent à la plu­
part des grandes villes
▶ L’officier qui a réalisé
l’interpellation est pour­ 1 ÉDITORIAL
Américain de 46 ans, lors Garde nationale, les émeu­ américaines et semblent suivi depuis vendredi pour AUX SOURCES 
de son arrestation par un tes, qui dépassent la com­ réunir une partie de la jeu­ meurtre au troisième degré
policier blanc à Minneapo­ munauté noire, ont repris nesse contre le racisme et homicide involontaire DE L’EMBRASEMENT 
lis, la colère ne retombe pas de plus belle vendredi et la violence policière PAG ES 2- 3 PAGE 30

féminicides
MÉCANIQUE
D’UN CRIME
SYLVIE  D.  •  PAMÉLA  A.  •  SEVILAY  A .  •  CÉLINE  M.  •  MARIE­JO  •  ADELISSA  M.  •
RAZIA • SYLVIA B. • LAETITIA Z. • CLAIRE F. • DA­
NIÈLE B. • RAOUIYAH • FATMA G • VIRGINIE C. •
SÉVERINE  L.  •  CATHERINE  L.  •  FRANCINE  •  CA­
THERINE  H.  •  ÉLODIE  L.  •  MAGDALENA  R.  •  MA­

ANNONCÉ
GALIE • JULIE P. • SYLVIE L. • NELLY B. • LUCIE •
HÉLÈNE B. • MARIE H • JOHANNA D. • ESTELLE V.
• GEORGETTE P. • ROXANE D. • RÉJANE D. • LU­
CETTE C. • SONIA B. • MAGALI S.A. • MARIE B. •
NATHALIE  D.­B.  •  MARION  C.  •  MANUELA  M.P.  •
CORINNE •  LAURA F. • SYLVIE S. • MAGALI M. •
NADIA  G  •  NATHALIE  T  •  ALINE  P.  •  LAURA  V.  •
MARIE­CLAIRE  J.  •  JASMINE  B.  •  NOËLLE  V.  •
▶Un an d’enquête de la rédaction 
LISA  P.  •  DENISE  M.  •  JESSICA  G.  •  VIVIENNE du « Monde » sur les homicides conjugaux
A.­S.  •  MARIE­GEORGETTE  H.  •  VANINA  •  GRA­
ZIELLA M. • ALEXANDRINE S. • ADÉLAÏDE • AMÉ­ SUPPLÉMENT
LIA • LAURIE T. • MARTINE • NABILA • MARIA •
MARNIA • ESTELLE S. • SELOUA H. • MARIE DE B. • LINDA • CHRISTINE • LINDA •
ISABELLE K. • ANA G. • HAJER • JESSICA A.C. • CATHY R. • ALINE S. • STÉPHANIE S.
• MARIE AMÉLIE V. • LYDIA B. • ROSE • MARIE­THÉRÈSE • CHARLOTTE • MARIE­
CHRISTINE D. • ISABELLE • SANDRINE • CANDICE M. • ANTONIA • LAETITIA S.

Politique Douglas Kennedy « Un sentiment  Transports


L80xP81xH101, pouf L38xP51xH39, coque en bois noyer, cuir vachette fleur corrigée pigmentée, piètement alu.

De Lyon à Paris,
de perte prédomine » Vélo : la bataille  Ensemble
Ecopart incluse 10,50€. Fabriqué en Europe. Offre valable uniquement dans les colori et cuir présentés.

LRM et le poison
de la division pour l’espace  Royal
Fauteuil inclinable
public s’intensifie
1990
PAGE 10 et son pouf
¤
Entretien Avec la crise sanitaire, des au lieu de 3133¤
kilomètres de pistes cycla­
Le Maire : « Revoir à bles temporaires ont été
la baisse le plan de tracés dans la plupart des
relance européen grandes villes de France.
Elisabeth Borne, ministre
serait une erreur » de la transition écologique,
PAGE 4 appelle à les pérenniser
PAGE 15

Covid­19
Ces malades dont
Enquête LE PLUS GRAND ESPACE RELAXATION À PARIS

les symptômes Que faire des 


n’en finissent pas
PAGES 8-9 A Paris,
églises désertées ?
en mars 2019.
LÉA CRESPI/PASCO
Si vendre une église est Paris 15e • 7j/7 • 9h30-19h30 • M° Boucicaut • P. gratuit
perçu comme un sacrilège Canapés & fauteuils : 63 rue de la Convention, 01 45 77 80 40
par les chrétiens, son Literie : 66 rue de la Convention, 01 40 59 02 10
À NOS LECTEURS dans une tribune au Monde, le
romancier américain s’interroge
core les répercussions à long
terme ?, se demande­t­il. « C’est
entretien, très onéreux, Armoires lits : 58-60 rue de la Convention, 01 45 71 59 49
Kartell Shop : 60 bis rue de la Convention, 01 45 71 59 49
En raison de la non-parution du
oblige parfois les diocèses
sur l’impact du virus dans nos l’incertitude qui définit l’horizon Dressing et gain de place : 143 rue St-Charles, 01 45 79 95 15
lundi 1er juin, ce numéro double vies, du point de vue tant social immédiat. Pas étonnant que l’in­
à prendre des décisions
Calligaris Store : 145 rue St-Charles, 01 45 75 02 81
est daté dimanche 31 mai - qu’intime. Comment écrire sur somnie gagne du terrain », écrit­il. douloureuses
www.topper.fr Mobilier contemporain : 147 rue St-Charles, 01 45 75 02 81
lundi 1er et mardi 2 juin quelque chose dont on ignore en­ PAGE 27 PAGES 1 8-19
Algérie 220 DA, Allemagne 3,70 €, Andorre 3,50 €, Autriche 3,80 €, Belgique 3,10 €, Cameroun 2 400 F CFA, Canada 5,70 $ Can, Chypre 3,20 €, Côte d'Ivoire 2 400 F CFA, Danemark 36 KRD, Espagne 3,50 €, Gabon 2 400 F CFA, Grande-Bretagne 3,10 £, Grèce 3,50 €, Guadeloupe-Martinique 3,20 €, Guyane 3,50 €,
Hongrie 1 330 HUF, Irlande 3,50 €, Italie 3,50 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 3,20 €, Malte 3,20 €, Maroc 22 DH, Pays-Bas 3,80 €, Portugal cont. 3,50 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 400 F CFA, Suisse 4,40 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 4,10 DT, Afrique CFA autres 2 400 F CFA
INTERNATIONAL
0123
2| DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

ÉMEUTES  À  MINNEAPOLIS

Aux Etats­Unis, 
manifestations 
de colère contre la 
violence policière
Les poursuites contre le policier accusé de la
mort d’un homme noir à Minneapolis n’ont
pas suffit à éteindre les émeutes dans le pays

REPORTAGE jeudi, s’est répandue dans la plupart des


grandes villes américaines.
minneapolis (minnesota) ­ envoyé spécial
Car les incriminations retenues reviennent

L
a nuit n’est pas encore tombée, à considérer que Derek Chauvin a provoqué
vendredi 29 mai, mais une fumée la mort de George Floyd par négligence. Et
noire s’élève déjà dans le ciel de elles arrivent bien tard, alors que l’Amérique a
Minneapolis (Minnesota), au condamné avec une rare unanimité la vio­
cœur de Midtown, le quartier où lence des policiers. « Ne défendez pas l’indé­
George Floyd, un Afro­Américain fendable, n’essayez pas de justifier l’injustifia­
de 46 ans, est mort lors de son interpellation ble ou d’excuser l’inexcusable. George Floyd
par la police, lundi 25 mai. Un magasin de piè­ devrait être vivant aujourd’hui », a ainsi dit rivée de l’ambulance, sa position pendant du lait. Chacun attend 20 heures et l’entrée
ces détachées automobiles a été incendié. Sur avec force, sur Twitter, le chef de la police de encore deux minutes et cinquante­deux se­ en vigueur du couvre­feu décrété par le
le trottoir d’en face, une petite foule regarde Miami, jeudi. condes sur un homme pourtant inerte. maire. « Qu’est­ce qu’il va se passer ? », s’inter­
les flammes, téléphone à la main. Un peu plus ICI, UNE PARTIE DE  Le procureur a laissé le diable des émeutes roge un homme. « Tu sais bien ce qu’il va se
loin, sur le trottoir, l’eau coule d’une boutique LE PROCUREUR PREND SON TEMPS urbaines sortir de sa boîte. Et bien malin passer », répond son ami.
de chaussures détruite la veille. Il ne reste plus La famille de la victime, qui réclamait depuis
LA JEUNESSE S’UNIT  celui qui peut dire aujourd’hui ce qui pourra Les événements sont finalement moins pré­
que quelques poutres calcinées. le début de la semaine des poursuites, a criti­ SANS DISTINCTION  l’y faire rentrer. Jeudi, le commissariat du visibles, et la répression moins immédiate.
Cela fait cinq jours que la vidéo de la mort de qué une « étape nécessaire mais tardive sur le troisième district – celui des policiers de l’af­ Bloqués, les manifestants tournent le dos au
George Floyd, a été diffusée sur les réseaux chemin de la justice ». Elle souhaite, contre D’ORIGINE OU  faire – a fait les frais de la colère de la foule, barrage et remontent Lake Avenue, aux cris de
sociaux. Un homme noir, immobilisé face Derek Chauvin, une incrimination de meur­ évacué dans la panique avant que les flam­ « No justice, no peace », « Fuck the police » et
contre sol, le genou d’un policier blanc, Derek tre au premier degré, c’est­à­dire reconnais­ DE SEXE CONTRE  mes ne le détruisent. Le gouverneur démo­ « Fuck 12 », terme d’argot désignant les forces
Chauvin, appuyé sur sa nuque pendant de sant l’intention de tuer, et l’arrestation des UN SEUL ENNEMI  crate du Minnesota, Tim Walz, avait bien de l’ordre. Le parcours porte les traces de la
longues minutes. « Je ne peux pas respirer », ré­ trois autres officiers présents. Ils ont tous été mobilisé 500 hommes de la Garde nationale, veille. Un supermarché discount n’est que
pète­t­il. Sous l’œil scandalisé des passants, il limogés dès mardi, mais ne font pour l’ins­ COMMUN : LA POLICE.  mais le maire – également démocrate – Jacob ruines fumantes et dégage une âcre odeur de
perd connaissance. A son arrivée, l’hôpital n’a tant l’objet d’aucune poursuite. Le procureur Frey a tardé à les appeler à l’aide. plastique brûlé. Les magasins sont protégés
pu que constater sa mort. Il était soupçonné a indiqué qu’il n’excluait pas de s’attaquer à TOUS RÉCLAMENT  Vendredi, en début de soirée, ils sont bien par des planches où s’affichent « détenus par
d’avoir tenté, dans un magasin, de payer avec eux. Mais il prend son temps, à nouveau. LA « JUSTICE » POUR  là, avec leurs camions kaki, sous le pont auto­ une minorité ». Ils sont épargnés, tout comme
un faux billet de 20 dollars (18 euros). Son réquisitoire, dans sa description des routier qui surplombe Lake Avenue. Derrière un centre d’éducation pour adultes.
Vendredi, le procureur a annoncé que l’offi­ faits, est pourtant implacable. Derek Chau­ GEORGE FLOYD eux, le centre commercial et le poste de po­ La foule est diverse : Afro­Américains, Noirs
cier, 44 ans dont dix­neuf dans la police de vin a rejeté une première fois la suggestion lice dévastés. Devant eux, une petite foule d’origine somalienne – ils sont plus de
Minneapolis, était poursuivi pour meurtre de l’un de ses collègues, qui s’inquiétait et lui qui grossit de minutes en minutes. Tout le 50 000 dans l’agglomération, dont une mé­
au troisième degré et homicide involontaire. suggérait de basculer George Floyd en posi­ monde est masqué, en raison de l’épidémie diatique représentante de l’Etat au Congrès,
Il a été arrêté et risque jusqu’à vingt­cinq ans tion latérale de sécurité. Cinq minutes après, de Covid­19, et il est difficile de savoir où Ilhan Omar –, Blancs, Latinos. Elle est égale­
de prison pour la première incrimination, un autre officier a vérifié le pouls de la vic­ commencent les contestataires et où finis­ ment très féminine. Il s’agit d’émeutes racia­
jusqu’à dix ans pour la seconde. Mais il en time, qui n’en avait plus. Ce qui n’a pas empê­ sent les habitants. Quelques gaz lacrymogè­ les, au sens où elles dénoncent le racisme,
faudra plus pour apaiser la colère qui, depuis ché Derek Chauvin de maintenir, jusqu’à l’ar­ nes sont lancés, on se nettoie les yeux avec mais pas d’émeutes raciales opposant une

Entre le président américain et Twitter, les hostilités sont ouvertes


Le réseau social a réduit la visibilité d’un message de Trump, qui menace en retour de s’en prendre à l’impunité des plates­formes

san francisco ­ correspondante valu des accusations de racisme Ce n’est pas la première fois que dées, Twitter avait ajouté des élé­ contenus postés. « Ce lien en bleu
LE PRÉSIDENT A REPRIS  ou de proximité avec l’extrême Trump soulève l’indignation par ments de fact­checking (vérifica­ qui aura changé la direction de

W hen the looting starts,


the shooting starts »
(« Si les pillages com­
mencent, les tirs commencent »).
Employée par Donald Trump
L’EXPRESSION EMPLOYÉE 
PAR LE CHEF DE LA POLICE 
DE MIAMI, EN 1967, POUR 
droite suprémaciste ou conspira­
tionniste. Il faisait référence aux
violentes manifestations qui
agitent Minneapolis depuis la
mort de George Floyd, suffo­
ses Tweet incendiaires. Jusque­là,
Twitter n’avait pas sévi. Cette
fois, l’émotion nationale a été
telle que la plate­forme a jugé
bon de réagir. M. Trump s’est­il
tion) dans le cadre de ses « efforts
pour renforcer l’intégrité civique »
sur la plate­forme.
Furieux, M. Trump a contre­atta­
qué le 28 mai par un décret sur la
l’Internet », a commenté le jeune
patron de la Silicon Valley Aaron
Levie, en référence à la correction
ajoutée au Tweet présidentiel.
Quelques­uns ont regretté que le
vendredi 29 mai à 1 h 53 du matin, quant face contre terre sous le ge­ lui­même aperçu qu’il avait man­ « prévention de la censure en li­ geste de Twitter arrive bien tard,
alors que Minneapolis avait
MENACER LES « VOYOUS »  nou d’un policier blanc. « Ces qué de retenue ? La Maison Blan­ gne ». Son executive order s’en alors que M. Trump use et abuse
connu une troisième nuit de vio­ QUI MANIFESTAIENT POUR  VOYOUS déshonorent la mémoire che a fait savoir que le président prend particulièrement à la sec­ de contre­vérités sur son
lences, la formule restera dans de George Floyd, accuse le Tweet. n’était pas conscient de la réfé­ tion 230c de la loi de 1996 sur la dé­ compte. Les plus radicaux ont in­
l’histoire des réseaux sociaux LES DROITS CIVIQUES Je viens de parler au gouverneur rence historique. cence dans les communications, le terpellé Jack Dorsey : « Virez­le ! ».
comme le premier Tweet du pré­ Tim Walz, et je lui ai dit que fondement du modus operandi Le sort de la section 230 a peu de
sident américain à avoir été ré­ l’armée est entièrement avec lui. A « Virez-le ! » des réseaux sociaux. Cet article chances d’être réglé avant l’élec­
duit en visibilité par Twitter. sages des chefs d’Etat ou de gou­ la moindre difficulté, nous pren­ Trois jours plus tôt, la plate­ exonère les plates­formes de qua­ tion du 3 novembre. Celle­ci est
Pour la première fois, Donald vernement. Pour le consulter, il drons le contrôle, mais si les pilla­ forme de Jack Dorsey s’était per­ siment toute responsabilité sur le d’ailleurs également remise en
Trump a été soumis à une forme fallait cliquer de nouveau, et il ges commencent, les tirs com­ mis de relativiser deux autres contenu publié. Il leur permet cause dans le camp démocrate. Le
de modération. était impossible de le retweeter mencent ». L’expression, très des messages présidentiels, en d’autre part de retirer des conte­ 16 décembre, dans une interview
Sans retirer le message, la plate­ ou d’y répondre. Un affront connotée, avait été employée par les accompagnant d’une petite li­ nus sans crainte d’être poursuivies au New York Times, Joe Biden
forme l’a placé derrière un avis caractérisé pour le président­ le chef de la police de Miami, gne de couleur bleue : « Consultez pour autant que leur « bonne foi » avait attaqué avec virulence cette
expliquant qu’il avait enfreint candidat, qui se sert du réseau Walter Headley, en 1967, pour les faits ». Cette fois, le chef de soit établie. C’est cette idée de provision qui avait permis que
son code de conduite relatif à la social pour communiquer direc­ menacer les « voyous » qui l’exécutif s’attaquait au gouver­ bonne foi que M. Trump demande soient publiées impunément des
« glorification de la violence ». tement avec ses 80,6 millions manifestaient pour les droits ci­ neur de Californie, Gavin New­ à la FCC, le régulateur des télécom­ publicités mensongères l’accu­
Venu d’un particulier, le Tweet d’abonnés en court­circuitant les viques. L’officier ne cachait pas som, pour sa décision de généra­ munications, de revisiter pour re­ sant de pressions sur l’Ukraine
aurait été supprimé. Emanant du médias, le Congrès et sa propre qu’il lui était « égal » de voir ses liser l’accès au vote par corres­ médier à ce qu’il voit comme un pour protéger son fils. L’ancien
président des Etats­Unis, Twitter administration. agents « être accusés de brutalité pondance, à moins de six mois parti pris anti­républicain. vice­président voulait lui aussi
y a laissé accès, conformément à La formule employée par policière ». Dans le contexte de d’une élection qui se tiendra, L’intervention de Twitter a été « révoquer » la section 230. Dans
sa politique de prendre en M. Trump n’était pas plus Minneapolis, elle a été vue sauf miracle, en temps de pandé­ vue comme un tournant majeur son cas, l’ennemi n’était pas Twit­
compte la dimension « d’intérêt outrancière que certaines de comme une invitation à la mie. M. Trump ayant répercuté dans le débat sur la réticence des ter, mais Facebook. 
public » que présentent les mes­ celles qui depuis trois ans lui ont répression. des accusations de fraude infon­ réseaux sociaux à modérer les corine lesnes
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 international | 3

Donald Trump fait le choix


de la guerre froide avec Pékin
Le président américain va lancer le processus de révocation des
exemptions accordées à Hongkong et met fin à la relation avec l’OMS

washington ­ correspondant d’autres organisations, sans pré­ L’image de la Chine n’a cessé de
ciser lesquelles. La détermination se dégrader chez les Américains

E
ntre la Chine et les Etats­ Le président des Etats­Unis s’est au cours des deux dernières an­
Unis, l’heure est désor­ inspiré en outre des suggestions
de Donald Trump nées. Une enquête du Pew Re­
mais à la guerre froide. des tenants d’une ligne dure con­ tranche avec la search Center publiée en avril a en
Donald Trump l’a acté, tre la Chine, à commencer par le effet montré que 66 % des Améri­
vendredi 29 mai, en multipliant sénateur républicain de l’Arkan­
mansuétude dont cains en ont une image négative
les gestes de défiance vis­à­vis de sas, Tom Cotton, pour sanctuari­ il a longtemps (contre 26 % d’avis contraires). Il
Pékin. Le président des Etats­Unis ser « la recherche universitaire vi­ s’agit du pire résultat depuis les
va ainsi lancer le processus de ré­ tale » aux Etats­Unis, en décidant
fait preuve débuts de ce baromètre, en 2005.
vocation des exemptions accor­ de suspendre l’entrée de « certains à l’égard de Pékin En 2017, les avis défavorables ne
dées à Hongkong, du fait de la re­ ressortissants de la Chine que nous l’emportaient que de très peu sur
mise en cause de son statut spé­ avons identifiés comme risques les positifs (47 % contre 44 %).
cial par les autorités chinoises. potentiels à la sécurité ». Tom Cot­ cours particulièrement virulent Cette mauvaise image est majo­
« Cette décision aura un impact ton estime que certains étudiants contre la Chine, Donald Trump, ritaire chez les républicains (72 %),
sur l’ensemble des accords que se livrent en fait à des activités pourtant prompt à dénoncer « le comme chez les démocrates
nous avons avec Hongkong », a as­ d’espionnage. La moitié des communisme » et « le socialisme », (62 %). Elle s’impose dans toutes
suré Donald Trump, qui a qualifié 370 000 étudiants chinois pré­ ne s’est jamais attaqué directe­ les classes d’âge, y compris chez
de « tragédie pour le peuple de sents aux Etats­Unis suivent des ment à la nature autoritaire du ré­ les jeunes. Compte tenu de ce ter­
Hongkong, pour la Chine, et pour études scientifiques. gime chinois. reau propice, il est très probable
le monde entier » les atteintes con­ Le président des Etats­Unis sait que les deux principaux candi­
tre l’autonomie concédée en 1997 « Un acte de stupidité » que ce durcissement américain dats à l’élection présidentielle de
par les autorités chinoises, lors de Enfin, Donald Trump a demandé va rencontrer un large écho, au novembre rivalisent pour le titre
la rétrocession du territoire à la à son administration d’examiner Congrès comme au sein de l’opi­ de meilleur opposant à Pékin.
Chine par la Couronne britanni­ « les pratiques des entreprises chi­ nion publique. La Chambre des
que. Cette autonomie devait noises cotées sur les marchés fi­ représentants a ainsi voté, le « Une alliée » et « une rivale »
s’étendre pendant un demi­siècle. nanciers des Etats­Unis, afin de 27 mai, une proposition de loi vi­ Fidèle à l’attitude adoptée depuis
Pékin « n’a pas tenu sa parole », a protéger les investisseurs améri­ sant à sanctionner des responsa­ son arrivée à la Maison Blanche,
assuré le président après le feu cains ». « Les sociétés d’investisse­ bles chinois accusés de « l’interne­ M. Trump a choisi de s’engager
vert donné à une loi de sécurité ment ne devraient pas soumettre ment de masse » des musulmans dans cette guerre froide avec Pékin
nationale par le Parlement chi­ leurs clients aux risques cachés et ouïgours. Le texte, adopté à une sans chercher à se concerter avec
nois. « La Chine a remplacé sa for­ inutiles présentés par des entrepri­ écrasante majorité de 413 voix ses alliés européens. Le haut repré­
mule promise “un pays, deux sys­ ses chinoises qui ne jouent pas se­ pour et seulement une contre, sentant européen, Josep Borrell, a
tèmes”, par “un pays, un sys­ lon les mêmes règles. Les Améri­ avait déjà été approuvé à l’unani­ admis vendredi que la pression
tème” », a­t­il ajouté. cains ont droit à un traitement mité par le Sénat quelques jours chinoise sur Hongkong pose pro­
Un manifestant Victime collatérale de ces ten­ équitable et transparent », a en­ plus tôt. Il attend désormais un blème : « Notre relation avec la
communauté aux autorités ou à une autre. se nettoie sions sans précédent entre les core souligné le président. paraphe présidentiel qui enveni­ Chine est fondée sur le respect et la
Ici, une partie de la jeunesse s’unit sans dis­ les yeux avec deux pays, l’Organisation mon­ La détermination de Donald merait encore davantage des rela­ confiance mutuels, mais cette déci­
tinction d’origine ou de sexe contre un seul du lait, pour se diale de la santé (OMS) n’a pu que Trump tranche avec la mansué­ tions entre les deux premières sion les remet en cause ».
ennemi commun : la police. Tous réclament protéger des gaz mesurer l’ampleur des dégâts tude dont il a longtemps fait puissances mondiales. Prudent, l’ex­ministre espagnol a
la « justice » pour George Floyd. Les poursuites lacrymogènes, vendredi. Donald Trump a en ef­ preuve à l’égard de Pékin. En privi­ Les décisions annoncées par présenté la Chine comme « une al­
annoncées dans la journée ? Une nouvelle à Minneapolis, fet mis à exécution ses menaces légiant la conclusion d’un accord Donald Trump ne font cepen­ liée, une rivale, une compétitrice,
preuve de l’impunité des policiers. vendredi 29 mai. de couper les liens avec l’agence commercial dans la perspective de dant pas toutes l’unanimité. une actrice systémique ». Il n’est
« Les rues de qui ? Nos rues ! », scandent les JOHN MINCHILLO/AP onusienne du fait de relations ju­ l’élection présidentielle, le prési­ Celle de couper la contribution pas question, à ce stade, d’adopter
manifestants. Et c’est bien le cas : face à eux, à gées trop étroites avec Pékin. dent des Etats­Unis a été conduit à américaine à l’OMS est ainsi criti­ des sanctions, réclamées, pour
la surprise générale, ni Garde nationale ni « Nous avions détaillé les réfor­ relativiser l’enjeu de Hongkong quée par les élus démocrates, qui l’instant, seulement par la Suède. Il
police. Le défilé de piétons, cyclistes, voitures mes qu’ils devaient faire et nous en 2019. De même, il a longtemps considèrent qu’elle va donner les a ajouté que ces tensions ne remet­
et même motos s’étend sans résistance, fes­ nous sommes adressés directe­ porté crédit à son homologue, Xi coudées encore plus franches à tent pas en cause la tenue du pro­
tif, au rythme des klaxons et des autoradios ment à eux, mais ils ont refusé Jinping, pour sa gestion du coro­ Pékin. La présidente démocrate chain sommet entre l’UE et la
poussés au maximum. Une voiture s’arrête à d’agir », s’est justifié le président, navirus, avant d’effectuer un revi­ de la Chambre, Nancy Pelosi (Ca­ Chine, prévu par visioconférence à
un croisement et crée un point de fixation. qui avait adressé un ultimatum à rement brutal lorsque la maladie a lifornie), a déploré « un acte de la fin juin, et d’un autre, en sep­
On se salue, on fait crisser les pneus. Quel­ l’organisation. Il a assuré que les commencé à ravager les Etats­ stupidité extraordinaire ». Sa lé­ tembre, à Leipzig. 
ques coups de feu (en l’air) éclatent, véhicu­ sommes versées auparavant par Unis. Contrairement à son vice­ galité est également contestée, gilles paris
les et piétons s’éparpillent comme des moi­ le pays, premier contributeur de président, Mike Pence qui, en oc­ s’agissant de fonds votés par le (avec jean­pierre stroobants,
neaux. D’autres reviennent un peu plus tard. l’OMS, seraient réaffectées à tobre 2018, avait prononcé un dis­ Congrès. bruxelles, bureau européen)

PILLAGES ET FEUX D’ARTIFICE


Puis les manifestants poursuivent leur che­
min et trouvent un but, le commissariat du
cinquième district. Lui est protégé. Contrai­
rement à une banque voisine, qui est incen­
Le geste de Londres envers les Hongkongais
diée. Des groupes se dirigent vers le centre­
ville, comme pour tester leur liberté de mou­ Le Royaume­Uni propose de faciliter la naturalisation de 350 000 habitants de l’ex­colonie
vement. L’ambiance se tend, les vitrines
d’un fast­food sont brisées, les pillages vont
recommencer. Des feux d’artifice sont tirés. londres, correspondante L’offre de Londres vaudrait taller en Afrique, entre la fin du
Les quartiers nord et la ville sœur de Saint
La Chine aussi pour les proches des titulai­ XIXe et le début du XXe siècle. Se­
Paul, de l’autre côté du Mississippi, se sont
également enflammés. Le gouverneur tient
une conférence de presse à 1 h 30 du matin,
impuissant face à une « situation incroyable­
ment dangereuse », aux côtés du maire et du
J usqu’alors discret, Londres a
voulu marquer son soutien à
Hongkong, jeudi 28 mai, en
annonçant que tous les dé­
tenteurs d’un passeport « BNO »
a qualifié
la proposition
britannique
res de passeports BNO, a ajouté
Downing Street vendredi 29 mai.
Les autorités n’ont pas précisé si
elles s’engageaient à faciliter des
démarches administratives pour
lon un sondage mené par l’insti­
tut YouGov vendredi auprès de
2 800 Britanniques, 42 % des son­
dés approuvaient la proposition
de M. Raab.
commissaire à la sécurité publique, qui an­ (British National Overseas, pour
de « violation » l’obtention de la nationalité bri­ Au­delà des BNO, c’est la relation
nonce des dizaines d’interpellations. Mais Britanniques d’outre­mer) se de l’accord de tannique. Par ailleurs, une grande du Royaume­Uni avec la Chine
alors que la nuit avance, la crise dépasse lar­ verraient offrir « une voie » vers partie des manifestants directe­ que le gouvernement Johnson
gement le Minnesota. A Atlanta, Los Angeles, la nationalité britannique, si la
rétrocession ment visés par la répression chi­ semble prêt à revoir : Londres veut
New York, des voitures de police brûlent. A Chine imposait sa loi de « sécu­ noise à Hongkong sont probable­ gagner en autonomie après une
Detroit, un manifestant est mort dans des rité nationale » sur l’ex­colonie ment trop jeunes pour prétendre longue phase de rapprochement
circonstances encore floues – c’est la britannique. cès aux services consulaires bri­ à ce document, ont relevé beau­ commercial et diplomatique en­
deuxième victime de ces émeutes aux Etats­ « Si la Chine applique sa décision, tanniques hors de Chine et de coup de commentaires sur les ré­ tamée par le premier ministre Da­
Unis : un homme avait déjà été retrouvé elle viole l’autonomie et les libertés Hongkong. Sont éligibles au BNO seaux sociaux. vid Cameron, à partir de 2010.
mort, mercredi à Minneapolis, tué par un tir du peuple de Hongkong. Ce n’est tous les Hongkongais nés avant Comme ailleurs en Occident, la
de fusil à pompe sur Lake Street. Partout, les pas seulement une question juridi­ 1997, année de la rétrocession de Gagner en autonomie crise pandémique a jeté une lu­
forces de l’ordre exigent, en vain, la disper­ que, mais cela relève des obliga­ Hongkong par le Royaume­Uni à Le geste britannique est significa­ mière crue sur la dépendance du
sion des manifestants. tions internationales de la Chine », la Chine : ils sont environ tif de la part d’un gouvernement pays aux approvisionnements sa­
Et à Washington ? Les manifestants ont af­ a souligné jeudi Dominic Raab, 2,9 millions dans ce cas. conservateur assumant une poli­ nitaires chinois.
fronté la police jusqu’au pied de la Maison ministre britannique des affaires Si la Chine persévère dans l’ap­ tique migratoire restrictive et en­ Le gouvernement Johnson
Blanche. Le président, lui, s’est fait discret sur étrangères, qui s’est par ailleurs as­ plication de sa loi de sécurité na­ tendant mettre fin, avec le Brexit, à pourrait ainsi reconsidérer son
le sujet, après sa sortie de jeudi sur Twitter, socié à ses collègues canadien, tionale, « nous changerons ce sta­ la libre circulation des Européens feu vert, début 2020, à la partici­
lorsqu’il avait laissé planer l’intervention des australien et américain pour dé­ tut, nous supprimerons la limite au Royaume­Uni. La législation pation de Huawei à la construc­
« militaires » et assuré : « En cas de difficultés, noncer, dans une déclaration con­ des six mois et permettrons aux dé­ concernée, portée par la ministre tion des réseaux de téléphonie
nous assurerons le contrôle, mais quand les jointe, une décision chinoise qui tenteurs de passeports BNO de ve­ de l’intérieur Priti Patel, a été vali­ mobile 5G au Royaume­Uni. Ces
pillages commencent, les tirs commencent. » « mine le principe de “un pays, deux nir au Royaume­Uni, de postuler à dée en deuxième lecture à la derniers jours en effet, l’Agence
Devant le tollé, M. Trump est revenu vendredi systèmes” ». un travail ou de poursuivre des étu­ Chambre des communes mi­mai. britannique pour la cybersécurité
sur ses propos, assurant qu’il ne s’agissait pas Selon Downing Street, près de des pendant douze mois, ce qui En 1972, le pays avait déjà ouvert (NCSC), a entrepris d’examiner à
d’une menace, mais d’un avertissement sur 350 000 Hongkongais détien­ leur ouvrira la voie à une demande ses portes à près de 28 000 « ci­ nouveau les risques éventuels
l’escalade de la violence. Mais l’agence Asso­ nent un BNO. Ce document n’a d’accès à la citoyenneté britanni­ toyens du Royaume­Uni et de ses pour la sécurité du pays posés par
ciated Press a révélé vendredi que des unités de passeport que le nom : il ne que », a expliqué M. Raab. La Chine colonies » (un statut supprimé les équipements Huawei, suite à
de la police militaire avaient effectivement donne pas un droit de séjour et a qualifié cette proposition de en 1982) chassés d’Ouganda par le la décision américaine d’interdire
été mobilisées pour une éventuelle interven­ de travail illimités au Royaume­ « violation » de l’accord de rétro­ président d’alors, Idi Amin Dada. l’accès du géant chinois à des
tion à Minneapolis. Ce serait une première de­ Uni, mais permet quand même cession, le passeport BNO Il s’agissait d’Asiatiques, originai­ composants électroniques con­
puis les émeutes de Los Angeles, en 1992.  de séjourner jusqu’à six mois n’ouvrant pas à un droit de rési­ res d’Inde, encouragés par le pou­ çus par des firmes américaines. 
laurent borredon dans le pays sans visa, et offre ac­ dence au Royaume­Uni. voir colonial britannique à s’ins­ cécile ducourtieux
0123
4 | international DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

Le Maire: «Plus tôt le plan


de relance sera disponible,
mieux ce sera»
Le ministre français des finances met en garde contre le
« tsunami » économique qui se profile avec la pandémie

ENTRETIEN « Ce serait tion, mais de l’adopter au plus


vite. Vu la gravité de la crise, nous
bruxelles ­ bureau européen
une erreur ne pouvons prendre aucun retard

L
e 27 mai, Ursula von der dans le décaissement de ces aides
Leyen, la présidente de la
économique, qui seront indispensables pour
Commission européenne, financière beaucoup d’Etats membres. Dans
a présenté son plan de re­ de telles circonstances, trois mois
lance, qui serait financé par l’émis­
et politique de peuvent faire la différence ! Ces
sion d’une dette commune des revoir à la baisse financements doivent être dispo­
Vingt­Sept à hauteur de 750 mil­ nibles avant janvier 2021. En réa­
liards d’euros. Sur cette somme, il
les ambitions lité, il reste quatre pays avec les­
est prévu de verser 500 milliards du plan » quels ces négociations s’annon­
de subventions aux Etats les plus cent difficiles… Bruno
affectés par la pandémie – comme Le Maire,
proposé par Berlin et Paris le Comment expliquez­vous Vous voulez dire les « frugaux », ministre de
18 mai – et de prêter 250 milliards à l’évolution d’Angela Merkel, c’est­à­dire les Pays­Bas, la l’économie
ceux qui seront demandeurs. Les jusqu’ici opposée à la levée de Suède, le Danemark et l’Autri­ et des
négociations entre les Etats mem­ dette commune et à une Union che, qui s’opposent aux aides finances
bres, qui doivent adopter ce projet de transferts ? sous forme de subventions ? français,
à l’unanimité, promettent d’être Plusieurs éléments ont joué. J’appelle ces quatre pays à re­ à Paris,
compliquées. Le ministre français Notamment les milieux d’affai­ voir leur jugement. Nous traver­ le 19 mai.
des finances, Bruno Le Maire, ap­ res allemands ont pressé les sons la crise la plus grave de l’his­ BERTRAND GUAY/
pelle à agir au plus vite. autorités à Berlin d’accepter le toire de la construction euro­ AFP
principe d’une réponse euro­ péenne, et ce serait une erreur
Que pensez­vous du plan péenne commune. Les entrepri­ économique, financière et politi­
de relance européen ? ses allemandes produisent par­ que de revoir à la baisse les ambi­
La proposition de la Commis­ tout en Europe et elles savent à tions du plan de relance présenté
sion est historique. Par son am­ quel point elles sont dépendan­ par Ursula von der Leyen. Ce plan
pleur, elle est à même d’éloigner tes de la bonne santé économi­ prévoit déjà un mélange de sub­
le risque d’implosion que cette que des pays voisins. ventions et de prêts, ce qui ré­
crise fait courir à l’Union euro­ La Cour constitutionnelle de pond à leur demande.
péenne. On parle là de 750 mil­ Karlsruhe, dont la décision pou­ Nous rentrons dans le plus dur n’est pas fait pour financer les renforcés de la crise. Le sujet est
liards d’euros, qui s’ajoutent aux vait préfigurer l’affaiblissement Il faudra bien qu’ils obtiennent de la crise, et les besoins de finan­ loyers des ministères, ou de aujourd’hui en discussion au sein
540 milliards d’euros de prêts de la politique monétaire de la quelque chose. On sait que les cement vont être de plus en plus manière plus générale les dépen­ de l’Organisation de coopération
que les Européens ont déjà con­ Banque centrale européenne et « frugaux » veulent à tout prix importants. Nous allons assister à ses de fonctionnement des Etats et de développement économi­
venu de débloquer. accroître le risque d’explosion de garder leur rabais (qui allège une accélération des faillites, à membres ! ques, où nous avons l’espoir d’un
Elle est historique par son finan­ la zone euro, a également joué un leur contribution au budget une envolée du chômage. Plus tôt Ces financements doivent per­ accord. Mais si aucune solution
cement, également. Pour la pre­ rôle décisif. La chancelière Merkel européen)… le plan de relance européen sera mettre d’aider les secteurs tou­ n’est trouvée d’ici à la fin de l’an­
mière fois de son histoire, l’Union et [son ministre des finances] Olaf Les rabais feront partie des né­ disponible, mieux ce sera. Nous chés de plein fouet par la crise, née, je peux vous assurer qu’en
européenne va émettre une dette Scholz ont pris conscience de ce gociations. Mais encore une fois, avons besoin de cet argent le plus comme le tourisme, l’automobile France les entreprises paieront
commune. D’un point de vue fi­ risque et décidé d’y répondre en nous devons décider vite. Ne rapidement possible. Tous. ou l’aéronautique, et d’investir une taxe numérique. La mise en
nancier, c’est la solution la plus prenant une décision politique sous­estimons pas la gravité de la dans le système hospitalier dure­ place d’une taxation minimale
efficace. Et d’un point de vue poli­ majeure. Berlin a appuyé la pro­ crise et de ce qui nous attend. Les Pour bénéficier de ces fonds, ment éprouvé. Ils doivent aussi des plus grandes entreprises peut
tique, on met ainsi la solidarité au position française pour assurer la Etats ont amorti le choc avec les Etats devront présenter un soutenir massivement l’innova­ également offrir une ressource
cœur de la construction euro­ survie de la zone euro. Je salue le leurs moyens, mais cela ne doit plan d’investissements et de tion et les nouvelles technologies pour le budget européen. C’est une
péenne. Ce plan de relance sou­ courage et le sens de l’histoire pas masquer la réalité de la situa­ réformes agréé par la Commis­ décarbonées, pour que l’Europe question de justice.
tiendra en priorité les Etats les dont a témoigné Angela Merkel. tion économique et sociale, en sion et les Etats membres. Re­ ne prenne pas de retard par rap­ Je soutiens aussi les propositions
plus touchés par la crise. Et cha­ En acceptant l’émission d’une France comme partout en Eu­ vient­on aux pires heures de la port à la Chine et aux Etats­Unis. de prélèvements qui peuvent
cun remboursera non pas en dette commune, elle a permis à rope, y compris au Royaume­ crise grecque lorsque Bruxelles aider à lutter contre le réchauffe­
fonction de ce qu’il aura reçu, l’Europe de franchir un grand pas. Uni. Avoir 100 000, 500 000, un conditionnait ses aides Mme von der Leyen préconise la ment climatique, comme une taxe
mais en fonction de sa richesse. million de chômeurs en plus, en à Athènes à des réformes ? création de ressources propres sur les plastiques non recyclables
Enfin, cette proposition est his­ Les négociations entre quelques semaines ou en quel­ Il n’y a pas de conditionnalité à la Commission, afin de rem­ ou un mécanisme d’ajustement
torique, parce qu’elle signe le re­ les Vingt­Sept s’annoncent ques mois, c’est ce qui nous at­ stricte pour les dépenses que bourser la dette commune carbone aux frontières. Mais je
tour du couple franco­allemand difficiles ? tend tous. Arrêtons de nous bat­ l’Union va engager. Mais il est sans mettre à contribution les vous rappelle qu’en Europe, les dé­
sur le devant de la scène euro­ On a aujourd’hui, avec la propo­ tre pour des détails quand un normal que la Commission et le Etats. Y êtes­vous favorable ? cisions en matière fiscale se pren­
péenne. La proposition de sition de la Commission, un point tsunami nous arrive dessus. Conseil vérifient que la dette Bien sûr. Il y a plusieurs pistes de nent à l’unanimité. Cela risque
Mme von der Leyen s’appuie large­ d’équilibre. La priorité, mainte­ commune des Vingt­Sept serve réflexion, et notamment la mise donc d’être très compliqué. 
ment sur la proposition d’Angela nant, ce n’est plus de retoucher les Il n’est pas sûr que tout le bien à répondre à la crise. Pour en place d’une taxe sur les géants propos recueillis par
Merkel et Emmanuel Macron. fondamentaux de cette proposi­ monde appelle ça des détails… faire simple, l’argent de l’Union du numérique, qui sortent encore virginie malingre

Les Italiens autorisés à se déplacer dans tout le pays sans restrictions


Les régions du Sud sont réticentes à accueillir des citoyens du Nord, particulièrement de la Lombardie, où le coronavirus circule toujours

rome ­ correspondant de santé venait d’assurer que der la présentation d’un test né­ même que le nombre de tests considérations sanitaires. « Si la
« pour le moment, il n’y a en Italie gatif. Des exigences qui parais­ réalisés ne cesse d’augmenter.
Le nombre mobilité repart, il faut que ce soit

A partir du 3 juin, tous les


Italiens, sans exception,
retrouveront le droit de
sortir des frontières de leur ré­
gion de résidence. L’annonce a été
aucune situation critique concer­
nant l’épidémie de Covid­19 ». Dès
lors, la décision gouvernemen­
tale paraissait couler de source,
comme la conséquence logique
sent inacceptables à plusieurs
élus locaux du Nord, dont le
maire de Milan, Giuseppe Sala :
« Je parle en tant que citoyen
avant de m’exprimer comme
Ainsi le bulletin de la protection
civile du 29 mai fait­il état de
516 contaminations, en ligne avec
les chiffres des jours précédents.
Mais ces nouveaux cas masquent
de nouveaux cas
de Covid-19
continue à
sans distinctions », a réclamé à de
multiples reprises le ministre des
affaires régionales, Francesco
Boccia, mettant en avant le fait
que l’indice de contagiosité du
faite en fin de soirée, vendredi d’un déconfinement qui, depuis maire : à l’avenir, quand je décide­ des disparités régionales qui ex­
baisser et ne virus est partout sous le chiffre de
29 mai, depuis le comité de pilo­ son commencement, le 4 mai, rai où aller en week­end ou en va­ pliquent amplement les réticen­ laisse présager 0,8, hormis dans la petite région
tage de la crise du coronavirus, n’a provoqué aucun redémarrage cances, je m’en souviendrai… » ces des régions du Sud. Avec à du Molise (dans le sud du pays) où
installé au ministère de la santé. de l’épidémie. Sur le plan sanitaire, la situation peine 15 nouveaux cas enregistrés
aucune un petit foyer infectieux a été
Pour des millions d’Italiens, cette semble en effet sous contrôle. durant les vingt­quatre dernières deuxième vague identifié et rapidement circons­
nouvelle est une libération : elle Exigences inacceptables Plus que le nombre quotidien de heures dans l’ensemble des ré­ crit ces derniers jours.
signifie la possibilité de rejoindre Pourtant, elle a été précédée par morts (87 décès selon le bulletin gions méridionales et les îles, L’autre argument mis en avant
leurs résidences secondaires. plusieurs jours de très violentes de la protection civile du 29 mai), l’épidémie semble parfaitement plusieurs élus méridionaux. Ils pour justifier la réouverture des
C’en sera fini, également, de polémiques, causées par la réti­ qui est la conséquence de conta­ contenue au sud. En revanche, en soulignent qu’en l’état actuel, les frontières régionales est écono­
l’autocertification, qui restait cence de plusieurs régions du sud minations remontant à plus de Lombardie (354 positifs détectés, infrastructures sanitaires de mique. Alors que les touristes
obligatoire pour toute sortie des du pays à accueillir des ressortis­ trois semaines en moyenne, ou soit les deux tiers des malades au leurs régions ne permettraient étrangers risquent d’être rares cet
frontières régionales… Ce n’est sants du Nord, particulièrement même le nombre de patients en niveau national), c’est une autre pas d’absorber le moindre choc. été, la manne que représentent
pas le retour à la normale, bien de la Lombardie où le virus soins intensifs, qui est descendu affaire. Même si, là aussi, la conta­ « Il serait raisonnable que les les voyageurs venus du Nord pour
sûr, et les consignes de distancia­ circule toujours. En première li­ sous les 500, contre plus de 4 000 gion recule, le phénomène est territoires présentant un grand les régions méridionales est
tion physique restent martelées gne, le président de la région au plus fort de la crise, c’est le plus lent, et le virus semble en­ nombre de malades aient des limi­ vitale. Le gouvernement Conte a
avec insistance. Mais cette fois­ci, autonome de Sardaigne, Chris­ nombre de nouveaux cas qui est core largement circuler dans les tations de mobilité », a ainsi confirmé, vendredi soir, que les
la parenthèse du confinement, tian Solinas (soutenu par l’en­ scruté avec attention depuis le dé­ plaines lombardes. résumé le président de la région frontières du pays seraient rou­
commencé le 8 mars dans le nord semble des forces de droite), qui but des mesures de déconfine­ Risque­t­on dès lors, en ouvrant Campanie, Vincenzo De Luca vertes à compter du 3 juin, mais
du pays et progressivement géné­ réclamait encore il y a quelques ment. Celui­ci continue de baisser du même coup toutes les frontiè­ (Parti démocrate). nul n’ignore que la reprise de l’ac­
ralisé, semble bien se refermer. jours un « certificat d’immunité » lentement mais sûrement et ne res régionales, de faire repartir la Pourtant, le risque politique de tivité touristique sera très lente,
Quelques heures plus tôt, chif­ pour les arrivants sur son île, et se laisse présager aucune deuxième contamination au sud ? C’est ce ranimer l’éternel conflit Nord­ et sans doute limitée. 
fres à l’appui, l’Institut supérieur contente désormais de deman­ vague même naissante, alors que craignent ouvertement Sud semble avoir primé sur les jérôme gautheret
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 international | 5

Au Burkina Faso, des villages aux mains des djihadistes


Au cœur de la forêt classée de Tapoa­Boopo, dans l’est du pays, les habitants vivent dans la terreur

ouagadougou ­ correspondance
MALI

S
on village s’est trans­
formé en citadelle assié­
gée. « L’Etat a déserté, ce Dori NIGER
sont les terroristes qui dic­
Ouagadougou Nassougou
tent leur loi désormais », rapporte
Yemboaro (le prénom a été Fada N’Gourma
changé), un habitant de Nassou­ BURKINA
gou, dans la région de l’est du Bur­ FASO BÉNIN
kina Faso, joint par téléphone. Ici,
au cœur de la forêt classée de CÔTE TOGO
Tapoa­Boopo, à plus de 300 kilo­ D’IVOIRE GHANA
mètres de la capitale, la vie a bas­
culé il y a plus d’un an.
200 km
« Un jour, des hommes sont ve­
nus prêcher, en se présentant
comme des soldats de Dieu. Ils
nous ont obligés à nous convertir, que les élections présidentielle et
sinon ils chasseraient les récalci­ législatives, fixées au 22 novem­
trants », raconte cet homme, sous bre, approchent.
couvert d’anonymat, qui a préféré A cause de l’insécurité, l’enrôle­
fuir à Fada N’Gourma, le chef­lieu ment des électeurs a d’ailleurs été
de la région, avec sa femme et ses suspendu dans trois des cinq
deux enfants. provinces de l’Est, qui comp­
Isolés, pris au piège, plusieurs taient en 2015 près de 1,5 million
dizaines de villages seraient ainsi d’habitants, selon les dernières
passés sous l’emprise des groupes statistiques nationales. « A ce
armés dans l’est du pays ces der­ rythme de violences, on ne pourra
niers mois, selon des sources lo­ pas faire campagne, sauf dans les
cales et sécuritaires. Et ce dans un grandes villes ! », fustige un dé­
silence quasi total, les localités puté de la région.
étant difficiles d’accès et l’actua­ Au Burkina Faso, les violences se
lité plutôt tournée vers la pandé­ sont aggravées en 2019, avec une
mie de Covid­19. hausse de 174 % du nombre d’inci­
dents et près de 1 300 civils tués,
« Livrés à nous-mêmes » selon l’ONG Armed Conflict Loca­
« Les terroristes ont planté un dra­ tion & Event Data Project (Acled). Un soldat à Yemboate, dans l’extrême nord du Togo, à la frontière avec le Burkina, surveille les allées et venues de la population. PIUS UTOMI EKPEI/AFP
peau noir à l’entrée de mon village Plus de 800 000 personnes ont
et bastonnent ou exécutent ceux dû fuir leur foyer. Le 7 mars 2019,
qui ne respectent pas la charia. Le l’armée burkinabée a lancé « Ota­ contre une patrouille militaire on mourra de faim », souffle ce d’une balle dans la tête », dénonce six habitants gisant au sol qui, se­
porc et l’alcool sont interdits, les puanu » (« foudre », en gourmant­ sur l’axe Manni­Coala. vieil homme. Aziz Diallo, parent d’une des victi­ lon certains proches, auraient été
femmes doivent porter le voile, ché, l’une des langues nationales), Les groupes armés, circulant en Rester ou partir, en abandon­ mes et député­maire de Dori (Sa­ arrêtés un mois plus tôt par les
certaines sont même enlevées et une vaste opération antiterroriste moto, profitent du faible maillage nant ses terres, son bétail ? Pour hel), qui a assisté à l’inhumation forces de sécurité.
violées », témoigne Yemboaro, qui devait permettre de « restau­ sécuritaire pour s’implanter et in­ beaucoup ici, le même dilemme des corps dans une fosse com­ « Les forces armées nationales
dont le père, un ancien conseiller rer l’autorité de l’Etat » et d’éradi­ filtrer la population. Pauvreté, s’impose. « Dans les villages, vous mune le 13 mai. mènent le combat contre le terro­
municipal, a été tué dans l’atta­ quer les djihadistes de l’organisa­ manque d’investissement public, êtes obligés de vous allier aux ter­ risme avec pour souci le profes­
que d’une buvette en 2018. Ciblés tion Etat islamique et du Groupe accaparement des terres par cer­ roristes si vous voulez survivre, La colère monte sionnalisme et le respect des enga­
par les attaques, les représentants de soutien à l’islam et aux musul­ taines sociétés minières et con­ mais si l’armée arrive… On est Aucune autopsie n’a été effec­ gements de notre pays en matière
de l’Etat et les enseignants ont mans (GSIM), qui sévissent de­ cessions de chasse : « Le terreau entre le marteau et l’enclume », ré­ tuée, à cause de « l’état de putré­ de droits de l’homme », soutient le
tous préféré fuir, affirme­t­il. puis 2018 dans la région. est fertile pour les djihadistes, qui sume tristement Yemboaro, forcé faction » des victimes et en l’ab­ gouvernement burkinabé, qui
Dans la région de l’Est, 500 éta­ Après quelques mois d’accal­ exploitent le mécontentement et le d’abandonner ses cultures à sence de « chambre froide », pré­ rappelle qu’une « enquête judi­
blissements scolaires étaient fer­ mie, les groupes armés ont pour­ sentiment d’injustice des popula­ Nassougou. cise le procureur Judicaël Kadeba, ciaire et administrative » est en
més à cause de l’insécurité, avant tant regagné du terrain, profitant tions pour recruter ou occuper l’es­ Les critiques se multiplient en qui soutient que « les douze n’ont cours. A l’issue d’une session du
l’épidémie. Aujourd’hui, l’école du départ de l’essentiel des trou­ pace », souligne Mahamoudou effet contre les forces burkina­ pas été tués par balles » et Conseil supérieur de la défense
primaire de Nassougou servirait pes et mettant à profit leur maî­ Savadogo, spécialiste de l’extré­ bées, accusées de « bavures » et qu’aucune trace de « saigne­ nationale le 23 mai, le président
même de « base » aux terroristes, trise de la zone. « Les autorités misme violent au Sahel. d’« exécutions sommaires » dans ment » n’a été constatée. « Faux !, Roch Marc Christian Kaboré a
selon ce rescapé : « Ils campent là­ pensaient avoir “nettoyé” la ré­ Et les groupes terroristes n’ont le cadre de la lutte antiterroriste. fustige Daouda Diallo, le porte­ promis que « des décisions se­
bas, ils ont aussi mis en place des gion. En fait, un certain nombre de aucun mal à attiser les braises, La communauté peule, dont cer­ parole du Collectif contre l’impu­ raient prises sans état d’âme » et a
checkpoints sur certains axes pour terroristes ont réussi à fuir, en se celles des tensions entre éleveurs tains membres ont rejoint les nité et la stigmatisation des com­ appelé à « éviter la stigmatisation
contrôler ceux qui passent, et les cachant dans le parc du W et en nomades et agriculteurs séden­ rangs de groupes armés, se re­ munautés (CISC). Les photos pri­ et le repli identitaire ». Car la colère
fonctionnaires et les militaires traversant la frontière. Le jeu du taires, déjà accrues par l’appau­ trouve de plus en plus stigmati­ ses lors de l’inhumation montrent monte, insidieuse. Les familles
sont tués d’office. » chat et de la souris… », explique vrissement des ressources. sée. Le 11 mai, 12 suspects, tous de des linceuls ensanglantés et des des victimes réclament avant
Depuis quelques mois, l’étau une source sécuritaire. l’ethnie peule, ont « trouvé la mort impacts de balles. » L’ONG Human tout « justice et sécurité ». Mardi
s’est encore resserré sur la zone. Forestière et peu peuplée, la ré­ « Exécutions sommaires » [dans leur] cellule » à Tanwalbou­ Rights Watch exige l’ouverture 26 mai, une centaine de déplacés
« Nous sommes livrés à nous­mê­ gion de l’Est est vaste, la plus « Ils se présentent comme des “sau­ gou, dans l’Est, selon un commu­ d’une enquête indépendante sur originaires de Tanwalbougou ont
mes. Les forces de l’ordre ne grande du pays. Pistes impratica­ veurs” et disent aux éleveurs peuls niqué du procureur de Fada cette affaire. manifesté à Fada N’Gourma pour
viennent plus et ceux qui les aler­ bles en véhicule, voies minées, de récupérer les terres qu’ils ont “li­ N’Gourma qui a ouvert une en­ Pour le CISC, les « exactions » se demander l’envoi de renforts
tent sont tués. Chacun reste terré embuscades ou encore « guet­ bérées” », dénonce un cultivateur quête judiciaire. seraient multipliées dans la loca­ dans leur village. 
chez soi, la peur au ventre », ra­ teurs » : les difficultés sont nom­ gourmantché, dont l’inquiétude Depuis, la polémique monte lité ces derniers mois. « Tan­ sophie douce
conte un chef coutumier, reclus breuses pour les forces de sécu­ monte à l’approche de la saison autour des circonstances du walbougou est devenu le cimetière
dans un village voisin avec sa fa­ rité. Le 22 mai, trois personnes des pluies et de la période des drame. « Ces personnes ont été de la communauté peule »,
mille. Une vacance de l’ordre pu­ dont un soldat burkinabé ont été semis (fin juin, début juillet). « Si exécutées de manière systémati­ condamne M. Diallo, photos à
blic d’autant plus inquiétante tuées au cours d’une attaque on ne peut pas cultiver en brousse, que, mon cousin a été abattu l’appui, montrant les cadavres de Retrouvez en ligne l’ensemble de nos contenus

