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Processus d’industrialisation et développement

énergétique du Brésil
Jean-Marie Martin

DOI : 10.4000/books.iheal.6444
Éditeur : Éditions de l’IHEAL
Année d'édition : 1966
Date de mise en ligne : 25 janvier 2019
Collection : Travaux et mémoires
ISBN électronique : 9782371540989

http://books.openedition.org

Édition imprimée
Nombre de pages : 376

Référence électronique
MARTIN, Jean-Marie. Processus d’industrialisation et développement énergétique du Brésil. Nouvelle
édition [en ligne]. Paris : Éditions de l’IHEAL, 1966 (généré le 05 mai 2019). Disponible sur Internet :
<http://books.openedition.org/iheal/6444>. ISBN : 9782371540989. DOI : 10.4000/books.iheal.6444.

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© Éditions de l’IHEAL, 1966


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1

SOMMAIRE

Préface
Pierre Monbeig

Introduction

Première partie. Sous-développement énergétique et retard de


l’industrialisation

Sous-développement énergétique et retard de l’industrialisation

Chapitre premier. La consommation énergétique : croissance lente et structure archaïque


Section 1. — L’introduction de nouvelles ressources énergétiques
Section 2. — L’origine des consommations nouvelles

Chapitre II. Les tentatives de développement et les limites de la production énergétique


Section 1. — Le Charbon
Section 2. — Le Pétrole
Section 3. — L’Électricité

Chapitre III. La croissance des industries et les obstacles à l’industrialisation


Section 1. — L’origine de l’Industrie brésilienne
Section 2. — La croissance industrielle sans industrialisation

Deuxième partie. Conséquences énergétiques de l’industrialisation

Conséquences énergétiques de l’industrialisation

Chapitre IV. La genèse et les modalités de l’industrialisation


Section 1. — La transformation des structures industrielles
Section 2. — Le rôle des pouvoirs publics dans l’industrialisation
Section 3. — Les limites de l’industrialisation

Chapitre V. Les modifications structurelles de la consommation énergétique induites par


l’industrialisation
Section 1. — Transformations de la structure de l’approvisionnement énergétique.
Section 2. — Transformation de la structure des utilisations
Section 3. — Evolution de la consommation énergétique dans l’espace
2

Chapitre VI. La croissance et la restructuration du secteur énergétique


SOUS-CHAPITRE 1. L’INDUSTRIE CHARBONNIÈRE
SOUS-CHAPITRE 2. L’INDUSTRIE PÉTROLIÈRE
SOUS-CHAPITRE 3. L’INDUSTRIE ÉLECTRIQUE

Conclusion

Annexe no I. Évolution de la production industrielle du Brésil de 1914 à 1962

Annexe no II. Problèmes méthodologiques posés par l'évaluation de la consommation


énergétique

Annexe no III. Puissance installée, en construction ou programmée dans les états du Sud et
du Centre-Sud à la fin du premier trimestre 1963 (centrales d’une puissance supérieure
à 2 MW)

Bibliographie

Liste des tableaux

Liste des graphiques

Liste des cartes


3

Préface
Pierre Monbeig

1 Que l’essor industriel ne soit pas nécessairement lié à la présence ou à la proximité d’un bassin
houiller, économistes, géographes et historiens le savent bien. La plus somptueuse abondance en
sources d’énergie n’est pas suffisante pour que surgissent les usines. Mais si le facteur énergétique
n’est que l’un de ceux qui favorisent l’industrialisation, il n’en reste pas moins l’un des plus décisifs.
On n’a pas encore pris la mesure exacte de son rôle. Dans les pays du Tiers Monde où tout, ou
presque, reste à faire, il est particulièrement intéressant de se demander si la localisation des
sources d’énergie, leur importance, la facilité de leur exploitation sont déterminantes dans
l’organisation de l’espace industriel et, par cela même, dans la formation de nouvelles régions, ou
au contraire jusqu’à quel point des situations énergétiques peu satisfaisantes ne constituent-elles
pas des obstacles si difficiles à surmonter techniquement et financièrement qu’il serait folie
d’envisager un démarrage industriel. Mais jusqu’à présent les expériences ne permettent pas de
répondre sans hésiter dans l’un ou l’autre sens.
2 Ce ne sont pas les seules questions que se posent hommes de science ou de gouvernement. Qui
exploite ou exploitera les réserves énergétiques ? Au profit de qui ? Dans quel contexte
institutionnel et quel sera l’usage de la production énergétique ? Autant de questions, autant
d’hypothèses de travail relatives aux effets d’entraînement que les centres d’énergie sont
susceptibles d’exercer sur l’économie des nations en voie de développement. Parmi celles-ci, le
Brésil offre aux chercheurs un modèle riche d’enseignements. Modèle paradoxal peut-être, mais
qui, pour cela même, doit être source de réflexions. Entre tous les pays de l’Amérique Latine, il est
l’un de ceux qui, depuis trente ans, ont connu le plus grand développement industriel, et pourtant il
n’est pas l’un des plus favorisés quant au potentiel énergétique. Certes, les disponibilités
hydroélectriques y sont immenses et le Brésil fut sans doute le premier qui, dans le continent
latino-américain, entreprit de tirer parti de la houille blanche. Par contre, rien ici qui ressemble
aux gisements de pétrole ou de gaz naturels du Venezuela, du Mexique ou de l’Argentine. Quant au
charbon, il est rare, et sa qualité inférieure à celle du charbon chilien ou colombien.
3 Dans de telles conditions, comment le Brésil a-t-il bâti ses industries énergétiques ? Quelles en sont
les conséquences indirectes et induites sur les autres secteurs de l’économie nationale ? Telles sont
les principales questions auxquelles M. J.-M. Martin a consacré un livre que l’Institut des Hautes
Etudes de l’Amérique Latine est heureux de publier. A l’analyse du développement énergétique, il a
joint une interprétation de l’industrialisation. La tâche n’était pas aisée, car il fallait réunir une
4

documentation très dispersée et passablement disparate. Pour bien comprendre les situations
brésiliennes, il était nécessaire de dépouiller l’Européen qui juge de tout en se référant à son
continent.
4 J.-M. Martin y a pleinement réussi et sa première étude latino-américaine est une promesse qu’il
saura tenir. En accueillant son étude dans la collection des Travaux et Mémoires de l’Institut des
Hautes Etudes de l’Amérique Latine, je souhaite contribuer à faire connaître les problèmes du Brésil
et répondre ainsi au vœu du Dr Assis de Chateaubriand, Président de la Fondation Pedro Segundo,
grâce à qui la bibliographie brésilienne s’est déjà enrichie de plus d’un bon livre.
5

Introduction

1 L’économie brésilienne n’a pas échappé à la tentation d’une interprétation moniste :


l’essor tardif de l’industrie et la lenteur de sa croissance jusqu’à une période récente
seraient imputables à la rareté et à la pauvreté de ses ressources énergétiques 1.
Négativement, charbon et pétrole y auraient ainsi joué un rôle aussi déterminant que
celui qui leur a été fréquemment attribué dans l’industrialisation précoce et rapide de la
Grande-Bretagne au XVIIIe siècle ou des Etats-Unis à la fin du XIXe siècle.
2 Sans doute le Brésil ne dispose-t-il pas, en l’état actuel de nos connaissances, de
ressources en combustibles solides ou liquides comparables à celles des nations
industrialisées d’Europe ou d’Amérique du Nord. Plus proche, en ce domaine, de la
plupart des pays du Tiers Monde — qu’ils appartiennent au continent américain, africain
ou asiatique — il n’extrait de son sous-sol que de faibles quantités de charbon et tente
vainement d’acquérir son autonomie en matière pétrolière.
3 Son potentiel hydroélectrique s’inscrit certes parmi les plus riches du monde, mais l’on
sait aussi que cette forme d’énergie n’est pas susceptible de satisfaire tous les besoins
mécaniques, thermiques et spécifiques d’une économie industrialisée, et surtout que son
exploitation systématique requiert un appareil productif plus capitalistique que ne l’exige
celle des autres ressources énergétiques. Dernier handicap, enfin, le caractère réputé
incokéfiable de sa houille était censé lui fermer les portes de l’univers technologique
moderne qui repose, depuis le XIXe siècle, sur le complexe fer-charbon. On conçoit qu’un
tel faisceau d’éléments défavorables ait pu longtemps apparaître comme un obstacle
déterminant à l'industrialisation ou tout au moins servir d’alibi solide aux tenants de la
vocation agricole du Brésil2.
4 En dépit de ces déficiences énergétiques, le Brésil a commencé son industrialisation
depuis une trentaine d’années, et nul n’en conteste plus les réussites. Précisons aussitôt,
pour ne laisser place à aucune équivoque : nous ne prétendons pas que l’économie
brésilienne soit d’ores et déjà industrialisée ni que le chemin parcouru sur cette voie ait
été forcément le plus court et le plus efficace. Bien plus, nous nous efforcerons, dans le
cadre d’une analyse qui ne prétend pas, et de loin, à l’exhaustivité, d’esquisser les limites
et le coût de cette première phase d’industrialisation, c’est-à-dire les distorsions entre les
secteurs, les régions et les groupes sociaux qui se sont créées ou se sont accentuées au
cours des trente dernières années. Ceci admis, et si l’on accepte avec F. Perroux de définir
6

l’industrialisation comme « un processus de restructuration d’un ensemble économique


et social sous l’influence d’un complexe coordonné de machines3 », on doit reconnaître
qu’une telle restructuration est bien amorcée. Aucun critère unique n’en permet la
mesure, mais les transformations observables dans la composition du produit national, du
produit industriel et du volume des importations, la création d’un secteur public
industriel et les tentatives partielles de planification, l’altération de certains
comportements que décèlent les sociologues...4 constituent un faisceau d’indices non
négligeables. Le secteur énergétique ne reste pas à l’abri de telles transformations : non
seulement du pétrole est découvert et de puissantes raffineries installées, mais les îlots
d’électrification sont interconnectés par l’intermédiaire de grandes centrales et les
houillères couplées à la sidérurgie naissante. Institutionnellement, les entreprises
publiques se substituent aux firmes privées et une amorce de coordination s’instaure
entre les diverses branches de l’économie énergétique. Un triple enseignement découle
de cette évolution.
5 Les déficiences énergétiques ne constituent pas un obstacle insurmontable pour une
économie qui a décidé de s’industrialiser. Ce n’est pas là minimiser le rôle de l’énergie,
car l’on sait bien que la diffusion des machines signifie substitution d’une énergie extra-
humaine au travail, mais cela conduit à concevoir des expériences d’industrialisation
moins autarciques que celles de l’Europe du XIXe siècle5. De ce point de vue, l’expérience
brésilienne confirme bien celle d’autres pays tels que le Japon qui, dans un contexte
différent, ont implanté une industrie lourde en dépit de la mauvaise qualité de leur
houille et de leur pénurie en produits pétroliers.
6 L’industrialisation permet d’inventer de nouvelles ressources énergétiques lorsque celles
qui sont connues se révèlent insuffisantes : ce peut être la découverte pure et simple d’un
nouveau gisement qu’autorise un effort accru de prospection ; l’intégration à l’économie
nationale d’une ressource connue mais inaccessible, faute de voies de communication ; la
construction de grands barrages rendue possible par les progrès des industries de biens
d’équipement ; la mise en œuvre d’une source énergétique entièrement nouvelle par une
innovation. Ainsi, dans une économie en voie d’industrialisation, les ressources
énergétiques disponibles cessent d’être une donnée immuable et tendent à devenir
fonction des progrès de l’ensemble.
7 Enfin, et surtout, en libérant progressivement l’économie nationale de la tutelle
étrangère, l’industrialisation permet au secteur énergétique de contribuer pleinement à
la restructuration de l’ensemble6. On ne saurait limiter ses effets sur les autres branches
de l’économie à la fourniture d’énergie. Sans doute est-ce sa principale fonction, mais ses
actions indirectes et induites ne peuvent être négligées. Sièges d’extraction du pétrole et
de la houille, raffineries et centrales électriques, réseaux de transport par fils et tubes
requièrent des équipements massifs susceptibles d’entraîner la création et le
développement d’une industrie nationale qui, à son tour, équipe d’autres secteurs
industriels. En aval, les substitutions induites par l’apparition d’une nouvelle forme
d’énergie appellent la fabrication de machines que rend possible le développement de
l’industrie lourde de l’acier et des métaux non ferreux, elle-même appuyée sur les centres
d’énergie. Par tous ces canaux, le secteur de l’énergie exerce des effets d’entraînement
d’autant plus puissants que ses unités sont généralement de grande dimension et de
statut public, et par ailleurs que les industries les plus concernées par ses réseaux de flux,
de prix et d’informations figurent parmi les plus industrialisantes7. Au total, il semble
bien que l’on puisse considérer le développement énergétique du Brésil comme le fruit de
7

son industrialisation, et nous nous efforcerons de montrer comment un pays dépourvu de


ressources énergétiques abondantes en provoque l’apparition en s’industrialisant. On ne
saurait cependant réduire le secteur énergétique, ou tout au moins certaines de ses
composantes, à ce rôle passif ; aussi analyserons-nous parallèlement les diverses
modalités de sa contribution au processus dont il est issu. Nous observerons alors que,
par-delà son originalité, l’expérience brésilienne est susceptible d’éclairer, par ses succès
et ses échecs, la croissance énergétique dans des pays moins avancés sur la voie de
l’industrialisation.
8 Telles sont les deux principales préoccupations qui ont guidé notre étude et en explique
le découpage chronologique. Bien que la reconstitution des principales séries statistiques
de consommation et de production énergétique ne révèle aucun point d’inflexion
remarquable au cours des années trente, cette décennie a été Choisie comme point de
clivage8. Elle constitue la période de gestation de l’industrialisation brésilienne et tous les
développements énergétiques suivants y trouvent leur origine directe ou indirecte.
9 Jusqu’aux années trente, l’économie énergétique brésilienne présente toutes les
caractéristiques d’un système archaïque et dualiste : très sommairement, les produits
végétaux couvrent la quasi-totalité des besoins, les consommations de charbon, de
produits pétroliers et d’électricité circonscrites à quelques îlots économiques et
géographiques relèvent à tous égards des pays étrangers déjà industrialisés. Le potentiel
brésilien connu, soupçonné ou inconnu demeure quasiment inentamé. Si l’on s’interroge
sur les causes de ce sous-développement, on ne manque pas de recenser un certain
nombre de facteurs immédiats, mais aucun ne paraît déterminant, et l’on est bien obligé
d’en chercher les véritables origines dans les structures de l’économie brésilienne que ne
parvient pas à ébranler une croissance industrielle observable depuis la deuxième moitié
du XIXe siècle.
10 Au début des années soixante, la situation énergétique du Brésil s’est profondément
modifiée. Tous les handicaps n’ont certes pas disparu, mais depuis la fin du second conflit
mondial la structure de la consommation se transforme rapidement et entraîne, au cours
de la décennie 1950, l’émergence d’un véritable secteur énergétique progressivement
intégré au reste de l’économie nationale. Il trouve évidemment son origine dans le
démarrage de l’industrialisation que connaît le Brésil depuis la veille du second conflit
mondial, mais on aurait tort de voir dans cette croissance induite le résultat d’une simple
pression de la demande insatisfaite. La plasticité des structures dans une économie
dominée par les planteurs et par l’industrie étrangère s’oppose à ce type « d’automatisme
» : la création d’une industrie charbonnière, pétrolière et électrique passe par la
constitution de sociétés publiques et l’intervention de l’Etat. En retour, cette
« nationalisation » — dans les deux sens du terme — conduit le secteur énergétique à
jouer un rôle de premier plan dans la restructuration amorcée de l’économie brésilienne.
11 Nous ne voudrions pas achever cette brève présentation de notre étude sans adresser nos
remerciements à tous ceux qui en ont permis la réalisation et sans solliciter l’indulgence
du lecteur pour les nombreuses lacunes et éventuellement erreurs d’interprétation
qu’elle contient.
12 Nos remerciements vont d’abord à M. l’Ambassadeur Assis Chateaubriand Bandeira de
Melo, Président de la Fundaçâo Pedro Segundo de Sâo Paulo. C’est sur son invitation que
nous avons pu nous rendre au Brésil durant les vacances universitaires de l’année 1963 et
avec son aide que nous avons pu y séjourner pour recueillir les matériaux indispensables
8

à ce travail. Nous ne lui exprimerons jamais suffisamment notre gratitude, non seulement
pour l’aide matérielle qu’il nous a offert, mais pour l’accueil si cordial qu’il a bien voulu
nous réserver personnellement et nous faire réserver par ses amis et collaborateurs dans
les nombreuses entreprises qu’il dirige. Les mêmes remerciements s’adressent à M. le
Professeur Pierre Monbeig, Directeur adjoint du C.N.R.S. et Directeur de l’Institut des
Hautes Etudes d’Amérique latine, qui nous a initié aux problèmes brésiliens et qui nous a
confié la tâche de mener à bien cette étude. Elle n’a pu l’être qu’avec l’appui et les conseils
amicaux de Gérard Destanne de Bernis, Professeur à la Faculté de Droit et des Sciences
économiques de Grenoble, notre Directeur de recherches, et de M. le Professeur Maurice
Bye, de la Faculté de Droit et des Sciences économiques de Paris : qu’ils veuillent bien
trouver ici l’expression de toute notre gratitude.
13 Au Brésil même, de nombreuses personnalités ont bien voulu s’intéresser à cette étude ;
nous leur devons non seulement une abondante documentation, mais le souvenir d’un
accueil et d’une hospitalité dont la renommée n’est pas surfaite : M. Robert Appy (Estado
de Sâo Paulo) ; Dr Mario Savelli (Sâo Paulo Light) ; Dr Oris Oliveira (C.E.L.U.S.A.) ; Dr Joâo
Camilo Penna (C.E.M.I.G.) ; Dr Palmeira Ripper et Renato Bentes (Carbonifera Treviso) ;
Professeur Walter T. Alvares, Directeur de l’Institut de Droit de l’Electricité de Belo
Horizonte ; Ingénieur de Melo (S.U.D.E.N.E.) ; Dr Geonisio Barroso (Petrobras) ; Dr Joâo da
Silva Monteiro (Rio Light) ; Dr Aguiar Pinto (Electrobras).
14 Nous n’aurions garde d’oublier les personnalités qui, une fois notre étude achevée, ont
accepté de la lire ; les multiples corrections qui lui ont ainsi été apportées témoignent de
l’intérêt de leurs critiques : M. Yves Barel ; M. Leguay, du Commissariat général au Plan ;
M. Maurice Mainguy, Ingénieur géologue de l’Ecole Nationale Supérieure des Pétroles ; M.
Leroy, Géologue à la Compagnie d’Exploration pétrolière ; M. Bouvard, Professeur à
l’Ecole Nationale Supérieure d’Electrotechnique, d’Hydraulique, de Radio Electricité et de
Mathématiques appliquées de Grenoble.
15 Associons enfin à ces remerciements toute l’équipe des chercheurs et des collaborateurs
techniques et administratifs de l’Institut Economique et Juridique de l’Energie de
Grenoble, qui n’ont jamais hésité à nous aider toutes les fois que nous avons eu recours à
eux.
16 La valeur des critiques et des conseils reçus ne saurait nous faire oublier les limites et les
lacunes de notre étude. Nous en sommes conscient et nous ne pensons pas chercher à les
minimiser en rappelant quelques-unes des difficultés auxquelles nous nous sommes
heurté.
17 — Les premières sont de l’ordre de l’information. Aussi fructueux soit-il, un voyage de
quelques semaines au Brésil ne peut permettre de réunir toute la documentation utile, et
nul n’ignore combien la France est encore pauvre en documents originaux et ouvrages
spécialisés sur les pays d’Amérique latine9. De plus, lorsque l’on dispose des informations
souhaitées, l’exploitation n’est pas toujours aisée, soit que l’indication des sources se
révèle défectueuse, soit que les séries statistiques divergent d’un document à l’autre.
Inutile enfin d’insister sur les distorsions qu’introduit dans les données en valeur
l’inflation subie par le Brésil depuis de longues années. Pour toutes ces raisons, et malgré
les précautions prises, nous ne sommes pas assuré d’avoir toujours décrit fidèlement la
réalité brésilienne et nous ne pouvons qu’appeler de nouvelles critiques qui
permettraient d’améliorer les évaluations et les faits utilisés dans cette étude10.
9

18 — Les secondes, beaucoup plus graves, relèvent de l’interprétation. Maints ouvrages ont
déjà souligné les déformations et les erreurs commises par les auteurs étrangers qui ont
voulu enfermer une réalité trop riche et trop mouvante dans le cadre de concepts forgés
en Europe ou aux Etats-Unis. Fallait-il y renoncer en « sachant combien toute formule est
fausse dans ce pays de luxuriante croissance11 » ? Certes, toute tentative d’interprétation
déforme et mutile : nous sommes conscient du risque même si nous n’en mesurons pas
exactement l’ampleur. Bien plus, le sujet même nous a contraint à ne retenir du processus
d’industrialisation que les éléments jugés les plus propres à éclairer le développement
énergétique. D’autres aspects, non moins essentiels pour une interprétation générale de
l’industrialisation brésilienne, ont été négligés ou simplement évoqués. Même ainsi
limitée, notre analyse ne cerne pas ou cerne mal toutes les transformations de
l’environnement énergétique brésilien depuis une trentaine d’années : d’autres travaux
devront la corriger et la prolonger.

NOTES
1. De façon plus ou moins nuancée, l’argument se retrouve chez plusieurs auteurs. C’est ainsi que
pour Roger Bastide « tous les développements se ramènent finalement à une question de
combustible, charbon de bois contre houille ». Le Brésil, terre des contrastes, Hachette, Paris,
1958 (343 p.), p. 323.
De même, selon Pires do Rio (O combustivel na economia universal), le retard du Brésil sur les
Etats-Unis s’expliquerait par la différence des ressources charbonnières entre les deux pays. Cf.
Vianna Moog, Défricheurs et Pionniers, Gallimard, 1963 (341 p.), p. 58-59.
2. Sans recourir au témoignage suspect de ceux qui avaient et ont toujours des intérêts réels dans
cette « vocation » qu’il nous suffise de rappeler le jugement de René Courtin qui, après avoir
énuméré tous les facteurs défavorables à la métallurgie, conclut : « Echanges directs et
compensés entre le bassin de la Ruhr et la Serra do Caraça ? Il suffit, semble-t-il, de préciser
l’hypothèse pour en faire éclater l’invraisemblance. » R. Courtin, Le problème de la civilisation
économique au Brésil, Médicis, Paris, 1941 (239 p.), p. 210.
3. F. Perroux, Communication et industrialisation, Colloque U.N.E.S.C.O., 12-15 septembre 1961,
document ronéoté.
4. Cf., entre autres, les divers articles consacrés à la classe ouvrière brésilienne, in Ouvriers et
Syndicats d’Amérique latine, Sociologie du travail, oct.-déc. 1961, et l’analyse de Juarez R. Lopez,
Etude de quelques changements fondamentaux dans la politique et la société brésiliennes (
Sociologie du Travail, juillet-septembre 1965, p. 238-253).
5. Par la voie des associations d’Etats à l’échelle régionale ou sous-régionale : l’Afrique et
l’Amérique latine nous en offrent plusieurs ébauches.
6. Cf. notre rapport au Colloque de Cordoba. Les Centres d’énergie comme facteurs d’intégration,
juillet 1960.
7. Ce concept est de G. Destanne de Bernis. Nous savons qu’il le considère comme encore
insuffisamment élaboré, mais nous l’utiliserons néanmoins parce que nous croyons qu’il fait
progresser l’analyse. Sa définition provisoire est la suivante : « Les industries industrialisantes
sont celles qui entraînent dans leur environnement des substitutions de techniques à base de
10

machines aux techniques pré-industrielles et par là contribuent à la restructuration de


l’ensemble dans lequel elles s’insèrent. »
8. Théoriquement tout au moins, car nous verrons que les contraintes statistiques, les dates de
recensements industriels notamment ne nous ont pas toujours permis de respecter parfaitement
ce clivage
9. En dépit de la remarquable bibliothèque de l’Institut des Hautes Etudes d'Amérique latine à
Paris. De par sa vocation, elle ne peut cependant envisager des spécialisations comme celles de
l’économie de l’énergie.
10. Nous regrettons tout particulièrement de n’avoir pu suivre l’évolution économique et
énergétique jusqu’à une date plus récente. Les quelques périodiques reçus grâce à l’obligeance de
nos amis brésiliens ne se sont pas toujours révélés suffisamment précis.
11. Charles Morazé. Les 3 âges du Brésil, A. Colin, 1954 (298 p.), p. 10.
11

Première partie. Sous-


développement énergétique et retard
de l’industrialisation
12

Sous-développement énergétique et
retard de l’industrialisation

1 Jusqu’à la fin du second conflit mondial, « le Brésil vit une étape de la civilisation du bois 1
». L’introduction du charbon minéral étranger puis national, la croissance des
importations de dérivés pétroliers et l’implantation de grandes sociétés électriques à
capitaux étrangers n’altèrent pas sensiblement ce contexte. On conçoit qu’une telle
situation n’ait guère favorisé l’implantation de ces industries de base, grosses
consommatrices de charbon, de fuel et d’électricité, autour desquelles peut s’amorcer un
processus d’industrialisation. Il ne semble cependant pas que l’on puisse en déduire une
relation de cause à effet. Pour qu’il en aille ainsi, il faudrait en effet observer :
1. qu’une modification de la structure de la consommation par de nouveaux
approvisionnements internes ou externes n’était pas possible ;
2. que des industries de base étaient prêtes à s’installer, mais ont dû y renoncer faute
d’énergie.

2 Sans prétendre apporter une réponse totalement satisfaisante, nous essayons de montrer
que ni l’une ni l’autre de ces conditions n’étaient remplies.
3 Au niveau de la consommation tout d’abord (Chapitre I), les principales limites à la
transformation rapide de sa structure paraissent moins venir de l’approvisionnement que
des utilisateurs, les ménages urbains et les transports, directement ou indirectement liés
à l’agriculture d’exportation. Dès lors, la croissance de la consommation se heurte aux
limites mêmes d’une économie basée sur l’agriculture tropicale : à moyen terme, la faible
élasticité de la demande internationale ; à long terme, la sclérose d’un système productif
qui ne s’industrialise pas.
4 Les obstacles au développement de la production énergétique nationale (Chapitre II) ne
sont pas d’une nature très différente. En l’absence, non seulement d’une demande en
croissance rapide, mais de moyens de transport, de machines, de parcs de stockage... la
prospection et la production énergétique demeurent embryonnaires, à l’exception des
quelques îlots liés à l’industrie étrangère, donc accouplés à des économies industrialisées.
Ce sous-développement se répercute évidemment sur la structure de la consommation, en
ce sens que les formes modernes d’énergie ne parviennent pas à « concurrencer » les
produits végétaux2.
13

5 Toute explication, tant du caractère archaïque de la structure de la consommation que de


l’absence d’un véritable secteur énergétique, doit donc être recherchée au niveau des
structures mêmes de l’économie brésilienne (Chapitre III). On vérifie alors que si
l’industrie existe, parfois depuis près d’un siècle, le Brésil ne s’est pas industrialisé pour
autant. Les causes n’en sont pas le manque de tel ou tel facteur de production, l’énergie
par exemple, mais un système foncièrement opposé à toute industrialisation parce que
reposant sur une alliance qui lui est hostile : celle des planteurs et des industriels
étrangers.

NOTES
1. Cf. Silvio Froes Abreu, Os recursos minerais do Brasil, Rio de Janeiro, 1962, tome 2 (696 p.),
p. 202.
2. Concurrencer est mis entre guillemets pour que l’on ne soit pas tenté de faire un
rapprochement avec marché concurrentiel ou même avec marché tout court.
14

Chapitre premier. La consommation


énergétique : croissance lente et
structure archaïque

1 Du début du siècle à la veille du second conflit mondial, la consommation énergétique


globale du Brésil a crû au taux moyen de 2,3 % par an, soit une croissance sensiblement
égale à celle de la population totale, mais bien inférieure à celles de la production
industrielle et des transports par chemins de fer1. Ce taux global masque cependant de
grandes inégalités entre les formes d’énergie en présence : si le bois et les produits
végétaux (bagasse principalement) ne semblent pas avoir dépassé, sur toute la période, le
taux annuel moyen de 2 %, la consommation de charbon a été multipliée par 2,8, celle de
produits pétroliers par 20,5 et celle d’électricité d’origine hydraulique par 160 environ.
Ces dernières croissances, pour rapides qu’elles soient, ne doivent pas faire illusion. Elles
n’ont pas réussi à entamer sérieusement le quasi-monopole des produits végétaux et,
en 1939, la structure de la consommation énergétique brésilienne demeure presque aussi
archaïque qu’elle l’était au début du siècle : bois, charbon de bois et bagasse constituent
80 % au moins de la consommation totale d’énergie, soit, par référence à quelques grands
pays de la taille du Brésil, une structure comparable à celle de la Russie au début du siècle
ou des Etats-Unis avant 18802.
2 Croissance lente et structure archaïque sont évidemment liées, une inflexion de la
première ne pouvant être attendue que d’une rapide altération de la seconde. Or rien de
tel ne se produit tout au long de la période étudiée : non seulement les usagers
domestiques des zones rurales et parfois même urbaines conservent les combustibles
végétaux, mais de nouveaux utilisateurs tels que les chemins de fer, les petites industries
dotées d’une machine à vapeur, la sidérurgie renaissante du Minas Gerais les adoptent
aussi. Dès lors, la consommation de bois et de bagasse s’élève en valeur absolue tout au
long de la première moitié du XXe siècle. Sous de nombreuses réserves que nous évoquons
dans l’annexe méthodologique consacrée à ce sujet3, on peut penser qu’elle a plus que
doublé du début du siècle à la décennie 1930-1940, passant ainsi d’environ 17 millions
à 40 millions de tonnes4. Quantitativement, les usages ménagers viennent largement en
tête : sur la hase de 2 m3 par personne et par an, soit environ une demi-tonne 5, ils n’ont
cessé de croître avec l’augmentation de la population elle-même, sans que le processus
15

d’urbanisation ait pu, jusqu’en 1940, altérer très sensiblement la tendance6. Mais ces
utilisations ne sont pas les seules, et le témoignage de Gilberto Freyre7 nous offre
quelques exemples de leur diversité à partir de l’expérience nordestine : « Pour peu que
les restes de forêts de Pernambouc continuent à fournir bois de chauffage, traverses et
bois de construction pour l’Etat entier et même certains Etats voisins, pour les usines à
sucre, les fabriques de textile, les engenhos, les chemins de fer de la Great Western, les
boulangeries, les cuisines, sur la base approximative (selon les calculs officiels) de deux
millions et demi de mètres cubes par an, il ne faudra que peu d’années pour que les
dernières réserves de forêts de Pernambouc aient complètement disparu... ».
3 La croissance de la consommation est aussi rapide dans les Etats du Centre Sud où se
développent, plus qu’ailleurs, les transports par chemin de fer, les industries alimentaires
et textiles et les petites centrales thermiques de municipes ou de fazendas, tous et toutes
consommatrices de bois. Dans le seul Minas Gerais qui alimente en plus une sidérurgie au
charbon de bois, la consommation s’élève à 9 756 000 t en 1936 et à 9 840 000 t en 1940,
soit 24 % environ de la consommation nationale qui semble atteindre 41 000 000 de
tonnes à cette date.
4 Comment expliquer une telle prédominance ? Sans doute les ressources forestières du
Brésil n’y sont-elles pas étrangères : grande forêt amazonienne, forêts tropicales couvrant
les chaînes côtières de Vitoria à Santos, forêts du Sud-Minas, de Sâo Paulo et des rives du
Parana. Peu de pays disposent d’un potentiel aussi riche et varié qui a été évalué
à 257 millions d’ha s’étendant sur 4 500 000 kilomètres carrés8. Or l’on sait le rôle qu’a
joué la raréfaction des combustibles végétaux, du fait des déforestations massives, dans le
développement de l’exploitation charbonnière en Grande-Bretagne ou en France à partir
du XVIIe siècle. L’abondance des ressources forestières ne suffit cependant pas à expliquer
le maintien des combustibles végétaux dans la consommation énergétique brésilienne.
Leur bas pouvoir calorifique (3 500 kcal/kg en moyenne), la difficulté de mécaniser leur
exploitation et de les transporter jusqu’à l’usager, les faibles rendements de leur
utilisation ont incité toutes les économies en voie d’industrialisation à leur substituer très
rapidement de nouveaux combustibles. Les raisons pour lesquelles ces derniers
progressent si lentement dans le Brésil d’avant le second conflit mondial tiennent aussi
bien aux conditions d’approvisionnement en formes d’énergie nouvelles qu’aux
structures de leur utilisation. Mais les unes et les autres ont une origine commune : le
retard de l’industrialisation qui s’exprime, dans le domaine énergétique, par une
dépendance étroite des économies étrangères plus avancées et par une insuffisante
pression exercée dans le sens d’une élévation des consommations énergétiques de type
nouveau. Examinons successivement ces deux problèmes.

Section 1. — L’introduction de nouvelles ressources


énergétiques
5 Les incertitudes pesant sur l’évaluation de la consommation d’énergie végétale, au début
du siècle n’autorisent pas une détermination précise de la contribution du charbon, des
hydrocarbures et de l’hydroélectricité à la consommation totale, mais il est fort probable
que la part de 5 à 8 % constitue une approximation correcte, ce qui représente, en chiffre
absolu, environ 6 X 1012 kcal ou encore 0,30 X 106 kcal par habitant. En 1939, ces deux
quantités atteignent respectivement 29,3 X 1012 kcal et 0,75 X 106 kcal, soit 20 % environ
de la consommation totale9.
16

6 L’importance relative de chaque forme d’énergie dans cette consommation a très


sensiblement varié, ainsi qu’on peut l’observer sur le tableau ci-dessous, mais il convient
surtout de souligner qu’exception faite pour l’hydroélectricité et pour une minime
quantité de charbon (jusqu’aux années 30), leur origine demeure étrangère10. En d’autres
termes, l’émergence de nouvelles sources d’énergie ne résulte pas, comme dans le cas des
économies industrialisées aux XVIIIe et XIXe siècles, d’une exploitation des ressources
nationales en réponse au développement de techniques nouvelles, mais elle s’insère dans
un système de relations coloniales entre l’Europe puis les Etats-Unis et les producteurs
latino-américains de produits agricoles tropicaux.

TABLEAU No°1. — Evolution de la structure de la consommation énergétique (bois exclu) 11.

Charbon Produits pétroliers Hydro-électricité Total

1901……..99 — — 100

1910……..89,8 7,7 2,5 100

1292……..72,6 22,8 4,6 100

1930……..63,9 30,9 5,2 100

1940……..47,4 45,5 7,1 100

1. Le charbon

7 Avec une consommation annuelle oscillant autour de 1 million de tonnes, le charbon


constitue au début du siècle la seule source importante d’énergie non végétale. Il ne
provient pas des houillères brésiliennes dont la production demeure insignifiante jusqu’à
la fin du premier conflit mondial, mais des mines britanniques qui approvisionnent
l’Amérique latine depuis plus de cinquante ans déjà. Bien que l’on ne dispose pas de
statistiques relatives aux achats du Brésil avant 1900, on peut apprécier l’importance de
cet approvisionnement en se reportant aux exportations britanniques à destination de
l’Argentine, de l’Uruguay et du Brésil réunis12.
17

TABLEAU No 2. — Evolution des exportations de charbon anglais et nord-américain à destination du Brésil,


de l’Uruguay et de l’Argentine — 1850-1902 (en 1 000 t).

Graphique no 1 _ EVOLUTION DES EXPORTATIONS DE CHARBON. A DESTINATION DU BRESIL, DE


L’URUGUAY ET DE L'ARGENTINE (1850-1902) ; (I) DE LA GRANDEBRETAGNE. (2) DES ETATS-UNIS
18

8 Evaluées à 60 000 t en 1850, elles croissent durant tout le XIXe siècle aussi bien en valeur
absolue qu’en pourcentage des exportations britanniques totales, passant de 1,8 % à 5,9 %.
Deux facteurs ont particulièrement influencé cette croissance : la diminution des frets
imputable aux progrès de la navigation à vapeur et la nature des relations commerciales
entre l’Amérique du Sud et la Grande-Bretagne.
9 Bien que très anciennes, les exportations britanniques de charbon ne prennent un grand
essor qu’au milieu du XIXe siècle lorsque sont abaissés en 1831, puis supprimés en 1850 les
droits perçus jusque-là sur les ventes de charbon à l’étranger. A partir de 1870, la
substitution progressive des navires à vapeur à la marine à voile leur imprime une
nouvelle impulsion en diminuant très fortement les coûts de transport qui, dès lors, ne
cessent de baisser sous l’effet des progrès techniques13. En 1900, ils sont inférieurs de plus
de la moitié à ce qu’ils étaient en 1870 et tombent aux environs de 0,02 penny par tonne
mile. Comme durant toute la période (1850-1900) les prix FOB du charbon britannique
n’ont pratiquement pas varié, passant de 10.06 S en 1850 à 10,66 S en 1900, les prix CIF
diminuent pour le Brésil de 30 à 40 %, principalement au cours de la dernière décennie du
XIXe siècle.

TABLEAU No 3. — Evolution du coût de transport de la tonne de charbon de Cardiff à Rio de Janeiro (5 027
nautic miles)14.

1872 25 S 1892 14 S 4,5 d

1873 33 S 11 d 1893 11 S 3 d

1875 23 S 1898 16 S 6 d

1888 29 S 9 d 1900 17 S 5 d

1890 23 S 9 d 1901 13 S 9 d

1902 11 S 3 d

10 Pour important qu’il soit, ce facteur n’aurait cependant pas suffi à assurer une emprise
aussi complète du charbon britannique sur les trois pays latino-américains qui permet à
D. A. Thomas de dire, en parlant d’eux : « It is practically a British market. » Seuls parmi
tous les marchés lointains ils continuent en effet à absorber des quantités croissantes de
charbon britannique, alors que les pays d’Extrême-Orient, du Pacifique, des Caraïbes ou
des côtes orientales d’Afrique commencent à s’approvisionner soit auprès de producteurs
plus proches (Indes, Japon, Australie, Natal), soit auprès des houillères nord-américaines
dont les prix FOB deviennent inférieurs à ceux des Britanniques dès le début du siècle.
Brésil, Argentine et Uruguay d’ailleurs n’y échappent pas entièrement, comme on peut
l’observer sur le graphique no 1. Mais la prépondérance de la Grande-Bretagne demeure
assurée tant que ses exportations de charbon constituent son meilleur fret aller, alors que
s’accroissent ses achats de produits alimentaires auprès des pays du Rio de la Plata et du
Brésil. A cela s’ajoute la prédominance des capitaux britanniques dans cette région
jusqu’au premier conflit mondial qui n’est sans doute pas étrangère à l’attachement des
consommateurs brésiliens à ce type de combustible15.
19

11 En 1900 donc, le Brésil importe 800 000 t environ de charbon, soit 40 % environ des ventes
britanniques et nord-américaines aux trois pays latino-américains16. Cette consommation
croît assez rapidement jusqu’au premier conflit mondial, date à laquelle elle a triplé.
Malgré une nette reprise à son issue sous l’effet conjugué du rétablissement des échanges
internationaux et de la production naissante des houillères nationales, elle ne réatteint
plus ce niveau avant le second conflit mondial, et sa part dans la consommation
énergétique (bois exclu) ne cesse de diminuer pour parvenir, en 1940, à un pourcentage
sensiblement égal à celui des hydrocarbures. Sur longue période, la consommation de
charbon n’a donc pas crû de façon sensible, infirmant ainsi, dans ce cas précis tout au
moins, la croyance selon laquelle les importations sont susceptibles de préparer un
marché pour l’industrie nationale. Il est par contre indéniable que ces mêmes
importations, en accaparant les quelques îlots de consommateurs existant dans les zones
les plus développées du Centre Sud, ont entravé la production nationale. Sans doute le
charbon des trois Etats du Sud était-il lourdement handicapé, ainsi que nous le verrons
plus loin, par ses qualités défectueuses, mais l’on sait bien par d’autres expériences 17
qu’un tel obstacle n’est pas insurmontable et que l’obligation pour une économie de
consommer un combustible imparfait constitue le meilleur moyen de faire progresser les
techniques d’exploitation, de traitement et d’utilisation.

TABLEAU No 4. — Evolution de la consommation apparente de charbon de 1901 à 1939 (en 1 000 t) 18.

2. Les produits pétroliers

12 Ces derniers n’apparaissent vraiment dans la consommation énergétique du Brésil


qu’après la Première Guerre mondiale19. Certes, une certaine quantité de kérosène, de 80
à 100 000 t/an, est absorbée dès le début du siècle, et l’on observe dès 1914 une très nette
croissance de la consommation de fuel qui décuple en 4 ans. Ce n’est cependant qu’à
20

partir de 1918 que produits blancs et produits noirs contribuent de façon appréciable à
l’approvisionnement énergétique. Interrompue seulement par la crise des années 30, leur
croissance s’avère désormais rapide : en 1939, le Brésil consomme 400 000 tonnes
d’essence et 750 000 tonnes de fuel environ, alors que la demande de kérosène reste à son
niveau de 1910. Tous ces produits sont importés des Etats-Unis d’abord puis de la mer des
Caraïbes par les cinq grandes sociétés qui assurent l’approvisionnement pétrolier du
Brésil : la Standard of New Jersey, la Shell, l’Atlantic, la Gulf et la Texas.

TABLEAU No 5. — Evolution de la consommation apparente de produits pétroliers de 1902 à 1939


(en 1 000 t)20.

3. L’électricité

13 La faible part accordée à l’hydroélectricité dans l’évolution de la consommation


énergétique brute risque de minimiser à la fois sa croissance et l’importance de sa
contribution21. En chiffres absolus, en effet, l’une et l’autre sont loin d’être négligeables,
surtout au cours des premières décennies du XXe siècle durant lesquelles le charbon se
trouve le seul combustible moderne face à la consommation d’énergie végétale. Le
tableau suivant permet de le vérifier.

TABLEAU No 6. — Evolution de la consommation d’électricité (en millions de kWh)22.

D’origine D’origine Taux annuel moyen de croissance


Total
hydraulique thermique (en %)

1883 — 0,104 0,104 —


21

1889 2,950 6,276 9,226 110

1900 13,750 16,462 30,212 11,3

1910 344,660 54,890 399,550 29,4

1920 755,000 209,450 964,450 8,9

1930 1 890,130 446,250 2 336,400 9,2

1940 2 550,688 637,670 3 188,358 3,1

Graphique no 2_ EVOLUTION DE LA STRUCTURE DE CONSOMMATION


DES PRODUITS PETROLIERS (1900 – 1940)

14 Après un essor très rapide dans les toutes premières années, puis surtout au cours de la
décennie 1900-1910, la croissance se ralentit à un rythme voisin ou même inférieur à celui
du doublement en dix ans. Approvisionnement et production ne peuvent être dissociés
dans le cas de l’électricité, aussi devrons-nous revenir plus loin sur ce sujet.
15 Au total donc, ni le charbon, ni l’électricité après son essor initial, ni même les produits
pétroliers, si l’on met à part les quelques années qui suivent le premier conflit mondial,
ne voient leur consommation croître à des rythmes suffisamment rapides pour ébranler
sérieusement la prédominance des produits végétaux. Rien de comparable, par exemple, à
la substitution rapide du charbon au bois lors de la Révolution industrielle du XVIIIe siècle
en Grande-Bretagne ou à l’irruption des hydrocarbures dans l’économie nord-américaine
à la fin du XIXe siècle. En se limitant toujours aux conditions d’approvisionnement en
formes nouvelles d’énergie on peut trouver, à l’origine de cette situation, le jeu combiné
22

d’au moins trois facteurs : l’insuffisante pénétration géographique des nouveaux


combustibles et de l’électricité, la précarité de leur approvisionnement liée à leur
caractère « d’énergie étrangère », leur coût enfin, généralement supérieur à celui des
végétaux.
16 Nous analyserons de façon plus approfondie le premier facteur dans un chapitre ultérieur
23
. Indiquons simplement qu’en 1939 les consommations de charbon et de fuel demeurent
étroitement circonscrites aux grandes cités côtières de l’Est et du Sud, soit situées à
proximité des gisements de charbon, soit correctement reliées aux ports de
débarquement (Rio de Janeiro, Santos et Recife principalement). Dès lors, tout lieu de
consommation éloigné d’une voie de chemin de fer ou dépourvu d’une route d’accès
carrossable et praticable en toute saison se voit condamné à n’utiliser qu’un combustible
local, quel qu’en soit le rendement effectif. Bien plus, même lorsque les moyens de
transport existent, leur organisation demeure si défectueuse que les prix rendus des
combustibles sont grevés de trop lourdes charges pour entrer en compétition avec les
produits végétaux. Nous nous trouvons totalement dépourvus d’informations sur
l’ensemble des prix de combustibles dans toutes les régions du Brésil, mais nous
disposons de quelques renseignements sur la situation du Minas Gerais qui illustre assez
bien le cas des zones éloignées des points d’approvisionnement mais néanmoins
accessibles aux combustibles non végétaux. En 1938 et en 1939, les prix du bois et du
charbon, étranger et national, rendus au consommateur, s’établissent comme suit 24.

TABLEAU No 7. — Comparaison des prix rendus du bois et des charbons en cruzeiros.

17 Toujours dans le même Etat, d’autres données confirment bien ce bas prix des
combustibles végétaux puisqu’elles indiquent une évolution de 5,48 Cr le m3 en 1936
à 6,22 Cr en 193925. De telles différences de prix, de 1 à 3 dans le cas du charbon national
et de 1 à 4 dans celui du charbon étranger, expliquent en partie l’attachement des usagers
au bois et à ses dérivés, même si par ailleurs les rendements d’utilisation demeurent très
faibles. De plus, il y a tout lieu de croire que ces écarts ont été plus importants encore
dans le passé lorsque les forêts exploitées se trouvaient moins éloignées des lieux de
consommation et la main-d’œuvre, principal élément du coût de production du bois,
moins chère.
18 Ajoutons un troisième élément qui a joué en faveur des végétaux : la sécurité
d’approvisionnement. Cette dernière, en effet, ne se révèle guère plus élevée pour le
charbon national que pour les combustibles étrangers. Dans le premier cas, elle dépend
d’un système complexe de moyens de transport et de stockage dont nous analyserons
plus loin les déficiences. Dans le second, elle est compromise aussi bien par les
fluctuations du commerce international qu’une insuffisante infrastructure portuaire ne
permet pas de compenser à court terme, que par des ruptures plus longues des échanges
internationaux. Il suffit à cet égard de reprendre l’évolution des consommations de
23

chaque type de combustibles pour mesurer l’ampleur des fluctuations à la baisse


occasionnée soit par le premier conflit mondial, soit par la grande crise des années trente.

TABLEAU No 8. — Rupture des approvisionnements énergétiques : variations en pourcentages.

1913-1918 1929-1932

Charbon — 59 % — 53 %

Produits pétroliers —33 % —21 %

19 Il apparaît donc bien que la structure archaïque de la consommation énergétique que


nous avons décrite s’appuie sur l’inexistence d’un marché des combustibles dans la plus
grande partie du pays26, sa précarité lorsqu’il existe et la non-compétitivité des formes
nouvelles d’énergie dès que l’on s’éloigne tant soit peu des points d’approvisionnement :
les trois Etats du Sud pour le charbon national, les zones côtières (Sâo Paulo compris)
pour les produits pétroliers et les charbons étrangers.
20 De tels facteurs, pour importants qu’ils soient, ne nous paraissent cependant pas
expliquer à eux seuls la faible croissance de la consommation énergétique et la
persistance de la prédominance des végétaux. Il convient alors de se tourner vers les
consommateurs et de s’interroger sur l’origine des utilisations des formes nouvelles
d’énergie.

Section 2. — L’origine des consommations nouvelles


21 Très imparfait, du fait des déficiences en matière de statistiques sur les consommations
énergétiques, le tableau ci-dessous offre cependant une vue synthétique et, semble-t-il,
pas trop déformante de la structure des utilisations à la veille du second conflit mondial.

TABLEAU No 9. — Structure de la consommation d’énergie (végétaux exclus) au cours de la décennie


1930-1940 (en pourcentages)27.

22 Il y apparaît clairement que les utilisations industrielles d’énergie non végétale ne


constituent encore qu’une faible part de la consommation totale où dominent les
transports et les usages finals. Comment ont évolué dans le passé les demandes de chacun
de ces groupes et en quoi ces évolutions contribuent-elles à éclairer le niveau et la
structure de la consommation énergétique en fin de période ?
24

1. L’industrie

23 On est très mal renseigné sur la consommation énergétique des industries brésiliennes au
cours de la seconde moitié du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. L’analyse
de la croissance industrielle, à laquelle nous nous livrons plus loin, permet cependant de
penser que des trois usages énergétiques principaux : spécifiques ou chimiques,
thermiques et mécaniques, les premiers sont inexistants28 et les seconds très limités.
Seules les utilisations mécaniques requièrent une part appréciable des disponibilités
énergétiques sous la forme soit d’électricité, soit de charbon ou de dérivés pétroliers
destinés à actionner des machines à vapeur ou des groupes électrogènes. Plusieurs
raisons permettent de penser que cette participation de l’industrie à la consommation
énergétique s’est élevée tout au long de la période et n’a donc pu jouer qu’un rôle très
limité au cours des décennies les plus anciennes.
24 La puissance installée dans l’industrie tout d’abord a crû beaucoup plus rapidement que la
consommation énergétique, comme on peut l’observer ci-dessous.

TABLEAU No 10. — Evolution de la puissance installée dans l’industrie de 1850 à 1939 (en 1 000 CV) 29.

1850 2,1 1890 67,3

1860 3,4 1907 110,0

1870 5,9 1919 326,0

1880 17,6 1939 1 217,0

25 Convertie en consommation théorique d’énergie au moyen de quelques hypothèses


simplifiées30, et sans tenir compte d’une diminution des consommations spécifiques
probablement de faible ampleur dans le contexte industriel de cette époque, cette
puissance installée n’a pas dû mobiliser au début du siècle plus de 200 milliards de kcal,
soit 2 % environ de la consommation totale (bois exclu). Aussi réduite soit-elle, cette
utilisation d’énergie ne peut même pas être considérée dans sa totalité comme une
demande de charbon, d’électricité ou de produits pétroliers, car la structure de la
puissance installée s’est elle-même profondément modifiée.

TABLEAU No 11. — Evolution de la structure de la puissance installée dans l’industrie (en pourcentage) 31.

26 Aux alentours de 1850, l’énergie hydraulique domine partout où un cours d’eau peut
actionner une roue à aube : les « engenhos » du Nordeste, les petites manufactures
25

textiles du Minas Gerais ou de Bahia, les moulins du Rio Grande do Sul ne sont pas mus
autrement32. Introduite à Bahia en 1815, la machine à vapeur ne se développe d’abord que
très lentement (64 exemplaires recensés en 1834), puis se substitue rapidement à la roue
hydraulique après 1860 aussi bien dans l’industrie sucrière du vieux Nordeste que dans
les industries textiles et alimentaires du Centre Sud. Sa consommation énergétique
demeure cependant presque exclusivement végétale, aussi ne saurait-on y voir l’origine
de la croissance de la consommation charbonnière au Brésil. Dès les premières décennies
du XXe siècle, le moteur électrique s’y substitue à son tour et, à la fin du premier conflit
mondial, la part de l’industrie dans la consommation électrique atteint très probablement
un niveau peu éloigné de celui qui est le sien en 1940.
27 Il ne fait guère de doute que dans le cas de la consommation d’électricité, la croissance de
l’industrie ait joué un rôle important, encore ne semble-t-elle pas avoir été déterminante
dans les toutes premières années, comme nous allons le voir. Les produits pétroliers enfin
contribuent à l’approvisionnement énergétique de l’industrie à partir de 1920 : malgré
une diffusion assez rapide du moteur à explosion, ils n’y occupent qu’une place restreinte
à la veille du second conflit mondial.
28 A l’impact de ces usages mécaniques sur la consommation d’énergie, il conviendrait
d’ajouter celui des usages thermiques ; bien que nous ne puissions les évaluer, on peut
penser qu’ils n’ont pas été totalement étrangers à la demande de charbon et de fuel par
l’industrie brésilienne. Contrairement à ce que l’on observe dans les pays industrialisés,
ils n’occupent cependant pas une place importante à cette époque :
1. parce que les industries grosses consommatrices de chaleur sont encore en nombre réduit ;
2. parce que ce type d’utilisation demeure largement dominé par les combustibles végétaux.

29 L’introduction et la croissance de la consommation d’énergie non végétale semble donc


très largement indépendante de l’apparition et du développement de l’industrie. On peut
d’ailleurs le vérifier de façon plus synthétique en comparant, décennie par décennie, les
taux de croissance de l’une et de l’autre.

TABLEAU No 12. — Croissance annuelle comparée de la consommation d’énergie non végétale et de la


production industrielle33.

30 La discordance est très nette : les phases au cours desquelles la croissance industrielle est
la plus rapide ne sont pas celles durant lesquelles la consommation énergétique se
développe le plus. Source par source, le phénomène se vérifie particulièrement bien pour
le charbon et l’électricité ; seule la croissance de la consommation de produits pétroliers
demeure supérieure à celle de l’industrie durant toute la période, mais on ne peut
manquer d’être frappé par leurs rythmes discordants au cours des deux dernières
décennies.
31 En l’absence d’un rôle déterminant joué par l’industrie, il convient de se tourner vers les
deux autres groupes de consommateurs : les foyers domestiques et les transports.
26

2. Les foyers domestiques et l’urbanisation

32 La consommation énergétique des ménages répond traditionnellement à trois fins : la


cuisson des aliments, l’éclairage et le chauffage des locaux d’habitation. Les conditions
climatiques du Brésil enlevant au dernier de ces usages toute importance économique, il
reste à se préoccuper des deux autres auxquels nous assimilons les autres utilisations
finales, à savoir celles des commerces, des administrations et des collectivités locales
(éclairage public notamment). Cet ensemble de consommateurs n’est cependant pas
homogène et l’on doit dissocier les ruraux des urbains.
33 Les premiers, nous l’avons vu, demeurent des consommateurs d’énergie végétale, et la
seule influence que l’on puisse leur attribuer sur l’introduction de nouvelles formes
d’énergie intéresse le kérosène. Comme en Europe et aux Etats-Unis, ce dérivé pétrolier
s’est très tôt substitué aux huiles animales et végétales utilisées jusque-là pour alimenter
les lampes. Si le Brésil en consomme 60 000 t en 1900, on peut penser que son
introduction est déjà ancienne et qu’il a progressivement été diffusé par les colporteurs
depuis les régions côtières jusqu’à l’intérieur. La quasi-stabilisation de sa consommation à
partir de la Première Guerre mondiale résulte d’une compensation entre deux évolutions
inverses : l’accroissement démographique dans les zones rurales et la pénétration des
produits industriels dans de nouvelles régions d’une part, la substitution de l’électricité à
la lampe à huile dans les grandes villes, les grosses bourgades et même les « fazendas »
importantes, d’autre part.
34 L’urbanisation, par contre, a incontestablement joué un rôle décisif dans la croissance de
la consommation de charbon, de produits pétroliers et d’électricité. Le Brésil en effet,
comme la plupart des pays coloniaux, a connu un phénomène d’urbanisation bien
antérieur à tout processus d’industrialisation et commandé par le développement de ses
échanges avec l’Europe34. Les villes telles que Sâo Salvador, Recife, Porto Alegre, Sâo Paulo
et surtout Rio de Janeiro, qui drainent les rentes foncières des planteurs et fixent
commerçants importateurs et hauts fonctionnaires, manifestent très tôt des besoins de
confort que ne peuvent satisfaire que le gaz et l’électricité. C’est ainsi que, dès 1850, le
baron Maua installe à Rio de Janeiro une usine à gaz qu’alimente le charbon britannique35
; son exemple est suivi dans d’autres villes par des sociétés où prédominent capitaux et
techniciens anglais36. Près d’un siècle plus tard, c’est encore en liaison avec l’urbanisation
qu’est fondée la « Companhia Brasileira de gas a domicilio », devenue depuis « Ultragaz »
pour produire et distribuer du gaz liquéfié de pétrole à Rio de Janeiro, Recife et Sâo Paulo
37.

