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Faits de langues

Le "t" n'est-il qu'une marque de féminin en berbère (kabyle)?


Amina Mettouchi

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Mettouchi Amina. Le "t" n'est-il qu'une marque de féminin en berbère (kabyle)?. In: Faits de langues, n°14, Octobre 1999. La
catégorisation dans les langues. pp. 217-225;

doi : https://doi.org/10.3406/flang.1999.1285

https://www.persee.fr/doc/flang_1244-5460_1999_num_7_14_1285

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Le "t" n'est-il qu'une marque
de féminin en berbère (kabyle) ?

Amina Mettouchi*

Le kabyle est un dialecte berbère, parlé dans le nord de l'Algérie. Il fait partie
des langues chamitosémitiques.
Actuellement, en kabyle, les noms peuvent être distribués en deux grandes
catégories du point de vue du genre : le masculin, caractérisé par une voyelle
initiale
"t" à l'initiale,
("a" au et
singulier
souvent"i"aussi
ou "u"
à laaufinale.
pluriel),
Paret exemple
le féminin,
aqšiš
caractérisé
(un/le garçon),
par un
taqšišt (une/la fille).
Les substantifs ne sont pas les seuls à porter la marque de genre : les adjectifs
s'accordent en effet avec eux en genre et en nombre : aqšišamštub (ипЛе petit
garçon), taqšišt tam Stu 1$ (ипеЛа petite fille).
Cette distinction de genre est reprise dans le paradigme des indices de
personne, qui s'affixent à la base verbale pour former la relation predicative
verbale minimale1 en kabyle : i-лф "il est parti" (il-partir(ACC)) / t-jup "elle est
partie" (elle-partiriACC)).
On obtient donc des suites telles que : aqšiš amštuji i-fub (le petit garçon, il
est parti), taqšišt tamštujt t-rufr (la petite fille, elle est partie). Le phénomène
d'accord est particulièrement frappant car il fait surgir des marques identiques
au féminin, gommant ainsi la distinction généralement observée entre les
affixes lexicaux et les affixes grammaticaux.
La marque de féminin semble donc traverser plusieurs catégories, et l'on peut
dès lors se demander quelle est sa valeur primitive.

1. Genre et sexe

A première vue, le genre, marque morphologique en synchronie, semble


renvoyer, dans le domaine des animés, à la distinction des sexes. On aurait ainsi

* Université de Nantes (JE 2220) et INALCO (Centre de Recherche Berbère). Courriel :


amina.mettouchi@humana.univ-nantes.fr
"En berbère, toute forme verbale associe obligatoirement un radical et un indice de
personne ou de participe. Le radical résulte lui-même de la combinaison d'une racine
consonantique, porteuse de la signification de base, et d'un scheme qui oriente et précise
cette signification.
prédicat." (Galand 1977
Dans : l'énoncé
275). verbal, l'indice a le rôle de sujet, le radical celui de
218 Amina Mettouchi

des bases non-marquées, de genre masculin (aqšiš (un/le garçon)), et des


lexemes marqués (base + affixes en "t"), de genre féminin (taqšišt (une/la fille)).
Or, le genre n'est pas marqué uniquement par la morphologie, puisque certains
noms (ceux qui font partie du vocabulaire de base) sont lexicalement
différenciés selon le sexe : argaz (un/l'homme), tamjiit (une/la femme), azgr
(un/le bœuf), tafunast (une/la vache), apamul (ипЛе taureau), tajaf (une/la
chèvre), aqlwaš (un/le bouc), ikRi (un/le mouton), tixsi (une/la brebis). La
préfixation (et éventuellement en plus la suffixation) du "t" redoublent donc une
distinction déjà présente au niveau de la base nominale, contrairement à ce qui
se passe par exemple avec agnduz (un/le veau) par rapport à tagnduzt (une/la
génisse), aqjun (un/le chien) par rapport à taqjunt (une/la chienne), am&Š
(un/le chat) par rapport à tam&St (une/la chatte), où la même base nominale est
soit nue (au masculin), soit affixée (au féminin).
Si l'on y regarde de près, une distinction semble se faire entre les animés pour
lesquels la différenciation selon le sexe n'est pas pertinente économiquement
(on ne trait pas les chiennes ni les chattes, ni les génisses), et les animés pour
lesquels, symboliquement ou économiquement, cette différenciation a un sens.
Ces derniers sont différenciés lexicalement.