Erdogan ressasse son rêve de changer Sainte­Sophie en mosquée


Pour la première fois depuis quatre­vingt­sept ans, un imam a récité vendredi une sourate dans la basilique, un gage aux plus conservateurs

istanbul ­ correspondante Limitée à deux personnes, Réciter des sourates à Sainte­So­ la reconnaissance par le président mosquée, l’entrée serait forcé­ vendredi ont été invités à prier à
l’imam et le ministre du tourisme, phie n’est pas vu d’un très bon œil américain, Donald Trump, de Jéru­ ment libre. Il conviendrait aussi l’extérieur. Le port du masque

I stanbul a célébré avec ferveur,


vendredi 29 mai, le 567e anni­
versaire de la conquête de
Constantinople par le sultan Me­
hmet II, dit « le Conquérant ». Les
Mehmet Nuri Ersoy, la prière a été
suivie avec émotion par le prési­
dent turc Recep Tayyip Erdogan,
qui assistait à l’événement en vi­
sioconférence, un écran plat ayant
par l’élite laïque du pays, qui dé­
plore une atteinte à l’héritage de
Mustafa Kemal Atatürk, le fonda­
teur de la République turque. C’est
lui qui, en 1935, avait œuvré à la
salem comme capitale de l’Etat hé­
breu. En 2019, alors que son Parti
de la justice et du développement
(AKP) apparaissait en mauvaise
posture pour les municipales,
d’occulter ses mosaïques byzanti­
nes, l’islam ne tolérant pas la re­
présentation figurative.
Alors que l’économie turque est
menacée de récession à cause de
était obligatoire, et les tapis de
prière disposés à plus de 1 mètre
les uns des autres. Des employés
municipaux ont distribué du gel et
les haut­parleurs des minarets ont
festivités ont débuté le matin été installé au cœur de l’édifice. Un transformer en musée. La Grèce cette vieille antienne avait resurgi. l’épidémie, les autorités cherchent répété la nécessité de se tenir à
avec la sortie d’une flottille de ba­ peu plus tard, un spectacle de son non plus n’a pas apprécié. Ven­ à bercer la population avec le rêve bonne distance les uns des autres.
teaux voguant sur le Bosphore, et lumière a été projeté sur les dredi, le porte­parole du gouver­ « Conquérir les mosquées » de la conquête ottomane. « Nous Le gouvernement estime que
dont les eaux, fréquentées par murs extérieurs de la basilique. Les nement grec, Stelios Petsas, a cru Sa réalisation semble d’autant allons conquérir les mosquées ! », a l’épidémie a été maîtrisée. Ven­
des dauphins, sont devenues cérémonies ont été retransmises bon de rappeler que « Sainte­So­ plus improbable que la « Grande prévenu jeudi Ali Erbas, le chef de dredi, les autorités sanitaires ont
bleu turquoise après plus de par toutes les chaînes de télévision. phie est un monument mondial du Eglise », classée au Patrimoine la direction des affaires religieu­ déclaré plus de 160 000 cas confir­
deux mois de navigation res­ Une façon pour M. Erdogan de Patrimoine culturel » qui ne doit mondial par l’Unesco et deuxième ses, tandis qu’il annonçait la déci­ més de Covid­19 et un total de
treinte. En soirée, un événement donner des gages à la frange la pas être instrumentalisé. musée le plus visité de Turquie sion du gouvernement de rouvrir 4 489 décès. Jeudi, le président Er­
inhabituel s’est produit sur la pé­ plus conservatrice de son électo­ A chaque crise politique, le prési­ avec près de 4 millions d’entrées les mosquées aux prières collecti­ dogan a annoncé la levée, prévue
ninsule historique de l’ancienne rat, laquelle réclame depuis long­ dent Erdogan ressasse l’idée de annuelles, est une source de reve­ ves après une interruption de lundi 1er juin, des restrictions im­
capitale ottomane. Pour la pre­ temps la conversion du bâtiment transformer la basilique du nus considérable pour le minis­ soixante­quatorze jours. posées jusqu’ici à la circulation en­
mière fois depuis quatre­vingt­ en mosquée. Une façon aussi de VIe siècle en mosquée, ce qu’elle a tère du tourisme, dont les rentrées Prévue pour le 12 juin, la réouver­ tre les villes ainsi que la réouver­
sept ans, un imam a récité une polariser davantage la société et été de 1453, date de la conquête, risquent d’être réduites à la por­ ture a finalement été avancée au ture des restaurants, cafés, centres
sourate du Coran à l’intérieur de d’énerver le voisin grec, avec qui jusqu’en 1935. En 2017, il avait évo­ tion congrue cette année à cause 29 mai. Les milliers de fidèles qui sportifs, plages et musées. 
la basilique Sainte­Sophie. les relations sont tendues. qué cette éventualité en réponse à de la pandémie. Une fois devenue ont convergé vers les mosquées marie jégo
PLANÈTE
0123
6| DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

Hydroxychloroquine : le « Lancet » contesté
L’étude­clé suggérant l’absence d’efficacité de l’antipaludéen contre le Covid­19 est l’objet de critiques

C’
est l’étude qui, après temps d’analyser les données. ces données sont faussées », écri­ préventive à des soignants. un nouveau communiqué pour
une série de signaux L’étude du Lancet a aussitôt été vait le directeur de l’institut hos­ « L’étude du Lancet va inévitable­
La revue médicale expliquer sa démarche. Face au
négatifs, a fait bas­ passée à la loupe, et sévèrement pitalo­universitaire (IHU) Médi­ ment nuire à cet essai en raison de a reconnu une scepticisme ambiant, l’entreprise
culer les autorités critiquée. Vendredi 28 mai, un terranée Infection de Marseille. l’attention médiatique », écrit­il. indique avoir sollicité un « audit
sanitaires concernant l’efficacité court erratum du Lancet a ré­ Le correctif du Lancet penche Précédant l’erratum du Lancet,
erreur de codage, académique indépendant ».
et la sécurité du traitement à l’hy­ pondu à une partie des interroga­ pour une troisième option : la pu­ une enquête du Guardian avait mais précise qu’il
droxychloroquine dans la lutte tions, reconnaissant une erreur blication erronée d’un tableau à la déjà permis de lever une partie du « Faisceau d’arguments »
contre le Covid­19. Le 22 mai, la re­ de codage et la publication d’un place d’un autre. Mais l’incohé­ mystère à propos du décompte
« n’y pas eu de Selon M. Yazdanpanah, étant
vue scientifique britannique The tableau de données redressées en rence des données avait été juste­ des morts en Australie. La diffé­ changement dans donné les fortes mortalités révé­
Lancet publiait une analyse ré­ lieu et place de données brutes. ment pointée. rence serait due à un mauvais co­ lées par l’étude du Lancet, et au vu
trospective des dossiers médi­ Mais sur le fond, « il n’y a pas eu de dage des données, un hôpital
les conclusions de de la faible efficacité du médica­
caux de 96 000 malades, qui changement dans les conclusions « Attention médiatique » asiatique s’étant par erreur identi­ l’article » ment, également soulignée par
aboutissait à la conclusion que, de l’article », précise The Lancet Le fil Twitter du professeur Raoult fié comme australien, avait indi­ d’autres publications, il existait
loin d’apporter un bénéfice aux dans ce correctif. faisait aussi état d’un écart inex­ qué au journal Sapan Desai, coau­ « un faisceau d’arguments » pour
patients hospitalisés, la chloro­ Ces éclaircissements calme­ pliqué entre le nombre de pa­ teur de l’étude et fondateur de phere avait déjà répondu jeudi ne interrompre l’utilisation de l’hy­
quine et l’hydroxychloroquine, ront­ils les critiques ? Parmi les tients comptés comme morts du l’entreprise américaine spéciali­ pas être en mesure de rendre pu­ droxychloroquine. En revanche,
combinées ou non à des antibioti­ premiers en France, l’ancien mi­ Covid­19 en Australie dans l’étude sée dans les données médicales bliques ces informations, pour l’infectiologue estime toujours
ques (dont l’azithromycine), en­ nistre de la santé Philippe Douste­ du Lancet et un bilan moins élevé Surgisphere. Cette société a colla­ des raisons juridiques. nécessaire de poursuivre son éva­
traînaient un risque accru Blazy avait estimé que l’étude effectué par Canberra. L’infectio­ tionné l’ensemble des données « Ce n’est pas normal, regrette luation dans des essais cliniques
d’arythmie cardiaque et de décès comportait de graves incohéren­ logue marseillais avait pris lan­ anonymisées grâce à son vaste ré­ l’infectiologue Yazdan Yazdanpa­ randomisés contrôlés (compa­
à l’hôpital. ces méthodologiques, avant de gue avec d’autres scientifiques seau de contacts avec des hôpi­ nah (hôpital Bichat), qui siège aux rant un groupe de malades rece­
Dans la foulée, l’Organisation reconnaître qu’il l’avait pour par­ critiquant la méthodologie de taux dans le monde. deux conseils scientifiques Co­ vant le traitement et un groupe de
mondiale de la santé (OMS) a sus­ tie mal lue. Mais certaines de ses l’article du Lancet et relayé jeudi L’accès au jeu de données, afin vid­19 installés par le gouverne­ patients témoins comparables,
pendu temporairement l’inclu­ interrogations trouvent leur ré­ une proposition de lettre ouverte de vérifier la façon dont elles ont ment. On s’est beaucoup battus constitués de façon aléatoire), si
sion de patients recevant de l’hy­ ponse dans le correctif du Lancet. à la direction de ce journal médi­ été analysées, est demandé par de pour que les données concernant les données tirées à ce stade de ces
droxychloroquine dans son essai Qualifiant l’étude de « foireuse », cal, qui avait indiqué de son côté nombreux observateurs. Didier l’épidémie soient disponibles. Il est cohortes ne mettent pas en évi­
clinique Solidarity. En France, le le professeur Didier Raoult avoir demandé en urgence des Raoult en venait même, vendredi important qu’il y ait cette transpa­ dence une toxicité manifeste.
gouvernement, suivant l’avis du n’avait pas hésité à soupçonner explications aux auteurs. 29 mai, à s’interroger sur Surgis­ rence. » Peut­être cette confidenti­ L’essai britannique Recovery n’a
Haut Conseil de santé publique et ses signataires d’avoir manipulé L’épidémiologiste James Wat­ phere : « Nous nous posons des alité a­t­elle été instituée pour pas été suspendu pour cette rai­
de l’Agence nationale de sécurité les données, évoquant des « fake son (université d’Oxford), à l’ori­ questions sur l’existence de l’entre­ protéger les hôpitaux qui se révé­ son. Les données de Solidarity
du médicament et des produits data » dans un Tweet en anglais. gine de cette lettre ouverte, avait prise Surgisphere, en charge de la leraient moins performants dans (OMS) sont en cours d’évaluation,
de santé (ANSM), a publié un dé­ La version française était à peine déjà listé, dans un billet de blog, collecte des données du Lancet », la prise en charge des malades ? et le comité de sécurité de l’essai
cret abrogeant une dérogation plus mesurée : « Il n’est pas possi­ une série de questions méthodo­ écrivait­il alors sur Twitter. « Il devrait être possible de rendre français Discovery devrait se réu­
qui avait permis l’utilisation de la ble qu’il y ait une telle homogé­ logiques, éthiques. Il y reconnais­ Le corrigendum satisfera­t­il les accessibles des données qui ne nir le 3 juin. L’étude du Lancet
molécule dans un contexte hospi­ néité entre des patients de 5 conti­ sait qu’il avait un intérêt dans l’af­ observateurs, qui demandent à soient pas au niveau de l’hôpital concluait elle­même que, pour
talier contre le Covid­19. Et les es­ nents différents. Il y a manipula­ faire : il coordonne une étude cli­ avoir accès à toutes les données pour éviter toute stigmatisation », statuer, il était urgent de mener à
sais cliniques sur l’hydroxychlo­ tion préalable, non mentionnée nique visant à prescrire l’hy­ pour vérifier leur qualité, voire estime M. Yazdanpanah. Ven­ leur terme des essais en cours. 
roquine ont été suspendus, le dans le matériel et méthodes, ou droxychloroquine de façon leur réalité ? Sur son site, Surgis­ dredi soir, Surgisphere a publié hervé morin

Côte d’Ivoire : « Si le Covid est un petit chien, le palu est un lion féroce »
Méfiance des habitants envers les centres de santé, pulvérisations reportées… le SARS­CoV­2 met à mal la lutte contre le moustique

REPORTAGE « En Côte d’Ivoire, aux deux affections », constate


M. Soro, chargé par le ministère
tous les pays tropicaux du monde,
l’Afrique concentre 93 % des per­
tre le paludisme. Le Fonds mon­
dial, l’un des principaux dona­
des pluies, très meurtrière en rai­
son de l’augmentation du nombre
bouaké (côte d’ivoire) ­
correspondance
le paludisme ivoirien de la santé de recréer du sonnes infectées sur la planète. teurs internationaux dans cette de moustiques, approche.
lien avec les populations locales. Outre cette méfiance vis­à­vis des lutte, assure que l’importante Malgré l’absence de terrain, les
infecte 600 000
E lvis a la mine renfrognée et
la tête qui cogne. Depuis la
veille, le corps du chérubin
de 3 ans ne cesse de chauffer.
« Pourtant, il n’a pas de fièvre »,
personnes
par mois »
HERVÉ MENAN
Son centre de santé étant dé­
serté, il se déplace dans les villages
pour rappeler les bons comporte­
ments à adopter face au coronavi­
rus, mais aussi aux autres mala­
centres de santé, l’OMS pointe les
perturbations des campagnes de
distribution de moustiquaires im­
prégnées d’insecticide et la diffi­
culté d’accès aux antipaludéens
campagne de dons de moustiquai­
res prévue en 2021 aura bien lieu.
Pour autant, « certaines livrai­
sons d‘antipaludéens pourraient
être retardées du fait de l’impact
chercheurs poursuivent le travail
en laboratoire. Dans cet institut,
réputé pour avoir été l’un des pre­
miers au monde à prouver l’utilité
des moustiquaires imprégnées,
s’étonne Jean­Paul Kouakou, professeur en parasitologie dies comme le paludisme. « Mal­ dans certains pays. global du Covid­19 sur les chaînes les insectariums, les gouttes de
l’agent de santé communautaire à Abidjan gré ce que je lui donnais, la fièvre de internationales d’approvisionne­ sang et les parasites sont toujours
du village de Lokassou, dans le mon fils ne baissait pas. Je l’ai em­ Le Covid-19 a tué 29 personnes ment, notamment sur la produc­ méticuleusement analysés.
centre du pays. « Il vient de prendre mené à l’hôpital, mais je priais pour « En Côte d’Ivoire, le paludisme in­ tion et le transport », constate Si les ONG et les instituts n’obser­
un antidouleur. Fais le test de la feuilles de manguier, des herbes et que ce soit le paludisme », expli­ fecte plus de 600 000 personnes et Amélie Joubert, responsable du vent pas de baisse dans les budgets
goutte, quand même », répond Do­ un peu d’eau attendent leur trans­ quer Odette, de Lokassou, qui sait en tue plus de 750 par mois », a rap­ Fonds mondial en Côte d’Ivoire. consacrés à la lutte contre le palu­
gloho Soro, l’infirmier du centre formation en antidote tradition­ que les malades du Covid­19 sont pelé Hervé Menan, professeur de A l’Institut Pierre­Richet, centre disme, la focalisation sur le nou­
de santé, le seul à plusieurs kilo­ nel. Le médecin et l’hôpital sont stigmatisés. « Si on éternue, on parasitologie à l’université Félix­ de recherche de pointe contre le veau coronavirus crée un mélange
mètres à la ronde. « Test positif ! », appelés seulement en cas d’ur­ tousse ou on chauffe, les gens te di­ Houphouët­Boigny d’Abidjan, sur paludisme basé à Bouaké, d’amertume et d’espoir. « C’est
confirme M. Kouakou, de l’ONG in­ gence, « surtout en ce moment », sent de partir », raconte­t­elle. les ondes de RFI. « En matière de deuxième ville du pays, on s’in­ frustrant de voir que l’on peut dé­
ternationale Save The Children, précise l’infirmier. En avril, l’Organisation mondiale menaces sanitaires réelles, si le Co­ quiète aussi du fort ralentisse­ bloquer de tels moyens pour une
qui dépiste et soigne gratuitement Depuis l’apparition du Covid­19 de la santé (OMS) a annoncé que vid­19 est un petit chien, le palu­ ment des activités. « On ne peut maladie, constate M. Assi. Avec
les enfants de moins de 5 ans, qui en Côte d’Ivoire, mi­mars, les habi­ les décès liés au paludisme pour­ disme est un gros lion féroce. Cette plus aller sur le terrain, vu qu’on autant d’argent pour lutter contre
représentent 67 % des morts du tants se méfient des centres de raient être multipliés par deux maladie devrait bénéficier au doit minimiser les risques de conta­ le paludisme, on serait plus avancé
paludisme dans le monde. santé. « Il y a eu une vraie baisse de cette année par rapport à 2018, en moins de la même attention que le gion. Nous avions prévu une cam­ dans la recherche d’un vaccin. » 
A Lokassou comme dans de fréquentation dans mon infirme­ raison de l’apparition du nou­ Covid­19 », poursuit­il. Le 22 mai, la pagne de pulvérisation dans les vil­ youenn gourlay
nombreuses localités, les « petites rie. Les habitants ont peur, soit d’y veau coronavirus : de 405 000 à Côte d’Ivoire recensait 29 morts lages autour de Bouaké, mais elle a
fièvres » se traitent au paracétamol attraper la maladie, soit d’être tes­ 769 000 morts. Soit un retour au liées au SARS­CoV­2. Pour l’instant, dû être reportée », note Serge­Brice
ou avec des remèdes locaux. Dans tés positifs au Covid­19, vu que la taux de mortalité observé il y a le pays ne manque ni de tests de Assi, médecin chercheur en para­
une marmite du village, des fièvre est un symptôme commun vingt ans. Et si la maladie touche dépistage ni de médicaments con­ sitologie à l’Institut. Or la saison Retrouvez en ligne l’ensemble de nos contenus

Epidémie de Covid-19 : situation au 29 mai, 14 heures


DÉCONFINEMENT DÉCÈS EN FRANCE HOSPITALISATIONS... ... PAR DÉPARTEMENT pour 100 000 habitants DANS LE MONDE

28 714
Points de vigilance pour Personnes Belgique
de 50 à 84,4
la phase 2 du déconfinement, hospitalisées 9 430 morts
à partir du 2 juin de 25 à 50 Guadeloupe 82 décès / 100 000 hab.
Guadeloupe
Moins de 25
Vigilance Espagne
depuis le 1er mars
Vigilance dont 18 387 à l’hôpital 27 121 morts
renforcée Martinique 58 décès / 100 000 hab.
Martinique et 10 327* en Ehpad
Italie
RÉANIMATION ET SOINS 33 229 morts
Mayotte
Mayotte INTENSIFS 55 décès / 100 000 hab.
France
14 695 La Réunion 28 714 morts
La Réunion
43 décès / 100 000 hab.
2 972 Nouvelles admissions
1 361 journalières Etats-Unis
Guyane 102 836 morts
Guyane
255 31 décès / 100 000 hab.

771 Allemagne
8 504
18 mars 29 mai 18 mars 29 mai
10 décès / 100 000 hab.
* Chiffre arrêté au 26 mai Infographie Le Monde Sources : Santé publique France, Johns Hopkins University
COVID-19

QUAND ON AIME
SES PROCHES ON
NE S’APPROCHE
PAS TROP
1 mètre

Crédit photo : Getty Images.

Le virus circule toujours. Certaines personnes ont plus de risques de développer une
forme grave de la maladie. 9 personnes sur 10 qui décèdent de la Covid 19 ont plus de
65 ans. Il est recommandé de limiter ses contacts au maximum. Si des proches vous
rendent visite, portez un masque et respectez scrupuleusement les distances de
sécurité. Ensemble, restons prudents pour sauver des vies.

Besoin d’aide ?
gouvernement.fr/Info-coronavirus 0 800 130 000 (appel gratuit)
0123
8 | planète DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

Covid­19 : des
symptômes qui
durent et épuisent
les malades
Fatigue extrême, douleurs articulaires,
gêne respiratoire… des dizaines de jours
après l’apparition de la maladie,
de nombreux convalescents continuent
d’en ressentir les effets. Et se sentent
parfois délaissés par le corps médical

TÉMOIGNAGES 16 mars : fortes courbatures, maux de tête,


grande fatigue, un peu plus de 38 0C de tem­
pérature, une pesanteur sur la poitrine et

U
n jour, j’ai mon âge, et le len­ une toux plutôt faible. Près de onze semai­
demain, j’ai la sensation nes plus tard, cette femme de 55 ans, habi­
d’avoir 90 ans. » Stéphane tuée des sports d’endurance, souffre tou­
Gilles résume ainsi son jours de cette inflammation thoracique, des
quotidien depuis qu’il a res­ sensations de brûlure comme de l’air glacé à
senti les premiers symptô­ l’intérieur des poumons, et une toux sèche
mes du Covid­19, aux alentours du 18 mars. que la chaleur aggrave, ce qui gêne sa respira­
Plus de soixante­dix jours au cours desquels tion, notamment la nuit.
ce chef d’entreprise lyonnais de 57 ans, spor­ Un suivi effectué en milieu hospitalier a
tif et sans antécédents médicaux, a appris à montré des examens médicaux (scanner, bi­
vivre avec des hauts et des bas. Le test sérolo­ lan sanguin, exploration fonctionnelle res­
gique – destiné à repérer la présence d’anti­ piratoire) normaux. Patricia doit prendre un Arnaud
corps spécifiques au SARS­CoV­2 – effectué il traitement utilisé habituellement contre Fillion,
y a trois semaines lui est revenu positif. « Je l’asthme pour apaiser la gêne respiratoire. à Vaucresson gioscanner sont bons” », raconte, entre deux jours empathiques : « Certains nous disent :
suis toujours fatigué, j’ai encore du mal à res­ « J’ai repris le travail le 4 mai à plein temps, (Hauts­de­ toussotements, cette mère de famille de Sei­ est­ce que tu n’en fais pas un peu trop ?, raconte
pirer. Hier, j’ai monté deux escaliers, j’ai cru malgré la réticence du médecin du travail, en seine), et ne­et­Marne, dont les premiers symptômes Arnaud Fillion, commercial de 57 ans résidant
que j’allais tomber dans les pommes, expli­ pensant qu’avec le télétravail ça passerait, Anaïs Enet­ remontent au 18 mars. « Notre corps nous dit à Vaucresson (Hauts­de­Seine), qui vient de
que­t­il d’une voix posée. Un sac de courses mais il a fallu se rendre à l’évidence au bout de Andrade, quelque chose et les résultats sanguins autre franchir le seuil des quatre­vingts jours de
que je dépose sur une table, il me faut une deux semaines et demie, et passer à mi­temps à Paris, chose, c’est très perturbant, on commence à maladie. Dans l’esprit collectif, le Covid, soit
heure pour m’en remettre. » en raison d’un épuisement dès la mi­journée le 27 mai. douter de soi­même. J’ai même pensé à aller c’est une grosse grippe, soit on est gravement
Au bout de cinq semaines, il se croyait pour­ et de problèmes de concentration. » L’un et voir un psy en me disant : c’est dans ma tête. » malade et hospitalisé, mais si votre état est
tant guéri de la maladie, qui s’est déclarée l’autre sont Pour ces malades dont l’état n’a pas néces­ entre les deux, ça déstabilise les gens. »
comme « une sorte de petite pharyngite ». « J’AI PENSÉ À ALLER VOIR UN PSY » atteints sité une hospitalisation d’office, la médecine
Comme lui, combien sont­ils à ressentir des Nombreux sont ces patients présentant une du Covid­19 a encore trop peu de réponses à fournir. A UNE « COURBE PARFAITE »
symptômes plusieurs semaines, voire plu­ forme longue de la maladie – malgré l’ab­ depuis plus l’épuisement de la maladie s’ajoutent un sen­ Estimant que ces patients représentent en
sieurs mois après avoir été contaminés ? Diffi­ sence supposée de facteurs de risque – à de quatre­ timent de désarroi et parfois l’impression de quelque sorte l’« angle mort » de l’épidémie,
cile à évaluer car il n’existe pas encore à ce n’avoir pu se faire prescrire de test virologi­ vingts jours. ne pas être pris en compte par le corps médi­ une psychologue de la région parisienne,
jour de statistiques. Gêne respiratoire persis­ que (dit « PCR ») au début de l’épidémie, tests PHOTOS RAFAEL cal. Quand on n’invoque pas ouvertement connue sur Twitter sous le pseudonyme
tante, oppression thoracique, tachycardie, réservés alors aux cas graves et au personnel YAGHOBZADEH devant eux le syndrome du malade imagi­ @lapsyrévoltée, a décidé le 12 avril de lancer
vertiges, névralgies de type sciatique, dou­ soignant. Quand elle s’est rendue aux urgen­ POUR « LE MONDE » naire… « Le réflexe est de tout mettre sur l’an­ le mot­dièse #apresJ20. Depuis, sous ce mot­
leurs articulaires, crampes, fourmillements ces le 25 avril en raison d’un seuil de D­dimè­ xiété. La dernière fois que j’ai appelé le SAMU, clé – et désormais #apresJ60 –, ils sont des
dans les jambes et les mains, migraines, per­ res (marqueurs biologiques d’une activation début mai, à cause de grosses céphalées et ver­ centaines d’internautes à partager leurs ex­
tes de mémoire, éruptions cutanées… le spec­ de la coagulation) trop élevé, Virginie, 42 ans, tiges, on m’a envoyé balader », témoigne Nico­ périences et décrire, jour après jour, l’évolu­
tre des manifestations décrites est très large. s’est vue répondre qu’elle n’avait peut­être ja­ las, 42 ans, éducateur sportif à Yerres (Es­ tion de leur propre tableau clinique.
Patricia (certains malades préfèrent témoi­ mais contracté le virus dans la mesure où elle sonne), symptomatique depuis le 12 mars. En compilant depuis deux mois et demi
gner sous le couvert de l’anonymat), elle, a n’avait pas été testée : « On m’a dit : “Ne vous Quant aux entourages personnel et profes­ leurs témoignages, la psychologue observe
eu les premiers symptômes du Covid­19 le inquiétez pas, le scanner thoracique et l’an­ sionnel, eux non plus ne se montrent pas tou­ une « courbe parfaite » : après une première

« C’est l’un des sujets majeurs sur lesquels il nous faut travailler »
Défiscalisation
utile et généreuse :
néphrologue et pharmacologue, le encore quelle proportion de patients gar­ naissances. Mais, en ce qui concerne le
professeur Gilbert Deray est chef du ser­ dera une fibrose pulmonaire résiduelle qui diagnostic et la prise en charge de ces pa­
legs à l’AED vice de néphrologie de l’hôpital de la Pitié­
Salpêtrière (AP­HP).
expliquerait la gêne respiratoire. Et il n’y a
pas que les poumons. Ainsi, de 50 % à 80 %
tients avec des symptômes tardifs de Co­
vid­19 ou des séquelles, je plaide pour des
des malades pris en charge en réanimation filières spécifiques, en lien avec les méde­
– pour que l’Église apporte réconfort
Des semaines après avoir déclaré sont en insuffisance rénale aiguë, il va fal­ cins généralistes dont le rôle va être aussi
et Espérance aux victimes là où dans
le Covid, certains patients présentent loir vérifier s’ils récupèrent complètement très important, et pour la création de quel­
le monde règnent misère,intolérance
toujours des symptômes lourds. leur fonction rénale. Idem pour d’autres ques centres de référence Covid au niveau
religieuse et guerre fratricide.
Que sait­on des formes prolongées organes, comme le cœur et le cerveau, national. L’intérêt de ces centres, qui exis­
– pour que l’Église pérennise de la maladie ? touchés à la phase aiguë de l’infection. tent déjà pour des maladies rares, est
ses missions éducatives et sanitaires C’est un vrai problème, et, passé la phase Le rôle d’un excès de notre réponse im­ double : éviter la dispersion des patients et
dans les pays pauvres. aiguë de cette épidémie, l’un des sujets munitaire sera l’une des pistes pour réunir en un même lieu des spécialistes de
majeurs sur lesquels il nous faut travailler. expliquer ces troubles. Tout comme en différentes disciplines qui connaissent
§ Pour obtenir, sans engagement de Des symptômes à distance de la phase phase aiguë, où nous avons observé des bien cette maladie.
votre part, un conseil personnalisé sur aiguë du Covid­19 peuvent correspondre à orages cytokiniques entraînant des décès
la transmission et la défiscalisation : plusieurs situations. La plus fréquente de patients en réanimation, une réponse Vous réclamez aussi la création
semble être l’association d’une fatigue per­ immunitaire inappropriée pourrait être d’associations de patients…
sistante et d’un essoufflement au moindre responsable de la persistance de symptô­ Nous avons besoin d’associations de pa­
01 39 17 30 13 effort, qu’on va devoir explorer attentive­ mes, liée à une sorte de maladie auto­im­ tients. Comme pour toutes les maladies, ce
legs@aed-france.org ment pour faire le tri entre des atteintes mune induite par le virus. sont des acteurs indispensables pour nous
organiques et des troubles de type stress aider à prendre conscience de l’impor­
§ Flashez ce Qr code : post­traumatique, dus au confinement et Alors que les hôpitaux se réorganisent tance du problème, et guider la réflexion
au poids sociétal énorme de cette maladie. pour gérer le quotidien hors Covid, des médecins. La création de centres de ré­
AED 29 rue du Louvre 78750 Mareil-Marly • 01 39 17 30 10 Il est également nécessaire de rechercher comment suivre ces patients ? férence permettrait à ces représentants de
Don en ligne : www.aed-france.org des séquelles, en particulier après des for­ Des études de cohorte vont nous permet­ patients d’avoir des référents. 
mes sévères de Covid­19. On ne sait pas tre d’acquérir progressivement des con­ propos recueillis par sandrine cabut
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 planète | 9

La médecine déroutée par ces


convalescents de longue durée
Tandis que des patients restent très fatigués des semaines après
leur infection, les médecins explorent ces troubles persistants

D es symptômes légers
voire inexistants, mais
aussi des formes graves
entraînant le décès ou un long sé­
(AP­HP), à Paris. Certains sont pris
pour des hypocondriaques par
leurs médecins ou les services d’ur­
gence contactés tant leurs symptô­
« CERTAINS SONT PRIS 
POUR DES 
jour en réanimation… En quel­ mes sont variés ! », insiste­t­elle. HYPOCONDRIAQUES 
ques mois, les (multiples) signes « Même dans les formes peu
cliniques de l’infection au SARS­ graves, la dyspnée [gêne respira­ PAR LEURS MÉDECINS 
CoV­2 ont été identifiés. Mais, au­ toire] persiste très longtemps.
delà des symptômes aigus, méde­ Nos soignants malades ont aussi
TANT LEURS SYMPTÔMES 
cins et patients découvrent toute été surpris par l’intensité des SONT VARIÉS ! »
une palette de troubles survenant symptômes et leur durée », ren­
plus à distance, chez des patients chérit Lucile Sesé, pneumologue DOMINIQUE SALMON
hospitalisés ou non. A quoi cor­ à l’hôpital Avicenne, à Bobigny infectiologue à l’Hôtel-Dieu
respondent­ils, combien de mala­ (Seine­Saint­Denis).
des touchent­ils et quelle prise en La persistance d’une anosmie
charge proposer ? (perte de l’odorat) est également probablement voir arriver des syn­
« On est encore dans l’inconnu. fréquente : de 10 % à 20 % des pa­ dromes de fatigue chronique ou de
Les syndromes post­infectieux, c’est tients concernés ne récupèrent douleurs chroniques post­Covid,
classique. Mais, avec ce nouveau que partiellement ou pas du tout comme c’est le cas après d’autres
virus, la littérature scientifique est après un mois, fait savoir le doc­ infections virales, notamment à
quasi inexistante. Il faut structurer teur Alain Corré, ORL à l’Hôpital EBV [virus d’Epstein­Barr], qui est
des recherches pour mieux Fondation Rothschild (Paris). un modèle de fatigue persistante
comprendre », estime Yazdan post­virale, prédit l’interniste Jean­
Yazdanpanah, chef de service des Pas de cause évidente Benoît Arlet, de l’Hôpital euro­
maladies infectieuses à l’hôpital Si leur fréquence reste à évaluer, péen Georges­Pompidou (AP­HP).
Bichat (AP­HP) et coordinateur de fatigue et autres symptômes per­ « Il n’y a rien d’étonnant pour
REACTing, un consortium de l’In­ sistants seraient loin d’être rares, l’instant. On est très près de la pa­
serm qui coordonne la recherche comme le montrent les estima­ thologie aiguë, estime, de son
française pendant les épidémies. tions de l’équipe de Rennes, qui a côté, le professeur émérite d’in­
Pour l’heure, les initiatives se eu l’idée de suivre les malades de fectiologie au CHU de Grenoble,
multiplient. « Toutes les sociétés Covid non gardés à l’hôpital avec Jean­Paul Stahl. Rappelons­le, on
savantes mettent sur pied des étu­ une application destinée habi­ ne court pas le marathon après
des Covid dans leur discipline. On tuellement à la surveillance de la une pathologie respiratoire sé­
va aussi développer des études chirurgie ambulatoire. Interrogés vère, et même dans la majorité des
d’observation en population géné­ six semaines après l’infection, de cas, y compris sans gravité, des
rale », prévoit le Pr Yazdanpanah. 10 % à 15 % des 400 patients de symptômes, notamment la fati­
Lancée dès fin janvier pour cette base ont toujours des trou­ gue, persistent après une infection
mieux cerner les formes nécessi­ bles gênants. « C’est une propor­ virale, c’est connu. »
tant une hospitalisation, la co­ tion très inattendue après une in­ Se pose également la question
horte French Covid­19 recense dé­ fection virale respiratoire. Mais, de la longue récupération des pa­
d’accompagnement de ces personnes qui sormais 3 500 patients. Le suivi, après bilan clinique et, pour cer­ tients en sortie de réanimation.
« NOTRE CORPS NOUS  font le « yo­yo » par Covidom, la plate­forme prévu pour six mois, sera sans tains, avec des examens complé­ « Certains ont perdu beaucoup de
DIT QUELQUE CHOSE  permettant un suivi à distance quotidien et doute allongé. REACTing réfléchit mentaires, nous n’avons pas poids, de musculature, notam­
automatisé des malades ne nécessitant pas aussi à créer une cohorte de pa­ trouvé de cause évidente à ces ment au niveau thoracique, sont
ET LES RÉSULTATS  d’hospitalisation. Elle­même a été accompa­ tients non hospitalisés. symptômes, ni de profil particulier épuisés et ont du mal à reprendre
gnée jusqu’au 30e jour « et du jour au lende­ Parallèlement, de nombreux chez ces malades », mentionne le dessus », décrit la professeure
SANGUINS AUTRE CHOSE,  main, plus rien. Quand j’ai eu une rechute à hôpitaux organisent un suivi sys­ Pierre Tattevin. Les signes respira­ Salmon, en soulignant le besoin
J35, j’ai essayé plusieurs fois de les recontacter, tématique de leurs patients toires sont améliorés dans beau­ d’une réhabilitation progressive.
C’EST TRÈS PERTURBANT,  en vain ». Pour ces patients, des consulta­ Covid, et des consultations post­ coup de cas par des bronchodila­ Il y a aussi les lésions pulmonai­
ON COMMENCE À  tions post­Covid commencent à être mises Covid se créent, qui croulent déjà tateurs (traitement de l’asthme), res et la crainte de séquelles sous
en place, comme à la Pitié­Salpétrière, à Paris, sous les demandes. et semblent s’amender avec le forme de fibrose. « Nous avons, à
DOUTER DE SOI­MÊME » ou à l’hôpital Nord de Marseille. temps, poursuit­il. ce jour, revu une trentaine de pa­
VIRGINIE Le 24 mai, Virginie a dû être hospitalisée Intensité des symptômes A l’hôpital Saint­Joseph, à Paris, tients après un séjour en réanima­
mère de famille pour de très fortes douleurs aux jambes. Le Dans les formes traînantes ou à le constat est proche : « Certains tion avec des scanners très anor­
verdict est tombé deux jours plus tard : « syn­ rechute, les patients se plaignent patients ont une toux persistante maux. La très grande majorité va
drome de type fibromyalgie associé à un surtout de fatigue, de difficultés avec une sensation de brûlure, beaucoup mieux un mois après,
syndrome antiphospholipidique post Co­ respiratoires, de tachycardie (aug­ mais un examen, une fonction res­ avec des améliorations spectacu­
vid­19 sans thrombose ». Elle n’a pas de traite­ mentation du rythme cardiaque). piratoire, une imagerie et un bilan laires, un seul présente des images
ment spécifique car la fibromyalgie reste mal « Attention au terme “rechute”, il sanguin normaux, explique le doc­ de fibrose étendue », rassure Jean­
phase virale entre dix et quinze jours souvent connue, mais s’est vue prescrire un antalgique s’agit d’une rechute des symptô­ teur Sergio Salmeron, chef du ser­ Marc Naccache, spécialiste de la
peu intense, parfois sans fièvre, puis une ac­ pour atténuer la douleur. « Je suis soulagée de mes, mais très peu de ces patients vice de pneumologie. Cela évoque fibrose pulmonaire à l’Hôpital
calmie entre cinq et dix jours, survient une re­ savoir pourquoi j’avais ces coups de poignard ont encore une PCR positive », une inflammation des bronches Saint­Joseph. Les médecins vont
chute brutale entre J20 et J30. « La tachycardie dans les jambes », murmure la quadragénaire, c’est­à­dire une charge virale, sou­ dont on ne sait si elle est due au vi­ aussi rechercher des séquelles
et l’essoufflement sont alors systématiques, dont la sérologie s’est révélée positive. ligne d’emblée Pierre Tattevin, rus ou à une hyperactivité bronchi­ sur d’autres organes : cerveau,
puis des symptômes périphériques s’installent chef du service des maladies in­ que », appelant à la prudence : « De cœur, reins…
comme des problèmes rénaux ou neurologi­ UNE FORME D’IMPUISSANCE fectieuses au CHU de Rennes. 25 % à 30 % de la population fran­ Reste aussi la question de savoir
ques. Plus on avance dans le temps, plus ce sont Face à des symptômes si polymorphes, les Quoique non exceptionnels çaise ont des allergies respiratoires, si des désordres immunitaires
des symptômes d’allure inflammatoire », résu­ médecins avouent une forme d’impuis­ après une infection virale, et c’est la période pollinique. » post­Covid (bien identifiés en
me­t­elle. Sur Facebook, des groupes ont sance, tâtonnant avec les traitements. Cer­ comme la grippe ou la mononu­ La pneumologue Lucile Sesé et phase aiguë sous forme d’« orage
également vu le jour, comme « Soutien tains patients ont accès à des corticoïdes ou à cléose infectieuse, ces tableaux ses collègues se disent aussi vigi­ cytokinique ») pourraient se ma­
Covid19 de J1 à #apresJ60 », dont le millier de des antihistaminiques, d’autres ressortent déroutent toutefois médecins et lants à d’autres causes d’essouffle­ nifester plus tard. Depuis le
membres sont invités chaque jour à faire part de la consultation uniquement avec du para­ malades. « La fatigue peut être ex­ ment : embolie pulmonaire, pro­ 1er mars, 176 cas de formes atypi­
de leur « météo intérieure ». Les médecins cétamol et des vitamines. « Certains méde­ trême au point de dormir plus de blème cardiaque ou encore syn­ ques de syndrome de Kawasaki
font, eux aussi, état de patients ayant du mal à cins ont la main leste sur les psychotropes : ils quinze heures par jour. Il y a aussi drome d’hyperventilation (une (maladie inflammatoire de type
remonter la pente. prescrivent des anxiolytiques avec un fort la sensation de membres “lourds à respiration inadaptée engendrée vascularite) ont été recensés en
Prises de sang, électrocardiogramme, scan­ pouvoir addictif ou des somnifères, y compris porter”, des difficultés de concen­ par l’anxiété), qu’ils ont com­ France chez les enfants et adoles­
ner thoracique, tests PCR et sérologique né­ à des personnes dans des états de fragilité ter­ tration qui contraignent parfois à mencé à observer chez des patients cents. « Plus qu’un symptôme per­
gatifs… malgré la batterie de tests effectués, rible », s’alarme @lapsyrévoltée. arrêter un travail qui venait d’être sans formes très graves. De fait, sistant, il s’agit d’une manifesta­
les maux de Nicolas restent à ce jour inexpli­ L’incertitude génère, sinon du stress post­ repris, des fourmillements de tout chez ces derniers, comme ceux tion aiguë hyperinflammatoire
qués. Certains malades ont pu voir poser un traumatique, au minimum des épisodes de le corps, des céphalées…, énumère passés en réanimation, il peut y survenant en décalage de quatre à
diagnostic sur une partie de leurs symp­ déprime et de la souffrance personnelle. la professeure Dominique Sal­ avoir une intrication avec des trou­ cinq semaines de l’infection, et
tômes. C’est le cas d’Anaïs Enet­Andrade, Quand il aura retrouvé un peu d’énergie, Ar­ mon, infectiologue à l’Hôtel­Dieu bles psychologiques allant jusqu’à transitoire », précise Alexandre
malade depuis près de quatre­vingts jours, naud Fillion a prévu de se faire accompa­ un état de stress post­traumatique. Belot, rhumato­pédiatre à l’hôpi­
dont le cardiologue a décelé une péricardite gner : « Aujourd’hui, on est un peu en mode « Des malades se sont vus mourir, tal Femme­Mère­Enfant de Lyon,
(inflammation de la membrane autour du survie, on priorise », dit ce cycliste accompli. seuls, loin de leurs proches », note qui anime le comité de pilotage
cœur) à J35. Depuis, cette Parisienne sportive Surtout, devant une maladie dont ils peinent IL PEUT Y AVOIR Charles­Hugo Marquette, pneu­ du registre national.
de 35 ans suit un traitement et observe que la à voir la fin, beaucoup s’inquiètent des éven­ mologue au CHU de Nice. « L’an­ Dans les mois et années à venir,
tachycardie qui s’était déclarée « s’est arrêtée tuelles séquelles à terme. « Est­ce que ça atta­
UNE INTRICATION  xiété peut aussi être amplifiée par verra­t­on apparaître d’autres ma­
depuis quelques semaines ». Son compa­ que le système immunitaire ? Est­ce que c’est AVEC DES TROUBLES  les nombreux témoignages sur les ladies inflammatoires ou auto­im­
gnon, en revanche, dont la maladie s’est ma­ lui qui se retourne contre­moi ?, s’interroge réseaux sociaux, à l’instar de la ma­ munes déclenchées par le SARS­
nifestée vingt­cinq jours après elle, « n’a rien Nicolas. Mon inquiétude porte surtout sur les PSYCHOLOGIQUES  ladie de Lyme », ajoute l’infectiolo­ CoV­2 ? Face à un virus totalement
cliniquement donc il n’a pas de traitement, symptômes neurologiques. Mais j’ai cons­ gue Eric Caumes (Pitié­Salpêtrière). inconnu il y a encore six mois et
pourtant il a parfois les poumons en feu. C’est cience qu’à l’heure actuelle, je n’aurai pas de ALLANT JUSQU’À Tous les cliniciens insistent sur la qui ne cesse de créer la surprise, les
déroutant et désespérant ». réponse. » C’est, pour tous, la seule certitude UN ÉTAT DE STRESS  prise en charge de ce volet. médecins restent modestes et pru­
La jeune femme, chargée de projet dans du moment.  Ces symptômes pourraient­ils dents dans leurs prévisions. 
une association, déplore aussi le manque élisabeth pineau et pascale santi POST­TRAUMATIQUE s’installer dans la durée ? « On va s. ca., é. pi. et p. sa.
FRANCE
0123
10 | DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

Yann Cucherat
(à gauche), candidat
désinvesti par LRM
à la mairie de Lyon,
Etienne Blanc
(2e à gauche),
candidat de LR,
Gérard Collomb,
maire de Lyon,
et le candidat
à la métropole
François­Noël
Buffet, à Lyon,
le 28 mai.
JEFF PACHOUD/AFP

De Lyon à Paris, LRM et le poison de la division
Groupe dissident à l’Assemblée, alliance de Collomb avec LR… les grandes manœuvres inquiètent la Macronie

C
omme un oiseau de bole de quelque chose qui ne tour­ sion du vote de la loi Pacte, au a proposé « l’ouverture du RSA vailler ensemble, notamment pour
mauvais augure. Ven­ nerait plus rond en Macronie. printemps 2019. De son côté, le pour les moins de 25 ans », dans un
Alors que Macron préparer l’après­crise. C’est la
dredi 30 mai, La Répu­ « On parle souvent de dépasser les ministre de l’économie, qui a entretien au Monde le 20 mai, le reste englué meilleure réaction à avoir dans le
blique en marche (LRM) clivages, mais ça ne veut pas dire peaufiné pendant la crise sa sta­ secrétaire d’Etat à la jeunesse, contexte actuel », dit le délégué gé­
a décidé de retirer son investiture accepter tous les arrangements », ture de pilier du gouvernement, Gabriel Attal, a critiqué cinq jours
dans une forte néral de LRM, jugeant « absurde »
au maire de Lyon, Gérard Col­ s’est désolée la ministre de la expérimenté et solide, entend plus tard, dans Les Echos, « l’esprit impopularité, le débat sur la perte de la majorité
lomb. La veille, l’ancien ministre transition écologique, Elisabeth bien, lui aussi, capitaliser pour les de défaite » qu’insuffle cette pro­ absolue. « Nos équilibres internes
de l’intérieur avait conclu un ac­ Borne, sur Public Sénat. deux dernières années du quin­ position. « Aucun jeune ne grandit
les langues sont à peine modifiés », ajoute le
cord avec le président Les Républi­ A un mois du second tour des quennat, alors que la question du avec les minima sociaux comme se délient sur chef de file des députés LRM,
cains (LR) de la région Auvergne­ municipales, l’exécutif et la majo­ maintien ou non d’Edouard horizon », a­t­il insisté. Une me­ Gilles Le Gendre, qui compte près
Rhône­Alpes, Laurent Wauquiez, rité, à peine déconfinés, se retrou­ Philippe à Matignon est posée. sure retoquée par le gouverne­
la décision d’avoir de 350 députés LRM, MoDem et
et la droite locale, pour le second vent en proie à des tiraillements Dans cette course de fond, les ment, au grand dam de certains confiné le pays Agir ensemble sur 577.
tour des élections municipales. et à des secousses, sur fond de ministres Jean­Michel Blanquer élus de gauche comme l’ancien Alors que M. Macron reste en­
Consternés, ses anciens amis ont rumeurs et de mouvements de (éducation) – qui a entretenu des « marcheur » Aurélien Taché, qui glué dans une forte impopularité,
critiqué l’« égoïsme » et la dérive troupes, de règlements de comp­ relations tendues avec Matignon jugeait « pertinente » cette idée. en assurant son maintien à Mati­ les langues commencent à se dé­
d’un homme qui avait quitté le tes mezzo vocce et de regrets sur pendant la crise – et Jean­Yves Le « Macron veut profiter du Co­ gnon. Parallèlement, une poignée lier sur sa gestion de la crise et la
gouvernement en octobre 2018 les erreurs passées, de débats à Drian (affaires étrangères) – qui a vid­19 pour tout changer et se sau­ de députés de l’aile gauche, dont décision d’avoir confiné le pays.
pour se consacrer à la reconquête ciel ouvert. « C’est le bordel à tous répondu à une question sur Mati­ ver, ce qui ouvre un concours l’ancienne ministre écologiste « Nous en avons trop fait, pas seu­
de sa ville. Finalement, en vain. les étages, au parti et au groupe », gnon par un demi­silence élo­ Lépine sur la place publique, avec Barbara Pompili, le chiraquien lement la France, mais le monde
Le maire de Lyon, qui va donc soupire un haut cadre de LRM. quent, le 18 mai sur LCI – ne sont le robinet de la dépense publique vice­président de l’Assemblée entier », soupire un ministre, qui
retirer sa candidature à la tête de pas en reste. « Il y a eu une séquence grand ouvert », observe l’ancien Hugues Renson et l’ex­socialiste voit là une « peur de la mort » et
la métropole et quitter le pouvoir, Course de fond Bruno Le Maire, il y a la séquence député PS Gilles Savary, délégué Jacques Maire, a annoncé la créa­ une « inquiétante aversion au ris­
en échange d’un retrait du candi­ Si Emmanuel Macron a annoncé Gérald Darmanin. Après, il y aura la général du mouvement Territoi­ tion d’un courant nommé « En que ». Selon lui, deux « valeurs », la
dat LR à la mairie, au profit de son qu’il comptait redéfinir les séquence Richard Ferrand, qui res de progrès, lancé au début de commun », sans pour autant quit­ « liberté » et le « travail », en sont
poulain Yann Cucherat, a évoqué contours de son quinquennat, le sait… La politique continue ! », rela­ l’année par les ministres Jean­ ter le groupe parlementaire. Eux sorties abîmées. « Rester dans son
un « déchirement profond ». Alors flou qu’il entretient sur le cap, tivise un proche du chef de l’Etat. Yves Le Drian et Olivier Dussopt, aussi veulent peser sur les grands canapé pour sauver des vies, en soi,
que les Verts sont arrivés en tête l’ampleur des changements, la De fait, cette période de « réin­ pour faire le pont entre Macron et arbitrages, mais de l’intérieur. ça me dégoûte », ajoute un autre
du premier tour, à la ville et la méthode, et les hommes et les vention », appelée de ses vœux par la gauche, en vue de 2022. Signe de ces divergences, le membre du gouvernement. « Ce
métropole, Gérard Collomb a in­ femmes qui seront associés à Macron, a ouvert la voie à ceux qui 27 mai, cinq députés LRM ont voté confinement extrême a été imposé
diqué avoir fait le choix de la cette nouvelle phase contribue à entendent peser ou infléchir le cap Frondeurs contre le projet d’application Stop­ sans débat », peste le conseiller
continuité de sa politique. « Si brouiller les esprits et les lignes, du quinquennat. Dans L’Express, le Mais la bataille ne se situe pas seu­ Covid, dont des cadres historiques d’un troisième ministre.
quelqu’un a montré la voie de la au risque de la confusion. En at­ 28 mai, le président de l’Assemblée lement sur le terrain des idées. Le du mouvement, à l’instar du nu­ Ces manœuvres sont en partie
transgression, c’est bien Emma­ tendant qu’il dévoile son nou­ nationale, Richard Ferrand, a groupe LRM de l’Assemblée natio­ méro 2 de LRM, Pierre Person (Pa­ rendues possibles par le silence du
nuel Macron », s’est­il justifié, veau dispositif, vraisemblable­ plaidé en faveur de la création d’un nale vient de vivre dix jours cha­ ris), et de Sacha Houlié (Vienne). Et chef de l’Etat, qui attend le second
comme un ultime pied de nez. La ment durant les quinze premiers « ministère des services publics » et hutés et a perdu quatorze des 13 se sont abstenus, dont des élus tour des municipales pour abattre
boucle serait bouclée. jours de juillet, chacun place ses évoqué l’idée d’une « contribution siens – sept étant partis dans le légitimistes, comme Aurore Bergé ses cartes, dans un pays où la crise
Cette rupture brutale entre LRM pions. Au gouvernement, plu­ des plus aisés » à l’effort national, groupe Ecologie démocratie soli­ (Yvelines). « Ce sont les déçus du PS sanitaire a tout changé. « C’est très
et le maire de Lyon, qui fut le pre­ sieurs poids lourds ont ainsi com­ pour répondre à la crise économi­ darité le 19 mai, et sept autres au qui ont constitué la base politique compliqué. Il lui faut à la fois être
mier compagnon de route d’Em­ mencé à manœuvrer dans la pers­ que. D’autres à LRM, à l’instar du sein du groupe Agir, le 26 mai – de Macron, observe encore Gilles souverainiste et européen, écolo­
manuel Macron et l’un des arti­ pective d’un éventuel remanie­ sénateur Julien Bargeton, jugent passant sous la barre symbolique Savary. Les initiateurs du neuvième giste et productiviste, rooseveltien
sans de sa victoire, résonne ment. Le ministre du budget, au contraire que ce n’est pas le mo­ des 289 députés, qui, depuis trois groupe refont le coup des frondeurs et libéral, observe l’ancien premier
comme un avertissement, le sym­ Gérald Darmanin, qui s’estime ment d’augmenter les impôts. ans, lui permettait de disposer à qui ont ferraillé avec François Hol­ secrétaire du PS Jean­Christophe
renforcé par sa victoire électorale Toujours dans L’Express, Richard lui seul de la majorité absolue. La lande. Mais ils vont plus loin en­ Cambadéli. Si Macron barre à gau­
à Tourcoing (Nord), a lancé son of­ Ferrand rejette l’idée d’une disso­ création d’un groupe de macro­ core, parce qu’ils créent un groupe che, il perd la droite qui l’a rejoint
fensive la semaine dernière dans lution, pourtant envisagée quel­ nistes frondeurs sur le flanc gau­ dissident. Ils ont été rattrapés par depuis 2017, mais s’il reste à droite,
« Les initiateurs Le Journal du dimanche. En se po­ ques jours plus tôt, dans le même che de la majorité vise à peser en les vieux démons du PS ! » il perd définitivement la gauche. Il
du neuvième sitionnant comme l’atout social hebdomadaire, par l’ex­conseiller faveur d’un tournant social­écolo­ « LRM est le premier parti de est seul au milieu d’un champ de
du président, un lien avec l’électo­ élyséen Stéphane Séjourné. « Les giste. Tandis que le groupe de France, mais il est faible et c’est une mines et de contradictions. » Un
groupe de rat populaire, il espère – sans le gens s’organisent par voie de centre droit, Agir ensemble, com­ association de boy­scouts ! », conseiller de l’Elysée évoque le
l’Assemblée dire – obtenir un important presse », a commenté, interloqué, posé de députés issus d’Agir, de grince un ministre. Stanislas Gué­ film de Woody Allen, Match Point :
ministère, social ou régalien. un dirigeant de la majorité. Du ja­ LRM et du Mouvement radical, oc­ rini, lui, souhaite que LRM profite « La balle tourne, tourne, tourne
ont été rattrapés Mais sa proposition de « ressus­ mais vu depuis le début du cupe l’autre côté de l’échiquier. de ces mouvements « tactiques » dans les airs, puis elle frôle le filet et
par les vieux citer » la vieille idée gaulliste de la quinquennat : des membres du Certains ont cru voir, dans la créa­ pour renforcer ses liens avec le rebondit, mais on ne sait pas de
participation a agacé au sixième gouvernement et de la majorité tion de ce dixième groupe, la main MoDem, devenu un allié incon­ quel côté elle va tomber… » 
démons du PS ! » étage de Bercy où Bruno Le Maire, mettent désormais en scène leurs d’Edouard Philippe qui tenterait tournable. Un bureau exécutif des olivier faye,
GILLES SAVARY qui n’a pas été prévenu de l’initia­ désaccords. Alors que le délégué ainsi de contrer la montée en force deux formations a été planifié, le alexandre lemarié
ancien député PS tive, a déjà porté cette idée à l’occa­ général de LRM, Stanislas Guerini, du courant social­écologiste, tout 2 juin. « On doit continuer à tra­ et solenn de royer
PUBLICITÉ

quand
vous refermez
u n j o u r n a l,
une nouvelle vie
s ’ o u v r e à l u i.