35 Le rôle des grandes agglomérations urbaines n’est pas moindre dans le développement de
la consommation d’électricité, et nous verrons plus loin que les grandes sociétés
électriques s’installent au Brésil en réponse aux besoins en traction électrique et en
éclairage des villes de Sâo Paulo et Rio de Janeiro38. La croissance de la consommation de
fuel enfin, à partir de la Première Guerre mondiale, est étroitement liée aux progrès de
l’électrification des cités de l’intérieur au moyen de petits groupes thermo-électriques.

3. Les transports

36 Plus encore que l’urbanisation, le développement des transports entraîne la


consommation de nouvelles formes d’énergie. Des trois principales formes qu’ils revêtent
27

au cours de la période étudiée (maritimes, ferrés et routiers), les premières ont


probablement absorbé, dès le milieu du XIXe siècle, une fraction importante du charbon
importé, car l’on sait la place qu’occupait à cette époque l’approvisionnement des soutes,
surtout dans un pays où le cabotage s’est développé très tôt.
37 L’incidence de la croissance ferroviaire a cependant été supérieure. Moins de 25 ans
séparent la construction des premières voies ferrées européennes de l’achèvement par le
baron de Maua du « E. F. Pedro II » en 185439. La phase de démarrage est assez longue
puisqu’il faut attendre 1864 pour que soit inauguré le premier tronçon de la ligne Santos-
Jundiahy construit par la Sâo Paulo Railway Company qui s’est constituée à Londres
quelques années auparavant40. Mais le grand essor de la culture caféière appelle de
nouveaux moyens de transport pour drainer le produit vers la côte et amener les
immigrants jusqu’aux champs de culture en constante progression vers l’Ouest41. Une fois
la « serra do mar » franchie, le rythme s’accélère : Sâo Paulo est atteint en 1865 et
Jundiahy en 1868 ; la Cia Paulista prend le relais en prolongeant la voie jusqu’à Campinas
(1872), puis Rio Claro (1876), Porto Ferreira (1880) et Descalvado (1881). Dans le même
temps Sâo Paulo a été relié à la capitale en 1877 par la Cia Sâo Paulo e Rio de Janeiro et la
Sorocabana a commencé en 1872 la construction de sa ligne qui, par la vallée du
Paranapanema, débouche sur l’Etat du Parana. Plus au Nord, la Bragantina et la Mogyana
atteignent les premières villes du Minas Gerais entre 1875 et 1880 42. Dès lors la croissance
devient plus rapide et 580 à 700 km en moyenne sont construits chaque année43.
Parallèlement à l’extension du réseau, le trafic s’accroît et la demande de combustibles
s’élève. Malgré la part qu’y occupe le bois, la croissance et la fluctuation de la
consommation du charbon leur est certainement imputable pour une grande partie44.
38 C’est encore aux transports, mais routiers cette fois, que l’on peut imputer l’introduction
et la croissance de la consommation d’essence au Brésil. Sans doute quelques voitures
particulières font-elles leur apparition dans les toutes premières années du siècle à Rio de
Janeiro et à Sâo Paulo, mais ce n’est qu’à la fin de la Première Guerre mondiale que ce
nouveau mode de transport prend toute son importance45. Alors que la « Ford »
commence à se substituer aux voitures à cheval dans les zones caféières de l’Etat de Sâo
Paulo, les camions interviennent d’abord comme complément, bientôt comme
concurrents du chemin de fer. Très vite, des routes carrossables sont ouvertes de Sâo
Paulo vers Ribeirâo Preto (1922), puis de Rio vers Carmopolis (1926) et Sâo Paulo (1928).
Le parc de véhicules se développe et passe, dans le seul Etat de Sâo Paulo, de 153 camions
et 3 316 voitures en 1919 à 1 883 camions et 12 657 voitures en 192146. Ajoutons enfin que
s’ouvre à la même époque l’ère de l’aviation commerciale dont on sait le rôle dans les
moyens de transport brésiliens47.
39 L’analyse de l’origine des consommations de charbon, de produits pétroliers et
d’électricité explique en définitive les limites de leur croissance et la prédominance des
produits végétaux que l’on observe jusqu’au second conflit mondial. Alors qu’en Europe et
aux Etats-Unis les nouvelles formes d’énergie sont accouplées avec des machines
produisant d’autres machines et contribuent de ce fait à élever la productivité des
activités qui se mécanisent, elles demeurent, dans le Brésil d’avant 1930-40, au service
direct ou indirect de l’agriculture d’exportation48. Urbanisation, transport par mer, par
fer et par route n’en sont en effet que des prolongements. Substituer, dans ce cas, du
charbon, des hydrocarbures ou de l’électricité à du travail humain, à de l’énergie
d’origine animale ou végétale améliore sans doute le mode de vie d’un groupe social,
permet de pousser plus loin la culture caféière et d’écouler dans les zones pionnières
28

quelques produits des industries de biens de consommation étrangères ou nationales,


mais ne consiste nullement à diffuser les progrès issus d’un couplage de la machine et des
formes les plus efficientes d’énergie. Alors qu’à partir d’une première jonction fer-
charbon, les économies d’Europe et d’Amérique du Nord ont développé une industrie
métallurgique et mécanique permettant de fabriquer en quantité croissante des machines
utilisatrices et productrices d’énergie, le Brésil se limite à utiliser une énergie importée
dans des activités tournées vers l’exportation. Aucun processus d’industrialisation ne
s’amorce et de nombreuses activités, y compris industrielles, n’ont d’autres ressources
que de consommer un combustible végétal local dans des installations archaïques. Une
autre conséquence en découle : en l’absence d’une industrie produisant des machines, le
Brésil ne peut exploiter ses propres ressources énergétiques à l’exception de celles qui le
sont par des sociétés étrangères. Ce point doit être maintenant étudié, mais l’on perçoit
déjà qu’aucune explication limitée à des données énergétiques ne saurait être
satisfaisante et que l’on sera conduit à s’interroger sur les facteurs qui ont retardé
l’industrialisation de l’économie brésilienne.

NOTES
1. Il s’agit de la consommation brute et apparente dont le mode d’évaluation est décrit en Annexe
2. Tous les chiffres cités ou commentés sont tirés du tableau n o 104 retraçant l’évolution générale
de la consommation énergétique brésilienne.
29

2. Evaluations empruntées à P. Putnam, Energy in the future, Van Nostrand Co, 1953 (556 p.),
p. 85. Ces comparaisons présentent l’avantage de situer l’évolution énergétique du Brésil par
rapport à celle de nations plus avancées, mais elles ne doivent être interprétées qu’avec la plus
grande prudence, compte tenu des différences géo-économiques considérables d’un pays à
l’autre.
3. Cf. Annexe no 2.
4. Rappelons que la bagasse est un résidu ligneux du traitement de la canne à sucre dont on
évalue la consommation à plus de 2 millions de tonnes en 1939.
5. Cette évaluation de 2 m 3 par personne et par an a été retenue dans l’élaboration du plan
d'électrification du Minas-Gerais. Cf. Lucas Lopes, Balanço energetico de Minas Gerais, Plano de
Electrificaçâo de Minas Gerais, Rio de Janeiro, 1950, vol. 3, p. 16. Nous disons « environ une demi-
tonne », car les variations de densité du bois sont très grandes ; nous utiliserons celle de 0,25 qui
est la plus fréquemment retenue.
6. Rappelons que la population brésilienne totale a évolué comme suit :
190017 984 000 hab.192027 406 000 hab.194041 114 000 hab.Source : IBGE, O Brasil em numeros,
Rio de Janeiro, 1960 (149 p.), p. 5.
7. Cf. Terre du sucre, Gallimard, Paris, 1956 (292 p.), p. 89. Abordant le problème sous l’angle de la
déforestation, G. Freyre n’envisage que la consommation de bois ; ajoutons, d’un point de vue
énergétique, la bagasse particulièrement importante dans cette zone sucrière.
8. Cf. B.C. de Mattos de J.C. Ribeiro, Importance de l’énergie nucléaire pour l’économie du Brésil,
Actes de la Conférence Internationale sur l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques, Genève,
1956, tome 1 (571 p.), p. 451. Une nouvelle évaluation, en 1960, réduit cette surface à 3 500 000 km
2, dont 80 % environ dans la région Nord du pays, c’est-à-dire l’Amazone. Cf. Petroleo contra os

« fazedores de desertos », Petrobras, no 215, juillet-août 1965, p. 9.


9. Cf. Annexe no 2.
10. Encore verrons-nous plus loin (chapitre 2) que si l’hydroélectricité est forcément produite au
Brésil, elle l’est dans de nombreux cas par des sociétés étrangères.
11. En pourcentage sur la base de l’évaluation en 1012 kcal.
12. Cf. tableau no 2 et graphique no 1. Ils sont tirés, ainsi que toutes les informations sur ce sujet,
de D.A. Thomas, The Growth and direction of our foreign trade in coal during the last half
century (Journal of the Royal Statistical Society, vol. LXVI, 1903, p. 439-533).
13. L’évolution conjointe de la pression admise par les machines à vapeur des navires et de leur
consommation spécifique, par HP/heure, en constitue le meilleur critère.

in D.A. Thomas, The Growth and direction..., op. cit., p. 476.


14. Cf. D.A. Thomas, The Growth and direction..., op. cit., p. 506.
15. Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre III lorsque nous analyserons les structures de
l’économie brésilienne.
16. Notons qu’à l’exception de petites quantités destinées à la production de gaz, il s’agit
essentiellement de charbon vapeur en provenance de Cardiff et des ports de la côte Ouest.
17. Celle du Japon notamment.
18. Source : IBGE, O Brasil em numeros..., op. cit., p. 88,
19. Cf. le tableau no 5 et le graphique no 2.
30

20. Source : IBGE, O Brasil em numeros, op. cit.., p. 88-89.


21. Cf. sur tous ces points, les problèmes méthodologiques regroupés dans l’annexe 2. Indiquons
seulement que si l’on évalue l’hydroélectricité sur la base des combustibles qu’elle a permis
d’économiser, elle représente environ 30 % de la consommation brute apparente sur toute la
période, la décroissance de la consommation spécifique des centrales thermiques compensant à
peu près exactement la croissance des installations hydroélectriques.
22. Cf. Annexe 2 pour la méthode d’évaluation.
23. Cf. chapitre V.
24. Il s’agit des prix rendus à la Rede Mineira de Viaçâo, société de chemin de fer du Minas
Gerais. Les prix cités, nous assure l’auteur, reflètent bien ceux pratiqués dans l’ensemble de
l’Etat. Notons par ailleurs que les prix du charbon étranger s’entendent hors taxes douanières
puisque la Compagnie de chemin de fer en question en est exemptée. On peut observer que les
conversions en kcal ont été effectuées sur la base de 6 m 3 de bois = 1 tonne de charbon national
à 5 500 000 kcal, soit un pouvoir calorifique du bois très inférieur à celui que nous avons retenu
dans nos autres évaluations (917 th contre 1 400/th/m3). Cf. Eng. Lucas Lopes, Estudo do Plano de
eletrificaçâo ferroviaria de Minas Gerais, Plano de Eletrificação..., op. cit., vol. V, p. 191.
25. Cf. Lucas Lopes, Balanço energetico de Minas Gerais..., op. cit., vol. 3, p. 16.
26. Disons les Etats Amazoniens, ceux du plateau central (Mato Grosso, Goias, Piaui, Minas
Gerais), et les zones les plus intérieures des Etats côtiers.
27. Source :
• pour les produits pétroliers et l’électricité : Grupo misto BNDE-CEPAL. Esbôco de un
programa de desenvolvimento para a economia brasileira (1955-1962), Segunda redação,
Maio 1955 ;
• pour le charbon : Fundação Getulio Vargas. A missão Cooke no Brasil, 1949 (437 p.),
p. 154-163.
Par convention, nous avons affecté toute la consommation d’essence aux transports routiers,
celle du kérosène et celle du charbon pour usine a gaz aux foyers domestiques. Celle des centrales
thermiques (9 % de tous les combustibles modernes) n’a pas été prise en compte.
28. Il s’agit de ceux des industries électrochimiques, électrométallurgiques et sidérurgiques
(réduction). Si ces dernières existent au cours des deux dernières décennies précédant la guerre,
nous verrons qu’elles ont préféré utiliser le charbon de bois comme combustible réducteur.
29. Les évaluations sont empruntées à :
• E. Pellanda, Indices da produçâo adequados ao actual estagio de desenvolvimento da
industria brasileira, La Salle, RGS (111 p.), p. 15 ;
• R. Simorsen, A evolução industrial do Brasil, 1939 (75 p.). Elles ont été homogénéisées par
conversion des HP en CV (1 CV = 0,986 HP).
30. En adoptant une équivalence théorique du CV de 0,176 kcal/seconde et en supposant une
utilisation de 2 400 heures/an des installations industrielles, on obtient (en 10 9 kcal) :
1850 3,151890101,0018605,101907165,0018708,851919489,00188026,4019391 825,00Il ne peut
évidemment s’agir que d’évaluations très grossières dont on ne retiendra que des ordres de
grandeur.
31. Source : R.C. Simonsen..., op. cit.
32. Cf. les nombreux témoignages rapportés par :
• U. Bastide, Brésil, terre des contrastes, Hachette, Paris, 1953 (343 p.), p. 70-71 ;
• G. Freyre, Terre du sucre, op. oit., chap. 2 ;
• E. Pellanda, Indices de produção..., op. cit., p. 20.
33. Cf. Annexe no 1.
34. C. Bettelheim (cf. l’Inde indépendante, A. Colin, Paris, 1965, 525 p., p. 66) note le même
phénomène à propos de l’Inde.
31

35. Cf. Jean Barthe, Le rôle de Maua dans la formation de l’économie Brésilienne, Thèse de
doctorat en droit, Toulouse, 1940 (128 p.), p. 67.
36. Cf. Caio Prado Junior, Historia econômica do Brasil, Editora Brasiliense, 1962 (345 p.), p. 197.
37. Cf. Petroleo, novembre 1961, p. 11.
38. Un tel couplage n’est pas propre au Brésil mais peut être observé dans tous les pays
d’Amérique latine. A ce propos D.F. Cavers et J.R. Nelson soulignent : « electricity supply in Latin
America has been and is almost entirely urban supply », p. 22. Cf. Electric power regulation in
Latin America, The Johns Hopkins press, Baltimore, 1959 (278 p.).
39. Inaugurée le 30 avril 1854, cette voie ferrée reliait Rio de Janeiro à Petropolis. Première
réussite, elle n'était cependant pas la première tentative : en 1836, l’Assemblée Législative de
l’Etat de Sâo Paulo avait concédé un privilège à la Cia de Aguiar Viuva-filhos et à Platt e Neid pour
relier Sâo Paulo à Santos, mais des difficultés financières stoppèrent l’opération. Cf. Garcia
Redondo, A primeira concessâo de estrada de ferro dada no Brasil, Revista do Instituto Historico a
Geographico de Sâo Paulo, 1900-1901, vol. VI, p. 1 à 11.
40. Entre-temps toutefois ont été achevées des lignes de moindre importance économique telles
que celles de Recife au Sâo Francisco (1856) et de Pahia au Sâo Francisco (1860). Par ailleurs, la
voie de Rio à Petropolis se prolonge dans la vallée du Paraïba en direction du Minas Gerais. Cf.
Jean Barthe, Le rôle de Maua, op. cit., p. 77.
41. Cf. P. Monbeig, Le Brésil, P.U.F., 1958 (128 p.), p. 55. P. Monbeig, Pionniers et planteurs de Sâo
Paulo, A. Colin, Paris, 1952 (376 p.), p. 156 et sq.
42. Cf. H. de Mello, Documentos para a historia de viaçâo ferrea em Sâo Paulo, Revista do
Instituto..., op. cit., vol. VI, p. 12-16. Theodoro Sampaio, Sâo Paulo no seculo XIX, Revista do Instituto,
vol. VI, op. cit., p. 192-193.
43. La longueur du réseau est passée de 222 km en 1860 à 9 971 en 1891, 15 313 en 1900, 28 528
en 1920 et 34 200 en 1938.
44. Nous n’avons malheureusement pas trouvé d’informations générales nous permettant
d’analyser leurs parts respectives et les substitutions qui ont pu s’opérer. Nous savons
simplement que les différences d’approvisionnement sont grandes d’un Etat à l’autre : si les
chemins de fer des 3 Etats du Sud (Rio Grande do Sul, Santa Catarina et Parana) ont très vite
consommé du charbon minéral, ceux du Minas Gerais, par contre, sont généralement restés
fidèles au bois. Citons à titre d’exemple la consommation de la Rede Mineira de Viaçâo (4 000 km
de ligne) :
19381939Bois (en m3)986 645659 921Charbon national (en t)6137 130Charbon étranger (en t)8 676
26 213Pour l’ensemble des voies ferrées brésiliennes, on estime que bois et charbon minéral se
partagent le trafic dans la proportion de 50 % - 50 % (cf. Annexe n o 2).
Source : Lucas Lopes, Estudo do Plano de eletrificação ferroviaria de Minas Gerais, Plano de
Eletrificação..., op. cit., vol. V, p. 190.
45. La première voiture automobile semble avoir été importée en 1900 ; dans la seule ville de Rio
de Janeiro, on en compte 35 en 1906 et 2 000 en 1912. Cf. Sangue nôvo no Rio de quatro séculos,
Petrobras, janv.-février 1965.
46. Cf. P. Monbeig, Pionniers et planteurs..., op. cit., p. 178.
47. Le Correio Aéreo Nacional est créé en 1931.
48. Ce point se trouve parfaitement confirmé par l’analyse de René Courtin, mais il n’en tire pas
les mêmes conclusions dans son interprétation du développement économique du Brésil : « Sur
l’ancien continent, la machine avait d’abord renouvelé la technique industrielle ; beaucoup plus
tard seulement, elle révolutionne les transports. Au Brésil, au contraire, nous le savons, la
machine ne parvient pas à animer l’industrie de transformation. Elle sera seulement utilisée dans
l’industrie agricole et particulièrement dans les sucreries. Surtout la construction des chemins de
fer permettra de développer les ventes et les exportations en sorte que, dans la seconde moitié
32

du XIXe siècle, la machine, directement ou indirectement, est à peu près uniquement au service de
l’agriculture. » Cf. René Courtin, Le problème de la civilisation économique..., op. cit., p. 115.
33

Chapitre II. Les tentatives de


développement et les limites de la
production énergétique

1 Dans ses grandes lignes, l’évolution de la production énergétique diffère peu de celle de la
consommation : malgré une croissance, parfois rapide, de certaines branches, la
participation de la production nationale à l’approvisionnement énergétique du pays
demeure marginale à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La production
charbonnière s’élève certes depuis une vingtaine d’années mais, demeurée prisonnière de
structures semi-artisanales, elle ne parvient pas à s’imposer dans l’économie nationale.
Après un demi-siècle d’efforts infructueux, la première découverte pétrolière vient d’être
réalisée et les premières raffineries, de très petite dimension, construites. La branche de
l’électricité enfin, présente une structure typiquement dualiste : à côté de quelques
grandes sociétés étrangères qui ont développé autour de Sâo Paulo et de Rio de Janeiro de
grands systèmes électriques, une multitude de micro-centrales dispersées sur le territoire
alimentent « fazendas », bourgades et petites industries. En d’autres termes, le secteur
énergétique ne s’est pas industrialisé : à quelques exceptions près, les productivités
demeurent très faibles, les unités de production petites et isolées, les liens avec
l’ensemble de l’économie nationale rares et fragiles. Les ressources naturelles connues ou
soupçonnées ne favorisent sans doute pas un développement spectaculaire et aucun
gisement de charbon ou de pétrole ne peut être comparé à ceux du continent nord-
américain ou du Venezuela. Pour important qu’il soit, ce facteur ne suffit cependant pas,
car l’on sait bien que le volume et la qualité des ressources naturelles ne constituent pas
une donnée immuable mais évoluent avec les propres capacités qu’a l’économie nationale
de les valoriser. Sans aller chercher l’appui d’expériences étrangères, encore que celle du
Japon, par exemple, offre de riches enseignements, il suffit de se référer aux propres
réalisations brésiliennes vingt ans plus tard.
2 Quelle est donc l’origine de la production charbonnière, pétrolière et électrique au
Brésil ? Comment expliquer qu’au cours de ce demi-siècle leur croissance n’ait pas été
plus rapide ? Quels sont les facteurs propres à chaque branche de production qui se sont
opposés à une industrialisation de ce secteur ? Tels sont les principaux problèmes que
34

nous nous proposons d’aborder en étudiant séparément l’évolution de chaque branche


énergétique.

Section 1. — Le Charbon
3 L’existence de la houille est connue au Brésil depuis les toutes premières années du XIXe
siècle, puisqu’un échantillon de charbon du Rio Grande do Sul fut envoyé à Don Joâo VI
après son installation à Rio de Janeiro. En 1832, un mémoire d’Alexandre Davison révèle
les gisements de Santa Catarina, puis, beaucoup plus tard, en 1913, Gonzaga de Campos
signale des indices en Amazonie. En 1916, enfin, les gisements du Parana, soupçonnés
depuis 1878, commencent à être étudiés1.
4 A l’exception de l’Amazonie, actuellement encore mal connue et où ne fut jamais dépassé
le stade de la prospection, toute la production charbonnière du Brésil se concentre donc
dans les trois Etats du Sud : Parana, Santa Catarina et Rio Grande do Sul 2. Bien que de
même origine permocarbonifère, la structure des gisements, le volume des réserves et la
qualité des charbons varient sensiblement d’un Etat à l’autre.
5 Bien individualisés, les bassins charbonniers du Rio Grande do Sul se succèdent de façon
discontinue sur plus de 500 km depuis Gravatai, dans la banlieue de Porto Alegre jusqu’à
Candiota, à proximité de la frontière uruguayenne3. A l’exception de ce dernier bassin qui
pourrait atteindre 700 millions de tonnes, ils ne dépassent généralement pas la capacité
unitaire de 50 à 100 millions de tonnes. La houille s’y présente en plusieurs couches de 0,1
à 2 mètres étagées sur une profondeur totale de 100 à 300 mètres au maximum. Si dans
quelques cas l’exploitation à ciel ouvert a pu être entreprise (Irui) ou envisagée
(Candiota), elle s’effectue dans l’ensemble par le traditionnel système des galeries. Bien
que leurs caractéristiques précises varient d’un bassin à l’autre, les charbons extraits sont
tous de forte teneur en eau et en cendre et de bas pouvoir calorifique4.
6 Les conditions générales de l’exploitation diffèrent peu dans l’Etat charbonnier le plus
septentrional, bien que les réserves de houille y soient beaucoup moins importantes. Les
petits bassins de Parana en effet se succèdent dans diverses vallées parallèles : Rio das
Cinzas et surtout Rio do Peixe au Nord, vallée du Tibagi plus au Sud. Les veines, d’une
puissance de 0,30 à 1,30 m se situent généralement à moins de 100 m et sont atteintes par
galeries. Le charbon bitumineux qui en est extrait a des caractéristiques très voisines de
celles du charbon du Rio Grande do Sul, bien que d’un pouvoir calorifique légèrement
supérieur5.
7 Seul des trois Etats, celui de Santa Catarina dispose d’une région charbonnière continue,
de 70 km de long sur 15 à 20 de large, délimitée par la « Serra Geral » à l’Ouest et l’océan à
l’Est. Des 1 200 millions de tonnes environ de réserves estimées, plus des 4/5 e
appartiennent à la vaste couche dite « Barro Branco » qui, affleurant au Nord du bassin,
s’enfonce progressivement dans sa partie Sud (Araranguà), mais jamais assez
profondément pour interdire l’exploitation à ciel ouvert à côté de l’exploitation par
galeries. Le charbon n’y diffère pas profondément de celui des autres Etats, mais ses
propriétés en matière de cokéfaction lui donneront une importance toute particulière à
partir du second conflit mondial6.
8 Telles sont les conditions géologiques et physiques générales dans lesquelles s’inscrit
l’évolution de l’économie charbonnière du Brésil. Celle-ci passe par deux phases
nettement distinctes au cours de la période qui nous intéresse.
35

TABLEAU No 13. — Evolution de la production charbonnière par Etat (1924-1939) (en tonnes) 7.

Parana Santa Catarina Rio Grande do Sul Total

1912 — — — 10 000

1913. — — — 15 000

1914. — — — 10 000

1915 — — — 25 000

1916. — — — 75 000

1917 — — — 150 000

1918 — — — 290 000

1919 — — — 280 000

1920 — — — 310 000

1921 — — — 300 000

1922. — — — 310 000

1923. — — — 350 000

1924 — 82 696 286 618 369 314

1925 — 85 197 306 682 391 879

1926 — 63 050 293 131 356 181

1927, — 48 216 293 834 342 050

1928 — 8 859 316 383 385 242

1929 — 60 629 331 964 372 593

1930 3 000 46 409 335 739 385 143

1931 6 000 67 352 420 408 493 760

1932 9 025 57 118 476 630 542 773

1933 8 706 100 516 536 853 646 075

1934 4 861 134 378 591 383 730 622

1935 — 150 888 689 200 840 088

1936 — 137 167 525 029 662 196


36

1937 — 106 078 656 711 762 789

1938 264 171 010 735 950 907 224

1939 1 768 204 181 841 021 1 046 975

9 Jusqu’en 1916, la production reste nulle ou insignifiante, ainsi qu’on peut l’observer sur le
tableau suivant. Les tentatives pour mettre en valeur les charbons du Rio Grande do Sul et
de Santa Catarina n’ont cependant pas fait défaut. Les premières sont d’origine publique :
dès 1840, le Gouvernement Impérial charge l’ingénieur Parigot d’exploiter pour le compte
de l’Etat les gisements de Santa Catarina et, en 1853, le Gouverneur de la province du Rio
Grande entreprend, avec l’aide d’un technicien anglais, l’exploitation du bassin d’Arroio
dos Ratos8. Les deux entreprises n’ont pas de suite et il faut attendre la décennie suivante
pour voir apparaître de nouvelles initiatives.

Carte no 1 – LOCALISATION DES GISEMENTS DE CHARBON

10 Dans l’Etat de Santa Catarina, le vicomte de Barbacena obtient une concession en 1861,
mais l’exploitation ne commence qu’en 1880 avec la constitution d’un syndicat anglais qui
construit la ligne de chemin de fer « D. Tereza Cristina » entre la zone minière et le port
de Laguna.
11 Au Rio Grande do Sul, l’Anglais Johnson reprend à son propre compte l’exploitation
publique et fonde à cette fin, en 1866, l’impérial Brazilian Collieries Co Ltd, qui construira
la ligne d’évacuation entre le bassin d’Arroio dos Ratos et le port fluvial de Sâo Jeronimo.
Après diverses péripéties financières, la nouvelle compagnie devient en 1888 l’E. F. e
Minas Jeronimo et conserve un quasi-monopole de l’exploitation charbonnière dans cet
Etat jusqu’au premier conflit mondial. L’initiative privée et les capitaux étrangers ne
37

réussissent cependant pas mieux que l’initiative publique un demi-siècle plus tôt :
en 1912, la production réunie des deux Etats est évaluée à 10 ou 20 000 t, soit moins de 1 %
de la consommation totale du Brésil. Les pouvoirs publics ne s’en sont pourtant jamais
désintéressés. Dès la fin du XIXe siècle ils prennent un certain nombre de mesures dans le
but d’abaisser le coût de production et de transport du charbon national, d’en garantir les
débouchés et d’en hâter la prospection9. Ainsi, en 1902, une subvention est offerte sans
succès semble-t-il, puisqu’elle est reconduite chaque année jusqu’en 1906, pour étudier
les possibilités charbonnières de l’Etat du Para, en Amazonie10. Vers la même époque, le
gouvernement s’engage, dans une série de textes officiels11, à promouvoir la
consommation de charbon national dans les chemins de fer d’abord, puis dans toutes les
administrations et compagnies de transport subventionnées par le gouvernement. Par
ailleurs, les pouvoirs publics envisagent une série de pressions sur les compagnies de
transport pour abaisser les prix rendus sur les marchés de consommation : Rio de Janeiro
et Sâo Paulo principalement12. Enfin, une diminution des coûts d’extraction est attendue
de l’exemption de tous droits sur les importations de machines et matériels13.
12 Il se peut que cet ensemble de mesures ait porté quelques fruits, mais elles n’ont
certainement pas fourni à la production charbonnière la puissante impulsion dont elle
aurait eu besoin pour se développer sur une large et solide assise. Le premier conflit
mondial s’est révélé beaucoup plus efficace : en l’absence de charbons étrangers, les
nouvelles installations industrielles s’adaptent au combustible national, tandis que son
transport et sa commercialisation s’améliorent lentement. De nouvelles sociétés se
créent, telle la Companhia Carbonífera de Jacui dans le Rio Grande do Sul (1916), et des
anciennes qui jusqu’à ce jour végétaient se développent en quelques années. De 1914
à 1920 la production décuple, mais cet essor est de courte durée. Dès le conflit mondial
achevé et les échanges internationaux rétablis, la fragilité de l’industrie charbonnière
brésilienne réapparaît au grand jour. Entre 1920 et 1928, alors que les importations
passent de 1 à 2 millions de tonnes environ et retrouvent presque leur niveau de 1912, la
production nationale ne croît qu’au taux dérisoire de 2,75 % par an.
13 Entre les charbons britannique, allemand ou américain et celui des trois Etats du Sud, la
lutte n’est pas égale. Outre son infériorité physique14, ce dernier supporte en effet des
coûts élevés imputables :
1. à ses méthodes de production rudimentaires ;
2. au caractère archaïque du système de transport entre les sièges et les ports
d’embarquement ;
3. à l’insuffisance des moyens de transport et de stockage entre le Sud et les ports de Santos ou
de Rio de Janeiro.

14 De plus, un tel charbon ne saurait être transporté à l’état brut et nécessite un ensemble
d’installations de lavage et de traitement qui font entièrement défaut. Tous ces facteurs
expliquent que ni les distances ni les bas salaires ne suffisent à protéger le charbon
national contre celui de pays qui, outre la meilleure qualité de leurs ressources naturelles,
ont acquis une avance considérable dans le domaine industriel. Or, jusqu’en 1930, aucune
autre protection ne lui est consentie par les pouvoirs publics. Au cours des dernières
décennies du XIXe siècle, dans l’espoir de favoriser la croissance des industries de
transformation, toutes les sources d’énergie sont exemptes de taxes douanières au même
titre que les biens d’équipement15. Cette politique est poursuivie après 1900 : en totalité
ou en grande partie le charbon étranger entre au Brésil en franchise de droit16. Une
première exception apparaît en 1922 lorsque est frappée d’une taxe de 2,5 $ la tonne de
38

charbon destiné à la production du gaz. Dans ces conditions on ne peut s’étonner qu’à la
calorie, les charbons brésiliens ne puissent être compétitifs dans les grands centres de
consommation éloignés des bassins. Ajoutons enfin qu’en l’absence d’une politique
commerciale des firmes charbonnières (standardisation des produits, barème de prix,
réseaux de distribution...), la plupart des consommateurs n’acceptent qu’avec réticence le
produit de leurs houillères.
15 Au lendemain de la guerre la situation des charbonnages brésiliens apparaît donc
d’autant plus grave qu’ils ont atteint une capacité de production bien supérieure à celle
de 1914. Outre les mesures déjà prises au cours de la phase antérieure et qui sont pour la
plupart maintenues, de nouvelles visent d’une part à assurer des débouchés accrus aux
houillères nationales, d’autre part à en accroître la productivité et à en abaisser les coûts.
16 Dans le cadre du premier objectif, le Ministère des Transports et des Travaux publics
ouvre en 1917 un crédit de deux mille contos17 pour installer une usine de pulvérisation
du charbon et acheter douze locomotives capables de consommer ce combustible à l’état
brut18. Quelques années plus tard, le gouvernement offre des subventions et des
exemptions fiscales aux sociétés qui décideraient soit de fonder une sidérurgie utilisant
comme réducteur le charbon de Santa Catarina, soit de créer des industries chimiques
consommatrices de houille comme matière première, soit de substituer le charbon
national aux charbons étrangers pour produire du gaz d’éclairage19.
17 L’action en faveur de la modernisation et de l’abaissement des coûts revêt plusieurs
formes. A moyen terme, des pressions continuent à être opérées sur les compagnies de
navigation pour qu’elles abaissent leurs taux de fret et des prêts de modernisation sont
consentis aux entreprises qui extraient plus de 150 t/jour ou espèrent y parvenir dans les
deux ans20.
18 Mais l’ensemble des problèmes technico-économiques posés par la valorisation du
charbon national doit être étudié à plus long terme : à cette fin est créée en 1921 la
Station expérimentale des combustibles et des minerais21.
19 Quelle qu’ait pu être l’efficacité à moyen et long terme de ces diverses interventions, le
taux de croissance de la production ne s’élève pas tant que les importations se
maintiennent à un niveau élevé. Il faut attendre la crise de 1929 et la diminution brutale
des échanges internationaux22 pour assister à un nouvel essor de l’exploitation
charbonnière qui s’accroît de 53 % entre 1928 et 1931. Sera-t-il aussi passager que le
premier ? Le rétablissement partiel du commerce international à partir de 1932 va-t-il à
nouveau interrompre la croissance ? Ce serait fort probable si, parallèlement à la crise qui
affecte les nations industrialisées, le contexte politique brésilien ne s’était lui-même
modifié. Avec l’arrivée au pouvoir de G. Vargas, le caractère impératif de
l’industrialisation commence à s’imposer. Certes le charbon brésilien est de mauvaise
qualité, « toutes les caractéristiques lui sont défavorables, il est sulfureux, il est cendreux,
il est humide... mais il est national23 ». Les comptabilités ne sont peut-être pas aussi
rigoureuses qu’elles le paraissent et les bas prix des charbons étrangers aussi bénéfiques
pour la croissance économique à long terme du pays. Implicitement le décret du 9 juin
1931 reflète cette nouvelle conception : en faisant obligation à tout consommateur
d’acquérir un volume de charbon national au moins égal à 10 % de ses importations, en
doublant les droits de douane sur tout matériel qui ne serait pas susceptible d’utiliser le
produit des houillères nationales et en exemptant ces dernières pendant dix ans de tout
impôt ou taxe quelle qu’en soit l’origine, il assure pour la première fois un minimum de
39

sécurité et de protection au charbon des trois Etats du Sud24. Six années plus tard le quota
sera même élevé à 20 %25. Les effets de cette nouvelle législation sont visibles : de 1929
à 1939, la production nationale est multipliée par 3. Si le Rio Grande do Sul la domine
toujours avec 80 % du produit total, c’est l’Etat de Santa Catarina qui a progressé le plus
rapidement en multipliant par 5 sa production. Dans le Parana, l’exploitation commence
mais sans croissance appréciable.
20 Les progrès réalisés au cours de la deuxième décennie ne sauraient cependant faire
illusion. Avec un volume d’un million de tonnes environ à la veille du second conflit
mondial, la production totale demeure infime tant au regard des besoins d’un pays
comme le Brésil qu’à celui des capacités de l’Europe occidentale ou des Etats-Unis. Les
deux objectifs poursuivis par les pouvoirs publics n’ont en effet été que très partiellement
atteints.
21 Les sphères de consommation du charbon national restent très limitées. S’il dépasse, en
volume, les charbons étrangers, dans la consommation des industries et la production de
gaz, il ne fait qu’entamer leur position dans les chemins de fer et la navigation26. Où est-il
consommé ? La houille du Rio Grande do Sul ne dépasse guère les limites de cet Etat, et si
le charbon de Santa Catarina approvisionne en partie Rio de Janeiro et pénètre jusqu’au
Minas Gerais par l’E. F. Central do Brasil, il n’atteint qu’exceptionnellement les ports de la
côte Nordestine.
22 Les conditions de production et de transport par ailleurs, malgré quelques améliorations,
ne se sont pas fondamentalement modifiées. Des tendances à la concentration et à
l’organisation se dessinent : dans le Rio Grande do Sul, la Companhia Carbonífera de Jacui
a été absorbée par la Companhia de Minas de Butià qui concentre tout le matériel sur ce
dernier siège. Devenue la grande rivale de l’E. F. e Minas Sâo Jeronimo, elle forme avec
cette dernière en 1936 le Consorcio Administrador de Empresas de Mineracâo (CADEM)
chargé de l’écoulement de la production. De tels phénomènes ne sont pas représentatifs
de l’ensemble : l’industrie charbonnière, surtout dans l’Etat de Santa Catarina où la
présence d’affleurements favorise les exploitations semi-artisanales, conserve une
structure de petites unités, peu mécanisées et à productivité très faible27. Le système de
transport enfin demeure tout aussi archaïque : rendu dans la région de Sâo Paulo, le
charbon extrait dans le bassin du Rio Jacui (R.G.S.) a subi jusqu’à quatre ruptures de
charges et a utilisé cinq moyens de transports successifs : chemin de fer, navigation
fluviale, navigation maritime, chemin de fer et route28.
23 Il ne fait aucun doute que l’industrie brésilienne de la houille ait été puissamment
handicapée par la médiocrité des ressources charbonnières du pays. Des trois industries
de l’énergie qu’elle constitue avec le pétrole et l’électricité, elle sera d’ailleurs la seule au
cours de la période suivante à ne pas croître au taux des industries les plus dynamiques.
Cette réserve faite, et nous ne la mésestimons pas, il paraît non moins assuré que la faible
position de l’industrie nationale de la houille est aussi liée à l’impossibilité dans laquelle
elle s’est trouvée de s’industrialiser. Cela ne signifie pas qu’elle n’utilise aucune machine
mais que ces machines, lorsqu’elles existent, demeurent trop disséminées et trop
marginales pour amener continuellement la branche à se réorganiser à des niveaux
supérieurs de productivité. Nous allons voir que si les conditions changent, les résultats
ne varient guère dans le cas du pétrole et de l’électricité.
40

Section 2. — Le Pétrole
24 Le Brésil a compris très tôt qu’en l’absence de riches gisements charbonniers, son
développement économique devrait s’appuyer sur les hydrocarbures. On n’en soupçonne
sans doute pas encore toutes les utilisations lorsque les premiers permis de recherche
sont sollicités à partir de 1864, soit peu de temps après le célèbre coup de sonde du
« colonel » Drake à Oil Creek qui ouvre en 1859 l’ère du pétrole29. Ce précoce intérêt n’a
cependant pas permis au Brésil de s’assurer un approvisionnement en pétrole national ni
de bâtir une industrie pétrolière au cours de la période que nous analysons.
25 L’étendue des bassins sédimentaires30 et la présence en maintes parties du territoire de
schistes bitumineux connus de longue date31 pouvaient constituer, on le conçoit, un
encouragement à la recherche d’hydrocarbures ou à leur production par distillation.
Deux périodes peuvent être distinguées en ce qui concerne la prospection pétrolière.
26 Jusqu’au premier conflit mondial, elle n’est le fait que de particuliers pauvres en moyens
et elle n’aboutit à aucun résultat malgré la diversité des zones prospectées, ainsi qu’en
témoigne la liste des concessions accordées : rives du Rio Marau, Ilheus, Porto Seguro
(Bahia) en 1869 ; Sorocaba, Itapetininga, Itu (Sâo Paulo) en 1871 ; vallée du Paraiha
en 1881 ; arrondissement de Codo dans le Maranhâo en 1883, etc.
27 Le premier conflit mondial exerce sur la prospection pétrolière des effets similaires à
ceux qu’il a eus sur l’industrie charbonnière : pouvoirs publics et entrepreneurs privés
mesurent la fragilité de leur approvisionnement et l’intérêt d’une production nationale.
Les premiers avaient créé dès 1907, sous la présidence d’Alfonso Pena, le Service
Géologique et Minéralogique du Brésil, qui amorce en 1913 la prospection des bassins
amazoniens sous la conduite du géologue Gonzaga de Campos32. A l’issue du conflit, la
recherche est étendue aux autres bassins sédimentaires : sur les 61 forages qu’il effectue
de 1918 à 1933, la majorité se concentre dans le bassin du Parana (37), les autres étant
dispersés dans les Etats de Para (11), d’Alagoas (6) et de Bahia (5) 33. On notera, à la lecture
du tableau suivant qui indique les caractéristiques d’un certain nombre d’entre eux, qu’il
s’agit dans l’ensemble de forages peu profonds dépassant rarement 500 m. Le Service de
développement de la production minérale qui succède au Service Géologique en 1933
modifie sensiblement les méthodes de recherche en utilisant la géophysique qui vient
d’être introduite au Brésil et en la réorientant : vers la haute Amazone (Acre), l’Alagoas et
le Reconcavo Bahian au détriment du bassin du Parana. Après quinze années de
prospection en effet, ce dernier s’avère stérile malgré les espoirs qu’avait fait naître la
présence d’indices géologiques tels que les affleurements de dévonien et les schistes Irati
qui joignent l’Etat de Sâo Paulo à celui de Santa Catarina, à travers celui du Parana.
41

Carte no 2 _ BASSINS SEDIMENTAIRES

TABLEAU No 14. — Sondages effectués par le Gouvernement Fédéral de 1919 à 192834.

Etats Localités Durée (en mois) Profondeur

1. Paraná Marechal Mallet 11 84,77

2. Alagoas Garça Torta 3 130,26

3. Paraná Marechal Mallet 18 509,97

4. Alagoas Garça Torta 4 130,26

5. Bahia Ilheus, Cucuripe 2 100.51

6. Bahia Ilheus, Cucuripe 5 197,05

7. Sâo Paulo Graminha, Sâo Pedro 17 329,43

8. Sâo Paulo Querozene, Sâo Pedro 14 498,70

9. Alagoas Garça Torta 10 152,52

10. Sâo Paulo Santa Maria 4 211,55

11. Bahia Marau 17 387,30

12. Sâo Paulo Itirapina, Rio Claro 15 324,54


42

13. Sâo Paulo Santa Maria, Sâo Pedro 11 251,24

14. Alagoas Riacho Doce 2 41,95

15. Sâo Paulo Sâo Pedro 20 477,53

16. Paraná Marechal Mallet 9 283,72

17. Alagoas Riacho Doce 12 220,50

18. Sâo Paulo Rucum, Sâo Pedro 5 147,11

19. Sâo Paulo Itirapina, Rio Claro 16 100,05

20. Bahia Marau 40 240,14

21. Alagoas Riacho Doce 35 35,35

22. Paraná Marechal Mallet 27 518,00

23. Sâo Paulo Araquá, Sâo Pedro 43 380,67

24. Pará Itaiûba 14 445,10

25. Sâo Paulo Graminha, Sâo Pedro 28 469,01

26. Sâo Paulo Arambari, Botucatu 24 446,02

27. Bahia Santo Amaro 9 91,60

28. Rio Grande do Sul.. Bela Vista, Sâo Gabriel 2 240,14

29. Pará Bom Jardim, Itaituba 5 201,58

28 Loin de les décourager, l’intervention des pouvoirs publics dans le domaine de la


recherche des hydrocarbures stimule les initiatives privées au cours des deux dernières
décennies. En quelques années, de nombreuses sociétés se constituent qui vont elles aussi
concentrer leurs efforts, en vain, dans le bassin du Parana et plus particulièrement dans
l’Etat de Sâo Paulo : Empresa Paulista de Petroleo, Companhia Petrolífera Brasileira,
Companhia Petrolífera do Cruzeiro do Sul, Companhia Petroleos do Brasil, Companhia
Petroleo Brasileiro S. A., Companhia Petroleo Nacional, etc.
29 Ce fut finalement l’opiniâtreté d’un isolé, ni fonctionnaire des Services de la production
minérale, ni membre d’une société pétrolière, qui livra au Brésil son premier pétrole :
convaincu qu’il en existait dans le Reconcavo Bahian, et plus précisément à Lobato, à
proximité de Sâo Salvador, Oscar Cordeiro n’eut de cesse que les services officiels
s’intéressent à cette région. Le 21 janvier 1939, à 214 mètres de profondeur, un gisement
est découvert.
30 L’industrie du raffinage n’est pas beaucoup plus avancée à cette même date. Comme la
prospection, elle a pourtant de lointaines origines puisque la distillation des schistes
43

bitumineux au Brésil remonte au XIXe siècle. Deux expériences sont connues : l’une sur les
rives du Rio Maraú dans l’Etat de Bahia, l’autre à Taubaté, dans celui de Sâo Paulo.
31 En ce qui concerne le premier, les décrets autorisant à exploiter industriellement les
schistes s’échelonnent de 1838 à 186935, mais ce n’est qu’en 1877 qu’est fondée la « John
Grant and Company » qui construit une usine fabriquant des huiles d’éclairage, de la
parafine, de l’acide sulfurique, des bougies et du savon. Cette société, devenue en 1891 la
Companhia Internacional de Maraú, semble avoir prospéré pendant quelques années,
notamment par ses ventes dans tout l’Etat de Bahia d’une huile à lampe extraite des
tourbes dites « marahuitos ». Elle ne put cependant résister à la concurrence des produits
importés et disparut en 189336. L’autre expérience, qui eut le même destin, se situa à
Taubaté, dans l’Etat de Sâo Paulo, où une usine de distillation des schistes fut installée
en 1881. Après avoir d’abord produit du gaz d’éclairage, elle en vint à fabriquer de
l’essence, du kérosène, des huiles lubrifiantes, de la graisse et de la parafine37.
32 Après ces échecs, aucune tentative, à notre connaissance, n’a lieu avant les années 30,
bien que dès 1895, le Gouvernement ait prévu l’exemption de tout droit de douane sur le
matériel qui serait importé pour construire une raffinerie dans l’Etat de Rio de Janeiro38.
En 1933 enfin, un groupe d’industriels brésiliens et argentins crée la Destilaria
Riograndense de Petroleo S.A. qui installe à Uruguiana, à l’extrême Sud-Ouest du Rio
Grande do Sul, une petite raffinerie de 250 barils/jour destinée à distiller du pétrole de
l’Equateur acheminé par l’Argentine39. Quelques années plus tard, en 1939, un autre
groupe d’industriels brésiliens et uruguayens cette fois, décide d’implanter, toujours dans
le Rio Grande do Sul, une raffinerie plus importante, d’environ 1 500 barils/jour. Après
accord avec le premier groupe qui entre-temps a subi des difficultés (interdiction de
transit à travers l’Argentine), l’unité est installée près du port de Rio Grande, sous le
couvert de la Ipiranga S.A. (Cia Brasileira de Petroleo). A Sâo Paulo, enfin, le groupe
Matarazzo fonde les Industrias Matarazzo de Energia S.A. qui construisent une unité
de 900 barils/jour. On ne connaît pas exactement l’évolution de leurs productions, mais si
l’on utilise les importations de pétrole brut comme critère, on voit qu’elles passent
de 2 400 t en 1935 à 42 300 t en 1939, date à laquelle elles représentent de 3 à 4 % de la
consommation nationale d’hydrocarbures.
33 Sans doute la plus grande partie des bassins sédimentaires du Brésil présente-t-elle des
difficultés d’accès plus grandes que celles rencontrées au Venezuela ou en Argentine40. On
ne saurait cependant y voir la cause principale de la très longue gestation d’une industrie
pétrolière nationale. Les nationalistes brésiliens qui, durant toute cette période, ont
dénoncé l’intervention des grandes sociétés étrangères ne s’y sont pas trompés, encore
qu’il ne soit pas nécessaire de prêter à ces dernières d’aussi tortueuses méthodes que
celles qu’ils nous décrivent41. La réalité est beaucoup plus simple. Même si elle l’était
moins que de nos jours, l’industrie pétrolière a été dès son origine une industrie très
capitalistique42.
34 C’est vrai à tous les niveaux, y compris à celui de la recherche, et, dans ce dernier
domaine, on ne doit pas se laisser tromper par quelques expériences nord-américaines
trop souvent interprétées comme des découvertes faciles et rapides. Si l’on se tourne vers
des situations proches de la réalité brésilienne, on observe que plusieurs décennies de
recherches semi-artisanales demeurèrent négatives, alors même que les terrains
prospectés devaient se révéler riches en hydrocarbures le jour où une puissante société
dotée de moyens modernes put intervenir43. Nous avons vu dans quelles conditions fut
conduite la recherche pétrolière au Brésil : non seulement le nombre de sondages
44

effectués jusqu’en 1940 reste dérisoire dans un pays où les bassins sédimentaires couvrent
plus de 3 millions de km2, mais ils sont le plus souvent entrepris sans matériel suffisant et
en l’absence de toute reconnaissance géologique approfondie44. Pas plus les sociétés
privées que les services officiels ne disposent en effet des capitaux, de l’équipement et du
personnel nécessaires pour affronter avec des chances de succès élevées les aléas d’une
telle entreprise.
35 Dès lors il suffisait aux grandes sociétés internationales qui dominent l’industrie
mondiale du pétrole de s’abstenir pour assurer le maintien de leur monopole de fait sur
l’approvisionnement pétrolier du Brésil. Il est clair en effet qu’elles n’avaient aucun
intérêt dans le développement d’une production et d’un raffinage national au cours d’une
période caractérisée par la menace constante d’une crise de surproduction.
36 Jusqu’en 1920 le marché international est dominé par la Standard Oil qui ne cherche pas à
prospecter les territoires étrangers et préfère écouler les produits du raffinage nord-
américain, pétrole lampant et huiles lubrifiantes d’abord, mazout et essence à partir du
premier conflit mondial. Les rapides progrès de la motorisation et la politique
expansionniste de la Shell et de l’Anglo-Iranian au cours des années 20 forcent les sociétés
nord-américaines à rechercher hors du territoire national de nouvelles réserves
pétrolières : le Venezuela, dont le gisement de Maracaībo vient d’être découvert (1922),
prend le relais du Mexique et suffit largement à alimenter la consommation sud-
américaine encore très limitée. Standard of New-Jersey, Shell, Atlantic, Gulf et Texas, qui
ont implanté au Brésil leurs réseaux de distribution, l’utilisent pour écouler une
production qui menace de jour en jour de devenir excédentaire et le sera véritablement
lorsque la crise industrielle et la découverte des gisements du Texas Oriental coïncideront
en 193045.
37 La situation internationale ne se modifie pas fondamentalement par la suite, et l’entrée
du Moyen-Orient parmi les pays producteurs ne peut qu’inciter les sociétés pétrolières à
la plus grande prudence et au respect des accords de 192846. Dans un tel contexte on
comprend aisément que ni la Standard Oil, ni la Shell, pour ne retenir que les plus
grandes, n’aient été tentées par la prospection systématique du sous-sol brésilien et la
mise en place d’une nouvelle capacité de raffinage. Compte tenu de leur aire
d’intervention depuis les champs producteurs jusqu’aux réseaux de distribution, répartis
les uns et les autres sur tous les continents, les sociétés internationales ne réalisent en
effet de nouveaux investissements qu’autant qu’ils contribuent à l’augmentation des
profits d’ensemble. Notons bien qu’un tel calcul n’est pas forcément conduit sur courte
période : dans le cadre d’une stratégie défensive, la société internationale peut fort bien
accepter une prospection non rentable à court terme, mais préservant ses positions
futures dans telle ou telle partie du monde. Comment se présente à elles la situation
brésilienne avant 1940 ? Malgré de rapides progrès, la consommation reste minime,
comparée à celle des pays d’Europe ou d’Amérique du Nord. Par ailleurs, elle est
facilement satisfaite à partir des raffineries installées dans les Caraïbes ou,
éventuellement, du brut venezuelien dont la production est en plein essor. Dès lors, tout
investissement, soit pour l’extraction de brut, soit pour son raffinage au Brésil ne ferait
qu’entraîner des frais d’installation inutiles et des coûts de production supérieurs, dans
un premier temps tout au moins, à ceux qu’elle supporte déjà, pour l’approvisionnement
du marché brésilien, et tout cela sans incidence sensible sur les recettes. Valable pour la
société internationale qui apprécie la rentabilité d’un investissement dans le cadre d’une
stratégie intercontinentale, ce raisonnement ne l’est évidemment pas pour un pays
45

donné. Qu’elle soit ou ne soit pas compétitive avec les produits importés, une production
nationale assure à ce dernier un certain nombre d’avantages qui ne sont pas toujours
comptabilisables47, mais qui n’en sont pas moins certains et qui se nomment : économie
de devises, sécurité d’approvisionnement, effets d’entraînement possibles sur
l’environnement. En l’absence de tout investissement de la part des sociétés étrangères, le
Brésil ne pouvait donc compter que sur lui-même pour assurer le développement d’une
industrie pétrolière, et c’est ce qu’il fera à l’issue de la période que nous étudions. Il ne
semble cependant pas inutile de réfléchir sur les raisons de ses échecs antérieurs.
38 En matière de raffinage, nous avons noté l’impossible compétition au début du siècle
entre le produit des petites unités de distillation des schistes et les raffineries nord-
américaines. L’absence de toute protection douanière48 ne suffit probablement pas à
l’expliquer ; son instauration eût sans doute pu retarder leur disparition mais n’aurait pas
assuré leur survie, compte tenu des différences de productivité considérables dans
l’obtention des dérivés pétroliers entre la distillation des schistes et le raffinage du
pétrole brut49. En l’absence de production nationale de brut, force eût donc été de
recourir à un approvisionnement étranger dont on sait à quel point il est dominé par les
sociétés internationales qui s’opposent précisément à la création de raffineries
indépendantes. Dans une telle conjoncture, aucun groupe privé brésilien n’est
suffisamment fort pour soutenir un conflit de quelque importance, et la seule issue réside
dans l’étatisation de la branche, les pouvoirs publics liant désormais leur sort à celui du
développement pétrolier50. On conçoit qu’une mesure de ce type implique une rupture
profonde avec toutes les traditions libérales jusque-là en honneur dans une économie
étroitement liée à l’industrie des pays capitalistes étrangers et qu'elle suppose déjà une
altération des structures traditionnelles.
39 La mise en œuvre d’une politique indépendante de recherche pétrolière soulève des
difficultés plus grandes encore. N’implique-t-elle pas, en effet, la disposition d’un
matériel coûteux et techniquement très élaboré qu’une économie non industrialisée ne
peut produire ? Ne fait-elle pas appel à des techniciens qualifiés dont un pays comme le
Brésil ne dispose pas en nombre suffisant au cours de la période étudiée ? N’exige-t-elle
pas enfin, dans l’hypothèse où elle ne relève pas directement des pouvoirs publics, une
structure capitaliste suffisamment développée, c’est-à-dire comprenant des firmes d’une
taille telle qu’elles puissent faire face avec quelque efficacité aux aléas de la recherche ?
On ne peut à cet égard qu’être frappé par l’expérience de pays européens tels la France et
l’Italie qui, malgré un niveau d’industrialisation plus élevé que celui du Brésil à la même
époque, n’obtinrent aucun résultat et durent attendre l’issue du second conflit mondial
ou même plus tard pour exploiter leurs propres hydrocarbures51. Comme pour le
raffinage, la solution de l’entreprise publique paraissait donc la seule, mais nous avons
déjà indiqué qu’une telle mesure n’est pas indépendante de l’évolution générale des
structures de l’économie brésilienne. Ce n’est donc qu’en analysant leur évolution que
l’on peut fournir une explication plus complète à l’impossibilité dans laquelle s’est trouvé
le Brésil de bâtir une industrie pétrolière avant 1940.