En ce qui concerne les inanimés, nous avons affaire à un système


apparemment arbitraire : axxam (une/la maison), adrar (une/la montagne),
taddart (un/le village), asif (une/la rivière), tala (une/la source).
On peut remarquer que certains éléments appartenant au cadre domestique
sont masculins ou féminins morphologiquement, en accord avec leur fonction
symbolique virile ou féminine : en effet, sur le plan symbolique, la distinction
entre principes féminin et masculin est particulièrement marquée dans la société
traditionnelle kabyle. Il en est ainsi par exemple de la charpente de la maison :
asalas alMas (masculin, encore appelée ajgu dans certaines régions) est la
poutre maîtresse, et tigwjdit talMast (féminin) le pilier central sur lequel repose
asalas alMas. Sur le plan symbolique, la poutre maîtresse est explicitement
associée à l'homme, et le pilier central à la femme.
Le tissage possède également une dimension symbolique très forte : le métier à
tisser (qui est vertical) se nomme azjà, le montant vertical tarigla (féminin),
l'ensouple supérieure a/Gag (masculin). On retrouve avec ces deux derniers
termes l'opposition entre montant horizontal et supérieur (masculin) et pilier
vertical de soutien (féminin).
Cependant, nombre d'objets associés aux femmes sont morphologiquement des
masculins, ce qui rend la généralisation impossible.

Il apparaît donc clairement que l'opposition morphologique entre masculin et


féminin est dans son ensemble arbitraire, sauf quelques cas où la symbolique de
l'opposition entre virilité et fémininité trouve un écho au niveau des signifiants.
De plus, la présence d'un noyau de lexemes différenciés selon le sexe laisse
penser que, en kabyle comme dans d'autres langues, la distinction de genre n'est
pas primitivement liée au classement des animés, ce que tend à prouver la
comparaison interdialectale (cf. 3.).
Le "t" n'est-il qu'une marque de féminin en berbère (kabyle) ? 219

2. Genre et dérivation

En plus du marquage traditionnel du genre, la marque de genre féminin


permet par dérivation d'exprimer le diminutif ou le nom d'unité (à partir d'un
collectif). Cet emploi n'est pas toujours grammaticalisé, au sens où cette
dérivation est productive, et permet souvent à l'énonciateur de signer sa position
par rapport au réfèrent auquel il renvoie.

2.1. Dérivation diminutive

La marque affixée de féminin renvoie au terme "diminué" par rapport au


terme-repère. Nous avons ainsi :

aXam (maison) et taXamt (maisonnette)


aqRuy (tête) et taqRuyt (petite tête de bébé, ou tête mignonne)
aGur (lune) et taôurt (petite lune)
aslm (poisson) et taslmt (petit poisson)
asif (rivière) tasift (ruisseau)
etc.

Virtuellement, n'importe quelle base nominale peut être ainsi dérivée, la règle
générale étant que le nom féminin ainsi obtenu, s'il est en relation avec des
animés humains, est considéré comme plus esthétique que le nom masculin.
Ainsi, on pourra opposer agwšrir (un genou d'homme, ou un genou standard,
d'homme ou de femme, observé d'un œil clinique) à tagwSrîrt (un genou de
femme, joli, observé d'un œil plus engagé subjectivement). Ceci est
particulièrement vrai pour les parties du corps, ainsi que les vêtements. Les
gloses proposées (un genou "de base", par rapport à un genou "particulier, plus
fin") soulignent à la fois le caractère laudatif de la dérivation féminine, et le
statut de point de repère de la forme masculine.
Pour d'autres noms, seul le critère de taille sera pertinent, par exemple afzim (la
grosse broche ronde) par opposition à tafzimt (la petite broche).
Enfin, pour les lexemes déjà différenciés, il peut y avoir jeu sur les qualités
culturelles associées à l'un ou l'autre genre. On peut donc ainsi avoir dérivation
dépréciative du masculin vers le féminin (argaz -» targazt "femme
hommasse"), tandis que l'élimination des "t" marque la dérivation dépréciative
du féminin vers le masculin (tamTut ->amTu "femmelette").

Nous avons affaire ici à une forme de modalisation appréciative. Le genre


n'est donc pas seulement une marque grammaticale, mais aussi une marque
énonciative.

2.2. Dérivation partitive (nom d'unité, à partir d'un collectif) '

La marque affixée de féminin permet également de renvoyer à l'unité, qu'elle


permet de distinguer de l'ensemble dont elle fait partie :
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azMur "olives, oliviers" (collectif), tazMurt "un olivier" (occurrence),


asln "frênes", taunt "un frêne"
idmitn (aubépine) tidmimt (pied ou branche d'aubépine)
aXam (maison) et taXamt (pièce d'une maison)
etc.