___________________________________

EN TRIANT VOS JOURNAUX,


MAGAZINES, CARNETS, ENVELOPPES,
P RO S P E C T U S E T TO U S V O S AU T R E S
PA P I E R S , VO U S AG I S S E Z P O U R U N M O N D E
PLUS DURABLE. D ONNONS ENSEMBLE
UNE NOUVELLE VIE À NOS PRODUITS.
CONSIGNESDETRI.FR
___________________________________

Le nouveau nom d’Eco-Emballages et Ecofolio


0123
12 | france DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

Ruffin: «Nous
devons refermer
la parenthèse
libérale»
Le député « insoumis » de la Somme,
qui sort un livre le 3 juin, détaille ses
axes de réflexion sur l’après­Covid

ENTRETIEN l’air irrespirable, l’eau imbuvable


et la planète invivable pour nos Le député

F
rançois Ruffin, député enfants. Il nous fallait appuyer sur LFI François
(La France insoumise) de le frein, changer de direction, mais Ruffin,
la Somme, veut penser nous ne faisions rien. Survient cet à Paris,
l’après­crise. Il a synthé­ événement, la crise du Covid, qui le 28 mai.
tisé ses pistes de réflexion dans met le monde à l’arrêt. C’est l’occa­ MARTYNA PAWLAK
son livre Leur folie, nos vies (Les sion d’un changement de cap : POUR « LE MONDE »
liens qui libèrent, 272 pages, c’est maintenant ou jamais. Toute
17,50 euros) qui sort le 3 juin. Dans crise produit des dégâts, économi­
un entretien au Monde, il explique ques, sociaux. Mais que fait­on de puis trente ans, la mondialisation gie, tous les capitaux, tous les sa­ rent le monde avec Margaret That­
comment faire pour « changer de cette crise ? Celle de 1929 a donné a tracé une frontière entre vain­ voir­faire étaient dirigés vers la
« Sans un appui cher et Ronald Reagan. Au fond,
cap » et appelle au rassemblement le nazisme en Allemagne, le New queurs et vaincus. La main invisi­ production de chars, de porte­avi­ populaire, Emmanuel Macron accède aussi
de la gauche et des écologistes. Deal aux Etats­Unis, le Front po­ ble du marché ne va pas, naturelle­ ons. Il nous faut une économie de au pouvoir à contretemps de l’his­
pulaire en France. Si nous ne fai­ ment, mieux payer la femme de guerre climatique. Mais comment
comme en 1936, toire, dans un moment où les
Dans votre livre, vous dites que sons pas de cette crise l’occasion ménage, ou les auxiliaires de vie, des gens incapables de fournir des les élus ne idées libérales reculent. C’est le cas
la crise est « la dernière chance d’un changement de direction, et moins rémunérer le trader ou le masques et des surblouses à nos depuis, au moins, le 29 mai 2005.
que nous offre la nature ». Cette cela aurait été une crise pour rien. publicitaire. Laissée libre, cette soignants pourraient faire bascu­
pourront rien, ou Ce jour­là, leur idéologie est morte
crise peut­elle être salvatrice ? main invisible élève les uns, écrase ler l’agriculture, le logement, les pas grand-chose » démocratiquement. Ils la prolon­
Il faut revenir à la tragédie qui Vous faites le constat de divi­ les autres. Elle ne va pas naturelle­ transports, l’énergie ? gent malgré le peuple, contre le
sous­tend tout. Les douze derniers sions exacerbées dans la société. ment relocaliser l’agriculture, les peuple. Même la situation interna­
mois battent des records de cha­ N’y a­t­il pas d’espoir qu’elles vêtements, les aliments. Je ne dis Et cette alternative entre le C’est une évidence. Il y a du com­ tionale ouvre une brèche : toute
leur. Nous fonçons droit dans le puissent être dépassées ? pas qu’on doit supprimer le mar­ marché dérégulé et une société mun. Vous savez, depuis la Picar­ l’Europe du Sud souffre, l’Italie, la
mur écologique, à vitesse accélé­ Si, et la fraternité, je la souhaite. ché, mais il faut réguler, encadrer égalitaire, on y parvient d’un die, de Whirlpool en Goodyear, je Grèce, l’Espagne, le Portugal sont
rée. On le sait, et on sait pourquoi : Mais il y a une condition, juste de­ et diriger. Il faut une direction à coup ou à petits pas ? suis en première ligne pour assis­ des alliés pour le changement.
avec le triptyque croissance­con­ vant, dans la devise républicaine : l’économie, comme aux Etats­ Nous devons basculer dès main­ ter aux dégâts de cette mondialisa­ Surtout, tout cela sera peine per­
currence­mondialisation, on rend l’égalité, fût­elle imparfaite. De­ Unis durant la guerre : toute l’éner­ tenant, sans attendre l’« après ». tion. Mais, à l’inverse d’Arnaud due si, aux urnes, ne s’ajoute pas la
Aujourd’hui, on a un Etat qui col­ Montebourg, et sans bien sûr in­ rue. Sans un appui populaire,
mate, sur l’aéronautique, sur terdire le dialogue, je ne suis pas comme en 1936, les élus, même à
l’automobile, mais pas un Etat productiviste. Il y a des tas de pro­ l’Elysée, même dans les ministè­
stratège. Que veut­on produire ? ductions inutiles, qu’il faut cesser. res, même de bonne volonté, ne
Tarifs 01/01/20 Nos dirigeants ne le disent pas, ne Nous devons rompre avec la crois­ pourront rien, ou pas grand­chose.

Bonnes Adresses
1 parution Professionnels Particuliers le savent pas, car ils ne dirigent sance. Et même pour l’industrie,
Forfait 5 lignes 65€ HT 65€ TTC pas. J’interrogeais la secrétaire comme but poursuivi, je pose l’im­ Ces idées sont­elles majoritai­
Forfait 10 lignes 110€ HT 110€ TTC d’Etat à l’industrie, Agnès Pannier­ pératif écologique. res en France ?
Reproduction interdite marie-cecile.bernard@mpublicite.fr Runacher, sur la production de Oui, ils ont perdu l’hégémonie
[médicaments] hypnotiques, et Les gauches et les écologistes culturelle. « Concurrence », « mon­
elle me réplique : « On peut faire se reparlent. Est­il possible dialisation » sont devenus des re­
JAMES le couturier de l’homme confiance à Sanofi. » Tout est dit. Ils d’aller plus loin ? poussoirs. Mais ce refus trouve
Le prêt-à-porter à votre mesure LIVRES parlent de souveraineté alimen­ Il le faut. J’espère que les diri­ aussi comme débouché le Front
taire et, en même temps, ils si­ geants ressentent le poids de leur national. Malheureusement, Ma­
rité ACHÈTE LIVRES ANCIENS
Sécuurée du 15e au 20e, bibliothèques d’érudits, gnent des accords pour importer responsabilité – pardon des rine Le Pen gèle la situation politi­
a s s du bœuf mexicain ! Ils dénoncent, grands mots – devant l’histoire. que, c’est la meilleure alliée du
Tailles Costumes livres illustrés, dessins, éditions
ACHÈTE un instant, la mondialisation Nous sommes à un moment tra­ statu quo.
originales, archives, estampes...
du 44 au 70 Vestes hubert.hoppenot@orange.fr Mobilier de toutes époques comme une « folie », mais ils la gique pour l’humanité, et j’espère
CARDIN - DIGEL Pantalons Tél. 06 80 06 54 24 Pianos droits & à queue poursuivent. Au cœur de cette que nous, je me comprends de­ Comment votre camp
ZINS - BERAC, etc... Parkas Manteaux de fourrure crise, il y a une crise de direction : à dans, saurons être à la hauteur. politique peut­il faire ?
Les meilleurs la tête de notre pays, nous avons D’abord, être rassemblés : les
Vêtements de qualité pour homme ANTIQUITÉS Sacs à main & foulards de marques
des gens qui sont psychologique­ C’est­à­dire ? Il faut une gens prendront toujours le plus
Briquets Dupont, Cartier...
Du mardi au vendredi de 14 h 30 à 19 heures, ment, idéologiquement et cultu­ alliance de toute la gauche ? gros bâton pour taper sur Macron.
Samedi de 10 h 30 à 13 heures et de 14 h 30 à 19 heures DÉBARRAS TOUS LOCAUX, Bijoux anciens & contemporains
successions... Mobilier, vinyles, livres. Services de table
rellement incapables de rompre Et des écologistes, un front po­ Et énoncer notre rupture avec
53, rue d’Avron - 75020 PARIS - Tél. : 01.43.73.21.03
ALEX TRANSPORT Ménagères & argenteries
avec la main invisible du marché. pulaire écologique. Mais avec clarté, sans chipoter…
alexandreternane@orange.fr comme centre de gravité la ferme­
Tableaux anciens & contemporains
Tél. : 06 87 47 60 76 L’UE vient de débloquer un plan ture de la parenthèse libérale : di­ Pouvez­vous incarner cette voie ?
Objets asiatiques : vases, assiettes
d’aide massif. Y croyez­vous ? rection de l’économie, régulation J’essaie déjà de l’incarner, du
Bouddhas, corails, ivoires ...
750 milliards, très bien, mais je du marché, protection des échan­ mieux que je peux ! Maintenant, si
Livres anciens & contemporains
veux qu’on me dise pour quoi ges. Et enfin, assumer du conflit. la question est : « Est­ce que je me
Armes anciennes : sabres, fusils... faire, quel est le sens ? A quoi vont­ Les forces de l’argent ont le volant présente à la présidentielle ? »,
Sculptures & horlogerie ils servir ? A « repartir » ? De l’avant, entre les mains, elles ne vont pas le aujourd’hui, la réponse est non.
Montres : Rolex, Cartier, Oméga, comme avant, pire qu’avant ? Ou lâcher parce qu’on leur fait des câ­
Jaeger LeCoultre, Longines, Lipe... veut­on cibler, diriger les capitaux, lins et des bisous. Sur BFM­TV, vous sembliez
Vases Gallé, Daum, Lalique... les énergies ? Je mettrais le paquet envisager une candidature…
Tapis, tapisseries, lustreries... sur trois secteurs : le bâtiment, Pour vous, ce sont les diri­ La question était : « Pouvez­vous
ACHAT AU DESSUS N’hésitez pas à nous contacter, l’agriculture, les métiers du lien, geants économiques qui nous assurer que vous ne serez pas
pour tout renseignement. trois leviers pour une bascule éco­ conduisent le pays ? candidat ? » Si je suis honnête, c’est
ef DE VOS ESTIMATIONS logique, et pour l’emploi de masse. Le pouvoir est habité, colonisé, une hypothèse, improbable, mais
MAISON CHARLES HEITZMANN
par les intérêts privés. Si, demain, que je laisse, parmi beaucoup
RUBRIQUE BONNES AFFAIRES ET EXPERTISES 01 40 55 46 15 Votre livre est celui d’un un programme de rupture l’em­ d’autres, sur la table. C’est presque
06 19 89 55 28 homme en colère. Est­ce un porte à une élection, nous allons un défaut, mais je ne sens pas en
POUR VENDRE, « ART D’ASIE » :
DÉPLACEMENTS RÉGULIERS bon ciment pour construire ? nous heurter à des puissances moi cet appétit de pouvoir.
CHINE, JAPON
VOULEZ-VOUS LE BON PLAN ET MOYEN-ORIENT
ET GRATUITS SUR TOUTE LA FRANCE
charlesheitzmann@free.fr
Il y a de saines colères. Il faut une
alchimie, pour que la colère se
énormes : les firmes de l’agrochi­
mie, de la pharmacie… Pour re­ C’est toujours Jean­Luc
OU LE MEILLEUR ? 06 07 55 42 30 www.antiquaire-heitzmann.fr transmue en espérance. Mais le prendre le François Mitterrand des Mélenchon qui doit être
sentiment qui m’habite, en vérité, années 1970 : « les maîtres de l’ar­ candidat en 2022 ?
ef
P. MORCOS et qui habite plein de gens, c’est gent, les maîtres du sol, les maîtres Jean­Luc Mélenchon a énormé­
BIJOUX l’angoisse : quel monde terrifiant du sous­sol », et on peut ajouter les ment de talent, c’est évident, une
EXPERT CNE va­t­on laisser à nos enfants ? maîtres des start­up. Il y aura de la stature, de l’expérience, il a remis
Professionnels ou particuliers, ✶ Porcelaines et Bronzes PERRONO-BIJOUX conflictualité. la gauche sur ses deux jambes, la
valorisez vos services et bonnes affaires ✶ Cristal de Roche
-------------- Votre option protectionniste rouge et la verte. Maintenant, on
fait­elle consensus à gauche ? Vous parlez de Mitterrand, est à deux ans des élections.
auprès d’une clientèle 100% premium. ✶ Corail et Ivoires Anc.
Anciens. Occasions argenteries.
Le 23 mars 1983, Lionel Jospin dé­ il avait prévu cette conflictua­ En 1995 on prévoyait un duel entre
Le mercredi et le samedi, ✶ Jade blanc et couleurs
Brillants. Pierres précieuses. clarait pour le Parti socialiste : lité et il a quand même dû faire Edouard Balladur et Jacques De­
Création & transformation « Nous ouvrons une parenthèse li­ le tournant de la rigueur. lors. En 2012, on attendait Domini­
Le Monde devient votre vitrine. ✶ Cornes et Laques bérale. » C’était l’acte de décès de la Le changement que vous sou­ que Strauss­Kahn. En 2017, c’était
réparations. Achats ventes.
✶ Peintures et Tissus anc. gauche. Près de quarante ans plus haitez est­il possible ? Alain Juppé. L’enjeu, aujourd’hui,
Echanges sélectionné par le guide tard, il faut la refermer, et avec Ce ne sera pas facile, ça ne l’est ja­ n’est pas la course de petits che­
FORFAIT LIGNAGE FORFAIT MODULES
✶ Manuscrits et Estampes PARIS PAS CHER clarté. mais, les forces en face sont tou­ vaux, mais d’ouvrir, pour les gens,
à partir de 65 €HT à partir de 300 €HT -------------- jours colossales. Maintenant, pour nos enfants, un chemin
DEPLACEMENT
OPÉRA : angle bd des Italiens Il y a des points communs François Mitterrand est arrivé au d’espérance entre l’extrême droite
PARIS – PROVINCE
4, rue de la Chaussée d’Antin
entre ce que vous dites et la pouvoir à contretemps de l’his­ et l’extrême argent. 
marie-cecile.bernard@mpublicite.fr morcospatrick@orange.fr démondialisation d’Arnaud toire, quand la vague socialiste re­ propos recueillis par
Tél : 01 47 70 83 61 Montebourg… flue, quand les libéraux reconquiè­ abel mestre et sylvia zappi
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 france | 13

Affaire Traoré : une nouvelle Nouvelle­Calédonie :


le référendum reporté
expertise exonère les gendarmes Le vote sur l’indépendance devrait se tenir
en octobre, du fait de l’épidémie de Covid­19
La famille du jeune homme mort en 2016 à la suite d’une interpellation
musclée conteste les conclusions de cette nouvelle pièce du dossier
D ans un communiqué de
presse publié dans la nuit
du vendredi 29 au sa­
medi 30 mai, le premier ministre,
Ce choix du premier ministre ne
pourra manquer d’être interprété
à l’aune des différends qui oppo­
sent loyalistes et indépendantis­

R
etour à la case départ. les agents des forces de l’ordre, qui Cette dernière expertise s’ap­ Edouard Philippe, annonce avoir tes, dans une situation politique
Dans l’affaire Adama ont été placés sous le statut de té­
Une défaillance puie également sur le témoi­ transmis au président du gouver­ extrêmement instable. Les der­
Traoré, jeune homme moin assisté pour les faits de non­ cardiaque serait gnage d’un homme chez qui nement de Nouvelle­Calédonie, nières élections provinciales, en
de 24 ans mort sur le sol assistance à personne en danger. Adama Traoré était venu se réfu­ Thierry Santa (droite loyaliste), et mai 2019, ont bouleversé les équi­
de la caserne de Persan La première expertise formulait
à l’origine de gier alors qu’il était poursuivi par au président du Congrès, Rock libres politiques. Au sein du camp
(Val­d’Oise) en juillet 2016 à la l’hypothèse d’une défaillance car­ la mort, selon les les gendarmes : il décrit le jeune Wamytan (indépendantiste), un loyaliste, la coalition de droite
suite d’une interpellation mus­ diaque due à une malformation, homme comme étant très essouf­ courrier proposant de reporter la conduite par Sonia Backès, désor­
clée par les gendarmes, la qu’une contre­expertise menée
trois médecins flé, assis par terre, respirant date du deuxième référendum mais présidente de la riche pro­
dernière expertise médicale en par un collège de quatre experts, mandatés bruyamment et n’arrivant pas à sur l’accession à la pleine souve­ vince Sud, a balayé le courant plus
date, que Le Monde a pu consulter, dont un cardiologue, est venue parler. Les experts concluent à raineté de la Nouvelle­Calédonie, modéré conduit par le député
affirme que la victime « n’est pas démentir. Un nouvel avis a en­
par les juges une détresse respiratoire anté­ initialement fixée au 6 septem­ Philippe Gomès. Les indépendan­
décédée à la suite d’une “asphyxie suite avancé la piste d’une réac­ d’instruction rieure à l’interpellation. bre, au dimanche 4 octobre. Ceci, tistes, cependant, ont non seule­
positionnelle” mais d’un œdème tion en chaîne à la suite d’un effort « Absurde ! », tonne Me Bouzrou, indique­t­il, afin de « garantir le ment réussi à préserver leurs
cardiogénique ». important − une course de quinze qui évoque un « faux témoi­ caractère irréprochable de l’orga­ positions mais à faire élire un de
Selon les trois médecins manda­ minutes sous une forte chaleur −, tions d’« acharnement » contre la gnage ». « Nous avons des élé­ nisation du référendum ». leurs représentants « histori­
tés par les juges d’instruction, une due à deux maladies bénignes famille du défunt. ments qui nous font penser qu’il La date de cette consultation, ques », Rock Wamytan, à la prési­
défaillance cardiaque serait donc dont il était affecté, la sarcoïdose « Ces médecins ont été choisis fait l’objet de pressions de la part après un premier scrutin référen­ dence du Congrès.
à l’origine de sa mort, ce qui exo­ et la drépanocytose. Une version pour exonérer les gendarmes, des gendarmes. On a demandé à daire, le 4 novembre 2018, qui La crise engendrée par l’épidé­
nère les trois gendarmes ayant en partie contredite par les inves­ accuse Me Yassine Bouzrou, qui ce que ce témoin soit auditionné avait vu le non à l’indépendance mie de Covid­19 n’a fait que met­
pris part à son interpellation. Cet tigations techniques, qui ont ré­ remet en cause l’éthique des par la juge d’instruction, il a refusé l’emporter par 56,7 % des suffra­ tre en exergue les faiblesses struc­
avis, qui intervient après une vélé que la distance parcourue par praticiens de la dernière exper­ de se présenter. La loi l’y oblige, ges, avait fait l’objet d’un laborieux turelles de la Nouvelle­Calédonie,
autopsie, une contre­autopsie, un Adama Traoré peu avant son in­ tise et demande à ce que les juges mais la juge refuse de l’obliger. » compromis, le 10 octobre 2019, qui reste une économie de comp­
examen anatomopathologique, terpellation était de 450 mètres. prennent en compte l’expertise Pour Me Bosselut, ces accusations lors du comité des signataires de toir, extrêmement dépendante de
un contre­examen, un premier précédente. Les juges ont pris un sont « une vaste blague » : « Le dos­ l’accord de Nouméa. Cet accord du l’exploitation de l’industrie du
rapport médical, puis un second, Rebondissement judiciaire an pour les trouver, ils ont une ab­ sier fait état de nombreuses pres­ 5 mai 1998, prolongeant le proces­ nickel. Et, sur fond de difficultés
rejoint les conclusions de la pre­ En 2019, à la demande et aux frais sence totale de compétence dans sions et menaces de la part de la sus de décolonisation, prévoit que économiques et d’instabilité poli­
mière expertise, réalisée en 2016. des parties civiles, une nouvelle les domaines qui nous intéressent, famille Traoré sur ce témoin, qui les électeurs établis depuis une tique, les tensions se sont aigui­
Dans cette affaire, les expertises expertise pointait du doigt la mé­ il n’y a aucune trace de conversa­ s’en est plaint à neuf reprises. » certaine durée sur le territoire sées, ces dernières semaines, en­
médicales censées faire la lu­ thode d’interpellation utilisée. tions avec de vrais experts. » En février, la chambre de l’ins­ puissent se prononcer sur l’acces­ tre loyalistes et indépendantistes.
mière sur les causes de la mort se « L’absence de pathologie cardia­ En 2018, Me Bouzrou avait dé­ truction de la cour d’appel de Paris sion à la pleine souveraineté. Mais, Réuni le 22 mai en bureau politi­
succèdent depuis plus de trois ans que était depuis un élément ac­ posé une plainte devant le conseil avait rejeté la demande des par­ en cas d’une majorité de refus à que élargi, le Front de libération
sans parvenir à des résultats défi­ quis, c’était une certitude », af­ départemental de l’ordre des mé­ ties civiles d’organiser une recons­ l’accession à l’indépendance, un nationale kanak et socialiste de­
nitifs convaincants. Si toutes con­ firme Me Yassine Bouzrou, avocat decins des Hauts­de­Seine visant titution de l’interpellation. Cette deuxième référendum doit être mandait le report à la fin octobre.
cluent à une mort par asphyxie, de la famille Traoré. « Sûrement l’auteure de la première exper­ demande avait été rejetée une pre­ organisé dans les deux ans, et un Dans le même temps, les indé­
elles divergent sur son origine. pas, rétorque Me Rodolphe Bosse­ tise. Il estime qu’elle a « commis mière fois en avril 2019 par les troisième en cas de nouveau refus. pendantistes lançaient une offen­
L’une attribue la mort d’Adama lut, avocat de deux des gendar­ des manquements déontologi­ deux juges d’instruction chargées sive, accusant le haut­commis­
Traoré à la compression exercée mes mis en cause. Il n’y a qu’une ques qui ont entravé la manifesta­ du dossier. Mais la procureure gé­ Instabilité politique saire et la droite d’avoir « instru­
sur sa cage thoracique lors du seule expertise, celle commandée tion de la vérité ». Il parlait alors de nérale près la cour d’appel de Paris L’organisation du premier réfé­ mentalisé » la crise sanitaire –
« plaquage ventral » par les trois par les parties civiles, qui l’écarte. « certificat de complaisance » sur avait rendu trois mois plus tard un rendum, qui a mobilisé plus de alors que la Nouvelle­Calédonie a
gendarmes. Cette technique est (…) Une chose est sûre, la dernière commande du parquet. L’affaire réquisitoire favorable à la tenue de 81 % des électeurs, a été unanime­ été peu touchée par l’épidémie,
dangereuse mais autorisée. C’est expertise conclut très clairement est toujours en cours. cette reconstitution, à laquelle ment saluée : 250 délégués, natio­ avec 18 cas et aucun décès – pour
la version retenue par les proches que les gestes d’interpellation des La dernière expertise médicale, l’inspection générale de la gendar­ naux et internationaux, avaient promouvoir l’indispensable in­
de la victime. D’autres l’expli­ gendarmes ne sont pas la cause du datée du 24 mars, juste après le dé­ merie nationale s’était déclarée fa­ été mobilisés pour veiller à sa ré­ tervention de l’Etat français.
quent par une ou plusieurs fragi­ décès. » En réalité, deux experti­ but du confinement, « ne trouve vorable. « On va la faire, on va gularité. Le gouvernement sou­ Dans ce contexte, les indépen­
lités antérieures du jeune ses – dont celle commandée par pas de pathologie évidente expli­ l’organiser nous­mêmes dans les haite que les mêmes conditions dantistes demandaient le report
homme. C’est ce que défendent les parties civiles – ont balayé la quant cet œdème cardiogénique » prochains mois. On invitera le président à la deuxième consulta­ du référendum, qui ne pourrait
thèse de la faiblesse cardiaque. et l’attribue à l’association de plu­ parquet, les juges, tout le monde », tion. « A ce jour, un risque demeure intervenir au­delà du 4 novem­
Le combat de la famille Traoré sieurs éléments : une sarcoïdose déclare Assa Traoré, qui réclame la sur l’encadrement des procédures bre. La droite loyaliste, quant à
et de sa porte­parole charismati­ pulmonaire, une cardiopathie mise en examen des gendarmes de vote. En effet, notre capacité à elle, dénonçait des manœuvres
Les expertises que, Assa Traoré, la sœur aînée du hypertrophique, un trait drépa­ et la tenue d’un procès. réunir 250 candidatures pour les dilatoires, pressée qu’elle est d’en
défunt, est devenu l’un des sym­ nocytaire, le tout « dans un con­ Pas certain que le dernier observateurs nationaux et inter­ finir avec ce processus électoral
médicales boles de la lutte contre les violen­ texte de stress intense » et « d’effort rapport de synthèse signe la fin nationaux, et à les acheminer en qui, à ses yeux, aujourd’hui, est
censées faire ces policières. A chaque rebon­ physique », « sous concentration de ce marathon médico­légal. « En Nouvelle­Calédonie dans des dé­ facteur d’instabilité.
dissement judiciaire, la mort de élevée » de cannabis. « C’est un matière judiciaire, ce n’est jamais lais compatibles avec les trois se­ Par sa proposition, le premier
la lumière sur les son petit frère suscite la colère et nouveau déni de justice, dénonce le bout », commente Me Bosselut. maines de quarantaine requises à ministre trace une voie de com­
causes de la mort l’indignation des quartiers popu­ Assa Traoré. Nous allons porter Les parties civiles ont un délai de ce jour n’est pas assurée », estime promis. Ce qu’il n’a cessé de faire
laires qui dénoncent « une procé­ plainte devant l’ordre des méde­ quinze jours pour demander une le chef du gouvernement, qui depuis qu’il gère ce dossier, avec
se succèdent dure très violente » jalonnée de cins contre ces médecins charla­ contre­expertise.  propose de reporter d’un mois la des acteurs inconciliables. 
depuis 2016 « mensonges » et de manifesta­ tans aux ordres des juges. » louise couvelaire date du deuxième référendum. patrick roger

Migrants morts à Londres : la partie française de la filière se précise


C’est à Bierne (Nord) que les 39 victimes sont montées dans le camion fatal en octobre 2019. Treize personnes ont été arrêtées en France mardi

M ardi 26 mai, une opé­


ration de police euro­
péenne est venue
troubler le commerce fructueux
d’une ou plusieurs organisations
France, en Allemagne ou encore
en Roumanie avant de tenter le
voyage vers la Grande­Bretagne.
Plusieurs arrestations avaient
eu lieu en novembre 2019 au
Les enquêteurs de l’Office cen­
tral pour la répression de l’immi­
gration irrégulière et de l’emploi
d’étrangers sans titre (Ocriest)
ont pu remonter jusqu’à cette pe­
La filière est
soupçonnée
d’avoir transporté
l’équipe commune d’enquête mise
en place entre la Belgique, le
Royaume­Uni et la France et con­
duite par Eurojust ». Une nouvelle
structure qui permettra selon
dans le Nord. Là, ils passent par les
ports de Calais ou Zeebrugge. »
Bénéficiant de facilités de visas,
de nombreux migrants vietna­
miens transitent par la Russie
criminelles de trafic d’êtres hu­ Royaume­Uni et au Vietnam. tite ville de moins de 2 000 habi­ jusqu’à plusieurs M. Heitz d’appréhender les nou­ pour rejoindre l’Europe. Ils arri­
mains. Vingt­six personnes, 13 en Deux chauffeurs originaires d’Ir­ tants après plusieurs semaines de velles formes de criminalité vent plus rarement sur le conti­
Belgique et 13 en France, ont été lande du Nord, dont celui du travail de surveillance et de re­
dizaines transnationale nécessitant le nent grâce à des visas Schengen
interpellées pour leur apparte­ camion transportant le conte­ coupement sur les données de de personnes concours de l’entraide entre pays ou en profitant d’une escale dans
nance supposée à un réseau de neur où se trouvaient les Vietna­ géolocalisation des véhicules et et la prise de conscience d’un un pays membre. Si la France est
passeurs spécialisés dans l’ache­ miens, avaient ensuite été mis en des téléphones des membres du
par jour depuis nouveau paradigme selon lequel l’un des pays du monde où, pour
minement illégal de Vietna­ cause pour homicides volontai­ réseau. Sur les écoutes, les pas­ des mois la criminalité financière est liée à des raisons historiques, la dias­
miens vers la Grande­Bretagne. res et aide à l’immigration illé­ seurs évoquent de « la marchan­ la délinquance de droit commun. pora vietnamienne est la plus im­
La majorité sont de nationalité gale, l’un d’eux reconnaissant dise » et des « stocks ». Dans un communiqué diffusé portante, ce qui en fait un lieu de
vietnamienne. Viennent ensuite même avoir tiré un profit finan­ Sur les 13 personnes interpellées vietnamien d’un voyage vers la mardi, le parquet fédéral belge a transit naturel, le Royaume­Uni
quelques Français, des Marocains cier de cette activité. mardi en Ile­de­France, notam­ Grande­Bretagne organisé par ce précisé pour sa part que la filière est la destination privilégiée.
et un Algérien. ment à Créteil, sept seraient liées réseau entre 20 000 et 25 000 est soupçonnée d’avoir trans­ Les ressortissants vietnamiens
Certaines des personnes arrê­ Seconds couteaux au réseau qui a conduit les 39 vic­ euros. La plupart ont payé grâce à porté jusqu’à plusieurs dizaines ne sont pas les seuls à voir dans le
tées sont soupçonnées d’avoir Le conteneur provenait du port times vietnamiennes jusqu’à un système de compensation de personnes chaque jour depuis Royaume­Uni une terre d’oppor­
participé au convoyage des belge de Zeebrugge, une des l’Angleterre. Il s’agirait de seconds avec des comptes au Vietnam per­ plusieurs mois, y compris pen­ tunités. En 2019, les autorités font
39 Vietnamiens (31 hommes et 8 plates­formes du transport de couteaux chargés de la logistique, mettant d’éviter la circulation dant la période de confinement. état de la découverte de près de
femmes dont 3 mineurs) retrou­ fret vers l’Angleterre. Selon les principalement de l’héberge­ d’argent liquide. Les autres ont dû « C’est une filière vietnamienne 24 000 migrants cachés à bord de
vés morts en octobre 2019 à l’inté­ informations du Monde, les mi­ ment et du transport. « Trois lo­ travailler au sein du réseau pour classique, commente un cadre de poids lourds dans le port de Calais
rieur du conteneur d’un camion grants étaient montés à bord du geurs et quatre chauffeurs », selon financer leur voyage. la police. Il y en a en permanence, ou aux abords du tunnel sous la
dans la zone industrielle de Grays, camion, propriété d’un Nord­Ir­ une source proche du dossier. Les Interrogé par Le Monde, le pro­ six, sept ou huit actives sur le terri­ Manche. Fin janvier, 23 migrants
une commune à l’est de Londres. landais et immatriculé en Bulga­ sept individus arrêtés en lien avec cureur de Paris, Rémy Heitz, s’est toire. Les migrants transitent gé­ se disant originaires d’Erythrée et
En février, les autorités britanni­ rie, le 22 octobre, à Bierne (Nord), la tragédie de Grays, pour lesquels félicité de ce qu’il considère néralement par la région pari­ du Soudan ont été découverts
ques avaient révélé que les 39 mi­ une commune située à 25 km de le parquet de Paris a requis le pla­ comme un succès de la Junalco, la sienne où ils sont pris en charge dans un camion frigorifique près
grants étaient morts d’hypoxie et la frontière belge et à 90 km du cement en détention, étaient en nouvelle juridiction nationale par des logeurs et des transpor­ du port de Zeebrugge. La tempé­
d’hyperthermie. Certains étaient port de Zeebrugge où ils avaient cours de déferrement samedi ma­ chargée de la lutte contre la crimi­ teurs – souvent des chauffeurs de rature à bord était de 2 °C. 
arrivés il y a plusieurs mois en été amenés par des chauffeurs de tin. Le parquet de Paris estime le nalité organisée qui « a permis un taxi de cités qui ont besoin d’un julia pascual
Europe et avaient travaillé en taxis français. coût global pour un ressortissant suivi précis et approfondi de peu d’argent et qui les amènent et simon piel
0123
14 | france DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

Le logement, casse­tête des sorties de prison


L’absence d’hébergement a privé de nombreux détenus de libérations anticipées pendant le confinement

E
n prison, tout le monde
n’a pas eu droit aux
« L’accès
mesures exceptionnel­ à une solution
les de sortie anticipée
mises en place par la ministre de
d’hébergement
la justice le 25 mars pour faire est un préalable
baisser en urgence la surpopula­
tion carcérale et conjurer le ris­
à toute démarche
que d’épidémie de Covid­19. Cer­ de soins
tains en étaient exclus d’office
comme les condamnés pour cri­
et d’insertion »
mes, délits terroristes ou pour ANTOINE DULIN
des violences intrafamiliales. Les rapporteur de l’avis du CESE
problèmes de logement se sont sur la réinsertion
chargés dans tout le pays d’en ex­ des personnes détenues
clure d’autres qui étaient pour­
tant libérables. « On s’est retrou­
vés coincés avec énormément de tions sont financées par l’admi­
personnes qui méritaient une nistration pénitentiaire avec un
remise de peine exceptionnelle de prix de journée moyen d’environ
deux mois, mais allaient se retrou­ 30 euros. Mais nombre d’associa­
ver à la rue », a constaté Cécile tions en difficultés financières
Dangles, présidente de l’Associa­ ont abandonné ces dernières
tion nationale des juges de l’ap­ années. L’équation était devenue
plication des peines. intenable entre les recettes varia­
En Seine­Saint­Denis, parmi les bles, dépendantes du nombre de
détenus de la maison d’arrêt de personnes écrouées placées, et
Villepinte qui étaient éligibles à les charges fixes de l’immobilier
une assignation à résidence pour et du personnel.
exécuter les deux derniers mois « Il y a un vrai problème de finan­
de leur peine, un tiers était sans cement du modèle. Il faut sortir de
hébergement, selon Marie­Ro­ ce système et proposer une dota­
lande Martins, directrice du Ser­ tion globale aux associations en
vice pénitentiaire d’insertion et fonction du nombre de places »,
de probation (SPIP) du départe­ explique Yannick Anvroin, direc­
ment. Un autre tiers n’était pas Dans la maison d’arrêt de Villepinte (Seine­Saint­Denis), en avril 2019. PHILIPPE LOPEZ/AFP teur de l’association Aprémis (Ac­
libérable en raison de situations compagnement, prévention, ré­
administratives irrégulières. « Et flexion et médiation pour l’inser­
parmi le dernier tiers, un nombre parquet sur proposition du SPIP mise en œuvre. Or, les problèmes L’accès à un centre d’héberge­ place pour préréserver une place, tion sociale), pionnière dans le
significatif de familles ne s’est pas en fonction du profil et du com­ de logement de ces infortunés ne ment et de réinsertion sociale où le détenu doit attendre d’être domaine du placement extérieur.
mobilisé pour nous fournir les jus­ portement en détention. Mais le vont pas se résoudre d’un coup de (CHRS), une des solutions officiel­ sorti de prison pour appeler le 115 Il remarque que « la frilosité bud­
tificatifs d’hébergement, soit en problème du logement a large­ baguette magique au cours des lement adaptées à ces ex­détenus et « activer » sa place. « Mais c’est gétaire de certains SPIP a freiné le
raison de difficultés avec le manie­ ment réduit l’intérêt de la mesure. deux mois de prison qu’il leur sans domicile, reste compliqué. très compliqué », observe la direc­ placement extérieur parmi les
ment d’Internet, soit pour d’autres Alors que chaque semaine une reste à effectuer. En Seine­Saint­ Les places y sont affectées par les trice du SPIP. solutions proposées aux juges
raisons », constate Mme Martins. soixantaine de détenus de Ville­ Denis comme ailleurs, la plupart services intégrés de l’accueil et de d’application des peines ». De fait,
Toutes les personnes ayant une pinte étaient éligibles à ce disposi­ des personnes sans logement l’orientation (SIAO) départemen­ « Frilosité budgétaire » la facturation d’une telle journée
attestation d’hébergement ne se­ tif dérogatoire, au final seuls 17 sont donc privées de perspectives taux, chargés par le ministère du Dans quelques rares départe­ apparaît en charge supplémen­
raient pas sorties pour autant ont été assignés à résidence au d’accompagnement post­senten­ logement d’arbitrer entre la de­ ments, toutefois, les choses fonc­ taire pour l’administration péni­
puisque la décision revenait au cours des huit semaines de sa ciel et quittent la prison à la fin de mande de logement d’urgence. tionnent mieux. Comme dans la tentiaire alors que cela revient
leur peine, en sortie sèche. Autant dire que la concurrence Somme où le CHRS de l’Ilot a 70 % moins cher que si la per­
Le problème n’est pas nouveau. est rude ! Malgré les accords pas­ ouvert ses portes à Amiens sonne était restée en prison. Mais
Le suivi en milieu ouvert par téléphone Une personne sur six sorties de
prison entre 2015 et 2017 ne
sés avec les SPIP, il est parfois diffi­
cile d’obtenir plusieurs mois à
en 1973, à l’origine exclusivement
pour les sortants de prison. La
cette dernière charge est indolore,
fondue dans la masse.
Dès le début du confinement, le 17 mars, le service pénitentiaire disposait que d’une solution pré­ l’avance une attestation d’héber­ création du SIAO depuis n’a pas En dix ans, le nombre de per­
d’insertion et de probation de Seine-Saint-Denis a mis ses caire d’hébergement et 6 % n’en gement, document pourtant empêché cette association de sonnes condamnées en place­
115 agents en télétravail. Une liste des « profils sensibles » (terro- avaient aucune, selon l’avis du préalable à l’instruction par un maintenir des liens privilégiés ment extérieur a baissé de 22 %, à
risme, violence conjugale, agression sexuelle…) a été dressée, re- Conseil économique, social et juge de l’application des peines avec les services départemen­ 882 au 1er janvier, tandis que la
censant 710 noms parmi les 4 800 personnes sous main de justice environnemental (CESE) de no­ d’une demande d’aménagement taux et régionaux de l’adminis­ population carcérale avait pro­
suivies en milieu ouvert dans ce département. Plus aucun rendez- vembre sur « la réinsertion des de fin de peine. tration pénitentiaire. Une autre gressé dans le même temps de
vous physique n’étant possible, ils ont été remplacés par des ren- personnes détenues ». Or, souligne « Les demandes auprès du SIAO solution pour les aménagements 16 %. Et pendant ce temps, les sor­
dez-vous téléphoniques réguliers avec ces 710 personnes. Le ser- Antoine Dulin, son rapporteur, pour les détenus SDF ne sont pres­ en fin de peine des personnes ties sèches de prison, sans le
vice a dû mobiliser trois places dans les dispositifs d’hébergement « l’accès à une solution d’héberge­ que jamais satisfaites », remar­ sans logement réside dans le pla­ moindre accompagnement, con­
proposés pendant le confinement par le département et la région ment est aussi un préalable à toute que Marie­Rolande Martins. Un cement extérieur. Ces petites cernent 80 % des détenus. 
pour les situations d’urgence en matière de violences conjugales. démarche de soins et d’insertion ». mécanisme a bien été mis en structures gérées par des associa­ jean­baptiste jacquin

A Amiens, un Ilot pour aider les anciens détenus


Un centre d’hébergement et de réinsertion sociale offre un sas de transition qui accompagne les personnes sortant de prison

REPORTAGE dans le cadre d’un aménagement


de peine, avec des horaires de sor­
telle prise en charge. Neuf jours
plus tard, il y déposait son paque­
Tous les cheville. « J’ai une famille, mais elle
ne veut plus de moi », explique
gement, mais on ne les lâche pas
tant qu’ils ne l’ont pas », assure

A près une longue peine de


prison, le retour à la vie
ordinaire est un parcours
du combattant qui nécessite par­
fois de réapprendre des gestes to­
ties limitées par le juge de l’appli­
cation des peines à sept heures par
jour pour l’un et six heures pour
l’autre, et seulement quatre heu­
res les week­ends.
tage. « Avec une sortie sèche de pri­
son, je serais retombé dans l’al­
cool », disait­il, reconnaissant, lors
de notre passage. « Ici, ils vous ob­
servent sans vous le dire », racon­
résidents du
centre, même
ceux sans emploi,
l’homme aux yeux bleus. Il fait
l’objet d’un suivi sociojudiciaire
de sept ans. Grâce aux bonnes re­
lations tissées entre l’Ilot et le ser­
vice pénitentiaire d’insertion et
M. Barbezat, ex­directeur logisti­
que dans l’agroalimentaire re­
converti dans le social après un
licenciement. « Trouver un loge­
ment avec le RSA est possible à
talement anodins. « Quand je suis Teddy était fier de lister ce qu’il tait­il, engoncé dans son gros pull
s’acquittent d’un de probation de la Somme, Re­ Amiens, pour un emploi, c’est plus
entré au McDo, j’ai vu de grands avait fait au cours de ses dix pre­ gris, la fermeture Eclair remontée prix de journée naud est désormais suivi, dans le compliqué », constate­t­il.
panneaux avec le menu affiché, j’ai miers jours : sa carte Vitale, son CV, jusqu’au menton. cadre de son obligation de soins, Certains résidents ont pu être
cherché longtemps le bouton pour un rendez­vous à Pôle emploi, un L’histoire de Teddy aurait pu mé­
en échange du par le psychologue qu’il voyait en embauchés dans les cuisines, le
parler, comme au Drive… Je ne sa­ autre à l’Association nationale de riter une happy end. Mais l’alcool a toit et du couvert détention. garage ou la menuiserie des Ate­
vais pas ce qu’était un écran tac­ prévention en alcoologie et addic­ repris le dessus et les recadrages Mais pendant les deux mois du liers d’insertion de l’Ilot. Tous les
tile », explique Renaud (les pré­ tologie (Anpaa), pour son obliga­ par les travailleurs sociaux du confinement, le suivi des rési­ résidents, même ceux sans em­
noms ont été modifiés), 39 ans, tion de soins. « Sans l’aide de ma ré­ CHRS n’ont pas empêché les inci­ jet de réinsertion de six mois re­ dents par les associations parte­ ploi, s’acquittent d’un prix de
dont sept ans passés en prison. férente de l’Ilot, je ne sais pas si je se­ dents. Dès la fin de son bracelet, le nouvelables une fois », explique naires de l’Ilot et les centres journée en échange du toit et du
Teddy, 23 ans, sorti de quatre ans rais allé aussi vite », disait­il. 30 avril, il a disparu dans la nature, M. Barbezat, dont l’établissement médico­psychologiques a été à couvert. Un membre de l’équipe,
et quelques mois derrière les bar­ Les démarches administratives en plein confinement. Une sortie abrite aussi des personnes non ju­ l’arrêt. « Il redémarre très lente­ composée d’une assistante so­
reaux de la prison de Liancourt représentent souvent un obstacle « en solidarité », dit le jargon socio­ diciarisées (sans domicile ni em­ ment », regrette le directeur de ciale et de trois éducatrices spé­
(Oise), raconte sa surprise d’avoir insurmontable pour des publics judiciaire. « Autrement dit, logé par ploi). Toutes ont des parcours de l’établissement. En revanche, pour cialisées, est là tous les matins à
une poignée à la porte de sa sans formation, parfois illettrés. un ami, rien de très solide », recon­ vie chaotiques. En 2019, un peu les pensionnaires suivis pour des 7 heures pour prendre le petit­dé­
chambre. « Les premiers jours, le Ici, l’accompagnement est global, naît M. Barbezat. plus des deux tiers des 140 per­ violences sexuelles, le Centre res­ jeuner avec les résidents, un autre
matin, j’attendais derrière la porte même si Charles Barbezat, direc­ sonnes qui y ont séjourné étaient sources pour les intervenants reste jusqu’à 21 heures, après le dî­
que quelqu’un vienne ouvrir, et le teur de l’établissement, rappelle Parcours de vie chaotiques des « publics justice » faisant l’ob­ auprès des auteurs de violences ner pris dans la salle commune.
soir, je la fixais par réflexe, comme que les 56 « résidents » qu’il hé­ « Les rechutes sont régulières, cela jet d’un suivi sociojudiciaire, en sexuelles (Criavs) de Picardie a mis « Ils ne peuvent pas nous mentir
s’il y avait un œilleton pour la berge sont des adultes dont il fait partie du processus, estime aménagement de peine ou con­ en place des rendez­vous réguliers sur leur état, on voit leurs coups de
ronde du surveillant… » n’est pas responsable. Juridique­ Mme Vernède. Mais, après trois ou damnés à une peine de sursis avec par visioconférence. « Ça a bien déprime, de stress ou s’ils ont re­
Lorsque nous les avions rencon­ ment, s’entend. quatre années de prison, la per­ mise à l’épreuve. marché, on va peut­être continuer pris de l’alcool ou de la drogue »,
trés, avant le confinement dans le­ La référente de Teddy, Dolorès sonne commence à être abîmée, Au deuxième étage, Renaud est pour faciliter certains rendez­ assure le directeur.
quel le pays a été plongé le 16 mars, Vernède, éducatrice spécialisée, peut­être trop pour pouvoir rebon­ fier de montrer sa chambre avec vous », en conclut M. Barbezat. A l’heure où entre en vigueur la
tous deux étaient logés à Amiens était allée le voir en détention dir. » Pas de quoi faire baisser les la couette du lit décorée des créa­ Le CHRS de l’Ilot possède égale­ réforme sur l’efficacité et le sens de
(Somme), à deux pas de la cathé­ pour lui expliquer le fonctionne­ bras à cette femme qui a travaillé tures jaunes des Minions, « en ment six studios en ville pour la peine, le nombre de sortants de
drale, dans le centre d’héberge­ ment de l’Ilot. Puis le juge lui a ac­ quinze ans en protection de l’en­ souvenir de mon fils que je n’ai pas des personnes ayant des ressour­ prisons qui bénéficient d’un tel ac­
ment et de réinsertion sociale cordé une permission de sortir fance avant de rejoindre l’Ilot. vu depuis sept ans ». Sur la table de ces ou un travail. « Cela offre une compagnement par le milieu as­
(CHRS) de l’association l’Ilot. Ils afin de visiter le CHRS, avant de « Le principe est d’accueillir des chevet est posé le récepteur du transition vers l’autonomie to­ sociatif reste très marginal. 
portaient un bracelet électronique s’assurer de son accord pour une personnes dans le cadre d’un pro­ bracelet électronique attaché à sa tale. Ils sont dans l’attente d’un lo­ j.­b. j.
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 | 15

La course folle du vélo pour gagner les villes
Depuis un mois, en prévision du déconfinement, des pistes cyclables sont tracées dans l’urgence le long des grands axes

U
ne bataille d’un nou­
veau genre se déroule
depuis peu, au ras du
bitume, à coups de
peinture, de blocs de béton et de
plots en plastique. Lundi 25 mai, il
était un peu plus de 20 heures,
lorsque des équipes des services
techniques de la métropole Aix­
Marseille ont commencé à recou­
vrir de noir les vélos jaunes dessi­
nés, à peine deux semaines plus
tôt, sur le sol de l’avenue du Prado.
La piste cyclable temporaire qui
longeait cet axe urbain de 60 mè­
tres de large est supprimée. « L’ex­
périmentation n’a pas trouvé son
public », justifie la métropole, Manifestation
dans un communiqué. de cyclistes,
L’itinéraire n’a pas eu le temps à Marseille,
de faire ses preuves, ont répondu, le 26 mai,
furieux, des cyclistes et membres contre la
du collectif Vélos en ville qui ont suppression
tenté de s’opposer physiquement de la
au démontage. Jeudi 28 mai, des « coronapiste »
centaines de personnes se don­ du Prado.
naient rendez­vous pour pédaler EMILIO GUZMAN/
au même endroit. Aux klaxons DIVERGENCE
des automobilistes répondaient
les sonnettes des manifestants.
Ceux­ci soupçonnent les élus
d’avoir cédé à la pression de la
Confédération des comités d’inté­
rêt de quartier. Le 11 mai, cette ins­
titution marseillaise jugeait « dif­
ficile » de chasser les voitures de
certaines voies « pour les affecter
spécifiquement aux vélos ».
Quelques jours plus tôt, mi­mai,
c’est au cœur de Paris, face à l’Hô­
tel­Dieu, que des blocs de béton
installés la veille ont dû être illico
retirés dans la nuit, sur ordre de la
Préfecture de police. Pourtant,
« un accord technique avait été trafic motorisé. Cette course à kings en jardins éphémères, ou 20 000 à 50 000 euros ailleurs. cyclable voisine semble déserte.
conclu », assure Ariel Weil, le l’occupation de l’espace public par
Pour des rues en terrains de jeu, pour Grenoble inverse même la logi­ « Vous allez vous faire des enne­
maire (PS) du 4e arrondissement. le vélo a lieu également en Alle­ la Fédération dénoncer la trop grande place ac­ que au moment de penser la lar­ mis », avait averti Medy Sejai, le di­
D’autres épisodes du même type magne, en Italie ou aux Etats­ cordée à l’automobile. A force de geur des aménagements. Sur les recteur de l’espace public de Mon­
se sont déroulés en grande ban­ Unis. La transformation ne se fait
française des parcourir la ville et de fréquenter quais de l’Isère, « on s’est fixé treuil, lors du webinaire du
lieue. Ces derniers jours, des itiné­ pas sans heurt, mais, si elle se usagers de les réunions publiques, les pro­vé­ 3,20 mètres pour les voitures, et 19 mai. « Dictature », « gauchistes
raires aménagés dans les Yveli­ confirmait, pourrait modifier le los d’aujourd’hui maîtrisent par tout le reste est alloué aux vélos et totalitaires », « escrolo », voilà
nes, entre Le Pecq et Chatou, et à visage des villes.
la bicyclette, cœur les codes de l’urbanisme et aux piétons », dit Marine Peter, pour les fleurs glanées sur les ré­
Montigny­lès­Cormeilles, dans le Le temps est venu de faire de la le moment de la cartographie. Sur les logiciels chef de projets à Grenoble­Alpes seaux. Rien de bien terrifiant, aux
Val­d’Oise, ont été effacés. France « une nation du vélo », a ré­ Streetmix ou Neore, ils tracent les Métropole. yeux de Frédéric Héran, écono­
pété Elisabeth Borne, le 29 mai. La
est inespéré pistes cyclables de leurs rêves, les miste, spécialiste des déplace­
« Une nation du vélo », ministre de la transition écologi­ partagent en open source. Depuis Ça coince à certains endroits ments urbains. « Les pratiques
Mais, dans le même temps, pour que et solidaire, qui annonçait de un mois, ils ont toute l’attention L’élan n’épargne pas les villes nouvelles sont d’abord ignorées,
la première fois, des cyclistes rou­ nouveaux financements allant seaux dignes de ceux de Fribourg des administrations. habituellement les plus mal no­ puis contestées, et enfin banali­
laient tranquillement, à Paris, sur dans ce sens, insiste « pour qu’on en Allemagne ou d’Utrecht aux Les mises en pratique varient. tées par les usagers, comme l’ag­ sées. Là, on est dans la phase de
l’axe Bastille­Concorde dégagé, laisse toute sa place au vélo ». C’est Pays­Bas, le moment est inespéré. Certaines villes avancent douce­ glomération de Cergy­Pontoise confrontation. » Cet universitaire
ou presque, de toute voiture. Et de mi­avril, juste après l’annonce du D’ordinaire, la matérialisation ment, et sans trop dépenser, avec ou Argenteuil (Val­d’Oise). Après appelle à repenser la hiérarchie
l’autre côté du périphérique, à déconfinement, que la nécessité d’une piste cyclable nécessite « un des plots en plastique et du mar­ la pression de l’association Vélo des modes de déplacement, en
Montreuil, une quatre­voies in­ d’aménager des pistes cyclables à diagnostic, une étude préalable, quage au sol jaune, la couleur as­ utile, Saint­Brieuc a aussi accepté privilégiant la marche, puis le
franchissable est devenue, en la hâte s’est imposée. Les impéra­ une étude de faisabilité, un avant­ sociée aux travaux. D’autres y de « réserver une voie, sur un axe vélo, les transports publics et, en
quelques jours, une avenue à tifs sanitaires allaient limiter dras­ projet, un appel d’offres, un marché vont plus franco. « Partout où j’ai entre le centre­ville et l’hôpital, dernier lieu, la voiture.
30 km/h sur laquelle les cyclistes tiquement le nombre de places et, quand tout va bien, le projet est voulu faire de petits morceaux de aux vélos et aux bus », explique En attendant, certains élus, à un
se croisent à droite, sur deux files, dans les transports en commun. réalisé, au mieux, en deux­trois pistes, j’ai été confronté aux rive­ Louise­Anne Gautier, adjointe à mois du second tour, sont tentés
cantonnant les voitures sur Mais le report sur la voiture était ans », reconnaît Emmanuelle Gay, rains ou aux commerçants. Alors l’environnement. de céder à la pression. Même à Pa­
l’autre moitié de la chaussée. impensable. Pour des raisons éco­ directrice de la direction régionale j’ai commencé à y aller d’un coup », Evidemment, à certains en­ ris, la bataille n’est pas gagnée.
A Montpellier, Grenoble, mais logiques évidentes, et aussi parce et interdépartementale de l’équi­ explique, à Nice­Matin, Christian droits, ça coince sérieusement. Christophe Najdovski, adjoint à la
aussi à Besançon, au pied de La que l’espace manque. En Ile­de­ pement et de l’aménagement Estrosi, le maire (LR) de Nice, qui Sur les anciennes nationales qui maire socialiste, constate que la
Défense ou à Villeurbanne, les France, on décompte, d’ordinaire, d’Ile­de­France, lors d’un webi­ promet 60 km supplémentaires. strient la banlieue parisienne, à Préfecture de police se montre
scènes se ressemblent. Depuis un 400 km à 500 km d’embouteilla­ naire, le 19 mai. Là, les pistes voient A Montreuil, en Seine­Saint­De­ Pantin ou à Saint­Mandé, les nou­ moins arrangeante, ces derniers
peu plus d’un mois, en prévision ges aux heures de pointe. le jour en une ou deux semaines. nis, on parie sur l’irréversible en velles pistes se transforment en jours. « Le préfet réclame des ins­
du déconfinement, des pistes Pour les associations au sein de Cette méthode, « l’urbanisme assumant le marquage blanc et parkings temporaires. Avec la re­ tructions, des délais d’un mois, au
cyclables sont tracées dans l’ur­ la Fédération française des usa­ tactique », est née outre­Atlanti­ l’achat d’élégantes balisettes prise progressive du trafic, des prétexte que les aménagements
gence le long des routes, le plus gers de la bicyclette (FUB), qui ré­ que, où, dès les années 1970, des noires, quitte à consacrer automobilistes s’agacent de pa­ pourraient devenir pérennes. » Or,
souvent en retirant une voie au clament depuis des années des ré­ militants transforment des par­ 100 000 euros par km, contre tienter sur leur file quand la piste pour l’élu, rien ne sert de démon­
ter ce qui vient d’être installé. « Il
faut laisser le temps aux nouveaux
Elisabeth Borne appelle à pérenniser les pistes temporaires comportements de s’installer, aux
cyclistes de découvrir le réseau. »
Encore faudrait­il rendre les
transformer les pistes cyclables pro­ tés » qui en feront la demande. Le choix l’Etat, par exemple la préfecture de police mise en état de 1 million de cycles d’ici la nouveaux itinéraires visibles. Ra­
visoires aménagées à la hâte en vue du des mots a son importance pour dési­ de Paris, Mme Borne ne dispose pas d’un fin de l’année. Dans ce but, 250 mécani­ res sont les pistes jalonnées de
déconfinement en itinéraires définitifs ? gner ces nouvelles pistes. En quelques pouvoir direct. « Il y a des réflexes à créer, ciens certifiés doivent être formés d’ici à panneaux avec la direction et le
Tout le monde y pense, à commencer semaines, elles sont déjà passées du sta­ une pédagogie à faire », insiste­t­elle, l’été, et 500 par an, à terme. Le vélo à temps de parcours, comme l’a
par la ministre de la transition écologi­ tut d’« éphémère » ou de « provisoire » à pour que l’administration prenne systé­ assistance électrique n’est pas oublié : fait, par exemple, la métropole de
que et solidaire, Elisabeth Borne. « J’in­ celui de « temporaire ». Mais Olivier matiquement en compte les déplace­ l’Etat double les aides accordées par les Rennes. Malgré tout, les cyclistes
vite les élus à pérenniser, quand c’est pos­ Schneider, le président de la Fédération ments à bicyclette dans leurs décisions. collectivités locales aux acheteurs, dans sont de sortie. Les comptages, à
sible, les pistes temporaires. Nous espé­ des usagers de la bicyclette, qui réunit les « Certains préfets, comme celui des Hauts­ la limite de 200 euros. Paris ou à Lyon, montrent une
rons en déployer 1 000 kilomètres au associations des cyclistes du quotidien, de­Seine, comprennent très vite », indique Les employeurs sont, par ailleurs, invi­ forte hausse de la pratique.
total. Ne laissez pas la voiture reprendre parle, lui, de « pistes de transition », Pierre Serne, le président du Club des vil­ tés à participer à l’effort général. Ils peu­ L’association Vélo & Territoires,
la place ! », a­t­elle insisté, vendredi comme pour souligner que tout ceci les et territoires cyclables. D’autres non. vent, sans tarder, octroyer à leurs salariés qui rassemble une centaine de
29 mai, lors d’une conférence de presse. nest qu’une première étape. « On transmet au ministère quand les élus le « forfait de mobilité durable » de collectivités, note, pour la pre­
Pour accompagner ce mouvement nous font part de blocages », ajoute­t­il. 400 euros annuels destinés à compenser mière semaine du déconfine­
voulu par de nombreux élus locaux, et Triplement du budget Soucieuse d’encourager « l’engoue­ leurs trajets à vélo ou en covoiturage. « Ce ment, une fréquentation
observé un peu partout dans le monde, La volonté est là mais, en pratique, le ment extraordinaire pour le vélo » cons­ mode de déplacement écologique, écono­ moyenne des axes cyclables en
les collectivités pourront puiser dans le gouvernement ne peut pas imposer aux taté depuis le début du mois, Elisabeth mique, est aussi bon pour la santé et limite hausse de 11 % par rapport à 2019,
fonds de 1 milliard d’euros mis à disposi­ élus locaux de modifier l’usage d’une Borne a également annoncé le triple­ l’absentéisme », dans l’entreprise, a rap­ alors que le télétravail était tou­
tion par l’Etat pour financer les « inves­ chaussée dont ils ont la responsabilité, ment du budget destiné à la remise en pelé la ministre à l’intention des direc­ jours recommandé. La progres­
tissements verts », a expliqué celle qui se comme c’est le cas avenue du Prado à état des bicyclettes oubliées au fond des tions des ressources humaines. Enfin, sion s’observe y compris en péri­
pose de plus en plus en « ministre du Marseille, où la métropole Aix­Marseille caves et des garages. Il passe de 20 mil­ elle compte bien inaugurer, en mai 2021, phérie et dans les campagnes,
vélo ». La part de cette somme réservée a fait supprimer une « coronapiste », en lions à 60 millions d’euros. Et 70 000 ré­ « une grande célébration nationale, appe­ même si les nouvelles pistes y
aux « mobilités actives », la marche et le début de semaine. parations ont déjà été effectuées depuis lée “Mai à vélo” » pour « installer définiti­ sont encore très rares. 
vélo, n’est pas encore définie, mais l’Etat Et même là où le blocage émane d’une le 11 mai, grâce à ce « coup de pouce » de vement cette culture nouvelle ».  émeline cazi
s’engage à « accompagner les collectivi­ administration soumise à l’autorité de 50 euros. Le gouvernement vise la re­ é. ca. et o. r. et olivier razemon
0123
16 | économie & entreprise DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

Alexandre de Juniac : protection que nous préconisons


est mis en place, il n’est pas be­
soin de neutraliser des sièges.
« L’IATA a calculé
312 milliards
Pour le transport aérien,
le monde d’après sera­t­il
différent du monde d’avant ?