Section 3. — L’Électricité
40 L’industrie de l’électricité constituerait-elle une exception dans l’évolution générale de la
production énergétique brésilienne ? En 1940, plus d’un million de kW ont été installés,
parmi lesquels des groupes de 40 000 kW réunis dans des centrales que l’on peut
46

considérer parmi les plus modernes de cette époque. Très riche en ressources
hydrauliques52, le Brésil aurait-il réussi à industrialiser cette branche d’activité, prouvant
ainsi que ce sont bien les disponibilités naturelles qui conditionnent entièrement
l’industrialisation d’une économie ? En examinant de plus près le problème, il s’avère
qu’il n’en est rien : certes la production d’électricité a crû plus rapidement que celle du
charbon et, à fortiori, du pétrole, mais elle ne s’est pas industrialisée et seules les
caractéristiques techniques de son transport et de son stockage expliquent que la
domination de l’industrie étrangère y ait revêtu une forme spécifique.
41 L’électricité apparaît très tôt au Brésil et son succès y est rapide : moins de 4 années
séparent les premières utilisations effectuées à titre expérimental des premières
centrales électriques53.
42 Parmi celles-ci figurent, dès 1883, une installation thermique de 52 kW destinée à
l’éclairage de la ville de Campos, dans l’Etat de Rio de Janeiro, et une usine
hydroélectrique construite sur le Ribeirâo do Inferno dans la commune de Diamantina
(Minas Gerais)54. L’hydroélectricité ne s’affirme néanmoins définitivement qu’avec
l’inauguration, le 22 août 1889, de la centrale de Juiz de Fora, encore dans le Minas
Gerais : composée de deux groupes de 125 kW chacun, elle a été installée sur le rio
Paraibuna par un industriel brésilien, Bernardo Mascarenhas, pour actionner son usine
de tissage55. Ce succès n’enlève pas toutes ses chances à la production thermique, car ce
sont des villes, le plus souvent éloignées d’un petit cours d’eau aisément aménageable, qui
appellent l’électricité : en 1887, la Companhia Fiat Lux installe une centrale thermique
de 160 kW à Porto Alegre (Rio Grande do Sul) ; à l’autre extrémité du pays, Cuzeiro do Sul
(Acre), Manaus (Amazone) et Belem (Para) s’électrifient dans les premières années du XXe
siècle. C’est à cette époque que la croissance atteint son taux le plus élevé (29,5 % par an
en moyenne) en s’appuyant de plus en plus sur la production hydroélectrique dont
l’importance relative s’élève de 46 % en 1900 à 86 % en 1910.

TABLEAU No 15. — Croissance de la puissance installée de 1883 à 1940 (en kW)56.

Thermique Hydraulique Total Part de l’hydraulique (en %)

1883 52 52

1889 3 143 1 475 4 018 31

1900 6 585 5 600 12 185 46

1910 21 996 137 864 159 860 86

1920 77 825 279 378 357 203 80

1930 128 625 618 476 747 101 82

1940 182 318 924 199 1 106 517 83


47

Graphique no°3 _ EVOLUTION DE LA PUISSANCE INSTALLE ELECTRIQUE (en 106 kw)

43 Dès lors, la croissance se poursuit mais à des taux sans cesse décroissants jusqu’à la fin de
la période : 8,4 % de 1910 à 1920, 7,6 % de 1920 à 1930, 4 % de 1930 à 1940 57. L’essor pris au
cours de la première décennie du XXe siècle tourne court et, loin de s’accélérer, le
processus d’électrification s’amortit58. On ne peut comprendre un tel phénomène qu’en se
référant à la structure de l’industrie électrique au cours de la période.
44 Son caractère dualiste est le premier trait qui s’impose. Nous n’avons pas affaire à une
industrie électrique relativement homogène, mais à une juxtaposition, parfois une
superposition, de deux industries, aux poids similaires par le nombre de kW installés mais
aux structures et aux caractéristiques radicalement opposées. Héritier des premières
centrales hydroélectriques du Minas Gerais, le premier groupe réunit trois types au moins
d’unités de production : les petites centrales hydrauliques ou thermiques desservant un
municipe, les installations autoproductrices des industries, et celles plus petites encore
qui alimentent les locaux d’habitation d’une exploitation agricole. Sans attacher à
l’expression la moindre valeur péjorative nous pouvons parler d’un secteur archaïque,
parce que fractionné en une multitude de petites installations, disséminées sur tout le
territoire, peu efficientes et sans aucun lien entre elles. A l’opposé, un bloc homogène de
deux grandes sociétés relevant d’un même groupe capitaliste étranger installe dans une
zone géographique bien limitée, mais de très loin la plus peuplée, la plus riche et la plus
dynamique, un système moderne de grandes centrales, prolongé par un dense réseau de
transport et de distribution. Il est clair qu’entre les deux, les conditions de croissance ne
pouvaient être identiques et que le second prendrait rapidement l’avantage sur le
premier ainsi que l’indique le tableau suivant.
45 Etudions-les successivement.
48

46 L’implantation du groupe « Ligth » dans l’Etat de Sâo Paulo puis dans celui de Rio de
Janeiro date des toutes dernières années du XIXe siècle. C’est en 1897, en effet, que deux
Brésiliens avaient obtenu la concession des services de transport par moyens électriques
dans la ville de Sâo Paulo alors en pleine expansion. Ne parvenant pas à réunir sur place
les capitaux nécessaires à l’exécution de ce projet, ils firent appel à des hommes d’affaires
canadiens qui fondèrent, deux ans plus tard, la « Sâo Paulo Railway, ligth and power Co59
». Dès 1898, la concession initiale s’étend à la distribution d’électricité dans toute la ville
et ses faubourgs. L’alimentation, commencée au moyen d’une petite installation
thermique de 550 kW, est complétée l’année suivante par une centrale de 3 270 kW
installée à Parnaïba sur le Rio Tiété. Dès lors la croissance industrielle de Sâo Paulo et le
développement de la « Light » ne se dissocient plus60.

TABLEAU No 16. — Croissance comparée des deux secteurs de l’industrie électrique brésilienne.

Note 5961

47 Parallèlement une société sœur, la « Rio Light », électrifie la ville de Rio de Janeiro en
utilisant la dénivellation entre le cours du Pirai et la côte : 24 000 kW sont installés à
Fontes en 1908, puis 25 000 en 191362. La croissance du groupe jusqu’en 1940 est
reproduite dans le tableau suivant.
49

TABLEAU No 17. — Evolution de la puissance installée par le groupe « Light » (en kW).

48 Parmi les facteurs qui sont à l’origine de cette croissance, la très rapide urbanisation de la
région et son enrichissement ne sont certainement pas les moindres. Lorsque le groupe
s’installe au début du siècle, Rio de Janeiro compte presque 700 000 habitants et Sâo Paulo
240 000 ; en quarante ans la première passe à 1 764 141 habitants et la seconde à 1 326 019,
sans compter les faubourgs et bourgades environnantes englobées dans chaque
concession. Si l’on ajoute que dès le départ les deux grandes villes du Sud monopolisaient,
pour des raisons économiques et politiques, une fraction déjà très élevée du revenu
national63, on conçoit l’intérêt d’une telle localisation. Dès lors, un processus cumulatif
s’amorce : entraîné par une demande croissante64 et appuyé sur une large assise
technique et financière de caractère international, le groupe se trouve à même d’acquérir
des unités de plus en plus grandes qu’il concentre en un nombre réduit de centrales. Les
prix relativement bas de l’électricité, par rapport à ceux pratiqués dans les autres régions,
joints aux économies externes que procure la ville de Sâo Paulo par son infrastructure
générale et sa concentration démographique, favorisent les implantations industrielles
qui, à leur tour, élèvent la demande d’électricité. La rentabilité des capitaux ainsi investis
ne doit pas être négligeable puisqu’en 1928 un second groupe étranger intervient : filiales
de l’« American and Foreign Power Company », les « Empresas Electricas Brasileiras »
achètent un certain nombre de petites usines desservant les zones urbaines les plus
peuplées depuis l’Etat de Pernambuco jusqu’à celui de Rio Grande do Sul. Parmi les
nouvelles sociétés créées, la Cia Paulista de Força e Luz et la Cia Brasileira de Energia
Electrica renforcent le potentiel productif des deux zones déjà desservies par le groupe
« Light ». A la veille du second conflit mondial, les deux sociétés étrangères détiennent
ainsi 70 % de la capacité installée totale65.
49 Les renseignements relatifs à l’autre partie de l’industrie électrique brésilienne sont
moins nombreux. Nous avons vu (tableau no 4) qu’elle avait crû dans son ensemble bien
50

moins rapidement que les groupes étrangers, mais nous ne savons que peu de choses sur
sa structure exacte.
50 L’autoproduction industrielle n’a jamais été très importante et peut être évaluée à
14 720 kW en 1920 et 78 018 kW en 1940, soit respectivement 6 et 8 % de la capacité
installée totale66. Le potentiel productif que constituent les petits groupes thermiques ou
hydrauliques à usage rural n’est pas pris en considération dans les statistiques. Nous
savons seulement qu’à l’issue du second conflit mondial, le Minas Gerais compte 3 389 de
ces unités totalisant 11 551 kW, soit une puissance unitaire de 3 kW chacune environ67.
Que représentent-elles pour l’ensemble du pays ? Peut-être 50 à 100 000 kW, soit dans la
meilleure des hypothèses 9 % de la puissance installée totale. Restent les petites sociétés
de distribution publique dont nous retraçons l’évolution et les principales
caractéristiques dans le tableau suivant.

TABLEAU No 18. — Evolution du nombre d’usines, de sociétés de distribution et de localités


desservies de 1883 à 1940.

Usines Sociétés Localités desservies

1883 1 1 1

1889 3 3 3

1900 11 11 17

1910 88 88 119

1920 343 306 431

1930 891 791 1 536

1940 1 499 1 312 2 205

51 On observe que jusqu’en 1910 aucune société ne dispose de plus d’une usine ; si par la
suite la moyenne s’élève très légèrement, 1,12 en 1920 et 1,14 en 1940, elle ne saurait être
tenue pour significative, car elle traduit principalement l’extension des grands groupes
capitalistes dont nous n’avons pu déduire l’impact. Une remarque similaire peut être faite
à propos de l’évolution du nombre de cités desservies par les sociétés ; de toute façon le
coefficient de 1,4 atteint en 1940 est suffisamment significatif. Aire de desserte limitée,
absence de tout transport d’électricité et de toute concentration technique : telles
paraissent être les principales caractéristiques de ce secteur. Mais il y a plus grave encore.
Si l’on examine l’évolution de la dimension moyenne des unités de production, après
avoir évidemment soustrait la puissance installée et les centrales du groupe « Light », on
constate que cette dimension a régulièrement décru depuis 1889 pour le thermique et
1910 pour l’hydraulique.

TABLEAU No 19. — Evolution de la puissance installée moyenne par centrale (en kW).

Thermique Hydraulique
51

1883 52

1889 1 571 1 475

1900 1 200 1 120

1910 800 1 900

1920 550 876

1930 370 580

1940 240 530

52 Ainsi, alors que cette même moyenne, pour l’hydraulique, passe de 13 600 en 1910 à
76 600 kW en 1940 pour le groupe « Light », elle diminue de plus de 2/3 dans le reste du
pays. Dans le cas du thermique, la régression s’avère plus nette encore. Bien entendu le
phénomène s’explique : au fur et à mesure que progresse l’électrification, les centrales
sont conçues pour des cités de moins en moins importantes et par là revêtent de plus
petites dimensions. Existe-t-il une autre solution dans les zones à très faible densité de
peuplement68 ? Probablement pas, et nous savons que c’est le cas pour une large fraction
du territoire brésilien. Pour les autres cependant, et elles restent importantes69, il est
probable que dès cette époque des solutions plus efficientes eussent été applicables dans
un contexte institutionnel différent. Sur le seul exemple de Minas Gerais, il est facile de
voir qu’une structure aussi archaïque que celle reproduite dans le tableau suivant pouvait
être transformée, et elle le sera d’ailleurs au cours des décennies suivantes.

Tableau No 20. — Structure de la puissance installée dans le Minas Gerais à l’issue de la Deuxième
Guerre mondiale70.

Tranches Nombre Pourcentage

1 à 100 kW 262 60

101 à 500 kW 107 25

501 à 1 000 kW 27 6

1 001 à 2 000 kW 15 3

2 001 à 5 000 kW 24 5

Plus de 5 000 kW 4 1

Total 439 100

53 Sans pouvoir la chiffrer de façon rigoureuse71, on imagine la déperdition qu’entraîne pour


l’économie nationale une telle structure : déforestation ou sortie de devises dans le cas du
thermique, interruption de travail due à l’irrégularité des fournitures dans celui de
l’hydraulique, faible incitation à substituer une électricité trop chère à des sources moins
52

efficientes encore, dans les deux cas. Par ailleurs on conçoit aussi qu’en l’absence de toute
aide publique, financière et technique, les multiples petites sociétés de distribution ne
puissent guère entreprendre de grands travaux. Entreprises communales ou petites
firmes privées locales, elles manquent de capitaux et de techniciens, se débattent sans
cesse avec des difficultés de trésorerie et doivent souvent réaliser des prouesses pour
parvenir à importer la pièce de rechange qui leur fait défaut et immobilise leurs
installations plusieurs semaines72. Des groupes privés brésiliens de quelque importance,
et il en existe, auraient-ils pu réaliser l’industrialisation du secteur ? Probablement pas,
car l’on sait que dès cette époque l’industrie électrique (surtout hydroélectrique) se
caractérise par un haut coefficient d’intensité capitalistique peu compétitif avec les
opportunités d’investir qu’offrent les autres branches d’industries. Le tableau ci-dessous
l’indique bien, même s’il se rapporte à une période postérieure.

Tableau No 21. — Comparaison des coefficients de capital dans diverses branches d’industries et dans
quelques compagnies électriques en 194873.

Alimentation 0,40 Cia Brasileira de Energia Electrica. 5,42

Métallurgie 0,34 Cia Forca e Luz de Minas Gerais 3,38

Chimie-pharmacie 0,75 Cia Sul Mineira de Electricidade 5,90

Texile 0,77 Cia Paulista de Força e Luz 7,00

Verre et céramique 0,79 Cia Mineira de Electricidade 2,62

54 Ce même facteur ne serait-il pas aussi à l’origine de la diminution du taux de croissance


dans les investissements des grandes sociétés et du groupe Light en particulier ? Certes,
divers autres facteurs liés aux conjonctures internationale et intérieure ont pu jouer à
partir de 1930, mais le taux diminue depuis 1910. Cela signifierait-il que dès le premier
conflit mondial la rentabilité financière des capitaux investis dans l’électricité soit entrée
dans une zone de rendement décroissant, sinon en termes absolus, du moins en termes
relatifs74 ? Il faudrait d’autres informations que celles dont nous disposons pour le
prouver, mais s’il en était ainsi ce ne ferait que confirmer l’incapacité dans laquelle se
sont trouvées les firmes capitalistes d’industrialiser le secteur de l’électricité en dehors
des quelques zones à haute rentabilité. Le déséquilibre spatial qui en résulte ne saurait
nous étonner : Rio de Janeiro, Guanabara et Sâo Paulo détiennent en 1940 76 % de la
puissance installée. Bien plus, les distorsions se sont accrues depuis 1930 puisqu’à cette
date la part des trois Etats n’était que de 70 %75.
55 Ainsi, au moment où éclate le second conflit mondial, l’économie brésilienne ne s’appuie
pas sur un secteur énergétique développé et dynamique mais demeure tributaire d’un
approvisionnement, soit étranger, soit archaïque. Sans doute avons-nous recensé au
niveau de chacune des branches des obstacles susceptibles d’expliquer partiellement
cette situation, mais il est clair qu’ils n’y suffisent pas et sont eux-mêmes liés à d’autres
causes plus générales tenant aux structures mêmes de l’économie brésilienne à cette
époque. Tel est le problème qu’il convient alors d’éclairer.
53

NOTES
1. Cf. Sylvio Froes Abreu, Os recursos minerais do Brasil, Rio de Janeiro, 1962, vol. 2 (696 p.), p. 52
et suivantes.
2. Nous ne citons que pour mémoire, sur la carte n o 1 ci-jointe, le petit gisement de Tatui, dans
l’Etat de Sâo Paulo, qui fut exploité épisodiquement et produisit un maximum de 30 000 t en 1943.
3. Cf. Aníbal Alves Bastos, Posicâo do carvâo nacional no panorama brasiléiro, in Geologia e
Metalurgia, 1960, no 21, p. 93 à 155.
4. Soit, à titre d’exemple, les caractéristiques des houilles du puits n o 1, dans le bassin d’Arroio
dos Ratos (Sâo Jeronimo) d’où provient la quasitotalité de la production riograndense avant le
second conflit mondial : humidité (8,6 %), matières volatiles (26,0 %), carbone fixe (35,4 %),
cendre (30 %), soufre (0,7 %), pouvoir calorifique (4 524 kcal/kg), grains de 0,2 mm. Cf. Sylvio
Froes Abreu, Os recursos..., op. oit., p. 79.
5. Les caractéristiques de la houille la plus représentative (Rio do Peixe) sont les suivantes :
humidité (3 à 4 %), matières volatiles (22 à 24 %), cendres (25 à 30 %), soufre (5 à 10 %), pouvoir
calorifique (4 500 à 5 500 kcal/kg). Il présente des propriétés agglomérantes mais sa teneur en
soufre ne permet pas de cokéfaction. Cf. Silvio Froes Abreu, Os Recursos.., op. cit., p. 112-113.
6. Soit, en moyenne, les caractéristiques suivantes : humidité (3,3 %), matières volatiles (24,1 %),
carbone fixe (42,8 %), cendres (29,4 %), soufre (de 2 à 8 %), pouvoir calorifique (de 5 000
à 5 800 kcal-kg).
7. Source : Anibal Alves Bastos, Posicâo do carvâo nacional no panorama económico brasileiro,
Geologia e metalurgia no 21, 1960, p. 109.
Les chiffres cités pour la période antérieure à 1924 sont des estimations grossières effectuées à
partir d’un graphique de Sylvio Froes Abreu in Recursos..., op. cit., p. 59.
8. Toute cette partie historique est empruntée à Sylvio Froes Abreu.., Os recursos..., op cit., p. 72 et
sq.
9. Tous les textes législatifs que nous citons dans ce paragraphe sont empruntés à : Sindicato
Nacional da Industria de extraçâo do carvão, A Legislação sôbre o carvão nacional, 1961 (198 p.).
10. Loi no 957 de 1902, décret no 4803 de 1903, loi no 1316 de 1904, décret no 5439 de 1905 et no
5916 de 1906.
11. Loi no 957 de 1902, no 1617 de 1906, no 1841 de 1907, no 2050 de 1908, no 4632 de 1923, no 4793
de 1924.
12. Loi no 275 de 1895, no 3213 de 1906, no 3446 de 1917, no 3644 de 1918, no 4440 de 1921, no 4625
de 1922, no 4910 de 1925.
13. Loi no 3089 de 1916, no 3232 de 1917, no 3454 de 1918, no 4440 de 1921, no 4632 de 1923, no 4793
de 1924.
14. Comparons, à titre d’exemple, les caractéristiques physiques des charbons de Cardiff et d’un
charbon brésilien moyen (après lavage) :

15. Cf. chap. III au cours duquel l’ensemble de ce problème est analysé.
16. Loi n o 2210 de 1909 : exemption totale pour le charbon destiné à la navigation ; Loi n o 2424
de 1911 : exemption totale pour le charbon destiné à la navigation et aux chemins de fer ; Loi n o
2719 de 1912 : exemption totale pour le charbon destiné à la navigation, aux chemins de fer et
54

aux usages vapeur de l’industrie (avec taxe de 2 %) ; les autres sont aussi exempts, mais avec taxe
de 10 %. Loi no 2919 de 1914, no 3213 de 1916, no 3446 de 1917, no 3644 de 1918.
17. 1 conto = 1 000 milreis = 1 000 cruzeiros.
18. Décret no 12440 du 11 avril 1917.
19. Loi no 4081 du 9 janvier 1924, décret no 16552 du 13 août 1924 et loi no 4793 du 7 janvier 1924.
20. Décret no 12943 du 30 mars 1919.
21. Décret no 15209 du 28 décembre 1921.
22. Phénomène que nous analysons plus loin. Cf. ch. III et IV.
23. Froes de Abreu, cité par le député Placido Olympio lors de la discussion au Parlement du
projet de plan du charbon (session du 10 octobre 1051). Cf. Plano do Carvâo Nacional,
Documentos Parlamentares, XCVIII, 1956 (435 p.), p. 197.
24. Il s’agit du décret no 20089.
25. Décret no 1828 du 21 juillet 1937.
26. En 1939, les deux structures de consommation sont évaluées ainsi :

27. Les données chiffrées font défaut pour analyser plus précisément cette structure avant 1939,
mais nous verrons (ch. VI) que la situation d’après-guerre permet de penser qu’il en était bien
ainsi avant.
28. Cf. Mario da Silva Pinto, Aspectos de problemas energeticos do Brasil, Revista Brasileira de
Geographia, oct.-déc. 1955, p. 520.
29. Le premier permis sollicité semble être celui de Thomas Denny Sargent qui reçut en 1864 le
droit de rechercher du pétrole dans la région de Bahia. Cf. Lourival Coutinho e Joel Silverra, O
Petroleo do Brasil : traïcâo e vitoria, Rio de Janeiro, 1957 (552 p. + Annexe), p. 277. Violemment
polémique, cet ouvrage n’a été utilisé qu’avec la plus extrême prudence et seules lui ont été
empruntées les informations qui ont pu être recoupées par ailleurs.
30. Cf. carte ci-jointe. Ils s’étendent sur plus de 3 millions de km 2, soit 1,2 pour l’Amazone ; 1,2
pour la Parana ; 0,6 pour le Maranhâo, sans compter les petits bassins côtiers.
31. Cf. Sylvio Froes Abreu, Os recursos..., op. cit., p. 222 et sq.
32. Action qui se poursuit en 1917 avec la constitution de la Commission de sondage et recherche
de charbon et de pétrole dans la vallée de l’Amazone.
33. Cf. Sylvio Froes Abreu, Os recursos..., op. cit., p. 166.
34. Source : Alpheu Diniz Gonsalves, O Petroleo no Brasil, op. cit., p. 143.
35. Alpheu Diniz (O Petroleo no Brasil, op. cit., p. 56) cite la liste suivante des concessions :
• Décret no 2266 du 2 octobre 1858 : José de Barros Pimental pour l’exploitation des
« bituminous shals » ;
• Décret no 2267 (même date) : Frederico Hamilton Southereth pour extraire de
« l’illumination vetegable turf » ;
• Décret no 4380 du 30 juin 1869 : Eduardo Pallew Wilson pour exploiter le charbon et les
autres minerais de Rio Marau.
36. Notons que les prix de la brasilina (ou brasolina ?) que cite A. Diniz comme inférieurs de 30 %
à ceux des produits importés (6 à 7 mil-reis les 40 litres au lieu de 9) sont ceux qui eurent cours
après la faillite de la société lorsque furent liquidés ses stocks. Cf. A. Diniz, O Petroleo..., op. cit.,
p. 57.
37. Cf. Sylvio Froes Abreu, Os recursos..., op. cit., p. 230. Notons une différence de 10 ans entre cet
auteur et A. Diniz en ce qui concerne le début de l’exploitation des schistes de Marau (1891 et
1881).
38. Cf. loi no 275 du 4 juillet 1895.
55

39. Cf. Ipiranga comemorou vinte e cinco anos de luta, Petroleo, n o 15, septembre 1962.
40. Ce problème sera examiné de façon plus précise au cours du chapitre VI avec l’étude des
réserves.
41. Cf. Lourival Coutinho e Joel Silvera, O Petroleo..., op. cit.
42. Son coefficient d’intensité capitalistique, bien qu’inférieur à celui des industries électriques
et charbonnières dans les nations industrialisées d’Europe et d’Amérique du Nord, reste parmi les
plus élevés de toute l’industrie. Cf. J.-M. Martin, Investissement énergétique et croissance
économique, Grenoble, 1960, thèse ronéotée (391 p.), p. 202.
43. L’expérience de plusieurs pays pourrait être citée. Reportons-nous particulièrement à celle de
l’Italie : commencée dès 1860 au moins, la prospection y demeure artisanale et sans grands
résultats jusqu’à ce que l’A.G.I.P., créée par l’Etat Italien, en prenne la tête et, après 20 ans
d’efforts, parvienne à la découverte des grands gisements de la vallée du Pô. Encore n’est-il pas
assuré que l’A.G.I.P. ait fait tout ce qui était en son pouvoir pour doter l’Italie de réserves
pétrolières prouvées. Cf. notamment Marcello Boldrini, Problemi economici del metano in Italia,
Universale Studium, Roma, 1953 (117 p.), p. 12 et sq.
44. Remarque qui ne diminue en rien les mérites de tous les grands géologues brésiliens, mais
marque la disproportion entre l’ampleur de la tâche et les moyens disponibles.
45. De nombreux ouvrages traitent de la stratégie des grandes firmes pétrolières, renvoyons plus
particulièrement à :
- Harvey O’Connor, L’empire du pétrole, Le Seuil, Paris, 1952 (252 p.) ;
- Harvey O’Connor, World Crisis in Oil, Great James Street, Londres, 1962 (433 p.) ;
- P.H. Frankel, L’économie pétrolière, structure d’une industrie, Médicis, raris, 1948 (257 p.) ;
- M. Laudrain, Le prix du pétrole brut, structure d’un marché, Genin, Paris, 1958 (338 p.).
- D. Durand, La politique pétrolière internationale, P.U.F., Paris (128 p.).
46. Ces accords passés entre les sociétés internationales cartellisent de facto le marché mondial
en interdisant toute installation nouvelle qui ne serait pas indispensable, en fixant sur une même
base les prix du brut qu’elle qu’en soit l’origine et en décidant d’alimenter chaque marché à
partir du champ producteur le plus proche.
47. Non par nature mais par déficience de nos méthodes d’analyse.
48. Cf. les décrets mentionnés à propos du charbon, car la législation douanière leur est
généralement commune.
49. Ce qui peut ne plus être vrai dans quelques années, lorsque les recherches entreprises dans
de nombreux pays, dont les Etats-Unis, seront parvenues à la mise au point de nouveaux
procédés de traitement.
50. C’est ce qu’il advint après le demi-échec des petites raffineries privées et les obstacles
auxquels s’est heurtée la création de la raffinerie Manquinhos, précisément de la part des
exportateurs de brut.
51. Nous faisons référence au gaz de Lacq dans le premier cas et à celui de la vallée du Pô dans le
second. Sans doute St-Marcet fut-il découvert en 1939, mais il fallut attendre les années 50 pour
voir mettre en œuvre une véritable politique nationale de recherche. En ce qui concerne l’Italie,
il n’est pas sans intérêt de noter qu’en s’interrogeant sur le nombre d’entreprises italiennes qui
auraient été susceptibles à la fin de la guerre d’exploiter dans des conditions techniques et
financières satisfaisantes les gisements de gaz de la vallée du Pô, Marcello Boldrini arrive à la
conclusion qu’il n’y en aurait eu que quelques-unes et plus particulièrement les sociétés
électriques à capitaux internationaux. Cf. M. Boldrini, Problemi Economici..., op. cit., p. 67-68.
52. Ce point sera étudié en détail au cours du chapitre VI.
53. Les premières manifestations de l’électricité semblent être les suivantes : installation de 6
lampes alimentées par une machine Gramme dans la gare Don Pedro II en 1879 ; alimentation
d’une lampe à arc à l’école des mines d’Ouro Preto en 1881. Cf. Armando e Achilles de Oliveira
Fernandes, A industria de energia electrica no Brasil, Rio de Janeiro, 1953 (250 p.).
56

54. Cf. Carlos Berenhauser Junior e Natercio Pereira, Balanço dos serviços de electricidade no
Brasil, Conferencia mundial da energia, Rio de Janeiro, 1954, Titulo 1.
55. Cf. Ha quase un seculo, hidreletrica de Juiz de Fora iniciou era da electricidade na America
Latina, Revista Brasileira da Energia Electrica, no 1, août 1963, p. 11.
56. Source : Lucas Lopes, Panorama da electrificaçâo en Minas Gerais, Plano de Electrificaçâo...,
op. cit., 1950, 4° vol., p. 9.
57. Cet amortissement de la tendance se poursuit jusqu’à la fin du second conflit mondial (1,6 %
de 1940 à 1945), mais le contexte a changé et la période est exceptionnelle.
58. Alors que l’allure exponentielle se vérifie, pour des périodes similaires, dans la plupart des
pays industrialisés.
59. Pour plus de détails sur l’histoire de la « Light », on peut voir :
- The Sâo Paulo Tramway Light and Power Co Limited, Cinquenta anos de progresso com Sâo
Paulo, 1900-1950 ;
- Alexandre Henrique Leal, Expansâo do sistema de distribuiçâo, Clube engenharia, 27-11-1962 ;
- Henry Borden, Os empreendimentos da light na regiâo Rio, Sâo Paulo, 1953.
60. Cf. Mario Savelli, Energia electrica e desenvolvimento industrial no Brasil, Electricidade,
Julho-Septembre 1960.
61. A l’exclusion des installations rurales.
62. Bien qu’il ne nous appartienne pas, dans cette étude, de décrire techniquement les ouvrages,
indiquons que toutes les grandes unités du groupe Light exploitent, au moyen d’un système
complexe de pompage et de retenues, la dénivellation que la serra do mar crée entre les bassins
du Rio Paraïba ou du rio Tiêté et la mer ; d’où des centrales de haute chute, dont Cubatâo
constitue l’exemple le plus typique.
63. En l’absence d’une comptabilité nationale se reportant à une période aussi ancienne, on ne
peut la mesurer ; nous verrons cependant, au cours du chapitre suivant, qu’un certain nombre
d’indications convergentes confirme ce point. Parmi les raisons politiques évoquées nous
pensons particulièrement au rôle de capitale fédérale joué par Rio de Janeiro.
64. On ne dispose malheureusement pas de statistiques de production et de consommation, mais
l’on sait par divers témoignages que la demande a toujours précédé la capacité de production, ce
qui a entraîné une élévation continue du facteur d’utilisation (30 % en 1940) et de nombreuses
crises de sous-production dont la plus connue est celle de 1925-26 à Sâo Paulo.
65. Nous n’avons pas fait figurer le groupe « Empresas » dans le secteur moderne du tableau n o 4
parce que nous ne disposions pas de renseignements suffisamment précis sur les caractéristiques
de ses centrales à cette époque. Il est néanmoins probable qu’une partie au moins de son
potentiel (190 000 kW environ en 1940) doit bien y figurer.
66. A partir des recensements industriels de 1920 à 1940. Cf. IBGE, Censo Industrial..., op. cit.,
p. 191.
67. Cf. Lucas Lopes, Panorama de electrificacâo..., op. cit., p. 4.
68. Le problème a été particulièrement étudié par l’ONU : dans l’un de ses documents il cite les
résultats auxquels sont parvenus Electricité - Gaz d’Algérie, à savoir qu’un raccord au réseau
général ne se justifie qu’à partir d’une consommation de 600 000 kWh/an lorsque la localité n’est
pas située à plus de 50 km d’une ligne de transport. Cf. Nations-Unies, Electrification rurale,
vol. 1, E/ECF/173, Genève, mars 1954 (177 p.), p. 16.
69. Nous pensons à la côte Nordestine, au Sud de Minas, aux parties de l’Etat de Sâo Paulo non
encore intégrées aux grands systèmes en 1940, à une large fraction des trois Etats du Sud.
70. Cf. Lucas Lopes, Panorama..., op. cit., p. 3. Il s’agit des 439 usines électriques du Minas
comprenant 360 usines de sociétés de distribution publique et 79 usines privées supérieures à
50 kW. Sont exclues, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, les petites installations rurales.
71. Encore qu’un tel travail ne soit pas impossible si l’on disposait suffisamment d’informations
précises.
57

72. D’autant plus qu’à partir de 1930 les devises se raréfient et que les petites entreprises n’ont
pas les mêmes facilités pour en obtenir que les groupes internationaux.
73. Cf. Lucas Lopes, Política de Electrificaçâo..., op. cit., vol. 3, p. 53.
74. Ce qui pourrait s’expliquer par le poids très rapidement croissant des charges de transport et
de distribution dans le coût du kWh dès que l’on déborde la zone urbaine proprement dite.
75. Cf. Carlos Berenhauser Junior e Natercio Pereira, Balanco..., op. cit. Ce problème sera d’ailleurs
repris de façon plus précise dans le chapitre V.
58

Chapitre III. La croissance des


industries et les obstacles à
l’industrialisation

1 La faible consommation d’énergie et le lent développement de sa production reflètent


plus qu’ils n’expliquent la non-industrialisation du Brésil au début des années trente.
Qu’est-ce à dire ? L’industrie existe, sa croissance a parfois même été rapide, et certaines
branches comme celle du textile connaissent déjà une crise de surproduction. Depuis le
premier conflit mondial ont surgi des unités appartenant à des secteurs nouveaux, tels
ceux des métaux et de la chimie. Au niveau des structures d’ensemble, les changements
n’ont pas manqué depuis que l’essor du café dans la seconde moitié du XIXe siècle
remodèle la distribution de la population et du revenu national au profit des Etats de Rio
de Janeiro et de Sâo Paulo, accélère l’urbanisation et le développement des chemins de
fer. Les institutions elles-mêmes ne demeurent pas à l’abri de tels changements :
l’abolition de l’esclavage en 1888 entraîne la chute de l’Empire et la proclamation de la
République. Dix années avant le second conflit mondial, néanmoins, rien n’est
fondamentalement modifié dans les structures économiques du Brésil et nul ne résume
mieux cette situation que René Courtin1 : « Totalement indépendant depuis 1822, le Brésil
a conservé une structure essentiellement coloniale, caractérisée à la fois par la
prééminence des activités agricoles et extractives du type latifundiaire et patriarcal, la
monoculture extensive, le rôle considérable du marché international et l’état
embryonnaire de l’industrie, en sorte que l’on a pu parler d’une « Russie américaine ».
C’est depuis quelques années à peine que ces traits ont commencé à s’altérer, mais
l’évolution encore peu sensible dans l’ensemble du pays ne s’est, jusqu’ici, précipitée que
dans le seul Etat de Sâo Paulo ».
2 Approches quantitative et institutionnelle doivent être combinées pour une analyse plus
détaillée.
3 La première reste limitée par l’absence d’une véritable comptabilité nationale s’étendant
à l’ensemble de l’activité économique du Brésil à cette époque. Quelques évaluations
existent mais, circonscrites à la seule production commercialisée, elles reflètent très mal
le degré d’évolution des structures productives2. La répartition de la population active
59

semble à cet égard plus significative, encore qu’elle agrège des emplois aux productivités
très différentes puisque aussi bien industrie et artisanat, agriculture vivrière et
d’exportation se trouvent mêlés dans de mêmes rubriques. On peut cependant observer
sur le tableau suivant que même en 1940, soit dix années après l’amorce du processus
d’industrialisation, les activités secondaires ne représentent pas 10 % de l’emploi et
n’atteignent pas 13 % si on leur adjoint l’industrie extractive.

TABLEAU No 22. — Structure de la population active en 1940 (en milliers de personnes) 3.

Agriculture, élevage, forêt 9 454 67,46 %

Industrie extractive 390 2,78 %

Industrie de transformation 1 398 9,98 %

Commerce 748 5,33 %

Banque, assurance, immobilier 52 0,37 %

Transport et communication 473 3,38 %

Administration 481 3,44 %

Professions libérales, administrations privées, divers.... 1 018 7,26 %

Total 14 014 100,00 %

4 Mais quelle est la structure de cette industrie elle-même ? A quelles productions est-elle
vouée, quelles sont les dimensions des unités qui la composent ? L’absence d’un
recensement en 1930 ne permet pas de le dire avec toute la précision souhaitée, mais l’on
peut se reporter à celui de 1919 puisque nous verrons qu’au cours de la décennie
1920-1930 les structures de l’industrie n’ont pas subi d’altération significative.

TABLEAU No 23. — Structure des industries de transformation en 1919 selon la valeur de leur production
(en millions de cruzeiros 1939 et en pourcentage)4.
60

5 La place qu’occupe le groupe 1 apparaît de façon parfaitement claire : il est composé de


toutes les industries de biens de consommation qui prolongent directement ou
indirectement les activités agricoles et dont la production satisfait presque exclusivement
les besoins du consommateur final. Celles du groupe 2, au contraire, qui produisent des
biens d’équipement susceptibles d’élever la productivité des autres secteurs, n’atteignent
probablement pas 10 % du produit industriel total si on leur retranche la valeur des biens
à usage domestique, tels ceux des usines pharmaceutiques ou papetières.
6 Vouées en majorité à la production de biens de consommation, ces industries sont aussi,
dans leur ensemble, de très petites dimensions et un grand nombre d’entre elles
s’apparentent plus à l’atelier artisanal qu’à l’usine moderne. On peut le vérifier en
examinant la répartition des entreprises de l’Etat de Sâo Paulo en 1939 qui est pourtant le
plus avancé sur la voie du développement industriel.

TABLEAU No 24. — Structure de l’industrie pauliste en 1939-1943 selon la répartition des employés et des
capitaux (en pourcentage)5.

7 La concentration de la moitié du capital industriel dans quelques très grandes


entreprises, dont la plupart d’origine étrangère telle la S. P. Light dans la branche de
l’électricité, ne peut qu’accentuer la faible intensité capitalistique du plus grand nombre.
Le caractère dualiste de cette industrie est indéniable : d’un côté quelques très grandes
firmes, peu nombreuses, d’origine étrangère pour la plupart et concentrant plus de 50 %
du capital ; de l’autre un grand nombre de petites et très petites entreprises plus
artisanales qu’industrielles à proprement parler.
8 Pourquoi le Brésil en est-il là à la veille du second conflit mondial ? Quels sont les facteurs
qui ont fait obstacle à une croissance plus rapide de l’industrie ? Il semble que nous
devions nous tourner vers les structures institutionnelles du Brésil qui ne se modifient
qu’insensiblement depuis le début du XIXe siècle. Elles expliquent doublement la situation
de l’industrie en 1930 : 1o par le retard et la lenteur avec lesquels se forme une
bourgeoisie nationale décidée à jouer la carte de l’industrie ; 2° par l’impossibilité dans
laquelle se trouve l’initiative privée de franchir les étapes successives qui conduisent à
l’industrialisation lorsque l’industrie nationale demeure dépendante à la fois d’une
agriculture de traite et des nations étrangères déjà industrialisées6.

Section 1. — L’origine de l’Industrie brésilienne


9 C’est entre 1845 et 1855 que prend naissance l’industrie brésilienne : au cours de ces
quelques années, non seulement plusieurs dizaines d’entreprises, textiles, alimentaires,
61

métallurgiques et chimiques se créent, mais la première voie de chemin de fer est


inaugurée, une compagnie de gaz s’installe à Rio de Janeiro, un chantier naval et une
fonderie occupant jusqu’à 1 000 ouvriers sont ouverts à Ponta Da Areia. Le baron de Maua,
que l’on retrouve dans nombre de ces entreprises, symbolise le jeune capitalisme
brésilien à l’époque de ses premières victoires7, mais celles-ci s’inscrivent dans un
contexte fondamentalement différent de celui que connaissent à la même époque les pays
européens. Nous allons essayer de le montrer en étudiant quelques expériences
antérieures qui ne parviennent pas à déboucher sur l’industrie, puis, dans un deuxième
temps, nous chercherons à expliquer l’apparition des industries de biens de
consommation et leur croissance à partir de 1850 en analysant le rôle complexe de
l’agriculture d’exportation.

1 Les obstacles initiaux

10 Bien qu’il n’existe probablement pas de filiation directe entre les expériences que nous
allons évoquer et l’industrie de la fin du XIXe siècle, il convient, pour bien comprendre les
retards de l’industrialisation, d’observer comment les structures coloniales étouffent les
premiers germes d’un capitalisme industriel. Ceux-ci auraient pu se développer à partir
de l’artisanat domanial, de la politique mercantiliste de Don Joâo VI et de l’artisanat
d’immigration8.

A) L’artisanat domanial

11 Hostile à toute activité économique étrangère à la culture du sucre et à ses


prolongements commerciaux9, le planteur du XVIIIe siècle ne peut néanmoins se passer
d’un certain nombre de services artisanaux qui se développent à l’intérieur du grand
domaine. Ce dernier abrite ainsi, à côté de ses esclaves de houes, « ses métis, libres ou
esclaves, menuisiers, maçons, aides-maçons, chaudronniers, tisserands, cordonniers,
confiseurs10 ». Les productions sont nombreuses et diverses, les artisans des « engenhos
do Nordeste », nous dit le même auteur11, « fabriquaient eux-mêmes pièces et engrenages
pour les machines et, dans les plus grands établissements, mobilier, travaux au tour et
sculpture, étriers, lampes, souliers, briques, tuiles, tonneaux, vases, bassines, chaudrons,
bougies, farine de manioc, etc. ». R. Bastide confirme12 : « La fazenda constituait une
autarcie et se suffisait à elle-même avec ses esclaves forgerons, bourreliers, cordonniers,
menuisiers, etc. »
12 L’habileté manuelle cependant ne suffit pas ; pour que de l’artisanat naisse l’industrie,
encore faut-il un stimulant suffisamment fort qui brise la routine, suscite l’innovation,
encourage l’autofinancement nécessaire au stockage des marchandises dans un premier
temps, à l’achat de machines dans un second. Le cadre de la fazenda esclavagiste, même si
les artisans y sont souvent des métis ou des affranchis, s’oppose à cette évolution : les
rythmes de production demeurent soumis aux seuls besoins de l’exploitation et ses
méthodes à l’expérience transmise oralement ; l’accumulation par ailleurs ne s’opère pas
au profit des artisans dont les services ne sont pas ou peu rémunérés, mais demeure le
privilège des planteurs et des commerçants qui réinvestissent leur bénéfice soit dans les
plantations elles-mêmes, soit dans le trafic fort lucratif de la main-d’œuvre servile. Si
exceptionnellement des esclaves parviennent à réaliser quelques économies, elles servent
à acheter leur libération et, par ce biais, reviennent au planteur13. Aussi contraignant soit-
il, ce système laisse cependant se développer « parmi les moins riches des propriétaires
62

ruraux ou parmi les serviteurs non esclaves des grands féodaux de la terre, une
population flottante de petits artisans, de petits négociants, dont l’existence est tolérée,
encouragée même, pourvu qu’elle reste respectueuse de l’autorité des seigneurs de la
terre14 ». Avec eux pourrait bien se former un embryon de bourgeoisie industrielle
urbaine s’émancipant progressivement de la tutelle des planteurs. Mais l’emprise des
structures coloniales demeure très forte ; le groupe des propriétaires terriens, par la
puissance, économique et politique, et le prestige dont il jouit, attire et absorbe cette
bourgeoisie naissante qui réinvestit ses profits en achetant des domaines. On peut
cependant se demander si un tel système aurait conservé aussi intacte sa cohésion sans
l’appui du pacte colonial qui s’exerce avec la plus grande rigueur tout au long du XVIIIe
siècle. La naissance du capitalisme commercial au Portugal et surtout les besoins
financiers de la couronne portugaise incitent en effet le colonisateur à maintenir sa
domination non seulement sur les produits brésiliens mais sur les débouchés que
constitue ce pays pour l’agriculture, l’artisanat et l’industrie lusitaniennes. La Compagnie
Générale du Commerce, créée dans ce but au XVIIe siècle, obtient le monopole du
commerce avec le Brésil et l’interdiction pour ce dernier de produire tout bien
susceptible de concurrencer directement ou indirectement les produits importés15.
Encore trop faible pour plier les planteurs à ces contraintes, le capitalisme portugais doit
abandonner le commerce à la couronne qui ne cesse, au cours du XVIIIe siècle, de
renforcer les interdits. Un décret de 1775 prohibe la fabrication de savon16. Dix années
plus tard, le 7 juin 1785, un nouveau texte ordonne la destruction de toutes les fabriques
et manufactures de galons, tissus d’or et d’argent, velours, satins, taffetas, percales,
flanelles, chapeaux, etc.17. Ne reste autorisée que la production de grosses étoffes de coton
destinées à l’habillement des esclaves et à l’emballage des marchandises, c’est-à-dire
celles dont le marché ne présente pas d’intérêt pour l’industrie étrangère18. Ces mesures
appellent deux ordres d’observations.
13 Elles n’ont pas été prises à titre seulement préventif puisqu’elles envisagent la
« destruction de manufactures » : bien que le terme même de manufacture paraisse
excessif, l’on sait qu’existe à cette époque un artisanat textile dans les provinces du Minas
Gerais et de Sâo Paulo récemment peuplées par les découvertes d’or et de diamant et par
l’incidence de ces découvertes sur l’agriculture vivrière et l’élevage. Dans l’une et l’autre,
deux facteurs favorisent cette apparition : la protection géographique dont jouissent ces
régions à l’égard des importations portugaises et la relative faiblesse des structures
coloniales (latifundium, monoculture, esclavage) qui dominent les zones côtières du sucre
et du cacao. Dès cette époque, une corrélation inverse semble donc bien lier le
développement artisanal ou pré-industriel et l’enrichissement fondé sur les cultures
d’exportation.
14 La deuxième observation confirme la première à un niveau plus général : si les mesures
édictées par la couronne portugaise dans le cadre du pacte colonial ont soulevé ici et là
des protestations et des mouvements d’humeur, elles ne semblent jamais s’être heurtées à
une opposition systématique ou à quelques velléités de révolte de la part des planteurs19.
15 Or, rapprochée de l’indépendance dont font preuve ces derniers à maintes occasions, une
telle passivité ressemble étrangement à de la complicité, et toute l’expérience du XIXe
siècle confirme bien cette interprétation20. Cette alliance tacite des planteurs et du
capitalisme européen, que domine déjà l’industrie britannique, explique suffisamment
l’échec de toute production industrielle nationale à la veille du XIXe siècle ; elle se
maintient par la suite mais en revêtant de nouvelles formes.
63

16 Deux faits nouveaux, en effet, interviennent en faveur de l’industrie au cours des


premières décennies du XIXe siècle : le transfert de la monarchie portugaise à Rio de
Janeiro en 1807 et la première immigration suisse allemande dans le Rio Grande do Sul 21.

B) La politique mercantiliste de Don Joâo VI

17 Coupé de l’Europe et du Portugal par les guerres napoléoniennes, le roi Don Joâo VI
s’efforce, dès son arrivée, de créer au Brésil les industries dont les produits font le plus
défaut. Après avoir rapporté tous les interdits édictés dans le cadre du pacte colonial, il
pose les fondements de la première politique industrielle du Brésil par le décret du 28
avril 1809 qui prévoit : l’exemption de taxes douanières sur les matières premières
nécessaires à l’industrie nationale, l’exemption d’impôts sur les produits manufacturés
destinés à l’exportation, un privilège de quatorze ans pour tout inventeur ou toute
personne introduisant au Brésil un procédé technique nouveau, enfin, une subvention
aux industries méritant une aide particulière, notamment celles de la laine, de la soie, du
fer et de l’acier22.
18 Certaines réalisations s’ensuivent, dont un certain nombre de manufactures textiles, telle
celle de Villa Rica en 1814, mais la plus significative de toutes est sans aucun doute
l’expérience sidérurgique qui, si elle avait réussi, aurait pu modifier l’évolution
économique du pays.
19 Sous une forme plus artisanale qu’industrielle, les techniques sidérurgiques sont en effet
pratiquées de longue date au Brésil. Dès la fin du XVIe siècle, des forges qui utilisent le
minerai de Birocoyaba sont installées, avec l’aide de l’administration portugaise, à
Sorocaba et à Sâo Vicente dans la province de Sâo Paulo ; elles utilisent la méthode du feu
catalan, c’est-à-dire la réduction directe du minerai dans un bas foyer qu’attise un
soufflet à main ou hydraulique et d’où l’on retire une masse de métal pâteux mêlée de
scories qui est purifiée et étirée en barre par forgeage à la main23. Ce sont les découvertes
de métaux précieux dans le Minas Gerais qui font échouer cette première tentative :
soucieuse de ne pas détourner des mines une main-d’œuvre rare, l’administration
portugaise devient de plus en plus tatillonne vers la fin du XVIIe siècle et va jusqu’à
interdire toute activité industrielle concurrente. Les besoins en armement et munitions
nécessaires à la défense de l’empire lusitanien éloigné de la métropole incitent cependant
à une plus grande souplesse en faveur de la sidérurgie : toujours dans la région de
Sorocaba, une nouvelle tentative est faite en 1765. Bien que reposant sur le même
principe (réduction directe), la méthode du creuset (cadinhos) qui semble prévaloir à
cette époque marque un léger progrès : le foyer s’élève en forme de fourneau, le métal est
séparé du combustible et directement extrait sous forme d’une loupe par l’orifice
supérieur du creuset24.
20 Très vite cependant cette sidérurgie traditionnelle se révèle incapable d’assurer une
production massive et régulière. La capacité du four ou du creuset est minime et le
produit d’une fusion oscille entre 1/2 et 2 arrobes (7,5 à 30 kg) ; le nombre de fusions est
lui-même limité par la force de travail nécessaire pour actionner les soufflets et battre le
métal fondu. Sollicité par l’administration portugaise du Brésil, D. Joâo VI autorise, dès
1795, l’exploitation des mines de fer et l’implantation d’unités sidérurgiques de grande
dimension ; bien plus, dès son arrivée au Brésil, il s’attache lui-même à les réaliser.
Malgré difficultés et retards imputables, semble-t-il, aux déficiences de l’assistance
technique étrangère25, deux usines modernes sont construites par les pouvoirs publics :
64

l’une au Moro do Pilar, dans le Minas Gerais, l’autre à Ipanema, dans la province de Sâo
Paulo. Si la seconde parvint à posséder un haut fourneau, la première échoua dans cette
tâche et se rabattit finalement sur de petits fours suédois. La sidérurgie ne demeure
cependant pas un monopole public et très vite l’initiative privée prend le relais : bien
qu’utilisant le petit four à réduction directe, l’usine de Congonhas atteint le stade
industriel grâce à l’introduction du soufflet et du marteau hydrauliques qui économisent
de la main-d’œuvre. Dans le Minas Gerais, de nombreuses forges apparaissent et se
développent autour d’Itabira, de Matto Dentro, de Serro. Monlevade lui-même revient au
four catalan après l’insuccès de son haut fourneau de Caethé ; sa nouvelle usine de Sâo
Miguel de Piracicaba semble avoir parfaitement fonctionné de son vivant.

TABLEAU No 25. — Production sidérurgique brésilienne au début du XIXe siècle (en kg).

21 Aucun des deux procédés, on le voit, ne parvient à l’emporter nettement sur l’autre ;
certes, la production d’Ipanema, connue pour les années 1818-1820, indique bien que seul
le haut fourneau et le détour par la fonte permettent des productions massives ; le bas
fourneau, cependant, continue à offrir plus de sécurité par la simplicité de sa technique et
la souplesse de son fonctionnement dans une industrie qui travaille le plus souvent
encore à la commande. De plus, sa faible capacité de production s’adapte à une économie
fractionnée en petits marchés encore peu liés entre eux.
22 On ne dispose pas d’informations pour suivre après 1820 l’évolution de la sidérurgie
d’Ipanema, mais l’on sait qu’après un très bref essor elle végète tout au long du XIXe siècle
jusqu’à sa disparition définitive en 1895. Seules subsistent, repliées dans le Minas riche en
forêts et en gisements de fer, mais sans lien avec les autres industries qui vont faire leur
apparition près des côtes, les petites unités utilisant les procédés de réduction directe. Le
four catalan et le creuset, en effet, ne font appel qu’à des techniques rudimentaires et ne
nécessitent qu’une main-d’œuvre abondante pour préparer le minerai de fer et le
charbon de bois, actionner les soufflets, battre le métal en fusion et reconstruire
périodiquement les installations en terre réfractaire. Ce niveau technique est d’autant
mieux adapté à la situation esclavagiste que la sidérurgie par réduction directe n’est pas
inconnue de certains Africains qui l’ont pratiquée dans leur pays d’origine avant d’être
transplantés sur le sol brésilien.
65

C) L’artisanat d’immigration

23 Avant de chercher à tirer l’enseignement de cet échec, il convient d’en examiner un


autre, de nature très différente, mais dont les causes sont identiques.
24 On connaît mal la situation exacte de l’artisanat à l’époque de l’indépendance du Brésil
(1822), mais l’on sait par des témoignages d’historiens que depuis l’abolition du pacte
colonial, il s’est développé dans les provinces où les structures coloniales exercent les
pressions les moins fortes. C’est le cas notamment de certaines régions du Minas Gerais
où, vers 1830, les métiers à tisser manuels produisent presque 6 millions de yards de tissu
en coton chaque année26 ; ce l’est aussi du Rio Grande do Sul où intervient un fait nouveau
entre 1815 et 1830 : la première vague d’immigration allemande27. Parmi les immigrants,
des artisans et des ouvriers spécialisés fondent des ateliers en grand nombre. En 1829, il
existe à Novo Hamburgo 7 tanneries, 8 minoteries, une fabrique de savon, un atelier
d’orfèvrerie, d’autres de ferronnerie, serrurerie, menuiserie, cordonnerie, vêtement et
tissage. Sâo Leopoldo compte, en 1858, 32 tanneries et fabriques de harnais, 16 de sabots,
20 de chaussures, 30 moulins à huile, 28 à sucre, 7 poteries, 3 fabriques de vaisselle, 4 de
colle, 12 de cigares, 2 de chapeaux, 50 moulins à grain, 5 scieries, 3 corderies, 4 fabriques
de charrettes, 23 ferronneries, 2 corderies et 267 artisans divers28. Certes, bien des
obstacles s’opposent à une transformation rapide de cet artisanat en petites unités
industrielles. La région demeure peu peuplée, les distances à franchir immenses,
l’infrastructure économique et bancaire inexistante. Par ailleurs, une accumulation
primitive n’a pas été réalisée comme dans le Nordeste grâce aux bénéfices d’une riche
culture d’exportation. On peut cependant se demander si, protégé par une barrière
douanière efficace, ce premier développement artisanal n’aurait pas pu se muer en
industrie par concentration puis mécanisation des ateliers sur l’initiative des artisans les
plus dynamiques, et cela au fur et à mesure que s’accroît la population et que se déplace
vers l’Ouest la limite des cultures. Introduite à Bahia vers cette époque, la machine à
vapeur n’aurait-elle pu être implantée dans les Etats du Sud qui connaissent déjà
l’existence du charbon ? Les profits d’une telle innovation dans des Etats pauvres en
main-d’œuvre, parce que sans esclavage, n’auraient-ils pu financer le développement
ultérieur du textile, de la céramique, de la petite métallurgie ? Sans doute connaît-on les
limites d’un modèle d’industrialisation appuyé sur des séquences remontantes, mais la
sidérurgie existe dans l’Etat de Sâo Paulo et, malgré les distances, pourquoi refuserait-on
d’envisager une jonction ?
25 La seule réponse tient une fois de plus dans l’obstacle que constituent les structures
coloniales. Les raisons qu’ont les planteurs de préférer l’importation de produits
industriels à leur fabrication par une industrie locale sont en effet très claires. A très
court terme, les produits manufacturés étrangers sont supérieurs en qualité pour leur
propre consommation, et meilleur marché pour l’exploitation de leur domaine et
l’entretien de leurs esclaves. Ces deux avantages s’expliquent non seulement par l’avance
industrielle des pays d’Europe, mais par les très bas frets que peuvent consentir les
transporteurs qui font à vide le parcours Europe-Brésil29. Par ailleurs, n’intervient pour
les planteurs aucune limite monétaire puisqu’ils détiennent seuls ou presque les devises
accumulées grâce à la vente du sucre, du cacao et bientôt du café. Seule une baisse des
cours mondiaux ou une chute des ventes peuvent les restreindre, et nous verrons
précisément le rôle décisif de ces fluctuations dans l’industrialisation du Brésil. A plus
long terme, l’industrie nationale représente une menace plus sérieuse encore que la
66

baisse de qualité ou la hausse des prix. La culture extensive de la canne, du cacao ou du


café exige une main-d’œuvre d’autant plus abondante et bon marché qu’elle n’est
pleinement employée que peu de jours par an, au moment de la récolte. Or, toute
nouvelle activité qui, surtout dans une première étape de faible mécanisation, risque de
drainer une fraction de la main-d’œuvre disponible ou d’en élever le prix30, porte
gravement atteinte aux bénéfices des plantations. Pays sous-peuplé, le Brésil colonial
s’est heurté à cet obstacle tout au long de son évolution et ne l’a partiellement levé que
par l’esclavage. Dans une telle perspective on comprend aisément l’hostilité des planteurs
à toute protection ou à tout encouragement à la création d’une industrie nationale et leur
volonté de voir appliquer une politique libre échangiste. Tel est aussi, par ailleurs, le
souhait de l’Angleterre dont l’industrialisation appelle des débouchés nouveaux et qui ne
manque pas de monnayer son aide au Portugal envahi par les troupes napoléoniennes31.
Cette conjonction explique l’échec des tentatives industrielles de Don Joâo VI qui, au
moment même où il s’efforce d’aider à la création d’une industrie nationale, décrète le 12
avril 1808 l’ouverture des ports au commerce international et signe avec la Grande-
Bretagne (1810) un traité qui fait de cette dernière une puissance privilégiée puisque ses
produits manufacturés bénéficient d’un taux (15 % ad valorem) inférieur même à celui des
marchandises portugaises (16 %)32.
26 L’indépendance politique acquise en 1822 par la grande bourgeoisie terrienne ne modifie
pas cette situation ; bien plus, elle la renforce en 1828 en étendant le tarif le plus
favorable à toutes les marchandises sans discrimination de nature ou d’origine33. On en
conçoit aisément les conséquences. Bénéficiant d’une avance industrielle sans égale,
l’industrie britannique livre au Brésil des quantités croissantes de produits manufacturés
à des prix de plus en plus bas : de 1786 à 1886 le prix de la livre de coton en Grande-
Bretagne tombe de 38 à 1 shilling, tandis qu’entre 1822 et 1850 le fret par voilier entre
Anvers et Rio de Janeiro passe de 73 à 40 francs la tonne34. Dans ce contexte, se développe
une bourgeoisie commerciale, souvent d’origine portugaise, qui s’enrichit par la vente des
produits importés, façonne les réseaux de commerce, prend des participations dans les
banques existantes ou en crée de nouvelles et s’allie tout naturellement aux planteurs
dans une même hostilité à l’égard de l’industrie nationale. Embryonnaire, celle-ci n’a
ainsi aucune chance de croître en l’absence de toute protection douanière. Même à l’abri
de plusieurs centaines de kilomètres de mauvais chemins en terre qui les relient à Rio de
Janeiro, les petites usines du Minas doivent fermer leurs portes ou limiter leur production
à des draps grossiers qui n’intéressent pas les exportateurs britanniques. Le même facteur
explique l’échec de la sidérurgie d’Ipanema. Le manque de débouchés si souvent invoqué
résulte en grande partie des exportations britanniques et suédoises. Les besoins en fer, en
effet, se manifestent dès la fin du XVIIIe siècle et pas seulement de la part des arsenaux. Si
les provinces de Minas et de Goias réunies n’ont absorbé en cinq ans, au dire d’Eschwege,
que 200 tonnes de fer en barre, celle de Sâo Paulo en a consommé 400 tonnes pour la seule
année de 181735. Qui utilise ces produits sidérurgiques ? Les sucreries qui demandent des
chaudrons, des marmites, des cylindres et même des machines entières en grand nombre
36. Des débouchés similaires sont cités, vers la fin du siècle (1883), par le directeur de

l’usine d’Ipanema : matériel pour sucreries et scieries, pièces de moulins, ventilateurs,


égreneurs de café et matériel pour les filatures de Sorocaba et Tatui37. Il faudrait y
ajouter, parce que nous avons vu leur relative importance, les besoins en fer des chantiers
navals, des chemins de fer et de l’ensemble de l’industrie textile. Or, la sidérurgie
brésilienne ne reçoit qu’une infime part de toute cette demande parce que le fer suédois
parvient à plus bas prix dans les ports de Rio ou de Santos, soit de 1,4 à 1,6 mil-reis
67

l’arrobe (15 kg). Il est intéressant de noter que la difficile compétitivité du fer brésilien
tient à la fois à son coût de production et à celui de son transport depuis les petits fours
du Minas ou le haut fourneau d’Ipanema jusqu’aux consommateurs localisés près des
ports ou dans la zone caféière de Sâo Paulo38. Une protection douanière efficace (nous
avons vu qu’elle était quasiment nulle) ou (et) un aménagement des voies de
communication entre centres sidérurgiques et lieux de consommation auraient donc pu
favoriser l’essor de la sidérurgie. Que celle-ci utilise le charbon de bois au lieu du charbon
minéral ne semble pas, en effet, l’obstacle dirimant que l’on a voulu en faire puisque
précisément le fer suédois longtemps importé par le Brésil était lui-même obtenu à partir
du même combustible réducteur39.
27 Telles sont les causes essentielles du retard de l’industrie brésilienne qui, en 1840, est
toujours inexistante. Comment cette situation se modifie-t-elle au cours des dix années
suivantes, de telle façon qu’apparaissent les premières industries brésiliennes ?