On peut voir dans cette opération une forme de détermination visant à extraire
un élément d'un tout. Ce dernier n'est pas indifférencié, comme le serait du
sucre, par exemple. Il s'agit d'un tout qui est déjà distinguable en parties.
L'opération effectuée par l'énonciateur consiste à rappeler la présence d'une
certaine hétérogénéité au sein du groupe considéré, ainsi qu'à mettre en relation
l'élément extrait avec l'ensemble dont il est extrait.
Remarquons ici que cette dérivation, liée au genre, n'est pas sans lien avec le
nombre, puisque le collectif a quelque chose à voir avec le pluriel. Nous verrons
en 4. que le lien entre l'affixe "t" et la problématique du nombre existe aussi
dans le domaine verbal.

Ces deux types de dérivation nous conduisent à poser que l'affixe "t" n'est pas
à proprement parler une marque de féminin, mais un morphème permettant de
marquer la différenciation, l'écart par rapport au repère (au type, au prototype, à
l'ensemble de référence). Cet écart peut être investi de manière appréciative par
l'énonciateur.

3. Diachronie

Le kabyle étant une langue orale, comme l'ensemble des dialectes berbères,
nous n'avons pas de traces écrites attestant d'un état ancien de la langue. Tout ce
qui peut être reconstruit en diachronie l'est par la comparaison interdialectale, et
les connaissances générales concernant l'évolution des langues.
A partir de l'étude menée par Chaker (1988 : 686-695) sur l'état d'annexion,
il est possible de reconstituer l'évolution du marquage du féminin, qui est
apparu assez tardivement dans le système :

Phase 0 : "le nom ne porte pas de marque initiale, l'opposition d'état2 n'existe
pas encore".
Phase 1 : "un morphème a- au singulier/i au pluriel tend à se combiner au
thème nominal auquel il donne la valeur de 'définitude' ("article défini" de W.
Vicychl). Ces morphèmes proviennent du stock des pronoms et désinences
déictiques [...] Il n'y a pas, à ce stade, de distinction entre masculin et féminin
au niveau de l'initiale du nom. [...] On obtient alors un système régulier où le

L'état d'annexion se traduit morphologiquement par la préfixation d'un formant w- ou y-


au masculin, et le maintien ou la chute de la voyelle initiale de l'état libre. Ex : argaz,
wrgaz (homme), ass, wass (jour), tamyart, tmyart (vieille femme). П marque
actuellement la relation de dépendance syntaxique entre deux nominaux.
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nom peut être 'défini' [futur état libre] quand il n'est pas déterminant et est
toujours "non défini" [futur état d'annexion] quand il est déterminant."
Phase 2 : "Au féminin, une marque de genre (t-) est rajoutée à l'initiale, où
elle se généralise rapidement. Le processus concerne l'ensemble du berbère".
Phase 3 : "Certaines consonnes radicales [...] disparaissent. [...] De ce fait,
la distinction d'état disparaît dans les féminins concernés (à jamais) et pour les
masculins"

Phase 4 : "En berbère nord, un processus de réfection est engagé au


masculin : une marque initiale w-/u- est puisée dans le stock des pronoms et
désinences démonstratives pour pallier la disparition de l'alternance vocalique."
Phase 5 : "Par généralisation analogique, le préfixe w- devient la règle au
"non-défini". Les bases du système berbère nord actuel sont en place. [...]
Parallèlement, et sans doute de manière progressive depuis la phase 1, la
distinction, qui était initialement de nature sémantique (défini/non défini), tend,
du fait de la liaison prédominante avec certains contextes, à acquérir une
fonction purement syntaxique (nom "libre'Vnom déterminant) : nous sommes
alors dans la notion d'état en tant qu'indicateur syntaxique".
Phase 6 : "Les phénomènes d'assimilation, de réfection analogique au
masculin, et les contraintes syllabiques mènent au schéma terminal berbère
nord".

Si l'on revient sur la phase 2, celle de l'apparition du morphème "t", on


s'aperçoit qu'elle se situe dans une séquence que l'on peut reconstruire ainsi :
a) pas d'opposition de genre, ni d'état, ni de définitude au niveau
morphologique,
b) mise en place de l'opposition de définitude : a+Nom (défini) versus
0+Nom (non-défini),
c) mise en place d'une nouvelle opposition : 0+Nom disparaît, a+Nom est
recatégorisé comme "masculin" et opposé à t+a+Nom(+t), catégorisé comme
"féminin". Le caractère défini ou non défini n'est plus marqué
morphologiquement.