« Les mesures sont prêtes


Cela ne devrait pas être fonda­
Cela pourra­t­il accélérer
de dollars de mentalement différent. Le point
le retour à la normale ? pertes de chiffre sur lequel on peut avoir des inter­
Les estimations placent le re­ rogations, c’est plus le voyage
tour à la normale fin 2022­début
d’affaires pour d’affaires que celui de tourisme

pour relancer l’aérien » 2023. Ce qui est intéressant, c’est


que l’état d’esprit des compagnies
aériennes suit l’évolution de la
pandémie de Covid­19. Il y a trois
les compagnies.
(...) Ce chiffre
est plutôt
car l’appétit pour le voyage est
encore là. Le télétravail, Internet,
la vidéo, conférence, est­ce que
cela ne va pas inciter les hommes
Le directeur général de l’Association internationale semaines, les transporteurs euro­
péens étaient très pessimistes
un plancher d’affaires à voyager un peu moins
et à utiliser les outils Internet, et
du transport aérien fait des propositions pour mais, depuis une semaine, l’hori­ qu’un plafond » les entreprises à limiter les bud­
zon s’est beaucoup éclairci. gets voyages ?
éviter la quarantaine et la distanciation dans les avions Nous avons constaté la même
évolution chez les transporteurs troisième trimestre. Pour IATA, à La crise laissait planer
asiatiques, mais avec trois semai­ la fin de 2020, le trafic devrait at­ la menace d’une hécatombe
nes d’avance. Si l’on regarde les teindre 50 % à 60 % de son niveau parmi les compagnies.
crises précédentes, en général, la de l’année 2019. La redoutez­vous toujours ?
ENTRETIEN Comment voyez­vous le redé­
marrage du transport aérien ?
les finalisons et ce sera public
lundi 1er juin. Un guide sera publié
reprise a été assez rapide. Ce qui
rend les estimations difficiles, Les low cost vont­elles profiter
C’est un peu tôt pour le dire car
beaucoup d’entre elles sont sous

A
lexandre de Juniac, an­ Le credo d’IATA tient en trois avec des procédures pour mettre c’est qu’à la pandémie s’ajoutent de la pandémie pour prendre la protection du régime des failli­
cien PDG d’Air France­ mots : consultation, coopération, en œuvre un contrôle sanitaire. une récession économique des parts de marché aux tes. Comme pour Avianca et la­
KLM, est, depuis le harmonisation. Cela veut dire que IATA les a présentées directement lourde qui frappe le monde entier compagnies régulières ? tam, qui sont deux des plus
1er septembre 2016, di­ la réouverture des frontières doit à 21 pays, dont la France, les Etats­ et une attitude très prudente des Elles en gagneront aussi parce grandes compagnies d’Amérique
recteur général de l’Association être coordonnée au moins régio­ Unis, la Chine, la Grande­Breta­ gouvernements, notamment en que les compagnies classiques latine. Aux Etats­Unis, il n’y a
internationale du transport aé­ nalement, si ce n’est mondiale­ gne. Elles ont recueilli l’assenti­ matière de réouverture des fron­ vont tailler dans leurs réseaux encore rien eu car des milliards
rien (IATA), qui regroupe ment. Elle doit se faire en collabo­ ment général. tières et de restrictions des voya­ court et moyen­courriers, notam­ de dollars ont été injectés. En
293 compagnies aériennes. Le di­ ration avec l’industrie. Il faut aussi Si le rapport est définitivement ges internationaux. ment les vols domestiques, ce qui Europe, deux grandes compa­
rigeant d’entreprise propose un que les mesures sanitaires soient approuvé lundi, ces mesures devrait profiter aux low cost. A gnies historiques (Air France­
catalogue de mesures pour éviter harmonisées entre les Etats pour pourraient commencer à être ap­ Quelle reprise de l’activité l’exemple d’Air France ou de KLM et Lufthansa) bénéficient
la quarantaine et la distancia­ éviter un patchwork ingérable et pliquées dès le mois de juin. Nous anticipez­vous ? Lufthansa. Mais des low cost, d’un peu moins de 20 milliards
tion d’un siège sur deux dans les risqué pour les compagnies. C’est pensons que si nous mettons en Les compagnies aériennes low filiales de compagnies histori­ d’euros d’aides publiques. Norwe­
avions. pourquoi, sous l’égide de l’Organi­ place le système de contrôle et de cost ont l’air d’avoir une vision ques, comme Transavia pour Air gian et le secteur aérien norvé­
sation de l’aviation civile interna­ protection que nous préconisons, plus dynamique, avec une reprise France, ou Eurowings pour gien ont été sauvés par l’injection
Après de nombreuses semaines tionale (OACI), en collaboration il n’est pas besoin de neutraliser plus rapide de leur activité. Sa­ Luthansa, pourraient bénéficier massive de fonds publics.
à l’arrêt, quelle va être l’am­ avec l’Organisation mondiale de la des sièges. chant que ces compagnies ont du retrait de leurs maisons mères. Même chose en Asie. Pour l’ins­
pleur du manque à gagner pour santé (OMS) et des gouverne­ une activité concentrée presque à Les compagnies aériennes à bas tant, il n’y a pas eu encore beau­
les compagnies aériennes ? ments, nous avons créé une « task Quelles mesures préconisez­ 100 % sur le court et moyen­cour­ coûts ont toujours été en pro­ coup de disparitions. Mais le sec­
L’IATA a calculé 312 milliards de force » de redémarrage, qui a tra­ vous dans les avions ? riers, alors que chez les compa­ gression ces dernières années, teur aérien reste encore fragile.
dollars de pertes de chiffre d’af­ vaillé sur la relance de l’industrie Nous proposons un contrôle gnies régulières, le poids du pour atteindre à peu près la moi­ Tout dépendra de la rapidité de la
faires (environ 280 milliards et la mise en place de processus de des températures au départ et à long­courrier est beaucoup plus tié du marché, au moins en Eu­ reprise. C’est­à­dire de la de­
d’euros) pour les compagnies. contrôles sanitaires pour la sécu­ l’arrivée, le port obligatoire du important. rope. Sauf en France, avec seule­ mande pour des billets d’avion,
C’est un minimum pour l’année rité à bord et la non­transmission masque, éventuellement une dé­ La reprise du long­courrier sera ment 42 % à 43 %. Cela corres­ mais surtout de la levée des res­
2020. Nous n’avons pas revu du virus d’un pays à l’autre. claration de santé, des avions dé­ plus tardive. La relance du court pond à une forte demande des trictions aux frontières, sinon
cette estimation, mais nous sinfectés, de la nourriture préem­ et moyen­courriers s’étale de fin voyageurs, qui est de voler dans cela ne pourra pas fonctionner.
considérons que ce chiffre est Quand ce dispositif des bonnes ballée, un seul bagage cabine, mai jusqu’à la fin du troisième des conditions économiques in­ Les gouvernements ont une
plutôt un plancher qu’un pla­ pratiques sera­t­il publié ? mais aussi la limitation des dépla­ trimestre de 2020. En revanche, il téressantes et avec des niveaux grosse responsabilité. 
fond. C’est gigantesque. Sans Les mesures sont prêtes pour cements à bord. Nous pensons n’y a pas de reprise significative de services et de confort limités propos recueillis par
précédent ! relancer le transport aérien. Nous que si ce système de contrôle et de du long­courrier avant la fin du par la durée du trajet. guy dutheil

A ÉR I E N
Lufthansa : accord
MATIÈRES PREMIÈRES
Berlin-Bruxelles sur les PAR LAURENCE GIRARD
conditions du sauvetage
Le sauvetage à 9 milliards
d’euros de Lufthansa a passé,
vendredi 29 mai, une étape
L’huître enfile
cruciale, avec un accord entre
le gouvernement allemand et
la Commission européenne
les pertes
sur les principales conditions
de cette opération qui doit
éviter la faillite du groupe. L’huître va­t­elle enfin sortir la nal de la conchyliculture. Des ra­
Ce dernier devra laisser plus tête de l’eau ? C’est peu dire que le fales successives de sombres

EN LIVE de place à la concurrence


sur ses deux principaux aéro­
ports allemands. Lufthansa
discours du premier ministre,
Edouard Philippe, prononcé
jeudi 28 mai, était attendu dans
nouvelles ont secoué les parcs
ostréicoles. Alors même que 2019
s’achevait sur une note positive,
cédera à des concurrents les bassins ostréicoles. Des entre­ avec près de 100 000 tonnes
jusqu’à 24 créneaux horaires prises asphyxiées pendant la d’huîtres écoulées. Dès janvier,
de décollage et d’atterrissage crise due à l’épidémie de Co­ après le réveillon, les bivalves ont
(les « slots »), très convoités vid­19, alors qu’elles étaient déjà souffert d’une épidémie de gas­
Un rendez-vous mensuel de débats et par les compagnies, l’équiva­ sous pression en début d’année. tro­entérite. Avec comme sanc­
d’échanges sur les grandes mutations lent de huit avions station­ Le ballon d’oxygène tant attendu tion immédiate l’arrêt de la com­
économiques. nés. – (AFP.) devrait arriver mardi 2 juin. mercialisation et la mise en qua­
De l’étang de Thau au bassin rantaine de nombreux bassins
E SPAGN E d’Arcachon, en passant par les cô­ de production.
Création d’un revenu
Retrouvez le compte rendu de la minimum de base
tes bretonnes, les panneaux dé­
gustation sont prêts à s’afficher
Si les professionnels ne souhai­
tent pas remettre le sujet sur la
séance en ligne du 28 mai avec : pour les plus pauvres sur les cabanes à huîtres, autori­ table, à l’heure d’attirer le cha­
Le gouvernement espagnol sées à rouvrir leurs portes. Et les land gourmand, l’affaire conti­
a approuvé, vendredi 29 mai, coquillages vont à nouveau se nue à faire des vagues en coulis­

PHILIPPE WAHL en conseil des ministres la


mise en place d’un revenu mi­
déverser à flot dans les plateaux
de fruits de mer dressés par les
ses. Des producteurs veulent
poursuivre les agglomérations
PDG de La Poste nimum de base garanti pour restaurateurs de retour aux four­ pour mauvaise gestion des eaux
les foyers les plus pauvres. neaux. Finie, la vente des huîtres usées. En particulier dans le
Il a été fixé à 462 euros par sous le manteau. Morbihan.
mois et par personne vivant Les ostréiculteurs espèrent
seule, et jusqu’à 1 015 euros maintenant que les touristes Confinés dans les bassins
pour une famille. A 21,6 % de viendront nombreux mordre à A peine remis de leurs émotions,
la population, le taux de pau­ l’hameçon des dégustations. ils ont subi le vent mauvais du
vreté en Espagne est le plus D’autant que la « laisse » des Covid­19. Avec l’assèchement de
élevé parmi les pays d’Europe 100 km a été ôtée. Le temps la consommation en France,
de l’Ouest, au troisième rang presse quand, dans les bassins, mais aussi en Chine et en Italie,
au sein de l’Union euro­ les huîtres poussent. Gare au dé­ deux grands pays amateurs, les
péenne. – (Reuters.) passement de gabarit. Trop gros­ coquillages sont restés confinés
ses, elles sont boudées par les dans les bassins. Afin de ne pas
CON JON CT URE clients français. « Il y a 2 000 ton­ être balayés par ces tempêtes, les
L’Inde connaît sa nes d’huîtres qui auraient déjà dû ostréiculteurs sont partis à la pê­
croissance la plus faible être vendues dans l’étang de che aux aides à Bruxelles. Ils es­
depuis vingt ans Thau. Les conditions de crois­ pèrent bénéficier d’une prise en
sur lemonde.fr/le-club-de-l-economie L’économie indienne sance sont très favorables depuis charge partielle de leur manque
a connu, pour le premier mars », explique Alexandre Ces­ à gagner. En attendant, comme
trimestre, sa croissance la sateur, conchyliculteur à Lou­ d’autres, ils s’abreuvent aux
plus faible depuis vingt ans, pian, dans l’Hérault, impatient aides de l’Etat pour éviter la
soit 3,1 %, selon les chiffres d’accueillir les visiteurs. panne sèche financière. Et de­
révélés, vendredi 29 mai, Si les huîtres sont grasses, les mandent que le robinet s’ouvre
par le gouvernement, qui finances sont maigres. « Nous suffisamment pour sauver les
prévient que le pire est à ve­ avons perdu 80 % de nos ventes 3 000 entreprises de la filière et
nir avec le confinement mis sur les cinq premiers mois de l’an­ ses 17 000 emplois. Les ostréicul­
en place pour faire face à la née 2020 », affirme Philippe Le teurs ne veulent pas rester le bec
pandémie. – (AFP.) Gal, président du Comité natio­ dans l’eau… 
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 économie & entreprise | 17

L
es pierres roses du café
La Table des saveurs, à
La Dornac, sont lumi­
neuses même sous la
pluie. Dans ce petit vil­
lage de Dordogne, si­
tué à mi­chemin entre Sarlat et
Brive­la­Gaillarde, les 420 habi­
tants s’impatientent. « On attend
que ça ouvre ! », lance, enthou­
siaste, Joël Catus, l’un d’entre eux.
L’unique commerce du village −
un café­restaurant −, qui avait
fermé après sa mise en liquidation
judiciaire, pourrait bien rouvrir
cette année malgré le Covid­19. Le
maire sortant, Philippe Vieille­
fosse, l’a confirmé pour le 1er août.
Plantée au milieu des chênes
truffiers et des élevages de ca­
nards, La Dornac a été sélection­
née avec 23 autres communes de
moins de 3 500 habitants pour
participer au projet « 1 000 cafés »,
qui s’est poursuivi malgré le con­
finement. Ce programme de
réouverture de commerces mul­
tiservices créé par le Groupe SOS,
le numéro un français de l’entre­
preneuriat social, est destiné aux
villages qui n’en ont plus ou qui
risquent de perdre le dernier. Le
lot de 60 % des communes rura­
les, et de plus d’un tiers de la po­
pulation française.
Dans la Sarthe, les 466 habitants
de Tresson n’avaient plus de dé­
pôt de pain depuis six mois. « Avec
une population vieillissante, par­
fois sans voiture, avoir une épicerie Amanda Gargano, signataire du bail et représentante légale du Rest’o Bar d’Ugny (Meurthe­et­Moselle), et ses clients, le 29 mai. NICOLAS LEBLANC/ITEM POUR « LE MONDE »
de première nécessité, c’est très im­
portant, souligne la maire, Chan­
tal Buin­Chartier. Le bail a été si­
gné avec “1 000 cafés” et, le
23 mars, DelicaTresson a ouvert
son activité épicerie avec dépôt de
pain, produits locaux, café et bois­
PLEIN CADRE
sons fraîches à emporter, annon­
ce­t­elle fièrement. Tout est prêt
pour l’ouverture le 2 juin. »
En Meurthe­et­Moselle, Ugny
aussi s’étiolait jour après jour.
« Les 750 habitants ne participent
Village cherche restaurateurs
que très peu à la vie de la com­
mune, car plus de la moitié d’entre
eux vont travailler au Luxembourg
voisin », explique le maire, Robert
Bourguignon. La commune a ra­
désespérément
cheté une grange sur la départe­
mentale pour la transformer en
La fermeture du bar­restaurant peut être fatale à la vie d’un village. maire a appris après leur recrute­
ment que les futurs gérants de La
bar­restaurant il y a dix ans. Mais
cinq exploitants successifs s’y
L’opération « 1 000 cafés » propose de les sauver et permet au passage Table des saveurs n’avaient
aucune formation en matière de
sont usés jusqu’à la fermeture.
Rest’o Bar vient d’être relancé
au promoteur de ce programme, le Groupe SOS, de tisser son réseau cuisine. Ce qui a provoqué de hou­
leux débats entre les élus locaux.
avec « 1 000 cafés », sur l’activité Les candidats gérants eux­mê­
épicerie et livraison de repas à do­ mes avancent avec une confiance
micile, en attendant l’autorisa­ implanter 1 000 cafés dans les C’était une opportunité à ne pas tants que cela s’appuie sur la di­ aveugle. « C’est SOS qui a tout
tion d’ouvrir le restaurant. villages, a bénéficié de solides ap­ manquer. Le propriétaire du Petit versification des services. La Poste,
Le projet géré : l’ouverture du compte ban­
Vingt­quatre communes ont puis politiques. Après le mouve­ Campagnard a joué le jeu. Depuis par exemple, nous verse commence caire où ils ont versé 10 000 euros,
ainsi été sélectionnées par le ment des « gilets jaunes » et la dix­huit mois qu’il cherchait à ven­ 1 000 euros par mois pour gérer EDF, le gaz, le téléphone, les four­
Groupe SOS pour 2020. « Le lance­ prise de conscience nationale de dre, il n’avait aucun contact. » l’activité qu’elle a abandonnée »,
par de belles nisseurs. Tout est négocié à
ment a été plus compliqué que la dévitalisation des villages et de Les maires, qui pour beaucoup explique le maire sortant, Ray­ promesses. Puis l’échelle nationale. SOS négocie
prévu à cause du confinement. Et l’importance du lien social, il a ont dû racheter les locaux com­ nald Magnien­Coeurdacier. « Le les tarifs lui­même et me donne
deux projets sont suspendus au été inscrit à l’Agenda rural – un merciaux, après des gérances in­ Groupe SOS, c’est le syndrome du
les négociations un listing avec les personnes à
renouvellement des équipes mu­ plan d’action gouvernemental fructueuses, louent l’accompa­ coucou », critique Jacques Verde­ s’ouvrent sur le prix contacter directement. J’ai signé
nicipales. Mais on espère une pour réduire les inégalités terri­ gnement et le cofinancement. let, le maire de Lagruère (Lot­et­ une décharge leur donnant l’auto­
vingtaine d’ouvertures de com­ toriales – et présenté par le pre­ « L’ouverture du lieu de vie prévue Garonne, 370 habitants), l’un des
d’achat ou risation de remplir les documents
merces cette année », affirme So­ mier ministre, Edouard Philippe. fin juin a de grandes chances de deux villages qui, bien que sélec­ de location du site, à ma place », explique Amanda
phie Le Gal, la directrice de ce pro­ « Le ministère de la cohésion des réussite, car c’est la structure du tionnés, ont finalement renoncé Gargano, signataire du bail et re­
gramme. territoires a versé une subvention Groupe SOS qui garantit les four­ au projet.
sur les travaux, présentante légale de Rest’o Bar, à
Concrètement, « 1 000 cafés » de 80 000 euros en 2019 au nisseurs et paye les loyers », af­ la rémunération… Ugny. « Quelque part, ce n’est pas
propose de louer ou racheter un Groupe SOS et un peu plus firme Philippe Biaud, le maire de DES DÉBATS HOULEUX mon argent, alors je me sens obli­
local commercial d’un village, de en 2020 pour amortir le lance­ Ligron (Sarthe, 500 habitants). « J’avais postulé, car on revitalise gée de tout leur soumettre », préci­
recruter, former et garantir la ré­ ment du projet », indique un por­ « Le gérant du Petit Campagnard la place du village. On voulait sont pas prêts à s’intégrer dans la se­t­elle.
munération des gérants (un man­ te­parole du ministère. sera logé au­dessus du restaurant, transformer le bourg et faire de ruralité », estime la maire, La SAS « 1 000 cafés », signataire
dataire social et un salarié sur la sans avoir de loyer à payer », con­ l’atelier municipal un point de Evelyne Labrude. Le conseil mu­ de tous les contrats de gérance,
base du smic) qui tiendront le REFAIT À NEUF firme Yannick Villemin. rencontre multiservice, explique nicipal a décidé de ne pas donner tisse ainsi un nouveau réseau de
commerce. Un article de la loi Engagement Pour les deux jeunes qui vont le maire. Mais, quand la personne suite et de monter un projet avec commerces avec licence IV, avec
Lancé fin 2019, le projet, qui et proximité, promulguée le relancer La Table des saveurs à La de SOS est venue, elle a été séduite Comptoir de campagne, un autre ses fournisseurs et les salariés
comme son nom l’indique vise à 27 décembre 2019, a aussi été Dornac, l’occasion est de taille. Ils par la halte nautique, où tout est réseau de commerces multiser­ d’une structure dont l’associé
cousu sur mesure pour cette ini­ se voient confier un café­restau­ déjà fait, même la partie restau­ vices en territoire rural. unique est « 1 000 cafés ». Le
tiative, en permettant aux villa­ rant tout équipé, refait à neuf, de rant. “1 000 cafés” a confirmé no­ Pour les communes, le choix Groupe SOS joue le rôle d’admi­
ges de moins de 3 500 habitants 110 m², avec la même surface de tre candidature, mais sur la halte. peut être cornélien, car les atten­ nistrateur et de centrale d’achat.
« Avec une de créer une licence IV, à la dou­ logement à l’étage… le tout dans Non seulement cela ne répondait tes de la population sont grandes. « C’est la base de l’équilibre écono­
ble condition qu’il n’y en ait pas un village qui les accueille à bras pas à nos besoins, mais ils vou­ Le projet « 1 000 cafés » com­ mique du projet. L’objectif est que
population déjà dans la commune et de ne ouverts. « Si ça voit le jour, tout le laient prendre ce qui était déjà mence par de belles promesses, l’opération soit rentable à l’échelle
vieillissante, pas la transférer au­delà de l’in­ monde sera super­heureux », dit réalisé. » avec la visite du délégué régional des 1 000 cafés », explique Sophie
tercommunalité. Marie­Christine Chevalier, une La Bauche, en Savoie (505 habi­ de SOS, pour se faire une idée du Le Gal, la directrice du pro­
avoir Le modèle proposé par habitante. tants), est le deuxième village à village, vérifier le bâtiment com­ gramme. D’ailleurs, une partie
une épicerie « 1 000 cafés » apporte une réelle Mais ruralité ne rime pas avec avoir renoncé. « “1 000 cafés” ne mercial, l’état du matériel, le loge­ des villages sélectionnés sont si­
sécurité financière aux villages. naïveté. A Monthureux­sur­ voulait prendre que l’épicerie, ment… Puis les négociations tués près de sites touristiques,
de première « C’est tout bénef, puisque c’est le Saône (900 habitants) dans les dans laquelle il n’y avait pas de s’ouvrent sur le prix d’achat ou de comme Carcassonne, les grottes
nécessité, c’est Groupe SOS qui achète le bar­res­ Vosges, c’est l’incrédulité totale. travaux à faire, et pas le local atte­ location du site, sur les travaux et de Lascaux, Beaune, Lourdes, etc.
taurant, explique Yannick Ville­ « Il n’y a pas assez d’habitants nant. Et ils voulaient un restau­ sur la rémunération. Un projet entrepreneurial qui
très important » min, le maire de Girancourt (Vos­ pour faire vivre un commerce avec rant, alors que dans notre com­ Les élus découvrent aussi rapi­ pourrait profiter aux petits villa­
CHANTAL BUIN-CHARTIER ges, 900 habitants). J’aime ce con­ un modèle économique classique. mune on a d’abord besoin d’un dement qu’ils n’ont pas toute la ges… et au Groupe SOS. 
maire de Tresson cept en association avec les élus. J’ai donc dû expliquer aux habi­ commerce multiservice. Ils ne maîtrise du projet. A La Dornac, le anne rodier
18 | horizons 0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

grenoble (isère), asnan (nièvre), chartres


(eure­et­loir), saint­malo (ille­et­vilaine) ­
envoyée spéciale

D
ans les sacristies, le sourire
est de retour. Le gouverne­
ment a fini par autoriser les
églises à rouvrir leurs portes
et les catholiques se prépa­
rent à célébrer la Pentecôte.
A Saint­Malo (Ille­et­Vilaine), le père Etienne
Lorta fera carillonner les cinq cloches de la ca­
thédrale. « C’est le plénum, réservé aux gran­
des occasions », explique l’abbé. Sa « maison
de Dieu », un monument classé du XIIe siècle,
est prête à accueillir les paroissiens selon les
règles sanitaires exigées. Depuis son ordina­
tion, en 1992, l’ecclésiastique n’a jamais vécu
une aussi longue interruption du culte, « plus
de deux mois sans pouvoir offrir la commu­
nion aux fidèles, vous vous rendez compte, c’est
terrible ». Signataire de l’appel de 130 prêtres
publié le 24 avril dans Le Figaro, réclamant à
Emmanuel Macron la relance des messes en
public dès le 11 mai, jour J du déconfinement,
le père traditionaliste n’a pas apprécié le
refus du chef de l’Etat. Crèches, écoles, biblio­
thèques et commerces avaient pu reprendre
du service, mais Dieu, lui, a dû patienter
douze jours supplémentaires.
Les cérémonies religieuses restent source
d’inquiétude. Mi­février, des centaines de
protestants pentecôtistes s’étaient retrouvés
comme chaque année à Mulhouse, afin d’ob­
server cinq jours de prière et de jeûne. Acco­
lades, embrassades, transes collectives et un
désastre : le rassemblement est considéré
comme l’un des points de départ, en France,
de l’épidémie de Covid­19. A l’Elysée, per­
sonne ne l’a oublié.
« Je comprends le souci des pouvoirs publics,
admet, calme et posé, Jacques Habert, évêque
du diocèse de Séez, dont la cathédrale fait la
fierté de Sées (Orne), en Normandie. Pour­
tant, nous étions en mesure, dès le 11 mai,
d’obéir aux consignes de distanciation sociale.
Soyons lucides, cette interdiction prolongée
traduit, une fois de plus, la perte d’influence de
notre communauté catholique. Nous sommes
de moins en moins entendus. »

« UNE AGONIE SILENCIEUSE »


Le ciel spirituel s’obscurcit, Jacques Habert en
est particulièrement conscient depuis 2015,
année où il a été choisi par la Conférence des
évêques de France pour animer un groupe de
réflexion sur « Les églises, un nouvel enjeu
pastoral », travail prolongé, deux ans plus
tard, par un colloque à Paris, au Collège des
bernardins, l’un des hauts lieux européens
de la théologie. C’est dire l’importance du
sujet, qui, reformulé sans détour, aurait pu
tout aussi bien s’intituler : quel avenir pour
les 42 000 églises de l’Hexagone, sentinelles
menacées de nos villes et de nos campagnes ?
« La question se pose bien en ces termes »,

Dieu n’habite plus


confirme Jérôme Fourquet, directeur du
département opinion à l’IFOP. « Aujourd’hui,
l’agonie silencieuse de nombreux clochers
délaissés confirme la dislocation, engagée
depuis 1968, de notre matrice catholique »,
estime l’auteur de L’Archipel français (Seuil,
2019), ouvrage où le politologue décrit com­

à cette adresse
ment la France, fille aînée de l’Eglise, est
devenue un pays déchristianisé. Dans les
années 1950, 40 % des Français assistaient à
la messe tous les dimanches, contre 1,5 %
désormais. Seulement une dizaine de mil­
liers de prêtres diocésains, dont la moyenne
d’âge est de 73 ans, officient aujourd’hui
dans l’Hexagone. Ils étaient deux fois plus
nombreux il y a trente ans. « Depuis 2011, j’ai
ordonné quatre prêtres, j’en ai enterré 56 »,
Quel avenir pour les séparation de l’Eglise et de l’Etat, et au nombre
de 40 000 environ, appartiennent aux collec­
Il y a quelques mois, on trouvait encore à
son catalogue l’imposante église Saint­Paul,
témoigne, impassible, l’évêque de Sées.
Crise de la vocation, crise de la foi, oui,
42 000 églises de l’Hexagone, tivités locales, tandis que celles érigées par la
suite – on en recense près de 2 000 – sont la
à Granville (Manche), charmante station bal­
néaire de la baie du Mont­Saint­Michel. Edi­
l’avenir s’assombrit. « Je suis de la génération
Jean Paul II, et jamais je n’aurais imaginé un
alors que le nombre de croyants propriété des associations diocésaines. fié à la fin du XIXe siècle, dans un style roma­
no­byzantin, le monument avait été fermé
tel effondrement, se désole l’abbé Lorta.
Mais, croyez­moi, je ne deviendrai pas gar­
se réduit inexorablement ? LE CLOCHER DE LA TOP-MODÈLE
Le professionnel, régulièrement insulté par
au public en 2003 après une chute de pierres
et ne cessait de se dégrader depuis. Fin 2017,
dien de musée. Pourquoi vouloir préserver à
tout prix un lieu de culte quand il ne vit
Si vendre une église est des catholiques intégristes qui le traitent de
« fossoyeur » ou d’« assassin de la civilisation
l’évêque de Coutances et Avranches en
accepta la désaffectation réclamée par la
plus ? » L’interrogation est délicate, le clerc le
sait. Pour les chrétiens, vendre une église,
perçu comme un sacrilège judéo­chrétienne », propose chaque année,
avec plus ou moins de succès, une quinzaine
municipalité, son propriétaire. Saint­Paul ne
devrait pas être mise à terre, mais vendue et
dont les pierres ont recueilli leurs joies et
leurs peines, est un sacrilège. Quant à la
par les chrétiens, son entretien, d’édifices religieux à la vente. « Ce sont des
constructions très onéreuses à chauffer, à
reconvertie en centre d’art contemporain. La
mairie de Granville a validé, en novem­
détruire, n’en parlons pas, même les laïcs
détestent voir chuter un clocher.
très onéreux, oblige parfois entretenir ou à rénover, souligne­t­il. Or les
communes sont loin de rouler sur l’or, et ne
bre 2019, le projet From Bubble, de l’artiste
espagnol Daniel Bagnon, qui souhaite y
Agent immobilier parisien spécialisé dans
les bâtisses de caractère, Patrice Besse est l’un
les diocèses à prendre parlons pas des diocèses, largement appauvris
par la baisse des dons au denier du culte. La
exposer des œuvres consacrées à la maladie
d’Alzheimer. « Afin de conclure l’affaire, j’ai
des principaux acteurs du marché des églises
en France. Rappelons que celles construites
des décisions douloureuses majorité des bâtiments que l’on me confie
sont déjà en très mauvais état. Des millions
proposé une cession sous bail emphytéotique,
peut­être avec une option d’achat. Pour l’ache­
avant 1905, année de promulgation de la loi de d’euros de travaux sont nécessaires. » teur, déjà astreint à une rénovation très coû­
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 horizons | 19

En bas : l’église Saint­Paul, à Granville


(Manche). En haut, à gauche : l’église
Saint­Luc, à Grenoble, édifiée en 1967
au cœur du quartier de l’Ile Verte, est
en vente. A droite : la cloche de l’église
d’Asnan (Nièvre) après la destruction
de l’édifice. PATRICE BESSE, FRANCK MEDAN/WOSTOK
PRESS/MAXPPP, PIERRE DESTRADE/PHOTOPQR/« JOURNAL DU
CENTRE »/MAXPPP

ment l’œil, elle aussi. De loin, on dirait un cha­ gérer. » Et quand il s’épuise à courir de l’un à Asnan est la première ville de la Nièvre à
let de montagne – les Alpes sont proches, il est l’autre, l’histoire finit mal. voir disparaître son église. Si l’on écoute
vrai. Sa façade en bois est nichée sous un La commune d’Asnan (Nièvre), aux confins Philippe Portier, premier vice­président de
immeuble d’habitation dont elle partage les du Morvan, a perdu son clocher à l’été 2018. l’Ecole pratique des hautes études et direc­
piliers de soutènement. Quand l’édifice est De la route départementale voisine, qui relie teur du laboratoire Groupe sociétés,
construit, au milieu des années 1960, la capi­ Clamecy à Corbigny, on aperçoit le bourg de religions, laïcités au CNRS, elle pourrait être
tale dauphinoise bouillonne, les habitations 126 habitants. Drôle de carte postale. Les suivie par beaucoup d’autres. « Pendant des
sortent de terre et les Jeux olympiques d’hiver fermes et les maisons s’étirent à l’horizon­ siècles, le blanc manteau des églises de
s’annoncent, c’est l’euphorie. Les deux archi­ tale, rien ne domine, rien ne fait repère, rien France s’est étendu dans les campagnes,
tectes à l’œuvre placent symboliquement ne fédère. De loin, il est impossible de devi­ aujourd’hui désertifiées. Le cas d’Asnan est
Saint­Luc et la religion au cœur de la ville. ner où se situe le centre du village. « Bien sûr typique, car il décrit combien le catholicisme
Aujourd’hui, le quartier de l’Ile verte a vieilli que sans clocher, on est déboussolé, mais vous n’est plus en phase avec la ruralité, observe le
et la paroisse se meurt peu à peu. « Il n’y a plus pouvez me croire, le conseil municipal n’avait chercheur. Les habitants ont migré vers les
qu’une messe le dimanche matin, à laquelle pas d’autre choix que de voter la démolition de villes pour trouver du travail. Dans ces
assistent une cinquantaine de fidèles, qui Saint­Roch », lance, énervée, Christine Favier, conditions, comment voulez­vous que des
dépassent tous les 80 ans », lâche Antoine 63 ans, élue maire d’Asnan en 2014, mais qui milliers de petites communes puissent
Argod, le responsable immobilier et logisti­ n’est s’est pas représentée pour un nouveau préserver leur patrimoine religieux que ne
que du diocèse de Grenoble­Vienne, en mandat. Cette histoire d’église détruite lui fréquentent plus ni croyants ni prêtres ? »
ouvrant le lourd portail gris de l’église. Le tape encore sur les nerfs. La presse locale en a Empêtrée dans les scandales de pédophilie
jeune homme tient à la main un trousseau de fait ses choux gras pendant de longs mois, et et les débats sur le mariage des prêtres,
clés aussi cliquetant que celui du geôlier de la les habitants du canton se sont déchirés à l’Eglise a longtemps négligé le dossier de ses
Tour de Londres au temps d’Henri VIII. Les coups de pétitions et de lettres anonymes. édifices en souffrance. Selon le journaliste
recoins de l’église n’ont aucun secret pour lui L’église paroissiale Notre­Dame n’est pas Benoît de Sagazan, le document rédigé par
depuis qu’il y emmène les acheteurs poten­ née sous une bonne étoile. Construite à l’éco­ Mgr Habert prouve néanmoins que les choses
tiels. Le plus offrant n’emportera pas forcé­ nomie juste après la guerre de 1870, elle n’a avancent. Pour lui, la cause est entendue : il
ment la mise. La philosophie de la reconver­ pas résisté longtemps aux malfaçons et aux est grand temps que les églises contribuent
sion proposée prévaudra, comme le stipule le outrages du temps. « Une église, c’est comme au développement des territoires plutôt que
canon 1222 du code de droit canonique : « Si une maison : si personne ne veille sur elle, ça se d’y être perçues comme des boulets. « Elles
une église ne peut en aucune manière servir au termine en catastrophe », rappelle tout bon­ doivent vivre en dehors du seul culte eucharis­
culte divin et s’il n’est pas possible de la réparer, nement Jacques Pineau, 73 ans, conseiller tique afin de permettre au plus grand nombre
elle peut être réduite par l’évêque diocésain à municipal d’Asnan depuis 2001, réélu dès le de s’y rassembler », prêche­t­il.
un usage profane qui ne soit pas inconvenant. » premier tour en mars. L’ancien photograveur
se souvient du début de « l’affaire », après la « CE N’EST PAS UNE SALLE POLYVALENTE »
« SI DIEU EST UN DJ… » « CONSACRER  découverte, en 2013, dans la charpente de Ce premier pas est déjà franchi dans de nom­
« Pas inconvenant », « non sordidum », en 1,7 MILLION  Notre­Dame, d’un champignon dévastateur breuses paroisses, dont les curés confient les
latin. Qu’il soit propriété communale ou dio­ pour le bois, le mérule pleureur. Cette fois­ci, clés de leurs édifices à des associations chré­
césaine, un édifice sacré ne peut être cédé D’EUROS À  la bâtisse ne résista pas. « Des pierres sont tiennes ou laïques, « autant de soutiens et
sans l’accord des autorités religieuses. Mais à tombées et la pluie passait à travers le toit. Le d’aides indispensables qui nettoient, fleuris­
la deuxième vente, à Dieu vat. Brasseries, RESTAURER CETTE  préfet a décidé de prendre un arrêté de péril sent et surveillent les bâtiments », se félicite le
hôtels, caves à vin, sex­shops (en Allemagne), pour fermer l’église et empêcher tout accident, père Bruno Cazin, vicaire général du diocèse
banques, beaucoup de transformations
ÉGLISE AURAIT ÉTÉ  même si les messes se faisaient rares, rien que de Lille. Mais, ici, nous sommes allés plus loin,
successives échappent aux préceptes catholi­ ABSURDE. UNE  des mariages et des enterrements. Le vrai en partageant la charge pastorale de quel­
ques. La jeunesse nantaise raffole ainsi du risque, c’était plutôt que l’édifice tombe sur les ques­unes de nos paroisses avec des laïcs qui
Marlowe, le night­club installé dans l’an­ SOMME PAREILLE  maisons d’à côté », raconte le retraité. secondent les curés ». C’est cette même
cienne église Saint­Vincent, où siégea un En 2015, une partie de la voûte s’effondre. volonté de faire vivre des communautés
temps la cour d’assises. La devise du bar DOIT ÊTRE UTILISÉE  L’étude diligentée par la mairie chiffre les tra­ plutôt que des pierres qui anime l’abbé
amuse les noctambules : « Si Dieu est un DJ, la POUR LE SOIN  vaux nécessaires à 1,7 million d’euros, « un Sébastien Robert, 39 ans, vicaire général du
vie est une piste de danse. » budget inimaginable pour une petite com­ diocèse de Chartres. Si la cathédrale est visi­
A Saint­Luc, les volumes sont spacieux, DES HOMMES » mune comme la nôtre », martèle l’ancienne tée chaque année par 1,2 million de per­
vante Antoine Argod. Vu de l’intérieur, le pla­ maire, qui assure avoir frappé à toutes les sonnes, beaucoup de petites églises rurales
FRANÇOIS-XAVIER
fond semble onduler comme une tente de portes pour décrocher des financements. du département d’Eure­et­Loir n’attirent
REVENEAU
Bédouin, celle d’Abraham, détaille un petit li­ « On a parlé avec Stéphane Bern, mais il ne plus grand monde. « Nous nous appuyons
prêtre à la paroisse
vret disponible à l’entrée de la bâtisse. L’église pouvait rien faire, car Notre­Dame n’était pas sur l’association Eglises ouvertes pour
Saint-François-d’Assise
est saine, ni plomb ni amiante. En revanche, le inscrite aux monuments historiques ». L’évê­ intégrer l’édifice à la vie locale, explique
à Corbigny (Nièvre)
sous­sol n’est plus aux normes et exige de que de Nevers donna sans réticence son l’ancien aumônier scolaire. Elle publie un
lourds travaux, que le diocèse ne peut assu­ accord pour la désaffectation de l’église et les guide de tous les bâtiments du diocèse et des
mer. Derrière l’autel, une peinture moderne bulldozers prirent le relais. activités paroissiales proposées. »
aux couleurs vives représente la Cène. Ces initiatives ne suffiront pas à régler le
Comme tous les autres objets religieux, du « LA COMMUNAUTÉ S’EST AMOINDRIE » problème, Benoît de Sagazan en est per­
tabernacle au crucifix, le panneau sera retiré La cloche de l’édifice repose désormais à terre, suadé. Un peu provocateur, il propose une
de l’église lors de l’exécration (la désacralisa­ au milieu de l’ancien parvis devenu « jardin idée révolutionnaire : établir un usage
tion) du bâtiment, décrétée lors d’une ultime de la mémoire », un triste carré d’herbe clair­ partagé de l’édifice cultuel. « Au Québec, les
messe. « C’est la procédure, en effet, mais nous semée où il était normalement prévu d’expo­ exemples ne manquent pas de ces églises
n’en sommes pas encore là, insiste Guy de Keri­ ser la croix, le coq et lune statue, celle de Saint­ devenues maisons communautaires, où un
mel, évêque du diocèse. La transaction, quand Roch, patron des pèlerins et protecteur des rideau permet de séparer le chœur de la nef.
elle aura lieu, nous permettra de dégager un animaux. Mais aucun prêtre n’a eu l’autorisa­ Quand le rideau est baissé, la nef est utilisée
budget pour une nouvelle maison paroissiale tion d’entrer dans le bâtiment afin de pro­ comme lieu de réunion par des associations
dans le centre de Grenoble, un beau projet. » noncer la messe d’exécration et d’emporter locales, quand il est levé, le culte est célébré et
Reste à en convaincre les croyants, furieux avec lui les objets du culte. On les découvre à rien ne peut l’interrompre. »
teuse, c’est une solution viable, et pour le du sort réservé à leur église et entrés en rébel­ l’intérieur d’une vieille armoire, au premier Aller aussi loin ? Impossible, selon les
vendeur, c’est un compromis sécurisant », lion. A l’automne 2019, le dignitaire ecclé­ étage de la mairie du village, rangés à la va­ canons 1210 et 1214 du code de droit canoni­
explique l’intermédiaire parisien. siastique fit distribuer une lettre dans la vite au milieu de cartons eux aussi depuis que, rappelle Jacques Habert quand on lui
Si le clocher normand semble sauvé, c’est paroisse : « Il n’est pas question d’abandonner longtemps oubliés. « Oh, je sais bien que tout pose la question. « L’église n’est pas une salle
loin d’être le cas de l’église Sainte­Barbe, à une communauté, mais peut­être d’abandon­ cela n’est guère satisfaisant, convient Jacques polyvalente, c’est un lieu sacré. On ne peut pas
Crusnes (Meurthe­et­Moselle), de nouveau ner un bâtiment. A deux minutes de Saint­Luc Pineau, assis à la table en bois du conseil mu­ passer d’un seul coup du culte à la culture. S’il
sans propriétaire et récemment tombée dans en tram se trouve la cathédrale, et, à sept ou nicipal. Mais qu’est­ce que vous voulez, si la fer­ le juge opportun, un curé affectataire peut
l’escarcelle de Patrice Besse. Sainte­Barbe fut dix minutes maximum, l’église Saint­Louis, veur dont se prévalaient les centaines d’oppo­ autoriser une action profane, comme un
édifiée en 1939, par la famille de Wendel, qui avec l’avantage d’une communauté plus sants à la destruction de Notre­Dame avait concert ou une exposition, mais uniquement
la voulut tout en fer en hommage aux fournie », plaida­t­il par écrit. vraiment existé, on n’en serait pas là. Pour le de façon ponctuelle », tranche le gardien de la
mineurs employés par les maîtres de forges. Assis dans son bureau de la maison dio­ dire clairement, si la Nièvre était croyante, cha­ doctrine officielle, appelant plutôt à une
Cette originalité paternaliste lui valut d’être césaine, le religieux répète comprendre le que habitant aurait mis 10 euros de sa poche et « mobilisation forte du peuple de Dieu » pour
classée en 1990 monument historique, désarroi de ses ouailles, mais appelle aussi à l’église aurait été sauvée. » préserver ses lieux de prière.
même si de fer, elle devint rouille dès les pre­ regarder la réalité en face : « Aujourd’hui, Le père François­Xavier Reveneau, 46 ans, Pour le moment, l’Eglise continue de tem­
miers frimas de la crise sidérurgique qui l’optique de tout garder l’emporte encore, officie depuis 2005 dans le département poriser, « mais beaucoup d’ecclésiastiques ont
ravagea la région à partir des années 1970. mais, croyez­moi, nous allons être amenés à bourguignon, où il s’occupe aujourd’hui de d’ores et déjà compris que refuser, comme c’est
En 2015, le diocèse de Nancy réussit à la bouger, et vite. » Et puis, ajoute­t­il, sourire la paroisse Saint­François d’Assise à Corbi­ fréquemment le cas, les demandes de
vendre 250 000 euros à la top­modèle aux lèvres. : « Quand j’arriverai au ciel, le Bon gny, près d’Asnan. Le curé a sous sa responsa­ désaffectation instruites par les mairies n’est
Léonore Scherrer, fille du couturier Jean­ Dieu ne me demandera pas combien bilité près de 80 lieux de culte, chapelles pas une solution à long terme, juste un cau­
Louis Scherrer. Mais l’idée de la jeune femme d’édifices j’ai conservé, mais ce que j’ai fait comprises. L’aide ponctuelle de l’abbé tère sur une jambe de bois », considère le
d’y créer un studio d’enregistrement fit long de bon pour ses fidèles. » Michel, 80 ans, le réconforte, bien sûr, mais sociologue Philippe Portier.
feu. L’édifice, repeint en blanc, est de retour Journaliste au groupe catholique Bayard, son planning de célébrations souffre de En novembre 2018, le pape François avait
sur le marché immobilier depuis l’été 2019, Benoît de Sagazan y dirige l’Institut Pèlerin nombreux trous. Tel dimanche là, tel autre accepté de prendre la parole lors d’un
au prix de 280 000 euros. Alain Eckel, le du patrimoine, qui propose une veille sur ailleurs, son emploi du temps maille diffici­ colloque à Rome, intitulé « Dieu n’habite plus
maire du village, ne décolère pas, comme en les « églises en péril ». L’expression n’a pas lement le territoire. « La communauté catho­ ici ». Le souverain pontife appelait les fidèles
témoignent ses propos rapportés, début été choisie au hasard. Selon lui, elle reflète lique s’est amoindrie. Il y a moins de curés, à ne pas accueillir « avec anxiété » la chute de
2020, par France Bleu Lorraine : « Ce bâti­ davantage la réalité du paysage actuel. « Les moins de chrétiens et moins d’argent, c’est leurs édifices religieux, mais plutôt à le vivre
ment désacralisé ne sert plus à rien. Il y a de ventes qui mobilisaient déjà nos anciens lors une évidence », constate­t­il d’emblée. Le prê­ « comme un signe des temps », qui, insistait­il,
moins en moins de mineurs. Qui célèbre des débats sur la loi de 1905 sont un épi­ tre a assisté à la destruction de Saint­Roch. conduira à une nécessaire adaptation de
encore sainte Barbe ? On ferait mieux de le phénomène – 277 officiellement recensées « C’est troublant de voir un signe de la pré­ l’Eglise. Des mots prononcés juste un an
raser et de faire à la place un terrain de foot­ depuis 1905 –, même s’il semble s’accélérer. Le sence de Dieu disparaître. Mais consacrer après la manifestation au Collège des
ball. Mais il est intouchable, puisque classé… » plus problématique, ce sont les centaines 1,7 million d’euros à restaurer cette église bernardins. Le débat sur l’avenir des pierres
A Grenoble, l’église Saint­Luc, mise en vente d’églises en souffrance. Aujourd’hui, un curé aurait été absurde. Une somme pareille doit sacrées est bel et bien lancé. 
par le diocèse en octobre 2019, attire bougre­ peut se retrouver avec 20 à 30 édifices à être utilisée pour le soin des hommes. » marie­béatrice baudet
L’ÉPOQUE
0123
20 | MARDI 2 JUIN 2020

AMOUR

ils ne savent pas maîtriser leurs pulsions

« On avait chacun notre masque,


sexuelles, mais en plus ils m’ont fait passer
pour une rabat­joie ».
Et il y eut le temps. Long. Telle­
ment long que François, 44 ans, s’est senti

mais aucun n’a osé le sortir » « vieillir en attendant ». Mais il fut le seul à
témoigner d’une attente craintive et su­
bie, quand pour d’autres elle donnait à
ressentir « une agréable impression de re­

Les rendez-vous amoureux ne sont venir quelques siècles en arrière », comme


l’a vécu Lazare. Ce jeune homme de 19 ans
a savouré le temps, avant de s’émerveiller

pas vraiment compatibles avec


d’une rencontre « sincère ». L’excuse du
temps qui s’étire et « qui donne envie d’in­
venter », Morgane, 31 ans, la mettra, elle, à
profit dès demain, lorsqu’elle rencontrera

les gestes barrières. Témoignages Tom au bois de Vincennes : « J’enlèverai


peut­être mon masque pour montrer ma
bouche, comme on retire son gilet pour dé­
couvrir ses épaules. »

de célibataires qui doivent réinventer Les rendez­vous déconfinés sem­


blent avoir un petit goût en plus, pas for­
cément déplaisant. La frustration, l’ab­

les codes de la drague, et plus si affinités


sence et la distance ont forcé les mots,
baissé les barrières, et autorisé une cer­
taine pudeur. Les célibataires qui ont
débuté une relation en ligne ont décou­
vert l’autre par tous les biais qui leur
étaient permis. Sans l’odeur. Sans le tou­
cher. Sans contact, ils se sont tenu compa­
gnie, séduits, désirés, et fait confiance. Ce
Par Charlotte Herzog Alors que certains « bancs verts » lui finalement », ou « chez elle pourquoi cience, d’hésitations, et de reconsidéra­ « satané temps » qui s’est écoulé « si lente­
accueillaient à la Brassens « des amours pas », car ils avaient « juste envie d’être tions en matière de désir personnel. ment » a joué un rôle majeur dans les dé­