2. L’apparition des industries

28 On ne dispose pas de séries homogènes et continues pour mesurer la croissance de


l’industrie brésilienne sur une très longue période mais il est possible d’en fournir une
bonne approximation au moyen des indications regroupées dans le tableau suivant.

TABLEAU No 26. — Eléments sur la croissance des industries de transformation 40.

Nombre Nombre Valeur de la production (en millions de


d’établissements d’ouvriers Cr.)41

1850 50 3 000 (?) —

1889 636 54 000 507

1907 3 250 151 000 741

1919 13 336 275 000 2 843

1939 40 983 670 000 5 333

29 Les données restent trop espacées et parfois trop incertaines (en 1854 notamment) pour
que l’on puisse en déduire des taux de croissance vraiment significatifs. Ceux que l’on
peut calculer, sur la base des effectifs ouvriers, traduisent une croissance assez lente
puisqu’elle ne dépasse pas 6 % par an, sauf de 1850 à 1889 où elle semblerait atteindre
7,7 %, mais encore ce dernier taux ne revêt-il pas une grande signification sur une aussi
longue période. On peut s’en convaincre en examinant les rythmes d’installation des
établissements industriels : sur les 636 fondés avant 1889, 18 % l’ont été de 1845 à 1869,
20 % de 1870 à 1879 et 62 % de 1880 à 188 942. Au total, la première étape de la croissance
industrielle du Brésil se serait donc déroulée à un rythme assez lent, entrecoupé de deux
phases plus rapides, l’une au cours des deux dernières décennies du XIXe siècle, l’autre
durant le premier conflit mondial. Dire qu’une telle croissance est indissociablement liée
à l’évolution de l’agriculture de traite ne présente pas une grande originalité. Peut-il en
aller autrement dans une économie où 90 % au moins des revenus monétaires, du
68

commerce extérieur, de la capacité de financement des investissements et des ressources


publiques proviennent des plantations de sucre, de cacao, de tabac, et surtout, à partir
de 1850, du café ? Beaucoup plus intéressant par contre est le jeu complexe de cette
agriculture dans la formation et la croissance de l’industrie nationale. Jusqu’au milieu du
XIXe siècle, nous l’avons vu, elle constitue surtout un obstacle : elle le reste jusqu’à l’issue
de la période qui nous occupe. En d’autres termes, tout progrès de l’industrie, c’est-à-dire
toute victoire de la bourgeoisie industrielle, se réalise à l’encontre et au détriment des
intérêts immédiats de l’agriculture d’exportation et du groupe des planteurs. Mais
comment sont arrachées ces victoires dans des structures qui assurent la prédominance
des seconds ? A l’occasion de chaque affaiblissement de leur pouvoir économique et
politique, c’est-à-dire toutes les fois que des événements internationaux, telles les guerres
mondiales ou les fluctuations des marchés de produits tropicaux, amenuisent leurs
revenus et leurs profits. Ainsi toute la première étape de la croissance industrielle du
Brésil peut être considérée comme ayant été commandée de l’extérieur. Il ne fait aucun
doute que si nous disposions de séries statistiques longues et complètes, nous vérifierions
une très bonne corrélation inverse, sur phases courtes, entre la croissance industrielle et
les revenus de l’agriculture d’exportation. Mais, à son corps défendant, cette dernière n’a
pas joué un rôle uniquement négatif : détentrice des capitaux, de la main-d’œuvre
disponible et du revenu monétarisable, elle fournit à l’industrie naissante, directement ou
indirectement, ses capitaux, sa main-d’œuvre et son marché. Avantage indéniable par
rapport aux pays actuellement sous-développés qui ne disposent pas de telles sources,
mais aussi faiblesse de l’industrie brésilienne qu’il convient de signaler dès ici et que nous
analyserons dans la section suivante : la croissance industrielle demeure prisonnière de
l’agriculture d’exportation qui, malgré son affaiblissement et ses défaillances passagères,
conserve jusqu’en 1930 son double pouvoir économique et politique.

A) L’altération des structures coloniales au profit de l’industrie

30 La chute de l’Empire et la proclamation de la République en 1889 ne signifient pas une


transformation des structures sociales du Brésil : elles marquent « le passage d’une
société terrienne à esclavage à une société terrienne sans esclavage mais non pas d’une
société agricole à une société urbaine43 ». Le suffrage universel n’enlève rien au pouvoir
politique des propriétaires fonciers qui, maîtres de la terre, le sont aussi de ceux qui la
travaillent et qui en vivent, quel que soit leur statut d’esclave, de salarié, de fermier ou de
métayer. Trop faible, la bourgeoisie urbaine ne songe pas à contester sérieusement
l’ensemble du système solidement appuyé sur le « coronélisme » local et stabilisé par le
« pouvoir modérateur » de quelques représentants influents des propriétaires fonciers44.
C’est donc au sein de ces institutions qui assurent la domination des planteurs que naît et
progresse l’industrie brésilienne au fur et à mesure que la bourgeoisie urbaine parvient à
imposer un renforcement de la protection douanière et un élargissement du marché
intérieur, c’est-à-dire, dans un premier temps, la substitution du salariat à l’esclavage.
Cette double conquête s’effectue en trois temps : 1845-1855, dernières décennies du XIXe
siècle et premier conflit mondial, c’est-à-dire toutes les fois où l’agriculture
d’exportation se trouve affaiblie par l’évolution de la conjoncture internationale.
31 Après un bref essor procuré à la côte du Nordeste par l’ouverture des ports, les
plantations brésiliennes stagnent et parfois même régressent durant toute la première
moitié du XIXe siècle45. Plusieurs facteurs se conjuguent dans ce sens. Les ventes de sucre,
jusque-là dominantes dans les exportations brésiliennes, se trouvent triplement limitées
69

par l’essor de la culture des betteraves commencée en Europe lors du blocus napoléonien,
par la croissance rapide de la production cubaine (de 20 000 à 300 000 t en cinquante ans),
par la colonisation de la Louisiane que viennent d’acquérir les Etats-Unis46. Les débouchés
de la production cotonnière évoluent dans le même sens avec le développement des
plantations nord-américaines qui approvisionnent l’industrie britannique en pleine
expansion. Produits mineurs à l’époque, mais non négligeables, le tabac, les cuirs et
peaux, le riz et le cacao subissent la concurrence de plus en plus vive des Etats-Unis et des
pays du Rio de la Plata. Au total, de 1821-30 à 1841-50, la baisse du prix des exportations
brésiliennes atteint 40 % et leur valeur totale ne s’accroît pas de plus de 0,8 % par an,
alors même que la population progresse au taux de 1,3 %47. Telle est la situation qui
explique les premières victoires des tenants de l’industrie. Malgré l’opposition des
planteurs, un nouveau tarif douanier, dit « Alves Branco », entre en application en 1844 :
il élève de 15 % à 30 % les droits prélevés sur la plupart des importations. Deux ans plus
tard, en 1846, cette mesure est complétée par une série de privilèges accordés aux
fabriques de tissus de coton48. Non moins décisive pour l’avenir de la croissance
industrielle, la suppression du trafic esclavagiste est imposée en 1850. A vrai dire elle
l’avait déjà été vingt-cinq ans plus tôt, mais sans succès malgré la surveillance maritime
assurée par la Grande-Bretagne. La prohibition de 1850 confirme bien la corrélation
observée entre l’affaiblissement de l’agriculture d’exportation et l’instauration des
mesures favorables à l’industrie. La suppression du trafic favorise en effet doublement
cette dernière, ainsi que nous le verrons plus loin, puisqu’elle libère des capitaux pour
l’industrie et annonce l’élargissement du marché de consommation par substitution de
petits propriétaires ou de travailleurs salariés aux esclaves. Tel est le contexte dans lequel
surgit le premier noyau industriel brésilien autour de 1850. Sa croissance, nous l’avons
indiqué, demeure lente au cours des trente années suivantes, malgré l’impulsion indirecte
fournie par la guerre du Paraguay (1864-1870). De tous les facteurs explicatifs, le plus
fondamental réside sans aucun doute dans l’expansion caféière qui, amorcée quelques
décennies plus tôt dans la vallée du Paraïba, atteint l’Etat de Sâo Paulo où la richesse de la
terre (terra rôxa) n’a d’égale que son étendue49. Le café devient bientôt l’activité
dominante ; son exportation, qui n’atteignait que 3 178 000 sacs (60 kg) au cours de la
décennie 1821-30, dépasse 18 millions de 1841 à 1850, 25 millions de 1851 à 1860,
30 millions de 1871 à 1880 et 50 millions de 1881 à 189050. Du Nordeste, l’agriculture
d’exportation glisse vers le Sud, et si ce transfert accentue la décadence des zones
sucrières, il renforce le pouvoir des planteurs pris dans leur ensemble. Enivré par le
succès de la culture caféière, le Brésil réaffirme ce qu’il croit être sa vocation agricole et
n’hésite pas à lui sacrifier l’avenir de l’industrie. Dès 1850, une commission prépare un
nouveau tarif douanier moins protectionniste que celui de 1844 ; de 1857 à 1860 une série
de décrets accentue encore la libéralisation des échanges ; le tout est parachevé par le
nouveau tarif de 1874 qui fixe à 40 % ad valorem le niveau des taxes douanières et abaisse
de ce fait les protections plus élevées qu’avaient obtenues certaines industries
brésiliennes51. Dans tous ces tarifs successifs, ce sont d’ailleurs moins les industries en
place (textile notamment) qui sont touchées que celles qui auraient pu être installées. Les
revendications libérales des planteurs tout au long de la période portent en effet sur deux
types d’importations : les produits alimentaires que raréfie et renchérit l’extension de la
culture caféière et les machines, les produits métallurgiques et les combustibles
nécessaires au conditionnement et au transport des récoltes vers les ports
d’embarquement.
70

32 A partir de 1880 les relations agriculture d’exportation - industrie se modifient


sensiblement. La situation de la première prise dans son ensemble demeure certes
favorable, mais les exportations de coton se sont effondrées après que la fin de la guerre
de sécession ait permis aux U.S.A. de reprendre leur place sur le marché mondial ; par
ailleurs, les cours du café déclinent et entraînent avec eux la baisse du taux de change52.
Dans ce contexte, la bourgeoisie industrielle et urbaine, plus particulièrement celle de Sâo
Paulo enrichie indirectement par la prospérité caféière, obtient deux victoires : une
protection plus efficace de l’industrie et l’abolition de l’esclavage.
33 Bien que progressive, l’élévation des tarifs douaniers au cours des dernières décennies du
XIXe siècle commence à devenir efficace. En 1878 (décret no 6829), les taxes sont portées
de 40 à 50 % ad valorem ; l’année suivante (décret no 7552), elles sont de nouveau élevées ; à
partir de 1890, non seulement les droits sont encore accrus, mais ils doivent être payés
partiellement en or à un moment où précisément la monnaie brésilienne se dévalue. A
cela plusieurs raisons : l’abolition de l’esclavage oblige, pour rembourser les
propriétaires, à un accroissement des liquidités ; par ailleurs, la bourgeoisie industrielle
obtient du nouveau gouvernement une extension du crédit53. Au total, on peut estimer
qu’au cours des trente dernières années la protection douanière des produits de
consommation manufacturés est passée de 30 % ad valorem à 60 % et, dans certains cas,
100 %.
34 Parallèlement, la suppression définitive de l’esclavage a été acquise. Certes l’institution
était condamnée à terme depuis que sa source, le trafic, avait été tarie et surtout depuis la
loi du « ventre libre » de 1877 selon laquelle tout enfant d’esclave était émancipé à sa
naissance. Encore restait-il à le supprimer définitivement, ce qui est fait en 1888.
L’abolition entraîne avec elle la Chute de l’Empire mais affaiblit moins la puissance
économique et politique des planteurs que certains ne l’espéraient. L’agriculture
d’exportation en effet s’est concentrée dans le Sud caféier et, dans la perspective
prévisible dès 1850 d’une disparition à terme de l’esclavage, lui a préféré la main-d’œuvre
salariée d’origine européenne. Les effets de l’abolition ont ainsi joué par anticipation, et
nous verrons qu’ils n’ont pas été négligeables.
35 Dernière étape enfin, durant le premier conflit mondial, l’industrie brésilienne atteint un
rythme de croissance qu’elle n’avait jamais connu, sauf peut-être au cours des
années 1890-1892. De 1914 à 1919, la valeur de sa production s’élève, en cruzeiros
constants (1939), de 4,23 milliards à 8,88, soit à un taux voisin de 15 % par an 54. Si les
causes exactes de cette expansion diffèrent d’avec celles des deux phases précédentes,
elles relèvent cependant de la même interprétation. Atténué par la protection douanière
acquise, la formation progressive d’un marché et les difficultés que connaissent les
planteurs depuis la première grande crise du café de 1896, l’obstacle fondamental reste
toujours le même : l’opposition des propriétaires fonciers à un développement industriel
autonome qui impliquerait la rupture d’un certain nombre de liens avec l’industrie
étrangère. Or, ce que les partisans de l’industrie ne peuvent imposer dans un contexte
institutionnel qui leur est hostile, le conflit mondial le réalise partiellement en isolant
provisoirement le Brésil de ses fournisseurs traditionnels. La rupture n’est pas complète
parce que les Etats-Unis prennent le relais de la Grande-Bretagne, mais elle suffit à
stimuler les industries existantes et à provoquer l’apparition de nouvelles. A l’issue du
conflit, la reprise des exportations de café et des importations étrangères marquent un
coup d’arrêt pour la croissance industrielle55. Mais si les institutions se sont peu
modifiées, l’apparition et le développement de l’industrie, aussi lent soit-il, l’urbanisation
71

plus rapide parce que directement liée à la culture caféière commencent à exercer des
pressions sur les structures sociales. Les groupes sociaux urbains (bourgeoisie
industrielle, commerçants, fonctionnaires, employés et ouvriers) ne disposent pas encore
de la force nécessaire pour supplanter les propriétaires fonciers, mais à nouveau un
événement externe va suffisamment les affaiblir (la crise mondiale de 1929) pour
permettre le progrès de l’industrie. Toutefois, avant d’analyser cette seconde étape au
cours de laquelle le Brésil amorce véritablement son industrialisation56, il convient de
s’interroger sur la façon dont l’agriculture d’exportation a favorisé la croissance des
industries de consommation entre 1850 et 1930.

B) Le rôle de l’agriculture d’exportation dans la croissance de l’industrie.

36 Obstacle majeur sur le chemin de l’industrie, l’agriculture d’exportation reste néanmoins


à l’origine de son apparition et de sa croissance. Si tel n’était pas le cas, on comprendrait
difficilement qu’après une toute première phase de relative dispersion sur le territoire
brésilien, l’industrie se soit aussi vite concentrée dans l’Etat de Sâo Paulo qui devient, à
partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le grand producteur de café. Parmi les
nombreux liens qui unissent l’industrie à l’agriculture, celui que constitue la fourniture
de matières premières d’origine végétale ou animale semble le plus évident, mais il ne
paraît pas le plus significatif. S’il n’est pas douteux en effet que la quasi-totalité de
l’industrie brésilienne au cours de cette première étape s’adonne à la transformation des
produits de la terre, on ne peut, sauf exception, en déduire un effet spécifique de
l’agriculture sur l’industrie, considérée comme activité autonome. Expliquons-nous.
37 La plus vieille industrie brésilienne est probablement celle de la production de sucre
implantée dans le Nordeste depuis le XVIe siècle. Avec l’introduction de la machine à
vapeur au XIXe siècle, les petits moulins à canne actionnés par les bœufs, les esclaves ou la
force hydraulique57 se muent en usines desservant plusieurs exploitations, mais ne
brisent pas pour autant leurs liens avec le ou les grands domaines. Ils font corps avec lui,
le prolongent, en sont un complément obligé, puisque le sucre ne saurait être transporté
en canne, et demeurent, bien qu’utilisant la machine, une activité rurale antérieure à
l’apparition d’une industrie autonome58. C’est encore plus vrai des installations de
conditionnement du café ou du cacao dans chaque « fazenda » des Etats producteurs.
Faut-il considérer de la même manière le traitement des viandes (abattoirs,
réfrigérateurs) qui se développe dans le Rio Grande do Sul ? Peut-être pas dans la mesure
où l’initiative industrielle est souvent dans ce cas distincte de l’élevage, mais il faudrait
disposer d’informations plus précises pour établir la nature exacte des liens entre la
production et l’exploitation du bétail.
38 Le problème de l’industrie textile est évidemment d’une toute autre nature. Là, le
caractère autonome de l’industrie ne fait pas de doute et la question que l’on peut se
poser est précisément inverse de la précédente : l’existence d’une culture cotonnière
joue-t-elle un rôle décisif dans l’apparition et la croissance de cette industrie ? Il est
probable que l’existence de plantations de coton initialement dirigées vers l’exportation
ait favorisé le passage de l’artisanat à l’industrie. Nous en verrons un indice dans la
relative bienveillance manifestée par les planteurs envers ce qu’ils appellent une
« industrie naturelle », parce qu’elle transforme des produits locaux, mais l’on sait aussi
que de nombreux pays producteurs n’ont accédé que tardivement à l’industrie textile
alors qu’en de toutes autres structures, des non-producteurs ont créé de puissantes
72

industries textiles59. Dans le cas brésilien, on ne peut manquer d’être frappé par la rapide
délocalisation des usines par rapport aux plantations, délocalisation qui indiquerait que
les perspectives de débouchés l’emportent sur l’existence de matières premières60. Ces
quelques observations ne sauraient en aucun cas trancher le problème et n’ont d’autres
buts que d’inciter à la prudence dans ce domaine. Ceci dit, on peut distinguer trois voies
par lesquelles l’agriculture d’exportation a, sans conteste, joué un rôle dans l’apparition
et la croissance de l’industrie brésilienne. Il s’agit de la formation du capital, de la réunion
de la main-d’œuvre et de la constitution d’un marché pour les biens de consommation.
39 Que le groupe de planteurs ait contribué à la formation du capital dans l’industrie ne
saurait nous étonner puisque au milieu du XIXe siècle ils sont à l’origine de la quasi-
totalité de l’épargne disponible et du stock de devises étrangères accumulées. Cela ne
signifie cependant pas qu’ils détiennent toujours l’une et l’autre. Une part non
négligeable (mais laquelle ?) est sans aucun doute recélée par les importateurs et
trafiquants d’esclaves qui les approvisionnent en produits manufacturés et en main-
d’œuvre servile. Mais une autre source ne saurait être négligée : l’agriculture
d’exportation par les profits qu’elle procure au niveau du transport et du traitement de
ses produits attire les capitaux étrangers. Ce dernier effet peut-il être assimilé avec celui
résultant de la seule disponibilité de matières premières ? Probablement pas, car dans le
cas présent l’attrait du Brésil pour les capitaux étrangers nous semble tenir aussi bien à
ses structures coloniales qu’à l’existence de telle ou telle matière première. Plus
concrètement, lorsque les capitaux britanniques s’investissent dans les chemins de fer, les
banques ou même le traitement des viandes, ils le font dans la perspective de profits
directement liés à l’agriculture de traite61. Notons enfin que, sauf exception, cette liaison
ne contredit pas le rôle négatif que nous avons vu jouer aux planteurs dans la croissance
de l’industrie, car la plupart des investissements étrangers s’effectuent, du moins
jusqu’au premier conflit mondial, dans des secteurs à l’abri de toute concurrence des
industries étrangères. Par ailleurs, ils bénéficient du régime libéral pour importer leur
matériel et réexporter leurs profits. Au total, l’agriculture d’exportation participe au
financement de l’industrie brésilienne par trois canaux : les planteurs, les commerçants
qui leur sont liés, et les capitalistes étrangers62. On ne dispose pas d’informations chiffrées
et précises sur leurs contributions respectives, aussi devra-t-on se limiter à esquisser
leurs principales interventions tout au long de la croissance industrielle.
40 Les premières se situent à la naissance de l’industrie brésilienne vers 1850 et revêtent
plusieurs formes : un certain nombre de capitaux originaires des plantations de sucre
s’investissent dans l’industrie textile de Bahia qui est, à cette époque, la plus importante
du Brésil ; par ailleurs, la prohibition du trafic d’esclaves libère d’importantes ressources
que l’on évalue à 15 ou 20 millions de milreis et dont une partie semble être allée à
l’industrie, encore que l’agriculture et la banque conservent un plus grand pouvoir de
séduction63. Progressivement les capitaux caféiers prennent la relève et l’on note
quelques transferts vers l’industrie lorsque les perspectives agricoles paraissent peu
favorables. Ainsi en va-t-il après l’épuisement des plantations de la vallée du Paraiba pour
les propriétaires qui n’osent s’aventurer plus à l’Ouest, au début de la décennie de 1880
quand les cours déclinent et surtout lors des grandes crises de surproduction qui
surviennent à partir de 189064. Quelle est leur importance ? A quelles industries vont-ils
de préférence ? Les informations manquent pour le dire avec quelque précision, mais l’on
peut penser, au vu de la faiblesse des investissements industriels jusqu’en 1889, qu’ils ne
représentent qu’une très modique fraction de l’accumulation agricole et que le reste est
73

affecté de préférence à l’achat de terres et d’immeubles ou à la spéculation bancaire à


moyen terme65. On ne saurait cependant négliger une voie indirecte qui a revêtu quelque
importance, surtout dans l’industrie textile : à partir de 1880, lorsque la protection
douanière commence à devenir efficace, les importateurs portugais, enrichis par leurs
ventes de textile anglais aux planteurs, investissent une partie de leurs bénéfices au Brésil
pour maintenir l’approvisionnement de leur réseau commercial menacé à long terme par
le déclin du libéralisme66.
41 Les capitaux étrangers, quant à eux, entrent tôt au Brésil mais ne s’investissent que
partiellement dans l’industrie. Dès 1850 en effet, les Britanniques jettent leur dévolu sur
l’infrastructure urbaine, production et distribution de gaz par exemple, sur les banques et
surtout les chemins de fer. En 1913, sur les 106 531 livres sterling investies directement,
52 348 l’ont été dans les chemins de fer. Cette tendance ne leur est pas propre et, bien que
d’un moindre volume, les capitaux français sont affectés pour plus de 50 % aux voies
ferrées67. Avec l’afflux de capitaux étrangers au cours de la dernière décennie du XIXe
siècle et des premières années du XXe, on note cependant une inflexion vers l’industrie
proprement dite68. Ainsi les sociétés constituées en 1907 se répartissent comme suit :
mines et métallurgie (6), chemins de fer et travaux publics (5), produits agricoles et
forestiers (5), textile (2), divers (5).
42 Directement et indirectement l’agriculture d’exportation a donc bien financé l’industrie
brésilienne, mais peut-être a-t-elle joué un rôle plus décisif encore en concentrant dans la
zone caféière du Centre Sud une forte population d’origine européenne susceptible de
consommer les produits de l’industrie brésilienne et de lui fournir la main-d’œuvre
spécialisée dont elle a besoin.
43 A l’instar des propriétaires de la zone sucrière, les planteurs de café auraient sans doute
préféré une main-d’œuvre servile, mais sa rareté, qu’accentue au milieu du XIXe siècle la
prohibition du trafic d’esclaves, les oblige à rechercher de nouvelles sources de main-
d’œuvre69. Cette pénurie déjà ancienne avait conduit les pouvoirs publics, avant même
l’indépendance, à organiser une colonisation officielle, telle l’expérience du Rio Grande
do Sul que nous avons citée. Son échec ne décourage pas certains grands planteurs de
faire venir à leur compte des familles européennes. A partir du moment où les pouvoirs
publics prennent en charge les frais de voyage, la nouvelle politique réussit : de moins
de 10 000 par an avant 1858, le nombre d’immigrants passe à 26 000 en moyenne à partir
de 1870 pour atteindre 100 000 et parfois 200 000 certaines années des dernières
décennies du XIXe siècle70. L’industrie brésilienne bénéficie doublement de cet afflux.
44 La stagnation et parfois le déclin de l’agriculture d’exportation durant la première moitié
du XIXe siècle ont accentué le repliement des grands domaines sur eux-mêmes et la
plupart des exploitations agricoles de moindre dimension, dans le Sud et Centre Sud
principalement, mais aussi dans le sertâo du Nordeste, ont rarement franchi le stade
autarcique. P. Denis en décrit un exemple71. « C’est à Minas qu’il a existé jadis et qu’on
retrouverait peut-être encore ces fazendas où une famille vit plantureusement et
cependant sans ressources, exportant peu, demandant peu de choses au reste du monde
et faiblement atteinte dans sa vie isolée par le contrecoup des révolutions économiques
qui bouleversent les marchés lointains72. »
45 Or, ce sont précisément ces zones marginales, ces franges pionnières que le formidable
rush du café inclut progressivement dans les zones de colonisation, monétarisé et ouvre
aux produits de l’industrie. Salariés ou métayers, les immigrants disposent après la vente
74

du café de quelques ressources monétaires prêtes à s’échanger contre des vêtements, des
céramiques, des produits alimentaires autres que ceux issus de la fazenda. Certes, un tel
marché demeure limité, géographiquement et économiquement ; nous verrons plus loin
que, faute de s’être développée en direction des branches dont le produit est susceptible
d’élever la productivité de l’agriculture et d’étendre rapidement les moyens de transport,
l’industrie brésilienne dans sa première étape n’a pas réussi à intégrer le marché
national. De plus, seule une fraction des revenus de la plantation parvient à l’industrie
brésilienne car les grands propriétaires continuent à recourir à l’importation, tout au
moins en période d’abondance de devises étrangères. Ce n’est donc que progressivement
avec la constitution d’un groupe de petits planteurs indépendants, suffisamment aisés
pour accéder au marché industriel, que ce dernier peut s’élargir. A l’intérieur de ces
limites, c’est cependant bien l’afflux d’Européens attirés par la culture du café et déjà
sensibilisés dans leurs pays d’origine aux produits industriels, qui forme cet embryon de
marché grâce auquel l’industrie effectue ses premiers pas.
46 Un troisième effet de l’agriculture d’exportation sur l’industrie, étroitement lié au
précédent, ne saurait être négligé. Soit qu’ils ne s’habituent pas au travail de la terre et à
l’isolement de la fazenda, soit qu’une mauvaise conjoncture limite le nombre d’emplois,
immigrants et fils d’immigrants viennent grossir la population urbaine de Rio de Janeiro,
Santos et surtout Sâo Paulo. S’ils n’ont pas réussi à accumuler un capital suffisant pour
créer un commerce ou un atelier artisanal, il ne leur reste qu’à chercher un emploi salarié
dans le commerce, l’administration ou l’industrie. Cette dernière bénéficie de la sorte
d’une main-d’œuvre d’autant meilleur marché que l’afflux d’immigrants dans les villes
s’effectue plus rapidement que la croissance industrielle tout au " long de cette période. A
cet avantage s’en ajoute un autre : la familiarité plus grande de l’immigrant européen
avec la machine que celle de l’ancien esclave fuyant les plantations sucrières du Nordeste
après l’abolition du servage.
47 Dans le cadre contraignant des structures coloniales hostiles à l’industrie, l’agriculture
d’exportation contribue ainsi, après chacune de ses dépressions, à la croissance
industrielle du Brésil, et Stanley J. Stein illustre ainsi quelques-uns de ses effets 73 :
48 « Bien que le boom caféier de Sâo Paulo ait probablement freiné la croissance industrielle,
il présente des aspects positifs. Le boom hâte la formation du capital ; il attire à Sâo Paulo
seul et y fait vivre plus de 1 million des 1 894 000 immigrants qui entrent au Brésil dans
les 25 premières années du XXe siècle ; il stimule la construction de routes et de Chemins
de fer ; il conduit à l’urbanisation de Sâo Paulo et il crée de nouveaux marchés. Par-dessus
tout, il offre des conditions particulièrement propices au développement de l’initiative et
de l’expérience dans de nouveaux domaines de l’activité économique. »

Section 2. — La croissance industrielle sans


industrialisation
49 Croissance tardive, croissance lente, mais aussi croissance limitée à quelques branches
d’industrie dans le secteur de la production des biens de consommation. Toutes ces
caractéristiques de la croissance industrielle du Brésil sont étroitement liées, mais il
convient de les distinguer pour en comprendre les interactions. Nous avons analysé
jusque-là les obstacles dressés par l’agriculture de traite à la naissance et au
développement d’une bourgeoisie industrielle, mais aussi les empiétements successifs de
75

cette dernière à l’occasion de chaque fléchissement de la conjoncture caféière. A la


question de savoir pourquoi ces empiétements n’ont été ni plus nombreux ni plus
profonds, nous avons répondu que la bourgeoisie industrielle et les groupes urbains qui
l’appuient ne se sont pas suffisamment développés pour ébranler sérieusement les
structures coloniales, c’est-à-dire la domination des planteurs. En d’autres termes,
l’industrie demeure tout au long de la période une activité marginale, dépendante de
l’agriculture d’exportation, sans autonomie réelle et sans effet sur son environnement. De
façon plus concise encore, le Brésil ne s’industrialise pas, son économie ne se restructure
pas. Quelles en sont les causes ? Pour quelles raisons le Brésil ne renouvelle-t-il pas
l’expérience des premières nations industrialisées selon laquelle, • à partir d’un premier
essor de l’industrie textile, des effets d’entraînement s’exercent de bas en haut du
processus de production, suscitant la fabrication de métiers à tisser mécaniques et de
machines à vapeur, le développement de la sidérurgie et de l’extraction charbonnière,
lesquelles permettent à leur tour la production en série de machines dont l’emploi élève
la productivité du travail dans tous les secteurs de l’activité économique ? Nous avons
déjà noté que la pauvreté des ressources houillères du Brésil ne nous paraissait pas un
facteur suffisant pour expliquer l’échec des expériences sidérurgiques ; à fortiori en est-il
ainsi pour toutes les autres industries fabriquant des machines, des produits chimiques,
du ciment qui dépendent moins étroitement que la sidérurgie d’un seul combustible
réducteur. En fait, la non-industrialisation du Brésil jusqu’aux années trente n’a pas de
causes fondamentalement différentes de celles que nous avons déjà analysées, mais nous
allons voir que le passage des industries de biens de consommation aux industries
« industrialisantes » se heurte à des obstacles encore plus grands que les précédents. En
d’autres termes, si la bourgeoisie nationale est parvenue à créer des industries de biens
de consommation à l’intérieur des structures coloniales, elle se révèle incapable de
dépasser ce stade parce qu’aucune séquence remontante ne peut s’exercer dans une
économie dominée par l’avance industrielle d’autres nations. Dès lors, l’industrialisation
ne peut procéder que de haut en bas, fruit d’une initiative publique dans la sphère des
quelques industries susceptibles d’ébranler suffisamment les structures qui s’opposent à
la remontée des séquences. Mais une telle impulsion n’a pas lieu avant les années trente
et le second conflit mondial.

1. La croissance des industries de biens de consommation

50 Si, en 1850, les premières unités recensées appartiennent à un assez large éventail
d’industries74, très vite, la croissance se restreint essentiellement à deux branches, celle
des industries alimentaires et celle du textile. A leurs côtés apparaissent sans doute de
nombreuses petites entreprises s’adonnant au travail du bois et des métaux ou fabriquant
des produits chimiques de grande consommation, mais elles ne représentent qu’une très
faible partie de la valeur du produit industriel, de la formation du capital et des effectifs
industriels. De plus, il n’est pas toujours facile de distinguer parmi elles ce qui relève
vraiment de l’industrie et ce qui reste officine ou atelier semi-artisanal. Deux indicateurs
fournissent une bonne approximation de l’importance des deux branches précitées dans
la croissance industrielle du Brésil au cours de toute cette période. Sur le total des
investissements que l’on estime avoir été effectués par les industries de transformation
avant 1900, 45 % auraient été affectés au textile et à l’habillement, 35 % aux industries
alimentaires, boisson et tabac compris75. Quant à la valeur de la production des industries
76

de transformation en 1919 elle se répartit comme suit : 35,2 % pour le textile, 41,2 % pour
le groupe des industries alimentaires, soit à nouveau un total avoisinant 80 %76.
51 Les plus anciennes, et probablement les plus nombreuses des industries alimentaires
existantes jusqu’au XXe siècle, prolongent l’agriculture coloniale par le décorticage ou le
raffinage sur place des produits traditionnellement exportés : sucre, cacao et plus
récemment café. Une place particulière doit être faite dans ce groupe aux « ingenhos du
Nordeste », autour desquels s’est organisée depuis longtemps déjà toute la vie sociale de
cette région77.
52 A l’autre extrémité du pays, l’abattage et le traitement des viandes se développent dans le
Rio Grande do Sul aussi bien pour l’exportation que pour le marché intérieur au fur et à
mesure qu’il se forme.
53 Parallèlement, les immigrants affluent, les anciennes cités s’étendent, de nouvelles
naissent le long des zones pionnières. Les besoins alimentaires, qui ne peuvent plus être
entièrement satisfaits sur les bases traditionnelles de l’autoconsommation rurale et de
l’importation de denrées européennes, suscitent la création d’industries de
transformation des produits de l’agriculture locale : meuneries, rizeries, huileries,
abattoirs, fabriques de pâtes alimentaires et de boissons, etc. Avec elles s’amorce
l’intégration aux marchés urbains des zones rurales les moins éloignées : les environs
immédiats de Sâo Paulo et surtout le Sud Minas qui approvisionne la ville de Rio de
Janeiro en produits laitiers, légumes et viandes78. Telle semble être la double origine de
ces entreprises de produits alimentaires dont on évalue le nombre à plus de 3 000 en 1930
et qui emploient environ 40 000 personnes en 192079. Où sont-elles localisées ? Si l’on se
réfère à la carte no 3, on observe que les Etats du Centre-Sud (Sâo Paulo, Minas Gerais, Rio
de Janeiro et Guanabara) occupent presque la moitié des ouvriers de cette branche et
offrent une structure très diversifiée où prédominent cependant le traitement des
céréales et du café et la fabrication de boissons. Viennent ensuite les trois Etats du Sud
avec 12 000 ouvriers environ, dont plus de la moitié employés dans les industries de la
viande et concentrés dans le Rio Grande do Sul. Les Etats du Nordeste ne sont pas pour
autant démunis de toute industrie alimentaire : 3 769 personnes (Bahia et Piauí inclus)
sont occupées au traitement des céréales, du sucre, des fruits et légumes et à la
fabrication de boissons. Dans cet ensemble, l’Etat du Pernambuco vient largement en tête
avec 1 282 ouvriers. Ces Chiffres sous-estiment cependant la contribution du Nordeste
puisqu’ils excluent toutes les activités industrielles rattachées à un domaine agricole,
donc les « ingenhos » du sucre dont on sait l’importance dans cette région. Si on les
inclut, il n’est pas déraisonnable d’évaluer à 10 ou 15 000 au moins le nombre d’ouvriers
occupés dans l’industrie alimentaire.
77

Carte n°3. LOCALISATION DES INDUSTRIES ALIMENTAIRES EN 1920

54 Deux groupes de facteurs ont contribué à l’apparition et à la croissance de l’industrie


textile brésilienne.
55 Dans le Brésil colonial, les planteurs importent des tissus européens, généralement de
qualité supérieure, pour couvrir leurs propres besoins ; quant au reste de la population,
libre et servile, elle est vêtue par l’artisanat domanial et urbain. Pacte colonial et
ouverture des ports, nous l’avons indiqué, le condamnent à la régression et créent un
marché pour les produits de l’industrie textile britannique dont les ventes ne cessent de
s’élever pendant la première moitié du XIXe siècle80. Les importations ne satisfont
cependant pas tous les besoins auxquels répondait l’artisanat rural, car, du fait de leur
bas niveau de vie, les esclaves encore nombreux après 185081 et les couches les plus
défavorisées de la population libre ne peuvent consommer que des cotonnades très
grossières que l’industrie étrangère fabrique de moins en moins au fur et à mesure qu’elle
progresse. C’est à partir de cette demande insatisfaite que se créent les premières
manufactures.
56 Le Brésil, par ailleurs, dispose d’un coton de très bonne qualité (longue fibre) qui pousse à
l’état naturel dans les sertões du Nordeste. A elle seule, l’existence d’une matière
première ne suffit pas à en inciter la transformation industrielle jusqu’à la seconde moitié
du XIXe siècle et sa culture ne se développe que dans la perspective de l’exportation. Elle
prend un essor notable lorsque, menacée dans ses sources de matière première par la
guerre de sécession aux Etats-Unis, l’industrie textile européenne et plus
particulièrement britannique82 encourage de nouvelles plantations en divers points du
monde, dont le Nordeste brésilien. La victoire des Nordistes, en rétablissant les courants
d’échanges traditionnels entre les Etats-Unis et l’Europe, stoppe l’essor des exportations
brésiliennes83. La pression de cette masse de coton fibre inemployée n’est sans doute pas
78

étrangère à la relative faveur dont jouit l’industrie textile de la part des planteurs.
« Industrie naturelle » parce qu’elle transforme un produit de l’agriculture locale, elle
bénéficie en effet dès 1857 d’un tarif préférentiel qui maintient sa protection au niveau de
celle de 1844, alors que les autres industries voient la leur s’abaisser. Par la suite, toutes
les modifications de tarif douanier maintiendront quelques faveurs à son profit.
57 La croissance qui en résulte peut être ainsi retracée.

TABLEAU No 27. — Croissance de l’industrie textile, 1853-193984.

58 Où se localise cette industrie ? Elle prend naissance dans l’Etat de Bahia où cinq des neuf
manufactures recensées en 1866 sont implantées. Elle y trouve en effet, outre une énergie
hydraulique abondante, une main-d’œuvre servile et des capitaux libérés par le déclin de
la culture sucrière. Mais elle y est aussi à proximité des champs producteurs, ce qui
tendrait à indiquer que, dans un premier temps tout au moins, l’existence de matières
premières joue un rôle85. Très vite cependant un transfert s’opère vers le Sud. Dès 1881,
ainsi qu’il ressort du tableau suivant, la production est déjà concentrée autour de la ville
de Rio de Janeiro (68 % du total), donc à proximité du principal marché de consommation.
Les manufactures y sont aussi les plus importantes si l’on compare le nombre de fuseaux
et de métiers par établissement. Le Nordeste cependant contribue pour 20 % à la
production brésilienne si l’on ajoute à ceux de Bahia la plus grande partie des
248 000 mètres de toiles non localisée86. Par sa croissance rapide à partir de 1900 et
surtout de 1914, Sâo Paulo arrive en tête, avec 1/3 des ouvriers occupés dans l’industrie
textile, le reste se répartissant également entre Rio de Janeiro - District Fédéral d’une
part, le Nordeste de l’autre (cf. carte no 4). Pour sa part, l’industrie du vêtement se
concentre très largement dans les deux métropoles du Centre Sud (14 954 ouvriers sur
20 669).
79

Carte n°4 - LOCALISATION DES INDUSTRIES TEXTILES EN 1920

TABLEAU No 28. — Localisation de l’industrie textile en 188187.

Nombre Nombre de Nombre de Production (1 000 m


Localisation
d’établissements fuseaux métiers de toile)

Bahia 12 13 056 340 3 559

Sâo Paulo 9 3 100 336 1 970

Minas Gerais 8 240 78 361

Rio de Janeiro 6 38 532 848 8 800

District Fédéral 5 5 500 332 4 350

Ailleurs (not. Nor


4 2 100 60 248
deste)

Total 44 62 528 1 994 19 288

59 Après le boom des deux dernières décennies du XIXe siècle au cours desquelles le nombre
d’emplois décuple, l’industrie textile connaît 25 ans de prospérité à l’abri des barrières
douanières qui ont été imposées. Diversifiée, sa production se substitue progressivement
aux importations qui tombent de 10 000 t environ en 1900 à un millier en 1930, mais cette
croissance demeure fragile et la crise que connaît le textile à partir de 1924 révèle
80

clairement les limites de l’industrie brésilienne. Il suffit en effet que les prix du café, du
coton et du cacao déclinent pour entraîner une compression des revenus, une diminution
des achats de produits industriels et, par là, une crise de surproduction dans une
industrie qui n’approvisionne qu’un marché très étroit — géographiquement et
économiquement. Si l’industrie textile est la plus touchée parce que la plus développée,
elle n’est pas la seule à accuser une telle sensibilité. De 12,86 milliards de cruzeiros
constants en 1923, la valeur de la production des industries de transformation tombe à
7,57 en 1925 et ne dépasse pas 10,39 en 193088. Comment expliquer ce blocage de la
croissance ? Certainement pas par la satisfaction de tous les besoins du Brésil en biens de
consommation, mais par la situation de dépendance dans laquelle se trouve l’industrie
par rapport à l’agriculture d’exportation. Cette dépendance revêt deux aspects
complémentaires dont les effets se cumulent : en l’absence d’une industrie nationale de
biens d’équipement, les branches qui fabriquent des biens de consommation disposent
d’un stock insuffisant de machines, qualitativement aussi bien que quantitativement, d’où
leur faible productivité et le prix élevé de leur production ; pour la même raison, mais par
des voies différentes, le marché de l’industrie nationale demeure circonscrit aux zones
caféières sans que s’amorce l’intégration des multiples îlots autarciques qui couvrent le
reste du territoire national.
60 En d’autres termes, les industries alimentaires et textiles n’ont été à l’origine d’aucun
processus d’industrialisation parce qu’elles n’ont promu aucune ou fort peu d’industries
nouvelles fabriquant des machines, et par là n’ont pas permis que se restructure
l’économie brésilienne. Essayons d’en dégager les principales causes.

2. Limites de la propagation en direction des industries


d’équipement

61 Toutes les industries ne sont pas « industrialisantes », parce que toutes ne sont pas
susceptibles d’accroître la productivité du travail dans les divers secteurs de l’activité
économique (agriculture, industries de transformation, transport, etc.)89. Or l’on sait bien,
et l’exemple des nations aujourd’hui industrialisées même s’il n’est pas toujours
transposable nous le montre bien, que la croissance d’une économie ne devient
cumulative qu’à partir du moment où la productivité s’élève dans tous les secteurs. Cela
ne signifie évidemment pas que ces progrès soient concomitants et identiques90 : les
modes de production et les délais d’adaptation varient d’une activité à l’autre, tous les
travaux ne se mécanisent pas également et toutes les régions d’un même territoire ne
disposent pas des mêmes ressources. On conçoit bien cependant que l’introduction de la
machine, en un point donné du processus productif, peut diffuser, pour peu que les
obstacles ne soient pas insurmontables, des incitations à en introduire d’autres en amont,
en aval, ou au même niveau, parce qu’elle consomme plus d’énergie et de matières
premières, livre des quantités additionnelles de semi-produits, abaisse les coûts de
production et élargit les débouchés. Pourquoi un tel processus ne se déroule-t-il pas au
Brésil tout au long de la période étudiée ? On peut répondre en examinant l’origine des
premières industries d’équipement et en cherchant les facteurs qui se sont opposés à leur
développement.
81

A) L’origine des premières industries de biens d’équipement.

62 De telles industries existent-elles dans le Brésil d’avant 1930 ? En réunissant toutes les
unités qui transforment des produits métalliques, on en compte, d’après le recensement
industriel de 1920, 651, qui se répartissent ainsi : fonderie de produits métalliques (149),
laminage et tréfilage (13), estampage et ferblanterie (109), serrurerie, chaudronnerie et
ferronnerie (198), construction et montage de matériel de transport (232). Ces chiffres ne
doivent pas faire illusion : il s’agit dans l’ensemble de très petites unités puisqu’elles
occupent au total 16 858 ouvriers, soit 25 en moyenne par entreprise. Bien plus, nous ne
disposons pas d’informations précises sur leur structure mais, par référence à celle de
l’Etat de Sâo Paulo que nous avons déjà examinée, il y a tout lieu de penser qu’à côté de
quelques unités d’une certaine importance, la plupart d’entre elles conservent un
caractère semi-artisanal et s’adonnent plus à la réparation d’outillage et de machines qu’à
leur fabrication proprement dite. Leur seule existence revêt néanmoins une signification
puisqu’elle indique que, contrairement à la situation actuelle de certains pays non
industrialisés d’Afrique ou d’Asie, le Brésil dispose à cette époque d’un nombre non
négligeable d’artisans et d’ouvriers familiarisés avec les techniques modernes de
production industrielle — et l’on sait que l’immigration européenne du début du siècle n’y
est pas étrangère91.
63 Quelle est l’origine de ces industries ? Ont-elles été induites par les besoins en machines
des industries textiles et alimentaires ? Constituent-elles l’amorce de séquences
remontant des industries de consommation vers les industries de base ? Il est clair que
seule une étude approfondie des origines de chacune d’elles permettrait de répondre avec
une certitude suffisante à cette question, mais l’on peut cependant approcher le problème
par le double examen de leur localisation et de la nature de leur production.
64 La carte no 5 ci-jointe indique clairement leur répartition géographique en 1920 : 260
d’entre elles sont localisées à Sâo Paulo, 147 à Rio de Janeiro, 131 dans le Rio Grande do
Sul, alors que l’on en trouve seulement 3 dans le Ceara, 6 dans le Pernambuco, 6 dans
1’Alagoas et 3 à Bahia92. A eux seuls, les Etats de Sâo Paulo et de Rio de Janeiro en
détiennent donc 73 % et cette concentration dépasse 95 % si l’on ajoute le Rio Grande do
Sul. Certes, les deux premiers disposent déjà à cette époque d’une part considérable des
industries textiles et alimentaires, mais la comparaison des 3 cartes fait nettement
ressortir l’insuffisance de la corrélation. Ni l’industrie sucrière, ni l’industrie textile du
Nordeste n’ont induit localement la création d’une industrie de biens d’équipement. A un
degré moindre, l’industrie alimentaire du Rio Grande do Sul ne semble pas avoir exercé
d’effets déterminants. Peut-on au moins rattacher à la croissance des industries de biens
de consommation l’apparition des usines travaillant le métal que l’on trouve dans les
Etats de Sâo Paulo et de Rio de Janeiro ? Nous avons essayé de le vérifier en classant par
ordre chronologique et selon leurs principales lignes de production les industries
métallurgiques pour lesquelles quelques renseignements sont disponibles93. Pour autant
que l’on puisse les esquisser, les grands traits de cette métallurgie naissante sont les
suivants.
82

Carte no 5 – REPARTITION GEOGRAPHIQUE DES INDUSTRIES D'EQUIPEMENT

65 A l’exception de quelques entreprises apparues d’ailleurs assez tard et qui se vouent à la


fabrication de machines spécifiques (textile notamment), la plupart sont organisées
autour d’une petite fonderie de métaux ferreux et s’adonnent à la production d’une large
gamme d’outils et d’appareils. Parmi eux, semblent prédominer tous ceux que requiert le
traitement des produits de l’agriculture d’exportation : moulins, broyeurs, dépouilleurs,
égrenoirs, ensacheurs, pressoirs, etc., et ce n’est que progressivement que leur activité
s’étend à des machines utilisées par l’industrie. C’est ainsi que l’on a pu vérifier que la
plupart des entreprises classées dans la rubrique « équipement industriel général » ont en
fait débuté par la fabrication de matériel agricole. Soulignons à ce propos qu’il ne s’agit
pas, ou très rarement, de machines pour la production agricole proprement dite du type
charrues, herses ou batteuses, mais uniquement d’appareils pour le conditionnement de
la récolte, ce qui s’explique sans doute par les caractéristiques de certaines cultures qui se
prêtent mal à une mécanisation94, mais plus encore par les conditions générales de
l’agriculture d’exportation et les structures agraires dominantes. Il est fort probable enfin
que l’activité de certaines de ces entreprises soit liée directement ou indirectement à
l’urbanisation dont on sait l’importance dans les deux Etats du Centre Sud ainsi qu’à la
réparation et l’entretien des moyens de transport utilisés pour l’évacuation de la récolte.
Sans mésestimer les liens qui ont pu se nouer entre certaines d’entre elles et les
industries de transformation, il semble donc que leur origine soit beaucoup plus agricole
qu’industrielle à proprement parler95.
66 Notons enfin que, même localisées à l’intérieur de l’Etat de Sâo Paulo (Jaboticabal,
Campinas, Rio Claro, Jau, etc.), ces petites unités conservent tous les traits d’une
métallurgie portuaire, en contact étroit avec l’industrie étrangère dont elles reçoivent
leur matière première, leurs machines, souvent même leur énergie. Dans un premier
temps, ces industries d’équipement constituent moins un maillon d’un processus
83

cumulatif d’industrialisation qui remonterait des industries de consommation vers les


industries de base qu’un prolongement industriel de l’agriculture d’exportation. Elles ne
connectent pas encore entre elles les industries textiles et alimentaires aux industries de
base, et nous devons en rechercher les raisons.

TABLEAU No 29. — Ordre chronologique d’apparition des industries d’équipement.

Note 9696
Note 9797
Note 9898

B) La domination de l’industrie étrangère

67 De nombreux facteurs ont sans aucun doute contribué à maintenir à un stade


embryonnaire l’industrie lourde brésilienne, mais l’un d’entre eux les commande tous : la
domination de l’industrie étrangère. Tout au long de la période, demandes de matériel, de
machines, de matières premières industrielles sont détournées au profit des nations plus
avancées et de la Grande-Bretagne en particulier.
68 Des statistiques précises et longues du commerce extérieur permettraient d’évaluer
l’ampleur de cette demande déviée. En leur absence, limitons-nous à quelques exemples.
84

TABLEAU No 30. — Evolution des importations de matériel pour l’industrie textile - 1913-1930 (en kilos) 99
.

69 Bien que la plus avancée, l’industrie textile n’est à l’origine que d’une fraction du matériel
et des machines importées par le Brésil. Aux broches et aux métiers à tisser, il faut
ajouter, dès le XIXe siècle, les rails de chemins de fer, les locomotives, les wagons, les
machines à vapeur utilisées dans les engenhos du Nordeste aussi bien que dans l’industrie
du Centre-Sud, puis, à partir des premières années du XXe siècle, le matériel électrique, les
moteurs à combustion interne, les véhicules routiers, etc. Le tableau suivant offre une
évaluation plus synthétique de tous ces besoins que ne satisfait toujours pas l’industrie
nationale à la fin de la période étudiée.
70 Encore ne devons-nous pas oublier combien est trompeuse une évaluation de la demande
à partir des seules importations. L’industrie crée son propre marché, et nombre de
machines qui auraient été substituées à du travail ou utilisées dans un nouveau domaine
d’activité ne le sont pas en l’absence d’une industrie nationale pour les produire.
85

TABLEAU No 31. — Evolution des importations de matériels et machines - 1925-1930 (en milliers de
tonnes)100.