Le féminin apparaît donc comme une marque secondaire par rapport au


masculin, lui-même ancien marqueur de définitude. On peut alors se poser la
question de la valeur primitive de cet affixe "t" : s'était-il soudain avéré
nécessaire de marquer morphologiquement la distinction des sexes au niveau
des animés? Si non, quelle est la fonction du marquage du genre?
Nous pensons que cet affixe "t" est primitivement un marqueur de
différenciation avec hiérarchisation du repéré par rapport au repère. Il se
pourrait qu'il soit d'abord apparu dans les contextes partitifs ou diminutifs. En
effet, dans les deux cas, on a une comparaison-différenciation que l'on pourrait
assimiler à "petit par rapport à grand" (la partie étant généralement plus petite
que le tout). Les emplois appréciatifs ont pu établir une relation entre petit, joli
et féminin, ce qui a permis l'extension du marquage à l'ensemble du système,
par analogie, créant ainsi la catégorie du genre.
222 Amina Mettouchi

4. Elargissement aux indices de personne et aux pronoms

II n'est pas d'usage de faire le lien entre le marquage morphologique du nom


et celui du verbe. Cependant, en berbère, les points communs sont suffisamment
frappants pour que l'on s'y attarde, d'autant plus que tout se joue là encore
autour de l'affixe "t".

4.1. Indices de personne

Ils forment quatre paradigmes : le paradigme général, celui de l'impératif,


celui du participe (qui sert à construire les relatives dont l'antécédent est le sujet
du verbe de la relative) et celui des verbes de qualité à l'accompli (être blanc,
grand, etc.).

Paradigme général : toutes les formes sauf l'impératif et le participe


1 pers sg — thème —y 3 pers sg masc i —thème —
1 pers pi n — thème — 3 pers sg fem t — thème —
3 pers pi masc —thème — n
2 pers sg t—thème— d 3 pers pi fem —thème — nt
2 pers pi masc t —thème — m
2 pers pi fem t— thème — mt

Dans ce système, la marque "t" renvoie à deux niveaux de différenciation : un


premier, qui situe les referents par rapport à l'énonciateur (deuxième personne),
et un second, qui différencie les féminins des masculins.
Le "m" contribue au marquage du pluriel de deuxième personne, le "n" à celui
du pluriel de troisième personne.

L'impératif
2 pers sg — thème—
2 pers pi masc — thème— t
2 pers pi fem — thème— mt

Ici, le "t" semble marquer le pluriel plutôt que le genre féminin, marqué
quant à lui par le "m" qui dans le système précédent contribuait au marquage du
pluriel.
On notera qu'à "l'impératif pluriel 1ère personne", qui est une forme
comportant un préverbe et des affixes, "t" apparaît également. On aura ainsi a
n'ff4 Pour l'aoriste (nous partagerons) et a n-fiq-t pour T'impératif"
(partageons! let's share!). Il nous semble qu'ici, le "t" marque quelque chose qui
est de l'ordre de la différenciation, entre une instance qui est à la fois
énonciateur (prenant en charge l'injonction) et agent (susceptible de réaliser le
prédicat), et un sujet collectif qui se contente d'être agent.
Cet emploi est remarquablement similaire, dans le domaine verbal, à celui du
collectif dans le domaine nominal (cf.2.2.).
Le "t" n'est-il qu'une marque de féminin en berbère (kabyle) ? 223

Le participe (forme non-personnelle)


positif i —thème —n
négatif n —thème —

Les verbes de qualité à l'accompli (cf. conjugaison standard pour les autres aspects)
1 pers sg — thème —y 3 pers sg masc — thème —
1 pers pi —thème —it 3 pers sg fem — thème — t
3 pers pi — thème — it
2 pers sg t — thème— d
2 pers pi —thème —it

Dans le paradigme des verbes de qualité, on peut remarquer que le pluriel,


quelle que soit la personne, est marqué par l'affixe "it". Ce pluriel est en quelque
sorte un indéfini, puisque mLul-it (ils sont blancs) pourrait être paraphrasé par
"ce groupe-là, c'est du blanc, ça me frappe comme étant blanc". Il met à
distance le réfèrent pour privilégier le point de vue de l'énonciateur. Ce n'est
d'ailleurs pas un hasard s'il est associé à l'accompli des verbes de qualité.
Aux deux premières personnes du singulier, on retrouve les mêmes marques
que dans le système standard, et à la troisième personne, le "t" marque le
féminin. Il est suffixe, tandis que dans le système standard, il est préfixé.

Le morphème "t" semble donc entrer en concurrence avec d'autres, peut-être


plus anciens, et former un système hybride où il marque parfois, mais pas
exclusivement, le féminin. Les autres marquages que l'on peut lui attribuer sont
ceux du pluriel, et de la hiérarchisation entre le locuteur et rallocutaire.