H
eureusement, il y avait débutants », là où l’alchimie se produisait, ensemble » et qu’à un moment, « la peur « Etait­ce le bon moment pour se retrou­ buts de la relation d’Audrey, 34 ans. La
les bancs publics. Depuis où la distance n’était plus, les masques de la contamination, on ne veut pas y pen­ ver avec soi­même ? Pour s’inscrire sur des jeune femme a transformé le confine­
le 11 mai, les rendez­vous portés disparus, les mains tenues et les ser sans arrêt ». Selon une étude interne applications de rencontres ? Se réinscrire ? ment « en philosophie » : « Ce temps imposé
galants, rencards amou­ bouches embrassées, ailleurs, de nouvel­ réalisée à la fin du mois d’avril par la pla­ Se désinscrire ? » Le déconfinement s’est nous a montré qu’on se plaisait sur plein de
reux et autres premières les questions commençaient à poindre. te­forme Meetic, « seuls 27 % des célibatai­ joint à des histoires de chandelles, pour choses. On s’est découverts incidemment là
fois déconfinés étaient Dans la tête de Laura, 32 ans, par exemple : res interrogés avouent avoir été en man­ déterminer si le jeu les valait. Il y eut de où on ne fait qu’une rencontre physique.
toujours privés des lieux d’ordinaire si « Et si, à partir de maintenant, les gestes que de sexe [pendant le confinement], rapides inventaires des choses faites On a approfondi. Bâti. Avant tout. »
favorables aux rencontres. Pas de bistrot, barrières étaient une bonne excuse pour contrairement aux idées reçues ». C’est ce pendant le confinement, pour évaluer A 59 ans, Christophe, lui, avait
pas de comptoir, de dancing, de tête­à­ refuser d’embrasser la première heure, de qu’admet Aby, à demi­mot, à propos de les risques à rencontrer l’autre. Il y eut « épuisé toutes les cartes de l’inventivité
tête au resto. Jeudi 28 mai, les célibatai­ coucher le premier soir ? Et si on prenait sa rencontre avec Francesco, sur une ap­ des découvertes, des cartes rebattues, et d’une relation à distance ». Entre ce coach
res, comme le reste des Français, respi­ l’habitude des apéros­visio ? » Et tandis pli. « Un Italien, très beau, très littérature du désenchantement. genevois et « sa douce », il ne restait que
raient avec l’annonce de la réouverture, que Christine, 56 ans, ne compte pas classique. Je savais qu’on n’allait pas tom­ Sarah espérait voir certains com­ la loi, que l’état d’urgence sanitaire. Il ne
le 2 juin, des cafés, bars et restaurants. « faire ceinture jusqu’au vaccin », Pierre, ber amoureux. C’était un peu un plaisir portements masculins disparaître sur les saurait dire si c’est sa « nature rebelle » ou
Un bémol : en Ile­de­France, passée en fonctionnaire trentenaire parisien, y égoïste. » Après un début de soirée à ba­ applications de rencontres. « Mais non. bien « la souffrance intenable » qu’ils
zone orange, les date ne pourront avoir trouve son compte : « Je n’ai plus à payer guenauder sur les quais de la Seine avec Entre ceux qui mettent dans leur bio : ressentaient, mais il a monté « tout un
lieu que sur les terrasses des cafés, seu­ des verres au bar, je fais des économies. » une bouteille de vin dans le sac, ils ont “Cherche camarade de confinement”, et scénario, avec fausse ordonnance de
les autorisées à rouvrir dans ces départe­ La crème de la crème des bancs, fini chez le « bel Italien ». « J’avais besoin ceux à qui il faut expliquer une chose aussi médecin, faux motif impérieux », pour
ments, avec les parcs et jardins. fontaines ou ponts n’a pas trouvé grâce de contact physique, et c’était bien. Je suis basique que les risques que comporte une aller sonner à la porte de Caroline, à
Les gestes barrières, eux, subsis­ aux yeux de tous. Certains – ni « en quête rentrée chez moi vers 1 h 30 du matin », crise sanitaire », la jeune Marseillaise a été Saint­Germain­en­Laye (Yvelines). A pres­
tent : masque, lavage des mains et dis­ d’échanges plus profonds que d’habi­ conclut la jeune femme de 24 ans. déçue par « l’irresponsabilité des hommes que 600 kilomètres de chez lui. Après
tanciation. La veille de son rendez­vous tude », ni « inquiétés » par les risques sani­ Le confinement a vu naître un qui te proposent de te voir direct, sous pré­ avoir franchi la douane et les frontières,
avec Hugo (le prénom a été modifié), taires – ont décidé de se rencontrer « chez printemps empreint de prises de cons­ texte de continuer à vivre. Non seulement sans s’être fait contrôler : « Paf ! » Christo­
Mélissa, 30 ans, l’avait prévenu : « Nous
serons armés de masques et de gel hy­
droalcoolique, et si cela couvre nos visa­
ges, cela permettra peut­être de se rap­
procher, en se tenant à moins d’un mètre
« Une
de distance, voire main dans la main si
l’alchimie devient réalité entre nous. » Le
agréable
lendemain de la rencontre, Mélissa nous
a raconté : « On avait chacun notre mas­
impression
que, mais en réalité, aucun n’a osé le sor­
tir. Il était tenté de me faire la bise, mais je
de revenir
l’ai tenu à distance. Et puis on s’est rap­
prochés. Plus tard, on s’est tenu la main. A
quelques
la fin, on s’est embrassés. Ce n’était pas
raisonnable… A qui est­ce qu’on demande
siècles en
le droit de rencontrer quelqu’un amou­
reusement pendant la pandémie ? A son
arrière »
médecin ? Dans les directives du gouver­ Lazare, 19 ans
nement, il n’y a rien. »
Les plans B des célibataires décon­ phe n’avait jamais ressenti cela : « C’est vi­
finés se sont ainsi dessinés sur des bancs, bratoire. Même dans le silence. C’est
des places, dans les rues, les espaces verts comme une naissance. Une explosion. Elle
ouverts. Parfois de façon improbable, est là. Son regard. Sa présence. Celle de
comme le raconte Suzanne, 20 ans : « Tout l’amour. Dans le quotidien, c’est impossi­
était fermé dans cette petite ville du Gard. ble de ressentir ça. »
Il pleuvait. On a vu un kebab ouvert, et on Sandrine, elle, ne sait pas vrai­
est allés le manger dans sa voiture. Au fi­ ment si elle souhaite revenir à « l’habi­
nal, c’était plus intime que dans un restau­ tuelle rencontre au café ». « Car il y a aussi
rant, tout en restant un lieu neutre. » ce masque social que l’on porte, et qui ne
Pour son premier rendez­vous rend pas facile la rencontre de l’autre. Et je
« en vrai » permis par le plein air du dé­ prends le mot “rencontre” dans son sens le
confinement, Mathilde reconnaît que plus strict. » Si, comme la jeune femme,
« c’était évident pour [elle] de respecter les certains préfèrent le masque chirurgical,
gestes barrières ». « Mais voilà, dans cette « qui ne fait barrière qu’aux microbes », au
situation, j’avoue que non. On était sur un masque social qui dissimule « la vraie per­
banc au début, chacun d’un côté, face à la sonnalité », Ibrahima, lui, est bien embêté.
Loire. Ni lui ni moi n’avions eu de contacts « En toute humilité, j’ai une capacité à faire
avec nos amis ou notre famille depuis le sourire les femmes. Sûrement parce que je
déconfinement. J’ai eu envie de me laisser raconte des âneries. Et je me laisse guider
aller. Dans ce contexte si lourd, ça fait du par leurs expressions faciales », mais là,
bien. On a fini par aller dîner chez lui, se la­ confie l’étudiant de Melun tombé sous le
ver les mains, s’embrasser… » Comme cette charme d’une caissière de son supermar­
trentenaire originaire de Nantes, la majo­ ché, « elle ne bouge même pas ses sourcils,
rité des célibataires déconfinés qui ont ré­ et je ne veux pas l’oppresser à essayer
pondu à notre appel à témoignages d’analyser ses yeux à chacune de mes ten­
n’avaient « pas vraiment de plan » pour la tatives lors de mon passage à la caisse »…
rencontre qui les propulserait du virtuel Cécile Alors, Ibrahima patientera jusqu’à ce qu’il
au réel, mais ils n’avaient pas prévu non et Alexander. nomme « le vrai retour à la normalité »,
plus de « tout oublier ». BRUNO LEVY pour passer à l’étape suivante de son
« coup de foudre » au supermarché.
Quand le quotidien aura repris
ses droits sur la crise pandémique, peut­
être que les amoureux des bancs pu­
blics, les amoureux aux masques bien
élastiques, qui auront dû changer une
certaine logistique, « s’apercevront émus
(…) qu’c’est au hasard des rues (…) qu’ils ont
vécu le meilleur morceau de leur amour ».
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 l’époque | 21

PARENTOLOGIE MANAGEMENT
Journal d’un parent déconfiné, semaine III.
Lézards, cailloux et récolte des légumes…
Pour Nicolas Santolaria, confiné à la campagne,
Le lama, nouvelle star
le jardin a radicalement changé le rapport
au vivant de ses enfants de la visioconférence
« Je pars vivre Un site américain vous propose
pour environ 100 dollars d’inviter un lama,
dans la nature ! » une vache ou une chèvre à votre réunion
virtuelle. « L’Epoque » a testé

XAVIER LISSILLOUR

D’
un point de vue édu­ fleurs et arbres fruitiers n’auraient­elles
catif, cette pandé­ pas droit, elles aussi, à certains égards ?
mie aura eu plu­ Même montée en gamme en ce
sieurs vertus : en qui concerne le traitement des lézards.
premier lieu, elle Sans doute pour se faire pardonner les
nous aura permis de arrachages de queue fortuits lors des
passer beaucoup de temps avec les en­ tentatives de capture, mes fils leur ont of­
fants, donnant à voir à quel point ils sont fert une petite villa de cailloux et d’herbe
habituellement délaissés. Vécu au départ (on aurait presque cru à un loft de la télé­
comme une contrainte, le confinement réalité). Les cailloux, justement, ce truc à
aura été, pour nous, l’occasion d’envisa­ côté duquel on passe généralement sans
ger la cellule familiale sur des bases rela­ un regard quand on est grand, les enfants
tionnelles plus investies et une rythmi­ ne cessent d’en ramasser, y traquant la
que apaisée. De la même manière que beauté cristallisée et nous invitant à
nous sommes devenus des figurants de réveiller notre sensibilité géologique
nos vies familiales, nous n’habitons plus enfouie. Quant à la terre, lorsqu’elle est
véritablement le monde, réduit à une humide, qu’y a­t­il de plus exaltant que
simple ressource, un décor. de passer des heures à y fouir (patouiller, Kahle Boutte, propriétaire de Prairie Patch Farm, filme, en direct d’une ferme à Shueyville (Iowa), le lama Earl,
L’autre vertu de cette période en jargon de spécialiste) ? pour une visioconférence, jeudi 28 mai. REBECCA F. MILLER, COURTESY OF THE CEDAR RAPIDS, IOWA, GAZETTE
aura donc été de pouvoir renouer un lien Bien qu’il ne soit pas dénué de ris­
plus intime avec la nature. Bien sûr il ques, ce caractère hospitalier de la nature

M
s’agit là d’une expérience singulière, qui s’est peu à peu imposé comme une évi­ algré leur caractère anecdotique, la ferme et de continuer à sensibiliser les gens aux
s’explique par le fait que, résidant dans la dence dans l’esprit des enfants. Avec l’ar­ certains signaux nous indiquent ravages de l’élevage industriel. Avec plus de 300 de­
maison de mes regrettés grands­parents, rivée du printemps, ils ont constaté qu’il que nous avons définitivement mandes en un mois affluant du monde entier,
nous avons eu accès à un petit bout de était possible de récolter des fruits (fram­ basculé dans le « monde d’après ». Goat2meeting a si bien fonctionné que d’autres re­
jardin durant la quarantaine. J’ai pu voir à boises, groseilles) et légumes (blettes, Avant l’apparition du Covid­19, les fuges pour animaux ont été associés au service.
quel point les enfants possédaient en oseille) directement comestibles, car non salariés d’une boîte sérieuse C’est donc en Pennsylvanie, au cœur du
eux une biophilie instinctive, cette ten­ souillés par les pesticides et ne nécessi­ auraient sans doute trouvé, au mieux sans intérêt, sanctuaire d’Indraloka, que nous conduit notre
dance innée à se connecter aux végétaux tant aucun circuit logistique complexe au pire infamant, de partager leur écran de visio­ visioconférence du jour, avec les collègues du bu­
et aux autres formes de vie. Du point de pour aller de la terre à l’assiette. Cela a conférence avec un animal (« Vous me prenez pour reau. Après nous être connectés sur Google Meet,
vue parental, le constat est simple : avec fonctionné comme une petite révélation un âne ? », aurait pu éventuellement objecter un des nous sommes tous là, fébriles, dans nos petits box
ses lombrics, sa terre malléable et ses pour mon plus jeune fils qui, du haut de collaborateurs). Mais depuis que le travail à distance de pixels, comme si nous attendions l’arrivée de
ressources comesti­ ses 5 ans, a décidé est devenu la norme, organiser sur Zoom, Hangouts Brad Pitt. Mais c’est un certain Johnny Braz qui ap­
bles, la nature pos­ d’établir sa « base » ou Google Meet une réunion à laquelle est égale­ paraît à l’écran. Avec sa webcam, le cow­boy nous
sède une force at­ dans le jardin, havre ment conviée une chèvre (voire un lama) figure une guide au cœur d’une ferme aux allures d’arché­
tractive unique qui Avec ses imaginaire au pied sorte de nec plus ultra. type, tout en bâtiments de bois rouge et en herbe
permet de rivaliser d’un arbre. Lorsque, C’est Sweet Farm, un sanctuaire animal situé grasse baignée de soleil. Sa voix apaisante nous
avec les écrans. lombrics, sa à table, nous lui fai­ dans la municipalité de Half Moon Bay, en Califor­ présente les pensionnaires du lieu : Gus, une vache
En ville, sons une remarque nie, qui a eu cette idée de génie pour pallier l’ab­ écossaise à poils longs, Houdini, Nandi. Certains
cette attraction est terre malléable qu’il juge désagréa­ sence de visiteurs à la suite des mesures de confine­ nous gratifient d’un petit meuglement de bienve­
annihilée par tout ble, il prend son as­ ment. Constatant que les réunions en visio étaient nue – l’équivalent du pot d’arrivée.
un tas de facteurs, et ses ressources siette et tourne les aussi endémiques qu’ennuyeuses, Jon Azoff, l’un « Aujourd’hui, à cause du confinement, beau­
la nature y étant le talons de manière des membres de l’équipe, s’est dit que les pension­ coup de gens sont déprimés dans les entreprises. Ils
plus souvent rési­ comestibles, théâtrale en lan­ naires de la ferme pourraient égayer le déroulement ont besoin de messages d’espoir, voilà pourquoi ils
duelle, contingen­ çant : « Je pars vivre de ces réjouissances corporate. Les nouveaux outils sont attirés par la vue de ces animaux en liberté »,
tée, lorsqu’elle n’est la nature dans la nature. » de réunion, dont l’ergonomie incite à ne pas couper nous explique Johnny Braz, tout en nous condui­
pas tout simple­ Même si la parole, ayant transformé nombre d’entre nous en sant vers le coin des chèvres. A vrai dire, ce moment
ment bitumée. Les possède une tout ça a une di­ ruminants, il ne paraît finalement pas si incongru contemplatif fait du bien, nous arrachant à l’empire
virées au parc, ce mension comique, de glisser au milieu de ce patchwork de visages mu­ de la productivité et dessinant des sourires amusés
coin de verdure force attractive il est en même tiques un mouton ou une vache. sur les visages. Collectivement, notre équipe sem­
substitutif, ne per­ temps rassurant de Ainsi est né, le 25 mars, Goat2Meeting (goat ble proche d’une forme d’hypnose, d’ataraxie.
mettent pas vrai­ unique qui constater que la signifiant « chèvre » en anglais), une offre dont le « Nous sommes nous aussi des mammifères, même
ment d’investisse­ nature lui apparaît, nom est un habile détournement du service de si on a tendance à l’oublier. Au­delà du fun, voir une
ment affectif dura­ permet de d’instinct, comme visioconférence Go2Meeting. Cet intitulé résonne chèvre ou une vache en visio permet de réactiver ce
ble avec les espèces un lieu habitable, dans l’imaginaire geek, puisque la chèvre, au même lien affectif avec le reste du monde vivant, ce qui peut
qui peuplent ces rivaliser avec un refuge en cas de titre que la loutre ou le chat, y bénéficie d’une cote avoir un effet calmant et ressourçant », explique
lieux. Dans un parc, problème. Ce dialo­ incroyable, ce qui permet de faire des clins d’œil ap­ Emmanuel Portanéry, coauteur de l’ouvrage Quand
on entre, on se ba­ les écrans gue avec l’environ­ puyés aux boîtes high­tech. Par ailleurs, dans le mi­ les animaux inspirent l’entreprise. Le comportement
lade, et on ressort nement s’est pour­ lieu sportif, goat est aussi l’acronyme de « greatest animal au service du management (ESF Sciences
(même si, parfois, on jette un peu de pain suivi à l’occasion du déconfinement où of all time », désignant le meilleur joueur de tous les humaines, 2018).
au canard après un arrêt au stand de nous avons profité des beaux jours pour temps. Montrer des images de chèvres à vos collabo­ Réinscrivant nos activités professionnelles
gaufres). Le parc est une nature que l’on aller nous baigner dans des rivières, rateurs pourrait être un moyen subliminal de les in­ à leur juste place, en sympathie avec celles que l’an­
consomme sur le mode de la distancia­ comme si nos existences avaient sou­ viter à une forme d’excellence absolue. thropologue Donna Haraway nomme « les espèces
tion paysagère. dain pris un virage à la Tom Sawyer. Mais pour cela, il vous faudra d’abord dé­ compagnes », Goat2meeting pourrait aussi avoir
Un jardin, c’est différent, si j’en Sans sombrer dans un rous­ bourser 100 dollars, soit environ 92 euros, pour un des vertus insoupçonnées en matière de team buil­
crois le dialogue que mes deux fils ont seauisme trop radical où la ville et ses ar­ caméo animal d’une dizaine de minutes (65 dollars ding. « Nous voulions le lama, mais il était déjà ré­
entrepris avec les espèces indigènes qui tifices seraient assimilés à quelque chose pour vingt minutes, si vous êtes un particulier). servé », nous explique Maja Orsic, spécialiste du
s’y trouvent. Chaque matin, un des pre­ de corrupteur, on ne peut que constater « Quoi ? Si je devais faire don d’une somme pareille, ça marketing chez Bonusly, une entreprise améri­
miers rituels consiste à aller voir les pou­ l’effet à la fois apaisant et vivifiant de serait plutôt aux Restos du cœur », s’insurge une col­ caine spécialisée dans le management par la ré­
les du voisin, en une sorte de visite de l’écosystème sur de jeunes cerveaux. lègue. Oui mais voilà, l’argent dépensé permet ici de compense qui a récemment utilisé le service. « A la
courtoisie. Mais le rapport au vivant n’est « Plus de temps dans la nature, combiné nourrir des bêtes sauvées de l’abattoir, d’entretenir place, nous avons eu droit à trente chèvres, un porc
pas que contemplatif, il est aussi actif. avec moins de télévision et des environne­ et un mouton. Pour un investissement minimal, c’est
Après avoir tenté de réanimer des ments de jeu et d’éducation plus stimu­ une expérience extrêmement amusante qui s’avère
abeilles malades, mes enfants ont créé lants, ouvre la voie vers la réduction des très payante en termes de cohésion d’équipe. Cela a
un petit cimetière, où chaque butineuse déficits d’attention chez les enfants et, ce permis de rompre la monotonie de nos réunions,
GOAT2MEETING
décédée a eu droit à sa tombe. Ce qui qui est tout aussi important, l’augmenta­ avec une légèreté nécessaire en ces temps de corona­
semblait vouloir dire : pourquoi ces tion de leur joie de vivre », écrit Richard A REÇU PLUS DE virus. Par la suite, l’un de nos collaborateurs a créé
ouvrières qui pollinisent chaque année Louv, auteur du best­seller Une enfance 300 DEMANDES les émojis Slack de quelques­uns des animaux
en liberté. Protégeons nos enfants du syn­ – Edith la chèvre et Kevin le cochon. D’autres ont fait
drome de manque de nature (Leduc, EN UN MOIS, la promotion de notre expérience sur Twitter et Ins­
456 p., 21 €). Confinement et déconfine­ AFFLUANT DU tagram. C’est quelque chose dont on se souviendra
ment ont donc rimé, pour nous, avec toujours. » Bref, l’inoubliable allégorie de la survie
MONDE ENTIER
(oui, je sais, on peut aussi voir ça comme dans un monde de broute.
un vrai truc de bobos) réensauvagement. N. S.
CULTURE
0123
22 | DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

La top­modèle brésilienne
Olga Souza « représente »
le groupe Corona,
au Palais omnisports
de Paris­Bercy, en 1995.
FRANCIS VERNHET/DALLE APRF

L’eurodance en crise d’identité
Les DJ italiens se rapprochent des franges nationalistes, à l’instar du fondateur du groupe Corona

ENQUÊTE un vertigineux cache­cache se


met en place. Comme leur nom ne
Cappella, Gala, Ava and Stone,
Alexia et autres Asia sont bel et
elle « représente » Corona, la top­
modèle brésilienne use du play­
« L’eurodance est dans les années 1980. Cependant,
la démocratisation du numéri­

A
nnée bissextile, année l’indique pas, La Bouche et Click bien édités dans le Bel Paese. La back. Et pour cause : « C’est proba­ la bande-son que précipite l’effondrement de
funeste », dit un dicton sont des formations germani­ Péninsule devient une terre d’ac­ blement Giovanna Bersola, alias maisons de disques historiques :
italien. Le 29 février, ques ; Bailando (1996), le hit de cueil pour la Philippine Joy Jenny B, une Sicilienne d’origine sé­
d’une Europe en 1987, la filiale de RCA, qui em­
histoire de conjurer le Paradisio, n’a pas été conçu à Ibiza, Salinas, comme pour les Britanni­ négalaise, qui tient le chant, assure triomphante, ployait les plus grands orchestra­
sort, Dan et Lucie organisent une mais à Liège ; Scatman John bé­ ques Ice MC, Ann Marie Smith et Gianni. On l’entend aussi sur The teurs italiens, dont Ennio
fête dans leur appartement pari­ gaie son boogie­woogie à Berlin, Sandy Chambers. Les projets se Summer is Magic [1994], de Playa­
celle du traité Morricone, ferme boutique. De
sien. Il donne sur la rue des où cet Américain a trouvé refuge suivent et se ressemblent, à une hitty. » Comme une bonne part de de Maastricht » nouveaux entrants se faufilent
Couronnes, près de Belleville. Or en 1990 ; Nigérian d’origine, Dr. cadence industrielle : de même la flotte de la Botte, Corona est si­ parmi les décombres, et jouent la
AURÉLIEN BELLANGER,
couronne se dit « corona » dans la Alban vit en Suède depuis qu’il y a qu’Indiana Day éclipse Indiana, gné sur le label Dance World At­ carte de l’italodisco puis de l’euro­
écrivain
langue de Dante ; Dan, qui a effec­ étudié l’odontologie… Corona détrône sans vergogne tack. Un nom qui en dit long : il ne dance jusqu’à l’overdose. « Vers la
tué son Erasmus à Rome, le sait A ce jeu­là, l’Italie excelle, elle ses rivaux milanais de Co. Ro. s’agit rien moins que de conqué­ moitié des années 1980, regrette
bien. Baptisée « Corona Sound qui produira deux tiers des mor­ rir les ondes mondiales. Las, bou­ norités plus latines ou germani­ Flemming, les sons se sont refroi­
System », la soirée fera sa fête à ce ceaux d’eurodance, au bas mot : Tristesse abyssale dée par les Américains, l’euro­ ques, comme la sérénade, le dis, l’italodisco s’est commercialisé
Covid­19 qui tape l’incruste sur le sur ses dancefloors, on brouille « J’ai nommé le projet Corona au dance ne franchira guère les fron­ krautrock ou le « schlager », tel et uniformisé. Jusqu’à poser les ba­
continent. Dernière surprise­ les pistes avec maestria. Los Locos, pif, prétend Checco. Les Italiens ne tières continentales. que l’a popularisé l’Eurovision : ses de l’eurodance. »
partie avant l’apocalypse : « Le co­ Ramirez, Caballero ou Paraje ne comprennent pas l’anglais ; si on « L’eurodance est la bande­son éclosion de l’eurodisco. Sur ses
ronavirus sera fourni mais si vous battent pas pavillon hispanique, avait chanté en italien, ça les d’une Europe triomphante, celle brisées, les Français Patrick Improbables remixes
apportez le vôtre, ce sera grande­ mais italien. N’en déplaise à son aurait déconcentrés sur le dance­ du traité de Maastricht, de l’arrêt Hernandez et Amanda Lear, les Le parcours de Checco est symp­
ment apprécié ! », ironise l’invita­ carton Eins, zwei, polizei, Mo­Do floor. Vous savez, il ne faut pas trop Bosman et du tunnel sous la Allemands Boney M, les Suédois tomatique. Naissance à Carrare,
tion, sur Facebook. La playlist est n’arbore pas un insigne teuton, prêter attention aux paroles. » Sur­ Manche, libérale, pacifiée, postna­ Abba ou l’Italienne Dalida dé­ en 1957 ; son père, employé d’une
raccord – le tube du groupe mais rital ; idem pour Da Blitz, tout lorsqu’elles s’inspirent de tionale », s’enflamme l’écrivain gourdissent les guiboles conti­ société d’autobus, ne voit guère
Corona, The Rhythm of the Night, Netzwerk ou Einstein Doctor DJ. Rhythm of the Night (1985), du Aurélien Bellanger. Durant les nentales : les ventes d’eurodisco la couleur de l’or blanc que l’on
sera joué en boucle, jusqu’à Un mannequin danois a beau pa­ groupe américain DeBarge. années 1990, l’adolescent rêve de bondissent, avec les clubs de va­ extrait des carrières de marbre
l’aube. rader sur les clips de Whigfield, Quant à la mélodie du hit de Co­ participer au « Woodstock de [sa] cances et les nightclubs pour alentour. Féru de funk, Checco
Publiée en 1993, cette chanson des cerveaux transalpins phos­ rona, « elle évoque Save Me [1987], génération » : Dance Machine, la tremplins. ambiance les boîtes de la région
jouit d’un revival hautement viral phorent sous le postiche nordi­ du duo néerlandais Say When ! », grand­messe du genre, qui se Le style mute au début des an­ dès 1973 : « Je passais ce qui mar­
depuis le début de la pandémie. que. Derrière des oripeaux anglo­ avance Gianni Valentino, journa­ tient au Palais omnisports de Pa­ nées 1980. L’essor des synthéti­ chait, soul, eurodisco… » Il ba­
En ligne, les détournements pro­ saxons, Double You, Bliss Team, liste à La Repubblica. Sur scène, où ris­Bercy, sous l’égide de M6 et de seurs et des boîtes à rythme en­ fouille un peu de batterie, sans
lifèrent, affublant d’un masque Fun Radio. « J’ai découvert l’euro­ fante la new wave britannique et plus. Mais en 1985, Checco flaire
chirurgical la top­modèle brési­ Des « charts » de plus en plus nationaux dance lors de vacances en Corrèze. sa réplique continentale, l’italo­ le bon filon : il se lance dans l’ita­
lienne Olga Souza, qui posait sur Evolution de la part des morceaux en langue nationale J’ai été happé par son caractère an­ disco. Un genre effrontément lodisco, sous le pseudo de Lee
la pochette. L’auteur du morceau, dans les Top 100 italien et français, en % goissant et hypnotique. Je l’écou­ aguicheur, qui doit son appella­ Marrow. Premiers succès, en
Francesco Bontempi, surnommé tais au casque, sous une tente, en tion à la prééminence des Italiens Allemagne notamment. Au
« Checco », cède lui aussi à la ten­ regardant la voie lactée. » En 2018, parmi ses instigateurs. De Ryan tournant des années 1990, la
tation : « Je vous jure que je n’y suis
en Italie
7 68 Aurélien Bellanger publie Euro­ Paris à Valérie Dore, les vedettes house music, importée des Etats­
pour rien ! », écrit­il sur Facebook, dance (Gallimard), inspiré par sa d’italodisco délaissent leur lan­ Unis, incite les producteurs ita­
aux prémices de la crise. Avant collaboration avec le metteur en gue maternelle : anglais LV1 (Boys, liens à accélérer le tempo, à sim­
d’effacer illico son post : « On ne 1995 2019 scène Julien Gosselin, autour du Sabrina, 1987), avec espagnol en plifier rythmes et mélodies, à
plaisante pas avec un tel drame », spectacle 1993. « Avec le recul, option (Vamos a la playa, rendre plus torrides les parties
nous explique l’Italien par télé­ poursuit­il, j’ai mieux compris la Righeira, 1983). vocales : l’eurodance pointe le
phone, depuis le littoral toscan. tristesse abyssale de cette musique « A partir de 1980, les Italiens se bout de son beat. « Avec The
The Rhythm of the Night n’est de fête. L’eurodance est le dernier sont jetés sur les synthés comme Rhythm of the Night, en 1993, on
pas que le chef­d’œuvre de grand courant transcontinental. des affamés. Ils en jouaient avec peut dire que j’ai inventé le
Checco. C’est l’hymne de l’euro­ 22 71 C’est une élégie, somptuaire et so­ un vrai doigté : pour la plupart, genre », plastronne le Toscan, au
dance, un genre qui déferle sur le lennelle, qui sonne le glas du projet c’étaient des producteurs chevron­ risque de froisser les spécialistes
continent entre 1992 et 1998. Ses en France européen. » nés, qui avaient reçu une éduca­ les plus pointilleux.
champions viennent de partout : 1995 2019 Pour en tracer la genèse, il faut tion musicale et écumé les studios Dans la foulée, Checco redonne
Ace of Base débarque de Suède, 2 remonter aux années 1970. d’enregistrement… », estime le DJ vie à des vieilleries personnelles :
Unlimited des Pays­Bas, Me & My Depuis son studio d’enregistre­ danois Flemming Dalum, qui négligées quand elles étaient si­
du Danemark, Snap !, Haddaway, ment munichois, le producteur possède 25 000 vinyles d’italo­ gnées Lee Marrow, Baby, Baby et
Real McCoy et Culture Beat d’Alle­ italien Giorgio Moroder mêle le disco, accumulés au cours d’une Try Me Out règnent sur les charts,
magne… Dans les discothèques, Infographie : Le Monde Sources : SNEP, FIMI groove afro­américain à des so­ douzaine de périples en Italie, dès lors qu’elles sont estampillées
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 culture | 23

We Are One, un festival


en ligne, faute de mieux
Pour illustrer mus Hispaniam, odes à la gloire
de l’Empire romain, sur fond de
Des films et des rencontres sont proposés, jusqu’au 7 juin, sur YouTube
son profil beats martiaux.
WhatsApp, En 2004, l’un des DJ phares de
l’eurodance, Maurizio Molella,
CINÉMA ils fondent la société de produc­
tion Tribeca Enterprises, domici­
Sans préjuger de la qualité des
œuvres choisies, on ne saurait
nir leur activité et leur visibilité
que la mise en ligne des œuvres
Bontempi a
choisi une photo
de Mussolini
publie l’album Made in Italy,
dont la pochette figure le duomo
de Milan. Dans le même temps,
les paroles d’Eiffel 65 glissent de
l’anglais à l’italien : priorité au
S’ il fallait une preuve que
les grands festivals de
cinéma sont irremplaça­
bles dans la forme qui était la leur
avant la pandémie, la voici. En
liée au sud de Manhattan.
En 2002, à la suite du 11 septem­
bre 2001, ils créent le festival de
Tribeca afin de dynamiser ce quar­
tier proche des tours jumelles du­
dire à quelle logique éditoriale
ou artistique obéit ce « festival
des festivals » comme il se pré­
sente. Cannes propose un choix
de courts­métrages sélectionnés
les plus attractives. Ainsi, les orga­
nisateurs du Festival de Cannes
sont réticents à toute forme de
« numérisation » de leur manifes­
tation, pour des raisons esthéti­
marché intérieur. En 2014, une dévoilant sa programmation, le rement éprouvé par les attentats. en 2019 ; la Mostra de Venise des ques et commerciales. Thierry
Corona. Au diable les scrupules : rumeur attribuera à son leader, We Are One : A Global Film Festi­ documentaires des années pas­ Frémaux, délégué général,
en matière de recyclage, la machi­ Gabry Ponte, le remix d’un chant val, manifestation en ligne, du Cinq heures d’images sées ; Berlin, un film de 1979 (Tic­ devrait rendre publique, le 3 juin,
nerie dance est hyper perfection­ fasciste, Faccetta Nera, façon 29 mai au 7 juin, sur la plate­ C’est la même démarche altruiste ket of No Return, d’Ulrike une liste de films labellisés « Can­
née. D’improbables remixes pros­ dance. Il l’a toujours démentie, ce forme YouTube, ne fait qu’attiser qui a poussé Jane Rosenthal – la­ Ottinger) ; Sundance des rencon­ nes 2020 ». Alberto Barbera, de la
pèrent, tel Gam Gam (1994), de qui ne l’empêchait pas de tour­ les regrets et les frustrations des quelle a dû déplorer le report de tres enregistrées lors d’éditions Mostra de Venise, n’a pas renoncé
Max Monti et Mauro Pilato, qui ner, en 2019, avec le spectacle Dis­ cinéphiles et des « professionnels sa manifestation – à se tourner précédentes (Francis Ford Cop­ à convoquer les festivaliers sur le
mêlent leurs beats à un psaume coteca Italiana. Au programme, de la profession ». Peu de premiè­ vers les festivals cinématographi­ pola, Steven Soderbergh, Jane Lido en septembre.
chanté en hébreu par une chorale pot­pourri de vieux tubes et dan­ res, peu de fictions, peu de longs­ ques « victimes » (Cannes, Campion, Claire Denis, etc.). Seul We Are One apparaissait
d’enfants. A vingt­cinq ans seuses aux couleurs du drapeau métrages. Et zéro glamour ! Annecy, etc.) ou potentielles « vic­ un documentaire, Ricky Powell. comme une belle idée lorsque le
d’écart, Boney M et La Bouche national. Au départ, l’idée de Jane times » du coronavirus. Si tous les The Individualist, de Josh Swade, projet fut annoncé fin avril. Un
n’ont­ils pas été chaperonnés par « Depuis 1968, l’Italie a toujours Rosenthal et de son mari, le phi­ festivals du monde pouvaient se est inédit. mois plus tard, alors que les distri­
le même producteur, l’Allemand tout politisé, analyse le journaliste lanthrope et investisseur immobi­ donner la main… Une vingtaine Chaque festival se construit une buteurs et les exploitants plan­
Frank Farian ? Sur le même quart Mattia Barro. Tandis que la gau­ lier Craig Hatkoff, était séduisante. ont répondu à l’invitation, sélec­ identité au fil des éditions. Leur chent – du moins en France – sur
de siècle, Emanuela Gubinelli n’a­ che investissait les places, les Cette productrice new­yorkaise a tionnant dans leur programma­ addition ne produit cependant des scénarios pour la réouverture
t­elle pas enfilé une dizaine de grands festivals, la musique folklo­ lié sa carrière à celle de l’acteur tion cinq heures d’images à met­ pas une identité supérieure. De des salles, mercredi 24 juin, elle
pseudos – Marina Lai période rique, la droite se rapprochait des Robert De Niro, qu’elle rencontre à tre en ligne sur la plate­forme de plus, les grands festivals ont semble déjà dépassée. 
eurodisco, Ross période italo­ boîtes de nuit, dont la culture est la fin des années 1980. Ensemble, streaming gratuite. d’autres stratégies pour mainte­ philippe ridet
disco, Taleesa période euro­ plus hédoniste et moins savante. »
dance ? « We’re easy to love, oh Fils du DJ Stefano Barro, ce Pié­
yeah ! » (« Nous sommes faciles à montais fait partie du collectif de
aimer, oh oui ! »), s’égosille la diva musiques électroniques Ivreatro­
en 1992. L’aveu a valeur de slo­ nic, sous le nom de Splendore :
gan : « Ce qui distinguait les pro­ « L’eurodance s’est diffusée dans

ET SI RÉUSSIR
ductions italiennes, c’était leur fa­ les discothèques provinciales du
cilité, convient Checco. Hélas, centre et du nord de l’Italie, loin
nous avons dilapidé ce savoir­ des centres urbains, retrace­t­il.
faire ; aujourd’hui, notre musique Les gens qui les fréquentaient
ne s’exporte plus. » étaient assez peu cultivés et ten­

C’ÉTAIT SE
Pour illustrer son profil danciellement de droite, voire
WhatsApp, Bontempi a choisi d’extrême droite. »
une photo de Benito Mussolini,
casque militaire vissé sur le crâne. Esthétique passéiste
Hormis le cheveu court, la res­ En 1965, la première boîte de nuit

PROJETER
semblance n’est pas frappante : occidentale, le Piper, ouvre à
« Ça fait longtemps que je m’inté­ Turin. Bientôt, d’autres discothè­
resse aux aspects positifs du fas­ ques avant­gardistes sont mises
cisme, justifie­t­il posément. sur orbite : le Space Electronic à
Attention, je suis de droite, pas Florence, le Cosmic à Vérone…

AUTREMENT ?
d’extrême droite. J’ai beaucoup « Un soir, à l’Altromondo de
d’amis de couleur, j’écoute leur Rimini, des aliens sont sortis d’un
musique depuis toujours… Mais vaisseau spatial, et ont kidnappé
les délinquants ne sont jamais ar­ une fille, pour de faux bien sûr,
rêtés par la police. Nous sommes témoigne Flemming Dalum.
gouvernés par des incapables. C’était dément ! » Vers la fin des
Face au virus, il aurait fallu tout de années 1980, cet imaginaire de
suite fermer les frontières ! » science­fiction, ouvert aux étran­
Il ne voit pas de contradictions
entre ces positions et ses activités
getés sonores, laisse place à une
esthétique plus passéiste : la Baia
Depuis de nombreuses années,
– lui et son fils, DJ également, ont Imperiale, près de Rimini, ou la Banque Neuflize OBC accompagne
pignon sur club à Ibiza. Comment l’Ultimo Impero, dans la banlieue
un homme qui a autant profité de de Turin, célèbrent en grande ses clients à toutes les étapes de la création,
la mondialisation a­t­il pu se rai­
dir à ce point ? Détour par 1993, le
pompe la Rome antique. « Ce que
vous m’apprenez sur les choix en s’appuyant sur un réseau d’experts dédiés.
spectacle de Julien Gosselin. Il est politiques de Bontempi m’at­

Imaginons l’avenir
scindé en deux parties : la pre­ triste », soupire Flemming, qui
mière, intitulée Eurodance, creuse travaille dans une structure
le concept de fin de l’Histoire, d’aide aux réfugiés, pour le
forgé par le philosophe Francis gouvernement danois.
Fukuyama, en 1992 ; la seconde, En 2019, 68 des 100 morceaux
Erasmus, met en scène une fête les plus écoutés dans la Botte
étudiante troublée par des violen­ étaient chantés en italien ; au plus
ces racistes, à Calais. « L’idée, fort de la vague eurodance,
précise Aurélien Bellanger, c’était en 1995 et 1996, cette proportion
de montrer que le danger était ici, n’était que de 7 et 6 % – l’anglais
en nous­mêmes, à l’intérieur de et, dans une moindre mesure,
l’histoire de l’Europe. » l’espagnol ou l’allemand se
Vers la fin des années 1990, taillaient alors la part du lion. En
l’eurodance est chassée des un quart de siècle, les DJ italiens
charts par des courants qui assu­ se sont trouvés doublement mar­
ment sans ambages leurs ancra­ ginalisés. Au niveau internatio­
ges nationaux : le « big beat » bri­ nal, ils ont dû se résoudre à la su­
tannique (Fatboy Slim, Chemical prématie des Portoricains (Daddy
Brothers…), la « French touch » Yankee, Ozuna…), des Français
(Daft Punk, Stardust…), la (David Guetta, DJ Snake…), des
« dream » et la « prog » italiennes Scandinaves (Avicii, Max
(Robert Miles, Gigi d’Agostino…). Martin…), ou des Anglo­Saxons
En 1998, sort l’album Europop, (Diplo, Mark Ronson…). Au
d’Eiffel 65 : leur tube Blue (Da Ba niveau national, ils ont vu les
De) est un adieu à l’eurodance, un vedettes de la pop, du rap et du
chant du cygne. La même année, r’n’b italiens, souvent d’origine
après l’échec du deuxième album étrangère, leur passer devant –
de Corona, Checco jette l’éponge. Mahmood, Ghali, Sfera Ebbasta…
Il remet à des amis DJ les clefs du De quoi faire bouillir de ressenti­
projet, toujours incarné par Olga ment identitaire les discothèques
Souza ; de droits d’auteur en spec­ du pays ?
tacles nostalgiques, Checco vivra Le 10 août 2019, dans la marmite
désormais de ses rentes. de Milano Marittima, sur la côte
Ses camarades suivent un che­ Adriatique, Matteo Salvini
min similaire. Après de modestes s’improvise DJ. Alors crédité d’un
débuts eurodance, Gianluca Cel­ tiers des intentions de vote, le
lai troque le pseudo de Prince leader de la Ligue (extrême
Charming pour celui de Kronos. droite) joue l’hymne national der­
En 2003, ce professeur marche rière les platines du Papeete
sur les discothèques transalpines Beach ; depuis un an, le proprié­
avec Europa Magica, chantée taire de l’établissement, Massimo
dans la discipline qu’il enseigne, Casanova, représente la Ligue au
le latin ; suivront Habemus Ita­ Parlement européen. 
liam, Habemus Galliam et Habe­ aureliano tonet
24 | télévision DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020
0123

« Féminicides » : des visages, des vies et des mots VOS


SOIRÉES
TÉLÉ
France 2 consacre une soirée spéciale à ce phénomène tragique, avec deux documentaires et un débat

FRANCE 2 comme un foyer d’hébergement,


MARDI 2 - 21 H 05 mais aussi « un lieu de réflexion » DIMANCHE  31  MAI
SOIRÉE SPÉCIALE pour les hommes violents. Placés TF1
dans cet établissement sur déci­ 21.05 La Proposition Film d’Anne

C’
était sa chose. » En sion de justice, le plus souvent en Fletcher (EU, 2009, 125 min).
2019, 150 femmes attendant leur procès, accompa­ France 2
ont été tuées par leur gnés par des psychologues et des 21.05 Brillantissime Film de
compagnon ou ex­ éducateurs spécialisés, ils sont in­ Michèle Laroque (Fr., 2018, 90 min).
conjoint. Le chiffre est connu. Le vités à identifier les ressorts de France 3
nom, le visage, l’histoire des victi­ leurs actes. 21.05 DCI Banks Série (RU, 2015).
mes le sont rarement. C’est à ces Canal+
femmes disparues que France 2 Un dispositif unique 21.05 Domino Film de Brian De
consacre une soirée spéciale, qui Les hommes hébergés aux Rosati Palma (Dan.-Bel.-NL, 2019, 85 min).
débutera, à 21 h 05, par la diffusion ont, pour beaucoup, été eux­mê­ France 5
de Féminicides, documentaire co­ mes victimes de violences familia­ 20.50 Le Système Ribadier Pièce.
produit par Le Monde. Fruit d’une les. Certains sont lucides, d’autres Arte
enquête de plus d’un an, menée restent figés dans le déni. « Me dire 20.55 Retour à Cold Mountain
par une cellule d’investigation qu’elle a mérité ce qu’elle a eu, j’en D’A. Minghella (EU, 2003, 150 min).
créée spécialement au sein du suis encore là. » L’homme qui s’ex­ M6
journal, Féminicides s’est donné prime a jeté sa compagne à terre 21.05 Zone interdite Magazine.
pour mission d’extraire ces crimes après avoir appris qu’elle le trom­
de la rubrique « faits divers », où ils pait. « Je ne l’ai pas tapée, je l’ai
sont trop souvent cantonnés, d’en Proches de victimes et enquêteurs témoignent dans le film de Lorraine de Foucher. BANGUMI/FRANCE 2 poussée… », nuance un autre. LUNDI  1 ER   JUIN
faire des sujets d’enquête et ainsi Le dispositif, unique en France et TF1
de donner du sens à ce qui consti­ dont la généralisation n’est pas 21.05 Babysitting De N. Benamou
tue un phénomène de société. verses – de la plus aisée à la plus chaînement de violence à l’issue Des solutions existent pourtant. prévue pour l’instant, obtient des et P. Lacheau (Fr., 2014, 110 min).
Prolongement des articles pu­ modeste –, cinq destins singuliers, fatale : la diversité des profils ne Féminicides sera suivi d’un débat résultats encourageants. Freddy a France 2
bliés pendant plusieurs mois dans dont le point commun est d’avoir masque pas la similitude du pro­ animé par le journaliste Julian passé cinq mois au foyer, il est le 21.05 Major Crimes Série.
les pages du quotidien, le docu­ subi l’emprise d’un homme jus­ cessus, qui culmine quand les fem­ Bugier, puis de la rediffusion du seul à accepter de témoigner à vi­ France 3
mentaire réalisé par Lorraine de qu’à en mourir. Laetitia a suc­ mes évoquent une séparation. Le documentaire La Maison des sage découvert. Le chemin qu’il a 21.05 La Saga du rail Documentaire
Foucher réattribue un nom à cinq combé à plus de 40 coups de cou­ féminicide a le plus souvent lieu hommes violents, réalisé, en 2017, parcouru laisse entrevoir la possi­ de Virginie Linhart (Fr., 2020, 90 min).
de ces victimes anonymes et teau, le corps d’Hélène a été re­ pendant ou juste après la rupture. par Marie­Christine Gambart. Ce bilité d’une rédemption.  Canal+
donne la parole à ceux qui les ont trouvé carbonisé, celui de Marie­ Dans certains des cas évoqués, la film montre ce qui peut être fait audrey fournier 21.10 Cardinal Série (Can., 2020).
connues et aimées – parents, amis, Alice dans une valise dans l’Oise, police et la justice, sans être forcé­ avant que l’irréparable ne soit France 5
enfants, collègues… –, mais aussi celui de Sylvia a été jeté du haut ment défaillantes, ont peiné à me­ commis. Partant du principe que Féminicides de Lorraine de Foucher 20.50 Max et les ferrailleurs Film
aux forces de l’ordre et à la justice. d’un barrage. Ana a reçu une balle surer la gravité des situations, « soigner les hommes est la pre­ (Fr., 2020, 98 min). Suivi d’un débat de Claude Sautet (Fr., 1971, 125 min).
Laetitia, Sylvia, Hélène, Marie­ alors qu’elle était dans sa voiture. n’ont pas su identifier les signaux mière prévention contre la réci­ et de La Maison des hommes Arte
Alice, Ana. Cinq femmes d’âges dif­ Hypercontrôle, possessivité ma­ d’alerte ou n’ont pas communi­ dive », le Home des Rosati, créé violents, de Marie­Christine 20.50 Bataille sans merci Film
férents, de catégories sociales di­ ladive, menaces, coups, puis dé­ qué les bonnes informations. en 2008, à Arras, se présente Gambart (Fr., 2017, 60 min). de Raoul Walsh (EU, 1953, 80 min).
M6
21.05 Red II Film de Dean Parisot
(EU, 2013, 120 min).

Zabou Breitman réveille le grand maître du vaudeville MARDI  2  JUIN


TF1
La metteuse en scène adapte avec une finesse mordante « Le Système Ribadier », de Feydeau, rarement joué 21.05 Harry Potter et
les reliques de la mort, partie 2
De D. Yates (RU-EU, 2011, 145 min).
France 2
FRANCE 5 deau a bien perçu l’intérêt du su­ nos personnages, tels qu’ils jouent (on appréciera l’humour prélaca­ mécanique, dans un mariage 21.05 Féminicides Documentaire
DIMANCHE 31 - 20 H 50 jet, dans cette pièce que l’on voit le mauvais théâtre bourgeois nien de Feydeau). C’est alors que bourgeois qui n’est qu’un monde de L. de Foucher (Fr., 2020, 98 min).
THÉÂTRE rarement, et que Zabou Breitman qu’est leur vie. déboule Thommereux, un ancien en trompe­l’œil. France 3
met en scène avec une finesse Angèle a épousé, en secondes soupirant d’Angèle… Si ce manège fonctionne parti­ 21.05 Tandem Série (Fr., 2019).

L es maris volages endor­


ment leur femme, c’est bien
connu. Georges Feydeau en
a fait une pièce, en prenant l’idée
au pied de la lettre : dans Le Sys­
mordante au Théâtre du Vieux­
Colombier : c’est terriblement
drôle, et terrible tout court.
Ce que l’on découvre sur la scène
au lever du rideau, c’est la façade
noces, Ribadier, qu’elle poursuit
d’une jalousie féroce, après avoir
été trompée par son premier mari.
Edifiée par les stratagèmes de
l’époux numéro un, elle pense être
Feydeau déploie toute la no­
menclature de l’adultère – filatu­
res, corruption des domestiques,
etc. – avec son sens de l’absurde
inégalable, mais là n’est pas l’es­
culièrement bien, c’est évidem­
ment grâce aux acteurs du Fran­
çais. Laurent Lafitte, qui joue Riba­
dier, est ici particulièrement à la
fête, déployant toute la gamme
Canal+
21.05 Deux moi Film de Cédric
Klapisch (Fr., 2019, 110 min).
France 5
20.55 PMA-GPA, les enfants ont
tème Ribadier, M. Ribadier hypno­ du théâtre dans lequel on est assis, à même de débusquer les ruses du sentiel. L’essentiel, c’est ce que ces d’un talent comique complet.  la parole De L. Granjon (Fr., 2020).
tise Mme Ribadier, tous les soirs, en un effet miroir évident. Miroir numéro deux. Lequel, comme on histoires de tromperie recou­ fabienne darge Arte
pour aller retrouver sa maîtresse. du théâtre, théâtre en abyme. l’a dit, se croit à l’abri grâce à son vrent, et que montre très bien Za­ 20.50 Starbucks sans filtre De
On était à la fin du XIXe siècle, Dans le petit salon bourgeois où il « système » et à ses talents d’hyp­ bou Breitman. En faisant jouer Le Système Ribadier, de Georges L. Hermann et G. Bovon (Fr., 2018).
Jean­Martin Charcot était à la est impossible de faire le moindre notiseur. Une fois sa femme en­ ses acteurs comme des automa­ Feydeau. Mise en scène : Zabou M6
mode, avec ses expériences sur les mouvement sans se heurter à une dormie, il file retrouver Mme Savi­ tes, la metteuse en scène met en Breitman. Enregistré au Théâtre 21.05 Ne le dis à personne Film
hystériques de la Salpêtrière. Fey­ fanfreluche quelconque, les voilà, net, femme d’un marchand de vin avant l’économie du désir et sa du Vieux­Colombier en 2013. de G. Canet (Fr., 2006, 140 min).

0123 est édité par la Société éditrice


HORIZONTALEMENT du « Monde » SA. Durée de la société :

I. Comme une papille en éveil à table. SUDOKU 99 ans à compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
GRILLE N° 20 - 127
PAR PHILIPPE DUPUIS
Sorties du plat. II. Une goutte qui met
le feu dans les articulations. Trois
N°20­127 Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 67-69, avenue Pierre-Mendès-France,
points sur quatre. III. Toujours là 75013 Paris. Tél. : 01-57-28-20-00
4 1 9 3 5 7 8 2 6

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 après retranchement. Embrasser du 5 8 7 1 2 6 3 9 4 Abonnements par téléphone au 03 28 25 71 71


3 2 6 8 4 9 1 5 7 (prix d’un appel local) de 9 heures à 18 heures.
regard. IV. Tout va mal, s’il vient à
I 7 8 5 6 4 5 7 9 1 2 8 3 Depuis l’étranger au : 00 33 3 28 25 71 71.
manquer. Prépare la conservation. 9 3 1 4 8 2 7 6 5 Par courrier électronique :
abojournalpapier@lemonde.fr.
II V. Sanctionne les fautes. Profitas du 5 7 3 2 7 8 6 3 5 9 4 1
Tarif 1 an : France métropolitaine : 399 ¤
courant et de la vague. VI. Poème 8 9 3 5 7 4 6 1 2
1 5 2 9 6 3 4 7 8 Courrier des lecteurs
III épique et guerrier. Distribua tartes et 6 4 7 6 4 2 1 8 5 3 9 Par courrier électronique :
beignes. VII. Bonnes sauteuses. courrier-des-lecteurs@lemonde.fr
IV Blonde douce-amère. VIII. Lui est en
1 9 Expert Médiateur : mediateur@lemonde.fr
mer, elle est dans l’espace. Marqué 4 9 8 2 1 Complétez toute la
Internet : site d’information : www.lemonde.fr ;
V grille avec des chiffres
par les rayons. IX. Sur la palette. Pe- Emploi : www.talents.fr/
allant de 1 à 9.
VI tites pièces musicales. X. Négation. 5 7 2 6 Chaque chiffre ne doit Collection : Le Monde sur CD-ROM :
Tout à fait convenable. être utilisé qu’une CEDROM-SNI 01-44-82-66-40
VII 8 5 3 seule fois par ligne,
Le Monde sur microfilms : 03-88-04-28-60
VERTICALEMENT

VIII 1. Comme un pinson. Doublement 4 9 2 par colonne et par


carré de neuf cases.
La reproduction de tout article est interdite
sans l’accord de l’administration. Commission
équipé pour prendre l’air. 2. Cité Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget) paritaire des publications et agences de presse
n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
IX mésopotamienne. Attribuée. 3. Lais-
saient des traces en surface.
X
4. Comme une station où l’on peut Connaître les religions pour comprendre le monde
DES RELIGIONS

faire le plein d’eau. 5. Point sur la


Présidente :
monture. Est devenu Tokyo. Paresse Laurence Bonicalzi Bridier PRINTED IN FRANCE
SOLUTION DE LA GRILLE N° 20 - 126 sous les tropiques. 6. Disciple de Paul. 67-69, avenue
Pierre-Mendès-France
Fait son apparition. 7. Se retrouvent 75013 PARIS
HORIZONTALEMENT I. Mobilisateur. II. Routines. III. Jean. Ereinta. IV. Ors. Tél : 01-57-28-39-00
dans l’ensemble. Graisse animale. LE RETOUR DES SAGESSES Fax : 01-57-28-39-26
Emergeas. V. Ré. COS. Indus. VI. Avers. EEE. Po. VII. Taxe. Ivs (vis). Aar. 8. Cale sur l’établi. Met l’informatique
SAGESSES DE
LE RETOUR DES
DE LA NATURE L’Imprimerie, 79, rue de Roissy,
VIII. Incarné. Unit. IX. Lierions. X. Neutralisées. en danger. Arrivés parmi nous. 9. As- 93290 Tremblay-en-France
LA NATURE Un magazine de 84 pages - 6,90€
MAI-JUIN 2020 N° 101

sez proche mais différente. 10. Frappa Montpellier (« Midi Libre »)


VERTICALEMENT 1. Majoration. 2. Erevan. 3. Bras. Exclu. 4. Ion. Créait. Chamanes, druides,
guérisseuses… Chez votre marchand de journaux
d’un revers. 11. Comme une espèce Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
5. Lu. Eos. RER. 6. Items. INRA. 7. Sire. Eveil. 8. Aneries. Oi. 9. Teigne. GRAND ENTRETIEN REPORTAGE CONVICTIONS
et sur Lemondedesreligions.fr Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
mobile. Préposition. 12. Bonne mère HAÏM KORSIA
GRAND RABBIN
LES MUSULMANS
DE CHINE
ALLAH
AU FÉMININ
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Uns. 10. Esned (dense). Anse. 11. Taupai. 12. Réassortis.
nobélisée. Point de départ. Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 carnet | 25
Stéphane et Clarissa, La famille de

Roland Michaud Le Carnet


son fils et sa belle-fille,
Céleste et Auguste,
ses petits-enfants
Ainsi que sa famille,
Gérard NICOLINI,
archéologue
et historien de l’art, en vente

Photographe Merci de nous adresser


vos demandes par mail
ont le regret de faire part du décès de

Paul LÉONARD,
remercie toutes celles et ceux qui lui
ont témoigné leur amitié après sa
disparition le 23 avril 2020.
K En kiosque
actuellement

en précisant impérativement
votre numéro survenu le 7 avril 2020, famille.g.nicolini@gmail.com 0123
HORS-SÉRIE

dans sa quatre-vingt-treizième année.


de téléphone personnel,
Anniversaires de décès
votre nom et prénom,
adresse postale et votre
Il repose auprès de 1940 DE GAULLE
LA RÉSISTANCE

éventuelle référence Hélène, Gérard COHEN PÉTAIN


LA COLLABORATION

d’abonnement.
au cimetière parisien de Bagneux.
dont le décès est survenu le 1er juin
L’équipe du Carnet
Monique Choquet, 2018, à l’âge de soixante-six ans.
reviendra vers vous
Jean Benoit Morla,
dans les meilleurs délais. Marie Laure Delfau de Belfort, Hors-série
Le souvenir, c’est la présence
Marion Morla Lup,
invisible.
Réviser son bac

2020
carnet@mpublicite.fr ont la tristesse d’annoncer le décès
avec

HORS-SÉRIE
du Aude, NOUVEAU PROGRAMME

AU CARNET DU «MONDE» docteur


son épouse. FR ANÇAIS 1 re
Benoit MORLA, CAHIER SPÉCIAL

7 avril 1963 - 31 mai 2013.