71 Ce détournement de la demande au profit de l’industrie étrangère ne s’explique pas


autrement que celui observé plus tôt pour les produits de consommation, mais il bénéficie
de circonstances encore plus favorables.
72 Alors qu’une protection douanière est progressivement mise en place pour les industries
légères, le libéralisme reste de rigueur tout au long de la période pour les biens
d’équipement. Le tarif douanier de 1857 diminue les droits sur les importations
d’instruments destinés à l’agriculture et fixe à 5 % ceux sur les matières premières
(jusque-là exemptées). De 1857 à 1860, une série de décrets libèrent de tout droit les
importations de machines agricoles et de matériel pour les chemins de fer et l’extraction
de charbon. En 1874, l’exemption est étendue aux charrues et aux machines destinées aux
fabriques ou à la navigation. Il faut attendre la dernière décennie du XIXe siècle pour
trouver des tarifs légèrement plus protectionnistes, encore ne sont-ils jamais
suffisamment élevés pour mettre à l’abri une industrie nationale naissante. Une telle
ouverture à l’industrie étrangère s’explique fort bien. Dans le cas des machines en effet,
les intérêts des planteurs coïncident avec les intérêts immédiats des propriétaires de
manufactures pour qui l’importation de matériel étranger est évidemment le moyen le
plus rapide et le moins coûteux de développer leur activité. Il est bien évident qu’aucune
industrie lourde de quelque importance ne peut envisager de soutenir la concurrence
avec l’industrie britannique et nord-américaine. Dans l’immédiat, se refuser à importer
certains biens d’équipement pour les produire sur place ne peut donc conduire qu’à un
alourdissement considérable des charges en capital qui se répercuteront inévitablement
sur les prix des biens de consommation déjà difficilement compétitifs. Cela prouve, bien
sûr, combien les comptabilités apparentes sont fausses puisque l’on sait que la seule façon
d’assurer à plus long terme une production massive et bon marché consiste précisément à
élargir les bases capitalistiques de l’économie. Une telle contradiction entre court et long
terme nous permet d’ailleurs de prévoir que l’industrialisation ne pourra avoir d’autre
origine que publique.
73 Dans l’immédiat, un autre facteur renforce encore cette domination des industries
étrangères de biens d’équipement : c’est la place qu’occupent les propres capitaux
étrangers dans l’industrie des biens de consommation, les transports, la production de
gaz et d’électricité, le système bancaire. Une longue analyse n’est pas nécessaire pour
comprendre tout l’intérêt que peuvent avoir ces firmes à se procurer au meilleur prix des
86

machines avec lesquelles sont familiarisés leurs techniciens sans même tenir compte des
liens financiers qui peuvent unir telle grande entreprise textile avec telle autre société
britannique ou nord-américaine qui fabrique broches et métiers à tisser. « Au début du XX
e
siècle, écrit Vivaldo Coaracy101, le capital est, en règle générale, étranger ; la machine est
étrangère ; les industriels étrangers ; la matière première en grande partie étrangère ; les
techniciens sont étrangers ; l’ouvrier est étranger ; seul le consommateur est national. »
74 De telles structures ne peuvent qu’étouffer toute velléité de dépasser le stade des
industries légères102. L’exemple de la sidérurgie est à cet égard significatif. Au moment où
les importations d’acier ne cessent de s’élever, les hauts fourneaux de Caethé et
d’Ipanema disparaissent (1895). A la même époque (1892), la tentative de la Companhia
Nacional de Forjas e Estaleiros de moderniser l’ancienne usine de Sâo Miguel de
Piracicaba se solde par un échec. Ne survivent que les petits fourneaux du Minas Gerais
concentrés dans la région d’Ouro Preto et Diamantina qui bénéficient à la fois d’une
relative protection géographique et de la proximité des gisements de fer et des sources de
combustibles (bois). Mais cette sidérurgie ne progresse pas techniquement : les gains de
productivité qu’autorise l’adjonction du soufflet et du marteau hydrauliques n’atteignent
pas le seuil au-delà duquel ils se diffusent parmi les industries consommatrices d’acier.
75 L’absence quasi totale de propagation en direction des industries d’équipement ne se
traduit pas seulement par une croissance plus lente de l’industrie parce que limitée à
quelques branches mais par un blocage de l’industrialisation dont il convient dès lors
d’analyser les principales conséquences.

3. La non-intégration de l’économie brésilienne et la faible diffusion


des progrès.

76 Parce qu’elles n’exercent aucun effet sur la productivité des autres secteurs de l’activité
économique, les industries de biens de consommation n’ont pas modifié l’environnement
dans lequel elles s’insèrent. De ce fait, elles demeurent elles-mêmes prisonnières d’un
marché étroit, d’un approvisionnement irrégulier, de moyens de transport défectueux.
Tous ces facteurs maintiennent la productivité de l’industrie brésilienne à un bas niveau
et amenuisent ses possibilités de résister à la domination étrangère. On voit ainsi qu’en
s’opposant à toute croissance des industries fabriquant des machines, les structures
coloniales, entendues au sens d’une alliance des planteurs et de l’industrie étrangère par
l’intermédiaire des sociétés d’import-export, interdisent l’amorce d’un processus
d’industrialisation au travers duquel le secteur industriel acquerrait son autonomie en se
libérant de la tutelle de l’agriculture d’exportation et, par là, modifierait radicalement les
conditions du développement de l’économie brésilienne. Sans prétendre analyser de
façon exhaustive un tel problème, nous pouvons en esquisser quelques aspects en
montrant comment la non-restructuration de l’agriculture, du transport et des réseaux
commerciaux bloque toute nouvelle avance de l’industrie.
77 En 1930, près de 70 % de la population active brésilienne vit directement de l’agriculture.
Par-delà la diversité des cultures et des formes de tenures, la caractéristique essentielle
de l’agriculture brésilienne reste sa très faible productivité. Culture extensive, pratiquée
sur brûlis après défrichement hâtif de la forêt, elle ignore l’engrais et n’utilise que des
outils primitifs, telles la houe (enxada) et la machette (machado)103. On estime en 1920
que les machines et l’équipement ne représentent pas plus de 3 % de la valeur du capital
agricole, soit une proportion inférieure à celle qui prévalait aux Etats-Unis en 1850. A la
87

même date, 15 % seulement des exploitations disposent de charrues dont la plupart sont
en bois et du type le plus primitif. Encore faut-il ajouter que plus de la moitié des 142 000
charrues ainsi recensées est concentrée dans le Rio Grande do Sul104. On déduit aisément
les conséquences d’une telle situation ; « les indices de productivité de l’agriculture
brésilienne se rangent parmi les plus bas du monde » ; 38 t de canne à sucre par ha dans le
Nordeste contre 70 à Porto Rico, 0,070 t de coton dans la même région contre 0,304 aux
Etats-Unis, 1,402 t de maïs dans le Minas Gerais contre 2,271 aux Etats-Unis 105.
78 Les causes de ce retard sont évidemment complexes. Au premier rang sans doute
viennent les structures agraires et le statut des agriculteurs qui en dérive. Travailleurs
nomades (garimpeiros), salariés des grands domaines, métayers (meeiros) et fermiers
(rendeiros) du sertâo, de la zone sucrière ou du Sud caféier, caboclos tolérés par le
propriétaire sur les franges de son domaine tirent de la terre un minimum de produits
vivriers sans chercher à améliorer leurs techniques culturales. Ils n’en ont ni les moyens
ni la volonté puisque aussi bien la terre ne leur appartient pas ou, s’ils en sont
propriétaires, ne rémunère pas leurs efforts puisque les débouchés sont rares et peu
profitables, compte tenu des distances et de la cherté des moyens de transport.

TABLEAU No 32. — Structure de la propriété agraire en I960106.

Nombre de propriétés % Surface (1 000 ha) %

— 1 ha 39 306 2,06 22,9 0,01

1à5 375 163 19,70 1 069,8 0,54

5 à 10 240 089 12,61 1 800,7 0,91

10 à 20 315 676 16,57 4 557,6 2,31

20 à 50 455 057 23,89 14 298,5 7,23

50 à 200 327 713 17,21 31 434,8 15,90

200 à 1 000 120 810 6,34 49 006,3 24,79

1 000 à 5 000 24 322 1,28 46 956,4 23,75

5 000 à 100 000 3 453 0,18 41 369,1 20,92

100 000 et + 37 0,00 7 204,2 3,64

Total 1 904 589 100 197 720,247 100

79 Quelques exceptions néanmoins commencent à apparaître. Autour des grandes villes


grosses consommatrices de produits de la terre, les petites propriétés se développent
souvent à l’initiative d’un émigré qui adapte au sol brésilien certaines méthodes
culturales pratiquées en Europe. Par ailleurs, dans les zones de grande culture où la main-
d’œuvre devient moins abondante, certains propriétaires sont incités à améliorer leurs
techniques d’exploitation. Mais l’obstacle à une élévation rapide des productivités
88

provient cette fois de la rareté et de la cherté du matériel agricole et des engrais, elles-
mêmes liées à la quasi-inexistence d’une industrie nationale de biens de production.
80 Une telle situation handicape l’industrie de transformation de trois façons :
1. L’agriculture n’est pas capable de lui assurer dans des conditions satisfaisantes de qualité et
de régularité les matières premières dont elle a besoin ; citons l’exemple du textile : les
manufactures brésiliennes n’ont jamais été correctement approvisionnées en coton, les
filatures sont arrêtées par le manque de matières premières ou leur mauvaise qualité, ce qui
est dû, certes, au système de transport défectueux entre le Nord et le Sud, mais plus encore à
la faible productivité de l’agriculture107.
2. Le faible pouvoir d’achat de la grande majorité des agriculteurs brésiliens ne leur autorise
pas l’accès au marché des produits industriels ; circonscrit aux îlots urbains et à leur
environnement rural immédiat, ce dernier n’atteint que difficilement le seuil au-delà duquel
de grandes unités peuvent être envisagées, la mécanisation poussée et les prix de revient
abaissés.
3. L’approvisionnement des villes en produits agricoles reste défectueux et cher, conduisant
ainsi à de hauts salaires sans que ne s’améliore pour autant le pouvoir d’achat des ouvriers
de l’industrie. La répercussion sur les prix de revient des produits industriels est d’autant
plus grande que l’absence d’une industrie de biens d’équipement et l’étroitesse du marché
limitent précisément le degré de mécanisation.

81 Ces obstacles d’origine agricole ne se dissocient pas de ceux que constitue l’insuffisance
des réseaux de transport et de commerce. Les uns et les autres ont été conçus dans le
cadre des structures coloniales pour évacuer les récoltes et drainer jusqu’aux grands
domaines les produits de l’industrie étrangère. Dès lors, seules certaines zones où
dominent les cultures d’exportation sont reliées aux ports et aux dépôts des importations.
Encore le sont-elles fort mal par des chemins de fer au trafic lent et coûteux. Ce facteur
contribue au cloisonnement du territoire brésilien ainsi que le décrit P. Denis au début du
siècle : « La difficulté des communications, et peut-être aussi la défectueuse organisation
commerciale, font que le Brésil est loin de former un marché national. Elle décompose le
territoire en une foule de petits marchés locaux isolés et indépendants ; chacun d’eux a sa
vie propre108 ».
82 Tous ces facteurs réunis expliquent bien que la croissance de l’industrie brésilienne n’ait
été accompagnée d’aucune élévation sensible des productivités et d’aucune tendance
nette à la concentration. Au fur et à mesure que la protection douanière abritait les
industries textiles et alimentaires, de nouvelles unités se créaient à l’échelon d’un marché
local. L’exemple du textile est significatif. Si l’on prend le nombre de mètres de toile par
ouvrier comme critère de productivité, on constate qu’après s’être élevé au cours des
trente premières années, non seulement il n’a plus augmenté mais il a décru :

1853 2 800 m/ouvrier

1885 6 400 »

1909 5 600 »

1915 5 700 »

1924 5 200 »
89

1929 3 800 »

83 Bien que l’industrie textile ait connu une crise particulièrement aiguë à partir de 1924,
son expérience n’est pas isolée. On pourrait montrer que toutes les branches des
industries de biens de consommation se heurtent, après leur croissance au cours du
premier conflit mondial, à une limite que constitue la trop lente évolution des structures
de l’ensemble de l’économie brésilienne. Or, ces limites sont aussi celles qui ont jusque-là
entravé tout développement du système énergétique. Nous allons le prouver a contrario en
montrant comment, à partir de 1930 et du second conflit mondial, le démarrage de
l’industrialisation entraîne à sa suite celle du secteur énergétique.

NOTES
1. René Courtin, Le problème de la civilisation..., op. cit., p. 83-84.
2. Cf. United Nations, Economic survey of Latin America 1949, New-York, 1951. 536 p., p. 204.
Selon cette étude, la valeur annuelle moyenne de l’offre de biens, en millions de cruzeiros 1939,
au cours des années 1925-1929, s’établirait comme suit :

Il est clair qu’une telle évaluation représente très mal la situation d’une économie dans laquelle
seule une fraction de la production agricole est commercialisée. On peut néanmoins en retenir le
pourcentage très élevé des importations qui reflète, bien qu’imparfaitement, le degré de
dépendance de l’économie brésilienne.
3. Il s’agit de la population âgée de plus de 10 ans employée dans des activités non domestiques.
Cf. Wythe, Wight, Midkiff, Brasil uma economia em expansâo ed. Fundaçâo Getulio Vargas, Rio de
Janeiro, 1953 (272 p.), p. 37.
4. Ces évaluations sont tirées du recensement de 1920. Nous les avons converties en cruzeiros
1939 pour permettre plus loin l’analyse de l’évolution des structures. Les problèmes
méthodologiques soulevés par cette conversion sont examinés dans l’annexe n o°1.
5. Cf. H. William Spiegel, The brazilian economy, Chronic inflation and sporadic industrialization,
The blakiston company, Philadelfia, Toronto, 1949 (246 p.), p. 227-228.
6. Dans le chapitre suivant, nous montrerons que si la suppression ou tout au moins l’atténuation
de ces deux contraintes constituent des préalables à l’industrialisation, elles ne suffisent à en
assurer ni le succès, ni surtout le caractère harmonisé, ce qui nous conduira à dégager le rôle des
pouvoirs publics.
7. Cf. Jean Barthe, Le rôle de Maua dans la formation de l’économie brésilienne. Thèse de Droit,
Toulouse, 1940 (133 p.).
8. Nous ne prétendons évidemment pas être exhaustif, mais ces trois expériences nous ont paru
particulièrement significatives.
9. Hostilité qui s’étend aussi aux cultures vivrières. Cf. Gilberto Freyre, Terre du sucre, Gallimard,
Paris, 1956 (292 p.) ; Josué de Castro, Géopolitique de la faim, Le Seuil, Paris, 1964 (325 p.).
90

10. Cf. Ernesto Pellanda, Indices de Produção adequados ao actual estâgio de desenvolvimento da
industria brasileira, Ed. la Salle R.G. do Sul (111 p.), p. 8.
11. Cf. Ernesto Pellanda..., op. cit., p. 8 et 9.
12. Cf. Roger Bastide, Brésil, terre des contrastes..., op. cit., p. 193.
13. Ajoutons que l’esclave, pour des raisons évidentes, est peu sensible aux stimulations telles
que le profit et que l’idée d’accumuler des richesses lui est totalement étrangère. Cf. Celso
Furtado, Formaçâo éconômica do Brasil, Fundo de Cultura, Rio de Janeiro, 1963 (289 p.), p. 166.
14. Cf. Ch. Morazé, Les 3 âges du Brésil, A. Colin, 1954, 298 p., p. 69.
15. Il s’agit essentiellement de produits alimentaires et principalement de vins portugais. Le
Brésil n’en produit pas mais on lui interdit la fabrication d’alcool de canne considéré comme un
substitut dangereux.
16. Cf. Stefan Zweig, Le Brésil, terre d’avenir. A Michel, Paris, 1942 (334 p.), p. 86. Cet auteur
commente ainsi la politique portugaise : « Car pour tirer le maximum de sa colonie, la couronne
portugaise étouffe le Brésil dans un réseau de lois qui comprime ses artères toutes gonflées de
force et le tient éloigné du commerce international », p. 86-87.
17. Cf. Hugo Schlesinger, Geografia industrial do Brasil, I.E.P.E., Sâo Paulo, 1956 (256 p.), p. 6.
18. Cf. Roberto Simonsen, A evoluçâo industrial do Brasil, Sâo Paulo, 1939 (75 p.), p. 21.
19. On ne saurait en effet leur relier directement la tentative des libéraux du Minas Gerais
en 1792, plus connue sous le nom d’« inconfidencia mineira ».
20. Ceci ne contredit nullement l’échec de la Compagnie Générale qui, plus d’un siècle
auparavant, semble s’être heurtée à l’hostilité des planteurs. Dans ce cas précis, ces derniers
craignaient essentiellement qu’un monopole privé ne limite leur liberté de commercer avec le
vieux continent ; de plus les interdits portaient moins sur des produits industriels ou artisanaux
que sur des produits agricoles issus du grand domaine lui-même (eau-de-vie de canne).
21. Rappelons que l’invasion de la péninsule ibérique par les armées napoléoniennes et le refus
du Portugal de fermer ses ports aux Anglais contraignent le roi Don Joâo VI et sa cour à
s’embarquer pour le Brésil.
22. Cf. Nicia Vilela Luz, A Luta pela industrializaçâo do Brasil (1808-1930), Difusâo europeia do
livro, Sâo Paulo, 1961 (216 p.), p. 14-15.
23. Par directe et indirecte, nous entendons la transformation du minerai de fer en acier, soit
directement (bas fourneau ou creuset), soit par l’intermédiaire de la fonte (haut fourneau). Pour
retracer l’histoire de ces 2 sidérurgies, nous avons utilisé :
- J. Pandia Calogeras, O ferro, ensaio de historia industrial, Revista do Instituto historico e geografico
de Sâo Paulo, 1904, p. 20 à 100 ;
- W.S. von Eschwege, Pluto brasiliensis, extraits reproduits dans Revista do Instituto historico..., op.
cit., 1909, p. 98-99 ;
- Conêgo Luiz Castanho de Almeida, Achegas a historia de Sorocaba, Revista do Instituto historico...,
op. cit., 1939, p. 151-173.
24. On peut avoir, sur ces divers procédés sidérurgiques :
- P.J. Le Thomas, La métallurgie, Le Seuil, Paris, 1963 (190 p.).
- R. Durer, Réduction des minerais de fer, Dunod, Paris, 1957 (152 p.).
25. Si la contribution de sidérurgistes tels que Eschwege, Varnhagen et celle du Français
Monlevade a été efficace, il ne semble pas en avoir été ainsi avec les Suédois dont la venue au
Brésil a soulevé d’ardentes controverses.
26. Cf. Stanley J. Stein, The brazilian cotton manufacture, Textile entre-prise in an
underdeveloped area, 1850-1950, Harvard University Press, 1957 (273 p.), p. 4-5.
27. Cf. Stefan Zweig, Le Brésil..., op. cit., p. 160.
28. Cf. E. Pellanda, Indices da produção..., op. cit., p. 16-17.
29. Nous avons déjà vu combien ce point a pu jouer en matière d’importation charbonnière. Cf.
chapitre I.
91

30. En l’occurrence le prix d’achat de l’esclave puisque les 9/10 e de la main-d’œuvre sont serviles.
31. Rappelons que de 1781 à 1800 la consommation des seules manufactures du Lancashire passe
de 5 à 11 millions de livres de coton libre. Cf. Lucien Marchai, L’or blanc, Marabout Université,
Bruxelles, 1964 (284 p.), p. 214.
32. Cf. Nicia Vilela Luz, A luta..., op. cit.
33. Cf. Celso Furtado, Forrnaçâo ecônomica..., op. cit., p. 116.
34. Chiffres empruntés à P. Bairoch, Révolution industrielle et sous-développement, S.E.D.E.S.,
Paris, 1963 (360 p.), p. 237 et 177.
35. Ces évaluations ne peuvent être que des ordres de grandeur ; elles sont de plus sujettes à
caution car utilisées dans une controverse entre Varnhagen, partisan de l’installation de hauts
fourneaux, et Eschwege, défenseur des petits bas fourneaux.
36. Cf. W.S. Von Echwege, Pluto..., op. cit., p. 99.
37. Cf. Luis Castanha de Almeida, Achegas..., op. cit., p. 158.
38. En 1885, le directeur de l’usine d’Ipanema indique les écarts suivants pour le transport d’une
tonne de fer battu :
Ipanema – Santos 34 $ 000
Liverpool – Santos 11 $ 000
39. Ce point mériterait évidemment d’être analysé de façon plus systématique. Nous savons en
effet que Celso Furtado (Formação..., op. cit., p. 118) conteste le poids donné au libre échangisme
dans les causes du retard industriel du Brésil. Selon lui, le seul facteur déterminant serait la
toute-puissance des planteurs et l’inexistence d’une bourgeoisie nationale. Sans mésestimer
effectivement l’impact de cette structure sociale, nous nous demandons cependant si elle ne tire
pas une partie de sa puissance précisément du libre échange qui, interdisant toute activité
industrielle, s’opposa à la formation d’une bourgeoisie distincte de l’aristocratie foncière.
40. Ils sont empruntés à R.C. Simonsen, A evolução industrial..., op. cit., et à I.B.G.E.,
Recensamento gérai do Brasil..., op. cit.
41. Les mil-reis et les cruzeiros valeur courante ont été déflatés par R.C. Simonsen sur la base de
leur pouvoir d’achat en 1914-1919. Notons bien que les chiffres du tableau ne couvrent que les
industries de transformation : en sont exclus les industries extractives et les services publics
industriels.
42. Evaluations faites à partir de chiffres cités par E. Pellanda..., Indices...,. op. cit.
43. C. Morazé, Les 3 âges..., op. cit., p. 31.
44. Les fondements et les modalités de ce pouvoir sont analysés par C. Morazé, Les 3 âges..., op.
cit. Sur les institutions impériales du XIXe siècle on peut voir : James Heywood, Resources of
Brazil, Journal of the Royal Statistical Society of London, vol. XXVII, 1864, p. 245-246.
45. Sucre et coton constituent l’essentiel des exportations brésiliennes au début du XIXe siècle.
Elles sont estimées ainsi en 1800 : — Sucre : 44 000 caisses, dont 20 000 à partir de Bahia et 14 000
de Pernambuco ; — Coton : 7 000 « fardos », dont 10 000 par Bahia et 40 000 par Pernambuco. Cf.
Theodoro Sampaio, Sâo Paulo no seculo XIX, Revista do Instituto..., op. cit., 1900-1901, p. 159-205.
46. Cf. Celso Furtado, A formaçâo..., op. cit., p. 134.
47. Toutes ces évaluations sont empruntées à Celso Furtado, Formação..., op. cit., p. 130.
48. Cf. Nicia Vilela Luz, A Luta..., op. cit., p. 17-18.
49. Nous ne dirons rien de l’histoire du café malgré son rôle déterminant dans la formation
industrielle du Brésil. On peut voir à son sujet : P. Monbeig, Le Brésil, P.U.F. (128 p.) ; P. Monbeig,
Pionniers et Planteurs..., op. cit.
50. Cf. Caio Prado Junior, Historia economica do Brasil, Ed. Brasilieuse, 1962 (345 p.), p. 164.
51. Cf. Nicia Vilela Luz, A luta..., op. cit., p. 22 et suivantes.
92

52. Evolution du prix du sac (60 kg) de café et du taux de change :

A partir de 1886 la cotation du café remonte mais le change continue à se détériorer : nous en
verrons plus loin les raisons. Cf. Nicia Vilela Luz, A luta..., op. cit., p. 53.
53. Les conséquences de telles émissions sur le taux de change sont les suivantes (valeur en
pences du milreis) :

54. Cf. Annexe 1.


55. Toujours en cruzeiros constants 1939, la valeur du produit industriel, qui avait atteint
8,88 milliards en 1919, atteint 10,39 milliards en 1930 après s’être abaissé à 7,96 en 1920 et 7,57
en 1925.
Rapprochons cette stagnation de l’essor des exportations de café et de leur prix.

Source : Stanley J. Stein, The brazilian cotton..., op. cit., p. 109.


56. Cf. chapitre IV.
57. Cf. Gilberto Freyre, Terre du sucre..., op. cit.
58. Une telle dépendance est soulignée par la plupart des auteurs. Citons : « Les plantations et les
sucreries constituent en réalité une unité économique et une unité de paysage géographique... »
Mario Lacerda de Melo, Nord-Est, XVIIIe Congrès international de Géographie, Brésil, 1956
(256 p.), p. 83. Cf. aussi Josué de Castro, Une zone explosive, le Nordeste brésilien, Le Seuil, Paris,
1965 (237 p.), p. 123-125.
59. Cf. Lucien Marchai, L’or blanc..., op. cit.
60. Ce problème est étudié dans la section suivante.
61. Raul Sosa Rodriguez [Les problèmes structurels des relations économiques internationales de
l’Amérique Latine, Droz, Genève, 1963 (252 p.), p. 37] souligne un des aspects de ce problème
lorsqu’il indique : « Il est clair que les capitaux étaient mieux placés dans les régions dont la
production était absorbée par la Grande-Bretagne même. »
62. Dans la mesure où la plupart des ressources publiques proviennent directement ou
indirectement de l'exportation, il conviendrait d’en ajouter une quatrième. Précisément elle
jouera un rôle décisif après le second conflit mondial, mais l’on peut ici la négliger, compte tenu
de l’inexistence d’interventions sérieuses de l’Etat en matière d’investissement industriel.
63. Cf. S.J. Stein, The brazilian..., op. cit., p. 6.
64. Parlant des planteurs de café : « ou bien ils plaçaient cet argent dans des banques, dans des
usines ; d’agriculteurs, ils se muaient en hommes d’affaires ou en industriels ». R. Bastide, Le
Brésil..., op. cit., p. 171.
65. Affectations auxquelles on peut ajouter celle des chemins de fer construits pour desservir les
grandes plantations. C’est ainsi que P. Monbeig cite l’exemple de la Cia Paulista de Estradas de
93

Ferro au capital de 5 000 contos de reis en 1868 et constituée en majorité par des planteurs. Cf. P.
Monbeig, Pionniers et planteurs, op. cit., p. 86.
66. Cf. Stanley J. Stein, The brazilian cotton..., op. cit., p. 100.
67. Cf. Raul Sosa Rodriguez, Les problèmes structurels..., op. cit., p. 39.
68. Pour donner une idée de leur importance, citons cette statistique officielle de 1899 à 1910,
pour 41 sociétés anonymes brésiliennes qui se constituent, 160 entreprises étrangères sont
autorisées parmi lesquelles les nord-américaines dominent très largement par le montant de
leurs capitaux. Citée par Nicia Vilela Luz, A luta..., op. cit., p. 87.
69. Le premier essor du café dans la vallée du Paraiba et le Sud Minas a bien eu lieu au moyen
d’une main-d’œuvre servile, mais lorsque la culture s’étend dans l’Etat de Sâo Paulo les
ressources sont épuisées. Sur ce point, renvoyons à nouveau à l’ouvrage de P. Monbeig, Pionniers
et planteurs..., op. cit., p. 90.
70. Cf. I.B.G.E., O Brasil em numeros..., op. cit., p. 12.
71. P. Denis, Le Brésil au XXe siècle, A. Colin, Paris, 1909 (312 p.), p. 6.
72. Autre témoignage emprunté à P. Monbeig, Planteurs et pionniers..., op. oit., p. 65 : « Plus d’un
(fazendeiro), dans les régions montagneuses entre Rio et Sâo Paulo ou dans l’intérieur de Sâo
Paulo tiraient une certaine satisfaction à ne rien acheter sinon le sel et la poudre. »
73. Stanley J. Stein, The brazilian cotton..., op. cit., p. 99.
74. Toutes les évaluations concernant cette époque ne concordent pas et la cause semble en être
dans la difficulté de distinguer ce qui n’est qu’artisanat évolué de ce qui est déjà manufactures.
Nicia Vilela Luz (A luta..., op. cit., p. 29) compte 64 fabriques nationales, c’est-à-dire
établissements bénéficiant de l’exemption de droits sur leurs importations de matière première.
Il s’agit de fabriques de chapeaux, de tissus de coton, de tabac, de savon et des fonderies.
Ernesto Pellanda (Indices..., op. cit., p. 14) cite 35 établissements dont 4 textiles, 5 métallurgiques,
4 céramiques, 7 chimiques, 10 alimentaires et 5 divers.
R.C. Simonsen (A evolução..., op. cit., p. 23) confirme cette dernière évaluation.
75. Source : I.B.G.E., Censo industrial 1950..., op. cit., p. 8. Il convient de noter :
1° que les investissements des industries de transformation ne représentent que 70 % de la
formation brute de capital au sens large qui comprend aussi les industries extractives (2,90 %) et
les services industriels d’utilité publique tels les transports, l’électricité et le gaz (27,10 %) ;
2° que les chiffres cités ne portent que sur les industries encore existantes en 1919, alors qu’un
nombre non négligeable mais inconnu a dû disparaître auparavant.
76. Gf. Tableau no 23 au début du présent chapitre.
77. Gf. toute l’œuvre de Gilberto Freyre et, en particulier, « Terre du sucre » et « Maîtres et
Esclaves »... op. cit.
78. « Nourrir la capitale est pour l’Etat de Minas une industrie lucrative et, depuis le début de la
crise caféière, c’est à elle qu’il se consacre surtout. » P. Denis, Le Brésil au XXe siècle..., op. cit.,
p. 78.
79. Soit, selon le recensement industriel de 1920 :
- 10 196 pour le traitement des céréales, du café, du maté et des farines ;
- 2 874 pour celui des fruits et légumes ;
- 10 373 pour celui de la viande et du poisson ;
- 1 478 pour celui des produits laitiers ;
- 1 112 pour celui du sucre ;
- 1 826 pour la fabrication des pâtes alimentaires ;
- 9144 pour celle des boissons ;
- 1 782 pour celle des autres produits alimentaires.
Rappelons que le recensement de 1920 (cf. Annexe 1) exclut les activités industrielles rattachées à
un domaine agricole d’où, notamment, le faible poids de l’activité sucrière dans les chiffres ci-
dessus.
94

80. Cf. Raul Sosa Rodriguez, Les problèmes structurels..., op. cit., p. 21.
81. D’après le recensement de 1872, le nombre d’esclaves des deux sexes s’élève à 1 510 806, dont
819 708 dans les Etats de Sâo Paulo, Rio de Janeiro et Minas Gerais. Cf. Theodoro Sampaio, Sâo
Paulo..., op. cit., p. 188.
82. Rappelons qu’en 1860 la Grande-Bretagne dispose déjà de 30 millions de broches, la France
de 5, l’Allemagne de 2, l’Espagne de 1 et les Etats-Unis de 5,2. Cf. Lucien Marchai, L’or blanc..., op.
cit., p. 142.
83. D’où la croissance rapide, la stagnation et le déclin des exportations brésiliennes de coton (en
millions de pounds) :

Cf. Stanley J. Stein, The brazilian..., op. cit., p. 45.


84. Les données figurant dans ce tableau sont empruntées à Stanley J. Stein, The brazilian
cotton..., op. cit., p. 191. A l’exception de l’évaluation du nombre d’usines, elles coïncident avec
celles que nous avons trouvées dans :
- R.C. Simonsen, A evoluçâo..., op. cit. ;
- I.B.G.E., Censo industrial..., op. cit. ;
- Industria textil, problemas actuais e perspectivas, Desenvolvimento e Conjuntura, 1959, n o 9,
p. 27-42.
Par contre, le nombre d’usines diffère totalement pour les recensements de 1920 (1 135 au lieu
de 242) et 1940 (2 212 au lieu d’environ 400). Cette divergence supposerait donc l’existence d’un
grand nombre de petites unités semi-artisanales sans équipement et à production insignifiante.
85. Cf. Stanley J. Stein, The brazilian cotton..., op. cit., p. 12 et suiv.
86. Ils proviennent en effet très probablement du Pernambuco, du Sergipe, de l’Alagoas et du
Maranhâo où sont recensées 4 entreprises en 1885. Cf. Stanley J. Stein, The brazilian cotton..., op.
cit., p. 12 et suiv.
87. Source : R.C. Simonsen, A evoluçâo..., op. cit., p. 24. On peut observer que ces données
correspondent assez bien avec celles que cite J. Stein pour 1882, à l’exception du nombre de
broches ou fuseaux qui semble surévalué par Simonsen.
88. Cf. Annexe 1.
89. Cf. divers articles de G. de Bernis :
- L’industrialisation en Algérie, in « Problèmes de l’Algérie indépendante », Tiers Monde, Paris,
1963 ;
- L’industrialisation des pays en voie de développement, in « Développement et civilisation », n o
18, juin 1964.
90. Le concept de « progrès » (au pluriel) est employé ici dans le sens que lui donne F. Perroux, in
La firme motrice dans une région et la région motrice, doc. ronéoté (73 p.), p. 1.
91. Cette situation n’est, pas propre au Brésil. On sait qu’aussi bien en Argentine qu’au Chili ou au
Mexique, la classe ouvrière a été formée, au départ, par des immigrants européens. Cf. par
exemple :
- Victor Alba, The Latin american style and the new social forces, in Latin American issues, The
twentieth century fund, New-York, 1961 (201 p.) ;
- V. Emmolaiev, Naissance du mouvement ouvrier, in Recherches internationales à la lumière du
marxisme, 1962, no 32.
92. Ce chiffre est inférieur à celui que nous avons précédemment cité (651), mais nous n’avons
pas pu localiser, à partir des résultats du recensement de 1920, celles qui manquent.
93. Il ne s’agit là que d’un sondage doublement imparfait :
- parce qu’il ne porte que sur des industries encore existantes en 1961 :
- parce que les productions à l’époque de la création de ces usines sont très mal connues.
95

Les renseignements utilisés sont tirés d’un dépouillement de l’Annuaire llanas : A industria de
maquinas e ferramentas, Sâo Paulo, 1962.
94. Les plantations de caféiers par exemple se prêtent mal au labour à cause des racines
superficielles des arbustes.
95. Rappelons la difficulté déjà évoquée de distinguer ce qui est activité industrielle proprement
dite et simple prolongement du grand domaine.
96. Chaque croix représente la création d’une entreprise.
97. Charrues, herses, charrettes, batteuses, faucheuses.
98. Moulins, broyeurs, décortiqueurs, appareils pour conditionner le tabac, le sucre, la viande.
99. Sources : Stanley J. Stein, The brazilian cotton..., op. cit., appendice 5.
100. Source : Société des Nations, Statistiques du commerce international, série 4853 E, vol. III.
101. Cité par Ernesto Pellanda, Indices..., op. cit., p. 19.
102. Stanley J. Stein cite le cas de cet industriel en textile du Minas Gerais qui, dès le XIXe siècle,
s’étonne que le Brésil dusse importer ses machines alors qu’il dispose de tant de fer et demande
au Gouvernement d’aider les fonderies d'acier pour qu’elles en fabriquent. The brazilian cotton...,
op. cit., p. 38.
103. Cf. P. Monbeig, Le Brésil..., op. cit., p. 88. — J. de Castro, Geopolitique..., pp. cit., p. 239. —
Wythe, Wigth, Midkiff, Brazil..., op. cit., p. 43 et suivantes. — I.. Papy, La façade atlantique de Sâo
Paulo, Les Cahiers d’Outre-Mer, octobredécembre 1952. p. 374-375.
104. Cf. H. William Spiegel, The brazilian economy..., op. cit., p. 166.
105. J. de Castro, Geographie..., op. cit., p. 266-267.
106. Cf. Wythe, Wigth, Midkiff, Brazil..., op. cit., p. 42.
107. Cf. Stanley J. Stein, The brazilian cotton..., op. cit., p. 46.
108. P. Denis, Le Brésil au XXe siècle..., op. cit., p. 70.
96

Deuxième partie. Conséquences


énergétiques de l’industrialisation
97

Conséquences énergétiques de
l’industrialisation

1 Jusqu’aux dernières années qui précèdent le second conflit mondial, l’industrie n’exerce
donc que peu d’effets sur son environnement et l’on en perçoit déjà quelques
conséquences énergétiques. Axée sur la seule fabrication de biens de consommation et
n’utilisant en règle générale que des processus peu capitalistiques, elle ne requiert pas
pour elle-même de grandes quantités d’énergie. Mais ses répercussions indirectes
revêtent une tout autre importance : ne produisant pas ou peu de machines, elle n’en
favorise pas la diffusion aux autres branches de l’économie nationale. Dès lors, plusieurs
situations se présentent : ou la branche peut se passer de machines en utilisant plus de
travail, mais elle n’améliore pas sensiblement sa productivité et de ce fait n’est le lieu
d’aucun processus cumulatif au travers duquel progressent les techniques ; ou elle ne
peut se passer de la machine parce que cette dernière doit accomplir des opérations
spécifiques et elle se trouve à la merci, soit des investisseurs étrangers, soit des
disponibilités nationales en devises, c’est-à-dire de l’agriculture d’exportation seule
pourvoyeuse. Or cette dernière source demeure des plus aléatoires, non seulement parce
que les planteurs ne maîtrisent ni le volume ni le prix de leurs exportations, mais aussi
parce qu’en l’absence d’un contrôle des changes ils demeurent libres d’utiliser leurs
devises et n’ont aucune raison de les laisser à la disposition d’un secteur dont ils
redoutent le développement. Dans tous les cas, la croissance énergétique est freinée, mais
elle l’est tout particulièrement dans le second où consommation et production sont
atteintes puisque aussi bien en matière de pétrole que d’électricité et parfois même de
charbon s’il s’agit de gisements profonds, la machine se révèle indispensable et ne peut
être remplacée par du travail.
2 Comment cette situation se modifie-t-elle au cours des dernières décennies ?
3 Le démarrage de l’industrialisation constitue le fait premier que nous devons prendre
comme point de départ (chapitre IV). Dans des conditions et sous l’influence de facteurs
que nous nous efforçons de définir, le Brésil commence au cours des années trente puis
pendant le second conflit mondial à mettre en place certaines industries industrialisantes
à partir desquelles s’amorce une restructuration plus générale. Certes, le phénomène
demeure enfermé dans certaines limites, et nous ne manquerons pas d’évoquer les
obstacles auxquels il se heurte, mais il s’avère suffisamment fort pour provoquer, dès la
98

fin du second conflit mondial, une transformation profonde des structures de la


consommation énergétique (chapitre V). De 1944 à 1954, la consommation de charbon
minéral, de dérivés pétroliers et d’hydroélectricité croît à un taux annuel moyen de
l’ordre de 14 %, exerçant ainsi des pressions de plus en plus fortes sur un appareil de
production qui ne s’adapte pas aux nouveaux besoins de l’économie brésilienne. Sans
doute les caractéristiques des ressources énergétiques dont dispose le pays ne sont-elles
pas totalement étrangères à cette rigidité, mais les véritables obstacles sont d’ordre
institutionnel. Branche par branche (chapitre VI), nous essayons alors d’analyser les
solutions que les pouvoirs publics apportent à ce goulot d’étranglement. Le secteur
énergétique serait-il un ensemble passif, entièrement dominé par les industries qui
consomment sa production ? Certainement pas. Les nouvelles unités implantées par les
firmes publiques ou semi-publiques dans les branches du pétrole et de l’électricité
exercent, par leurs dimensions et leurs innovations, une série d’effets d’entraînement sur
les industries les plus dynamiques (métallurgie, grosse mécanique, construction
électrique et matériel de transport). Autour de ces couplages s’ébauche la restructuration
de l’économie brésilienne.
99

Chapitre IV. La genèse et les


modalités de l’industrialisation

1 Chronologiquement, les principales étapes de l’industrialisation d’une économie ne sont


pas aisées à circonscrire. A bien des égards, le Brésil de 1965 demeure pré-industriel alors
que dès avant 1930, telle branche d’activité ou telle zone géographique commençaient à
se « restructurer ». Si l’on embrasse cependant l’ensemble de l’économie brésilienne, il
est clair que, tant au niveau des structures industrielles qu’à celui des institutions qui
s’opposent à leur évolution, des changements significatifs commencent à se manifester au
cours de la décennie 1930-40. Le processus qui s’amorce à cette époque n’est sans doute
pas exempt de coups d’arrêts ou de tentations de retour en arrière, ainsi que le prouve
l’expérience de l’immédiat après-guerre ; par ailleurs, il n’atteint pas également tous les
secteurs d’activités, tous les groupes sociaux et toutes les régions géographiques ; bien
plus, il accentue certaines des distorsions que nous avons déjà vu se former dès avant
1930 entre l’industrie et l’agriculture, le Sud et le Nord, la bourgeoisie urbaine et les
ruraux sans terre1. Nous reviendrons sur ces déséquilibres qu’explique la trop lente
évolution des structures institutionnelles et nous verrons qu’ils constituent de nouveaux
obstacles à l’industrialisation. Un fait reste néanmoins certain : à partir de 1930, le Brésil
franchit le seuil au-delà duquel un retour à l’économie de traite et à la prédominance de
l’agriculture d’exportation n’est plus possible parce que certains liens avec l’industrie
étrangère ont été rompus, des centres de décision conquis par les pouvoirs publics, des
connexions assurées entre pôles industriels complémentaires, l’intégration du territoire
national amorcée par les voies de transport, les réseaux électriques, les circuits
commerciaux et financiers.
2 Comment le Brésil a-t-il franchi cette étape ? Les nouvelles directions et le progrès de
l’industrie que l’on observe à partir de 1932 ne sont évidemment pas indépendants des
développements antérieurs, mais ils ne peuvent leur être directement imputés car les
obstacles accumulés sur la voie de l’industrialisation sont tels que la seule croissance des
industries légères n’est pas susceptible de les entamer. L’origine de la nouvelle étape
réside en fait, comme à chaque progrès antérieur de l’industrie, dans l’affaiblissement du
pouvoir économique des planteurs dû à la crise économique internationale. On ne saurait
cependant y voir un simple renouvellement des crises passées, car si les structures
brésiliennes ne se sont pas modifiées, l’industrie nationale et les groupes urbains qui lui
100

sont liés se sont, eux, renforcés. L’arrivée au pouvoir de Getulio Vargas leur permet dès
lors d’exploiter cette conjoncture favorable et d’altérer suffisamment les institutions
existantes pour assurer la mise en place des industries à partir desquelles les progrès
peuvent devenir cumulatifs. Examinons successivement ces deux phénomènes liés et
complémentaires, crise économique et crise politique, qui ouvrent la décennie 1930-1940.
3 Deux groupes de facteurs expliquent la particulière sensibilité du Brésil à la crise
internationale. Sa dépendance à l’égard de l’industrie étrangère s’est renforcée avec la
croissance des industries légères, l’urbanisation et le développement des transports
routiers puisqu’en l’absence d’industries lourdes, machines, énergie et matières
premières doivent être importées2. Par ailleurs, une partie de ces importations n’est
couverte que par un seul produit, le café, qui, dans les années précédant la crise, ne
représente jamais moins de 70 % de la valeur totale des exportations3. Or, la fragilité d’un
tel système s’avère d’autant plus grande qu’à l’abri de la politique de valorisation du café,
les plantations se sont multipliées et les stocks accumulés : en 1929, la valeur de ces
derniers dépasse 10 % du produit national brut de l’année4 ! Dans un tel contexte, on
imagine aisément les conséquences de l’effondrement des cours du café qui tombent, en
moyenne, de 4,71 livres le sac en 1929 à 1,80 livre en 1932-33. Dans le même temps,
capitaux nationaux et étrangers profitent du récent retour à la convertibilité pour fuir le
Brésil. La rapide dépréciation monétaire qui en résulte renchérit considérablement les
importations, ainsi que l’indique la détérioration des termes de l’échange dont l’indice
passe de 200 en 1928 à 109 en 1931 et 90 en 1935. Or, de tous les achats à l’étranger, ceux
qui subissent le plus fortement les conséquences de la crise sont précisément les biens
d’équipement qui, en 1932, ne représentent plus que 18,9 % de leur valeur de 1929. Cette
extrême sensibilité des importations de machines se confirme à nouveau à partir de 1937,
après la reprise des années 1933-1935, et contribue à libérer partiellement le Brésil de la
domination étrangère5. Sous ce seul aspect négatif, la crise de 1930 n’aurait sans doute
pas protégé d’abord, puis stimulé l’industrie nationale si elle n’avait été prolongée par la
politique de défense caféière. En effet, l’achat, le stockage et la destruction du café,
financés par des émissions internes de crédit, permettent de limiter la chute des revenus
engendrés par l’économie caféière et, par là, de maintenir la plus grande part des
débouchés de l’industrie légère au moment même où la dépréciation monétaire la protège
efficacement de la concurrence étrangère6. Ainsi, après un léger fléchissement
en 1931-32, la croissance industrielle reprend à un rythme plus rapide que par le passé 7.
On ne saurait cependant l’expliquer en négligeant les changements intervenus avec
l’arrivée au pouvoir de Getulio Vargas.
4 Interpréter la révolution de 1930 comme une victoire partielle de la bourgeoisie
industrielle et des groupes urbains sur les propriétaires fonciers jusque-là détenteurs du
pouvoir politique n’est probablement pas faux8, à condition de ne pas le faire par
référence aux révolutions bourgeoises de l’Europe du XIXe siècle, tant les structures
économiques diffèrent dans l’un et l’autre cas. L’analyse que nous avons faite de la
croissance industrielle jusqu’en 1930 laisse clairement entrevoir combien reste limité le
pouvoir économique de la bourgeoisie industrielle face à celui des planteurs et des
capitalistes étrangers dont les intérêts respectifs convergent sur bien des points,
notamment en matière de liberté du commerce international et de libre convertibilité des
devises. Une telle conjoncture est parfaitement décrite par Jacques Lambert lorsqu’il
écrit : « Une bourgeoisie en formation a pris le pouvoir en Amérique latine mais, à la
101

différence de ce qui s’était passé un siècle et demi plus tôt en Europe, elle l’a pris alors
que la féodalité était encore presque intacte dans la société rurale9. »
5 Dans ce contexte, les chances de l’industrie nationale ne reposent pas sur un modèle de
type libéral abandonnant toute initiative aux particuliers, mais au contraire sur la
protection, l’assistance et l’initiative des pouvoirs publics. En ce sens, la politique
inaugurée par G. Vargas ressemble beaucoup plus aux expériences européennes
contemporaines qu’à celles du XIXe siècle. Les pouvoirs publics étendent leur domaine
d’intervention : vis-à-vis de l’extérieur, ils renforcent la protection de l’industrie
nationale, stabilisent les prix à l’exportation et contrôlent les transactions des matières
premières vitales pour le pays10 ; à l’intérieur, ils instaurent une réglementation des
salaires, un contrôle des prix, une législation sociale11. Mais une telle politique, pour
contribuer à l’industrialisation du pays, doit libérer l’économie nationale d’un certain
nombre de sujétions et modifier les institutions qui font obstacle au développement de
certains secteurs. Parmi ceux-ci, celui de l’énergie est probablement le plus atteint, et
nous en analyserons plus loin les modalités. Il n’est pas le seul : des entreprises publiques
fédérales sont créées dans le domaine des chemins de fer, de la navigation et de la gestion
portuaire ; la production de sel, de bois de pin, de maté est cartellisée sous contrôle public
12
; plus encore, des sociétés d’économie mixte sont mises en place pour exploiter les
gisements de fer, produire de l’acier sur une grande échelle et fabriquer de
l’ammoniaque. Stoppée quelques années par un retour partiel au libéralisme
qu’encourage, à l’issue de la guerre, le volume de devises étrangères accumulées,
l’intervention des pouvoirs publics s’étend à nouveau à partir de 1953 et ne se dissocie
plus guère de toutes les grandes réalisations dans les secteurs de l’industrie lourde, de
l’énergie et des transports. Nous analyserons en détail cette suite d’initiatives et
montrerons leur rôle dans l’industrialisation du Brésil. Avec elle, l’urbanisation progresse
à une allure désormais très rapide et renforce les groupes sociaux liés directement ou
indirectement à l’industrie. Aux côtés de la bourgeoisie industrielle et commerçante, des
employés et des fonctionnaires, émerge une classe ouvrière encore trop faible pour
affirmer son autonomie mais dont le poids ne peut plus être tenu pour négligeable13. On
ne saurait cependant comparer cette nouvelle stratification sociale à celle d’une nation
industrialisée de longue date, car ni la révolution de 1930 ni les progrès rapides de
l’industrialisation après 1953 n’ont éliminé la puissance des propriétaires terriens, et c’est
cette seconde caractéristique de l’expérience brésilienne qu’il convient d’esquisser
rapidement.
6 A la veille de la crise de 1930, loin de s’être affaibli, le pouvoir économique et politique
des planteurs se trouve renforcé par la réussite des mesures de stabilisation des cours du
café. Définie à la conférence de Taubaté en 1906 alors que le fléchissement des cours
mondiaux souligne la fragilité de la monoculture, cette politique vise à stabiliser les prix
du café par l’organisation des achats d’excédents et leur stockage14. Son financement par
emprunts externes en limite les répercussions sur la valeur de la monnaie brésilienne et
maintient le pouvoir d’achat extérieur des planteurs. Ainsi assurés contre toute
fluctuation, ceux-ci étendent leurs domaines, repoussent plus avant dans l’Etat de Sâo
Paulo la limite de la zone caféière et consolident leur emprise sur l’économie brésilienne.
C’est indirectement une telle puissance qui assure le succès de Vargas au moment où
l’ampleur de la crise fait craindre que toute l’économie brésilienne ne soit sacrifiée au
maintien des revenus caféiers, mais c’est aussi, nous l’avons vu, la sauvegarde partielle de
ces derniers qui limite les conséquences internes de la crise et soutient l’expansion de
102

l’industrie. Ce premier exemple de compromis entre bourgeoisie industrielle et


propriétaires terriens illustre parfaitement les conditions dans lesquelles s’opère
l’industrialisation depuis 1930. Les groupes urbains n’ont pas supplanté les ruraux mais
les obligent à partager un pouvoir que ces derniers étaient seuls à détenir jusque-là15.
Cette obligation de composer fixe ainsi les limites de l’industrialisation qui se heurte aux
structures agraires et éclaire toute l’ambiguïté des choix politiques de la bourgeoisie
industrielle qui s’efforce d’empiéter sur le pouvoir des planteurs sans toutefois se dresser
contre ceux qui détiennent encore la plus large fraction du revenu national, de l’épargne
disponible et des devises indispensables à l’importation16.
7 Une telle structure explique enfin une troisième caractéristique de l’industrialisation
brésilienne : aussi audacieuse soit-elle, l’intervention des pouvoirs publics demeure
soumise à la logique de la rentabilité capitaliste qui l’oblige à suivre plus qu’à réorienter
la tendance normale des entrepreneurs privés à concentrer leurs investissements dans les
secteurs et les zones géographiques qui offrent les perspectives de profit les plus
avantageuses. Cette constatation d’ordre général ne signifie évidemment pas que les
pouvoirs publics s’en soient tenus eux-mêmes à des investissements immédiatement
rentables : bien au contraire, nous verrons que sans leurs interventions dans les domaines
des transports, de l’énergie électrique ou de la sidérurgie qui n’attiraient aucun capitaux
privés, l’industrialisation du Brésil n’aurait probablement pas progressé aux rythmes qui
ont été les siens. Mais précisément toutes ces réalisations n’ont fait que renforcer les
déséquilibres spatiaux en accentuant la polarisation du triangle Sâo Paulo - Belo
Horizonte - Rio de Janeiro qui bénéficie, de ce fait, d’économies externes d’origine
publique sans commune mesure avec le reste du pays. Sans doute ne faut-il négliger les
tentatives de développement régional, mais leur insuccès ne tient-il pas au caractère peu
entraînant des seuls investissements que le Gouvernement Fédéral a accepté d’y réaliser ?
8 Réussites et limites de l’industrialisation brésilienne : analysons-les en étudiant
successivement la transformation des structures industrielles, les innovations publiques
dans le secteur des industries lourdes, l’extension de leurs effets par la planification et le
financement de l’infrastructure, les obstacles insurmontés enfin de l’agriculture et des
zones retardées.

Section 1. — La transformation des structures


industrielles
9 En 1960, l’ensemble de l’industrie ne contribue que pour 1/4 à la formation du produit
national, ce qui situe le Brésil, selon ce critère, à un niveau sensiblement égal à celui des
grands pays sud-américains (Argentine, Chili, Colombie), au-dessus de l’Egypte et de
l’Inde et, évidemment, loin derrière les nations industrialisées17. Par son taux de
croissance durant la décennie, par contre, le Brésil vient en tête des nations de
dimensions et de niveaux comparables ; parmi les « industrialisés », seuls l’U.R.S.S.,
l’Italie, le Japon et l’Allemagne le dépassent18.
10 Si l’on resitue ce taux dans l’ensemble de la période étudiée, on observe qu’il est le
résultat d’une accélération des rythmes de la croissance industrielle qui, ne dépassant pas
5 % par an entre 1930 et 1939, atteignent 6,5 % de 1940 à 1949, puis 8,4 % de 1950 à 1955 et
enfin 11 % de 1955 à 196119. On sait cependant que si les taux de croissance fournissent de
bonnes indications sur le dynamisme de l’industrie, ils ne sauraient être considérés
103

comme des critères d’industrialisation. A vrai dire, de tels critères n’existent pas encore
et l’on comprend aisément la difficulté de leur élaboration qui impliquerait la
combinaison non seulement de facteurs mesurables mais impondérables, tels que le degré
de concentration technique des firmes, la mécanisation de l’agriculture, l’extension des
moyens de transport, etc., mais aussi l’ensemble des progrès directs ou induits que diffuse
l’industrie et qui échappent à toute mesure. Plus modestement, nous nous sommes donc
limités à l’examen de l’évolution de la structure industrielle prise sous l’angle de la
répartition du produit entre les diverses branches. Nous lui donnons la signification
suivante : puisque la restructuration d’un ensemble économique n’est pas liée à la
croissance de n’importe quelle industrie mais uniquement à celle des branches qui
fabriquent des machines et des semi-produits susceptibles d’élever la productivité des
secteurs, industriels ou non, qui les utilisent, on peut considérer comme un signe
d’industrialisation toute inflexion des structures vers ce type d’industrie. Ce n’est
évidemment là qu’une approche très partielle : on n’ignore pas que la même usine peut
fabriquer des automobiles particulières ou des tracteurs, des produits de beauté ou des
insecticides et que, dans l’un et l’autre cas, les résultats seront diamétralement opposés
pour un même taux de croissance. Malgré cette lacune que nous nous efforcerons de
combler par une analyse sectorielle plus précise en étudiant les effets des industries de
base, il nous a semblé que l’évolution des structures industrielles reflétait le moins mal les
progrès de l’industrialisation. Pour ce faire, nous avons repris la classification déjà
utilisée dans le chapitre précédent et dont on peut rappeler les caractéristiques : le
groupe 1 couvre essentiellement les industries de biens de consommation, implantées de
longue date, utilisant surtout des matières premières végétales et représentant assez
fidèlement « les industries naturelles » tolérées par les planteurs du XIXe siècle ; le second,
par contre, englobe toutes les unités qui gravitent directement ou indirectement autour
de la sidérurgie et de la chimie minérale. Sans liens prononcés avec l’agriculture, donc
« artificielles », ces industries sont, dans l’ensemble, de création récente et se vouent
principalement à la fabrication de machines ou de semi-produits industriels20. Le tableau
no 34 offre une vue synthétique de cette évolution : de 85 % environ en 1919, l’ensemble
du groupe 1 tombe à moins de 50 % en 1961 alors que le groupe 2, qui ne représentait pas
15 % de la valeur du produit industriel en début de période, est devenu le plus important,
à son issue. Mais cette transformation ne s’est pas réalisée à des rythmes identiques
depuis 1930, aussi convient-il d’opérer quelques distinctions. Elles seront, notons-le au
préalable, très imparfaites en ce sens que les dates des recensements ne coïncident
absolument pas avec les phases d’évolution de la structure industrielle. En l’absence de
cette contrainte méthodologique, il aurait en effet fallu en distinguer trois : 1930-1945,
1946-1953, 1954-1961, soit deux temps forts entrecoupés d’un ralentissement des
transformations structurelles. En fait, nous sommes conduits à retenir trois phases
différentes, 1919-1939, 1939-1949, 1949-1961, mais on n’oubliera pas les décalages
qu’implique ce découpage superficiel.
104

TABLEAU No 33. — Contribution de l’Industrie à la formation du produit national brut : comparaison avec
quelques pays21.

Note 2122
Note 2223
Note 2324
Note 2425

TABLEAUNo 34. — Evolution de la structure des industries de transformation de 1919 à 1961 (en
pourcentage)26.
105

1. 1919-1939

11 Si un certain nombre d’entreprises métallurgiques, chimiques et mécaniques,


principalement d’origine étrangère, se créent au lendemain du premier conflit mondial,
les branches du groupe 2 ne prennent un réel essor qu’à partir de 1932. C’est au cours de
cette dernière période que s’opèrent les principales transformations observées entre les
recensements de 1920 et 1940.
12 L’élévation très nette de la part des industries du groupe 2, de 14,6 à 26,3 %, est d’abord
liée à leur croissance plus rapide que la moyenne ainsi qu’on peut l’observer sur le
tableau ci-dessous.

TABLEAU No 35. — Taux de croissance annuels moyens de l’emploi, de la production et de la productivité


des industries de transformation (1919-1939)27.