4.2. Pronoms et affixes

Le système, également hybride, comprend des pronoms indépendants, et des


affixes pronominaux.

a) pronoms indépendants
(il le lui a donné, à lui etc.)
1 pers sg : nekk
1 pers pi masc : nekwni
1 pers pi fem : nekwnti

2 pers sg masc : kec с


2 pers sg fem : kemm
2 pers pi masc : kunwi
2 pers pi fem : kunnemti

3 pers sg masc : nett a


3 pers sg fem : nett at
3 pers pi masc : nutni
3 pers pi fem : nutenti
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b) pronoms affixes de noms c) pronoms affixes de prépositions


(sa maison : axxam-is) (chez vous : Turwen)
1 pers sg : (i)w 1 pers sg : i
1 pers pi : nney 1 pers pi : ney

2 pers sg masc : (i)k 2 pers sg masc : к


2 pers sg fem : (i)m 2 pers sg fem : m
2 pers pi masc : nwen 2 pers pi masc : wen
2 pers pi fem : nkwent 2 pers pi fem : kwent

3 pers sg : (i)s 3 pers sg : s


3 pers pi masc : nsen 3 pers pi masc : sen
3 pers pi fem : nsent 3 pers pi fem : sent

d) pronoms affixes de verbes, régime direct (il Га donnée : yefka-J ) et régime


indirect (il lui a donné : yefka-yas)

Direct Indirect
1 pers sg : (i)yi 1 pers sg : (i)yi
1 pers pi : (y)ay 1 pers pi : (y)ay

2 pers sg masc : (i)k 2 pers sg masc : (y)ak


2 pers sg fem : (i)kem 2 pers sg fem : (y)am
2 pers pi masc : (i)kwen 2 pers pi masc : (y)awen
2 pers pi fem : (i)kwent 2 pers pi fem : (y)akwent

3 pers sg masc : (i)t 3 pers sg: (y)as


3 pers sg fem : (i)t
3 pers pi masc : (i)ten 3 pers pi masc : (y)asen
3 pers pi fem : (i)tent 3 pers pi fem : (y)asent

Dans ces systèmes, le morphème "t" ne renvoie pas non plus seulement à la
troisième personne du singulier féminin.
En effet, on retrouve le morphème "m" du féminin à la deuxième personne au
singulier et au pluriel (pronoms indépendants), à la deuxième personne du
singulier (affixes de noms, de prépositions, de verbes (régime direct ou
indirect)).

Par ailleurs, le singulier féminin n'est pas marqué de la même manière que le
pluriel féminin : seul ce dernier se voit attribuer la marque "t" en plus du -(e)n
caractéristique du pluriel.
Enfin, le "t" peut renvoyer à du masculin (pronom affixe de verbe, régime
direct, 3eme personne du singulier). Il est alors comparable à l'affixe "it" des
verbes de qualité à l'accompli, qui marque la mise à distance du réfèrent, et la
mise en relief du point de vue de l'énonciateur : l'objet à la troisième personne
est en effet typiquement l'absent, celui dont on parle.
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Conclusion

II semble donc que, bien qu'étant sans aucun doute perçu et utilisé comme
une marque de féminin, le morphème "t" ait d'autres emplois tout aussi
importants.
A notre sens, l'introduction du morphème "t" au niveau nominal a d'abord
permis de marquer la différenciation par rapport à une base-repère ou un
groupe-repère, indépendamment de la dimension sexuée. Ce n'est que dans un
second temps qu'il s'est généralisé pour marquer le genre, et plus
particulièrement le sexe pour les animés.
Au niveau du groupe verbal, on retrouve la multifonctionnalité de l'affixe "t",
qui renvoie là aussi à une hiérarchisation (entre le "je"et le "tu"), ainsi qu'au
collectif, lorsqu'il ne marque pas le féminin. En tant que marque du féminin, le
fait qu'il entre en concurrence avec d'autres marques de féminin (notamment le
"m") nous amène à faire l'hypothèse d'une réfection tardive du système, sur le
modèle du système nominal. Le "t" aurait donc eu primitivement une fonction
de repérage avec hiérarchisation des personnes par rapport à l'énonciateur. selon
des critères liés à l'agentivité et à l'assertivité. Secondairement, en liaison avec
la généralisation du marquage du genre dans le domaine nominal, le "t" se
serait mis à renvoyer au féminin, entrant alors en concurrence avec des marques
plus anciennes.
Cette généralisation s'est sans doute faite en relation avec l'apparition de
l'opposition d'état, selon des modalités qui resteraient à étudier.