16 pages
de conseils

Décès survenu à Marseille, le 20 mai 2020,


à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans. Marie. DES ANALYSES SUR
LES ŒUVRES AU PROGRAMME

Bernard Anglade, DES EXPLICATIONS SUR LES


PRINCIPAUX POINTS DE GRAMMAIRE

son époux,
DES REPÈRES DE
CULTURE LITTÉRAIRE

Guido, Marcantonio, Gioacchino,


DES CONSEILS POUR
RÉUSSIR À L’ORAL

Chartres.
Sophie, Visconsine, Orion et ses fils, En partenariat avec

Garance, Isabelle Richard, Famille Brandolini,


ses enfants, Famille Rosenberg, Hors-série
son épouse,
Stéphane, Charlotte, Nicolas, Famille Rothschild
Clément, Cassandre, Ulysse, Arwen, Et ses amis.

& CIVILISATIONS
ses enfants,
Adam et Alba,
Vincent, Elisabeth,
N° 62
JUIN 2020

ses petits-enfants, & C I V I L I S AT I O N S


ses petits-enfants, Hommage
ont la tristesse de faire part du décès Michèle, Anne-Marie,
du ses sœurs Il y a un an, le 2 juin 2019, à Rome, AUTRICHE-HONGRIE
En 2015. AKG-IMAGES Ainsi que toute la famille, nous quittait dans sa quatre-vingt-
LES DERNIERS FEUX D’UN EMPIRE

docteur
Françoise ANGLADE, ont la douleur de faire part du décès quatorzième année
de
survenu le 19 mai 2020. François BINET,

O
CHAQUE MOIS UN PRÉSIDENT

JEANNE D’ARC DIONYSOS TH. ROOSEVELT


n disait « les Mi­ 23 SEPTEMBRE 1930 Nais- M. Christian RICHARD, musicien.
LA SORCIÈRE
DEVENUE
SAINTE
LE DIEU
SAUVAGE
DE LA GRÈCE
LE DERNIER
PÈRE
FONDATEUR

chaud », tant Roland sance à Clermont-Ferrand La cérémonie religieuse a été né le 27 septembre 1947, à Lucé,
célébrée le 26 mai, en sa paroisse Mensuel
et Sabrina Michaud 1977 « Caravanes Saint-Denys-du-Saint-Sacrement, « Le but d’une vie ne peut être
de Tartarie » (Chêne) dans l’intimité familiale. survenu à l’âge de soixante-douze ans.
paraissaient ne faire que d’accroître la somme de liberté
qu’un, les deux signant toujours
leurs images de leurs deux noms.
1985 « L’Inde des “Mille
et Une Nuits” » (Chêne)
Cet avis tient lieu de faire-part. Christian reposera au cimetière qui est dans chaque homme
et dans le monde. »
Collections
de Chartres.
Pendant près de soixante ans, le 2015 « Voyage en quête 113, boulevard Beaumarchais, Albert Camus.
photographe et son épouse ont de lumière » (La Martinière) 75003 Paris.
bernard.anglade6@orange.fr Bernard et Ghislaine Saurel,
sillonné le monde, avec une prédi­ 25 MAI 2020 Mort à Paris Michel et Marie-Claude Saurel, Sa famille
lection pour l’Asie, rapportant de Daniel et Marie-Josèphe Saurel, Et ses amis.
Paris. ses fils et belles-filles,
leurs périples des images toujours
Nathalie, Corinne, Christelle, Rémi, jean-marc.binet@sunrise.ch
grandioses, célébrant la beauté mystérieux, femmes en habits tra­ Didier Blin, François, Pascal, Lucie, Gwenaelle (†),
des paysages et les traditions mil­ ditionnels chatoyants, toujours son fils, ses petits-enfants et leurs conjoints,
Olivier, Arnaud, Annie, Ariel Axler, Formation
lénaires d’Afghanistan, d’Inde ou photographiés en argentique. Les ses neveux, nièce et petit-neveu, Jade-Eva, Clément, Paul, Eileen,
de Mongolie. Roland Michaud, Michaud privilégient ce qu’ils ap­ Louise, Maxence, Théo,
dont les images enchanteresses pellent « la beauté et l’émotion des ont la tristesse de faire part du décès ses arrière-petits-enfants,
de
de pays lointains ont influencé de choses » et s’inspirent des maîtres ont la grande tristesse de faire part
nombreux photographes partis de la peinture : « Avec Bruegel, Mme Claudine AXLER, du décès de
sur ses traces, est mort le 25 mai nous rapprochons les paysages Toujours en vente,
à Paris, à l’âge de 89 ans. afghans et flamands. » Sur place, le survenu à Issy-les-Moulineaux, Jean SAUREL,
le 16 mai 2020, officier de la Légion d’honneur, le volume n° 7
Les photographies de Roland et couple vit à la dure et fréquente les à l’âge de quatre-vingt-sept ans. DE GAULLE
officier de l’ordre
Sabrina Michaud semblent appar­ plus petites auberges, seule façon national du Mérite,
tenir à une époque révolue, un d’« entrer dans les civilisations par 9, rue du Sentier,
75002 Paris. commandeur dans l’ordre
temps d’avant les menaces terro­ la petite porte ». des Palmes académiques,
L’Inalco
FEMMES
ristes et, surtout, d’avant la ferme­ C’est l’Afghanistan et ses paysa­
Isabelle Godart-Delons,
chevalier de l’ordre lance un DU d’ethnomédecine D’EXCEPTION
du Mérite agricole, en septembre 2020
ture générale des frontières liée à ges spectaculaires, dans les années son épouse, médaille de bronze du CNRS,
l’épidémie de Covid­19. Un temps, 1960, pays encore méconnu en Oc­ Lou-Anne et Lubin, D’une durée de deux ans,
aussi, où l’Asie était moins une cident, qui leur vaut leurs plus ses enfants, survenu le 20 mai 2020,
Manou Delons, ce nouveau DU comprend 12 UE
destination touristique prisée grands succès –, avant que ses sa mère, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans.
de langues
qu’un continent riche en mystères frontières ne se ferment avec la Paulette et Jacques Godart,
ses beaux-parents, Les obsèques ont eu lieu dans (initiation chinois ou hindi),
et en leçons de sagesse pour les Oc­ guerre. Leur portrait d’un vieux l’intimité familiale, à Ganac (Ariège).
Prune Berge Santelli, Christine
cidentaux. Poétiques et harmo­ matelassier afghan qui hume une et Jean-Pierre Armengaud, Luc et de sciences humaines et sociales
nieuses, les images de Roland Mi­ rose fait le tour du monde. Le livre Yannick Delons Il repose aux côtés de son épouse (droit de la santé, anthropologie
chaud se voulaient porteuses de Caravanes de Tartarie (Chêne, ses sœurs, son frère
et leurs familles, Monique OUSSAL, et géographie de la santé),
valeurs humaines universelles : 1977), reportage long et dangereux
d’ethnobotanique,
pour lui, il s’agissait de montrer consacré aux hommes qui fran­ ont l’immense tristesse de faire part décédée le 20 février 2018. Toujours en vente,
que « le paysan chinois et celui des chissent, l’hiver, le Pamir afghan, à du décès de d’ethnopharmacologie, le volume n° 11 COLETTE et sur :
Cévennes sont un même homme ». dos de chameau, en empruntant M. Jean DELONS, La famille tient à remercier toutes de médecine chinoise www.femmes-dexception.fr
Né à Clermont­Ferrand, en 1930, des rivières gelées, fait sensation ingénieur des Mines, celles et ceux qui l’ont accompagné et ayurvédique.
Roland Michaud, nourri aux écrits et se vend à plus de 150 000 exem­ expert Économie Trafic, ces derniers mois.
Ce diplôme est ouvert
de Jules Verne et de Jack London, plaires. L’ouvrage deviendra une survenu le 26 mai 2020, Cet avis tient lieu de faire-part. à tous les professionnels de santé,
est très tôt piqué par le virus du référence pour nombre de jeunes à l’âge de soixante ans.
voyage : à 20 ans, il enfourche sa bi­ gens attirés par le voyage et la dé­ Jean Saurel a été directeur adjoint médecins, pharmaciens,
cyclette et traverse l’Europe en so­ couverte, et influencera des pho­ Une cérémonie d’adieu aura lieu du laboratoire des Hautes Pressions infirmiers, sages-femmes,
le 5 juin, à 10 heures, en l’église du CNRS (1958-1960). Professeur
litaire jusqu’en Laponie, voyage tographes voyageurs, comme Oli­ Saint-Honoré-d’Eylau, 66 bis, avenue kinésithérapeutes, ergothérapeutes,
à l’université de Clermont-Ferrand
dont il rapporte ses premières vier Föllmi ou Eric Valli, qui vont, à Raymond-Poincaré, Paris 16e.
puis de l’université Paris-13, il a été ainsi qu’aux autres professionnels
images et une conviction : « Il ne leur tour, arpenter l’Himalaya. doyen de la faculté des sciences
Si vous souhaitez y participer, à partir du niveau L2-L3
faut voir chez les autres que ce qui Les images des Michaud, pu­ merci de vous manifester auprès de Clermont-Ferrand (1967-1969) et
est meilleur que chez soi…, écrit­il bliées dans les magazines comme de son épouse dans les meilleurs président de l’université Paris-13 (sélection sur dossier).
délais afin de respecter les mesures (1971-1973). Il a été nommé recteur
dans son carnet à l’époque. Ce qui National Geographic ou Géo, avec INALCO,
sanitaires mises en place par la de l’Académie de Créteil (1973-1974),
est inférieur, là­bas, ne m’intéresse leur côté pictural et merveilleux, famille. directeur des lycées au ministère 65, rue des Grands Moulins,
pas. Ne vous attendez donc point à sont parfois critiquées comme de l’Éducation nationale (1974-1981),
Ni fleurs ni couronnes mais des directeur du Conservatoire national
75013 Paris. Toujours en vente,
m’entendre dire : “C’était moins « folkloriques » ou trop esthétisan­
plantes qui feront vivre sa mémoire. des arts et métiers (1981-1987) et Renseignements : le vol. n° 11 LES CONSTANTES
beau, moins bien ou moins bon.” » tes, reflet d’un monde marginal et
conseiller scientifique auprès du www.inalco.fr/formations/ecoles UNIVERSELLES et sur :
voué à disparaître. « Une raison de igodart-delons@dbmail.com
président du Conseil économique www.collectioncosmoslemonde.fr
« Aimez-vous les voyages ? » plus de faire nos images, rétorquait et social (1988-1993).
Envoyé au Maroc pour son service Roland Michaud au Monde, Alice et Joseph Donati, En raison du contexte,nous avons suspendu
ses enfants, Société éditrice du « Monde » SA
militaire, il y croise, dans une bi­ en 1999. Ce n’est pas le folklore que saurdg943@orange.fr Président du directoire, directeur de la publication la vente de certaines collections chez
bliothèque, une jeune étudiante, l’on photographie. Même si nous ne et leur mère, Marie-Hélène Vignes, Louis Dreyfus les marchands. Elle reprendra dès que
Emmanuelle Donati, Directeur du « Monde », directeur délégué de la
Sabrina, à laquelle il demande im­ montrons qu’un dixième de la réa­ sa sœur Remerciements publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio possible. Nous vous présentons toutes
médiatement : « Aimez­vous les lité, ce dixième existe. » Et Iris Kergus, Directeur de la rédaction Luc Bronner nos excuses pour ce désagrément.
Le 29 avril 2020, nous quittait Directrice déléguée à l’organisation des rédactions
voyages ? » Bingo, elle­même rêve Après l’Afghanistan, le couple se sa nièce, Françoise Tovo

Nos services
Direction adjointe de la rédaction
de l’Inde. Les deux se marient focalisera sur l’art et la culture isla­ ont l’immense tristesse de faire part M. Daniel DUBOT, Grégoire Allix, Philippe Broussard, Emmanuelle
Chevallereau, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin,
en 1958 et, en 1960, embarquent miques, puis sur l’Inde, décrit du décès de Sciences-Po Paris (SP 52). Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot,
en 2 CV à travers l’Ethiopie et l’Afri­ comme un pays des Mille et Une Cécile Prieur, Emmanuel Davidenkoff (Evénements)
que orientale pour un périple de Nuits, et enfin sur la Chine. Leur Jean DONATI, Thérèse Dubot,
Directrice éditoriale Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique
Hélène Bekmezian
Lecteurs
dix­sept mois. travail, distribué par l’agence Ra­ survenu dans sa soixante-et-unième son épouse,
Mais c’est leur grand voyage en pho puis AKG, est publié et beau­ année. Ses enfants,
Rédaction en chef quotidien
Michel Guerrin, Christian Massol, Camille Seeuws,
K Abonnements
Asie, de 1964 à 1968, qui leur fait coup exposé dans les festivals, Ses petits-enfants Franck Nouchi (Débats et Idées)
Directeur délégué aux relations avec les lecteurs
publier leurs premiers reportages comme celui de La Gacilly (Morbi­ Son amour nous accompagne. Sa et leurs conjoints, Gilles van Kote
bienveillance, son esprit, sa musique Directeur du numérique Julien Laroche-Joubert www.lemonde.fr/abojournal
dans la presse internationale. Ils han), ou Visa pour l’image (Perpi­ et son humour vont nous porter. très touchés des nombreux Chef d’édition Sabine Ledoux
Directrice du design Mélina Zerbib
reviennent avec 34 000 images, gnan). Jusqu’au bout, Roland Mi­ témoignages de sympathie, vous Direction artistique du quotidien Sylvain Peirani K Le Carnet du Monde
faites parfois séparément, elle chaud a gardé sa longue barbe et La cérémonie aura lieu le jeudi
en remercient sincèrement. Photographie Nicolas Jimenez carnet@mpublicite.fr
chez les femmes et lui chez les son motto, édicté dès ses débuts : 4 juin, à 15 h 30, au crématorium du Infographie Delphine Papin
cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e. Directrice des ressources humaines du groupe
hommes, mais où s’affirme un « Voyager, c’est faire connaissance Sa présence restera vivante en nous. Emilie Conte
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
même style : montagnes plongées avec meilleur que soi. »  50, rue Richer, Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président,
dans la brume, cavaliers fiers et claire guillot 75009 Paris. « Animula vagula, blandula… » Sébastien Carganico, vice-président
26 | styles 0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

L’introspection
s’invite
chez les chefs Pigeon, fraises
et petit épeautre
du Mirazur,

internationaux à Menton.
EDUARDO TORRES

Passer du menu à
350 euros au burger
à 16 euros, comme René
Redzepi, ou continuer lemand Thomas Frebel imagine pour la
à « faire vivre une réouverture de son deux­étoiles, Inua, de
mêler différents concepts au lieu d’un : ré­
expérience » duire la table gastronomique à huit cou­
verts seulement pour faire de la place à
mémorable à ses clients, une cantine sans réservation et à un bar
lounge. Et pourquoi pas une offre de
à l’instar de Mauro cours de cuisine à la maison et des pop­up
dans différentes préfectures du Japon.
Colagreco : parmi Du côté des restaurants situés à l’écart
des centres­villes ou à la campagne, la lec­
les plus grands noms ture de la situation est un peu différente :
la plupart de ces enseignes restent des
de la gastronomie « destinations ». Pour reprendre les ter­
mes du Michelin définissant les ensei­
chacun a sa façonde gnes trois étoiles depuis 1936, on s’y rend
pour goûter à « une cuisine exceptionnelle
digérer la crise due qui mérite le voyage ».
Ainsi, bien qu’elle soit à 95 % tributaire
au coronavirus de la clientèle internationale, Ana Ros ne
va rien changer à son enseigne slovène,
Hisa Franko, située en pleine nature, à la
frontière avec l’Italie. « Je ne peux pas
compter sur les locaux : ici, il y a plus d’ani­
maux que d’humains. Les étrangers sont
prêts à faire des kilomètres pour décou­
vrir un bout de terroir slovène à travers
ma cuisine. Ça n’aurait aucun sens de la
simplifier. Et, tôt ou tard, l’espace Schen­
gen va rouvrir. »
Même constat du côté français de la
frontière italienne, à Menton : au Mirazur,
GASTRONOMIE « les clients ne viennent pas s’alimenter,
mais vivre une expérience. Je me dois d’être

A
dieu lichen frit à la poudre de au niveau de ces attentes », affirme Mauro
cèpes, place aux burgers ! Colagreco. Fort de son titre de meilleur
Noma, la pépite de Copenha­ restaurant du monde et de ses trois étoi­
gue, sacrée quatre fois les acquises en 2019, il compte sur un re­
meilleur restaurant du monde, réputée tour en force des autochtones pour peu­
pour son menu unique, complexe et ex­ pler son restaurant quand il sera autorisé
périmental, qui vous coûtait 350 euros, a à rouvrir. Et en attendant, il réfléchit à la
changé de formule. Depuis qu’elle a rou­ manière de rendre le repas au Mirazur en­
vert le 18 mai, après plusieurs semaines core plus mémorable.
de confinement, la table star du Dane­ « Avant de passer à table, les convives
mark ne sert que des burgers à 16 euros et prendront l’apéritif dans le potager pour se
de la picole. détendre. Plutôt que du gel hydroalcooli­
Qu’est­ce qui motive un tel changement que pour se désinfecter les mains, on leur
d’ambiance ? « On voulait donner envie présentera un rituel de lavage dans des
aux habitants de sortir de nouveau de chez Pique­nique avec la nouvelle formule du restaurant Amass à Copenhague. CORY SMITH bassins avec des savons aromatiques et
eux », s’est justifié le chef, René Redzepi. Le des fleurs. Pour oublier l’univers hospita­
discours est un peu plus explicite du côté lier et se plonger dans la beauté », s’en­
de son confrère Matt Orlando, chef thousiasme­t­il.
d’Amass, une autre enseigne réputée de la risme gastronomique. Et nombreux sont réflexion dont ils n’avaient jamais dis­ Qu’ils choisissent de se démocratiser ou
capitale scandinave, qui sert désormais du les chefs qui, voyant des fidèles réserver posé auparavant. Même si la diversité des d’approfondir leur recherche de perfec­
poulet frit à grignoter dans le jardin : « On leur table un an à l’avance et débarquer situations à l’échelle mondiale ne permet tion, les grands restaurants internatio­
estime que de 30 % à 40 % des restaurants des antipodes pour goûter leurs mets, ont pas de généraliser, on remarque tout de naux secoués par la crise due au Covid­19
vont disparaître d’ici à février 2021. Les oublié le vieil adage selon lequel « le client même chez les enseignes citadines une ont une opportunité unique de se débar­
frontières sont fermées, et il n’y a pas assez est roi ». tendance à l’assouplissement du dogme, rasser des mauvaises habitudes que la
de Danois pour remplir toutes les enseignes Les années 2010 ont été celles de la « Il est temps à l’instar de Noma ou d’Amass. routine leur avait imposées, de réfléchir à
existantes. Pour survivre, il va falloir plaire mondialisation de la cuisine, mais aussi « Je pense que la clé du succès sera la flexi­ qui ils s’adressent et de quelle manière.
aux locaux, et au plus grand nombre. » du règne du menu unique imposé, du
pour bilité », estime Julien Royer. Le chef fran­ « Avant, il nous arrivait de dire : on ne peut
Dans cette perspective, la photo du bur­ chef star qui délivre une partition à un la profession çais, dont le restaurant Odette (trois étoi­ pas faire ça, ce n’est pas dans notre ADN.
ger dégoulinant de gras postée par René public conquis d’avance – parce que, les) à Singapour est encore fermé, prédit C’est une phrase que je ne veux plus jamais
Redzepi sur Instagram, pour annoncer la après avoir avalé plusieurs milliers de ki­
de faire un pas le « déclin du menu dégustation à rallonge prononcer », promet Matt Orlando à Co­
nouvelle formule du Noma, semble tout à lomètres pour découvrir une table, la dé­ de côté et l’augmentation d’offres où les clients penhague.
fait indiquée. Bien plus que la cervelle de ception n’est pas envisageable. En paral­ pourront avoir plus de choix tout en con­ Le 50 Best a renoncé à publier en juin
canard frite qu’il avait l’habitude de servir lèle, l’explosion d’Instagram a poussé les
et d’arrêter servant la qualité propre à nos établisse­ son classement 2020 qui était pourtant
jusqu’à présent à ses convives internatio­ cuistots à favoriser une cuisine de l’es­ la course ments ». En effet, beaucoup d’étoilés se prêt, car « ce n’est pas le moment de faire la
naux (qui avait aussi fait le tour des ré­ broufe, destinée à faire du clic, dont les sont mis à vendre des denrées de leurs fête alors que certains restaurants luttent
seaux sociaux). exigences esthétiques passaient parfois
aux “like” producteurs attitrés et des plats du quoti­ pour ne pas déposer le bilan », affirme Hé­
Le Danemark est un cas d’école pour les au détriment du goût. sur Instagram » dien à emporter à des prix bien inférieurs lène Pietrini. Rien n’assure qu’il sera en
transformations qui agitent le monde à ceux du pré­Covid. mesure d’établir un top 2021 ; ni que le Mi­
MATT ORLANDO
gastronomique. Cette petite péninsule Des cordons bleus à 6 euros A la place de son menu dîner à chelin aura la matière nécessaire pour
chef d’Amass,
de 5,8 millions d’habitants est devenue Dans ce contexte, le Covid­19 est arrivé 250 euros, David Toutain, à Paris, a éla­ lancer son nouveau guide en janvier.
à Copenhague
dans les années 2010 le porte­étendard comme un chien dans un jeu de quilles : boré une large carte où l’on trouve un « J’espère qu’en montrant à quel point on
de la gastronomie nordique dont per­ non seulement les restaurateurs doivent menu à emporter à 76 euros, mais aussi est tous vulnérables, qu’on soit numéro un
sonne – Nordiques inclus – ne soupçon­ s’adapter aux désirs d’une clientèle exclu­ des cordons bleus à 6 euros, ou encore un dans une liste ou non, la crise va remettre
nait jusqu’alors l’existence, et elle s’est sivement locale, mais, en plus, les envies parmentier de queue de bœuf à la truffe à les choses en perspective. Il est temps pour
mise à attirer les « foodies » des quatre des clients ont changé avec le confine­ 18 euros. « Ma clientèle était à 60 % fran­ la profession de faire un pas de côté et d’ar­
coins du globe. La médiatisation de sa ment. « Si j’ai survécu à l’épidémie, survécu çaise. Il faut faire en sorte que les locaux rêter la surenchère de classements, les
cuisine a été assurée par des classements à la crise économique, ce n’est pas pour qui venaient une fois par an viennent dé­ courses aux “like” sur Instagram », estime
internationaux, en particulier le World passer quatre heures à table à m’ébahir de­ sormais tous les mois, ou toutes les semai­ Matt Orlando.
50 Best Restaurants, qui désigne chaque vant les dernières œuvres d’art d’un chef nes », devise le chef. « Je ne veux plus penser aux guides ni aux
année « les meilleurs restaurants du qui se prend pour une rockstar. J’ai plus en­ De l’autre côté du globe, à San Francisco, étoiles, témoigne David Toutain. Je veux
monde ». « On a aiguisé les appétits pour vie d’une cuisine qui reflète la période de la chef Dominique Crenn a fait le même juste faire à manger, revenir aux bases, as­
découvrir de nouvelles cuisines, qui sont doutes que l’on traverse », juge Andrea Pe­ calcul : les clients de son trois­étoiles peu­ surer la survie de mon business. » De sai­
devenues une raison de voyager comme trini, cofondateur du classement World vent désormais acheter des plats à em­ nes intentions, car ceux qui pourront sor­
une autre », confirme Hélène Pietrini, di­ Restaurant Awards. porter moyennant une trentaine d’euros tir les restaurants de la crise, ce ne sont
rectrice du classement. La fermeture des restaurants pendant le – et ceux que la crise a épargnés faire le pas les classements. Mais les clients – sa­
Nombreux sont les restaurants qui ont confinement aura au moins le mérite choix du menu en quatorze étapes tisfaits, de préférence. 
fleuri en comptant sur ce nouveau tou­ d’avoir offert aux cuisiniers un temps de moyennant 315 euros. A Tokyo, le chef al­ elvire von bardeleben
IDÉES
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 | 27

Douglas Kennedy
Le temps de l’incertitude
Comment écrire sur quelque chose dont on ignore d’éviter les certitudes. Car en littérature son en disant : « La vie doit être vécue en re­
(comme dans la vraie vie) on ne peut pas gardant vers l’avenir, mais elle ne peut être
encore les répercussions à long terme ? s’interroge adopter la mentalité d’un western de sé­ comprise qu’en se retournant vers le passé. »
rie B : les méchants en chapeau noir, les gen­ Sauf que cette compréhension ne peut ad­
le romancier américain. Dans ce grand inconnu, tils en chapeau blanc. Aussi tous les écri­ venir qu’avec un certain recul par rapport
vains naviguent­ils dans cette zone grise aux événements eux­mêmes. Par consé­
le sentiment de perte prédomine, estime­t­il opaque entre ces extrémités manichéen­ quent, nous ne saurons pas avant un bon
nes, et ils perçoivent donc les nuances sub­ bout de temps de quelle manière tout ça

C’
tiles et les ressorts psychologiques comple­ nous aura changés.
xes derrière chaque interaction humaine. Et pendant ce temps, c’est un sentiment
est le début de la dixième se­ en voyage. Ou, du moins, c’est ainsi que je Et si, au bout du compte, le plus grand de perte qui prédomine. Nous ruminons
maine de confinement… et vivais jusque­là. A présent, les frontières mystère de la vie est soi­même, alors toute tous sur les choses qui, jusqu’à très récem­
j’écris ces lignes à précisément étant fermées, je suis au téléphone une la dynamique de la catharsis dans n’im­ ment, nous procuraient un centre d’inté­
4 h 46 du matin. Mes insomnies heure par jour avec un ami dans un endroit porte quel récit de fiction est liée à l’idée rêt, du plaisir et un sentiment d’apparte­
s’aggravent. En période pré­Co­ de la planète qui n’était autrefois qu’à un d’une sorte de prise de conscience issue nance. Je suis un fana de jazz et de musique
vid, j’avais en général une ou saut de puce en avion, mais qui est devenu d’un dénouement aux effets purificateurs classique. J’ai entendu des rumeurs disant
deux mauvaises nuits par semaine. Désor­ une contrée reculée. ou révélateurs. Othello se trouve confronté que nombre de mes clubs de jazz new­yor­
mais, après soixante­trois jours de ce mara­ Ma copine australienne – une cinéaste à sa monstrueuse jalousie meurtrière – et à kais préférés ne survivraient pas financiè­
thon confiné, je me réveille presque toutes avec qui je suis ami depuis plus de trente sa manipulation par Iago – avant de mourir. rement à l’épidémie. Manhattan sans le Vil­
les nuits au bout de trois ou quatre heures ans – est parmi les gens les plus robustes La dépression finale d’Emma Bovary s’ex­ lage Vanguard (peut­être le meilleur club
d’un sommeil agité, incapable de sombrer psychologiquement que je connaisse. Pour­ prime dans une folle frénésie d’achats, et de jazz au monde) ? Impensable. Pourtant,
à nouveau dans ses profondeurs incons­ tant, même elle confie devoir lutter contre cette accumulation de dettes, ajoutée à une ça pourrait arriver. J’espère que les salles de
cientes. Alors, je me lève, je me fais une ti­ des moments d’abattement croissants. nouvelle déception amoureuse, l’informe jazz que je fréquente quand je suis à Paris –
sane, et je monte dans mon bureau pour Quant aux gens autour de moi qui sont en sous­texte qu’elle ne pourra que conti­ le Sunside­Sunset, le Duc des Lombards, Le
écrire quelques heures. Ce matin, une idée dans des relations de couple bancales ou nuer à vivre sa petite vie étriquée dans son Baiser salé, le New Morning – rouvriront
m’a frappé : je suis en train de devenir un dans des familles à problèmes, le confine­ petit village étriqué, au côté de son barbant bientôt leurs portes. On verra bien…
témoin expert de ce moment où la nuit ment s’apparente pour eux à cette vision de médecin de mari. C’est cette catharsis qui la
s’ébroue et où une nouvelle aube s’étend l’intimité quotidienne digne d’August Strin­ pousse à se procurer de l’arsenic… PEURS INTIMES
sur ce coin de la Nouvelle­Angleterre que je dberg [le dramaturge suédois, 1849­1912] : un Or, malgré quelques timides signes de dé­ Je me demande aussi quand je pourrai de
considère comme chez moi. supplice en forme d’impasse sans issue pos­ confinement, la vérité est que nous som­ nouveau écouter un concert au Théâtre des
Les écrivains sont bien sûr de notoires sible… car il n’y a en effet nulle autre part où mes tous encore aux prises avec le grand Champs­Elysées ou à la Philharmonie [à
insomniaques. Charles Dickens arpentait trouver refuge. inconnu. L’économie mondiale a été tota­ Paris]. Ou un récital de musique de cham­
la suie ténébreuse des nuits du Londres lement déstabilisée. Cette dépression lais­ bre Salle Gaveau. Mes chers cinémas d’art
victorien avec une régularité quotidienne. UN MOMENT RÉVÉLATEUR sera dans son sillage d’immenses dégâts et d’essai de la rue Champollion vont­ils
Franz Kafka passait fréquemment plu­ Dans cette intelligente revue culturelle et personnels, notamment dans les pays tous s’en sortir ? Et même si beaucoup de
sieurs jours d’affilée sans dormir. Francis politique en ligne qu’est The Daily Beast, (comme les Etats­Unis) où il n’existe pas de mes lieux culturels favoris rouvrent, le pay­
Scott Fitzgerald a écrit un essai (publié j’ai lu un article sur les raisons pour les­ vrai filet de sécurité social. La montagne de sage social de la vie quotidienne aura­t­il
après sa mort) dans lequel il décrit la souf­ quelles les gens souffrant d’anxiété ou dettes pour les particuliers sera colossale. changé au point de dissuader les gens de
france que lui procurait chaque jour la d’attaques de panique s’en sortaient sou­ Ce qui pose des questions à nombre d’entre passer une soirée au cinéma ? Ou de s’as­
crainte que son esprit ne succombe pas au vent mieux sur le plan psychologique pen­ nous : vais­je perdre ma maison ? A cause seoir avec 1 500 autres spectateurs dans
sommeil. Parmi mes camarades roman­ dant cette pandémie. Un psychologue in­ du carnage économique et commercial, une salle de concerts ou de théâtre ?
ciers, le « syndrome de la nuit blanche » est terviewé pour l’occasion expliquait : « Une vais­je perdre ma source de revenus ? Pour­ Encore une fois, je n’ai pas de réponse à
presque un titre de fierté. Comme l’a dit ce grande partie de l’anxiété tient à l’appré­ rons­nous jamais revoyager tranquille­ ces inquiétudes. Je sais aussi qu’elles sont
barde de la mélancolie moderne, Leonard hension de l’inconnu, l’inquiétude qu’une ment ? Retrouverons­nous un jour le mode très personnelles, enracinées dans les pas­
Cohen, « le dernier refuge de l’insomniaque chose grave se produira inévitablement. » de vie que nous prenions tous autrefois sions intimes qui m’aident à contrebalan­
est son sentiment de supériorité sur le Mais depuis le Covid­19, « beaucoup de pour notre normalité quotidienne ? cer les aspects plus durs de la vie. J’ai un
monde endormi ». gens disent : “Cette chose terrible est arri­ Comme l’écrivait le romancier anglais L. ami qui est un fervent supporteur du Liver­
Mais en ce moment, à peu près tous les vée”, donc, à bien des égards, vous n’êtes P. Hartley [1895­1972] au début de son pool Football Club et qui avait des trémolos
gens que je connais ont des problèmes de plus dans un état d’appréhension ». chef­d’œuvre Le Messager (adapté à l’écran dans la voix en se demandant tout haut s’il
sommeil. Des amis avocats. Des amis mé­ La « chose terrible » est en fait en train de par Joseph Losey) : « Le passé est un pays reverrait jamais un match dans un stade
decins. Des amis professeurs d’université. se produire en ce moment. Pas étonnant étranger : on y fait les choses autrement bondé… ou si son club remporterait la Pre­
Des amis anciens golden boys à Wall Street. (comme le faisait remarquer un autre psy­ qu’ici. » Le monde dans lequel nous exis­ mier League, qu’il était clairement sur le
La femme qui m’a coupé les cheveux chologue cité dans le même article) que tions jusqu’à la semaine du 9 mars 2020 – point de rafler pour la première fois depuis
l’autre jour, ici, dans le Maine (où les coif­ ceux qui ont passé une bonne partie de quand la planète a commencé à se mettre à trois décennies quand le championnat a
feurs ont été déclarés « services essentiels » leur vie à négocier ce sombre labyrinthe l’arrêt – est­il désormais ce pays étranger ? été suspendu. N’avons­nous pas tous peur
et ont pu rouvrir… avec masque obligatoire qu’on appelle la dépression se disent : de perdre ces plaisirs qui contribuaient à
pour tout le monde). Tous m’ont parlé de maintenant, tous les gens du monde non ÉTRANGE NOUVELLE RÉALITÉ donner du sens à nos vies particulières ?
leurs insomnies. Même Rob, le fumeur de déprimé ont un aperçu de ce à quoi res­ Je ne suis ni grand clerc, ni savant, ni futu­ Pendant ce temps, on sent bien que la ca­
joints du dispensaire d’Etat local où semble mon monde intérieur. rologue. Et l’un des grands truismes de tharsis post­Covid n’est pas pour demain ;
j’achète légalement de la marijuana (et qui L’anxiété est, bien sûr, un des attributs de cette épidémie est que nous entendons que nous traversons tous une terra inco­
possède vraiment tous les outils à base de la condition humaine. De même que la tous les jours des voix disparates nous gnita dans laquelle le dénouement demeure
plantes pour assommer sa clientèle la peur ; la crainte que nous avons tous d’un ef­ brosser différents portraits de la vie après incertain. Lors de brefs moments d’opti­
nuit), m’a confié : « Mec, rien de ce que je fondrement individuel et collectif, telle que le Covid­19… ou du moins de la vie avec le misme, je me dis que, dans le monde de
fume n’arrive à mettre mon cerveau en veille l’exprima magnifiquement le poète irlan­ Covid­19, si, par hasard, il ne s’évaporait pas l’après­pandémie, les villes redeviendront
très longtemps ces jours­ci. C’est comme si, dais William Butler Yeats [1865­1939] dans de lui­même dans la nature. Tous ces scé­ plus abordables, qu’il y aura une fantastique
avec ce virus, on était tous surcaféinés. » un de ses plus célèbres poèmes, The Second narios hypothétiques ne font qu’alimenter explosion de créativité et que l’intense capi­
J’ai approuvé la métaphore, et l’ai même Coming [Traduction d’Yves Bonnefoy.] : l’incertitude du moment. De même que les talisme monoculturel qui a tant asséché la
répétée à une amie australienne à l’autre Tout se disloque. Le centre ne peut tenir./ nombreuses consignes divergentes sur les vie ces dernières décennies vacillera. Mais,
bout du monde tard ce soir­là durant notre L’anarchie se déchaîne sur le monde/ choses à faire ou ne pas faire quand, par dans des moments de pessimisme avant
coup de fil hebdomadaire. Comme nous Comme une mer noircie de sang : partout/ exemple, on se ravitaille au supermarché. l’aube, je me demande aussi si nous ne fon­
sommes tous largement isolés les uns des On noie les saints élans de l’innocence. J’ai des amis qui laissent une nuit entière çons pas tout droit vers le totalitarisme.
autres en ce moment (et empêchés de nous Une crise est toujours, d’une manière ou dans leur garage toutes les denrées qu’ils Le romancier en moi pourrait imaginer
déplacer à part sur de courtes distances), le d’une autre, un moment révélateur. Tout ont achetées avant de leur faire franchir le bien des troisièmes actes possibles en con­
téléphone ou les appels sur Skype sont de­ drame, depuis la Grèce antique, est d’une seuil de la cuisine afin d’éliminer toute clusion du drame que nous partageons
venus les canaux indispensables du lien hu­ certaine façon ancré dans la notion aristo­ toxicité potentielle. Un de mes amis, pho­ tous. Mais ce serait un exercice de pure spé­
main. Je passe une bonne partie de l’année télicienne de « catharsis ». Comme l’écrivait tographe de jazz à New York, n’est pas sorti culation. Et même si une petite part de no­
le philosophe : « La fonction de la tragédie de son petit appartement depuis le 12 mars tre condition humaine apprécie le frisson
est de provoquer une clarification (ou illumi­ car il est germophobe. On m’a dit que le de l’instabilité, la grande majorité d’entre
nation) par une catharsis de la pitié et de la port du masque était une précaution indis­ nous a besoin d’une certaine assurance
SI UNE PETITE PART peur. » La catharsis est aussi devenue une
composante essentielle de la psychanalyse
pensable. On m’a aussi dit que les masques
n’étaient pas d’une grande utilité contre le
pour avancer jour après jour. Or, pour l’ins­
tant, c’est l’incertitude qui définit l’horizon
DE NOTRE CONDITION freudienne : l’idée d’une révélation émer­ virus. Et la dernière fois que j’ai serré la immédiat. Pas étonnant que l’insomnie – la
geant de toutes les choses refoulées ou es­ main de quelqu’un… ? mienne, la vôtre – gagne du terrain. 
HUMAINE APPRÉCIE camotées dans nos psychés individuelles. La vérité est que nous n’avons pas la Traduit de l’anglais par Julie Sibony
Mais cette pandémie est un événement moindre idée de la façon dont va évoluer
LE FRISSON DE L’INSTABILITÉ, mondial, qui soulève donc une question ro­ cette étrange nouvelle réalité que nous par­
LA GRANDE MAJORITÉ manesque intéressante : que devient la ca­ tageons tous. En attendant, nous sommes
tharsis que nous associons d’ordinaire avec plongés dans un curieux état de chute li­
D’ENTRE NOUS A BESOIN le récit de fiction quand nous traversons bre. Plusieurs lecteurs m’ont demandé si je
une période d’incertitude aussi absolue ? songeais à écrire un roman sur ce moment
D’UNE CERTAINE L’ambiguïté est le terrain de jeu favori des de confinement. Ma réponse : comment Douglas Kennedy est écrivain.
ASSURANCE POUR AVANCER écrivains. Quand, par exemple, je construis quiconque pourrait écrire sur quelque Son nouveau roman, « Isabelle,
un personnage et/ou un dilemme moral chose dont il ignore encore les répercus­ l’après-midi » (312 pages, 22,90 euros),
JOUR APRÈS JOUR dans un de mes romans, j’essaie toujours sions à long terme ? Kierkegaard avait rai­ paraîtra aux éditions Belfond le 4 juin
0123
28 | idées DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

L’ARCHIPEL DU TÉLÉTRAVAIL
Les contraintes du confinement ont érigé le travail à distance
et les technologies qui le permettent en panacée, y compris pour
imaginer le « jour d’après ». Mais ce n’est pas si simple...

Aurélie Jean et Romain Mouton


Pour une nouvelle régulation sociale
Dans un souci de protection des droits et de la santé inventer de nouvelles solidarités, le nu­ la question de l’inclusivité de l’accès et de production, la question de l’utilisa­
mérique doit parvenir à être vecteur de de l’utilisation de ces outils. A la ques­ tion extrêmement polluante des terres
des salariés, et de réduction de l’empreinte carbone, sociabilité et d’ascension sociale tout en tion de l’inclusion numérique en termes rares dans la fabrication des outils tech­
le travail à distance doit être encadré, expliquent réduisant considérablement son em­ d’adoption et d’usage de ces nombreux nologiques tels que les ordinateurs, les
preinte environnementale, et ce afin outils, il faut ajouter également une me­ téléphones portables ou encore les com­
les deux entrepreneurs d’assurer sa durabilité. nace d’intrusion des technologies elles­ posants des voitures électriques et les
L’essor du travail à distance depuis son mêmes. De fait, il peut exister des biais Led, doit être traitée. De même, les procé­

L’
domicile doit s’accompagner de la ga­ algorithmiques provenant fréquem­ dés d’obsolescence programmée et de
rantie de nouveaux droits pour les sala­ ment de biais cognitifs inconscients des consumérisme à outrance ne peuvent en
essor du télétravail interroge teurs de jeux vidéo appelant à jouer en li­ riés, afin que ces derniers puissent tirer individus et des équipes chargés de la aucun cas être des éléments structurants
notre manière de travailler et gne pour continuer à socialiser tout en profit du numérique tout en évitant les création, et qui tendent à discriminer des d’une numérisation résiliente et inclu­
prolonge certaines thématiques restant chez soi, est très révélatrice de dangers. Le droit à la déconnexion des segments d’utilisateurs très souvent peu sive du monde du travail.
abordées depuis longtemps par cette plus grande acceptation culturelle. outils professionnels, essentiel pour représentés chez les concepteurs, en par­ Le numérique a su montrer beaucoup
la responsabilité sociétale des Cette nouvelle liberté du salarié, in­ garder une frontière claire entre travail ticulier les femmes, les seniors et les per­ d’adaptabilité pour pallier efficacement
entreprises et la récente loi duite par le confinement, exacerbe la et vie privée doit impérativement être sonnes de couleur. la réduction des mobilités. La démocrati­
Pacte (adoptée en avril 2019). La question question du sens et l’oblige à une plus mieux encadré. Il faut aussi repenser les sation effective de la numérisation pro­
de l’autonomie et de la responsabilité du grande motivation personnelle pour tra­ interventions en santé du travail, no­ La question des matériaux polluants fessionnelle ne peut cependant faire
salarié, celle du sens au travail, de l’inclu­ vailler. La remise en cause des structures tamment celles liées aux troubles psy­ L’intelligence artificielle, même simple, l’économie d’une régulation sociale spé­
sion, sont mises en lumière par l’accen­ de socialisation classique, telle la fa­ chosociaux et musculo­squelettiques, embarquée dans la plupart des outils et cifique et d’une étude sur la soutenabi­
tuation soudaine de la pratique du tra­ meuse machine à café ou la salle de réu­ qui risquent de prendre de nouvelles qui fonctionne, entre autres, grâce à des lité de son impact environnemental.
vail à distance. nion, suscite l’émergence d’une nouvelle formes dans un contexte de travail plus algorithmes, fragilise l’égalité des chan­ Afin de jouer un rôle social et économi­
La numérisation du champ profession­ culture managériale nécessitant une solitaire et sédentaire. ces et des opportunités entre les em­ que déterminant dans le monde de de­
nel induit un nouveau rapport aux dis­ plus grande confiance dans les collabora­ Outre les aspects médicaux, la numéri­ ployés, et donc celle des citoyens. L’exclu­ main, le numérique doit impérative­
tances et au temps des salariés, tout en teurs et une clarification sur les objectifs sation de nos modes de travail pose aussi sion de ces nouveaux modes de travail ment accompagner les transformations
renouvelant leurs relations interperson­ de moyen terme. Paradoxalement, les touche aussi largement les populations sociales et écologiques en cours. Des mo­
nelles en entreprise. La situation contrai­ métiers essentiels pour la société, dont en cas de précarité économique, comme dèles prometteurs pour un usage dura­
gnante du confinement a été suivie les usages sont largement étrangers au l’a démontré l’inégalité d’accès aux servi­ ble et inclusif existent déjà, il convient
d’une adaptation rapide des actifs et de numérique, bénéficient aussi d’une plus ces scolaires durant le confinement. maintenant d’activer les leviers nécessai­
la diffusion éclair des outils numériques grande valorisation. En effet, compren­ A la prévention des risques sociaux res à leur essaimage et à leurs améliora­
dans de très nombreux secteurs. dre et utiliser le véritable potentiel du s’ajoute la lourde responsabilité du nu­ tions futures, en vue de créer une société
La généralisation du télétravail permet numérique revient à mettre en exergue mérique dans la réduction de l’em­ plus connectée et résiliente. 
de gagner du temps et d’imaginer de la valeur humaine nécessaire à de nom­ AVEC L’EFFRITEMENT preinte carbone globale et la sauvegarde
nouvelles collaborations globales, inen­ breux métiers. de l’environnement. Le développement
visageables jusque­là dans un cadre pré­
DE LA FRONTIÈRE rapide des technologies dites « green » et
sentiel. Ces transformations positives Le droit à la déconnexion ENTRE VIE PRIVÉE les initiatives comme celles de Microsoft,
s’accompagnent d’un changement d’état Si la numérisation du champ profession­ liant intelligence artificielle et agri­
d’esprit et d’une adoption plus large du nel offre de nombreux avantages, elle ET VIE PUBLIQUE, culture afin d’économiser de l’eau, sont Aurélie Jean est entrepreneuse
numérique dans nos sociétés. Si cela participe aussi à l’effritement de la fron­ des signaux positifs pour la durabilité de spécialiste des algorithmes
peut paraître anecdotique, la déclaration tière entre vie privée et vie publique, et IL Y A UN RISQUE la transition numérique. Dans une vi­ Romain Mouton est dirigeant de
de soutien, le 28 mars, de l’Organisation donc au risque d’atomisation du corps D’ATOMISATION sion systémique de la responsabilité so­ RM Conseil et président du Cercle
mondiale de la santé à « Play Apart To­ social. Au sein d’une société manquant ciale des entreprises qui interroge la du­ de Giverny (groupe de réflexion sur la
gether », la campagne lancée par des édi­ déjà de liant social et devant chercher à DU CORPS SOCIAL rabilité de toutes les étapes de la chaîne responsabilité sociale des entreprises)

Christophe Degryse L’avènement de la surveillance numérique


Le chercheur souligne les effets pernicieux,
que les possibilités de contrôle de dans un lieu précis (l’atelier, plus les aussi : comment appliquer les travail » virtuels permettant aux
et notamment les conséquences sociales, l’employé sont désormais infi­ tard l’usine, les bureaux), pour règles en matière de temps de tra­ télétravailleurs de se réunir et de
de la prétendue « libération des contraintes » nies. Une simple visite sur le site une durée déterminée (la jour­ vail à un personnel transformé en partager leurs expériences. Par
Web de l’application Spyrix suffit née de travail), dans le cadre archipels de télétravailleurs dis­ de nouvelles « unités de temps »
qu’apporterait le télétravail à avoir un aperçu de ces possibili­ d’une unité d’action (les tra­ persés ? Comment prévenir les compatibles avec la vie privée,
tés : surveillance non détectable vailleurs sont collectivement im­ risques psychosociaux liés à l’or­ c’est­à­dire de nouvelles formes
de l’activité du clavier, de l’utilisa­ pliqués dans un seul processus ganisation ou au contenu du tra­ de limitation du temps de travail

L’
tion des applications, captures de production). vail (stress, harcèlement moral, (par exemple, des plages horaires
une des conséquences social plus profond que celui attri­ d’écran, activation de la web­ Ces trois unités vont progressi­ burn­out, suicide) ? Comment de déconnexion des serveurs de
inattendues de l’épidémie bué à un déplacement du lieu de cam… La nouvelle normalité du vement structurer le modèle so­ dans ces conditions créer du col­ l’entreprise). Par une « unité d’ac­
de Covid­19 est un change­ fourniture du travail. télétravail, ici plutôt dystopique, cial des pays industrialisés : par lectif et de la négociation collec­ tion » à réinventer : formes vir­
ment d’attitude assez radi­ Parmi ces signes, ceux liés au peut aussi être celle d’un capita­ l’amélioration des lieux de tra­ tive ? Comment réduire les inéga­ tuelles d’organisation de travail
cal des employeurs et de nom­ bien­être au travail. Une récente lisme de surveillance. vail, notamment la prise en lités naissantes de conditions de en équipe et d’organisation de la
breux salariés à l’égard du télétra­ enquête menée au Royaume­Uni compte de la santé et de la sé­ travail : travailler chez soi, mais représentation collective.
vail. Entreprises technologiques révèle déjà une augmentation si­ Erosion du modèle social curité, l’ergonomie, la prévention quel chez­soi ? Ces pistes sont très incomplètes
et industries plus traditionnelles gnificative des plaintes musculos­ Le développement dans la durée des maladies professionnelles, et n’épuisent pas la question. Il
annoncent que le travail à dis­ quelettiques, une activité physi­ d’un télétravail massif pourrait par l’encadrement du temps de « Lieux de travail » virtuels faudrait encore traiter du rôle de
tance sera désormais la nouvelle que en baisse, des horaires de tra­ de fait mener à l’érosion progres­ travail (limitation des heures de Avant même la pandémie, l’éco­ l’inspection du travail dans ce
norme. Il n’est donc pas inutile de vail trop longs et irréguliers, une sive des unités structurantes de travail hebdomadaires et congés nomie de plate­forme avait préfi­ nouveau contexte, des coûts des
s’interroger sur les conséquences perte de sommeil. Autres signes : notre modèle social. Revenons payés) et par le développement guré ces risques sociaux pour les équipements individuels, de
sociales que pourrait entraîner le manque d’interactions sociales, quelques siècles en arrière. L’in­ d’un esprit collectif de travail, qui travailleurs isolés, sans accès à un l’évaluation des performances,
une telle évolution. le déséquilibre entre vie profes­ dustrie naissante, aux XVIIIe et se reflète dans la culture d’entre­ management caché derrière des du management algorithmique,
Si le télétravail est aujourd’hui sionnelle et privée, le sentiment XIXe siècles, suscite à l’époque prise, la négociation collective… algorithmes et des interfaces de des politiques de formation, de
présenté, parfois à raison, d’isolement… Comme le note Neil elle aussi une transformation ra­ Ainsi, les unités de lieu, de programmation d’applications, l’exercice des droits syndicaux et
comme une opportunité pour se Greenberg, spécialiste de la santé dicale des formes de travail. En temps et d’action du travail ont privés des interactions avec les des nouvelles formes d’action
libérer de contraintes telles que mentale au travail, les gens com­ s’industrialisant, les ateliers con­ constitué ces « unités structuran­ collègues, soumis à l’imprévisibi­ collective… 
les navettes quotidiennes, le mencent à se demander s’ils tra­ centrent les travailleurs autour tes » du modèle social industriel. lité des horaires de travail et à des
temps perdu dans les embou­ vaillent à la maison ou s’ils dor­ des nouvelles machines, faisant Or c’est toute cette construction rémunérations au lance­pierre.
teillages, voire la supervision ta­ ment au bureau. progressivement disparaître le qui pourrait être mise en jeu. Avec Eviter que ceci devienne le lot
tillonne du supérieur hiérarchi­ Parmi les coûts plus pernicieux travail à domicile. Cette nouvelle le travail à distance s’érodent le de tous les travailleurs à distance
que, il convient aussi d’en souli­ de cette « libération des contrain­ organisation du travail industriel lieu et les horaires de travail, les nécessite de réinventer des uni­
gner le prix. En s’installant dans tes » figure le développement de emprunte les principes du théâ­ interactions sociales, voire l’esprit tés structurantes pour un modèle Christophe Degryse est
la durée, les nouvelles pratiques la surveillance numérique. Si tre classique du XVIIe siècle : collectif. Les conséquences en se­ social et numérique compatible. chercheur à l’Institut syndical
de télétravail commencent à révé­ l’employeur accepte le travail à unité de lieu, de temps et d’ac­ raient que toutes les protections Cela pourrait passer par la mise européen (European Trade
ler quelques signes d’un impact distance, c’est aussi parfois parce tion. Le travail humain se « fixe » liées à ces unités s’éroderaient el­ en place de nouveaux « lieux de Union Institute, ETUI)
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 idées | 29

LA  CHRONIQUEDEJÉZABEL 

François-Xavier de Vaujany veaux statuts individuels combi­


nant salariat et entrepreneuriat de
façon enfin sécurisée, ou encore
COUPPEY­SOUBEYRAN

Hommage au travail « ordinaire » De la crise sanitaire


de nouvelles formes organisation­
nelles comme les coopératives
d’activité et d’emploi notamment,
pourraient incarner de nouveaux
espaces sociaux et managériaux.
Le monde de demain sera peut­
à l’union budgétaire ?
Le professeur de management rappelle que ni la promesse de

A
être fait d’une grande conscience
l’entrepreneuriat ni la menace du précariat numérique ne résument écologique, de télétravailleurs, vec des « si » et des « mais », on
d’infrastructures numériques en­ mettrait l’Europe en bouteille. Jézabel Couppey-
l’avenir de travailleurs réunis avant tout dans des collectifs salariés fin « propres », d’énergies vertes, Mais si l’Union européenne (UE) Soubeyran est
mais il devra aussi rester sensible avait été une union complète, maîtresse de confé-
et soucieux de ce travail ordinaire pas seulement économique et moné­ rences à l’université