Emploi Valeur de la production Produit par tête

Groupe 1 :

Textile 3,18 — 0,21

Vêtements, Chaussures 1,91 1,16 — 0,71

Produits alimentaires 7,49 3,72 — 3,56

Boissons 1,24 1,06 — 0,25

Tabac —0,89 0,56 1,30

Bois 3,64 1,83 — 2,06

Cuirs et Peaux 2,93 2,53 — 0,36

Mobilier 5,36 4,78 — 0,60

Groupe 2 :

Transf, minerais non métal 4,06 5,50 1,22

Métallurgie 7,05 7,50 0,26

Mécanique 17,31 18,59 1,84

Matériel de transport 4,66 8,10 3,47

Chimie et Pharmacie 5,93 6,30 0,38

Caoutchouc 12,61 11,55 — 0,11

Papier-Carton 2,19 5,55 — 0,48

Moyenne de l’ensemble 4,54 4,13 —


106

13 Alors que les taux de croissance des industries de consommation implantées de longue
date sont tous inférieurs ou sensiblement égaux à la moyenne de l’ensemble, ceux des
industries de biens d’équipement lui sont nettement supérieurs. Parmi les plus élevés
figurent ceux des industries du caoutchouc et de la mécanique. Que représente cette
dernière ? Toujours par la méthode de sondage déjà évoquée on trouve, de 1930 à 1940,
les créations suivantes : 7 usines de matériel agricole et alimentaire, 8 de machines
textiles, 3 d’outillage pour le travail du bois, 13 d’équipement industriel général (presses,
pompes, chaudières). On ne saurait expliquer leur apparition que par la nouvelle
protection dont elles bénéficient à l’égard de l’industrie étrangère. L’exemple de la
fabrication des machines textiles est très révélateur. Depuis longtemps déjà les
principales filatures et usines de tissage avaient organisé des ateliers de réparation pour
limiter les arrêts de travail qu’entraînait le recours à l’industrie étrangère chaque fois
qu’une machine tombait en panne. Certains de ces ateliers s’étaient même suffisamment
développés pour fabriquer leurs propres machines, et l’on cite le grand métier de 824
broches présenté en 1922 par la Companhia America Fabril28. Il faut cependant attendre
1931 pour que la production de machines textiles prenne son essor : à cette date en effet,
sous la pression des industriels de la branche qui subissent une crise de surproduction
depuis 1925, le Gouvernement Vargas décide d’interdire l’importation de machines
textiles pendant trois ans, puis proroge la mesure jusqu’en 193729. En dépit des
protestations des filateurs et tisserands qui veulent restreindre le parc de machines, la
production de ces dernières se développe rapidement. Cet exemple illustre parfaitement
les possibilités de séquences remontantes, par substitution aux importations, lorsque
l’industrie nationale se trouve efficacement protégée de la concurrence étrangère, mais il
en marque aussi les limites. Comment attendre une impulsion massive et soutenue d’un
secteur déjà en crise pour des raisons plus structurelles que conjoncturelles, ainsi que
nous l’avons déjà analysé ? Or, la situation de l’industrie textile, sans doute plus grave que
celle des autres branches, ne constitue cependant pas une exception.
14 L’examen des taux de croissance de la productivité du travail permet de s’en convaincre :
ils sont tous négatifs pour le premier groupe, à l’exception de l’industrie du tabac, et
positifs pour le second, sauf ceux du caoutchouc et du papier-carton qui d’ailleurs
occupent une place à part. Cette différence de rythmes s’explique fort bien : faute d’élever
la productivité dans les autres secteurs, et par là de faire accéder de nouveaux
consommateurs au marché industriel, les industries de consommation voient diminuer la
croissance de leurs débouchés. Certaines industries de biens d’équipement et de semi-
produits, par contre, substituent progressivement leur production aux importations et
amorcent un processus cumulatif en se livrant les unes aux autres leur propre
production. Encore ce processus demeure-t-il lui aussi limité par la dépendance étrangère
qui se transfère du niveau des biens d’équipement à celui des semi-produits, tels ceux de
la chimie et surtout de la sidérurgie. Cette dernière sans doute a progressé, ainsi que
l’indique l’élévation de 3,4 à 6,3 % de sa part dans la valeur du produit industriel, mais elle
n’a pas encore opéré sa jonction avec toutes les industries de biens d’équipement qui
continuent à recourir aux importations.

2. 1939-1949

15 C’est au cours de cette seconde période que les modifications structurelles sont les moins
rapides. On l’observe bien sur le tableau no 24 : les industries du groupe 2 ne progressent
107

que de 26,3 % à 29,6 %, alors que celles du groupe 1 maintiennent leur contribution au-
dessus de 70 %. Encore convient-il de rappeler que la période 1940-1945 s’apparente à la
précédente en ce sens que le conflit mondial prolonge la protection de l’industrie
brésilienne inaugurée par la crise internationale de 1930. Dès lors les taux cités dans le
tableau no 36 ci-dessous surestiment la croissance des industries du groupe 2 au cours de
la 2e phase qui s’étend de 1945 à 1953. En dépit de cette déficience méthodologique, il
apparaît bien que les rythmes de croissance entre les industries appartenant à l’un et
l’autre groupe ne sont plus aussi différents qu’ils l’étaient précédemment. Non seulement
la chimie pharmacie et la fabrication de matériel de transport croissent moins vite que la
moyenne de toute l’industrie, mais la transformation des minerais non métalliques, la
métallurgie et le papier carton la dépassent peu et se situent au voisinage de la plupart
des industries du groupe 1, exception faite pour le textile (3,99 %), le tabac (3,54 %) et les
cuirs et peaux (3,94 %). Bien plus, à une seule exception les taux de croissance de la
productivité dans le groupe 2 s’élèvent moins vite que ceux du second et parfois
fléchissent par rapport à la période antérieure. A cela deux raisons, d’ailleurs liées, l’une
d’ordre conjoncturel, l’autre d’ordre structurel. Depuis 1945, en effet, les cours du café ne
cessent de s’élever30, augmentant le stock de devises accumulé durant la guerre grâce à
une balance commerciale excédentaire31. Croyant juguler ainsi les tensions inflationistes
qui commencent à se manifester et hâter le développement du pays par une autre voie
que celle de l’industrialisation, le Gouvernement Fédéral, où Getulio Vargas a été
remplacé par le général Dutra, favorise les importations par un taux de change fixé très
bas (18,5 Cr. pour 1 U.S. $ en 1947). L’épuisement rapide du stock de devises le conduit
l’année suivante à une politique plus sélective au profit des importations de biens
d’équipement32. Mais une telle mesure, outre qu’elle ne rétablit pas l’équilibre de la
balance commerciale (elle ne sera excédentaire qu’en 1950 et en 1953), diminue
l’incitation à investir dans les industries d’équipement au profit des industries de
consommation les plus diverses, car, « moins un produit était nécessaire, plus difficile
était son importation et donc plus rentable sa production33 ».

TABLEAU No 36. — Taux de croissance annuels moyens de l’emploi, de la production et de la productivité


des industries de transformation (1939-1919).

Emploi Valeur de la production Produit par tête

Groupe 1 :

Textile 3,60 3,99 0,54

Vêtements et Chaussures 4,91 5,32 1,17

Produits alimentaires 3,56 6,18 3,32

Boissons 11,61 7,77 — 0,50

Tabac — 0,51 3,54 3,97

Bois 7,12 7,84 2,04

Cuirs et Peaux 4,18 3,94 0,48


108

Mobilier 6,35 3,50

Edition et divers 6,50 8,50 2,20

Groupe 2 :

Transf. minerais non métal 8,74 7,86 0,23

Métallurgie 5,23 7,82 2,87

Mécanique 9,41 10,06 1,47

Matériel de transport 6,36 3,66 — 2,84

Matériel électrique 13,24 11,19 —1,05

Chimie et Pharmacie 5,51 5,46 0,62

Caoutchouc 9,11 16,17 7,27

Papier-Carton 7,66 7,24 0,57

Moyenne de l’ensemble 6,50

16 Ce facteur conjoncturel en rejoint un autre plus fondamental. Le ralentissement relatif et


dans certains cas absolu de la croissance des industries de biens d’équipement confirme
bien qu’en dehors de périodes exceptionnelles qui assurent à l’économie retardée une
protection quasi totale, l’industrialisation ne peut s’opérer par le jeu des séquences
remontantes. En d’autres termes, à partir du moment où la conjoncture internationale a
favorisé de nouveau l’agriculture d’exportation, celle-ci est redevenue assez forte pour
imposer un retour partiel à la liberté des échanges qui ne pouvait qu’élargir la marge
séparant la rentabilité des industries de biens de consommation de celle des industries de
biens de production. Dès lors les capitaux disponibles se polarisent sur les premières et
les entrepreneurs recourent, pour s’équiper, à l’importation, forcément plus avantageuse
à ce stade de développement industriel. L’industrialisation pourrait ainsi se trouver
stoppée si par ailleurs de profonds changements ne s’étaient opérés qui, leur phase de
maturation atteinte, commencent à porter leurs fruits.

3. 1949-1961

17 Les transformations de la structure industrielle s’opèrent désormais à des rythmes


rapides : de 70 % en 1949, le groupe 1 tombe à moins de 50 % en 1961, tandis que les
industries du groupe 2 deviennent majoritaires grâce à leurs taux de croissance très
élevés. Ce sont bien elles qui entraînent toute la croissance industrielle au cours de la
période. Examinons-les avant et après 1955 sans oublier cependant que le point
d’inflexion se situe plutôt aux environs de 1954 et que, de ce fait, la première période se
trouve surévaluée.
109

TABLEAU No 37. — Taux de croissance annuels moyens des industries du groupe 2.

1949-55 1955-59

Métallurgie 15,0 % 16,8 %

Mécanique 10,4 % 19,3 %

Matériel électrique 27,4 % 11,4 %

Matériel de transport 12,8 % 42,5 %

Caoutchouc 18,5 % 18,6 %

Chimie et Pharmacie 17,9 % 16,8 %

Papier-Carton 20,8 % 8,7 %

Edition 10,3 % 12,2 %

Moyenne des industries de transformation... 8,4 % 10,3 %

18 A nouveau la conjoncture extérieure n’est pas étrangère à l’accélération de la croissance


industrielle. La stabilisation puis la baisse des cours du café à partir de 1954,
accompagnées d’une diminution des exportations de coton et de cacao, entraînent un
déficit chronique de la balance commerciale et incitent à un réajustement du régime
cambiaire plus favorable aux industries de biens d’équipement34. Pour important qu’il
soit, ce facteur n’est pas le plus intéressant. Si nous comparons en effet les taux de
croissance des diverses industries du groupe 2, il apparaît bien qu’entre 1949 et 1955 les
industries mécaniques s’essoufflent malgré un taux moyen de 10 % par an. On observe,
par ailleurs, un ralentissement des créations nouvelles et l’apparition de capacité de
production excédentaire dans certaines entreprises. Ce phénomène peut s’expliquer par
la structure du secteur tourné vers la construction de matériel pour les industries de
biens de consommation. Or, les impulsions en provenance de ces dernières ne sont pas
suffisamment fortes, comme l’indiquent les exemples suivants : les entreprises liées à
l’équipement des industries du bois sont en perte de vitesse et, sur les 21 recensées, une
seule a été créée entre 1950 et 195435. Parmi les 15 nouvelles entreprises destinées à
fabriquer des métiers à tisser et des accessoires pour l’industrie textile, 4 seulement sont
fondées avant 1954, encore sont-elles de très petite dimension (moins de 30 ouvriers). Il
faut attendre l’installation de la grande firme japonaise (Howa do Brasil) en 1956 pour
assister à un redémarrage de cette branche qui ne s’affirme vraiment qu’en 1960. Les
industries alimentaires ne semblent pas non plus avoir joué de rôle important : de 1950
à 1955, on ne relève la création que de 6 entreprises destinées à équiper cette branche : 1
pour le traitement du café, 2 pour celui des produits laitiers, 1 pour les légumes et les
fruits et 1 pour l’emballage. A partir de 1956 seulement, cette dernière activité connaît un
certain essor, de même que les industries d’équipement de réfrigération. Par contre, dès
cette époque, se créent un nombre important (38) d’entreprises qui se destinent à la
fabrication de tours, de presses, de pompes hydrauliques, d’appareils pour l’industrie
chimique. Les unes et les autres sont donc entraînées par la croissance des industries du
110

groupe 2 parmi lesquelles on trouve la chimie, la construction de matériel électrique et de


transport, le papier-carton..., etc. Quelles sont les entreprises qui assurent un tel
dynamisme à ces branches ? Bon nombre sont d’origine étrangère et s’attachent surtout à
satisfaire le marché final en se substituant aux importations : c’est le cas des entreprises
qui se créent dans les branches de la construction électrique (matériel léger), de la chimie
(produits pharmaceutiques) et de la petite mécanique36. Mais à leur côté se créent ou se
développent, lorsqu’elles existent déjà, des entreprises vouées à la construction
d’équipement de base (pour les industries chimiques, sidérurgiques, pétrolières et
électriques), de moyens de transport (matériel ferroviaire et de navigation), des semi-
produits enfin, tels que l’acier sous ses multiples formes, la chimie de base, le ciment.
19 Cet élargissement de l’industrie à la base, dans les secteurs les plus industrialisants parce
qu’ils fournissent au reste de l’économie des machines ou des semi-produits susceptibles
d’élever sa productivité, se poursuit plus rapidement encore de 1956 à 1961. Malgré le
décalage statistique, on peut observer sur le tableau no 37 les taux de croissance atteints
par les diverses branches : ils sont tous supérieurs à ceux des cinq premières années de la
décennie, sauf pour le matériel électrique, le papier-carton et la chimie, encore dans ce
dernier cas la différence est-elle minime (16,8 % au lieu de 17,9 %). Par contre, on note la
croissance exceptionnelle des industries de moyens de transport (42,5 % par an, en
moyenne), de la mécanique (19,3 %) et de la métallurgie qui comprend, rappelons-le, la
sidérurgie (16,8 %). Les entreprises de ces diverses branches ont une origine soit
étrangère, soit nationale. Les premières, bien représentées par les firmes de construction
automobile à qui l’on doit imputer la croissance très rapide de l’industrie des moyens de
transport, investissent massivement après que la S.U.M.O.C. (Instruction no 113 de 1955)
les ait autorisées à importer des biens d’équipement sans couverture cambiaire, pourvu
que leurs projets aient été reconnus utiles pour le développement de l’économie
nationale. Les firmes automobiles ne sont pas seules à profiter d’une pareille
conjoncture : d’autres, installées de longue date au Brésil et craignant de futures
limitations cambiaires, créent de nouvelles unités susceptibles de les approvisionner en
semi-produits et matériel d’équipement (processus d’intégration verticale en amont). On
ne saurait cependant rattacher à ces seuls investissements les transformations rapides
que connaît l’industrie brésilienne au cours de La dernière décennie. A cela, deux raisons
au moins : la plupart des firmes étrangères investissent de préférence dans les derniers
stades du processus de production ; pour s’équiper, nous l’avons vu, elles recourent en
grande partie à l’industrie étrangère37. Or, la restructuration de l’industrie brésilienne ne
se serait pas opérée sans la croissance, rapide elle aussi, d’autres industries telles que la
sidérurgie, la métallurgie, la grosse mécanique, la chimie et la pétrochimie, et une telle
croissance a comme principale origine, directe ou indirecte, le secteur public38.

4. Essai d’interprétation

20 A ce dernier propos, nous devons élargir notre essai d’interprétation de l’industrialisation


brésilienne et confronter nos résultats avec ceux de la C.E.P.A.L. dans son analyse en
termes de substitution aux importations39. Abstraction faite de quelques nuances, la thèse
est la suivante : toute l’industrialisation du Brésil, depuis 1930, mais surtout depuis 1949,
s’explique par une progressive substitution de l’industrie domestique40 aux importations
sous la contrainte des restrictions imposées, volontairement ou non, aux échanges
internationaux. Economie réflexe, l’économie brésilienne aurait amorcé son
111

industrialisation par une série de réponses à des défis lancés par les restrictions du
commerce extérieur. Les industries de biens de consommation (textiles et produits
alimentaires notamment) auraient ainsi achevé leur substitution aux alentours de 1950,
ce qui expliquerait leur faible croissance au cours de la dernière décennie. Les unités les
moins capitalistiques de l’industrie chimique, électrique, mécanique, auraient alors pris le
relais, d’où leur taux de croissance très élevé jusqu’en 1958. Elles seraient suivies dans
cette voie depuis 1956, et toujours pour les mêmes raisons, par les unités plus « lourdes »
appartenant aux mêmes branches. Dans les limites actuelles du marché brésilien, seules
quelques-unes de ces dernières auraient encore devant elles un champ de substitutions
suffisamment large pour induire de nouveaux développements (transformation des
métaux, chimie, caoutchouc), mais le processus toucherait à sa fin et la crise qui dure
depuis 1962 en serait le signe. Au total, l’industrialisation brésilienne aurait reposé sur un
schéma de ce type :
restrictions du secteur externe → substitution aux importations de biens de
consommation → extension du marché interne → croissance de la demande de
biens intermédiaires et d’équipement → goulot d’étranglement externe →
nouvelles substitutions.
21 Pourquoi un tel schéma se serait-il appliqué avec tant de succès au Brésil, alors qu’il
demeure inefficace ailleurs ? D’abord parce que ce pays réunit les deux conditions
indispensables à sa réussite : « le volume et la structure des importations représentaient
un marché potentiel suffisamment ample pour garantir l’établissement d’un certain
nombre d’industries de substitution41 » ; « il existait un degré de diversification de la
capacité de production suffisant pour permettre une réaction satisfaisante à l’impulsion
donnée par le goulot d’étranglement externe42 ». De plus, le Brésil présentait une
caractéristique qui aurait joué un rôle essentiel : la concentration dans une même région
géographique du secteur exportateur et du secteur industriel, le premier procurant le
marché par le développement du tertiaire qu’il a précédemment induit, le second
apportant 1’« entrepreneurial capacity ». Un tel schéma est incontestablement séduisant
et explique bien, semble-t-il, un certain nombre de composantes essentielles de
l’industrialisation brésilienne. Par ailleurs, il débouche sur une analyse critique des
limites de ce processus et sur le caractère inévitable d’une transformation des structures
internes : nous marquerons plus loin notre complet accord sur ce point. Ceci dit,
l’explication en termes de substitution aux importations nous paraît négliger un aspect
essentiel de l’expérience brésilienne, à savoir les effets industrialisants des industries de
base construites par les pouvoirs publics ou avec leur aide. Sur quelles hypothèses repose
en effet le schéma de l’industrialisation par substitution aux importations ? Sur deux au
moins qui nous paraissent essentielles43 :
1. le secteur extérieur (importations et revenus des exportations) est susceptible de former un
marché ;
2. l’existence de ce marché suffit à entraîner le développement de l’industrie.

22 Ces deux hypothèses ne nous paraissent que partiellement valides et, dans le cas du
Brésil, nous préférons les formuler ainsi :
1. le secteur extérieur a contribué à la formation d’un marché interne, mais son action seule
n’aurait certainement pas permis d’obtenir tous les débouchés grâce auxquels les industries
les plus dynamiques se sont développées ;
112

2. l’existence de ce marché a permis une croissance rapide des industries les plus dynamiques
parce que s’étaient développées, parallèlement et sans référence à sa logique, d’autres
industries aux effets particulièrement industrialisants44 Qu’est-ce à dire ?

23 Il ne s’agit pas de mettre en doute les effets favorables pour l’industrialisation des
restrictions apportées aux échanges internationaux et nous n’avons pas expliqué
autrement l’amorce du processus au cours de la décennie 30-40. En outre, nous avons
observé sur toute l’histoire de l’industrie brésilienne que chaque phase de croissance
industrielle correspondait bien à un étranglement, partiel ou total, de la capacité
d’importer. Ce qui différencie précisément la croissance industrielle d’avant 1930, du
démarrage de l’industrialisation à partir de cette date, c’est précisément que le Brésil
commence à opérer certaines substitutions impossibles jusque-là : l’acier sous ses
multiples formes, l’ammoniaque, les dérivés pétroliers, les matières plastiques, le
caoutchouc synthétique, pour ne retenir que les principales. Or, dans aucun de ces cas,
l’existence d’un marché n’a suffi à induire la création d’industries suffisamment vastes
pour engendrer économies d’échelle et économies externes grâce auxquelles ces produits
contribuent à élever la productivité des branches qui les utilisent. Leur apparition est liée
à des initiatives publiques qui s’appellent Companhia Siderurgica Nacional, Companhia de
Alcalis, Petrobras, Conjunto Petroquímico Presidente Vargas..., etc. Or, toutes ces
entreprises publiques auxquelles nous devrions ajouter les firmes privées, beaucoup plus
nombreuses, qui se sont développées avec l’aide, soit d’un financement public, soit de
commandes publiques pour la réalisation de travaux d’infrastructure, appartiennent à ce
groupe d’industries qui exercent sur leur environnement plus d’effets qu’elles n’en
reçoivent45. Plus concrètement, elles ont ouvert, par leurs achats d’inputs et de biens
d’équipement, des débouchés entièrement nouveaux ; elles ont entraîné, par leur
production désormais à l’abri des aléas du commerce extérieur, des créations
industrielles qui n’auraient pas vu le jour en leur absence ; elles ont poussé plus que
toutes autres les pouvoirs publics à entreprendre l’extension de l’infrastructure de
transport et le développement de l’industrie électrique, ouvrant indirectement par ce
biais de nouveaux débouchés aux industries les plus dynamiques ; elles ont contribué
enfin à intravertir la demande de biens d’équipement, et nous en fournirons de nombreux
exemples en étudiant les transformations du secteur énergétique. La conjonction de tous
ces effets nous paraît avoir joué un rôle décisif dans les succès de l’industrialisation
brésilienne, elle ne nous en fait pas oublier pour autant les limites. Ces dernières, que
nous examinerons plus loin, ne contredisent pas notre analyse mais nous conduisent
simplement à penser que l’aménagement des propagations à partir des industries
industrialisantes n’a pas été réalisé.
24 L’explication, ébauchée en tête de ce chapitre, tient aux contradictions des forces sociales
qui soutiennent l’industrialisation et à l’absence d’un démarcage net entre la bourgeoisie
industrielle et les propriétaires fonciers. Examinons alors le rôle des pouvoirs publics
dans l’industrialisation46.

Section 2. — Le rôle des pouvoirs publics dans


l’industrialisation
25 En 1960, les seules entreprises du Gouvernement Fédéral contribuent à la formation du
revenu national dans la proportion de 53 % pour le secteur financier et bancaire, 6 % pour
celui des transports et 7 % pour celui de l’industrie47. Ces évaluations reflètent mal le
113

véritable rôle des pouvoirs publics dans l’industrialisation du Brésil, non pas tellement
parce qu’elles se limitent aux seules entreprises fédérales que du fait des modes
d’interventions publics et de leurs conséquences qui échappent à une comptabilité
patrimoniale.

1. La création des industries de base

26 Sur les 31 milliards de cruzeiros engendrés par les entreprises fédérales dans le secteur
industriel en 1960, 10 proviennent de la sidérurgie et 21 de la chimie, ce qui indique
clairement les branches sur lesquelles les pouvoirs publics ont fait porter leur effort. En
ce qui concerne la seconde, nous avons déjà mentionné la création en 1943 de la
Companhia de Alcalis destinée à produire de l’ammoniaque, et nous verrons surtout au
cours d’un chapitre ultérieur le rôle de Petrobras dans le développement de l’industrie
chimique brésilienne à partir de 1954. Reste la sidérurgie dont les fonctions
industrialisantes ont déjà été évoquées et que nous tenons à souligner de nouveau par ce
commentaire explicite de la C.E.P.A.L,48 :
27 « Lorsque le problème du développement économique surgit dans un pays tel que le
Brésil, le développement d’une industrie moderne du fer et de l’acier, qui semble peu
compatible avec l’existence d’une agriculture primitive, est en fait la première et
essentielle démarche qui transformera le travail agricole et accroîtra sa productivité. La
croyance qu’un pays doit d’abord améliorer son agriculture puis tourner son attention
vers le développement des industries légères avant d’entreprendre l’établissement
d’industries lourdes indispensables à la formation de capital n’est rien de plus qu’une
théorie dont l’expérience prouve le caractère erroné. Prenons par exemple le cas des
Etats-Unis. Là, le progrès technique dans l’agriculture n’a pas précédé le progrès
industriel. C’est tout à fait le contraire ; le considérable développement de l’industrie a
forcé l’agriculture à se mécaniser, car l’agriculture a abandonné sa force de travail à
l’industrie. L’introduction de telles techniques a été facilitée par le développement
antérieur de l’industrie du fer et de l’acier et d’autres surgissant à partir des biens de
production49. »
28 Or, nous avons vu qu’au début du XXe siècle toutes les expériences antérieures ont
échoué : ne subsistent que les petits fourneaux du Minas Gerais et un haut fourneau
de 15 tonnes/jour installé à Esperança sur le parcours de l’Estrada de Ferro Central 50. Au
total, la production brésilienne en 1900 est estimée à environ 755 tonnes. Très faible, la
croissance se poursuit sur les mêmes bases au cours de la première décennie du XXe
siècle : 3 000 tonnes seulement sont atteintes en 1914. Dès cette époque pourtant, les
pouvoirs publics s’efforcent de stimuler la production sidérurgique : des ouvertures de
crédit sont décrétées dans ce but entre 1903 et 1910 ; une participation directe du
Gouvernement Fédéral est même envisagée en 1911 pour la construction d’une usine
de 150 000 t d’acier, mais elle est repoussée par le Congrès51. En 1920, le Brésil ne produit
toujours que 10 000 t de fer, mais la consommation est désormais suffisamment élevée
pour tenter quelques investissements privés. De 1921 à 1923, de nombreux emprunts sont
émis52 ; s’ils n’aboutissent pas tous, la création de la Belgo-Mineira ouvre au Brésil l’ère du
fer et de l’acier. La nouvelle entreprise sidérurgique résulte de la fusion d’une petite
société locale, la Companhia Siderurgica Mineira, et du puissant groupe belgo-
luxembourgeois ARBED53. Elle commence par développer les installations existantes à
Sabara puis entreprend en 1935 la construction de l’usine de Monlevade dans laquelle des
114

fours Siemens-Martin puis, en 1940, un train de laminoir prolongent les hauts fourneaux.
On peut suivre sur le tableau no 6 la contribution de cette industrie à la consommation
brésilienne : après une phase de très faible croissance jusqu’en 1932, elle s’élève
rapidement à l’abri de la concurrence étrangère que limite la hausse des prix de l’acier
nord-américain : de 1932 à 1937, en effet les prix F.O.B. s’élèvent de 30 % et les prix C.I.F.
en cruzeiros d’au moins 70 %. Le second conflit mondial ne fait que renforcer cette
protection et permet à la production nationale de dépasser le volume des importations.
Aussi bénéfique qu’eût pu être pour le Brésil cette première unité, elle ne pouvait jouer le
rôle entraînant d’un grand complexe sidérurgique, compte tenu de ses limites
technologiques. Localisée dans le Minas Gerais, près des gisements de fer, mais loin de la
métallurgie côtière à laquelle la relie un système déficient de transport, l’usine de
Monlevade utilise de plus le charbon de bois comme réducteur. Sans doute suffisant au
siècle précédent pour démarrer l’industrialisation, une telle technique n’appelle pas
d’amples progrès susceptibles d’engendrer des économies d’échelle et d’innovations54. Il
était donc nécessaire de faire franchir un pas à la sidérurgie brésilienne en passant au
stade de la réduction par le coke. C’est alors que le Gouvernement Fédéral crée la
Companhia Siderurgica Nacional, société d’économie mixte dont il détient les 2/3 du
capital social. Dès 1941 commence à Volta Redonda, dans la vallée du Paraiba, la
construction d’une nouvelle usine sidérurgique prévue initialement pour produire
350 000 t d’acier55. Elle utilise le minerai de fer d’Itabira distant de 390 km mais auquel la
relie le Central do Brasil et le charbon de Santa Catarina qu’elle cokéfie sur place après
adjonction d’une houille nord-américaine de meilleure qualité qui accroît l’efficacité de la
réduction56. Inauguré en 1946, le complexe n’a cessé depuis lors de se développer
(1 200 000 t en 1963) et d’entraîner une triple croissance industrielle : en amont, en aval et
à son propre niveau.

TABLEAU No 38. — Evolution des importations et de la production de produits sidérurgiques (en 1 000 t) 57
.

Production
Importation de produits sidérurgiques Production de fonte
d’acier

1900 — 0,7 —

1901 — — —

1902 — — —

1903 — — —

1904 — — —

1905 — — —

1906 — — —

1907 — — —

1908 — — —
115

1909 — — —

1910 — 3,0 —

1911 — — —

1912 — — —

1913 — — —

1914 — — —

1915 — — —

1916 — — —

1917 — — —

1918 — — —

1919 . — — —

1920 — 10,0 —

1921 — 15,0 —

1922 — 16,0 —

1923 — 20,0 —

1924 — 20,0 —

1925 386,1 30,0 7,6

1926 403,1 21,3 9,9

1927 445,6 15,3 8,2

1928 469,7 25,7 21,4

1929 456,1 33,7 16,8

1930 246,0 35,3 21,0

1931 123,5 28,1 23,1

1932 122,8 28,8 34,2

1933 234,6 46,7 53,6

1934 291,8 58,6 61,7

1935 284,1 64,1 64,2


116

1936 309,9 78,4 73,7

1037 395,7 98,1 76,4

1938 258,5 122,3 92,4

1939 314,6 160,1 114,1

1940 280,7 185,6 141,2

1941 234,3 208,8 155,4

1942 136,5 213,8 160,1

1943 199,9 248,4 185,6

1944 313,3 292,2 221,2

1945 299,0 259,9 205,9

1946 464,2 370,7 342,6

1947 464,2 480,9 386,9

1948 214,5 551,8 483,1

1949 240,9 511,7 615,1

1950 263,9 728,9 788,6

1951 368,4 776,3 843,0

1952 370,9 811,5 893,3

1953 235,8 880,1 1 016,3

1954 645,7 1 088,9 1 148,3

1955 341,0 1 068,5 1 162,5

1956 247,3 — 1 365,0

1957 387,5 — 1 470,0

1958 212,8 — 1 659,0

594,7 — 1 866,0

1960 434,5 — 2 279,0

1961 330,7 — 2 485,0

— — —
117

1963 374,7 — 2 812,0

1964 — — 3 016,0

29 Par sa demande, l’usine de Volta Redonda entraîne la croissance de plusieurs grands


secteurs industriels tels que l’extraction du charbon, du minerai de fer et du calcaire, la
production d’acide sulfurique, de métaux non ferreux, d’électricité et de dérivés
pétroliers. Le bilan matière des achats courants de Volta Redonda en 1962 illustre cet
impact. Encore cette demande est-elle loin de couvrir tous les effets en amont car, outre
les achats courants, Volta Redonda devient au fur et à mesure de sa croissance un client
de plus en plus important pour l’industrie nationale de biens d’équipement à travers les
investissements qu’elle réalise à tous les niveaux : extraction de matières premières,
transport par fer et par mer, cokéfaction, laminage, production d’électricité...

TABLEAU No 39. — Consommation de matières premières par l’usine de Volta Redonda en 1962 58.

Industrie extractive

Dolomites calcinées 29 219 t

Fondants 399 578 t

Minerais de fer 1 346 381 t

Energie :

Charbon métallurgique national 372 307 t

Charbon vapeur national 26 306 t

Charbon étranger 622 307 t

Dérivés pétroliers 171 807 t

Métaux non ferreux et alliages :

Aluminium 650 t

Cuivre électrolythique 225 t

Etain 859 t

Ferro-alliages 10 607 t

Zinc 4 304 t

Chimie :

Acide sulfurique 15 189 t

Divers :
118

Ferraille 352 547 t

Autres matières premières 270 688 t

Total 3 622 974 t

30 En aval, c’est-à-dire par l’intermédiaire de sa production, la sidérurgie exerce des effets


encore plus importants puisqu’elle entraîne directement le développement de la
métallurgie et indirectement celui de toutes les industries mécaniques qui lui sont liées
par leur vente et par leurs achats. Ici, effets par les flux et par les prix se mêlent
étroitement car toute extension de la production engendre des économies d’échelle et des
économies externes qui se répercutent sur les prix. En 1946, au moment où Volta Redonda
entre en opération, la production sidérurgique brésilienne se limite à des laminés bruts, à
des barres et du fil de fer. Depuis, la gamme de produits ne cesse de s’étendre : plaques,
rails, tôles fines à chaud et à froid en 1947, tôles galvanisées et feuilles des Flandres
en 1948, fers ronds et fers pour machines en 1952, tubes en 1954, aciers spéciaux plus
récemment59. A chacune de ces étapes de nouvelles industries apparaissent et
d’anciennes, jusque-là dépendantes d’un approvisionnement étranger, se développent. En
effet, non seulement la sidérurgie nationale met à la disposition des industries
d’équipement un volume croissant et diversifié de produits, mais elle en diminue les prix
tout en les protégeant des fluctuations internationales. Le caractère arbitraire des divers
taux de change en vigueur au cours de la décennie ne permet pas une évaluation
rigoureuse du bénéfice qu’en retire l’économie brésilienne, mais on peut néanmoins, sur
la base du tableau suivant, vérifier que pour la plupart des laminés, Volta Redonda qui
joue en matière de prix un rôle de firme-leader, procure au pays des aciers meilleur
marché que ceux en provenance de l’étranger, et ce dès 195160.

TABLEAU No 40. — Prix comparés des laminés importés et de ceux produits à Volta Redonda (en Cr. par
tonne)61.

Prix F.O.B. Volta Prix U.S. rendus à Volta


Redonda Redonda

Rail 6 600 6 831

Accessoires 7 500 8 465

Blooms 5 200 7 026

Rillettes 5 000 6 204

Profilés 6 750 7 503

Grosses tôles 6 900 7 355

Tôles fines à chaud 7 500 7 132

Tôles fines à froid 8 150 8 416


119

Tôles galvanisées, Feuilles des


8 650 8 899
Flandres.

31 Troisième groupe d’effets enfin : en créant un véritable marché national de l’acier, la


Companhia Siderurgica Nacional entraîne l’extension de tout le secteur sidérurgique. Un
moment éclipsé par l’essor de Volta Redonda dans l’Etat de Rio de Janeiro, le Minas
Gerais, détenteur des minerais de fer mais éloigné des combustibles minéraux, reprend
son importance. Aux côtés de l’ancienne Companhia Belgo Mineira, qui s’étend et se
modernise tout en gardant son combustible végétal, s’installent à partir de 1950 la
Companhia Aços Especiais Itabira (ACESITA) et la Companhia Siderurgica Manesmann qui
utilisent les disponibilités électriques rendues abondantes par l’intervention de la
C.E.M.I.G. Usiminas (Usinas Siderurgicas de Minas Gerais) enfin implante à la fin de la
décennie un ensemble intégré prévu pour produire 700 000 tonnes d’acier par,an dans un
premier temps, puis 1 500 000 à 2 000 000 dans un second.
32 Moins concentrée, la sidérurgie pauliste (Mineraçâo Geral do Brasil Ltda, Aliperti, etc.)
avait encore plus régressé, en termes relatifs, jusqu’à ce que se soit installée à Piaçaguera
(près de Santos) la grande unité de la Cosipa, actuellement en voie d’achèvement et
prévue pour 500 000 tonnes d’acier en 1965, puis 1 500 000 tonnes en 1970.
33 Certains Etats enfin, dépourvus jusque-là d’unités sidérurgiques, vont en être dotés dans
les années à venir (usine de Vitoria dans l'Espirito Santo et de Santa Catarina au Sud),
tandis qu’à plus long terme sont projetées les installations d’Usiba (180 000 t/an de tôles
fines) dans l’Etat de Bahia et de Metamig (1 000 000 de t/an d’acier dans le Minas Gerais).

TABLEAU No 41. — Financement de l’industrie sidérurgique brésilienne de 1956 à 196062.

Note 6363

34 Or, si toutes ces unités ne relèvent pas d’une initiative publique, encore que ce ne soit pas
le cas pour les plus importantes d’entre elles, elles bénéficient toutes d’un financement
public sous forme soit de participation, soit de prêts des organismes financiers de l’Etat,
soit enfin de taux de change préférentiel comme l’indique le tableau ci-joint.
35 Le développement de ce secteur, comme celui de la chimie de base et de la pétrochimie,
résulte donc bien d’une initiative publique que prolongent et démultiplient les initiatives
privées tout au long de séquences se déroulant de haut en bas du processus de
120

production. Mais leurs effets accentuent un certain nombre de goulots d’étranglement


que doivent précisément éliminer d’autres actions des pouvoirs publics. Examinons les
principales d’entre elles.

2. La planification et le financement de l'industrialisation.

36 A partir du moment où les industries de base commencent à exercer leurs effets, c’est-à-
dire à susciter la création d’industries métallurgiques, mécaniques, de matériel électrique
et de transport qui substituent leur production à celle de l’industrie étrangère, le Brésil
doit faire face à un double goulot d’étranglement issu de l’étroitesse de son infrastructure
industrielle et de ses insuffisants moyens de mobiliser l’épargne disponible.
37 Chemins de fer, voies routières et ports ont été le plus souvent construits pour écouler
vers l’extérieur le sucre, le coton, le café et, accessoirement, en recevoir des produits
manufacturés. Tant que l’industrie se limite à approvisionner en biens de consommation
un marché immédiat (Sâo Paulo ou Bio), l’obstacle n’est pas dirimant, d’autant plus que
machines et matières premières, venant de l’extérieur, sont ainsi facilement acheminées.
Il n’en va plus de même lorsque s’opèrent les jonctions entre industries de base,
ressources minérales et énergétiques, industries clientes et consommateurs. A partir des
années 30, le trafic croît sans que soient sensiblement améliorés les moyens de transports
et leur infrastructure, si bien que dès la Deuxième Guerre mondiale l’industrie brésilienne
se trouve prisonnière d’un réseau de transport insuffisant et vétuste. La situation du
secteur énergétique diffère peu, ainsi que nous l’analyserons dans un chapitre ultérieur.
Or, tous ces domaines de l’activité économique tendent à échapper à l’initiative privée du
double fait de leur rentabilité décroissante et de la nécessaire coordination qu’ils
impliquent.
38 D’autre part, leur financement comme celui des industries de base hautement
capitalistiques requiert des moyens d’une toute autre ampleur que ceux qu’a exigé
jusque-là le développement des industries légères. De plus, dans la mesure où le Brésil
souhaite renforcer son indépendance économique et orienter l’industrialisation au profit
du développement de son économie, il se doit de limiter l’appel aux capitaux privés
étrangers et de couvrir ses investissements par des ressources internes. Or, un tel projet
n’est pas aisé pour deux raisons au moins : les planteurs et les réseaux de commerce qui
leur sont liés, principaux détenteurs de l’épargne brésilienne, préfèrent d’autres
opportunités d’investissement ; la capacité d’autofinancement de l’industrie existante est
soit insuffisante, compte tenu de la petite dimension des firmes, soit drainée à l’extérieur
lorsqu’il s’agit de sociétés étrangères. Seule une initiative publique peut donc suppléer à
cette défaillance.
39 C’est à ces deux impératifs — élargir l’infrastructure et financer les investissements
industriels les plus lourds — que s’efforcent de répondre les tentatives de planification et
l’organisation d’un système de mobilisation et de répartition des capitaux disponibles.
Malgré des erreurs et des échecs sur lesquels nous reviendrons plus loin, ces deux
expériences ont largement contribué à l’industrialisation du Brésil en permettant aux
industries de base de se développer et d’opérer leur jonction avec d’autres branches de
l’économie nationale.
121

A) L’expérience de planification

40 Aucun des documents intitulés « plan » n’en est un à proprement parler, en ce sens
qu’aucun ne lie de façon rigoureuse un ensemble d’objectifs cohérents et hiérarchisés à
des moyens que l’on sait pouvoir mobiliser. Les uns et les autres se limitent à recenser les
principaux goulots d’étranglement de l’économie brésilienne et à en prévoir la résorption
par un certain nombre de projets chiffrés. Une évolution cependant se dessine depuis le
plan Salte de 1948 jusqu’au récent plan triennal de 1963-1965. Alors que les premiers
n’insèrent dans leurs objectifs que les quelques secteurs d’infrastructure où prédomine
l’action des pouvoirs publics, les « métas » du Président Kubitschek en 1956 étendent le
domaine de la planification à tous les secteurs essentiels de l’industrie et de
l’infrastructure. Troisième étape enfin, le plan triennal dépasse le simple stade de
l’énumération et envisage les inévitables modifications de structures qu’impliquent la
poursuite de l’industrialisation et l’harmonisation du développement64.
41 Le 10 mai 1948, l’exécutif adresse au Congrès National un message accompagnant l’avant-
projet du plan Salte65 qui, après de longs débats, est voté deux ans plus tard, le 18 mai
1950 (loi no 1102)66. Malgré son nom, ce document n’est pas un plan mais une sorte de loi-
programme se proposant de rationaliser et de coordonner les interventions des pouvoirs
publics dans quatre domaines considérés comme les principaux obstacles au
développement. Il prévoit, dans ce but, de dépenser en cinq ans 19 909 millions de
cruzeiros répartis entre la Santé (2 640), l’Alimentation (2 733), l’Energie (3 190) et les
Transports (11 346). Ce dernier poste, de loin le plus important, se ventile ainsi : chemin
de fer (7 501), routes (1 263), ports, navigation fluviale et maritime (1 504), oléoducs (141),
transports aériens (937)67. Les dépenses doivent être couvertes aux 2/3 par des recettes
prélevées sur le budget de l’Union ou sur les dotations constitutionnelles68, le tiers restant
faisant l’objet d’emprunts internes et externes.
42 Ce plan ne fut finalement qu’appliqué très partiellement, les pouvoirs publics ne
disposant ni des ressources pour son financement, ni des moyens pour en contrôler
l’exécution. Après avoir renoncé aux emprunts internes et aux dotations
constitutionnelles, ils se limitèrent donc à engager un volume d’investissements
compatible avec les dépenses budgétaires courantes69. Comme pour la législation de 1936,
néanmoins, les répercussions à longue échéance semblent l’emporter sur les incidences
immédiates. Les effets de l’industrialisation commencent à se percevoir et le problème de
son aménagement s’impose. D’autres tentatives vont suivre. Presque simultanément à la
mise en œuvre du plan Salte, la Comissâo Mista Brasil — Estados Unidos commence ces
travaux70, dans le but de définir les projets prioritaires auxquels les U.S.A. pourraient
apporter leur aide dans les domaines de l’agriculture, de l’énergie et des transports. Là
encore, il n’est pas question de planifier véritablement, mais simplement de recenser les
goulots d’étranglement les plus graves auxquels ne peuvent s’attaquer les industriels
privés. Ses conclusions diffèrent peu de celles du plan Salte : la Commission propose que
soient investis 14 019 millions de cruzeiros pour l’amélioration des principales voies
ferrées (7 671), l’électrification (4 605), l’aménagement des ports et la navigation côtière
(1 147) et deux projets industriels (production d’ammoniaque et de tubes d’acier).
43 Dès son élection, le Président Kubitsohek ajoute une pierre à l’édifice en créant le
Conselho do Desenvolvimento71, organisme auquel incombe l’élaboration, la coordination
et le contrôle de l’exécution du « Programa de Metas ». Conçu pour la période 1957-1961 72,
ce nouveau document se propose d’élargir l’infrastructure (énergie et transport), de
122

réduire la dépendance externe en matière de biens d’équipement et de semi-produits et


pour cela de stimuler les branches industrielles de base. Ces directives sont concrétisées
en objectifs chiffrés qui s’attachent essentiellement à l’énergie et aux industries de base,
ainsi qu’on peut le voir dans le tableau suivant73.

TABLEAU No 42. — Objectifs du programme des « Metas ».

1956 1960

Energie électrique (millions de kW) 3 5

Charbon (en millions de t/an) 2,3 4

Pétrole : Production (en 1 000 t/an) 340 5 000

Raffinage (en 1 000 t/an) 6 500 16 500

Sidérurgie (en 1 000 t acier/an) 1 150 2 300

Aluminium (en 1 000 t/an) 2,6 30

Ciment (en millions de t/an) 2,7 5

Ammoniaque (en 1 000 t/an) 20 152

Cellulose (en 1 000 t/an) 90 500

Caoutchouc (en 1000 t/an) 23 53

44 A cela s’ajoute une série de projets relatifs à l’énergie nucléaire (centrale expérimentale
de 10 000 kW), à l’industrie automobile (capacité de 100 000 véhicules/an en 1960), à la
mécanique lourde, au matériel électrique, à la construction navale, etc. Pour les réaliser,
le plan prévoit un investissement de 236,7 milliards de cruzeiros74 réparti comme suit :
énergie (43,4 %), transports (29,6 %), industries de base (20,4 %), alimentation (3,2 %),
éducation (3,4 %). Depuis le plan Salte, l’intervention publique vise donc toujours, en
priorité, l’élargissement de l’infrastructure économique de façon à supprimer les
principaux goulots d’étranglement qui font obstacle à l’industrialisation. A partir de 1956
cependant, l’énergie passe devant les transports et les objectifs s’étendent à l’ensemble
des industries de base jusque-là négligées par les programmes successifs.
45 Dans son message au Congrès du 16 mars 196275, le nouveau président J. Goulart rappelle
les principaux obstacles auxquels se heurte la croissance économique et les efforts
entrepris par la puissance publique pour y remédier, mais il ne propose pas de nouveaux
objectifs.
46 Paru à la fin de la même année, le Plan triennal76 assigne à l’économie nationale un taux
annuel de croissance de 7 % par an, faisant ainsi passer le revenu moyen par tête
de 323 dollars en 1962 à 363 en 1965. Tant par sa brièveté que par ses lacunes (absence de
tous cheminements sectoriels ou régionaux, non-indication des moyens disponibles pour
son exécution, etc.), ce document est moins un plan qu’une brillante synthèse de
l’économie brésilienne à la fin de la décennie 50. Il traduit néanmoins fort bien les
123

problèmes qui lui sont posés par le niveau d’industrialisation atteint à cette époque et, à
ce titre, mérite un bref rappel de ses grandes lignes. Comme le plan de 1957, il reste axé
sur le développement des industries de base et l’infrastructure (au sens large) : des
3 500 milliards de cruzeiros 1962 d’investissements prévus pour les trois années, 559 sont
destinés à l’industrie, c’est-à-dire la sidérurgie, les métaux non ferreux, la chimie et les
biens d’équipement en général, dont la valeur ajoutée devrait passer de 40 % à 52 % de la
valeur ajoutée industrielle entre 1960 et 1965. De plus, pétrole et énergie électrique
devraient investir environ 640 milliards.
47 La croissance industrielle ne peut cependant pas se poursuivre si sa propagation n’est pas
vigoureusement aménagée, et ce problème est bien vu par le plan triennal qui, en cela,
marque un progrès sur les plans précédents. A côté des transports auxquels d’importants
investissements sont toujours consacrés (867 milliards), il retient l’urbanisme
(373 milliards), la santé et l’éducation considérées à juste titre comme des
investissements productifs (311 milliards) et l’agriculture (252 milliards). Bien qu’encore
modeste, cette dernière part reflète l’amorce d’une jonction agriculture-industrie et se
concrétise par la croissance récente mais rapide des industries de l’engrais et du matériel
agricole. L’aménagement de la propagation des progrès industriels conduit, au-delà des
investissements d’infrastructure, à une modification profonde des structures de
l’économie brésilienne ; conscient de cette proche et impérative échéance, le plan
s’achève sur un appel à une quadruple réforme : administrative, bancaire, fiscale et
agraire.
48 Tous ces projets, soit confiés à l’initiative publique, soit suggérés aux entrepreneurs
privés, n’ont quelques chances d’aboutir que si parallèlement s’organise leur
financement. Dans ce domaine encore le rôle des pouvoirs publics est déterminant.

B) Le financement des investissements

49 Autofinancement industriel et marché financier ne peuvent assurer l’industrialisation


pour une double raison ; tant que persistent les structures coloniales (alliance des
planteurs et de l’industrie étrangère), ils ne drainent que la fraction de l’épargne
nationale qui échappe aux exportations de capitaux, à l’autofinancement agricole ou aux
investissements somptuaires ; par ailleurs ils ne peuvent assurer le financement des
industries de base et de l’infrastructure tant que les opportunités d’investir dans
l’agriculture d’exportation, l’industrie légère ou la construction immobilière offrent des
taux de rémunération plus élevés que ceux des autres secteurs. Dès lors, seule une
organisation publique de collecte et de répartition d’une fraction du revenu national peut
permettre la réalisation des investissements indispensables à l’industrialisation. S’il n’est
pas question dans le cadre limité de cette section d’analyser l’ensemble de la politique
financière du Brésil, il convient cependant de souligner le rôle décisif de quelques
institutions77.
50 Nous avons vu qu’au cours de la période antérieure à 1930, la plus grande partie de
l’infrastructure et de l’industrie légère avait été financée par des capitaux étrangers et
par une fraction des fonds accumulés par les planteurs ou leurs intermédiaires
commerciaux.
51 Dès cette époque, les budgets de l’Union, des Etats et des Municipes qu’alimentent
principalement des taxes sur les importations et les exportations contribuent à la
réalisation de certains investissements (routes, ports, petites centrales électriques, etc.)
124

mais ne peuvent être considérés comme des moyens de mobilisation et de répartition de


l’épargne, puisque aussi bien le secteur public industriel demeure inexistant. Sa
constitution à partir de 1930 conduit, comme dans de nombreux autres pays, à utiliser le
canal budgétaire pour financer les investissements sous forme de dotations. Les limites
d’un tel système sont cependant vite atteintes et le gouvernement brésilien se trouve
dans l’obligation d’instituer des fonds spéciaux alimentés par des impôts spécifiques pour
financer les investissements prévus dans les secteurs jugés prioritaires. Parmi les
premiers ainsi dotés figurent les diverses branches du secteur énergétique, et nous
analyserons plus loin les modalités de leur financement. A leurs côtés, citons d’autres
institutions telles que :
• le « Fundo Rodoviario Nacional » et le « Fundo Nacional de Pavimentaçâo » (1955) pour
construire et bitumer le réseau routier ;
• le « Fundo da Aeronáutica » pour moderniser la flotte aérienne ;
• le « Fundo Portuario Nacional » (1958) pour étendre l’infrastructure portuaire ;
• le « Fundo de Marinha Mercante », institué la même année, pour rénover et développer la
flotte nationale et les chantiers navals ;
• le « Fundo Nacional de Investimento Ferroviario » (1962) pour remodeler et allonger le
réseau ferroviaire ;
• le « Fundo Federal Agropecuario » (1962) pour soutenir l’action des services voués à la
modernisation de l’agriculture78.
52 Parallèlement à ces institutions spécialisées par grands secteurs sont créés des
organismes régionaux financés à la fois par des dotations fédérales et des ressources
spécifiques79. Mais ni les uns ni les autres n’ont vocation à financer l’ensemble de
l’industrialisation ; une telle tâche revient à la « Banco Nacional de Desenvolvimento
Economico », créée par la loi no 1628 du 26 juin 1952 pour gérer le « Fundo de
Reaparelhamento Economico » institué l’année précédente sur les recommandations de la
Commission mixte Brésil - Etats-Unis80. De quelles ressources disposent-elles ? Outre les
dotations initiales de 20 millions de cruzeiros versées par le Gouvernement Fédéral, la
Banque perçoit au titre du Fonds de Rééquipement économique une double taxe prélevée
sur les revenus des personnes assujetties à l’impôt sur le revenu et sur les bénéfices non
distribués des compagnies d’assurances. Par ailleurs, ces dernières compagnies lui
affectent obligatoirement 25 % de l’augmentation de leurs réserves. A ces deux sources
principales s’ajoutent évidemment les intérêts des prêts consentis et des « revenus de
nature spéciale » résultant d’accords entre le gouvernement brésilien et celui des Etats-
Unis81. L’utilisation de toutes ces disponibilités s’effectue sous trois formes, parmi
lesquelles la première prédomine très nettement : l’octroi de prêts remboursables, la
prise de participation et la garantie de prêts extérieurs.
53 Rapportés à la formation brute de capital réalisée par l’économie brésilienne au cours des
dix dernières années, les moyens de financement octroyés par la B.N.D.E. paraissent très
limités : 1,7 % jusqu’en 1955, puis respectivement 3,3 %, 7,3 %, 5,5 %, 7,4 % et 6,2 %
en 1960. On ne saurait cependant s’arrêter à ce seul critère global. Nous avons essayé de
regrouper dans le tableau suivant toutes les interventions de la B.N.D.E. en les classant
par secteurs d’activité82. Trois d’entre eux dominent très nettement : l’électricité, les
transports par chemins de fer et la sidérurgie. D’autres industries essentielles au
développement n’ont cependant pas été négligées, telle la chimie de base (ammoniaque
principalement), la production de métaux non ferreux qui commence plus tardivement et
surtout l’ensemble des industries mécaniques lourdes indispensables à la fabrication de
125

machines pour l’industrie automobile, les chemins de fer, l’électrification et la navigation.


Cette répartition des ressources mobilisées n’est évidemment pas arbitraire mais répond
à un triple objectif : éliminer les goulots d’étranglement, assurer l’indépendance
économique et maximiser les effets d’entraînement des investissements sur le reste de
l’économie nationale83. On observe cependant que les actions de la Banque demeurent
prisonnières du modèle brésilien d’industrialisation, doublement limité par l’absence de
propagation en direction de l’agriculture et des zones retardées : alors que le financement
de l’infrastructure agricole ne représente qu’une très faible part des ressources octroyées,
le Nordeste brésilien ne reçoit depuis 1952 que 6,4 % des moyens financiers, le Nord
(Amazone) et le Centre Ouest 0,6 % et 5 %84.

TABLEAU No 43. – Evolution des investissements financés ou garantis par la Banque de


développement de 1952 à 1962 (en millions de Cr. Courants).

54 Dans le cadre de ces limites qui sont celles de tout le développement brésilien, la B.N.D.E.
a néanmoins joué un rôle de tout premier plan en assurant le financement des industries
les plus industrialisantes, lesquelles n’auraient pu se procurer de moyens financiers par
les voies strictement mercantiles.

3. La croissance et la diversification des industries de biens de


production

55 L’étude de l’évolution des structures industrielles (Section 1) a fourni un premier aperçu


de la diversification de l’industrie brésilienne et de la place de plus en plus importante
qu’y occupent les branches vouées à la production de machines (mécaniques, électriques,
mobiles) ou de semi-produits nécessaires à leur construction et leur utilisation (acier,
métaux non ferreux, caoutchouc, produits de synthèse). Au début de la décennie soixante,
le Brésil est encore loin de disposer, quantitativement et qualitativement, de toutes les
industries indispensables à la poursuite de son industrialisation, mais son coefficient
global d’importation de produits secondaires85 s’est abaissé de 16 % en 1949 à 10 %
en 1961, ce qui signifie bien une maîtrise potentielle plus grande de son développement
futur86. Il n’est pas dans notre objet de procéder à une analyse détaillée de cette
diversification, mais nous souhaiterions donner trois exemples de séquences
industrielles, choisies hors du domaine énergétique que nous examinerons plus loin : elles
126

sont chacune très différentes mais ont ce point commun de ne pas échapper aux actions
directes ou indirectes de la puissance publique, même lorsqu’elles relèvent (la
construction automobile) essentiellement d’investisseurs étrangers. Dans les deux
premiers exemples, nous observons la convergence des effets amont sur les industries
métallurgiques et mécaniques ; dans le troisième, nous évoquons l’apparition toute
récente d’une industrie des engrais liée au développement de la pétrochimie publique.

A) Les industries liées au développement de l’infrastructure

56 La Banque de Développement inaugure ses fonctions par des crédits aux transports
ferroviaires. Progressivement s’y ajoutent les voies navigables intérieures, les ports, la
marine marchande, le réseau routier et aérien. Ajoutons enfin dans l’infrastructure la
constitution, à partir de 1952, d’un réseau de silos et d’établissements frigorifiques
(armazagen e matadouro). Toutes ces dépenses augmentent très sensiblement avec la
mise en œuvre des « métas » de 1957 ; même si tous les objectifs ne sont pas atteints, à
leur terme, 2 000 km de voies ferrées ont été remodelés, 7 000 wagons et 392 locomotives
(diesel électrique à 99 %) sont acquis par les sociétés ferroviaires87, la signalisation est
modernisée et quelques dizaines de kilomètres électrifiés88. Si l’extension du réseau
ferroviaire reste limitée (sur les 1 600 km de nouvelles voies prévues, seuls 826 sont
réalisés en 1960), celle du réseau routier est importante : de 1956 à 1960, 5 600 km de
routes pavées et 31 544 km de nouvelles routes fédérales sont construites par le
« Departemento Nacional de Estradas de Rodagem » (D.N.E.R.) et par les organismes de
planification régionale89. Au total, la longueur du réseau routier de 1955 se trouve doublée
en 1961 ; si les Etats du Centre Sud polarisent toujours la plupart des travaux, on observe
néanmoins une série de grandes jonctions qui repoussent les frontières économiques et
pourraient favoriser l’intégration progressive de l’espace brésilien : Brasilia - Fortaleza ;
Brasilia - Belem ; Rio de Janeiro - Sâo Salvador ; Sâo Paulo - Cuiaba - Porto Velho ; Sâo
Paulo - Rio Grande...
57 L’extension et la modernisation des moyens de transports ne se limitent pas aux chemins
de fer et à la route ; au cours de la même période, le Brésil réorganise sa flotte et son
aviation commerciale. La première a toujours joué un rôle important dans les échanges
économiques du Brésil dont les principales régions sont soit côtières, soit traversées par
des fleuves navigables (Amazone, Sâo Francisco, Parana). Or, au lendemain de la guerre, la
plus grande partie de cette flotte (long court, cabotage, spécialisée et fluviale), vétuste
(plus de 20 ans d’âge en moyenne et souvent plus de 40) et de petite dimension, ne fait
plus face aux besoins de l’économie brésilienne, seules certaines sociétés publiques 90
ayant renouvelé partiellement leurs unités en 1948. De 1955 à 1960, 456 000 dwt sont
acquis par le Brésil dont 83 % par des sociétés publiques, ce qui implique un dépassement
total de 14 % des objectifs révisés du plan de 1957 à l’exception du cabotage et du
transport pétrolier.
58 L’aviation enfin, dont l’importance est bien connue dans un pays aux dimensions
continentales, a vu son champ d’action s’étendre considérablement au cours de la
dernière décennie. Les pouvoirs publics n’ont pas seulement aidé les compagnies à
moderniser leur flotte, ils ont élargi et renforcé l’infrastructure aussi bien pour les longs
courriers (Rio de Janeiro, Sâo Paulo, Brasilia...) que pour les transports intérieurs sur
courte distance, reliant ainsi certaines régions demeurées jusque-là peu accessibles par le
fer ou la route91.
127

59 L’agriculture, nous l’avons indiqué, n’a été abordée par les pouvoirs publics jusqu’en 1960
que sous l’angle de l’infrastructure, ce qui justifie que l’on rappelle brièvement ici les
principaux travaux entrepris pour doter le pays d’une capacité de stockage plus
importante et d’un réseau d’abattage et de conservation des viandes92. Tous les objectifs
de 1957 (révisions incorporées) n’ont pas été également atteints ; néanmoins, en 4 ans, le
Brésil a accru sa capacité de stockage de 570 000 t dont 214 000 pour les céréales, ses
possibilités d’abattage de 3 000 têtes/jour et son volume de réfrigération (viande, poisson
et divers) de 8 000 t environ93. Le déséquilibre au profit des Etats du Sud s’avère beaucoup
plus net encore que pour le reste de l’infrastructure puisque plus de 80 % de la capacité
installée leur revient.
60 Il ne nous a pas été possible de dresser un inventaire précis de toutes ces dépenses
d’infrastructure, parce que nous ne disposons pas de leur montant année par année et
que l’inflation subie au cours de la période enlève aux évaluations globales une grande
part de leur signification ; de plus, une fraction non négligeable des dépenses s’effectue
en devises étrangères dont la conversion demeure incertaine en régime de changes
multiples. Cependant, pour fixer quelques ordres de grandeur, les dépenses des différents
programmes (de 1956 au 15 décembre 1960) ont été agrégées, soit un total
de 123 926 millions de Cr. courants (réévaluations comprises), c’est-à-dire 11,5 % de la
formation brute de capital fixe de la période et 46 % environ des sommes consacrées à
l’infrastructure94. Même compte tenu d’une inévitable marge d’erreur, on conçoit qu’un
tel volume d’investissement n’ait pas été sans effet sur la croissance des industries,
métallurgiques et mécaniques en particulier. Cet impact diffère évidemment avec les
branches, mais aucun investissement ne peut être totalement éliminé. Si tous les
appareils de l’aviation et la plupart du matériel spécialisé utilisé pour la construction des
routes sont importés, les besoins de ciment, fer et matériaux divers pour la construction
des aéroports, ponts, tunnels, etc., se répercutent directement sur l’industrie nationale.
Les autres branches exercent des effets plus directs encore : globalement 80 % du matériel
ferroviaire, 60 % des équipements électriques et 20 % des biens destinés à la navigation
proviennent de l’industrie nationale. Ces pourcentages ne se répartissent pas également
dans le temps, mais croissent avec la substitution progressive de la production nationale
aux importations à partir de niveaux variables. Dès 1950, par exemple, une grande partie
des besoins ferroviaires peut être satisfaite par la métallurgie brésilienne qui, outre sa
production de rails, dispose, depuis le second conflit mondial, d’entreprises spécialisées
telles que la Fabrica Nacional de Vagôes S. A. fondée en 1943 et la Material Ferroviario S.
A. en 1944. Dès lors, l’effet d’entraînement des programmes publics s’exerce plus
rapidement et avec plus de force, ainsi qu’on a pu l’observer sur le tableau no 43. Certes,
tout le matériel, machines électriques et diesel-électriques notamment, ne peut être
fabriqué sur place mais, les pouvoirs publics aidant95, la production de l’industrie
brésilienne se diversifie : freins à air comprimé, batteries, accumulateurs, régulateurs de
tension, wagons en acier inoxydable, axes et roues estampés, etc. La reconstitution de la
flotte commerciale n’exerce pas d’effets immédiats : jusqu’aux alentours de 1958, le Brésil
doit commander à l’extérieur ses unités puis, un à un, les anciens chantiers navals se
modernisent et de nouveaux apparaissent : Estaleiro SO S. A. à Porto Alegre (R.G.S.),
Companhia Commercio e Navegaçâo à Niteroi (R. de J.), Industrias Reunidas Canece S. A.,
Ishikawajima do Brasil Estaleiros S. A., tous deux dans l’Etat de Guanabara. De dimensions
moins grandes, enfin, apparaissent autour des années 54-55 de nouvelles firmes qui se
destinent à la production de matériel de travaux publics, en réponse au développement
128

du réseau routier et à son entretien. Ces derniers travaux débouchent directement par
ailleurs sur la pétrochimie (bitume) dont nous analyserons plus loin la croissance rapide.
Notons enfin, en liaison partielle avec l’extension de l’infrastructure agricole, la
croissance rapide à partir de 1950 des entreprises fabriquant des réservoirs métalliques et
des installations frigorifiques industrielles96. Cependant, de tous les effets induits par
l’extension et la modernisation de l’infrastructure, l’apparition et la croissance très
rapide de l’industrie automobile est probablement le plus important, bien que le moins
direct.

B) Les industries liées à la construction d’automobiles

61 Le tableau des crédits accordés par la Banque de Développement reflète mal le rôle de
l’industrie automobile dans la croissance brésilienne. Si l’on excepte, en effet, la Fabrica
Nacional de Motores, initiative publique déjà ancienne, l’industrie automobile est une
industrie d’importation implantée de toute pièce par les grandes firmes étrangères (Ford,
General Motors, Mercedes, Volkswagen, Willys, Renault, Simca, etc.), qui ont elles-mêmes
financé leurs nouvelles installations. Au 31 décembre 1960, les investissements réalisés
par cette branche (fabrication de pièces détachées comprise) s’élevaient à 332 455 000 U.
S. $ et 17 milliards de cruzeiros, soit 20 % environ des investissements industriels de la
même période97. Cette immobilisation massive de capitaux techniques, en grande partie
acquis à l’étranger, ce qui dans un premier temps en a limité l’impact sur l’industrie
brésilienne, est suivie d’une croissance rapide de la production comme l’indique le
tableau suivant98 :

TABLEAU No 44. — Croissance de la production de véhicules (en unités).

62 Mais la construction automobile appartient à ce groupe d’industries lié aux autres


branches, mécaniques, métallurgiques, chimiques et même textiles, par un très grand
nombre de flux. En d’autres termes, elle est un des meilleurs clients de toutes ces
industries de base dont on a vu la participation croissante dans le produit brésilien99.
63 Il convient, pour que joue cet effet d’entraînement, que la branche automobile
s’approvisionne directement et indirectement auprès de l’industrie nationale. Or, c’est
précisément ce qui se passe puisque l’on observe sur toute la période la croissance du
coefficient de nationalisation100 : 25-40 % en 1956, 40-50 % en 1957, 65 % en 1958, 75 %
en 1959, 90 % en 1960101. Bien qu’imparfaitement, le tableau no 43 reflète ce processus :
chaque année, de nouvelles firmes se créent en réponse aux multiples besoins de pièces
129

détachées et fournitures diverses pour l’industrie automobile. Cet entraînement ne se


limite pas aux flux de matières premières et de fournitures dont nous verrons d’ailleurs
qu’ils se propagent par-delà les industries satellites, jusqu’aux unités métallurgiques,
chimiques et sidérurgiques, mais joue avec une particulière intensité sur toutes les unités
fabriquant des machines-outils. Liées jusque-là aux industries de consommation (textile,
cuir et bois notamment), elles s’en détachent progressivement pour entrer dans la zone
d’influence de l’industrie automobile : les exemples sont nombreux d’unités vouées à la
fabrication d’outils pour le bois ou de machines textiles qui, dès 1954, réorientent leur
production vers le tour, la perceuse, La presse hydraulique, la fraiseuse, la rectifieuse, etc.
De 1950 à 1961, on recense plus de 45 nouvelles firmes totalisant 5 à 6 000 ouvriers, qui
sont créées en réponse aux besoins croissants de machines-outils dans l’ensemble des
industries mécaniques mais, plus particulièrement, dans l’automobile et ses unités
satellites102. Il est donc peu douteux que cet ensemble, joint à celui des autres industries
directement liées à l’extension de l’infrastructure, entre dans le noyau dynamique de la
croissance industrielle du Brésil au cours de la dernière décennie.

C) Les industries liées à l’agriculture

64 Alors que les besoins de machines pour conditionner les produits de l’agriculture
d’exportation sont à l’origine des premières industries d’équipement, la production
d’engrais et de machines agricoles stricto sensu fait presque complètement défaut jusqu’à
ces toutes dernières années.
65 L’agriculture comme l’élevage, la pêche, la sylviculture, est longtemps restée en marge de
la croissance industrielle, situation que nous avons expliquée par la lente évolution des
structures jusqu’au second conflit mondial. A son issue, l’industrialisation commence à
mordre sur la frange agricole la moins traditionnelle, soit que proche des grandes cités du
Sud elle soit plus vivement sollicitée par l’extension du marché, soit que ses agents
d’origine européenne récente y utilisent des méthodes culturales modernes, soit enfin
qu’elle ait été stimulée et aidée par un organisme de développement régional. Longtemps,
néanmoins, la demande de matériel demeure insuffisante pour susciter l’implantation
d’industries. En 1949, 71 % des équipements agricoles sont importés et en 1958 ce
pourcentage reste encore globalement supérieur à 50 %. A la fin de la décennie seulement,
l’industrie liée à l’équipement de l’agriculture prend son essor.
66 Favorisée par un régime cambiaire préférentiel et par l’exemption d’impôt sur
l’importation103, la consommation apparente d’engrais croît de 1950 à 1961 comme
l’indique le tableau ci-dessous104.
67 Au début de la décennie, la quasi-totalité de cette consommation est satisfaite par
l’importation : 95 % pour les engrais azotés, 88 % pour les phosphatés et 100 % pour les
potassiques. La production nationale d’azote se limite aux 750 tonnes de sulfate
d’ammoniaque que procure la cokerie de la Cia Siderûrgica Nacional (Volta Redonda),
auxquelles s’ajoute en 1953 une petite quantité de cyanamide de calcium produite à
Santos Dumont (Minas Gerais). La contribution nationale n’atteint quelque importance
(11 000 t) qu’en 1959 avec l’entrée en fonction de l’usine de nitrocalcium, prolongement
de la raffinerie de Cubatâo (Petrobras). Bien qu’incapable, pour de nombreuses années
encore, de satisfaire les besoins exprimés et potentiels du pays, la production croît
désormais rapidement : fabrique d’urée (200 t/jour) construite dans le complexe
pétrochimique de Bahia, unités de sulfate d’ammonium prévues avec les cokeries
130

sidérurgiques d’Usiminas et Cosipa, extension de celle de Volta Redonda, nouvelle


fabrique d’urée à Jacarei (Sâo Paulo) qui utilisera les huiles lourdes de Bahia, soit un total
de 50 000 t d’azote supplémentaires en 1965-66. Par la suite, une nouvelle extension de
cette branche est envisagée avec la construction des nouvelles raffineries de Planalto (S.
P.), Duque de Caxias (R. J.), Porto Alegre (G. S.) et Belo Horizonte (M. G.), celle du
complexe sidérurgique de Vitoria (E. S.) et enfin la valorisation des charbons du Rio
Grande do Sul (Prosul installé à Charqueadas).

TABLEAU No 45. — Evolution de la consommation apparente d’engrais (en tonnes d’éléments purs) 105

Engrais azotés Engrais phosphatés Engrais potassiques

1950 14 187 50 836 23 523

1951 18 561 73 569 26 709

1952 10 605 46 923 15 347

1953 20 579 64 816 31 226

1954 17 762 77 389 28 348

1955 22 951 88 575 49 523

1956 30 238 93 559 41 632

1957 28 558 118 689 60 189

1958 41 390 143 349 65 082

1959 44 785 124 005 57 525

1960 66 760 131 591 106146

1961 55 064 118 766 70 727

Croissance :

1960-61 288 % 140 % 93

68 Si aucune fabrication d’engrais potassiques n’a été entreprise à ce jour par absence de
gisements reconnus, le développement de la production de phosphate a suivi celui de
l’azote. Amorcée par un simple traitement des phosphates naturels de Pernambuco, de
Sâo Paulo, puis du Minas Gerais106, elle s’est progressivement étendue à la fabrication de
superphosphates simples et à celle du bicalcique : 15 700 t de ce dernier sont fabriquées à
partir de 1963 par la Cia Agro-Industria Igarassu dans l’Etat de Pernambuco. Dernier stade
enfin, des unités, intégrées ou non, se créent au cours des dernières années pour
fabriquer des engrais composés.
69 Bien que limitée à certaines zones d’agriculture plus avancée, la croissance de la
mécanisation et surtout de la motorisation se révèle plus rapide encore que celle des
131

engrais. De 8 500 en 1950, le parc de tracteurs passe à 45 000 en 1955 et 75 000 en 1962. On
ne dispose pas d’éléments statistiques précis sur les importations de matériel agricole,
mais l’on sait que durant toute la décennie elles occupent une place importante dans le
total des achats à l’étranger. L’intervention des pouvoirs publics, là encore, n’y est pas
étrangère : à partir de 1953, le Ministère de l’Agriculture utilise un prêt de 18 millions de
dollars de l’Eximbank pour acheter charrues, herses, semoirs, épandeuses d’engrais, etc.,
qu’il revend aux agriculteurs107. En 1956 est constituée la Comissâo de Mecanizaçâo
Agricola qui programme toutes les importations de matériel et en prépare la construction
sur place108. Avec le développement de l’industrie automobile et de ses satellites, la
fabrication de tracteurs devient elle-même possible. Après que le Grupo Executivo de
Industria Automobilística (G.E.I.A.) ait retenu 10 modèles susceptibles de satisfaire la
plupart des besoins de l’agriculture brésilienne, les premières unités s’installent et livrent
1 678 véhicules en 1961 puis 7 586 en 1962.

Section 3. — Les limites de l’industrialisation


70 L’industrie brésilienne piétine depuis 1962 : à une croissance de 9-10 % par an en
moyenne succède une stagnation, parfois même une régression109. De très nombreuses
entreprises connaissent le chômage et la sous-production, les projets d’investissement
sont renvoyés à des jours meilleurs et le coût de la vie continue à augmenter. La crise a
évidemment des causes conjoncturelles, mais les unes et les autres ne sont pas
indépendantes de distorsions plus générales qui résultent, directement ou indirectement,
de l’industrialisation. Sur ce point, nous acceptons volontiers la conclusion de la CEPAL 110,
à savoir que « l’effet du récent modèle de développement a été de transformer l’économie
brésilienne en l’un des plus parfaits exemples d’économie dualiste que l’on puisse trouver
dans toute l’Amérique latine ». D’un côté, un secteur capitaliste dynamique qui absorbe
peu de main-d’œuvre grâce à ses procédés très capitalistiques, de l’autre une agriculture,
un artisanat, un tertiaire traditionnel, sous-développés, où ne se diffusent aucun progrès.
Ce dualisme peut s’analyser sous la forme de trois groupes de distorsions que
l’industrialisation a engendrées ou accentuées selon les cas :
1. entre l’agriculture et l’industrie ;
2. entre les divers groupes sociaux ;
3. entre les diverses régions du pays.

71 Analyser dans le détail leur origine et leur développement déborde le cadre de cette
étude. Disons, au risque de caricaturer une réalité complexe, qu’ils sont le résultat d’une
industrialisation de type capitaliste dans un contexte général profondément marqué par
des structures et des comportements de type précapitaliste111. En d’autres termes,
l’aménagement des propagations grâce auquel les progrès permis par les industries
industrialisantes se diffuseraient au profit de toute la collectivité se trouve doublement
freiné : par la logique de la rentabilité capitaliste qui conduira, par exemple, à la
concentration de toutes les industries dans les zones bénéficiant d’économie externe ; par
les structures et les comportements pré-capitalistes qui s’opposeront, autre exemple, à
l’élévation des productivités agricoles. Il est sans doute utopique de chercher à dissocier,
à propos de chacune des limites, ce qui relève de l’un et de l’autre système, mais nous
voyons bien que leur cumul renforce les obstacles à la diffusion des progrès que
connaissent les économies capitalistes qui ont fait disparaître presque toutes les
survivances des systèmes antérieurs112. On comprend, de ce fait, que les pouvoirs publics
132

qui ont joué un rôle décisif dans l’implantation des industries de base et de biens
d’équipement se soient révélés incapables de modifier le système fiscal, de réformer les
structures agraires et de promouvoir l’industrialisation des zones les plus retardées.
Ainsi, en l’absence d’un aménagement volontaire des propagations, l’industrialisation
amorcée dans le Centre Sud n’a diffusé ses progrès que parmi une faible partie de la
population brésilienne parce que les structures sociales dominantes en ont interdit
l’accès aux paysans, aux habitants du Nordeste et de l’Amazone, au sous-prolétariat
urbain réfugié dans les « favellas » de Sâo Paulo, Rio de Janeiro et Recife. Nous
évoquerons les deux premiers groupes de distorsions (sectorielles et sociales) et nous
nous attarderons plus longuement sur le troisième (régionales).

1. Les distorsions entre l’Industrie et l’Agriculture

72 De 1947 à 1962, alors que le produit réel augmente de 128 %, que celui de l’industrie
s’accroît de 262 %, celui de l’agriculture ne dépasse par 87 %113. Parmi les causes directes
de cette très faible croissance figure sans aucun doute la stagnation ou même la
régression des productivités, ainsi que le montre le tableau ci-dessous114. Encore cette
évaluation — très officielle — ne traduit-elle pas l’ampleur de la détérioration des
productivités sur les terres anciennes puisqu’elle recouvre aussi les 10 millions d’hectares
nouveaux qui ont été mis en culture entre les deux dates.

TABLEAU No 46. — Evolution des productivités dans l’Agriculture (1947-1961) (en 1 000 kg/ha).

1947-51 1957-61 Indice

Riz 1,58 1,60 101

Bananes (1 000 régimes) 28,98 28,04 97

Patate anglaise 4,79 5,43 115

Canne à sucre 38,43 41,92 109

Feijão 0,68 0,68 100

Orange (1 000 fruits) 15,25 15,30 100

Mandioca 13,10 13,12 100

Blé 0,75 0,59 80

Cacao 0,46 0,37 81

Café 0,41 0,75 187

Coton 0,43 0,50 115

73 De nombreuses conséquences en résultent : les importations de produits alimentaires se


sont accrues, passant de 40,9 millions de U. S. $ (au prix de 1955) à 59,2 en 1961 115 ; les
revenus des agriculteurs ont stagné et souvent diminué116, fermant ainsi l’accès au
133

marché industriel à quelque 15 millions de personnes ; l’industrie nationale transformant


les produits de l’agriculture aussi bien que le secteur exportateur s’approvisionnent dans
de mauvaises conditions..., etc.

Graphique n4. CROISSANCES COPAREES DU PRODUIT REEL, DE L’INDUSTRIE, DES TRANSPORTS


ET DE L’AGRICULTURE-indice, base 100 en 1949

Tableau No 47. — Structure agraire en 1960117.

74 Les causes de ce retard sont évidemment complexes et nous nous garderons bien de les
ramener à une seule, car l’expérience de nombreux pays prouve les difficultés
d’industrialiser l’agriculture. Certaines de ces causes sont cependant suffisamment
apparentes pour que l’on puisse les évoquer, suivant en cela le programme d’action du
nouveau gouvernement :
• dispersion des exploitations ;
134

• absence quasi totale de scolarité ;


• juxtaposition du latifundium et du minifundium.
75 Le tableau suivant est révélateur à cet égard. On y lit que 45 % des exploitations disposent
de 2,2 % de la terre alors que moins de 1 % des propriétaires jouissent de 47 % du sol
utilisable. Mais un autre enseignement ne saurait être négligé : au fur et à mesure que
croît la dimension des exploitations, le pourcentage de la terre cultivée décroît : 8/10 e
pour celles de moins de 10 hectares ; 3/10e pour celles comprises entre 10 et 49 hectares ;
1,5/10e dans la classe immédiatement supérieure et 4/100 e enfin pour les propriétés
de 1 000 hectares et plus. On conçoit qu’une telle structure, même si elle ne constitue pas
la seule cause du retard de l’agriculture, ne soit pas de celles qui favorisent la diffusion
des progrès et que la propagation de ces derniers passe forcément par une réforme
agraire.

2. Les distorsions entre les groupes sociaux

76 Ce type de distorsion, qui n’est pas le moins grave, ne peut hélas qu’être mentionné, car
nous ne disposons d’aucune information chiffrée sur la distribution réelle des revenus et
son évolution au cours des dix dernières années. On sait simplement, à partir de divers
textes officiels, que les écarts entre les divers titulaires de revenus sont considérables et
qu’ils se sont accrus avec le démarrage de l’industrialisation118 : indépendants de
l’industrie, du commerce, des professions libérales et salariés hautement qualifiés de
l’industrie d’un côté ; salariés agricoles, paysans sans terre ou propriétaires d’un
minifundium, sous-prolétariat urbain de l’autre. A titre d’illustration, nous reproduisons
ci-dessous la distribution hypothétique des revenus brésiliens en 1960 élaborée par la
CEPAL119.
77 Sa signification est la suivante : seul le groupe 4 accède totalement au marché industriel :
biens de consommation durables et non durables. Les deux groupes intermédiaires ne
disposent pas de revenus suffisants pour se porter acquéreurs du premier type de biens.
Quant au groupe 1, il est totalement exclu du marché des produits industriels. De ce fait,
les débouchés de l’industrie brésilienne sont réduits d’au moins 50 % et de beaucoup plus
lorsqu’il s’agit de produits tels que l’appareillage ménager, l’automobile, les moyens
d’information... etc., qui ne bénéficient qu’à une infime minorité. La poursuite de
l’industrialisation peut évidemment modifier cette structure, mais à la condition qu’elle
soit accompagnée d’un aménagement volontaire des propagations par le canal de la
réforme fiscale et bancaire, de la transformation des circuits de distribution, de
l’application de la législation sociale dans les campagnes.

TABLEAU No 48. — Distribution hypothétique des revenus en 1960.

Pourcentage de la Nombre de personnes Revenu par tête Revenu total (en


population (en millions) (en dollars) milliards de dollars)

Groupe
50 35,0 100 3,5
1

Groupe
45 31,5 325 10,5
2
135

Groupe
3 2,1 1 430 3,0
3

Groupe
2 1,4 2 850 4,0
4

Total.... 100 70,0 300 21,0

3. Les distorsions entre les régions120

78 Si l’on représente par 100, en 1960, le revenu moyen par tête du Brésil dans son ensemble,
celui des Etats de Guanabara, Sâo Paulo et Rio Grande do Sul atteint respectivement 291,
178 et 120, alors qu’il ne dépasse pas 60 pour le Pernambuco, 56 pour Bahia, 34 et 29 pour
le Maranhâo et le Piaui121. L’industrialisation n’est pas le seul responsable de ce
déséquilibre : toute l’histoire économique du Brésil depuis la conquête s’est déroulée
selon des cycles de prospérité et d’appauvrissement qui ont successivement marqué la
frange sucrière du Nordeste, le Minas Gerais, quelques zones de la vallée de Sâo Francisco
(coton) et de l’Amazone (caoutchouc) et les Etats du centre avec la progression caféière.
79 L’apparition de l’industrie et son développement concentré dans les Etats du Centre Sud
modifient cependant la nature même des inégalités régionales. Celles-ci ne résultent plus
d’une fluctuation plus ou moins passagère du cours de tel ou tel produit sur le marché
international, mais d’une orientation définitive des flux de produits et de revenus à
l’intérieur d’un espace économique en voie d’intégration. En restructurant autour d’elle
l’économie brésilienne, l’industrie pauliste s’oppose à l’industrialisation du Nordeste,
accentue son retard et l’institutionnalise à travers la politique économique qui ne reflète
de plus en plus que les intérêts des noyaux les plus avancés du pays122.
80 Si la plus grande partie du territoire brésilien reste très en retrait sur la région du Centre
Sud, ce retard n’a pas la même signification partout. D’un côté, les 4 millions de km2 du
bassin amazonien, le plateau central du Goias et le Mato Grosso demeurent jusqu’à nos
jours à l’écart des grands courants de l’économie moderne. Une population clairsemée123 y
subsiste d’activités archaïques telles que la chasse, la cueillette ou l’agriculture vivrière
très primitive124. Les quelques avancées de l’économie de traite et du mercantilisme
(caoutchouc amazonien, élevage extensif du Mato Grosso), loin d’ouvrir ces régions aux
progrès, ont, la plupart du temps, accentué leur repli sur elles-mêmes. Le cas du Nordeste
125
, autre grande région retardée, diffère totalement. La stagnation et souvent la
régression n’y est pas récente : selon Celso Furtado126, le produit par tête y diminuerait
depuis la fin du 1er siècle de la colonisation (1650 environ), accompagnant la longue
désagrégation de l’économie sucrière sur la frange côtière et le repli du sertâo que ne
parvint pas à enrayer le bref essor de la production cotonnière lors de la guerre de
sécession aux Etats-Unis. Alors que le Centre Sud organise sa croissance à partir de 1850
autour de l’expansion caféière, des vagues d’immigration, et des premières industries de
transformation, le revenu par tête dans le Nordeste continue à décroître de 0,6 % par an
environ127.
81 Les inégalités ne vont cesser de s’accroître avec le démarrage de l’industrialisation : la
contribution du Nordeste au produit national brut, qui était évaluée à 30 % en 1939,
n’atteint plus que 11 % en 1959128. On peut observer sur le tableau et la carte ci-jointe non
136

seulement la profonde inégalité de la croissance industrielle, mais encore son


accentuation après l’apparition et le développement des industries d’équipement (groupe
n” 2). On retrouve là un processus de polarisation désormais classique auquel n’ont
échappé aucune des économies dont l’industrialisation s’effectue dans le cadre d’un
modèle libéral et qu’accentue encore au Brésil des structures coloniales plus
contraignantes dans le Nordeste que dans les Etats du Sud. L’industrie, en effet, appelle
l’industrie soit par le biais des économies externes que procure toute concentration, soit
par l’élargissement du marché qu’entraîne la concentration locale des revenus (salaires et
profits), soit enfin par les augmentations de productivité que suscitent les industries de
biens d’équipement dans leur environnement immédiat. En l’absence de tout
aménagement volontaire des propagations en direction des autres régions, non
seulement ces dernières ne profitent pas de l’industrialisation, mais elles s’appauvrissent
à son contact : hommes, capitaux, matières premières leur sont enlevés sans contrepartie.
Une analyse plus précise conduirait à recenser les divers canaux par lesquels se réalise un
tel processus cumulatif. Citonsen un seul exemple emprunté à la politique cambiaire du
Brésil depuis la fin de la guerre : en fixant à un niveau très bas son taux de change, puis
en instituant un système de taux multiples favorable aux importations de biens
d’équipement, les pouvoirs publics ont prélevé pendant plus de dix ans un revenu estimé
à 25 millions de dollars par an sur le Nordeste exportateur au profit du Centre Sud. Ce
dernier, en effet, bénéficie doublement du système : il importe ses machines à bas prix et
recueille les 9/10e des investissements publics financés en grande partie par les
prélèvements qu’opère le Gouvernement Fédéral sur la vente des devises destinées à
d’autres achats que les biens d’équipement129.
82 Est-ce à dire que rien n’ait été tenté pour stopper un tel processus et limiter les
déséquilibres qu’il engendre ? Bien avant la Seconde Guerre mondiale déjà, le
Gouvernement Fédéral se préoccupe du « polígono das secas. », périodiquement et
spectaculairement ravagé par les grandes sécheresses, mais les actions entreprises se
limitent le plus souvent à des travaux d’hydraulique sans vue d’ensemble sur les
structures économiques de cette vaste région qui, plus que les sécheresses périodiques,
sont à l’origine de son sous-développement130. En affectant constitutionnellement aux
zones retardées une partie des ressources de l’Union, la nouvelle loi fondamentale
de 1946 met en relief les distorsions régionales du Brésil : désormais, et pendant 20 ans au
moins, 3 % des recettes fédérales seront consacrées à la vallée de l’Amazone, 3 % au
polygone de la soif et 1 % à la vallée de Sâo Francisco. A chacune de ces régions
correspond un organisme chargé d’élaborer et de mettre en œuvre les programmes de
développement : Comissâo Especial do Plano de Valorizaçâo Econômica da Amazonia 131,
Departamento Nacional de Obras contra as Secas (D.N.O.C.S.) et Comissâo do Vale do Sâo
Francisco (C.V.S.F.). A la même époque (1944) est créée la Fundaçâo Brasil Central (F.S.C.)
chargée des travaux de défrichage nécessaires à l’extension des voies de communications
intérieures entre le Sud du pays et la vallée de l’Amazone (Manaus et Belem) et à
l’implantation de noyaux de peuplement sur les plateaux centraux132.

TABLEAU No 49. — Evolution de la valeur de la production industrielle par Etat : 1920, 1940, 1950, I960
(en milliards de cruzeiros constants)133.

1920 1940 1950 1960

Rondonia — —- 1 578 10 020


137

Acre 167 685 2 448 5 199

Amazone 11 052 35 753 52 783 295 461

Rio Branco — — 687 849

Para 59 942 133 436 141 205 327 573

Amapa — 30 1 250 11 709

Maranhâo 5 242 42 331 73 020 262 541

Fiaui 16 427 11 257 14 448 78 105

Ceara 60 802 92 819 227 131 637 595

Rio Grande do Norte 42 245 74 589 122 898 374 414

Taraiba 62 144 183 170 309 078 629 233

Pernambuco 256 972 753 496 1 240 394 2 347 068

Alagoas 97 810 167 496 233 161 416 253

Sergipe 70 049 90 691 126 983 195 232

Bahia 171 862 490 782 390 991 1 294 028

Minas 423 967 1 013 672 2 103 305 4 912 460

Espirito Santo 47 585 54 892 207 031 221 388

Rio de Janeiro 323 002 780 330 1 780 044 4 285 714

Guanabara 1 619 624 2 658 411 4 107 385 8 168 156

Sâo Paulo 2 393 302 7 102 143 14 213 422 46 403 676

Parana 235 777 345 370 876 952 3 448 032

Santa Catarina 139 129 281 242 762 038 1 689 615

Rio Grande do Sul 865 734 1 537 801 2 598 258 6 235 006

Matto Grosso 2 725 27 697 65 200 224 826

Goias 7 954 34 051 124 465 366 596


138

Carte no 6. EVOLUTION DE LA PRODUCTION DES INDUSTRIES DE TRANSFORMATION,


(1920-1940-1950 et 1960)en milliards de cruzeiros constants 1939

83 A l’autre extrémité du pays, la vallée du Parana, qui relie les Etats du Sud au Paraguay et à
l’Argentine, avait déjà attiré l’attention du Gouvernement Fédéral par ses potentialités en
matière de navigation et de production hydroélectrique134. Par la suite, les objectifs sont
étendus à l’aménagement de toute la zone pionnière que traverse le fleuve, du Mato
Grosso au Rio Grande do Sul ; un nouvel organisme régional, la Superintendencia da
Comissâo de Valorizaçâo da Fronteira Sudoeste, est créé en 1956 (loi no 2976) pour les
réaliser, mais il ne commence véritablement ses travaux qu’en 1960.
84 On peut observer, à partir de la carte no 6, que ces institutions couvrent, parfois en se
superposant, l’ensemble du territoire brésilien, exception faite des zones en voie
d’industrialisation du Centre Sud. De leur création à nos jours, un certain nombre de
résultats ont été acquis (régularisations fluviales, construction de barrages et de centrales
hydroélectriques, aménagements fonciers, reboisement, assistance scolaire et
sanitaire...), mais, semble-t-il, peu en rapport avec les efforts financiers accomplis et les
espérances conçues135. D’importantes sommes ont été dispersées dans une multitude de
petits projets isolés sans critères d’efficacité et sans plan d’ensemble136. Le principal
bénéficiaire de cette politique d’aménagement régional semble encore avoir été le Centre
Sud dont l’industrie d’équipement s’est trouvée stimulée par la demande des organismes
publics.
139

Carte no 7. AIRES D'INFLUENCE DES PROGRAMMES REGIONAUX

85 Avec la Sudene137, constituée en 1959, le Gouvernement Fédéral tente alors de coordonner


les travaux conduits par le D.N.O.C.S., la C.V.S.F., les collectivités locales et les services
spécialisés, dans le cadre d’un plan d’ensemble et au moyen d’une institution capable
d’infléchir les structures administratives traditionnelles138. La nouvelle politique
s’articule autour de trois objectifs généraux :
1. Créer dans le « sertâo » une économie capable de résister à la sécheresse ;
2. Conquérir de nouvelles terres susceptibles de recevoir les excédents de population dégagée
par la réalisation de l’objectif no 1 ;
3. Implanter des industries pour limiter le chômage et l’émigration vers le Sud, fixer et attirer
des capitaux, stopper le processus cumulatif de régression.

86 En quelques années, la Sudene a incontestablement réussi un certain nombre d’actions


dans le cadre du triple objectif qu’elle s’est fixé, ainsi que le traduisent les quelques
indices suivants : en 1960, environ 40 % des nouveaux investissements industriels réalisés
par des sociétés anonymes l’ont été dans le Nordeste ; la part des émissions effectuées par
ces dernières sur le marché national s’est élevée de 1,9 % en 1958 à 5,1 % en 1961 139.
Néanmoins, de tels succès demeurent conjonctuels ; ils ne sauraient nous faire oublier
que le sous-développement du Nordeste tient avant tout à ses structures économiques et
sociales que la Sudene seule ne saurait entamer. On sait bien que ni la réforme agraire ni
celle des circuits fiscaux et financiers qui concentrent les revenus aux mains d’une
minorité ne suffiront à industrialiser le Nordeste. Il lui faudra comme le Centre Sud
restructurer progressivement son économie autour d’un nouveau Volta Redonda que
pourrait permettre sur les rives du Sâo Francisco la jonction du pétrole de Carmopolis, du
minerai de fer de La Serra do Tombador et de l’électricité de Paulo Afonso. Mais des
créations de ce type exigent parallèlement l’ouverture aux progrès de l’agriculture
140

Nordestine, et nous retombons par ce biais sur le problème des structures qui s’y
opposent.
87 Succès et limites de l’industrialisation conditionnent en grande partie les rythmes du
développement énergétique, mais le parallélisme n’est pas parfait. A cela plusieurs
raisons qui tiennent aussi bien à la diversité des formes d’énergie auxquelles peut
recourir une économie en voie d’industrialisation qu’aux ressources nationales, aux
procédés techniques de transformation et aux institutions qui caractérisent chacune
d’elles.
88 Selon quelles modalités et jusqu’à quel point le secteur énergétique brésilien s’est-il
industrialisé au cours des vingt dernières années ? Tel est le problème qu’il convient
d’analyser en étudiant les tendances de la consommation et l’adaptation de la production.

NOTES
1. Cf. Celso Furtado, Le Brésil à l’heure du choix..., op. cit., p. 30.
2. C’est ainsi qu’en 1929, à la veille de la grande crise, les importations qui, rappelons-le, sont
estimées à 50 % de l’offre totale de biens, présentent la structure suivante (en millions de Cr.
1937) :

Source : United Nations, Economic survey 1949..., op. cit., p. 214 et 239.
3. Soit, de 1925 à 1929, en millions de cruzeiros constant 1937 et en % :

Source : United Nations, Economie survey 1949..., op. cit., p. 236.


4. Celso Furtado, Formaçâo econômica..., op. cit., p. 213.
5. Cf. United Nations, Economic survey 1949..., op. cit., p. 214-215.
6. Cf. sur tous les mécanismes de ce financement : Celso Furtado, A formação económica..., op. cit.,
chapitre 31.
141

7. Soit, selon notre évaluation de la valeur de la production industrielle en milliards de cruzeiros


1939 (cf. Annexe 1) :

8. A cela un certain nombre de signes que nous empruntons à C. Moraze. Les 3 âges..., op. cit.,
chapitre VII.
« Washington Luis (président sortant) était l’homme des grands propriétaires paulistes. » ;
« Autour de Vargas s’étaient rassemblés, à l’occasion de la campagne électorale, tous les
progressistes du Brésil. Il dressa, avec l’aide de ses amis du Rio Grande et de ses collaborateurs,
un programme audacieux qui visait l'industrialisation du pays... »
D’ailleurs Celso Furtado confirme : « Avec la révolution d’oct. 1930, le pouvoir passe de ces
éléments directement associés aux intérêts du café aux mains d’autres éléments plus
hétérogènes, supportés principalement par les classes moyennes urbaines. » Cf. Political
obstacles to economie growth in Brazil, Doc. polycopié (17 p.), p. 3.
9. Cf. Contribution de l’expérience latino-américaine à une théorie du développement politique
après la colonisation, Tiers Monde 1965, no 21, p. 71.
10. L’une des institutions les plus significatives à cet égard est le « Registro de similar nacional »,
créé par le décret-loi no 300 du 24 février 1938, avec l’objectif d’interdire la concession
d’exemption ou réduction de droits d’importation sur les produits que l’industrie nationale peut
fabriquer. Notons qu’un tel système avait déjà été utilisé, mais de façon sporadique et
exceptionnelle, avant le 1er conflit mondial.
Cf. Naciones Unidas, Comissâo Economica para America Latina, Estudo sobre a fabricaçâo de
equipamentos de base no Brasil, E/CN 12/619, juillet 1961 (185 p.), p. 170-172.
11. Cf. Pedro C.M. Teichert, Revolucion economica e industrializacion en America Latina, Fondo
de cultura economica, Mexico, 1961 (476 p.), p. 193-196.
12. A savoir : Instituto Nacional do Sal (1940) ; Instituto Nacional do Pinho (1941) ; Instituto
Nacional do Maté (1938).
13. Cf. Ouvriers et Syndicats d’Amérique latine, Sociologie du Travail, octobre-décembre 1961. E.
Bailby, Brésil, pays clef du Tiers Monde, Calmann Lévy, 1964 (257 p.), p. 67 et suiv.
14. Cf. Celso Furtado, A formaçâo econômica..., op. cit., p. 206-207.
15. Avec plus ou moins de succès, car l’on sait que les rapports de force n'ont cessé de fluctuer
depuis une trentaine d’années. On peut se reporter pour une analyse plus précise à :
- Helio Jaguaribe, The dynamics of brazilian nationalisai, ronéoté (33 p.) ;
- Celso Furtado, Political obstacles..., op. cit.
16. Sans même tenir compte des liens de parenté d’autant plus forts que les mœurs patriarcales
conservent une certaine importance dans une société que l’industrialisation n’a pas encore
bouleversée.
17. Cf. le tableau 33 ci-joint. Relevons au passage le taux de 43 % du Venezuela qui ne signifie
nullement un stade d’industrialisation plus avancé, mais simplement le poids de l’activité
pétrolière dans le produit national comptabilisé.
18. Encore le taux retenu par les Nations-Unies est-il légèrement inférieur à celui que nous avons
obtenu, soit un produit industriel multiplié par 2,4 au lieu de 2,6 entre 1949 et 1959. Or notre
évaluation se trouve confirmée par la Banco Nacional de Desenvolvimento qui prend 10 % comme
taux moyen de croissance de l’industrie entre 1947 et 1961.
19. Cf. l’évaluation de la production industrielle en Annexe 1.
142

20. Ce n’est pas tout à fait exact puisque nous avons fait figurer dans ce groupe le papier-carton,
dont la technologie s’apparente plus aux industries du groupe 2 qu’à celles du groupe 1, et la
pharmacie non dissociée de la chimie jusqu’au recensement de 1960. Ces deux exceptions ne
faussent cependant pas l’ensemble de l’analyse. Rappelons par ailleurs que les industries de
transformation, seules prises en considération, représentent tout au long de la période environ
90 % de la valeur du produit industriel, le reste étant constitué par l’industrie extractive, la
construction civile et les services industriels d’utilité publique.
21. Cf. Nations-Unies, La croissance de l’industrie mondiale, New-York 1963, St/STAT/SER.P/2
(850 p.).
22. Pourcentages calculés sur des évaluations en prix courants qui couvrent toute l’industrie
(manufactures, mines, constructions, électricité et gaz).
23. Le 1er chiffre intéresse l’industrie manufacturière, le second l’industrie extractive.
24. Evolution de 1954 à 1960.
25. Evolution de 1950 à 1958.
26. Ces pourcentages ont été calculés à partir des résultats des recensements industriels de 1920,
1940, 1950 et 1960 (cf. Annexe 1). Pour 1958, ils résultent des travaux de la Fundaçâo Getulio
Vargas et de la CEPAL. Cf. The growth and decline of import substitution in Brazil, United
Nations, Economic bulletin for Latin America, vol. IX, mars 1964, p.40.
Notons bien qu’il s’agit de la valeur de la production industrielle et non de la valeur ajoutée, le
choix de ce concept ayant été choisi pour des raisons que nous expliquons en Annexe 1.
Néanmoins nous avons refait les pourcentages sur la valeur ajoutée pour les années 1949 et 1958 ;
aucune distorsion notable n’apparaît par rapport à ceux obtenus sur la valeur de la production.
27. Taux calculés à partir des résultats des recensements industriels homogénéisés en cruzeiros
constants 1939.
28. Cf. Stanley J. Stein, The brazilian..., op. cit., p. 110.
29. Il s’agit du décret du 31 mars 1931 qui interdit l’importation de toute machine et tous outils
destinés à l’équipement des branches d’industrie suivantes : tissus, papiers, chaussures,
chapeaux, allumettes, laine, soie, jute et sucre. Cf. R. Courtin, Problèmes de civilisation
économique..., op. cit., p. 171.
30. L’évolution du cours du café, en cents par livres, sur le marché de New-York, est la suivante :

Source : I.B.G.E., O Brasil..., op. cit., p. 84.


31. Soit, en millions de Cr. courants :

Source : I.B.G.E., O Brasil..., op. cit., p. 84.


32. Cf. United Nations, Economic Survey of Latin America, 1957, New-York, 1959 (292 p.), p. 122 et
suiv.
33. Celso Furtado, Le Brésil à l’heure du choix..., op. cit., p. 90.
34. Le régime cambiaire brésilien à partir de cette date devient de plus en plus complexe.
Indiquons seulement qu’il fonctionne sur la base de plusieurs taux de change, dont le nombre a
varié : successivement 1, 5 et 2 taux pour les exportations ; 5 puis 2, à partir de 1957, pour les
importations. Parmi celles-ci, le taux le plus bas favorise les importations de biens essentiels. Ces
divers taux se déterminent par adjonction au taux de base de 18,92 Cr. par U.S. $ d’un
pourcentage résultant des ventes hebdomadaires de devises aux enchères. A partir de 1961, la
plupart des devises nécessaires aux importations sont achetées sur le marché libre. Cf.
International Monetary Fund, International Financial Statistics, Supplément to 1962-63 Issues
143

(266 p.), p. 24-25.


Voir aussi : Institut des Hautes Etudes d’Amérique latine. Centre d’Etudes du Développement de
l’Amérique latine, Le contrôle des changes au Brésil, Cahier n o 1, 26 p.
35. Rappelons qu’il s’agit toujours de sondage à partir des Annuaires Panas.
36. Cette période, rappelons-le, prolonge celle de 1948-49 du point de vue régime des
importations : les achats de biens d’équipement à l’étranger sont relativement faciles.
37. Dans un premier temps, tout au moins ; nous verrons plus loin, en citant l’exemple de
l’industrie automobile, que l’industrie brésilienne de biens d'équipement a reçu une impulsion de
certaines industries à capitaux étrangers.
38. Au sens large, c’est-à-dire les entreprises publiques et d’économie mixte, les travaux publics
financés par le budget fédéral ou ceux des Etats, le financement consenti aux entreprises
brésiliennes par la Banque de Développement (cf. Section 2).
39. Il s’agit de la très importante étude parue dans l'Economic bulletin for Latin America (vol. IX, n o
1, mars 1964) et intitulée : The growth and decline of import substitution in Brazil.
40. Et non pas nationale, car il peut aussi bien s’agir de filiales d’entreprises étrangères.
41. Op. cit., p. 49.
42. Op. cit., p. 50.
43. Il en est aussi une troisième que nous ne pouvons examiner de près dans le cadre de cette
étude, mais qui ne nous paraît pas d’une validité à toute épreuve : il s’agit de l’élargissement du
marché interne par la croissance des industries de biens de consommation.
44. Les industries industrialisantes ont été définies dans l’introduction de la présente étude.
45. Cf. toutes les analyses du Professeur F. Perroux et plus particulièrement L’Economie du XXe
siècle, 1964, P.U.F., Paris (692 p.) et les Techniques quantitatives de la planification, 1965, P.U.F.,
Paris (315 p.).
46. Cet examen ne prétend évidemment pas être exhaustif. Il ne s’attachera qu’à quelques points
saillants. On n’oubliera pas enfin que tout ce qui touche à leur action dans le secteur de l’énergie
fait l’objet d’un chapitre plus détaillé (VI).
47. Cf. Annibal Villela, As empresas do Gôverno Federal e sua importância na economia nacional,
1956-1960, Revista Brasileira de economia, mars 1962, p. 99-113.
48. Cf. United Nations, Economie survey, 1949..., op. cit., p. 199.
49. Analyse qui est diamétralement opposée à celle de H. Courtin que nous avons déjà citée et
pour qui un principe essentiel doit être respecté, à savoir que l’industrie est au terme et non à
l’origine d’une évolution. Cf. Problèmes de civilisation économique..., op. cit., p. 205.
50. Cf. Nicia Vilela Luz, A luta..., op. cit., p. 190.
51. Cf. idem..., p. 191.
52. On relève ceux de : The anglo-brazilian iron and steel syndicate limited, Usina Esperança, Cia
Sidérurgica Mineira, Cia Carbonífera Rio Grandense, Cia Norte Paulista de Combustíveis, Cia
electro-metalurgica Brasileira, Cia Sidérurgica Belgo-Mineira.
53. Cf. Companhia Sidérurgica Belgo Mineira, Usina de Monlevade, doc. interne, 1960, 26 p.
54. Les premiers hauts fourneaux de Monlevade ne dépassent pas en effet 90 tonnes/jour, et ce
n’est que récemment qu’ils sont passés à 140, puis 200 et 250 t/jour. Cf. United Nations, A study of
the iron and Steel industry in Latin America, vol. 1, E/CN 12/293, Rev. 1 (124 p.), New-York, 1954,
p. 18.
55. Cf. Pedro C.M. Teichert, Revolucion economica..., op. cit., p. 200, C.S.N., Assim è Volta Redonda,
Doc. interne.
56. Ce problème est étudié en détail avec l’examen des problèmes charbonniers (ch. VI).
57. Presidencia da Republica, Conselho do Desenvolvimento, Anexo 1, Estatísticas relativas a
produçâo e ao consumo de produtos siderurgicos no Brasil, Rio de Janeiro, 1956, doc. polycopié,
tableau 6.
58. Cf. C.S.N., Relatorio da Diretoria, 1962, p. 10.
144

59. Cf. Conselho do Desenvolvimento, Estatísticas relativas a produçâo e ao consumo de produtos


siderurgicos no Brasil, Rio de Janeiro, 1956, tableau 4 A.
60. Cf. Presidencia da Republica, Conselho do Desenvolvimento, Relatorio parcial..., op. cit.,
tableau no 7 A.
61. Le taux retenu de 48,05 Cr. par U.S. $ est le plus favorable aux produits importés. Les prix
sont ceux de 1951-1952.
62. Les unités sont les suivantes : millions de Cr. courants pour les participations et les
emprunts ; milliers de U.S. $ pour le change préférentiel. Cf. Conselho do Desenvolvimento,
Relatorio do periodo 1956-1960, tome II, meta 19, p. 3.
63. A savoir : Siderurgica Aliperti, Sid. Barra Mansa, Cia Brasileira Metalurgica, Sid.
Riograndense, Laminaçâo Pains, Cosinor.
64. Lors de la « Révolution d’avril 1964 », ce plan a été suspendu et remplacé, 6 mois plus tard,
par un programme d’action économique sur lequel nous reviendrons. Cf. Ministerio do
planejamento e coordenaçâo econômica, Programa de açâo econômica do Governo, 1964-66, Doc.
E.R.E.A., novembre 1964 (240 p.).
65. Il tire son nom de la réunion des initiales de ses 4 objectifs : Saude (santé), Alimentaçâo,
Transporte, Energia. Il est généralement considéré comme le 1 er plan brésilien, bien que durant
la guerre le Gouvernement Fédéral eût successivement élaboré un Plano de obras publicas e
aparelhamento de defesa nacional (1939-1943) et un Plano de obras e equipamentos (1944-1948).
Ce n’était en fait que des recensements de travaux urgents et le dernier fut abandonné en 1946
après avoir été incorporé au budget ordinaire. Ci. Romulo Almeida, Experiênca brasileira..., op. cit.
(annexe).
66. Cf. Presidencia da Republica, Departamento Administrativo do Serviço Publico, O Plano Salte,
1950, Departamento de Imprensa Nacional, Rio de Janeiro (78 p.).
67. Nous analyserons plus loin, avec plus de détails, la partie strictement énergétique de ces
différents plans.
68. Il s’agit de recettes fédérales affectées par la Constitution de 1946 aux travaux de la Comissão
Especial do Plano de Valorização Economica de Amazonia (S.P.V.E.A.), du Departamento Nacional
de Obras contra as Secas (D.N.O.C.S.) et de la Comissão do Vale do Sâo Francisco (C.V.S.F.).
69. Cf. Banco Nacional do Desenvolvimento Economico, XI Exposição sobre o programa de
reaparelhamento economico, Exercício de 1962, Rio de Janeiro (134 p. + Annexes), p. 5.
70. Soit le 19 juillet 1951. Cette commission résulte des accords que viennent de conclure les 2
gouvernements et reprend des études du même genre que celles déjà faites par des experts
américains au Brésil : Cooke en 1943 et Abbink en 1948.
71. Décret no 36 744 du 1er février 1956.
72. Sur la base des travaux du Grupo Misto B.N.D.E.-C.E.P.A.L. constitué en avril 1953 à l’issue de
la 5° session de la Commission Economique pour l’Amérique latine et composé d’experts des deux
organisations.
73. Cf. Presidencia da Republica, Conselho Nacional do Desenvolvimento, Plano de
Desenvolvimento económico, Rio de Janeiro, 1957 (3 tomes).
74. Somme à laquelle s’ajoute une dépense en devises de 2 318,5 millions de U.S. dollars.
75. Cf. Diario do Congresso Nacional, Ano XVII, no 4. Nous citons ce message parce que connu au
Brésil sous l’appellation de Plano de Emergencia (plan d’urgence).
76. Cf. Presidencia da Republica, Plano trienal..., op. cit.
77. Pour une analyse détaillée des modes de financement de 1945 à 1955 on peut se reporter à
l’étude de J. Wolff, Quelques aspects de la désarticulation de l’économie brésilienne et leur
influence sur les possibilités de financement interne, Cahiers de l'I.S.E.A., série F, n o 7, janvier 1958,
p. 35 à 80.
78. Cf. B.N.D.E., XI Exposição sôbre o programa..., op. cit., p. 22-23.
79. Cf. section suivante consacrée aux conséquences régionales de l’industrialisation.
145

80. Cf. Institut de développement à vocation générale : la B.N.D.E. Note mensuelle de la Banque
Française et Italienne pour l’Amérique du Sud, janv.-février 1964, p. 1 à 44.
81. Toutes ces ressources alimentent les fonds dont la Banque peut disposer librement pour
financer l’industrialisation. Parallèlement, elle gère pour le compte des divers « Fonds »
énumérés précédemment les ressources spécifiques qu’ils perçoivent.
82. Dans ses rapports, la Banque présente à part ses diverses opérations, ce qui s’explique fort
bien compte tenu de leurs significations respectives. Pour avoir une vue d’ensemble, nous les
avons toutes regroupées en convertissant les crédits étrangers sur la base du taux de change libre
plus près de la réalité que le taux officiel. Les variations annuelles que l’on observe sur le tableau
n’ont évidemment qu’une signification économique limitée puisque nous avons enregistré les
opérations à la date de passation du contrat.
83. Cf. les critères de sélection des investissements par la B.N.D.E., in Un Institut de
Développement..., op. cit., p. 15.
84. Cf. Un Institut de Développement..., op. cit., p. 32.
85. Rappelons que le coefficient d’importation est le rapport des importations (en volume) à
l’offre totale du même produit en volume. Produit par produit, sa valeur varie considérablement.
En voici quelques exemples classés en ordre croissant (de dépendance) et valables pour
l’année 1961 : ciment (0,0), véhicule à moteur (1,1), acier (14,7), pulpe pour papier (26,0), engrais
(42,4), soude caustique (59,4), métaux non ferreux (78,0). Cf. The growth and decline..., op. cit.,
p. 45 à 49.
86. Nous disons potentielle et non réelle car, outre que cette maîtrise ne peut être qu’apparente
pour certaines branches appartenant à des sociétés étrangères, elle est surtout fonction de la
volonté qu’ont les gouvernants de l’utiliser pour industrialiser véritablement le pays.
87. Il s’agit de 21 sociétés privées, libres ou concessionnaires, de sociétés d'économies mixtes et
de 22 sociétés publiques fédérales. Ces dernières sont toutes réunies dans une même entité, la
Rede Ferroviaria Federal S.A., par la loi no 3115 du 16 mars 1957. Gomme Petrobras, cette
nouvelle société publique bénéficie d’une partie de l’impôt unique sur les combustibles.
88. Toutes les informations réunies dans cette section sont tirées de : Presidencia da Republica,
Conselho do Desenvolvimento Relatorio do periodo 1956-60, Rio de Janeiro, 1960, tome 1, 2, 3 et 4.
89. Soient les participations suivantes :
- D.N.E.R. = 14 970 km (routes fédérales) ;
- D.N.O.C.S. = 3 700 km (chantiers ouverts après la sécheresse de 1958) ;
- S.P.V.E.A. = 1 302 km ;
- C.V.S.F. = 704 km.
A cette extension du réseau fédéral, il faut ajouter 83 955 km construits par les Etats et 359 771
par les municipalités avec leur quote-part de l’impôt unique sur les combustibles et la
collaboration des organismes régionaux tels que D.N.O.C.S., S.P.V.E.A., etc.
90. Ces dernières occupent une place dominante dans la navigation brésilienne : Loide Brasileiro
pour le long cours, Serviço de Navegação e Administração do Porto do Para (S.N.A.P.P.), Serviço
de Navegação do Bacia da Prata (S.N.B.P.), Petrobras, Cia Nacional de Navegação Costeira, et
autarcies chargées de la gestion des établissements portuaires.
91. Nous pensons particulièrement aux 13 terrains d’aviation construits par les D.N.O.C.S. dans le
Piaui, le Ceara, le Goias..., et surtout aux 11 qui furent entrepris par la S.P.V.E.A. dans l’Amazone.
92. Cf. Presidencia da Republica, Relatorio 1956-1960, op. cit., tome 2.
93. Comme on peut le constater, ce dernier chiffre est très faible ; il ne correspond qu’à une
fraction de l’objectif fixé à 45 000 t.
146