L
qui s’inscrit mal dans les utopies taire, puis tardivement bancaire, mais Paris-I, Ecole d’éco-
e débat sur le futur du tra­ nier kilomètre et des livreurs dont lectifs. Pourtant, c’est là que se si­ actuelles. L’anthropocène est aussi budgétaire et fiscale, la gestion de nomie de Paris
vail se polarise aujourd’hui la crise a récemment montré l’im­ tue l’essentiel de nos sociétés et de aussi fait de tous ces collectifs de cette crise aurait sans doute été moins
autour de deux tropismes. portance « vitale », la part de l’em­ nos organisations. Dans ce quoti­ travail ordinaire qui aident cha­ laborieuse. Il aura fallu la crise finan­
Selon le premier, plutôt néo­ ploi des travailleurs précaires du dien, ces sensibilités croisées, cet cun et chacune à rester debout. At­ cière de 2007­2008 pour parvenir à
libéral, nous irions à grands pas numérique représente au mieux héroïsme modeste inscrit dans tention à ne pas placer celles et l’union bancaire. Peut­être la crise sanitaire conduira­t­elle à
vers une société faite de tra­ 3 % de l’emploi français. L’océan une durée qui le rend invisible, le ceux qui doivent se déplacer pour l’union budgétaire. La récente initiative franco­allemande pour
vailleurs indépendants et d’entre­ de non­sens et de souffrances au travail est fait de mille petites cho­ travailler, qui ne peuvent pas dé­ la relance européenne face à la crise due au coronavirus pose­
preneurs, coordonnés par des pla­ travail, mais aussi de potentiel ses qui aident à créer des liens montrer leur « utilité » pour le rait­elle un premier jalon ?
tes­formes transformant le client d’accomplissement au travail, est contre, avec et pour des processus monde d’après, qui sont pour « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité
et le producteur de services en en­ ailleurs, dans tout ce qui se situe managériaux. Les principales soli­ l’heure contraints à des modes de et ils ne voient la nécessité que dans la crise » : cette phrase de
trepreneurs, mis en situation de au milieu de ces deux tropismes, darités à l’œuvre dans nos sociétés consommation toxiques, à deve­ Jean Monnet (1888­1979) est bien souvent citée comme em­
télétravail ou de travail mobile. et qui n’a pas vraiment été intégré se développent dans ces entraides nir de nouvelles périphéries. blème de la construction européenne. L’union économique
Cette société hyperindividualisée ni dans les politiques publiques ni liées au travail ordinaire. La valeur sociale et écologique d’après­guerre avait abouti, en 1999, à l’union monétaire, sans
nécessiterait des pratiques et des dans les mutations managériales Les points de passage entre le d’une activité ne résume pas né­ réaliser la nécessité de l’union bancaire. Autrement dit, l’euro
techniques collaboratives pour de ces dix dernières années. travail ordinaire et les deux pô­ cessairement toute sa valeur so­ avait été alors introduit sans veiller à organiser aussitôt à
constituer les collectifs éphémè­ Ce juste milieu est fait du « tra­ les évoqués sont certes bien ciétale. Les travailleurs ordinaires l’échelle européenne la surveillance et le sauvetage éventuel
res. Le second tropisme, indisso­ vail ordinaire », celui des caissiè­ réels. Nombre d’autoentrepre­ font aussi communauté. C’est des banques commerciales qui en assurent pourtant la gestion,
ciable du premier puisqu’il en est res, des aides­soignantes, des neurs et de travailleurs du nu­ comme cela qu’ils ont tenu et la circulation, et pratiquement 90 % de la création (les euros
l’envers, est celui, plutôt néo­ enseignantes, des travailleurs à mérique ont été ou sont des tra­ qu’ils tiennent pendant cette crise « scripturaux », c’est­à­dire les euros déposés sur les comptes
marxiste, du précariat digital. No­ domicile, des agents d’entretien, vailleurs ordinaires. due au Covid. Au­delà d’une sim­ bancaires). Il a fallu que les Etats membres soient embourbés,
tre monde serait de plus en plus des manageurs opérationnels, des ple conscience de classe, les cais­ de 2010 à 2012, dans le cercle vicieux du risque bancaire et du
constitué d’une armée de tra­ commerçants, des personnels Deux polarités sières sont une communauté sen­ risque souverain, pendant la crise des dettes souveraines, pour
vailleurs numériques, une masse administratifs… Tous ces acteurs Il ne faut pas non plus oublier sible qui partage des inquiétudes qu’ils entendent la nécessité de l’union bancaire. Inachevée,
atomisée par les plates­formes. et leurs pratiques sont rarement que le travail est aussi et surtout et des problèmes communs, qui cette dernière bute encore sur l’absence d’union budgétaire,
De la mère de famille, qui contri­ au cœur des démarches de « créa­ une activité. Et, de ce point de partagent et échangent sur les qui empêche la mise en commun de ressources pour finaliser
bue au Bon Coin, à l’étudiant, qui tion » ou de « cocréation » de va­ vue, nombre d’entrepreneurs et marges pour les dénouer ou les ré­ une garantie européenne des dépôts au­delà de la simple har­
améliore gratuitement le méca­ leur telles que les suppose le ma­ de travailleurs du numérique soudre. C’est comme cela qu’elles monisation des dispositifs nationaux.
nisme d’apprentissage d’un outil nagement actuel. Surtout, même sont des pluriactifs (ils cumulent résistent, qu’elles se régulent,
d’intelligence artificielle, en pas­ si la crise les a rendus plus visibles, salariat et entrepreneuriat, ou qu’elles enquêtent sur leurs in­ Un sauvetage laborieux
sant par le livreur de Deliveroo, ils sont négligés en tant que col­ plusieurs clients­employeurs) ou quiétudes, et même qu’elles inno­ C’est aussi ce défaut d’union budgétaire qui rend si laborieuse
une nouvelle catégorie ouvrière des alternatifs (passant d’un sta­ vent. Les élites qui portent déjà le l’action de sauvetage et de relance en Europe face à la crise sani­
fonderait notre capitalisme. tut à l’autre) des deux tropismes. monde d’après ne doivent pas taire. En son absence, l’Eurogroupe n’est pour le moment par­
Pourtant, il ne faut pas oublier Ils sont ou ont été des travailleurs l’oublier. A charge pour nos politi­ venu qu’à réactiver le Mécanisme européen de stabilité, conçu
que plus de 90 % des travailleurs ordinaires qui cumulent ou bas­ ques publiques et à un manage­ en 2012 pour aider les Etats membres en difficulté, en y ajoutant
français sont des salariés (de plus culent sur les deux polarités. Et ment réinventé de préserver ces une augmentation de la capacité de crédit de la Banque euro­
en plus souvent en CDD). On est faute de « monter » dans des hié­ continuités dans les grandes mu­ péenne d’investissement aux entreprises, et une aide au chô­
loin du rêve d’une société entre­ rarchies organisationnelles qui tations que nous espérons tous.  mage partiel apportée par la Commission européenne – le pro­
preneuriale, même si la tendance
PLUS DE 90 % n’existent plus ou presque, ils vi­ gramme SURE (support to mitigate unemployment risks in an
existe dans certaines grandes zo­ DES TRAVAILLEURS vent leur évolution sociale dans emergency ou, en français, « soutien pour atténuer les risques de
nes urbaines (en particulier Paris) l’espace plus large de nos socié­ chômage en cas d’urgence »). L’action budgétaire continue de
et aux Etats­Unis. Mais la capitale FRANÇAIS SONT tés, en particulier sur ses marges : reposer en grande part sur des plans nationaux inégaux,
n’est pas la France, et les Etats­ on « monte » dans l’entrepreneu­ désunis et non solidaires. Le tout s’articule, tant bien que mal, à
Unis n’incarnent pas tout le deve­ DES SALARIÉS riat, ou on « sombre » dans le pré­ François-Xavier de Vaujany une politique monétaire unique, facilitant certes, par son pro­
nir du monde (heureusement). De (DE PLUS EN PLUS cariat digital. est professeur de management gramme massif d’achats de titres, le financement des dépenses
même, sans vouloir minorer l’im­ Le revenu universel, tout à l’université Paris- des Etats membres, mais n’écartant pas, à terme, une possible
portance de la logistique du der­ SOUVENT EN CDD) comme la conception de nou­ Dauphine-PSL réédition de la crise des dettes souveraines.
En l’absence d’union budgétaire, c’est­à­dire de ressources bud­
gétaires communes impliquant à la fois des impôts communs et
des financements mutualisés (euro­

Gauthier Franceus et Nicolas Saydé


L’ACTION  bonds, emprunts communs, etc.), le
risque de crise des dettes souverai­
BUDGÉTAIRE  nes ne pourra être écarté que par des
annulations de dette publique ou
CONTINUE DE 

Les vices cachés de l’organisation


par un financement sans rembour­
REPOSER SUR DES  sement de la Banque centrale euro­
péenne d’une partie au moins des
PLANS NATIONAUX  dépenses de gestion de crise. Et réci­
proquement, en l’absence de telles
INÉGAUX, DÉSUNIS  dispositions, seule une union bud­
ET NON SOLIDAIRES gétaire permettant un partage du
Pour les deux manageurs, tivement le contrôle sur les décisions qui les tions avec les autres. Pour certains manageurs, risque souverain pourra écarter la
concernent. Qui doit revenir au bureau après cela peut se traduire par un besoin de plus de réédition d’une crise des dettes sou­
la mise à distance induite l’annonce du déconfinement ? Quelles sont contrôle, de plus de reporting sur les activités veraines potentiellement fatale pour la zone euro.
par le télétravail peut révéler les activités indispensables ? L’incertitude quotidiennes de l’équipe. Mais un manque de A moins de ne pas souhaiter la pérennité de la zone euro, il
exige de réduire l’écart entre les personnes confiance génère de la tension, voire de la dé­ faudra avancer sur au moins l’un de ces deux fronts : soit l’union
les dysfonctionnements qui agissent et les personnes qui décident. motivation et du désengagement. D’autres budgétaire pour partager le poids des dépenses, soit la monéti­
antérieurs En second lieu, le confinement est un excel­ manageurs en profitent au contraire pour lâ­ sation sans contrepartie ou l’annulation de dettes publiques. Si
lent baromètre de la manière dont circule l’in­ cher prise et donner encore plus d’autonomie aucun de ces deux fronts ne paraît véritablement ouvert, l’ini­

L
formation. Comment trouver un équilibre en­ à leurs collaborateurs. Plus de temps à perdre tiative franco­allemande du 18 mai marque peut­être un tout
e télétravail s’est imposé brutalement à tre la surabondance d’informations pas tou­ dans des tâches inutiles d’encadrement infan­ premier pas vers l’union budgétaire. Rappelons cependant
de nombreuses équipes en redéfinis­ jours utiles et le manque de communication tilisantes ; les équipes ont besoin d’une raison qu’elle devra encore recueillir l’assentiment des vingt­cinq
sant une nouvelle forme de normalité, qui empêche d’avancer ? La multiplication des d’être qui fait sens dans une période parti­ autres Etats membres et du Parlement européen, et inscrire ses
pour le meilleur et pour le pire. Mais cet visioconférences, emails, groupes WhatsApp culièrement incertaine. propositions dans le cadre financier pluriannuel adopté par la
isolement a aussi eu pour effet de rendre ex­ ou Messenger peut nuire au fonctionnement Toutes ces questions offrent une opportu­ Commission européenne pour la période 2021­2027. Pas gagné…
plicites des aspects de la réalité qui existaient de l’équipe. Quel est le canal adéquat pour nité à saisir. Le déconfinement progressif des Cette initiative s’articule autour de quatre volets : 1. Une
déjà mais qui étaient moins perceptibles. transmettre ou demander une information ? prochaines semaines empêche d’imaginer un stratégie européenne de santé qui réduise la dépendance de
Un des premiers enseignements se situe au Quel est le délai raisonnable pour répondre ? simple retour à la normale. Et si chaque l’UE et mutualise les capacités des Etats membres en matière de
niveau des domaines de responsabilités. Les équipe en profitait pour trouver sa manière recherche, de vaccins, de production de médicaments, etc. 2. Un
rôles de chacun sont­ils définis de manière Clarifier les rôles optimale de fonctionner en clarifiant certains fonds de relance doté de 500 milliards d’euros que la
explicite, ou les attributions se font­elles plu­ C’est également le moment de se poser des rôles, en partageant les informations perti­ Commission européenne financerait en empruntant sur les
tôt de manière spontanée autour de la ma­ questions sur le niveau de coordination né­ nentes et en choisissant de mettre la confiance marchés au nom de l’Union européenne. 3. Une accélération
chine à café ? Qui répond à ce nouveau cessaire. Quel est le nombre minimum de au cœur de ses relations au travail ? des transitions écologiques et numériques. 4. Des dispositions
client ? Pourquoi devrais­je prendre en réunions pour éviter l’isolement ? Comment Inutile cependant de faire tourner les mo­ nouvelles dans le domaine industriel et commercial pour ren­
charge ce dossier ? Qui valide ce nouveau rap­ appréhender les particularités d’une réunion teurs de recherche sur ces questions. Il forcer la résilience européenne.
port ? L’isolement démontre les limites de en ligne ? Les équipes qui ont pour habitude n’existe ni recette miracle ni approche dog­ Comme souvent, ces propositions affichent davantage des ob­
l’organisation implicite et des rôles fantô­ de vivre des réunions utiles, agréables et effi­ matique qui s’appliquerait à tout le monde. Le jectifs, louables mais parfois aux allures de vœu pieux, que les
mes. Une équipe dans laquelle les tâches, les caces, auront moins de difficultés face à ce prochain petit pas vers un autre fonctionne­ moyens de les atteindre. Il y a toutefois, dans le deuxième volet,
rôles et les objectifs sont répartis de manière mode de communication dégradée. La qualité ment n’est pas si compliqué. Et si quelqu’un une proposition de financement prometteuse qui a été reprise
explicite et transparente permet d’éviter les d’écoute, la concision et la capacité de traiter prenait l’initiative d’aborder le sujet ?  dans le plan « Next Generation EU » de la Commission euro­
interprétations. Les attentes envers chaque les tensions à travers différents espaces appa­ péenne, présenté le 27 mai. La Commission européenne pourrait
membre de l’équipe sont claires, et les dou­ raissent plus que jamais indispensables pour emprunter sur les marchés au nom de l’UE, et ce serait ainsi une
blons repérés. préserver la qualité des relations. première forme d’eurobond qui verrait le jour, c’est­à­dire l’équi­
De même, une confusion dans les périmè­ Troisièmement, le travail à distance nous valent d’un emprunt mutualisé entre les Etats membres.
tres d’autorité peut générer des décisions éclaire sur la nature des relations entre les Mais, pour que ce premier pas permette d’avancer dans l’UE du
usurpées, des mauvaises décisions ou un membres de l’équipe. Est­ce que la distance Gauthier Franceus est dirigeant monde d’après, il restera à éviter de faire un pas en arrière dans
manque de décision. Puis­je décider seul sur renforce la confiance ou, au contraire, la dé­ d’une entreprise de conseil en Belgique celle du monde d’avant. Car le soutien reste conditionné à « un
cette question ? Quand et comment décider fiance vis­à­vis de l’engagement de chacun ? Nicolas Saydé est chargé de projets engagement clair par les Etats membres d’appliquer des politiques
ensemble sur ce point ? La période que nous L’éloignement peut renforcer les « a priori », les dans une organisation internationale économiques saines et un programme de réformes ambitieux »…
vivons pousse les équipes à reprendre collec­ croyances et les interprétations dans nos rela­ basée en France Une conditionnalité qui fleure bon la désunion d’hier ! 
0123
30 | 0123 DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

L’AIR DU TEMPS  | CHRONIQUE ÉTATS­UNIS : 


par fr é dér ic p ote t
AUX SOURCES DE 
Eric Garner, mort à la suite de son arresta­ sur les oreilles, un avertissement sonore à
L’EMBRASEMENT
A quand la fête ? tion par la police, il y a six ans. Eric Garner
avait 44 ans et vendait des cigarettes sur un
trottoir de New York. Il est mort pendant
s’arrêter de courir les expose à mettre leur
vie en péril.
L’ampleur de cette injustice a longtemps
son interpellation, après avoir répété onze été un fait structurant de la conscience
fois « Je ne peux pas respirer » au policier qui noire aux Etats­Unis. Elle est désormais,

Q
u’est­ce qu’on attend lui enserrait le cou de son bras pour le maî­ grâce aux innombrables et accablantes vi­
pour être heureux ?/ LA PROGRESSIVITÉ  triser. La similitude entre ces deux cas de déos diffusées sur les réseaux sociaux, con­
Qu’est­ce qu’on at­ DU DÉCONFINEMENT  violence policière est sans doute la nue de tous. Des mesures ont été prises ; les
tend pour faire la deuxième raison de l’explosion de colère, voitures de police sont elles­mêmes équi­
fête ? », chantait Ray REND AUJOURD’HUI  même si, contrairement à l’affaire Garner, pées de caméras pour filmer les interpella­
Ventura en 1938. Qu’attend­on, le policier blanc, présumé responsable de la tions et le recrutement au sein des forces
aujourd’hui, pour s’amuser à IMPROBABLE  mort de George Floyd, a été mis en examen de police a été amélioré pour tenir compte
nouveau, après plus de soixante­ UNE « FRÉNÉSIE  » pour meurtre. de la diversité ethnique. Un mouvement de
dix jours passés en compagnie Mais – et c’est la troisième raison – George protestation, Black Lives Matter (« les vies
d’un virus ayant prohibé toute
idée de divertissement collectif ?
L’annonce par Edouard Phi­
lippe, jeudi 28 mai, de la réouver­
ture des cafés, restaurants, ciné­
lables bouillons de culture. L’im­
patience est importante chez les
noceurs du samedi soir, comme
en témoignent plusieurs alterna­
I l y a de nombreuses raisons à l’explo­
sion de colère qui a embrasé les cités
américaines à la suite de la mort de
George Floyd, un Afro­Américain de 46 ans,
au cours de son arrestation par la police,
Floyd et Eric Garner ne sont pas des victi­
mes isolées. La liste est trop longue pour la
donner ici, de ces hommes noirs améri­
cains, de tous âges, régulièrement victimes
de rencontres qui ont mal tourné avec la
noires comptent »), a réussi à marquer les
esprits au niveau national. Les Américains
ont même élu, deux fois, un président noir,
Barack Obama.
Cela ne suffit pas. Un autre facteur, sous­
mas et salles de spectacle, entre le tives censées pallier la fermeture lundi 25 mai, à Minneapolis (Minnesota). police, de gâchettes faciles dans un pays où jacent, explique la colère : la disproportion
2 et le 22 juin, n’est pas sans pro­ des night­clubs. Il y a d’abord les conditions mêmes de l’on porte une arme à feu comme un acces­ dans la répartition ethnique des quelque
curer un certain soulagement. A Nîmes, une feria online – lan­ l’arrestation de George Floyd, interpellé soire de routine, ou simplement de racisme 100 000 victimes de l’épidémie de Covid­19
L’application d’un protocole sani­ cée le 27 mai par plusieurs établis­ parce qu’il était soupçonné d’avoir utilisé ordinaire. Trop de mères de famille de la aux Etats­Unis. Les Afro­Américains ont été
taire strict à l’intérieur de ces éta­ sements nocturnes – invite ainsi un faux billet de 20 dollars. Plaqué à communauté afro­américaine doivent en­ deux fois et demie à trois fois plus nom­
blissements – groupe de dix les « festaïres à se dandiner devant terre devant le véhicule des quatre poli­ seigner à leurs fils dès la première adoles­ breux à mourir du virus que les membres
maximum, éloignement des ta­ leur écran » jusqu’au 1er juin. A ciers intervenus, il a été étouffé par le ge­ cence comment se comporter dans la rue des communautés blanche, latino et asiati­
bles d’au moins 1 mètre, port du Schüttorf, en Basse­Saxe, ce sont nou de l’un d’entre eux, maintenu avec pour ne pas éveiller de soupçons et ne pas que. Les Noirs américains concentrent plus
masque pour les déplacements, des soirées dansantes en mode force sur sa gorge alors qu’il disait qu’il ne risquer d’être, à leur tour, la cible de bavu­ de facteurs de comorbidité, comme le dia­
places assises uniquement, ges­ drive­in qui sont organisées sur le pouvait plus respirer. res ou de méprises. Trop de joggers noirs bète et l’obésité, que les autres, parce qu’ils
tion des flux… – empêchera toute­ parking de l’Index, l’une des plus « Je ne peux pas respirer » : ces mots, en­ dans les grandes villes savent que se cou­ concentrent aussi plus de pauvreté. C’est la
fois une exaltation absolue. La grosses discothèques d’Allema­ tendus par des témoins de la scène, sont les vrir la tête de la capuche de leur sweat­shirt réalité criante des inégalités. Le président
fête, oui, mais à distance respec­ gne. Entraver tout contact est mots exacts d’un autre Afro­Américain, ou ignorer, parce qu’ils ont des écouteurs Trump ne peut plus aujourd’hui l’ignorer. 
table, sans (trop) se mélanger. aussi l’objectif poursuivi par une
Ceux qui ont lu ou relu La Peste agence de design de Los Angeles,
pendant le confinement devront Production Club, qui vient de
patienter avant de voir se pro­ mettre au point une combinaison
duire des scènes identiques à cel­ futuriste ultra­étanche permet­
les des dernières pages du roman. tant de danser, de boire et même
Albert Camus y décrit un Oran de vapoter, sans risquer de conta­
abandonné aux effusions de joie miner ses voisins de dance­floor.
en raison de la régression de l’épi­ En attendant la réouverture du
démie. L’heure est aux « grandes Macumba d’Englos (Nord) ou du
réjouissances » : les canons ton­ VIP de Brive­la­Gaillarde (Cor­
nent sans interruption, les clo­ rèze), le mieux est sans doute
ches sonnent à la volée, on danse d’organiser chez soi une petite
sur toutes les places, des couples party entre amis. S’y rendre cos­
enlacés se donnent en spectacle à tumé n’est pas interdit, cela don­
la terrasse de cafés bondés… « La nera même un peu de travail aux
provision de vie qu’ils avaient faite seuls acteurs du secteur festif à
pendant ces mois où chacun avait avoir repris du service, dès le
mis son âme en veilleuse, ils la dé­ 11 mai : les boutiques d’articles de
pensaient ce jour­là qui était fête – cotillons, ballons, ma­
comme le jour de leur survie », quillage, farces et attrapes, mas­
écrit le Prix Nobel de littérature. ques (non chirurgicaux)…
Au magasin C’La Fiesta, à Saint­
« Besoin de sociabilité » Pierre­des­Corps (Indre­et­Loire),
La progressivité du déconfine­ seul un tout petit nombre de
ment rend aujourd’hui improba­ clients a franchi la porte, ces trois
ble cette « frénésie de fête », dernières semaines, se désole le
comme la qualifie le sociologue patron, Fabrice Larue : « Les gens
David Le Breton en citant le bel n’ont pas encore la tête à la fête, ce
« exercice d’anthropologie » qu’est qui peut se comprendre. La psy­
La Peste. Ce n’est pourtant pas chose est toujours là. » La bouti­
faute d’appétit au sein de la popu­ que, qu’on ne peut manquer avec
lation : « Après deux mois de soli­ sa mascotte représentant Michael
tude relative, la frustration a créé Jackson au guidon d’un vélomo­
un besoin de sociabilité efferves­ teur rouillé, a répondu à deux de­
cente, poursuit le chercheur. La mandes de soirées déguisées de­
fête, c’est le retour au corps, et à ce puis le début du déconfinement.
sentiment d’exister que potentia­ Pour la première, baptisée « Enle­
lise la présence des autres. » vez vos masques », Fabrice Larue a
On l’a vu : certains n’ont pas at­ fourni aux convives des tenues de
tendu que soient levés les gestes super­héros (Batman, Catwo­
barrières pour s’adonner à des man…). Pour la seconde – sans
javas en comités peu restreints, thème –, il a mis à disposition sa
voire à des matchs de foot inter­ collection de peaux de bêtes.
quartiers. Les jeunes adultes, en Situé à 1 kilomètre, son concur­
particulier, semblent avoir eu rent (et ancien employeur), Fan­
plus de mal à ne pas retrouver tasia, a également été sollicité
leurs habitudes, souligne encore pour deux soirées privées en
David Le Breton, auteur de plu­ costume depuis le 11 mai : l’une
sieurs travaux sur les conduites à consacrée aux années 1970 ;
risques : « Ils ont une relation dé­ l’autre intitulée « La soirée dé­
réalisée à la mort. C’est un âge où masquée », qui s’est transformée
l’on est persuadé qu’il n’y a que les en hommage à la série TV Casa de
vieux qui meurent et qui tombent Papel (dans laquelle les personna­
malades. La transgression, consis­ ges se cachent derrière des effi­
tant à faire la fête alors que la me­ gies de Salvador Dali pour com­
nace tournoie encore autour de mettre des braquages).
nous, est plus facile quand on se Le gérant, Martin Drouillard,
croit fait de l’étoffe des héros. » peut lui aussi compter sur les
Non cités par le premier minis­ doigts d’une main les particuliers
tre, les derniers lieux festifs à venus chez lui en quête de confet­
pouvoir lever leur rideau seront tis et de perruques fantaisistes.
sans doute les discothèques, es­ Les mariages et les fêtes de village
paces où la promiscuité et la interdits, seuls les anniversaires
chaleur peuvent créer d’incontrô­ ont créé un peu d’activité pen­
dant la période. « Beaucoup de
gens ont touché 84 % de leur sa­
laire avec le chômage partiel, ils
SI LE VIRUS NE  ont préféré donner la priorité au
barbecue et à l’apéro », explique le
REBONDIT PAS D’ICI  propriétaire des lieux.
LÀ, LE RETOUR  Si le virus ne rebondit pas d’ici
là, le retour à une vie festive « nor­
À UNE VIE FESTIVE  male » ne se fera pas avant
l’automne, estime­t­il. Le profes­
« NORMALE »  sionnel en est persuadé, tout
NE SE FERA PAS  comme son voisin et confrère :
Halloween, en octobre, sera la
AVANT L’AUTOMNE grande fête de l’après­Covid. 

Tirage du Monde daté samedi 30 mai : 163 676 exemplaires


0123

Un an d’enquête
de la rédaction
du « Monde »
sur les homicides
conjugaux

féminicides
MÉCANIQUE D’UN CRIME ANNONCÉ

Laetitia Schmitt a été


tuée par son conjoint,
dont elle divorçait,
le 25 juin 2018.
Elodie Schneider,
sa cousine, s’est fait
tatouer son prénom :
« Une manière
de ne pas la laisser
tomber dans l’oubli. »
A Mommenheim
(Bas­Rhin), le 13 mars.
CAMILLE GHARBI POUR « LE MONDE »

Cahier du « Monde » No 23449 daté Dimanche 31 mai ­ Lundi 1er ­ Mardi 2 juin 2020 ­ Ne peut être vendu séparément
0123
2 | féminicides DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

1
UN AN D’ENQUÊTE 
POUR OUVRIR LES YEUX
« féminicide, mot masculin qui tue »,
titrait­on, au Monde, une enquête publiée
par notre magazine en novembre 2019.
Mot masculin qui recoupe une réalité cruel­
lement féminine : le meurtre de plus
d’une centaine de femmes par leur conjoint
chaque année en France. Longtemps quali­
fiés de «crimes passionnels », comme pour
mieux les euphémiser, les féminicides
se sont imposés dans le débat public tout
au long de l’année 2019 en apparaissant
sous une lumière crue. Le Monde, en consti­
tuant, dès mars 2019 et pour une année,
une équipe d’investigation pour enquêter
sur ces crimes, a voulu comprendre
comment et pourquoi notre société
a longtemps refusé d’ouvrir les yeux
sur l’ampleur et la réalité des féminicides.
Pour prendre la mesure de ce phénomène
complexe, nous avons cherché à dénouer
le fil des quelque 120 homicides conjugaux
identifiés en 2018. Dossier par dossier, nos
journalistes ont reconstitué les faits, les
profils des hommes auteurs et des femmes
victimes, leurs histoires et itinéraires per­
sonnels. Ils ont rencontré, aux quatre coins
du pays, leurs proches, leurs familles et
enfants, tous dévastés après ces drames.
Ils ont contacté les policiers, gendarmes,
magistrats et travailleurs sociaux, pour
comprendre ce qui a été fait ou n’a pas été
fait pour empêcher ces meurtres. De ce
travail systématique, il ressort que ces cri­
mes sont, le plus souvent, l’aboutissement
d’une mécanique qui aurait pu, et
aurait dû, être identifiée et désamorcée.

Un schéma récurrent
Derrière chaque histoire de meurtre
conjugal, on constate en effet que les violen­
ces, psychologiques ou physiques, étaient
présentes depuis longtemps comme autant
de signes avant­coureurs. Un schéma
revient de façon récurrente dans ces cou­
ples : celui de la prise de contrôle radicale
d’un homme sur sa conjointe, un homme
qui fait tout pour la maintenir sous sa
coupe. Ce phénomène d’emprise peut durer
des années, jusqu’à ce que la femme décide
d’y mettre un terme en voulant reprendre

LAETITIA SCHMITT 
sa liberté. C’est ainsi la séparation
ou la menace de séparation qui, la plupart
du temps, provoque le passage à l’acte,
souvent très violent : pour les auteurs
de féminicides, la rupture est vécue comme
une dépossession à ce point insupportable

UNE VIE SOUS EMPRISE
qu’ils préfèrent tuer leur compagne plutôt
que de la voir échapper à leur contrôle.
Parce qu’elles ont lieu dans l’intimité et
le secret des couples, qu’elles sont souvent
minorées, voire niées, les violences anté­
rieures au crime ne sont pas toujours
perçues à la hauteur de leur gravité, ni par
les forces de l’ordre ni par les proches des
victimes. Selon un rapport de l’Inspection La jeune femme a été tuée, le 25 juin 2018, après avoir voulu quitter
générale des services judiciaires, rendu
public fin 2019, dans 63 % des féminicides, son conjoint, qui exerçait sur elle un contrôle absolu
des violences préexistantes auraient pu
constituer un signal d’alarme. Dans 35 %
des cas, elles n’avaient pas été signalées
à la police, mais étaient le plus souvent
connues de la famille, des voisins ou des
RÉCIT tre, elle voit le corps de Laetitia qui se dérobe. La
voisine n’ose pas sortir, elle a aperçu un cou­
Dans la rue, les voisins confirment l’identité
de l’agresseur : c’était bien le mari de Laetitia.
services sociaux. Dans ces conditions, teau. Elle appelle les secours. Clément Robert, Clément Robert répète, en larmes : « Il avait

L
le meurtre est souvent une déflagration e 25 juin 2018, en inspectant la rue depuis sa cuisine, entend lui aussi les hurle­ changé de voiture. Si j’avais reconnu la voiture,
pour les proches des victimes, qui vivent depuis le pas de sa porte, Clément ments. Il se précipite dehors et croise l’homme je l’aurais prévenue. Laetitia m’avait dit qu’il
ensuite dans la douleur de ne pas avoir su Robert (le nom a été modifié) re­ au couteau qui s’éloigne, un peu hagard. n’avait plus le droit de l’approcher. »
l’empêcher. Pour les enfants survivants, marque que la voiture blanche A six kilomètres de là, Lucie Bauer capte le Julien Griffon et Laetitia Schmitt se sont ren­
dont près de 60 avaient assisté, en 2018, immatriculée dans le Sud est en­ message radio : une dame a pris un coup de contrés dix­neuf ans plus tôt. Julien avait
à l’homicide conjugal, c’est une enfance core là. Comme la veille, elle est un couteau à Schweighouse­sur­Moder. La jeune 17 ans. Apprenti dans la restauration, il vivo­
effacée en un geste. peu planquée, au bout de la rue. Il se dit que gendarme n’est pas de permanence, mais, tait d’un job à l’autre et il parlait avec colère de
L’enquête que nous avons menée, qui se c’est curieux : les visiteurs sont rares dans ce mue par un pressentiment étrange, elle son enfance, ballotté entre des parents sépa­
prolongera par la publication, mardi 2 juin, quartier de Schweighouse­sur­Moder (Bas­ enfile son gilet pare­balles et annonce à son rés, l’un établi à Paris, et l’autre en Alsace.
d’un grand format multimédia sur le site Rhin) et, d’ordinaire, ils se garent proprement supérieur qu’elle y va. Dans la voiture, elle Laetitia avait 16 ans, elle s’apprêtait à passer un
internet du Monde et par la diffusion devant les pavillons. entend l’adresse. Contre toute évidence, elle BEP de secrétariat. Elle était très drôle et très
d’un documentaire sur France 2 en soirée, A quelques numéros de là, au 22, cité des se convainc que « ça n’est pas possible ». belle. « A faire tourner les têtes », disaient les
prouve que ces crimes auraient souvent Houblons, Laetitia Schmitt prépare le petit adultes de cette brune discrète qui se cachait
pu être évités. Grâce à un meilleur déjeuner de ses deux enfants, de 11 ans et FOULE HABITUELLE DES SCÈNES DE CRIME derrière ses longs cheveux bruns et ses fines
traitement des signalements par la police 12 ans. Le plus grand reçoit un message de leur Quand elle arrive (sept minutes après l’appel lunettes de vue. Elle aimait le grand air, les
et la justice, mais aussi par la prise de père : « Coucou les loulous, bonne journée, je de la voisine), la foule habituelle des scènes romans à l’eau de rose et les étés intermina­
conscience, par les femmes elles­mêmes vous aime très fort. » Laetitia prend sa voiture de crime s’est déjà massée autour de la mai­ bles à Conversano, le village natal de sa mère
et leur entourage, que les violences vers 8 heures pour déposer la petite à l’école. son. Un silence étrange règne sous le ciel dans les Pouilles, en Italie. Douée pour le
qu’elles subissent ne sont en rien une fata­ C’est un aller­retour rapide, interrompu par d’un bleu insoutenable. piano, elle avait intégré le conservatoire quel­
lité. En ce sens, la reconnaissance que les un bref coup de fil de son mari. Un peu avant Toute gendarme qu’elle est, lorsque Lucie ques années plus tôt. Elle était « heureuse de
féminicides procèdent d’une mécanique 10 heures, la jeune femme accompagne l’aîné Bauer reconnaît la femme allongée par terre, vivre », « adorait chanter » et « écoutait en bou­
spécifique est salutaire. Loin de ne au collège. De retour, elle se gare dans sa cour, elle vacille. C’est bien elle. Schmitt Laetitia. cle Musica è d’Eros Ramazzotti ».
ressortir que de l’intimité des couples, descend de la voiture et prend le petit escalier Epouse Griffon. Née le 26 juin 1982, à Stras­ Tout ça, c’était « avant Julien », disent ses pro­
ces crimes doivent être révélés au grand qui mène à sa porte. bourg. Le 26 juin, c’est demain, songe la gen­ ches. Des souvenirs flous, comme recouverts
jour pour ce qu’ils sont, un fait social De l’autre côté de la rue, une femme, à sa fenê­ darme. Elle s’agenouille près d’elle : « C’est Julien par l’image plus récente de Laetitia « terne »,
que la société peut empêcher.  tre, remarque que sa voisine n’est pas seule. Son qui vous a fait ça ? » La jeune femme a le temps « pâle », « amaigrie », « complètement effacée ».
cécile prieur, mari est là. Elle pense d’abord distinguer une de répondre « oui » avant que les pompiers ne Lorsqu’ils se sont rencontrés à cette fête d’an­
directrice adjointe de la rédaction étreinte, mais en collant son nez contre la fenê­ l’emportent sur une civière. niversaire, en janvier 1999, Laetitia et Julien
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 féminicides | 3

La photographe aussi, pour ne pas être accusée de chercher à parler d’une aventure qu’elle aurait eue avec
Camille Gharbi a plaire. Puis elle n’a plus eu le droit de sortir un collègue au barbecue de 2005. Il a ressorti
accompagné l’enquête seule, sauf pour aller travailler. « Même pour sa les factures vieilles de douze ans sur lesquel­
menée par les pierre tombale, on a eu du mal à trouver une les figure le relevé de leurs conversations télé­
journalistes du Monde. photo de Laetitia seule, sans lui », dit son père. phoniques. Des nuits entières passées à la
Elle signe aujourd’hui les Toutes ces choses que les autres faisaient sans cuisiner : qu’est­ce qu’ils se racontaient ? Un
photos de ce supplément. y penser – aller à la gym, improviser un verre en soir, il lui a donné une gifle. Et encore le len­
En 2018, elle questionnait sortant du bureau, prévoir un cinéma entre co­ demain. A chaque fois, Julien s’est excusé et
la violence domestique, pains –, Laetitia ne les faisait plus depuis si long­ s’est effondré en larmes. Laetitia, épuisée, a
jusqu’à l’homicide temps qu’elles ne pouvaient plus lui manquer. proposé de se faire tatouer son prénom pour
conjugal, dans sa série C’était comme imaginer la vie dans un pays lui prouver son amour. Ou c’est lui qui le lui a
« Preuves d’amour », pour étranger. Après le travail, elle rentrait directe­ suggéré. On ne sait pas. Toujours est­il qu’il l’a
laquelle elle photographie ment à la maison, sans s’arrêter, pas le temps. accompagnée dans un salon de tatouage à
les objets du quotidien En cas d’embouteillage, elle savait qu’il fallait Waltenheim­sur­Zorn.
transformés en prévenir Julien. Il était de nature inquiète, elle Puis il a recommencé. Mars, avril, mai, juin,
armes de crimes dans ne voulait pas qu’il s’affole ou qu’il aille penser juillet. Cinq mois de nuits blanches et de coups.
les féminicides recensés qu’elle avait rejoint un autre homme. Il essayait d’épargner son visage. Laetitia pou­
en France en 2017. Elle avait appris à se taire quand il explosait. vait masquer les bleus sous des vêtements et
Ne pas répondre, ne pas bouger, ne pas protes­ les traces de strangulation sous des foulards,
ter, surtout, ne pas attiser ce feu au fond de mais elle ne pouvait pas retourner travailler
son regard. Le recroquevillement comme avec une joue violacée. A force, elle s’est mise à
stratégie de survie. Attendre que ça passe. Et multiplier les arrêts maladie. Ces jours­là, il res­
ça passait toujours. Elle appelait ça des « prises tait près d’elle, jusqu’à finir par quitter sa place
de tête » et elle avait appris à les garder pour de jardinier dans un golf à La Wantzenau. Ça si­
elle. C’est son corps qui s’est mis à parler. Elle gnifiait qu’il serait à la maison toute la journée,
s’est mise à sursauter au moindre bruit. Elle qu’il n’y aurait plus de répit pour Laetitia.
s’est mise à éviter les coins et à se placer tou­ Il a fait comme avant : il s’est mis à dire « ton
jours en face d’une porte. « Pour pouvoir m’en­ boulot de merde ». Son travail, le lieu où elle
fuir », expliquera­t­elle à son père quand il s’en était le plus en sécurité, devenait pour lui le ris­
rendra compte, au printemps 2018. que le plus grand de la perdre. A ses yeux, Mar­
jorie était devenue la faiseuse d’embrouilles, la
DONNER LE CHANGE preuve vivante que celles qui traînaient tard
Pendant une dizaine d’années, le couple est dans les couloirs des bureaux étaient toutes
parvenu à donner le change. Ils étaient beaux ; des célibataires, des infidèles, des salopes. « Il
elle douce et souriante, lui orageux et souve­ est allé jusqu’à lui interdire de me parler en
rain, un couple comme au cinéma. On s’exta­ dehors des heures de travail », raconte Marjorie.
siait sur leur maison toujours parfaitement Au mois de juillet, Laetitia est venue déposer
rangée, savonnée, briquée, aspirée, épousse­ son chat chez elle, pour les vacances. Julien
tée, immaculée. On ne s’étonnait plus de était là, en « homme parfait », Laetitia était
Le 13 mars, au « [leurs] trucs », comme elle disait : sa façon à fuyante et les enfants, « silencieux ». Ça ne lui a
domicile des lui de ne pas la quitter du regard, son retrait à pas plu à Marjorie.
parents de Laetitia elle, toujours plus discrète. Sans traces de vio­ Cet été­là, toute la famille a migré dans les
Schmitt, une photo lence, personne ne s’est dit qu’il pouvait s’agir Pouilles pour un mariage. C’est sous le soleil
discrète de la jeune d’indices de maltraitance. « Quand on les voyait brûlant de Conversano que la famille Schmitt
femme. « Nous pour les fêtes de famille, il y avait toujours une a compris que quelque chose ne tournait pas
n’avons pas voulu petite tension », se souvient son père. Une fois, rond. A la plage, Laetitia, en boxer et tee­shirt,
mettre trop Laetitia a renversé un bol ou un verre, son père restait sur sa serviette, le dos voûté. Dans les
d’images d’elle sur ne se rappelle pas, mais il a vu le regard de son rues du village, elle marchait la tête baissée. Le
les murs, surtout gendre et le corps de sa fille se tendre. Ça a duré soir du mariage, quand Laetitia a serré son
pour protéger quelques secondes. Julien limitait sa guerre à frère Cédric dans ses bras, son autre frère,
ses enfants, qui l’intimité de son foyer. Nourrie année après an­ Nicolas, a vu distinctement Julien blêmir et
vivent avec nous », née, son obsession de contrôler la vie de Laeti­ saisir le bras de sa sœur : « Il lui a dit : “C’est moi
dit son père. tia a progressé graduellement pour culminer ton mari.” » Un après­midi, sur la plage, Julien
en férocité débridée au printemps 2017. était à un rien de casser la gueule d’un type
A cette époque, cela fait trois ans que Laetitia dont il était sûr qu’il filmait Laetitia avec son
Griffon, comme tout le monde l’appelle alors, smartphone. « En Italie, il y a eu un épisode de
est agente de facturation dans un établisse­ violence, se souvient­elle devant les gendar­
ment public à Schiltigheim, à 30 kilomètres de mes. Son discours était toujours le même : (…) je
sont tout de suite tombés éperdument amou­ que Laetitia le trompait avec un collègue, a re­ chez elle. C’est la première fois que Laetitia suis une allumeuse, je mate tous les mecs, etc.
reux. Les premiers mois, Laetitia téléphonait tourné l’appartement. Le lendemain, Laetitia a reste si longtemps dans la même entreprise, Lors de cette dispute, les enfants étaient dans la
tous les jours, à la même heure, à Julien. Lui demandé à ses parents de ne pas en faire tout elle s’y sent bien et elle est devenue très amie chambre à côté. »
l’attendait tous les soirs au pied de l’entreprise un plat. « Elle a dit qu’il s’était énervé parce qu’il avec Marjorie Studer, sa collègue de bureau.
où elle effectuait son stage. Au bout de quel­ n’avait pas de boulot. Je n’étais pas d’accord Marjorie, une tornade blonde, très libre et CACHER LES DÉGÂTS SUR SON VISAGE
ques mois, Julien s’est installé dans l’apparte­ avec elle », se souvient Jean­Marc. Après ça, les pleine d’assurance, passionnée de chevaux et De retour à Schweighouse­sur­Moder, le
ment des Schmitt, au cœur de Strasbourg. Schmitt n’ont pas revu leur fille pendant plu­ de voyages, qui élève seule son fils. Elle est aussi 17 août, Julien a suggéré qu’ils passent un
Jean­Marc, le père, n’était pas très à l’aise avec ce sieurs mois. Quand elle les a rappelés, après la bavarde et expansive que Laetitia est timide et week­end chez eux, rien que tous les deux. « Je
« petit couple » perpétuellement enfermé dans naissance de son fils, elle a posé une condition : rougissante. « Elle était rigolote et hyper gentille, n’étais pas à l’aise », confiera­t­elle aux gendar­
la chambre de Laetitia, mais il se disait que la réconciliation ne se ferait pas sans Julien. Le décrit Marjorie. Même sans être coquette, elle mes lorsqu’elle racontera cette soirée. Laetitia
c’était un truc de jeunes amoureux. message est clair : son couple, c’est sacré. était belle. Tout le monde la regardait. » pressent que ça va mal tourner quand il se
Quand ils ont eu 18 ans, Laetitia et Julien se Quand leur fille est née, en 2007, il a paru nor­ L’été, alors que tout le service est en robe et met à la harceler de questions. Elle a peur de ce
sont installés ensemble et sont devenus ce mal au couple que Laetitia s’arrête de travailler. en short, Laetitia persiste à enfiler des jeans et qui va se passer parce qu’il l’a déjà fait : il met
qu’on appelle un « couple fusionnel ». Laetitia En 2008, ils ont emménagé à Schweighouse­ des tops à manches longues. Certains jours, ses mains autour de son cou et il serre comme
s’est habituée aux questions insistantes de son sur­Moder, à 35 kilomètres de Strasbourg. C’est IL S’EST MIS  elle noue un petit foulard autour de son cou et un fou jusqu’à ce que sa tête retombe contre le
compagnon. Il était curieux de ses journées de « la campagne », disent les Strasbourgeois de place un coussin chauffant derrière sa nuque. sol. « Je lui ai demandé de m’emmener aux ur­
travail, de ses déplacements, de ses amies. Au cette commune pavillonnaire, entourée de À SÉLECTIONNER  Marjorie comprend la gravité de la situation gences d’Haguenau. J’avais très mal, mais je
début, cette attention aiguë la touchait. Ça forêts et de champs. Laetitia, qui avait toujours quand, un lundi, en regardant ses ongles, la n’ai pas réussi à rentrer à l’intérieur, j’avais peur
signifiait que son compagnon s’intéressait à rêvé d’une famille, d’une maison et d’un jardin, DANS SON  jeune femme se met à trembler : « J’ai oublié que mon mari ait des ennuis », poursuit­elle.
elle. A l’époque, elle s’autorisait encore à sortir se sentait comblée. Le 26 juin 2010, le jour de d’enlever mon vernis. » Laetitia explique qu’elle De retour chez eux, il l’embrasse et la soigne.
seule. Pas souvent, parce qu’il n’aimait pas ça, son 28e anniversaire, Julien l’a épousée. Une
PLACARD  n’a pas le droit d’en porter au bureau. Elle est Le samedi, il la conduit chez Auchan pour
et qu’il avait raison : au fond, un couple, ça par­ fête toute simple, dans une salle louée à Ven­ CE QU’IL JUGEAIT  dans un tel état que Marjorie renonce à lui dire acheter du fond de teint et de l’anticerne. Il
tage tout. Un soir, en 2005, invitée à un barbe­ denheim, avec une cinquantaine d’invités. ce qu’elle en pense. Elle se contente d’acheter s’agit de cacher les dégâts sur son visage : le
cue entre collègues, Laetitia a décidé d’y aller, Laetitia était jolie dans sa robe blanche. « Pour INDÉCENT.  du dissolvant pendant la pause. couple est invité à un baptême le lendemain.
contre l’avis de Julien. « J’ai oublié de le rappeler, lui, le mariage signifiait que cette mauvaise his­ Après ça, elle s’est mise à lui parler d’hom­ En rentrant de la cérémonie, Julien ne l’a pas
et lorsque je suis rentrée, il s’est imaginé que je toire [celle du barbecue de 2005] était derrière LES JUPES  mes qui ne fouillent pas le sac de leur amie le lâchée. Il est revenu sur cette vieille histoire de
l’avais trompé, décrira­t­elle douze ans plus nous et qu’il m’avait pardonnée », confiera­t­elle TROP COURTES,  soir venu et qui ne balancent pas les assiettes 2005. Il lui a dit sans colère qu’il l’avait surprise
tard aux gendarmes. Il s’est montré violent ver­ aux gendarmes en 2017. contre les murs parce que les lasagnes sont en train d’embrasser son collègue : « Je pensais
balement et m’a empoignée plusieurs fois. Sous Le contrôle total de Julien sur son épouse s’est POUBELLE.  trop cuites. Quand Marjorie a découvert, au qu’il m’avait vraiment vue ; (…) je lui ai expliqué
cette pression, j’avais quitté mon travail. » mis en place progressivement. Il a d’abord pris printemps 2017, les nouvelles consignes im­ que mon collègue m’avait embrassée par sur­
le droit de consulter son téléphone : quand on LES CHEMISIERS  posées à son amie – envoyer une photo à la prise et que je ne m’y attendais pas, et que,
« IL Y A DU GRABUGE CHEZ VOTRE FILLE » s’aime, on se dit tout. Puis il s’est mis à lire tous pause déjeuner pour montrer qu’elle n’est pas lorsqu’il avait à nouveau essayé, je l’ai rejeté. » Il
Un an plus tard, en 2006, Laetitia retrouve un ses SMS et ses e­mails, à consulter son journal
DÉCOLLETÉS,  avec un homme et imprimer ses e­mails pour l’a écoutée sans rien dire, puis, en larmes, il l’a
poste de secrétaire administrative. Elle est en­ d’appels et à examiner les factures détaillées. POUBELLE prouver qu’elle a bien une réunion –, elle ne prise dans ses bras. Laetitia a trouvé ça bizarre,
ceinte. Jean­Marc se souvient qu’à cette épo­ Julien a aussi installé un petit traceur sur le s’est pas privée de lui dire que ce n’était pas elle s’attendait à une scène, mais non, au lieu
que Julien lui avait dit quelque chose comme : smartphone de Laetitia pour suivre ses dépla­ normal, mais Laetitia lui a opposé son rituel de ça, Julien lui propose calmement d’aller
« Moi, je ne vais pas au boulot pour me faire des cements. Il lui a proposé la réciproque. Pour les « on vit comme ça depuis qu’on se connaît ». chercher un McDo. Elle n’en a pas vraiment
amis », mais le père de Laetitia n’a pas fait le comptes en banque, il l’a convaincue que c’était Quelque chose avait changé : Julien sentait envie, mais il insiste. Sur le chemin du retour, il
lien avec le fait que sa fille changeait régulière­ plus pratique d’avoir un seul compte, que ça la qu’elle s’épanouissait. Un soir de mars, il a dé­ dévie brutalement pour prendre la route de la
ment de travail. Puis Julien s’est mis à le harce­ libérerait de toute cette paperasse. couvert que Laetitia avait ajouté un de ses jeu­ zone industrielle, là où il n’y a personne. « Il
ler : « Il venait chez nous pour se plaindre que Puis il s’est mis à sélectionner dans son pla­ nes collègues sur Snapchat, l’unique réseau so­ s’est acharné sur moi. (…) J’ai réussi à avoir mon
Laetitia rentrait trop tard du boulot. Il disait que card ce qu’il jugeait indécent. Les jupes trop cial qu’il lui autorisait parce que les Schmitt y fils au téléphone, et c’est mon fils qui a réussi à le
c’était parce qu’elle voulait voir les gars. J’avais courtes, poubelle. Les chemisiers décolletés, échangeaient des nouvelles sur un groupe fa­ calmer. Au retour, j’ai pris le volant. Il a continué
arrêté de fumer à l’époque, mais j’ai repris. poubelle. Les sous­vêtements en dentelle milial. Quand il a vu le nom de ce garçon dans à me mettre des coups dans le visage. »
C’était la cigarette ou je lui cassais la gueule. » n’étaient autorisés que le week­end, quand Lae­ ses contacts, Julien a exigé qu’elle supprime Au cours de cette nuit du 27 au 28 août 2017,
Un soir, Julien n’est pas venu. Jean­Marc s’est titia ne sortait pas de chez eux. Pour les jours où son compte. Aux gendarmes, elle déclarera : Laetitia a cru mourir et elle a vu ses enfants
dit : « Ah, il a compris qu’il se faisait des films. » A elle allait travailler, Julien lui a imposé de porter « Cela lui rappelait l’histoire d’il y a onze ans. » pétrifiés d’épouvante par son état. Elle a appelé
23 heures, coup de fil de la police : « Venez, il y a des dessous en coton, couleur chair, qu’il s’est A la maison, depuis cette histoire de Snap, ses frères. Ils l’ont transportée aux urgences
du grabuge chez votre fille. » Julien, persuadé chargé d’acheter. Elle s’est moins maquillée Julien lui fait vivre un enfer. Il s’est remis à du Nouvel Hôpital civil, à Strasbourg. 
0123
4 | féminicides DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

▶▶▶ « Patiente de 35 ans se présente aux Quand elle s’est levée en disant : « Il faut que
urgences. (…) Elle ne souhaite pas donner l’iden­ j’y aille parce qu’il m’attend dans la voiture »,
tité de son agresseur. Celui­ci aurait tenté de Florence Gaillard et sa collègue se sont regar­
l’étrangler dans la voiture alors qu’il condui­ dées, stupéfaites. « On a eu peur pour elle. »
sait. » Sur trois pages, les médecins décrivent Immédiatement après l’entretien, elles ont
une vingtaine d’ecchymoses violacées sur le foncé au commissariat de Schiltigheim où l’on
corps et le visage. Le rapport mentionne que la n’a pas bien compris de quoi elles se mêlaient.
« zone du cuir chevelu est dépilée en occiput » : A la gendarmerie de Mundolsheim, on leur a
Julien lui a arraché une poignée de cheveux réservé le même accueil embarrassé : « Il faut
alors qu’elle tentait de fuir en sautant de la voi­ que votre collègue porte plainte. » A la gendar­
ture. « Le jour d’après, les deux frères l’ont ame­ merie d’Haguenau, la plus proche du domicile
née ici pour dire “voilà ce qui se passe” », raconte de Laetitia, la DRH tombe enfin sur quelqu’un
Jean­Marc Schmitt. D’un seul coup, leurs soup­ qui accepte d’enregistrer ce qu’elle a à révéler.
çons, balayés à coups de « non, elle nous le dirait Florence lui demande : « Ça se soigne, cette
s’il y avait quelque chose », se sont matérialisés jalousie maladive ? » L’homme répond : « Oui,
sous leurs yeux : Laetitia était défigurée. avec une balle. » Il ne croit pas que ces gars­là
Au bout de quelques jours, Laetitia, réfugiée puissent changer.
chez son frère Nicolas avec ses enfants, s’est
mise à dire que c’était un peu sa faute cette his­ LA GENDARME FACE À UN MUR
toire de Snap, qu’elle aurait dû le prévenir, que Florence Gaillard n’a jamais eu de nouvelles
les enfants avaient besoin de leur père. Elle bu­ de ce signalement. Longtemps, elle a cru qu’il
tait contre une promesse. Ils s’étaient dit : avait pris la poussière dans un tiroir. En réa­
toute la vie. Et il lui répétait tous les jours qu’il lité, dès le jour qui a suivi, le commandant de
voulait la garder, qu’il l’aimait, que sans elle il la brigade d’Haguenau l’a transmis à l’adju­
crèverait. Au bout d’une semaine, elle est dante Lucie Bauer, la référente « violences
retournée à la maison où le calme est devenu intrafamiliales » (VIF) au sein de la gendar­
rare. Quand Julien faisait une remarque, elle merie. Mariée au capitaine Jean­Philippe
ne savait pas jusqu’où ça pouvait aller. Une Walliser, elle avait dû bosser dur, plus que les
fine couche de poussière sur un meuble pou­ autres, pour s’imposer, pour ne pas être que
vait représenter un danger – Julien détestait le la femme du chef aux yeux des collègues. Sa
désordre. Mais les jours de grand orage, il spécialité n’intéresse pas beaucoup les hom­
n’avait même plus besoin d’un mouton sous mes de la gendarmerie, certains l’appellent
le lit. Il devenait subitement méchant – « pute, l’assistance sociale, mais Lucie s’en moque,
pute, pute » – et une gifle partait. Laetitia a de elle est certaine de sa vocation : « Tant qu’il y
nouveau envoyé un arrêt de travail. Forcé­ aura de l’inégalité entre les hommes et les fem­
ment, ça a tracassé Marjorie qui s’est décidée à mes, il y aura de la violence au sein du couple. »
l’appeler : « Je l’ai entendue me dire sur un ton La gendarme sait comment certains hom­
très agressif : “Arrête de te mêler de ma vie.” » mes traitent leurs épouses, elle sait qu’elles ne
Alertée, la directrice des ressources humaines mentent pas, qu’elles n’exagèrent pas les
a convoqué Laetitia Schmitt. coups. Elle sait que les abominations qu’elles
Florence Gaillard est une femme franche et racontent sont en dessous de ce qu’elles vivent.
énergique mais, au cours de ce rendez­vous, Elle sait pourquoi les hommes tuent leurs
elle se souvient avoir été hésitante, comme compagnes : parce qu’elles refusent de leur cé­
empruntée. Elle revoit Laetitia le visage der. « Ça n’est pas de l’amour, mais de la posses­
fermé, l’air de dire : « Ça ne vous regarde pas. » sion. » Elle a appris à ne pas brusquer celles qui
En vérité, Laetitia déteste qu’on dise du mal arrivent dans son bureau. Elle sait qu’elles re­
de Julien. Les autres ne le connaissent pas noncent une fois, deux fois à porter plainte,
comme elle le connaît. Elle, elle sait qu’il a tel­ qu’elles se braquent en refusant qu’on s’en qu’on se rencontre », se souvient Lucie. Il ne piers venus le prendre en charge, il hurle de le
lement souffert d’avoir eu des parents divor­ prenne au père de leurs enfants, que parfois el­ « CHAQUE VICTIME  s’est pas passé une semaine avant que Laetitia conduire dans le même hôpital que sa femme.
cés, qu’il a une peur panique de l’abandon, les retournent chez elles. Elle sait aussi que les A CETTE PEUR :  retourne à l’hôpital. Il s’en prend physiquement à l’un d’entre eux.
que c’est ça qui le rend si possessif. Florence gendarmes peuvent passer à côté d’un fémini­ Dimanche 8 octobre 2017, Schweighouse­ Il est conduit dans un établissement psychia­
Gaillard comprend le piège qui s’est refermé cide en interprétant mal l’ambivalence de cer­ “COMMENT  sur­Moder. Laetitia et Julien prennent leur trique, à Brumath. « Il m’envoie des SMS depuis
sur Laetitia : « Les choses ne vont pas s’arran­ taines femmes : « Si on ne comprend pas les douche ensemble, comme ils le font depuis qu’il a récupéré son téléphone, il me dit qu’il
ger. Elles vont empirer. » stratégies de manipulation de l’agresseur, on ne ÇA VA SE PASSER  dix­huit ans. Sous l’eau chaude, Julien men­ m’aime, qu’il va se faire soigner, qu’il est désolé.
Un mois plus tard, Florence Gaillard la con­ peut pas comprendre l’attitude de la victime. » tionne l’histoire du Snap. Laetitia sent un C’est dur pour moi de ne pas lui répondre, et ce
voque à nouveau : « J’y suis allée cash : “Laetitia, La première fois qu’elle a eu Laetitia au télé­
AVEC LES ENFANTS ?  nœud au creux de son ventre. Il recommence. que je suis en train de faire, c’est dur aussi. » C’est
je sais que vous êtes une femme battue, je sais phone, au début du mois d’octobre, elle s’est QU’EST­CE  Elle ne devrait pas, mais elle ose : « Arrête avec ainsi que s’achève la déposition de Laetitia le
que votre père a déposé une main courante trouvée face à un mur : « Elle m’a dit qu’elle était ça. » Le regard de son mari se durcit : « Men­ 20 octobre 2017. Lucie Bauer l’a convaincue de
contre votre mari.” » Laetitia s’agace : « Mon amoureuse de son mari, qu’elle aimait ses en­ QU’IL VA FAIRE EN  teuse, allumeuse. » Il lui dit de la fermer si elle passer à la gendarmerie à sa sortie de l’hôpital.
père ne fait que critiquer mon mari. » Florence fants et qu’elle n’avait pas du tout envie de les ne veut pas s’en prendre une, qu’est­ce qui lui
Gaillard poursuit : « Si votre fille est battue par séparer de leur papa. » Lucie lui a expliqué rapi­ APPRENANT QUE J’AI  prend ? Elle veut encore stresser les enfants ? CULPABILITÉ INSTINCTIVE
son conjoint, vous ne ferez pas de signalement, dement le cycle de la violence conjugale tel PORTÉ PLAINTE ?” » En sortant de la douche, il la pousse et place la Dans son bureau, la gendarme découvre une
vous ? » A demi­mot, Laetitia admet que Julien qu’il a été décrit par la psychologue américaine main sur sa bouche. Le geste brutal ne laisse femme « très jolie » qui n’a que deux ans de
a été violent, mais une seule fois. Florence Lenore Walker. Quatre phases qui se répètent LUCIE BAUER aucun doute sur ses intentions. plus qu’elle et qui, comme elle, est mère de
Gaillard, qui a lu sur Internet qu’il ne fallait indéfiniment : la période de tension, quand adjudante de gendarmerie Alors que Julien vient d’allumer une ciga­ deux enfants. Lucie la sent « vraiment sous
« surtout pas critiquer le mari », lui suggère de l’homme est agressif et culpabilisant ; l’explo­ rette sur le palier, Laetitia esquisse un geste, le l’emprise de Julien ». La culpabilité, devenue
demander de l’aide, aux policiers, aux méde­ sion, quand il devient violent physiquement ; plus discret possible. Elle a l’idée de refermer instinctive, l’empêche de se voir telle qu’elle
cins… Mais en l’observant, elle comprend la justification, lorsqu’il se trouve des excuses la porte derrière lui et d’appeler cette gen­ est : une victime. C’est sa faute. Elle l’a un peu
qu’elle n’en est pas capable. Laetitia est si mince et que la victime se sent coupable ; la lune de darme dont elle a enregistré le numéro. Mais cherché. Elle l’a poussé à bout.
qu’on devine ses clavicules et ses épaules os­ miel, quand il s’excuse et qu’il promet. Et de Florence Gaillard, Julien, plus rapide, s’est déjà élancé contre elle. Lucie ne lui demande pas pourquoi elle est
seuses sous la grosse doudoune noire qu’elle nouveau la tension. Une boucle infernale. DRH de la jeune Réveillés par le bruit, les enfants ont vu leur restée aussi longtemps avec cet homme vio­
refuse de retirer. Elle ne pèse plus qu’une tren­ Avant de raccrocher, elle lui a promis : « Je ne femme, avait alerté père gifler leur mère. « J’ai fait signe à mon fils lent, elle lui dit que c’est difficile de quitter un
taine de kilos. « Elle était d’une tristesse vrai­ vous lâcherai pas. » « Dans sa voix, j’ai compris les forces de l’ordre d’appeler quelqu’un mais mon mari l’a remar­ homme comme Julien. Elle explique que
ment accablante », se souvient la DRH. que c’était grave, et qu’il fallait absolument de sa situation. qué, il a alors pris le téléphone de [notre fils]. Il a l’emprise est un conditionnement, que les
refusé que je dorme avec les enfants ce soir­là. Il femmes restent parce qu’elles sont détruites
m’a imposé de dormir avec lui. » Le lendemain, psychologiquement et isolées socialement.
les petits sont retournés à l’école. Peut­être Ça n’est pas leur faute. « Ça n’est pas votre
qu’ils ont prétendu avoir mal au ventre, faute, Laetitia. » Elle lui raconte l’histoire de la
comme souvent, pour ne pas y aller. chirurgienne esthétique, piégée par son
A la maison, Laetitia est de nouveau prison­ mari. Elle prononce le mot « manipulateur ».
nière de Julien et de sa guerre interminable. Quand Laetitia lui parle des coups pendant
Ça dure deux jours. Des insultes, du sexe et sa première grossesse, Lucie lui explique que
des larmes. Contrainte de céder pour ne pas les violences débutent ou s’exacerbent sou­
précipiter le massacre, elle n’en peut plus. Le vent quand les femmes sont enceintes. Parce
mardi 10 octobre après­midi, elle lui dit : « Je qu’elles sont plus vulnérables, mais aussi
vais m’allonger, je suis fatiguée. » Il la suit : « Il parce que les agresseurs se sentent dépossé­
m’a demandé de faire l’amour, j’ai refusé en lui dés de leur toute­puissance sur le corps de leur
disant que je n’avais pas envie et que j’étais compagne. « Il faut penser à vos enfants »,
fatiguée. Il m’a alors serrée fort contre lui, et poursuit Lucie. Sur sa chaise, Laetitia se tasse,
j’étais bloquée, il m’a mis des gifles, il m’a mis la comme engluée dans sa honte et sa culpabi­
main sur la bouche, m’a agrippé le nez et la lité. « Julien Griffon l’avait convaincue qu’elle
gorge. Il me répétait que j’étais une salope. Tou­ n’était pas capable de s’occuper de ses enfants. »
jours sur cette histoire. Je lui ai demandé s’il Lucie sait que les victimes de féminicides
voulait me buter, il m’a dit qu’il n’avait pas meurent deux fois. Une première, quand les
d’autre solution, qu’il ne voyait pas comment maris plantent les coups de couteau. La se­
vivre sans moi. (…) Je lui ai dit que s’il voulait me conde, quand les autres les soupçonnent
buter, je le ferais moi­même, (…) je voulais d’avoir été un « petit peu » complices. Laetitia
qu’un de nous deux soit avec les enfants, et si ce n’était pas complice. La question n’était pas
n’était pas moi, ce serait lui. » pourquoi elle restait, mais comment elle
A bout, elle avale douze Xanax. Le geste affole pouvait partir. « Après la plainte, chaque vic­
Julien, qui accepte de la conduire chez la psy­ time a cette même peur : “Et maintenant ?
chologue qu’elle consulte depuis le mois de Comment ça va se passer avec les enfants ?
septembre. Effarée par l’état de sa patiente, cel­ Qu’est­ce qu’il va faire en apprenant que j’ai
le­ci lui confisque son téléphone et la transfère porté plainte ? Est­ce qu’il va aller en prison ?”
immédiatement aux urgences. Vers 23 heures, Je sens Laetitia soulagée, mais je sens aussi
le téléphone de Jean­Marc Schmitt sonne. C’est qu’elle est capable de se lever et de faire demi­
encore Julien. Arrivé à Schweighouse, il décou­ tour. » Lucie insiste : ces hommes tuent les
vre le spectacle pathétique de son gendre en femmes quand elles partent.
larmes, les poignets vaguement scarifiés, qui Laetitia ne recule pas. Le lendemain, c’est au
supplie qu’on le laisse voir Laetitia. Aux pom­ tour des enfants d’être entendus par la gen­
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 féminicides | 5

Ci­contre, la maison
de Laetitia Schmitt,
devant laquelle sur­Moder, avant d’être recueilli par son grand­ de divorce et n’a fait aucune difficulté, le
elle a été assassinée, père, dans le Vaucluse. Inlassablement, il écrit 14 juin, pendant la tentative de conciliation
le 25 juin 2018. et téléphone à Laetitia alors qu’il n’en a pas le devant le juge aux affaires familiales. Ce
droit. Lucie Bauer sait que l’imperméabilité jour­là, ils sont repartis ensemble du tribunal,
Ci­dessus, sur totale à la justice est un indice de dangerosité : malgré l’interdiction de se voir, sous les yeux
le portable d’Elodie Julien Griffon était une bombe à retardement. de leurs avocates. Quelques jours plus tôt, ils
Schneider, cousine de Elle l’explique à Laetitia : « C’est maintenant que se rendaient ensemble au spectacle de fin
la victime, le portrait la situation est la plus dangereuse pour vous. » d’année de leur fille. Le 22 juin, Laetitia a écrit
de Laetitia (à gauche Pourquoi ? « Parce que Laetitia peut vivre seule. à Elodie : « Julien me manque, même si je ne lui
sur la photo) s’affiche Il sent qu’il la perd », dit­elle aujourd’hui. pardonnerai jamais. »
en fond d’écran depuis C’est vrai, pour la première fois, Laetitia Ce 25 juin, après avoir déposé les enfants,
bientôt deux ans. s’autorise à imaginer un avenir sans Julien. quand Laetitia rentre chez elle, elle ne sait pas
C’est compliqué parce que « tout était au nom que Julien Griffon a passé la nuit caché dans
de monsieur », se souvient la mère de Laetitia, la remise au fond de la cour de leur maison.
et qu’elle « n’avait pas d’autre solution que de le Elle ne sait pas qu’il est derrière elle, un cou­
contacter pour toutes les démarches adminis­ teau dans la main. Quand elle reçoit le pre­
darme. « Qu’est­ce qui a fait que j’ai tellement est tout petit ». Elle sait bien que l’on n’a pas tratives », mais la jeune femme s’accroche. Jour mier coup, elle a juste le temps de déclencher
pris ce dossier à cœur ? » D’un coup, Lucie Bauer besoin d’être grand pour être violent, mais après jour, elle est moins pâle et se remplume. son Téléphone grave danger qu’elle tient fer­
a les yeux qui brillent. On est à Sartène, en les récits de Laetitia lui ont donné la forme Tina se met à y croire quand sa petite­fille lui mement dans sa main. En quelques minutes,
Corse, où elle est désormais établie avec sa fa­ d’une ombre massive et dévorante, une om­ dit : « Maman parle aux autres mamans à Julien lui donne une vingtaine de coups de
mille, à quelques jours de la fin de l’année 2019. bre immense. « Vous lui auriez donné le Bon l’école. » Au printemps, Laetitia retourne seule couteau, peut­être davantage. « J’ai arrêté de
L’Alsace et Laetitia Schmitt sont loin, mais Lu­ Dieu sans confession, se souvient­elle. C’était au salon de tatouage de Waltenheim­sur­Zorn compter », dira le légiste à Lucie Bauer.
cie parle de ce moment avec une émotion in­ un jeune homme tout à fait normal, qui pa­ pour se faire graver les prénoms des enfants Après que Laetitia lui a murmuré le nom de
tacte. « [L’aîné] m’a dit que tous les soirs, avant raissait calme, qui reconnaissait avoir été vio­ sur la peau. « Tu étais tellement heureuse de me son agresseur, la gendarme s’est précipitée
de se coucher, il essayait de toutes ses forces de lent avec Laetitia et qui affirmait être dans une dire que tu étais en plein divorce… », écrit la ta­ dans le camion des pompiers. Laetitia peine à
rester réveillé le plus longtemps possible, “pour démarche de soins. » toueuse sur sa page Facebook. « Laetitia sortait articuler mais elle veut lui dire quelque
empêcher que papa fasse du mal à maman”. » Mais Lucie ne baisse pas la garde : il est plus « ELLE COINÇAIT  peu à peu de son emprise », résume Lucie Bauer. chose. Elle lui serre le bras. Ça surprend Lucie,
Désormais, tout le monde sait et tout le dangereux que jamais. En trois mois, Julien a DES BOUTEILLES  Au mois de mars 2018, Julien est de retour en une telle poigne alors qu’elle est agonisante
monde veut comprendre : comment diable fait trois tentatives de suicide. La première fois, Alsace. Livré à lui­même, il circule librement sur une civière : « Tu diras que je pense à mes
Julien Griffon est­il passé du type un peu ca­ il a pris des médicaments et s’est scarifié les DERRIÈRE  et revoit ses enfants, une fois par semaine. Le enfants. » Elle mourra quelques heures plus
ractériel au mari dangereux ? Les psychiatres poignets. La deuxième fois, le 16 novembre, à vendredi 23 mars, Julien comparaît devant le tard à l’hôpital.
qui lui ont prescrit des médicaments ont 14 heures, Julien, seul au volant de son Alfa LES PORTES.  tribunal correctionnel à Strasbourg pour
parlé de dépression et de bipolarité. La famille Romeo noire, a roulé sur la route des crêtes « violence suivie d’incapacité n’excédant pas CHASSE À L’HOMME
parle d’obsession et de narcissisme. Jean­ bas­rhinoise, jusqu’au massif du Champ­du­
J’AI RETROUVÉ  huit jours par une personne étant ou ayant Dehors, le drame fait grand bruit. Les médias
Marc se rappelle ce coup de fil étrange : « Il m’a Feu. Là, il a lancé sa voiture à pleine vitesse DES PETITS PIÈGES  été conjoint ». On revient sur les violences, se déplacent : une chasse à l’homme dans le
dit : “Quand un des enfants est malade, elle ne contre le mur de l’Auberge de la Rothlach, « en mais on ne dit rien des étranglements. Pour­ Bas­Rhin, ça n’est pas courant, et la mort d’une
s’occupe pas de moi.” » souvenir » d’un moment heureux qu’il y avait UN PEU PARTOUT  tant, Laetitia en a parlé dans ses plaintes : femme qui détenait un TGD, une triste pre­
Un souvenir est revenu à sa cousine Elodie passé avec Laetitia. La dernière fois, il a tenté de Julien lui serrait le cou, jusqu’à ce qu’elle fasse mière. Une quarantaine de militaires parcou­
Schneider, sa meilleure amie depuis l’enfance. se pendre dans sa chambre d’hôpital. C’était QUAND J’AI VIDÉ  semblant d’être inanimée, jusqu’à ce qu’elle rent le département. L’avis de recherche rap­
Un soir que le couple dînait chez elle, Laetitia a quelques jours avant Noël. Il a survécu à tout, LA MAISON » perde connaissance. Or, les professionnels pelle les faits : le meurtre d’une femme par
prononcé ces trois mots : « On va rentrer », et ça aux blessures sérieuses et au coma profond. des violences conjugales le savent : la strangu­ son ex­compagnon. « Le suspect est âgé de
a suffi pour que le ton monte. Julien a conti­ A chaque fois, Lucie Bauer en a informé le JEAN-MARC SCHMITT lation, a fortiori lorsqu’elle est répétée, est un 36 ans et mesure 1,64 m. Il a les cheveux courts,
nué à boire avant de dire : « Fais chier. » Laetitia procureur de la République. Le savoir capable père de Laetitia facteur de risque majeur de féminicide. châtain foncé, et les yeux marron ; il est de cor­
s’est tue. Quand ils sont partis, le mari d’Elodie de se faire du mal à lui­même signifiait qu’il « C’est un dossier qui aurait pu finir aux assi­ pulence moyenne. » Sur son portrait, diffusé à
l’a prévenue : « Cet homme maltraite ta cou­ était capable d’en faire aux autres. Ses gestes ses », s’indigne la procureure ce jour­là, pour la télévision et dans les journaux, ses grands
sine. » Elodie n’y a pas cru. Laetitia lui en aurait ressemblaient autant à du chantage qu’à un secouer Julien Griffon. Lui, comme Laetitia, est yeux sont inexpressifs, creusés par des cernes.
parlé. Lucie, la petite sœur de Laetitia, a ra­ aveu : il ne supportait pas que Laetitia vive en larmes. « Il se confondait en excuses. Elle n’a Le 26 juin, en fin de matinée, la sœur de
conté à ses parents avoir vu Julien contenir le sans lui. « Il était dans une démarche de mani­ rien dit, juste “je ne veux pas qu’il aille en pri­ Julien prévient les gendarmes : son frère est à
geste d’envoyer valser un plat contre le visage pulation pour lui dire “attention, sans toi, je son” », décrit l’avocate du mari. Julien Griffon a sa porte. Julien, aperçu courant au milieu des
de Laetitia un soir qu’elle dînait chez eux. vais mourir”. » Ça a marché : imaginer Julien été condamné à un an avec sursis et deux ans vignes d’Obernai, a­t­il entendu ce capitaine de
Marjorie, elle aussi, s’en méfiait : « Les femmes, désespéré au point de vouloir en finir, cela a de mise à l’épreuve, avec suivi judiciaire et obli­ gendarmerie lui crier : « Pense à ton fils ! Pense à
il s’en foutait. Il avait la sienne. Son problème à brisé Laetitia de chagrin. gation de soins. « Il a jeté un regard noir à Laeti­ ta fille ! » ? On ne le saura jamais. Il a été re­
Julien, c’était les hommes. Tous des bâtards qui tia en sortant de là », décrit son père. Après trouvé le 27 juin, étendu sur les rails de la gare
voulaient sauter sa femme. » UNE VIE PRESQUE NORMALE l’audience, Laetitia a appelé Elodie, boulever­ d’Ebersheim. Un train l’a percuté un peu avant
Interné de longues semaines en psychiatrie, Mais, après son départ, Laetitia et ses enfants sée : « Ils ont trop mal parlé à Julien, il a pleuré, minuit. Il est mort sur le coup.
Julien téléphone plusieurs heures par jour à ont retrouvé une vie normale. Presque nor­ tu te rends compte ? » Personne ne le lui dit Julien ne sera jamais jugé pour le meurtre
Laetitia. Quand elle ne répond pas, il appelle male parce que les volets restaient fermés, la comme ça, mais Laetitia entend cette ques­ de Laetitia, mais, pour Lucie Bauer, le crime
leurs enfants, toujours en FaceTime. « Il de­ maison verrouillée et que la sonnerie du télé­ tion : pourquoi elle n’est pas partie plus tôt ? de genre ne fait pas de doute : « Il pensait vrai­
mandait à [son fils] de tourner un peu sa ta­ phone leur tordait toujours le ventre. Laetitia, Mais pourquoi elle le plaint, bon sang ? Elle ment qu’il était propriétaire de Laetitia et qu’il
blette pour la voir sur l’écran », poursuit Tina, la qui se sentait traquée, avait bricolé des alar­ voudrait tant qu’ils la laissent tranquille, les pouvait faire d’elle ce qu’il voulait. Est­ce qu’on
mère de la jeune femme. Les hommes vio­ mes artisanales : « Elle coinçait des bouteilles gendarmes, les médecins, sa famille. Jean­ peut appeler ça du machisme ? Je ne sais pas,
lents font ça : atteindre leur victime au pré­ derrière les portes, explique Jean­Marc Sch­ Marc comprendra des mois plus tard : « Tout ce mais il a dû se sentir supérieur à elle pour pou­
texte de prendre des nouvelles des enfants. Et mitt. J’ai retrouvé des petits pièges un peu par­ qu’elle faisait, c’était pour ne pas le mettre en voir lui ôter la vie de cette façon. »
peut­être parce qu’on suppose que les enfants tout quand j’ai vidé la maison. » rogne. C’était une façon de se protéger et de pro­ 2020. Jean­Marc Schmitt va voir sa fille plu­
ont besoin de leur père malgré tout, même Le 8 janvier 2018, le juge aux affaires familia­ téger ses enfants. » Se taire n’était pas une sieurs fois par semaine. La fermeture du cime­
lorsqu’il est abusif, on laisse faire. les délivre une ordonnance de protection : preuve de passivité mais de prudence. tière pendant les intempéries de l’hiver, puis
En garde à vue à la gendarmerie d’Hague­ Julien ne doit plus téléphoner à Laetitia. Il ne Lundi 25 juin. C’est le début d’une semaine pendant le confinement, l’a abattu. La nuit, il
nau, Julien reconnaît des violences, mais dit doit plus l’approcher. Dans la foulée, Laetitia particulière pour Laetitia Schmitt. Le lende­ ressasse. Il se demande ce que Julien a dit à Lae­
ne pas se souvenir de tout. Il évoque les pre­ reçoit un Téléphone grave danger (TGD), ce main, elle doit fêter ses 36 ans, son premier titia le matin du meurtre. Il est persuadé qu’il a
miers coups, survenus lors de la grossesse de dispositif destiné aux femmes en danger de anniversaire sans son mari. Le 26 juin, c’est tenté de la convaincre de ne pas divorcer.
Laetitia, quand « ils n’avaient plus de relation de mort. Au tribunal, on lui en a bien expliqué le aussi la date anniversaire de leur mariage, des Adélaïde Schmeltz a découvert la nouvelle
couple » et qu’il avait des « doutes sur sa propre fonctionnement : en cas d’urgence, il faut ap­ noces de coquelicot qu’ils ne fêteront pas. Elle dans les journaux. Elle souligne que, malgré
paternité ». « Il avait parfaitement conscience puyer sur un bouton d’alerte. « Quand elle sor­ a toujours son alliance au doigt, elle s’est pro­ l’injonction de soins, son client n’a bénéficié
que son attitude n’était pas la bonne. Il voulait tait, elle l’avait en main ; quand elle était en voi­ mis de l’enlever une fois le divorce prononcé. d’« aucun suivi après sa condamnation ».
se soigner », explique Adélaïde Schmeltz, son ture, elle le gardait coincé sous la cuisse. Et elle Autrefois, ce mot lui paraissait énorme, il Lucie Bauer a vu la famille Schmitt une der­
avocate. Quelques jours plus tard, il téléphone dormait avec sous l’oreiller », raconte sa mère. signifiait qu’elle allait mourir. Julien l’avait nière fois, le jour de l’enterrement de Laetitia.
à l’adjudante Bauer. Il se dit inquiet, il veut Après sa dernière sortie de l’hôpital, Julien juré : si tu pars, je vais te tuer. Mais l’horizon La gendarme pense souvent à elle : « Quand
savoir ce qu’il risque. Quand il a pénétré dans Griffon est d’abord allé se réfugier chez sa pe­ semblait s’être dégagé : Julien, poussé par son une victime vient, c’est Laetitia qui revient. » 
le bureau, Lucie Bauer s’est d’abord dit « mais il tite sœur à 60 kilomètres de Schweighouse­ avocate, avait engagé lui­même la procédure zineb dryef
0123
6 | féminicides DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

La rupture, 
premier déclencheur 
du passage à l’acte
Par crainte de la séparation, au moment
de son annonce, ou dans les mois qui
la suivent, le refus de la perte de contrôle
sur l’autre est le motif principal des meurtres
conjugaux commis par des hommes

alès (gard) ­ envoyé spécial Dans la grande majorité des cas, c’est l’élé­
clermont­ferrand (puy­de­dôme), lapte et ment déclencheur du passage à l’acte, que ce
dunières (haute­loire), aurillac (cantal) ­ soit au moment de l’annonce de la sépara­
envoyée spéciale tion, par simple crainte qu’elle survienne, ou
dans les mois qui ont suivi.
Parmi les rares études existant sur les ho­

L
a veille encore, les enfants et micides conjugaux, celle qu’a menée,
leurs grands­parents faisaient en 2011, Alexia Delbreil, psychiatre et méde­
défiler ensemble les pages de l’al­ cin légiste au CHU de Poitiers, dresse le
bum photo familial, blottis dans même constat : « La séparation du couple
le canapé près du sapin. Claire – établie ou simplement annoncée – est l’élé­
Fargeas a attendu que Noël soit ment déclencheur d’un passage à l’acte le
passé, le temps de ranger l’album et de débal­ plus fréquemment rencontré. » Ce refus de la
ler les cadeaux, pour annoncer à son mari séparation est spécifiquement masculin : il
qu’elle comptait le quitter. Elle était calme, est le déclencheur dans « près de 70 % » des
résolue : « C’est bon, on divorce. » crimes conjugaux commis par les hommes,
Voilà des mois que cette professeure de selon la docteure Delbreil, qui a éxaminé
49 ans évoquait la perspective de rompre, une cinquantaine d’affaires jugées par les
éreintée par les disputes avec cet homme cours d’assises de la cour d’appel de Poi­
qu’elle n’aimait plus après vingt ans de vie tiers. A l’inverse, ce motif intervient « très
commune. Xavier Fargeas, employé de mai­ peu » lorsque ce sont les femmes qui tuent
rie à Clermont­Ferrand et père de ses deux leur conjoint – quelque 15 % à 20 % des ho­
filles, refusait d’y croire et rêvait encore de micides conjugaux chaque année. Le rap­
l’emmener en voyage pour ses 50 ans. port d’octobre 2019 de l’inspection générale cela des « crimes de propriétaires » : deuxième chance. » La réponse de Sylvia est
Quand leur fille cadette s’est levée pour de la justice l’a lui aussi constaté : 74 % des l’homme considère que sa femme lui ap­ sans appel : « STOP, je lui ai déjà laissé trop de
prendre son petit déjeuner, ce matin du meurtres sont motivés par la séparation partient, qu’il la possède comme son bien. chances. Tu sais pas tout Thomas !!! »
26 décembre 2018, le couple est monté dans (43 %) ou la jalousie (31 %). Une remarque revient d’ailleurs souvent Ludovic Dimec avait beau dénigrer sa com­
la chambre poursuivre sa discussion. Un dans la bouche des proches de victimes que pagne en permanence, qu’elle ose le quitter a
hurlement a soudain déchiré le silence. DES « CRIMES DE PROPRIÉTAIRES » Le Monde a rencontrés : « Il la considérait déclenché chez lui une rage inextinguible.
Xavier Fargeas avait un couteau dans la Pourquoi les hommes passent­ils à l’acte à ce comme sa chose. » Après son départ, fin 2017, il commence par
poche de sa polaire. La lame s’est tordue sous moment­là ? Comment expliquer que la sé­ Si Claire Fargeas a été tuée le jour même de l’inonder de messages haineux et mena­
la violence des coups. Jamais, pourtant, il paration leur soit insupportable au point l’annonce de la séparation, il arrive fré­ çants. Ils sont si nombreux qu’elle se met à
n’avait levé la main sur sa femme aupara­ d’en arriver à une telle extrémité ? Pour ten­ quemment que le meurtre soit commis de les enregistrer et charge son meilleur ami de
vant. L’annonce de la séparation a eu chez lui ter de répondre à ces questions, nous avons manière différée, à des moments­clés qui les sauvegarder.
l’effet d’une déflagration. retrouvé et interrogé les proches, la famille, entérinent la rupture : la veille du déména­
L’avocate commise d’office se souvient de les amis, les voisins, les collègues, nous gement, lorsque la femme revient chercher « JE COMMENCE À AVOIR PEUR »
l’agitation et du regard halluciné de son avons sollicité les avocats, procureurs, ex­ ses affaires au domicile conjugal, quand le Ce matin de mars 2018, le téléphone de Sylvia
client lors de sa garde à vue, quelques perts psychiatres auprès des tribunaux, mari découvre qu’elle a un nouveau compa­ Bouchet sonne de nouveau. Au bout du fil,
heures après le meurtre. Il répétait ne se sondé les spécialistes des violences conjuga­ gnon… C’est lorsque ces hommes prennent Ludovic Dimec éructe : « Va te faire enculer.
souvenir de rien et avait tendu les mains les, exploré les dossiers judiciaires, passé au conscience qu’aucun retour en arrière n’est Depuis le début c’est moi qui rachète la maison.
vers elle : « J’avais de la suie, maître, de la suie crible les propos des victimes et des meur­ possible qu’ils massacrent leur femme, dans Je te dis, si jamais un jour je te vois vivre ici avec
plein les mains ! » L’avocate a mis quelques triers dans les plaintes, mains courantes et un déchaînement de violence caractéristi­ un mec, je vous crève, je vous brûle dans la
minutes à comprendre qu’il s’agissait du interrogatoires. Un schéma revient de façon que des féminicides. Au sentiment d’anéan­ baraque ! » Les insultes pleuvent, « salope »,
sang de sa femme. récurrente, celui d’un homme qui prend le tissement qui les saisit répond l’anéantisse­ « chienne », « pauvre conne », « pauvre décéré­
Estelle Veneut, Marie­Claire Jachniewicz, pouvoir sur sa femme et la maintient sous sa ment de celle qui leur échappe. brée », « bouffe ta merde », « pauvre pute ». Il
Fatma Bedad, Sonia Baillot d’Etiveaux, coupe, jusqu’à ce qu’elle tente de reprendre Pour Sylvia Bouchet, les violences ont jus­ évoque le « break » que Sylvia lui avait proposé
Marie Baret, Magali Matoussi, Charlotte sa liberté. Il la rattrape alors de la manière la tement redoublé lorsqu’elle est venue récu­ au départ, en espérant que tout revienne
Roman, Isabelle Magueur, Sevilay Akiner, plus radicale qui soit : la mise à mort. pérer ses affaires au domicile conjugal. Elles dans l’ordre : « Ton break tu te le mets dans le
Céline Michau, Isabelle Krafft… La liste des Pour ces hommes, la rupture est une dé­ se sont aggravées par paliers, jusqu’à l’issue trou du cul, d’accord ? ! Tu veux faire un break ?
femmes tuées par leur conjoint au moment possession inacceptable, insurmontable, fatale. Cette petite brune de 42 ans vivait Mais en fait tu organises que tes week­ends, tes
de la séparation paraît interminable. D’un au point qu’ils préfèrent tuer leur compa­ depuis près de vingt ans avec Ludovic Di­ vacances, et moi, je suis où, moi ? »
meurtre à l’autre, le schéma se répète inlas­ gne plutôt que de la voir échapper à leur mec, le père de ses trois enfants, lorsqu’elle A la violence verbale s’ajoute bientôt la
sablement. Les militantes féministes l’ont contrôle. La plupart des féminicides sont en s’est résolue à le quitter après des années violence physique. Le mois suivant, il dé­
résumé en une formule, placardée sur les d’humiliations et la découverte de son infi­ truit le salon de jardin et l’aspirateur à
murs un peu partout en France : « Elle le délité. Le couple était alors installé à Lapte, coups de masse pour l’empêcher de les re­
quitte, il la tue. » un petit village de la Haute­Loire, dans une prendre. Sylvia porte plainte dans la foulée.
Les études menées en France, en Suisse, « SI JAMAIS  maison de pierre, bâtie à l’entrée d’un pré, « La séparation se passe vraiment mal, s’in­
en Finlande ou encore au Canada, l’attes­ avec vue sur les bois, à deux pas de leur éle­ quiète­t­elle auprès des gendarmes. Il dé­
tent : la rupture est un moment critique où JE TE VOIS VIVRE  vage de rongeurs. truit des affaires que nous avions et que je
les femmes sont particulièrement expo­ ICI AVEC UN MEC,  L’échange qu’elle a par textos avec le com­ voulais récupérer. Je commence à avoir peur
sées aux violences conjugales. Celles qui pagnon de sa sœur, un an après la séparation, de son comportement. »
viennent de se séparer déclarent en être JE VOUS CRÈVE, JE  laisse entrevoir ce qu’elle a enduré. « Je suis Un nouveau cap est franchi en juillet. Ludo­
victimes trois ou quatre fois plus que les partie parce que je ne pouvais plus vivre avec vic Dimec la voit arriver un matin dans le jar­
autres, selon l’enquête nationale sur les VOUS BRÛLE DANS  toutes ses crasses qu’il m’a faites dans le passé, din avec ses enfants pour récupérer la piscine.
violences envers les femmes en France (En­ écrit­elle. C’est trop tard. Je veux une autre vie. Furieux, il sort d’un bond de la maison, une
veff), qui fait référence.
LA BARAQUE ! » Dans tous les couples il y a des engueulades, serpette à la main, et se met à lacérer le plasti­
L’enquête que mène Le Monde depuis un LUDOVIC DIMEC c’est sûr. Mais pas avec les mots que Ludo est que sous leurs yeux. Puis il bloque son an­
an sur les féminicides perpétrés en 2018 À SA COMPAGNE SYLVIA capable de dire. » Soucieux de voir le couple cienne compagne dans un coin et lui place la
montre que la rupture est aussi le moment BOUCHET QU’IL EST se réconcilier, son beau­frère insiste : « Ac­ serpette sous la gorge. Les enfants hurlent. Il
où les femmes risquent le plus d’être tuées. ACCUSÉ D’AVOIR TUÉE cepte qu’il ait pu changer, redonnez­vous une finit par relâcher son étreinte. « J’ai pu voir la
0123
DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020 féminicides | 7

Hélène Bizieux est morte


le 5 août 2018 dans
son ancienne maison
de Duneau (Sarthe).
Elle avait porté plainte
contre David Hauduc,
dont elle s’était séparée,
« pour menace de mort ».
Sachant qu’elle allait
venir, celui­ci avait
entreposé des bidons
d’essence dans le
pavillon qui a explosé,
les tuant tous les deux.

vient sa fille, Milena. On sortait quand on


voulait, on pouvait aller chez ses amis, se pro­
mener dans la nature, faire des courses… Des
choses banales, mais qu’on ne pouvait pas
faire avec mon père. »
Le répit est de courte durée. Quelques se­
maines plus tard, Artur G. finit par trouver
l’adresse du foyer et se présente à la porte
pour exiger son retour. La jeune femme
sort pour le calmer. Il la menace : « Ça va
mal finir, tu vas voir. » L’homme, aidé par sa
famille, rôde également autour du collège
de ses enfants. Son droit de visite dans un
lieu neutre a été supprimé, et pour cause :
dans un courrier envoyé au procureur de
Nîmes, Ana décrit l’étranglement que sa
fille a subi, assorti de cet avertissement : « Je
vais t’égorger comme un mouton si tu me
dénonces à la police. »
Malgré cette menace, la jeune femme pose
les bases d’une nouvelle vie : elle trouve un
logement, une petite voiture, commence
une formation… Par texto, Artur G. désap­
prouve toutes ces initiatives, qui entérinent
un peu plus la séparation. En juin 2018, il lui
envoie une photo de lui en train de s’entraî­
ner au tir. Ultime avertissement. Un mois
plus tard, il la prend en chasse en voiture, la
coince sur un rond­point sans âme de Saint­
Christol­lès­Alès, descend de son véhicule et
l’abat sans hésitation d’une balle en pleine
tête, avant de retourner l’arme contre lui.
Interrogé par la police, le frère du meurtrier
livrera cette explication lapidaire : « Chez
nous, on ne se sépare pas. »

LE RÔLE DE L’HOMME, DE LA FEMME


La remarque en rappelle d’autres, entendues
au cours de nos investigations. Enquêter sur
les homicides conjugaux, c’est prêter atten­
tion à l’idée que chacun se fait du rôle de
l’homme, de la femme et du couple lui­
même. Dans le village de Dunières, en Haute­
Loire, la voisine et sœur d’un autre meurtrier,
Ugur Akiner, nous avait livré la sienne, trem­
blante d’émotion, le doigt en l’air : « Tout ça
n’arriverait pas si les femmes se comportaient
correctement avec leur mari ! » Un an plus tôt,
son frère avait tué sa femme de trente et un
coups de couteau, quelques mois après le
départ de celle­ci, dans le pavillon voisin, face
haine dans ses yeux. J’avais peur qu’il me donne Trois jours avant de tuer sa femme, Eric sa maison un « mausolée en mettant des aux collines boisées balayées par le vent. Chez
un coup de serpette », raconte­t­elle le lende­ Michau, ancien étudiant en lettres à la Sor­ photos d’elle partout ». Il finira par l’abattre à les Akiner non plus, on ne se sépare pas.
main aux gendarmes. Une deuxième plainte bonne, devenu bûcheron dans le Cantal, ra­ coups de fusil devant le collège où elle tra­ Selon Annik Houel, Patricia Mercader et
est déposée. C’est elle qui scellera son sort. conte lui­même aux gendarmes, en des ter­ vaillait, à Aurillac, avant de retourner l’arme Helga Sobota, les auteures de Psychosociolo­
Convoqué le 9 novembre devant le délégué mes choisis, comment il tente – en vain – de contre lui. gie du crime passionnel (PUF), paru en 2008
du procureur du Puy­en­Velay pour « violence dépasser ce sentiment de dépossession. « Je Pour empêcher que leur femme leur – une époque où l’on désignait encore facile­
aggravée », Ludovic Dimec est condamné à passe des nuits entières à mettre sur le papier échappe, certains hommes sont prêts à ment les homicides conjugaux comme des
une amende de 1 400 euros et à l’obligation que Céline est partie, qu’elle n’est pas un ob­ mener une traque sans merci, dont leur « crimes passionnels » –, deux schémas s’af­
d’effectuer un stage de responsabilisation jet, qu’elle a choisi une autre vie. La sépara­ proie réchappe rarement. Artur G. est de frontent dans cette incapacité des hommes à
contre les violences conjugales. L’affront de tion date d’il y a quinze mois et, cela, je dois ceux­là. A l’été 2017, quand Ana Galajyan affronter la séparation : « L’un est hérité des
trop ? Quelques heures après son retour du bien finir par l’accepter. » A chaque fois, quitte son appartement de la banlieue de profondeurs du social qui réduit considéra­
tribunal, il « jette » son ex­compagne du haut pourtant, il est rattrapé par « un sentiment Nîmes, elle fuit ce mari qui lui interdit toute blement la marge d’autonomie consentie aux
du barrage de Lavalette, comme il l’expli­ de vide qui [le] submerge ». « J’aime éperdu­ vie sociale depuis quatorze ans et lui inflige femmes dans le couple, l’autre sécrété par
quera plus tard aux gendarmes. Trente mè­ ment Céline », répète­t­il. Un vocable amou­ des violences physiques et verbales au l’histoire personnelle et familiale. » Le crime
tres de chute dans le vide. Le corps de Sylvia reux dont sa femme elle­même, harcelée quotidien. Il se lance alors aussitôt sur sa conjugal apparaît ainsi comme « le résultat
Bouchet a été retrouvé le lendemain matin après la séparation, n’était plus dupe : « C’est piste pour la retrouver. d’une rupture impossible, d’une incapacité à
par le gardien. « Elle voulait vivre pour elle », pas de l’amour, ça, c’est de la possessivité », La jeune Arménienne, aidée par des servi­ penser la séparation ».
regrettera Ludovic Dimec plus tard devant finit­elle par lui dire. ces sociaux particulièrement inquiets pour Voici plus d’un an que Claire Fargeas a été
les enquêteurs. Mis en examen pour meur­ ses deux enfants de 11 et 13 ans, a trouvé tuée par son mari, le lendemain de Noël.
tre sur conjoint, il soutient depuis qu’elle est « BOUCLIER NARCISSIQUE » refuge à une heure de route de là, dans une Quand il a été placé en détention dans le
tombée par « accident ». Après le départ de leur compagne, qui ne fait petite maison nichée dans les contreforts Puy­de­Dôme, Xavier Fargeas a rejoint la
Vivre pour elle, plus pour lui. Cette émanci­ souvent que fuir après des années de vio­ cévenols. La discrétion est de mise chez leurs cellule d’un autre détenu. Lui aussi a été mis
pation était d’autant plus insupportable à ses lence, ces hommes se sentent menacés dans hôtes, Martine et Philippe Fournier, un en examen pour le meurtre de sa femme,
yeux qu’il la savait très épanouie depuis sa leur existence même. Leur femme n’a pas couple de retraités qui font profession de dont le cadavre a été retrouvé en contrebas
rencontre avec un autre homme, trois semai­ vraiment de substance ni de vie propre à recueillir et de cacher les femmes victimes d’un barrage, quelques mois plus tôt, à deux
nes plus tôt. Transfigurée, rayonnante, Sylvia leurs yeux : elle est la béquille qui leur per­ de violences conjugales. cents kilomètres de là. Un certain Ludovic
Bouchet l’avait confié à son entourage : « Je met de tenir debout, leur « bouclier narcissi­ Lorsqu’elle arrive chez eux, Ana ose pour la Dimec. Dans les lettres qu’il envoie à sa fille
revis ! » Sa mère, Marie­Claudette Bouchet, les que », explique la docteure Delbreil. Lors­ première fois respirer le parfum de la liberté. aînée, Xavier Fargeas raconte comment les
avait vus passer en coup de vent sous sa fenê­ qu’elle part, ce bouclier tombe, ils se retrou­ « Ma mère avait repris goût à la vie, se sou­ deux hommes se sont liés d’amitié. Il se
tre, la veille du meurtre. Sa fille voulait mon­ vent en « chute libre ». En 2018, 40,3 % des confie également sur son ressenti : « Pour
trer à son ami la maison de son enfance, per­ auteurs de féminicide se sont d’ailleurs sui­ l’instant, j’essaye de me reconstruire, de faire
chée sur la colline. « Ils ont fait des coucous, cidés ou ont tenté de le faire après le meur­ le deuil de ma femme que j’aimais par­dessus
des klaxons, mais ils ne se sont pas arrêtés tre, selon le dernier rapport du ministère de POUR EMPÊCHER  tout (trop, peut­être). »
parce qu’ils étaient archipressés, se souvient l’intérieur sur les morts violentes au sein du Son expertise psychiatrique raconte la
Mme Bouchet. Je ne l’ai pas revue vivante. » couple. Dévorés par un sentiment d’aban­ QUE LEUR FEMME  même histoire en des termes bien diffé­
La socio­démographe Maryse Jaspard, qui a don, ils s’effondrent brutalement. rents. Le document décrit un homme pré­
coordonné l’enquête Enveff, connaît bien les Aux gendarmes, Eric Michau décrit bien ce LEUR ÉCHAPPE,  sentant des « traits à caractère obsession­
ressorts de ce déchaînement de violence processus d’effondrement psychique depuis CERTAINS HOMMES  nel et paranoïaque », ayant des « doutes ré­
après la séparation. « Le moteur, c’est la perte le départ de sa femme : « Je suis en train de pétés sur la fidélité de son épouse ». « Devant
de domination sur l’autre, le refus que l’autre me laisser mourir administrativement et phy­ SONT PRÊTS  le risque de séparation, [la] situation est de­
soit libre et existe sans eux, explique­t­elle. Se­ siquement. J’ai perdu 8 kilos de muscles cette venue totalement incontrôlable. » Pour lui,
lon les groupes sociaux auxquels appartien­ année, et j’ai du sang dans les selles depuis des À MENER UNE TRAQUE  comme pour d’autres auteurs de féminici­
nent les auteurs et leur façon de s’exprimer, ils mois. Je suis dans une souffrance physique des, tuer sa femme était le seul moyen de
seront perçus tantôt comme des “grosses bru­ permanente et je vois en mon épouse que
SANS MERCI,  reprendre le contrôle.
tes”, tantôt comme des hommes “nobles et j’aime de toutes mes forces la seule personne DONT LEUR PROIE  Et de se la réapproprier définitivement. 
pleins de passion”. Mais le motif reste le capable de venir à mon secours. » Hanté par nicolas chapuis
même : la dépossession. » des idées suicidaires, il raconte avoir fait de RÉCHAPPE RAREMENT et faustine vincent
0123
8 | féminicides DIMANCHE 31 MAI ­ LUNDI 1ER ­ MARDI 2 JUIN 2020

Une photo
d’Hélène Bizieux
au domicile
de ses parents,
où vivent
maintenant
ses trois jeunes
enfants. Elle
a été tuée le
5 août 2018 par
David Hauduc,
dont elle
était séparée.

Un déchaînement de violence caractéristique
Le nombre démesuré de coups assénés et la Comment expliquer un tel déchaînement de pagnie de leurs jumeaux, Estelle et Arnaud,
multiplicité de modes opératoires répertoriés violence, chez des hommes dont c’est souvent
le premier crime ? « On est sur une décharge
âgés de 2 ans. Les deux premiers enfants de
David, Eva et Geoffroy (les prénoms des deux
lors des féminicides révèlent un acharnement pulsionnelle, explique Alexia Delbreil. Il y a,
dans la phase précriminelle, une tension psy­
aînés ont été modifiés), 11 et 13 ans, sont au
collège. Le couple est inquiet : alors que la jus­
hors du commun sur les victimes chique tellement intense que lorsqu’un élé­
ment précipitant déclenche le passage à l’acte
tice et les services sociaux, alertés par l’aîné
placé en foyer depuis quelques mois se pen­
ces hommes sont pris par l’émotion : une fois chent sur la situation de la famille, les con­
que le premier geste est donné tous les autres joints se préparent à se séparer, au moins tem­
s’enchaînent, sans qu’il y ait de réelle cons­ porairement. Aline aurait déjà trouvé un ap­

S
ur le rebord de la fenêtre, une giclée man, qui, après une chute de 20 mètres, a été cience de ce qu’ils sont en train de commettre. » partement à Nancy et un emploi.
de sang qui perle au petit matin. Et achevée au sol à coups de pied par Yann Bou­ La stratégie ne sera jamais mise en œuvre.
dans l’air, un panache de fumée in­ vier­Rolland. Sevilay Akiner, 31 plaies de cou­ « Un état de stress aigu » Une dispute éclate en cette fin de matinée de
quiétant. Il est 6 h 40, ce teau sur le corps. Nadia Grairi, poignardée à Tous les psychiatres qui sont intervenus à la mars. David Pastor s’empare du rouleau à pâ­
mardi 10 juillet 2018 à Pau, quand 112 reprises. Quand les policiers sont interve­ suite de féminicides témoignent de ce décalage tisserie et frappe. Aline subit un déferlement
une habitante de la résidence Richelieu donne nus, son compagnon s’acharnait toujours sur entre les faits et la perception qu’en a l’auteur. de violence : plusieurs coups de rouleau à pâ­
l’alerte. Le feu couve dans l’un des apparte­ son corps. Audrey Affroun, 121 coups de cou­ Incapable de déterminer le nombre de coups tisserie mais aussi de couteau, principale­
ments du premier étage. Dépêchés sur place, teau. Pour Laetitia Schmitt, le médecin légiste qu’il a portés, le meurtrier est bien souvent ment à la tête et au visage… « Les pompes fu­
les pompiers font une macabre découverte. a préféré jeter l’éponge : « J’ai arrêté de comp­ surpris du chiffre très élevé qu’on lui donne au nèbres ont refusé qu’on la voie tellement elle
Cinq cadavres gisent dans l’appartement, des­ ter », a­t­il lâché aux gendarmes. Isabelle moment de son interrogatoire. Pour Daniel Za­ était amochée », témoigne sa sœur Deborah.
sinant le scénario d’une nuit d’effroi. Krafft, frappée à de nombreuses reprises à la « LES PHRASES  gury, psychiatre et auteur de La Barbarie des Il frappe aussi les jumeaux, « par mala­
« C’était une scène d’une extrême violence », tête avec un pied­de­biche. Aline Sepret, elle, a QU’ON ENTEND  hommes ordinaires (L’Observatoire, 2018), une dresse », essaiera­t­il d’expliquer lors de l’en­
rapporte une source judiciaire. Dans la bai­ probablement été droguée, a subi un choc à la forme de réflexe de survie se met en place : « Il quête. Arnaud est tué sur le coup, Estelle est
gnoire flotte le corps de Manuela Morales Pe­ tête, a été étouffée avec un chiffon et a fini TOUT LE TEMPS  ne s’en souvient pas parce qu’il est dans un état gravement touchée à la tête.
res, 36 ans, bâillonnée, ligotée et noyée. Plus brûlée dans une voiture… de stress aigu et que dans cet état­là on ne fixe Le meurtrier prend alors la fuite, récupère
loin reposent son père et l’une de ses amies. Difficile de disposer de données fiables sur C’EST :  pas les souvenirs. Il y a des mécanismes actifs Eva au collège, et l’emmène visiter Paris. Du­
Avant d’être asphyxiés par l’incendie, ils ont été un tel phénomène. L’« Etude nationale sur les qui les expulsent, parce que, si on s’en rappelle, rant le week­end, l’homme revient au moins
violemment frappés à la tête, à plusieurs repri­ morts violentes au sein du couple » en 2018,
“IL FALLAIT QUE  on se fiche en l’air. » Celui qui réalise aussi des une fois sur les lieux de son crime. Personne
ses, avec un marteau retrouvé sur les lieux. publiée par le ministère de l’intérieur, dresse ÇA S’ARRÊTE” OU  expertises pour les tribunaux n’exclut pas les n’a donné l’alerte. Sur place, la petite Estelle
Les enquêteurs s’intéressent rapidement au la liste des modes opératoires, avec une pré­ cas de manipulation : « Il peut aussi s’agir d’un est là, encore en vie, mais très mal en point.
quatrième corps, celui de Badr Hraichete, dominance de l’arme blanche (38 victimes), “JE NE VOULAIS  système de défense devant la justice, ce n’est pas Son père décide alors de l’achever. Le parcours
32 ans, l’époux de Manuela Morales Peres. Sa devant les armes à feu (29 victimes), la stran­ terrible d’avoir donné 150 coups de couteau… » de David Pastor se termine le mardi suivant
femme venait de lui annoncer son intention gulation (20 victimes), les coups (15 victimes) PLUS ENTENDRE  Au­delà du mécanisme psychique, faut­il sur l’autoroute A31, quand il encastre sa voi­
de divorcer pour échapper à des années d’em­ et les armes par destination (9 victimes). Mais LES CRIS” » voir derrière ce phénomène des overkills une ture dans un séparateur en béton. C’est en al­
prise, d’insultes et de violences sexuelles. Il a le rapport n’établit pas de distinction sur le de­ volonté d’anéantissement de l’autre ? Les psy­ lant frapper à la porte du pavillon familial que
tenté, sans succès, de s’ouvrir les veines, avant gré de violence ou la multiplicité des moyens DANIEL ZAGURY chiatres interrogés font preuve de prudence les gendarmes découvrent le carnage.
de mettre le feu à l’appartement et de mourir employés. Alexia Delbreil, psychiatre et mé­ psychiatre quant à une interprétation trop générale.
intoxiqué. Au passage, il a fait une cinquième decin légiste au CHU de Poitiers, qui avait « Certains expriment le fait qu’ils ont frappé jus­ « Une personnalité borderline »
victime : Joseph, l’enfant du couple, mort mené, en 2011, l’une des rares études en qu’à ce qu’ils se rendent compte qu’elle ne respi­ David Pastor se suicide en juin 2018, alors qu’il
étouffé au milieu des fumées. Il avait 2 ans. France sur les homicides conjugaux, a relevé rait plus, comme s’il y avait un objectif à attein­ est incarcéré dans une unité psychiatrique, à la
environ 30 % de cas d’overkill sur son échan­ dre », explique Alexia Delbreil. « Les phrases suite d’une précédente tentative. Me Cédric De­
Musée des horreurs tillon (le ressort de la cour d’appel de Poitiers), qu’on entend tout le temps c’est : “Il fallait que magny, son avocat, tente de rechercher dans
Les Anglo­Saxons ont un mot pour qualifier un chiffre considérable. ça s’arrête” ou “Je ne voulais plus entendre les son passé des éléments d’explication à ce dé­
ces scènes criminelles d’une grande brutalité : Si l’on peut observer un tel acharnement cris” », abonde Daniel Zagury. ferlement de violence. Une enfance marquée
l’« overkill », qui n’a pas réellement d’équiva­ dans d’autres types de meurtres, sa part im­ Cette violence déborde parfois sur le cercle par les abus sexuels dont il assure avoir été vic­
lent en français. Le terme désigne les situa­ portante parmi les féminicides interpelle. des proches. En 2018, 21 enfants ont été tués time, la mort de sa mère, le placement en
tions de déchaînement de violence, a