94. Soit la ventilation suivante (en millions de Cr. courants, réévaluation comprise) :

Les dépenses afférentes à la marine marchande et à l’aviation sont probablement plus


incomplètes que les autres.
95. C’est ainsi que le Groupe de travail de l’industrie du matériel ferroviaire, créé en 1958 auprès
du Conseil National du Développement, recommande aux sociétés ferroviaires, relevant du
Gouvernement Fédéral (R.F.F.S.A.), de réserver à l’industrie nationale leurs commandes de
matériel de façon à leur permettre un fonctionnement régulier et sans à-coup. Cf. Conselho do
Desenvolvimento, Relatorio..., op. cit., tome 2.
96. Cf. Anuario Banas, A industria..., op. cit., Part. VIII.
97. Soit la répartition suivante, limitée aux plus grandes sociétés :

Sur la base du taux moyen et très approximatif de 200 Cr. pour 1 U.S. $ on obtient 66 milliards de
Cr.
98. Source : Banco Nacional do Desenvolvimento Economico, XI Exposiçâo..., op. cit., p. 51.
99. A titre de référence, citons ici les calculs effectués par M. M. Potier, Le Marché de
l’automobile dans les pays du marché commun, Mémoire de D.E.S., Grenoble, octobre 1961,
dactylographié, p. 3.
Consommation de l’industrie automobile :

100. C’est-à-dire le rapport, en poids, du matériel acheté à l’industrie nationale au matériel livré
au marché par l’industrie automobile.
101. Les 2 chiffres des premières années sont relatifs, l’un aux véhicules lourds, l’autre aux
véhicules légers. Source : Conselho do Desenvolvimento, Relatorio..., op. cit., tome 4.
102. Ce n’est là qu’une indication grossière en attendant les résultats exacts du recensement
industriel de 1960.
103. Il s’agit du régime instauré par l’instruction no 70 de 1953 et abrogé en 1961.
104. Cf. Fertilizantes, Mercado e dependência externa crescentes, in Desenvolvimento e Conjuntura,
juillet 1963, no 7, p. 24-39.
147

105. Les fluctuations annuelles ne reflètent que l’irrégularité des importations, et la baisse de la
consommation en 1961 est liée à l’augmentation du prix des engrais par suppression du régime
cambiaire préférentiel dont ils jouissaient jusque-là et suppression partielle des subventions
accordées depuis 1957 (loi 3244). Cf. Instructions n os 204 et 208 de la SUMOC des 13-3-1961 et
27-6-1961.
106. De 6 000 t produites en 1950, dont 90 % en provenance de la Vale da Ribeira (S.P.), elle est
passée à 69 766 t en 1961, 60 % provenant toujours de Sâo Paulo, 25 % du Pernambuco et 15 % du
Minas Gerais. Sur ce total, 51 457 t sont livrées sous forme de superphosphates simples, fabriqués
dans six usines. Les réserves actuelles sont évaluées à 100 millions de tonnes de minerai riche,
soit 20 millions de tonnes de P2 O5.
107. Cf. Conselho do Desenvolvimento. IX Exposiçâo..., op. cit., p. 61.
108. Décret no 40 260 de novembre 1956.
109. Nous ne pouvons malheureusement pas être plus précis, car les indices par branches ne sont
élaborés qu’avec un grand retard et ne dépassent pas l'année 1963. Cf. la revue Conjuntura
Economica.
110. The growth and decline..., op. cit., p. 54.
111. Evoquons l’expression de Josué de Castro : « L’Amérique Latine est un château féodal avec une vitrine
capitaliste. »
A la recherche de l’Amérique Latine, Esprit, juillet-août 1965, p. 68. Cf. aussi pour une analyse plus
détaillée : Une zone explosive, le Nordeste brésilien, Le Seuil, Paris, 1965 (237 p.).
112. Ainsi, pour prendre le cas français, les écarts de revenu, le déséquilibre entre le Nord et le
Sud-Ouest, la faible productivité de certaines exploitations agricoles..., etc.
113. Cf. W. Baer et I. Kerstenetzky, Substituição de importações e industrialização no Brasil,
Revista brasileira de economia, sept. 1964, p. 9. Voir aussi graphique n o 4.
114. Cf. Ministerio do planejamento, Programma de açâo..., op. cit., p. 99-100.
115. Cf. The growth an decline..., opt. cit., p. 28.
116. Les situations des agriculteurs varient tellement, non seulement d’une région à l’autre, mais
à l’intérieur d’une même région selon leurs statuts, que des moyennes ne signifieraient
absolument rien. Par ailleurs, nous ne disposons d’aucune enquête suffisamment précise pour
livrer quelques indications sur ce sujet.
117. Cf. Ministerio do planejamento, Programa de açâo…, op. cit.
118. Cf. par exemple Presidencia da Republica, Plano trienal..., op. cit., p. 24 à 30. Encore ce
document se montre-t-il très discret sur l’évolution exacte des revenus en reconnaissant qu’on
ne la connaît pas de façon précise.
119. Cf. The growth and decline..., op. cit., p. 55.
120. Les travaux sur les distorsions régionales et le Nordeste en particulier sont relativement
nombreux. Outre ceux de Celso Furtado cités plus loin, indiquons l’ouvrage de Stefan H. Robock,
Brazil’s developing Northeast : a study of regional planning and foreign aid, The brookings
institution, 1963 (213 p.).
121. Cf. Presidencia da Republica, Plano trienal..., op. cit., p. 86.
122. Cette expérience, hélas confirmée par bien d’autres aux U.S.A. ou en Europe, prouve à quel
point l’analyse classique était une fois de plus erronée. Nous en retrouvons l’expression dans
l’analyse que R. Courtin faisait de ce même problème il y a vingt-vinq ans : prônant la
concentration de tous les investissements publics dans les zones les plus avancées où la
productivité marginale du capital et du travail est la plus élevée, il conclut : « Le développement
rapide de la richesse dans une région, même limitée, doit nécessairement, dans un délai plus ou
moins bref, profiter à l’ensemble du pays. » Problèmes de civilisation économique..., op. cit.,
p. 194.
123. Soit, en 1950, 1 850 000 habitants pour l’Amazone, 1 215 000 pour le Goias et 522 000 pour le
Mato Grosso ; au total, 7 % environ de la population brésilienne à cette époque.
148

124. A propos de l’agriculture amazonienne : « Dans quelques zones seulement, à partir de


procédés rudimentaires, s’est établie une culture primitive de certains produits d’alimentation,
comme le manioc, le maïs, le riz et les haricots, cultures insignifiantes, limitées à de petites zones
conquises sur la forêt par la méthode du brûlis, procédé précolombien, les graines étant lancées
dans un sol mal préparé, encore encombré de troncs, de branches et de souches à demi-
carbonisés. » Josué de Castro, Géographie de la Faim, Le Seuil (325 p.), Paris, p. 41, puis 85-86. Cf.
aussi Lucio de Castro Soares, Amazonia, Eighteen international geographical congress, Brazil,
1956 (216 p.), p. 93-125.
125. Les délimitations exactes du Nordeste ne sont pas rigoureuses ; nous retiendrons les plus
extensives adoptées par la Sudene, à savoir l’ensemble du territoire formé par les Etats du
Maranhão, Piaui, Ceara, Rio Grande do Norte, Paraiba, Pernambuco, Sergipe, Alagoas et Bahia.
126. Sur ce problème, nous nous référerons fréquemment à ses travaux, notamment : Formaçâo
economica do Brasil..., op. cit. ; A operação Nordeste..., op. cit., et le Brésil à l’heure du choix..., op.
cit.
127. Cf. Celso Furtado, Formação..., op. cit., p. 175.
128. Cf. Celso Furtado, A operação Nordeste..., op. cit., p. 14.
129. Cf. Celso Furtado, A operaçâo Nordeste..., op. cit., p. 45-47.
130. C’est en 1909 en effet que fut créé l’Inspetoria Federal de Obras contre As Secas transformée
en 1934 en Departamento Nacional de Obras contra as Secas (D.N.O.C.S.).
131. Organisée en 1933, elle s’est transformée 20 ans après (loi n o 1806 de 6-1-1953) en
Superintendência do Plano de Valorização da Amazonia (S.P.V.E.A.).
132. Il faudrait aussi ajouter, pour être complet, d’autres agences fédérales au programme plus
limité : Grupo de Desenvolvimento da Bacia do Paraiba do Sul, Grupo Executivo de Ajuda à
Baixada da Guanabara, Grupo do Desenvolvimento do Vale do Itajai. Cf. entre autres,
Programação régional, articulação fédéral reclamada, in Desenvolvimento è Conjuntura, juillet 1963,
no 7, p. 41-56.
133. Les chiffres sont tirés des divers recensements industriels, nous les avons convertis en Cr.
constants 1939 en utilisant l’indice indiqué en Annexe 1.
134. Ce qui avait conduit à la création du Serviço de Navegação da Bacia do Prata dont la
principale réalisation fut le chantier naval de Corùmba (Mato Grosso).
135. Soit, pour la seule contribution fédérale, 1,20 % des ressources de l'Union en 1950 ; 8,4 %
en 1960 et 12,3 % en 1962. Cf. Programação regional..., op. cit., p. 8.
136. Cf. plano trienal..., op. cit., p. 65-86.
137. Superintendencia do Desenvolvimento do Nordeste, créée par la loi n o 3692 du 15 décembre
1959.
138. Cf. Celso Furtado, A operaçâo Nordeste..., op. cit., p. 18.
139. Cf. Presidencia da Republica, Plano trienal..., op. cit., p. 85.
149

Chapitre V. Les modifications


structurelles de la consommation
énergétique induites par
l’industrialisation

1 Plus qu’en tout autre domaine, le second conflit mondial marque un tournant dans
l’évolution de la consommation énergétique brésilienne. Le graphique ci-joint désigne
clairement l’année 1946 comme point d’inflexion : à partir de cette date, non seulement le
taux de croissance s’élève d’un seul coup, mais la structure du produit énergétique se
transforme radicalement. On n’oubliera cependant pas le caractère partiellement
artificiel de ce point d’inflexion qui correspond à la fin des hostilités. Ne serait-ce la
rupture plus ou moins complète des échanges internationaux qui limite
l’approvisionnement extérieur et les possibilités d’équipement intérieur, tout laisse à
penser que les répercussions énergétiques du processus d’industrialisation amorcé au
cours des années 30 se seraient manifestées plus tôt. L’augmentation de 20 % en quatre
ans de la consommation de bois ne constitue qu’un faible indice des compressions que
subit la demande pendant la durée des hostilités1. Plutôt qu’une année précise, c’est donc
l’ensemble de la période de guerre qui doit être retenue comme point d’inflexion dans
l’évolution de la consommation énergétique. La rupture d’avec les années antérieures est
en effet complète : si, jusque-là, le quasi-monopole des produits végétaux n’avait pas été
sérieusement entamé, il n’en va plus ainsi avec l’irruption des hydrocarbures dans
l’économie brésilienne. Certes, la croissance de leur consommation a été accélérée par des
facteurs conjoncturels tels que la politique des prix des produits pétroliers importés, mais
l’on ne saurait se limiter à cette explication. Plus profondément, toute l’évolution de la
consommation énergétique apparaît désormais liée à l’industrialisation du Brésil à
travers la demande des industries elles-mêmes et celle des autres activités conduites à se
restructurer à un niveau supérieur de productivité. En d’autres termes, nous verrons que
si l’évolution des besoins énergétiques du secteur domestique et de celui des transports
joue un rôle très important, elle n’est plus comme dans le passé indépendante du
développement de l’industrie. Le fait que cette jonction ne s’effectue pas également dans
tous les Etats brésiliens explique ainsi l’évolution des distorsions que nous observerons
150

dans la répartition spatiale de la consommation énergétique. Ce schéma d’analyse nous


conduit dès lors à examiner l’évolution de la consommation énergétique sous l’angle de
trois modifications structurelles : celle du flux énergétique, celle de ses utilisations et
celle de sa répartition dans l’espace brésilien.

Graphique no 5 - EVOLUTION DE LA CONSOMMATION ENERGETIQUE GLOBALE (unité : 1012 Kcal.)

Section 1. — Transformations de la structure de


l’approvisionnement énergétique.
2 Le tableau suivant en retrace les grandes lignes. Bien qu’en valeur absolue, la
consommation de produits végétaux (bois, bagasse, charbon végétal) semble s’être
maintenue au même niveau, elle n’a cessé de décliner en valeur relative, passant de 82 % à
la veille de la guerre et même 86 % en 1946 à 45 % en 19622. Le charbon minéral, qui n’a
jamais occupé une place importante dans la consommation brésilienne, a suivi la même
tendance puisque sa contribution diminue de 9 % en 1939 à 5 % en moyenne au début de
la décennie soixante. Encore convient-il de noter que cette baisse a été plus accentuée
pour le charbon étranger que pour le charbon national, ce dernier, malgré la crise qu’il
traverse tout au long de la période3, s’étant progressivement substitué au premier. Le
million de tonnes environ que le Brésil importe encore en 1962 est affecté aux 9/10 e à la
production sidérurgique et gazière pour laquelle la houille brésilienne ne présente pas
toutes les caractéristiques voulues4. Restent les deux grands vainqueurs de cette
transformation des structures énergétiques : l’hydroélectricité et les hydrocarbures. La
part apparemment très minime qu’occupe la première dans le flux énergétique est liée,
nous le savons, à un système de conversion défectueux qui ne pourrait être amélioré que
moyennant un volume d’informations dont nous ne disposons pas. Cette réserve faite, la
151

rapidité de sa croissance ne peut être sous-estimée : en passant de 2,2 à plus


de 20 milliards de kWh entre 1939 et 1963, la consommation d’électricité a crû au même
rythme que celle des dérivés pétroliers. Seuls les temps de cette croissance diffèrent :
l’électricité ne pouvant être importée, sa consommation a été contenue jusqu’à ce que la
production nationale s’industrialise à partir de 1954. Les dérivés pétroliers, par contre,
envahissent le marché énergétique dès l’issue de la guerre, alors même que l’industrie
brésilienne du pétrole reste embryonnaire et son développement après 1950 ne pourra
qu’accélérer la tendance. Avec 44 % environ de la consommation d’énergie primaire
en 1962, fuel, gas-oil et essence dépassent en pouvoir calorifique la quantité d’énergie
végétale absorbée par le pays et constituent environ 80 % de l’approvisionnement en
formes d’énergies dites commerciales.

TABLEAU No 50. — Evolution de la structure de la consommation énergétique en pourcentage sur la base


de l’évaluation en 1012 kcal.

Tableau No 51. – Evolution de la consommation énergétique en unités spécifiques et en 10 12 kcal5.


152

Tableau No 51. – Evolution de la consommation énergétique en unités spécifiques et en 1012 (suite).

3 De ce dernier point de vue, la structure de la consommation énergétique du Brésil se


révèle très voisine de celle de l’ensemble du continent sud-américain où, en 1963, les
hydrocarbures représentent 81,5 %, les combustibles solides 6 % et l’hydroélectricité
12,5 %6.
4 Mais tous les produits pétroliers ne croissent pas au même rythme parce que
différemment affectés par l’industrialisation. On peut observer sur les tableaux nos 2 et 3
que, malgré d’amples fluctuations annuelles, la part du kérosène a diminué de moitié,
celle de l’essence a eu tendance à décliner, celle du fuel a peu varié, tandis que celle du
diesel-oil a doublé et celle des autres dérivés, dont le gaz liquéfié, triplé en moyenne. En
analysant plus loin l’évolution de la structure des utilisations, nous verrons que ces
tendances reflètent à la fois les nouvelles directions de l’industrialisation brésilienne et
les substitutions qu’elle a entraînées. Mais il convient auparavant de s’interroger sur les
causes de cette domination rapide des hydrocarbures depuis la fin du second conflit
mondial. A cette époque en effet le Brésil, qui ne produit pratiquement pas encore de
pétrole, dispose de gisements charbonniers limités, mais en croissance, et de ressources
forestières qu’il exploite depuis le début de la colonisation. Quels sont les facteurs qui ont
conduit à leur substituer aussi rapidement des produits pétroliers nécessairement
importés ? Les écarts de prix entre chaque forme d’énergie ont sans aucun doute joué un
rôle important, mais il convient de n’interpréter ce facteur qu’avec prudence, en limitant
sa portée aux usages et aux régions dans lesquelles la compétition s’est effectivement
exercée. Doivent donc être exclus du champ d’action de ce facteur, non seulement les
usages spécifiques tels l’emploi de carburant pour la traction routière ou l’utilisation de
produits pétroliers à des fins domestiques (éclairage et cuisson des aliments), mais aussi
tous ceux, spécifiques ou non, qui intéressent les zones les plus intérieures du Brésil où
n’existent pas encore un véritable marché. Cela ne signifie évidemment pas que la
consommation des dérivés pétroliers n’ait fait aucun progrès dans ces dernières régions ;
nous savons au contraire que les produits raffinés s’y sont fréquemment substitués au
bois, mais dans ce cas, c’est probablement moins un effet du prix du combustible lui-
même que celui d’une économie liée à la possibilité d’installer un équipement plus
moderne. Dans les régions industrialisées du Centre Sud, par contre, il ne fait aucun doute
que les hydrocarbures destinés aux usages vapeur de l’industrie, à la traction ferroviaire
et maritime aient bénéficié d’un net avantage de prix sur le charbon et dans certains cas
153

le bois, avantage qui doit être ajouté à celui qui découle de leur commodité d’emploi et de
leur rendement plus élevé pour le consommateur. Pour analyser ce problème de façon
plus précise, nous nous sommes efforcés de réunir sur un même tableau quelques
indications de prix, limitées mais homogènes7. Si l’on confronte les prix par unité de
pouvoir calorifique, l’avantage du fuel sur le charbon apparaît nettement à partir de 1945
et ne cesse de s’accroître jusqu’en 19558. Comment expliquer cet écart ? La hausse
continue des prix du charbon, nous le verrons plus loin, résulte des difficultés auxquelles
se sont heurtées les houillères brésiliennes pour moderniser leurs méthodes
d’exploitation et leurs moyens de transport depuis les Etats charbonniers du Sud
jusqu’aux grands centres de consommation. Les bas prix des dérivés pétroliers, quant à
eux, proviennent d’une double conjoncture favorable : la baisse et la stabilisation des prix
internationaux, la politique cambiaire brésilienne. Sans reprendre ce dernier point qui a
déjà été évoqué, rappelons que la stabilisation du taux de change à partir de 1939, puis
l’institution en 1953 d’un taux préférentiel pour les importations de pétrole maintiennent
les prix C.I.F. des dérivés pétroliers, en cruzeiros, à un niveau relativement bas9. Le
développement du raffinage sur le territoire brésilien ne modifie d’ailleurs pas
sensiblement cette situation puisque le C.N.P. adopte les prix d’importation comme base
de tarification pour les ventes de dérivés pétroliers quelle qu’en soit la provenance10.

TABLEAU No 52. — Evolution de la structure de la consommation pétrolière en pourcentages sur la base


de l’évaluation en poids.
154

TABLEAU No 53. — Evolution comparée des prix du charbon national, du fuel et du gas-oil, à la tonne et à
l’unité de pouvoir calorifique11.

Note 1012

TABLEAU No 54. — Evolution comparée des prix du bois et du charbon national de 1938 à 1948 (en Cr.
courants).

5 Avantage des produits pétroliers sur le charbon national, mais aussi sur le bois. Dans ce
dernier cas, cependant, les écarts de prix en faveur du pétrole ne jouent pas également
dans toutes les régions, tout au moins en début de période.
155

6 C’est ainsi que, même en prenant un prix de la calorie fuel inférieur à celui de la calorie
charbon, et en tenant compte des faibles rendements à l’utilisation du bois, ce dernier
demeure avantageux dans l’exemple cité ci-dessus13. On ne saurait cependant le tenir
pour représentatif des zones côtières industrialisées où le bois devient rare et ne peut
être amené que moyennant des frais de transport très élevés. Pour ces dernières, on peut
synthétiser ainsi l’évolution des prix de l’énergie, de 1939 à 195114 :

Bois + 325 %

Charbon national + 225 %

Produits pétroliers + 64 %

7 Ces écarts ne sont certainement pas étrangers à la très rapide progression des produits
pétroliers, mais ils n’interviennent pas seuls. Dans un très grand nombre de cas, les
substitutions d’énergie impliquent un changement des machines utilisatrices et il est peu
probable que le seul prix du combustible, aussi avantageux soit-il, détermine ce
changement15. Il semble donc qu’il faille surtout lier la transformation de la structure du
produit énergétique à celle des utilisations, c’est-à-dire à l’apparition d’usagers nouveaux
dans les secteurs industriels de base et à leurs effets d’entraînement sur les autres
branches de l’activité économique.

Section 2. — Transformation de la structure des


utilisations
8 Un premier aperçu des conséquences de l’industrialisation sur la structure des
utilisations énergétiques nous est fourni par le tableau ci-joint : en vingt années, la place
occupée par l’industrie dans les débouchés énergétiques s’est considérablement accrue.
On ne saurait cependant limiter l’analyse à ce seul aspect du problème : si
l’industrialisation, selon la définition que nous avons choisie, est un phénomène total de
restructuration, il convient d’étudier aussi ses répercussions énergétiques dans les autres
secteurs tels que les transports et les utilisations finales étroitement liée à l’urbanisation.
9 La croissance de la demande industrielle affecte toutes les branches énergétiques sans
exception, mais toutes les industries n’ont pas joué le même rôle dans l’inflexion de la
structure des utilisations qui en résulte. Il eût été du plus haut intérêt de pouvoir suivre,
en valeur absolue, la demande de chacune d’elles. Les données faisant hélas défaut, nous
n’avons pu retenir qu’une approche statique du problème en comparant les
consommations spécifiques de chaque branche en 194916. Si la demande de charbon par
l’industrie demeure faible, elle présente cependant de très nets écarts entre les industries
du groupe 2 (transformation des minerais non métalliques : 8,90 t ; matériel de transport :
8,07 t ; industries extractives : 7,67 t ; papier carton : 6,22 t) et celles du groupe 1 parmi
lesquelles le textile avec 3,35 t et les industries alimentaires avec 2,89 t viennent en tête 17.
La consommation des dérivés énergétiques du charbon minéral est encore plus dispersée :
seule la métallurgie (qui comprend, rappelons-le, la sidérurgie), consomme en abondance
du gaz de houille ; quant au coke, il n’est utilisé en quantité appréciable que par la
métallurgie et les industries mécaniques. Or, c’est précisément le développement très
156

rapide de la sidérurgie au coke à partir de 1946 qui entraîne certaines transformations


fondamentales dans l’industrie charbonnière brésilienne, ainsi que nous le verrons au
cours du chapitre ultérieur.

TABLEAU No 55. — Evolution de la pourcentages18. structure des utilisations, en

Charbon 1940 1950 1960

Industrie 15 30 41

Transport 62 42 21

Energie secondaire 23 28 38

Produits pétroliers :

Industrie 17 26 25

Transport 38 54 54

Usages finals 10 6 8

Energie secondaire 35 14 13

Electricité :

Industrie 31 47 50

Transport 10 7 5

Usages finals 59 46 45

10 Dans le groupe des hydrocarbures, le kérosène et l’essence ne présentent que peu


d’intérêt : le premier n’est destiné qu’aux usages domestiques (éclairages ruraux), le
second sert principalement aux transports routiers. Néanmoins, les consommations
industrielles d’essence les plus élevées appartiennent encore aux industries extractives, à
la transformation des minerais non métalliques et à la construction civile. L’utilisation du
fuel par contre apparaît à la fois concentrée et dispersée : viennent en tête la
transformation des minerais non métalliques (300 t), les services industriels d’utilité
publique (163 t), le papier-carton (84 t), la métallurgie (50 t), l’industrie chimique (43 t) et
celle du caoutchouc (40 t). Parmi les industries du groupe 1, seul le textile (30 t) et la
fabrication de boissons (26 t) se rapprochent des consommations spécifiques du groupe 2.
11 En 1949, l’énergie végétale n’occupe plus la place qui était la sienne vingt ans plus tôt ;
néanmoins, bois et charbon de bois conservent une certaine importance dans
l’approvisionnement énergétique de la sidérurgie (176,4 t de charbon végétal) et de la
transformation des minerais non métalliques (4,54 t). L’une et l’autre industrie
appartiennent encore au groupe no 2.
12 La prééminence de ce dernier groupe est moins absolue pour l’électricité. Si l’on relève
cependant, par ordre décroissant, toutes les consommations unitaires (en 1 000 kWh pour
157

1 million de Cr. 1939), on obtient : papier-carton (460), métallurgie (220), transformation


des minerais non métalliques (193), extraction des produits minéraux (148), caoutchouc
(126), chimie et pharmacie (125), services industriels d’utilité publique (123) et enfin,
première industrie du groupe 1, le textile (111).
13 On conçoit dès lors que l’apparition et la croissance rapide des industries d’équipement et
de production des matières premières (acier, ciment, produits chimiques, etc.) aient
exercé une forte pression à la hausse sur la consommation énergétique, et qu’elles aient
joué un rôle plus déterminant que les substitutions du fuel au charbon ou au bois dans les
unités industrielles déjà anciennes mais peu nombreuses et à consommation spécifique
généralement basse. Mais à cette induction directe, il convient aussi d’ajouter celle qui
utilise le canal des transports et de l’urbanisation.
14 Les premiers en effet jouent un rôle décisif dans la croissance de la consommation
d’hydrocarbures non seulement par le développement rapide des transports routiers, de
l’aviation civile et du cabotage, mais par l’ampleur des substitutions qui s’opèrent en
matière de traction ferroviaire (diesélisation). Ces dernières, particulièrement intenses à
partir de 1950, expliquent la décroissance de la part du charbon affectée aux transports.
Le fait qu’un tel phénomène ne transparaisse pas dans l’évolution des débouchés
pétroliers tient à la compensation qui s’opère à partir de 1953 entre la croissance rapide
des ventes de gas-oil et celle plus lente des ventes d’essence liée à la diminution des
importations d’automobiles. Il est probable, encore que nous manquions d’informations
pour analyser avec précision ce problème, que le bas prix des hydrocarbures ait accéléré
la croissance de leur demande, mais il est non moins certain que l’expansion du secteur
des transports sous toutes ses formes soit une conséquence directe de l’industrialisation.
Axés principalement avant-guerre sur le transport des récoltes (caféières, sucrières,
cotonnières) vers les ports, chemins de fer et véhicules routiers tendent de plus en plus,
au cours de la période étudiée, à relier entre eux les grands centres de production et de
consommation industrielle.
15 Une autre incidence énergétique de l’industrialisation se manifeste à travers
l’urbanisation particulièrement rapide dans les années qui suivent la guerre. Elle affecte
cependant très inégalement les diverses branches et de toute façon apparaît mal dans une
évaluation en termes d’énergie primaire. Les formes élaborées d’énergie l’emportent
évidemment et, parmi elles, l’électricité et le gaz liquéfié19. En contrepartie l’importance
relative du kérosène régresse au fur et à mesure que l’électrification s’étend.
16 Mais précisément parce qu’elle est liée à l’industrialisation, la croissance de la
consommation énergétique s’est opérée très inégalement sur l’ensemble du territoire
brésilien.

Section 3. — Evolution de la consommation


énergétique dans l’espace
17 A défaut d’une comparaison des bilans énergétiques régionaux que la méconnaissance des
consommations d’énergie végétale interdit de calculer, on peut esquisser l’évolution de la
répartition dans l’espace des consommations d’électricité et de dérivés pétroliers, formes
dominantes d’énergie commerciale. Les utilisations de charbon national en effet ne
débordent pas les frontières des trois Etats du Sud, à l’exception d’une partie de celui de
Santa Catarina qui approvisionne sidérurgie, usine à gaz et industries diverses dans la
158

zone Sâo Paulo - Rio de Janeiro. Quant aux importations du même combustible, outre leur
faible volume, elles n’approvisionnent aussi que le même noyau industriel.

Tableau No 56 – Consommation d’énergie par branches d’industries en 1949 20.

18 L’extrême concentration spatiale de la consommation énergétique ne saurait nous


étonner après qu’ait été analysé le modèle brésilien d’industrialisation. Tant pour les
dérivés pétroliers que pour l’électricité, les Etats du Centre Sud, et parmi eux tout
spécialement Sâo Paulo, dominent l’utilisation des formes d’énergie commerciale. Bien
plus, le déséquilibre ainsi créé à leur profit tend à s’accentuer tout au long de la période
étudiée21.
19 De sensibles différences apparaissent cependant entre les répartitions de la
consommation de pétrole et celle d’électricité. Dans le cas de la seconde, la domination
des Etats du Centre Sud est déjà bien établie avant le second conflit mondial et
l’industrialisation n’a fait qu’accroître l’écart qui les sépare des régions septentrionales,
centrales et nordestines, tout au moins jusqu’à la fin de la décennie cinquante22.

TABLEAUNo 57. — Evolution de la puissance installée électrique par région, en 1930, 1940, 1950, 1961
(en MW et en pourcentages).

Note2323

20 Avec les dérivés pétroliers, le déséquilibre initial revêt moins d’ampleur mais il s’aggrave
beaucoup plus vite : la croissance observée au cours des dix années qui suivent la guerre
ne profite pratiquement qu’au Sud et au Centre Sud.
159

TABLEAU No 58. — Evolution des consommations de dérivés pétroliers par régions, en 1944, 1954, 1961
(en tonnes et en pourcentages)24.

21 L’impact de l’industrialisation semble dans ce cas d’autant plus déterminant que les
différences de prix ne jouent pas au profit des zones les plus industrialisées, ainsi qu’on
peut l’observer sur le tableau suivant. Aussi bien en 1954 qu’en 1944 les ports du Nord et
du Nordeste, plus proches des raffineries de la mer des Caraïbes que ceux du Sud et
Centre Sud, bénéficient de dérivés pétroliers meilleur marché, mais ce seul facteur ne
suffit ni à susciter la substitution des hydrocarbures aux énergies végétales, ni surtout à
entraîner le développement d’industries et de moyens de transports. Le développement
de la production de brut dans le Nordeste à partir de 1954 ne corrige pas le déséquilibre.
Bien au contraire, le pétrole extrait à Bahia est en grande partie drainé vers Rio de
Janeiro et Sâo Paulo où s’installent les grandes raffineries de Petrobras, dont nous
analyserons plus loin les effets induits sur ces régions.
22 A cette poussée de la consommation de formes d’énergie nouvelles répond, à partir de la
décennie 1950, une industrialisation progressive du secteur énergétique, mais cette
dernière s’effectue dans des conditions et selon des modalités fort variables d’une source
d’énergie à l’autre.

TABLEAU No 59. — Prix de vente comparés de divers dérivés pétroliers dans les grands centres urbains de
chaque région (en cruzeiros courants)25.
160

NOTES
1. Durant toute cette période, non seulement de nombreux utilisateurs domestiques ou
industriels reviennent aux produits végétaux, mais la pénurie d’énergie paralyse certaines
industries et les contraint à ralentir leur activité, donc leur consommation.
2. Nous renvoyons toujours à l’Annexe 2 pour tous les problèmes méthodologiques.
3. Cf. chapitre VI, 1re partie.
4. Cf. sur ce point la 1re partie du chapitre VI.
5. Les sources, les méthodes d’évaluation et le détail des conversions en 10 12 kcal source par
source sont réunis en Annexe 2. On notera seulement que si l’évolution de la consommation
d’électricité reproduite ci-dessus comprend celles d’origine hydraulique et thermique, seule la
première figure évidemment dans les sommations en 1012 kcal et les données en pourcentage.
Rappelons enfin qu’il s’agit d’une consommation brute apparente, c’est-à-dire comprenant
l’autoconsommation et les pertes des systèmes électriques. En 1963, la consommation nette n’a
atteint que 81 % de la consommation brute (cf. Annexe 2).
6. La part plus élevée de cette dernière s’explique par le système de conversion utilisé. Cf.
E.C.L.A., Economie survey for Latin America..., op. cit., p. 168.
7. Nous avons choisi comme lieu de comparaison le port de Santos dans l'Etat de Sâo Paulo. Les
prix, à la tonne, s’entendent toutes taxes comprises, après débarquement mais avant stockage et
transport vers l’intérieur. Le charbon choisi est du type « vapor grosso » de Santa Catarina.
Les prix du pétrole sont empruntés aux rapports du C.N.P. dont nous avons pu disposer ; ceux du
charbon sont ceux fixés par l’administration fédérale depuis 1942, augmentés des frais de
transport et de débarquement ainsi que des taxes.
8. Nous manquons malheureusement de données pour poursuivre la comparaison de façon
homogène après 1955. Il semble cependant, si l’on utilise d’autres sources, que les écarts de prix
se soient très sensiblement atténués. Voici, par exemple, l’évolution d’indices de prix calculés sur
la base du prix du charbon en 1948 :

Cf. Conselho Nacional de economia, Exposiçâo geral..., op. cit., p. 96.


9. Ceci jusqu’à l’instruction 270 du 9 mai 1964 de la S.U.M.O.C. qui a supprimé les avantages de ce
taux de change qui, outre le pétrole, intéressait le blé et le papier d’imprimerie. Cf. Governo
regulamenta importaçâo de petrôleo, Petrobras, 1964, no 208-209.
10. Cf. Général Arthur Levy, Programa para a produçâo..., op. cit.
11. Il s’agit évidemment de cruzeiros courants. La conversion en unités de pouvoir calorifique a
été effectuée sur la base d’une tonne de charbon = 5 500 000 de kcal et 1 tonne de produits
pétroliers = 10 000 000 de kcal.
12. Les prix du fuel et du gas-oil sont des moyennes, car les tarifs ont été modifiés plusieurs fois
en cours d’année.
13. Il s’agit du prix des combustibles rendus aux entrepôts de la Rede Mineira de Viação, dans le
Minas Gerais. Cf. Lucas Lopes, Estudo do Plano de eletrificação ferroviaria de Minas Gerais, Plano
de Eletrificação..., op. cit., vol. 5, p. 191.
14. Cf. Grupo mixto B.N.D.E.-C.E.P.A.L., Esbôço de un programa..., op. cit.
161

15. L’énergie, on le sait, ne constitue que très rarement un poste important dans la structure des
coûts. Cf. pour la France, P. Maillet, L’apport de la comptabilité nationale aux études de l’énergie,
Actes du 1er Colloque francoitalien d’économie de l’énergie, Grenoble, avril 1962, p. 160 à 186. Dans le
cas d’un pays en voie d’industrialisation, où les marges bénéficiaires sont beaucoup plus
élastiques, il y a tout lieu de croire que l’incidence des prix énergétiques soit encore plus faible.
16. Les calculs ont été faits à partir des résultats de recensement industriel de 1950. Cf. I.B.G.E.,
Censo industrial..., op. cit., p. 56-57.
17. Ces chiffres sont extraits du tableau n o 56. Il s’agit de consommations spécifiques calculées
pour une production dont la valeur s’élève à 1 million de O. de 1939.
18. Les conventions suivantes ont été adoptées pour l’élaboration du tableau :
- Charbon national et charbon étranger sont retenus ;
- Consommation finale d’électricité à l’exclusion de l’autoproduction, et évidemment des pertes ;
les usages finals comprennent les ménages, les commerces et l’éclairage public ;
- Pour le pétrole, affectation du kérosène aux usages finais, de l’essence au transport ; ventilation
du fuel-oil et du gas-oil entre tous les postes sur la base des travaux du groupe mixte B.N.D.E.-
C.E.P.A.L. et, pour 1960, du rapport d’activité de Petrobras, de cette même année. On notera
cependant que cette ventilation reste très approximative, car on connaît mal la part des fuel et
gas-oil qui servent à la production d’électricité dans les installations auto-productrices.
19. Le développement de la consommation de gaz liquéfié peut être illustré par l’évolution du
nombre de clients desservis :
1938 166
1943 5 160
1954 241 523
1960 1 000 000 (dont 400 000 à Sâo Paulo).
Cf. Petroleo, novembre 1961, p. 11 et suiv.
20. Charbon minéral, fuel, coke, charbon végétal : en tonnes par million de Cr., valeur 1939.
Essence et kérosène : en 1 000 litres par million de Cr., valeur 1939. Bois et gaz de houille :
en 1 000 m3 par million de Cr., valeur 1939. Electricité : en 1 000 kWh par million de Cr., valeur
1939.
21. Liés par la présentation des statistiques pétrolières, nous avons dû utiliser le découpage
géographique suivant :
- Nord : Rondonia, Acre, Amazone, Rio Branco, Para, Amapa, Maranhâo ;
- Nordeste : Piaui, Ceara, Rio Grande do Norte, Paraiba, Pernambuco, Alagoas, Sergipe, Bahia ;
- Centre-Sud (ou Centre-Est) : Minas Gerais, Espirito Santo, Rio de Janeiro, Guanabara (ex-district
fédéral), Sâo Paulo ;
- Sud : Parana, Santa Catarina, Rio Grande do Sul ;
- Centre-Ouest : Mato Grosso, Goias et Brasilia (nouveau district fédéral).
22. Les seules statistiques disponibles se rapportent aux puissances installées. En l’absence
d’interconnection entre les régions ci-dessus définies, de telles données peuvent être utilisées
pour représenter les consommations bien que les variations du nombre d’heures d’utilisation
puissent introduire quelques distorsions. De toute façon, consommation et production se
dissocient difficilement dans le cas de l’électricité, aussi renvoyons-nous au chapitre suivant (3 e
Partie) qui traite du problème de façon plus précise.
23. Il faut ajouter à cette somme 451,3 MW qui n’ont pu être ventilés entre les régions.
24. Source : Rapports annuels du C.N.P.
25. Les prix sont donnés au litre pour l’essence, à la tonne pour gas-oil et fuel-oil. Il s’agit de prix
de vente au détail dans le premier cas, ex-raffinerie ou ex-dépôt dans le second. Source : C.N.P.,
Relatorio 1944 et 1954.
162

Chapitre VI. La croissance et la


restructuration du secteur
énergétique

1 Toutes les branches composant le secteur énergétique ne se sont développées ni aux


mêmes rythmes ni selon des voies similaires depuis le second conflit mondial, mais toutes
ont amorcé un processus de restructuration tant au niveau de leurs techniques de
production qu’à celui de leurs institutions. Aussi handicapée soit-elle par la qualité de son
charbon, l’industrie houillère tente de se réorganiser autour des industries sidérurgiques
et électriques qui deviennent ses principaux débouchés et s’efforce d’élever sa
productivité par une concentration et une mécanisation de ses meilleurs sièges
d’extraction. Après les difficiles années de guerre, la production électrique acquiert un
dynamisme nouveau : non seulement la puissance installée sextuple en moins de vingt
ans, mais le réseau de transport s’étend à des régions nouvelles et l’interconnexion
s’esquisse entre des unités de plus en plus puissantes. C’est cependant la branche
pétrolière qui illustre le mieux la réalité de l’industrialisation de l’énergie : en une
décennie elle installe une capacité de raffinage à l’échelle de la consommation
brésilienne, pourvoit à plus du tiers des besoins en pétrole brut du pays et lance les
premiers des oléoducs qui innerveront demain les zones les plus industrialisées. De façon
plus synthétique, le coefficient de dépendance énergétique du pays est réduit de moitié,
passant de 80 % en 1939 à 40 % environ en 1963 1 et la production d’énergie non végétale
par habitant est multipliée par 5 au cours de la même période, ainsi qu’on peut le lire sur
le tableau ci-joint. Est-ce à dire que le Brésil soit désormais doté d’un système énergétique
couvrant l’ensemble de son territoire et fonctionnant dans des conditions techniques et
économiques optima ? Certainement pas. Nous avons déjà vu la place que conservent les
produits végétaux, malgré un recul sensible, dans l’approvisionnement énergétique du
pays. Plus loin nous aurons l’occasion de souligner les déficiences et les limites propres à
telle ou telle branche du secteur. Une analyse micro-économique précise de chacune des
principales entreprises énergétiques nous révélerait sans doute tel défaut d’organisation,
de tarification ou de financement, mais cet aspect du problème, pour important qu’il soit,
n’est peut-être pas le plus fondamental. N’est-il pas commun à tout pays qui commence
son industrialisation et qui voit survivre dans l’industrie des habitudes et des
163

comportements étrangers à la rationalité qu’implique cette nouvelle forme d’activité


économique2 ? Plus essentiel nous paraît être le nouveau couplage qui s’instaure entre le
secteur énergétique et le reste de l’activité économique nationale, dont l’industrie.
Marginal par rapport à cette dernière jusqu’au second conflit mondial parce qu’il ne lui
était lié ni par ses ventes (à titre principal) ni par ses achats de matériel, le secteur
énergétique ne s’était pas industrialisé. Au cours de la dernière décennie, la situation se
renverse : l’industrie, et plus précisément l’industrie lourde, devient le principal client du
secteur et tend à lui fournir une part croissante de son matériel. Les liens tissés jusque-là
avec l’industrie étrangère se défont progressivement pour se reformer au profit des
entreprises nationales et, bien que ténue, une certaine dépendance interindustrielle
apparaît3. Dès lors les limites du développement énergétique sont aussi celles de
l’industrialisation du pays4. On ne saurait cependant voir entre les deux phénomènes une
simple relation d’entraînement : si l’industrialisation naissante a profondément
transformé le contexte dans lequel s’inscrivent les activités énergétiques, elle n’a pas ipso
facto suscité leur développement. Les structures institutionnelles dont sont restées
prisonnières jusqu’à la dernière décennie les productions de charbon, de pétrole et
d’électricité devaient être au préalable modifiées : c’est ce qu’ont réalisé les pouvoirs
publics brésiliens après maintes hésitations et tentatives de retour en arrière. Leurs
nombreuses et parfois confuses interventions dans l’ensemble du domaine énergétique
ont une origine commune : les nouveaux codes édictés par Getulio Vargas au cours des
années 30.

TABLEAU No 60. — Evolution de la production d’énergie primaire non végétale de 1939 à 1962 (en unités
spécifiques et en 1012 kcal)5.

Note 66
164

2 Code des Eaux et Code des Mines sont promulgués à quelques jours d’intervalle en juillet
19347. L’un et l’autre mettent légalement fin aux régimes juridiques en vigueur jusque-là
pour l’exploitation des cours d’eau et des mines.
3 Le détail des prescriptions de l’un et l’autre texte présente peu d’intérêt pour une analyse
économique d’ensemble, mais l’étude des orientations nouvelles qu’ils imposent et des
institutions qu’ils suscitent s’avère indispensable à la compréhension de l’évolution
postérieure. Leurs grandes lignes sont communes :
1. les ressources hydrauliques et minières sont dévolues à la Nation ;
2. qui, par l’intermédiaire du Gouvernement Fédéral seul, peut en autoriser ou en concéder
l’exploitation à des particuliers ;
3. pourvu qu’ils soient de nationalité brésilienne et
4. acceptent des pouvoirs publics un triple contrôle, technique, financier et tarifaire.

4 Examinons ces principaux points.


5 En abolissant « le lien juridique qui faisait des richesses du sous-sol un accessoire du sol 8
», le Code des Mines restitue les ressources minières à la nation ; celle-ci se trouve
désormais libre de décider l’exploitation de n’importe quel gisement qui présente un
intérêt pour l’économie du pays. Il en va de même en ce qui concerne l’aménagement des
fleuves et des chutes d’eau ; leur propriété est séparée de celle des terres riveraines et
attribuée, selon les cas, à l’Union, aux Etats ou aux Municipes9.
6 Les pouvoirs publics n’envisagent évidemment pas une exploitation directe de ces
ressources : ils l’autoriseront ou la concéderont à des particuliers, mais en s’entourant
d’un certain nombre de précautions afin que les richesses de la nation servent bien ses
propres intérêts10.
7 Autorisations et concessions ne relèvent plus de n’importe quel pouvoir public mais du
seul Gouvernement Fédéral qui se donne ainsi les moyens de faire contrôler les demandes
par ses services spécialisés et de conduire, s’il le souhaite, une politique de coordination
énergétique. A travers les textes juridiques, on perçoit bien les besoins d’intégration du
territoire qui se manifestent avec l’amorce de l’industrialisation. Mais cette intégration
en puissance est aussi réaction contre la dépendance étrangère, particulièrement sensible
dans le domaine énergétique. Aménagement d’un cours d’eau, extraction de charbon ou
recherche pétrolière ne pourront être entrepris que par des Brésiliens ou des entreprises
organisées au Brésil (art. 195 du Code des Eaux et art. 4 du décret-loi no 66) ; les sociétés
devront être administrées par une majorité de directeurs brésiliens, elles maintiendront à
leur service au moins 2/3 d’ingénieurs et 3/4 d’ouvriers brésiliens. Pour éviter que le
capital social n’échappe à cette règle, les actions seront nominatives.
8 Les conditions de respect des normes de sécurité techniques, sanitaires et financières
imposées aux concessionnaires ne présentent pas d’intérêt particulier puisque nous les
retrouvons dans les cahiers des charges de tous les pays. Il en irait sans doute de même
pour le contrôle de la gestion économique si une telle question n’avait pas soulevé au
Brésil des polémiques aussi vives. Le Code des Eaux en effet (art. 180) prévoit que les
sociétés d’électricité concessionnaires d’un service public vendront leur production à un
tarif raisonnable sur la base du coût réel (serviço pelo custo) obtenu par sommation de
toutes les dépenses d’exploitation courante, des impôts et taxes (à l’exclusion de ceux sur
les bénéfices), de l’amortissement et de la rémunération du capital. Ce dernier poste est
fixé à 10 % des investissements rémunérables. Mais comment évaluer ces derniers ? Le
165

Code des Eaux retient le principe du coût historique, c’est-à-dire la somme effectivement
dépensée pour réaliser les investissements11. En période inflationiste, la valeur du capital
rémunérable s’amenuise donc et le bénéfice légal avec.
9 Pour comprendre l’incidence de ce nouveau contexte législatif sur l’évolution de la
production énergétique brésilienne, il convient de distinguer nettement leurs
répercussions immédiates et celles à plus long terme.
10 Dans la courte période, ni le Code des Mines ni celui des Eaux n’ont résolu les problèmes
auxquels s’affrontait le secteur énergétique à la veille du second conflit mondial, et ceci
pour deux ordres de raisons.
11 En modifiant le contexte libéral dans lequel s’est déroulée jusqu’à ce jour l’installation des
entreprises énergétiques et en laissant planer la menace d’une intervention plus radicale
des pouvoirs publics, ils n’ont pu qu’inciter les entreprises privées à l’attentisme, tant en
matière de renouvellement du capital que d’investissements nouveaux. Encore n’est-ce
pas vrai pour toutes les branches : ni celle du pétrole, inexistante à l’époque du premier
Code des Mines, ni celle du charbon, qui était moins directement atteinte, ne pouvaient
en souffrir. Certains ont imputé au Code des Mines les difficultés des premières
raffineries du Rio Grande do Sul réalisées avec l’aide de capitaux argentins et urugayens,
mais il est peu probable qu’elles eussent pu constituer l’amorce d’une grande industrie
pétrolière, compte tenu de leur dimension et de leur vocation très régionale12.
12 Il n’en va pas de même pour l’électricité. Malgré sa portée générale, le Code des Eaux vise
essentiellement les deux grands groupes à capitaux nord-américains qui détiennent la
concession de service public dans les Etats les plus avancés du Brésil. L’obligation qui leur
est faite de réviser leurs contrats ou d’en passer de nouveaux, la menace d’une
confiscation de leurs biens (art. 169), la définition de nouvelles méthodes de tarification
les ont sans doute amenées à reconsidérer leurs programmes d’extension et à surseoir à
certaines réalisations13. Faut-il voir dans cette législation toutes les causes de la faible
croissance de l’électricité entre 1931 et 194514 ? Le Code des Eaux est-il à l’origine de la
désaffection des capitaux privés pour les investissements électriques et de la pénurie
d’électricité que connaît le Brésil durant toute la guerre ? En partie sans doute, mais en
partie seulement, car les causes véritables sont à la fois plus anciennes et moins
contingentes. Elles doivent être recherchées dans la continuelle dégradation du taux de
rentabilité, absolu mais surtout relatif, des capitaux investis dans cette branche. En
limitant les profits des sociétés à 10 % d’un capital qui se dévalorise d’autant plus vite que
l’inflation est plus forte, le Code des Eaux l’a considérablement aggravée, mais en fait elle
lui est antérieure. Dans les grandes cités elles-mêmes où elle doit être élevée au cours des
premières décennies pour y avoir attiré les capitaux étrangers, elle a commencé à
décliner avec l’extension du réseau de transport et distribution aux zones avoisinantes
sans élévation parallèle des tarifs15. Certes la concentration de la production dans
quelques grandes centrales dotées de groupes de plus en plus puissants a procuré des
économies d’échelle, mais l’on peut penser qu’elles ne suffisent pas à restaurer un taux de
profit suffisamment élevé pour concourir avec celui qu’offrent les nouvelles opportunités
d’investissement industriel ou immobilier. Même dans ces zones privilégiées nous avons
observé que le taux de croissance n’a cessé de décroître à partir du premier conflit
mondial bien que la demande y ait toujours exercé de fortes pressions. Le caractère
particulièrement contraignant des crises de sous-production que connaissent Rio de
Janeiro et Sâo Paulo avant 1930, puis durant le second conflit mondial, concentre toutes
les analyses et les controverses sur ces deux zones. Mais la croissance de la production
166

électrique n’est-elle pas enrayée avant tout par l’impossibilité dans laquelle se trouve le
reste du pays de s’électrifier16 ? Or dans de telles zones l’industrie électrique n’a jamais
été suffisamment rémunératrice pour y attirer les capitaux privés, qu’ils soient brésiliens
ou étrangers, et l’on ne voit pas en quoi le Code des Eaux pourrait être tenu pour
responsable d’une stagnation liée aux structures mêmes de l’économie brésilienne à cette
époque.
13 L’inefficacité à court terme des deux Codes tient enfin à une autre raison de nature très
différente, voire opposée. Après avoir remis en cause le contexte juridique de la
production énergétique, ils appelaient logiquement une intervention plus directe de la
puissance publique sous forme soit d’initiatives dans le champ même de la production,
soit d’organisation du financement des investissements, soit de définition d’une politique
énergétique. Certes des mesures sont prises, ainsi que nous allons le voir à propos de
chaque branche d’énergie, mais elles demeurent purement administratives et ne
modifient pas sensiblement les conditions de la production énergétique. Bien plus, les
Codes eux-mêmes ne connurent qu’un commencement d’application, les nouveaux
contrats prévus par le Code des Eaux ne furent pas passés et la tarification selon le
principe du service à son juste coût ne fut jamais définie de façon rigoureuse17.
14 Appréciés avec le recul que donnent les trente années écoulées, les Codes Vargas
paraissent néanmoins plus positifs que nous ne l’avons indiqué jusque-là. Les adversaires
du Code des Eaux eux-mêmes lui reconnaissent un certain nombre d’avantages : « Il
disciplina avec succès, pour l’époque à laquelle il fut élaboré, l’aménagement industriel
des chutes d’eau et autres sources d’énergie hydraulique ; il fixa des normes intéressantes
pour les concessions et autorisations ; il fonda, avec une logique qu’a maintenue la
législation postérieure, le caractère fédéral des services publics concédés ; il traça
quelques bonnes règles de contrôle...18. » De façon plus générale encore si nous nous
plaçons dans la perspective d’une nation qui commence à s’industrialiser, les Codes des
Mines et des Eaux semblent avoir rempli une triple mission de rupture avec le passé,
d’unification des conditions juridiques d’exploitation de l’énergie et d’appel à l’initiative
et à la responsabilité des pouvoirs publics. En d’autres termes, la nouvelle législation
sanctionne l’incapacité dans laquelle s’est trouvée jusqu’à ce jour l’initiative privée de
valoriser les ressources naturelles du pays, de l’approvisionner en énergie et d’étendre
l’électrification hors des seules zones d’intense urbanisation. Elle conduit à la libération
de la dépendance étrangère en matière énergétique, et par là « sépare effectivement une
période semi-coloniale d’une ère de semi-indépendance19 ». Cette dernière sera longue à
s’affirmer car la relève par les pouvoirs publics n’est pas immédiate : dans la situation de
pré-industrialisation qui est celle du Brésil en 1930, les administrations de l’Union et des
Etats ne disposent ni de cadres techniques en nombre suffisant, ni de moyens pour
mobiliser l’épargne nationale. Dans un contexte économique qui demeure libéral, les
tentatives pour mettre en place de nouvelles structures énergétiques dominées par
l’initiative publique se heurte par ailleurs à de nombreuses difficultés dont la tentation
d’un retour en arrière n’est pas la moindre. Les profonds changements provoqués par le
démarrage de l’industrialisation sont cependant irréversibles, et nous allons souligner
toute leur ampleur dans le cadre de chacune des branches énergétiques.
167

SOUS-CHAPITRE 1. L’INDUSTRIE CHARBONNIÈRE


15 L’évolution de l’industrie charbonnière depuis le second conflit mondial est
apparemment paradoxale : alors que la consommation énergétique du Brésil croît à un
taux élevé, et qu’apparaissent des industries grosses consommatrices de combustible, la
production de houille croît faiblement, stagne ou régresse selon les situations. Ces
dernières en effet diffèrent très sensiblement dans chacun des trois Etats charbonniers :
le Rio Grande do Sul perd sa prééminence dès la fin de la guerre et se maintient pendant
dix ans au même niveau de production alors que l’Etat de Santa Catarina, qui contribuait
pour moins de 20 % à la production nationale en 1939, atteint presque 80 % en 1962. Si
l’industrie charbonnière dans son ensemble n’a pas reçu de l’industrialisation naissante la
puissante impulsion que l’on observe dans les branches du pétrole et de l’électricité, elle
n’en a pas moins été atteinte dans ses débouchés, dans ses méthodes de production et
dans son organisation. Au cours de ces vingt dernières années, le charbon a été coupé de
son débouché traditionnel qu’était le chemin de fer, mais la restructuration qui est en
train de s’opérer autour de la sidérurgie, de la thermoélectricité et peut-être de la
carbochimie conduit à penser que son déclin n’est pas définitif et qu’il n’a peut-être
traversé qu’une grande crise de croissance.

Section 1. — Les conséquences du second conflit mondial

16 En croissance depuis le début des années 30, la production charbonnière effectue un


véritable bond pendant la durée du second conflit mondial. Deux facteurs en effet se
conjuguent : la substitution du charbon national aux combustibles importés qui ne
parviennent plus au Brésil qu’en faibles quantités, et la demande des nouvelles industries
qui se développent à cette époque. En cinq années, de 1939 à 1943, la production nationale
double au profit de tous les Etats charbonniers, y compris même celui de Sâo Paulo qui
met en exploitation son petit gisement de Tatui. On conçoit qu’une telle hausse ne puisse
s’opérer sans tension dans les structures qui sont celles de l’industrie charbonnière et des
moyens de transport chargés d’évacuer son produit. L’intervention des pouvoirs publics
qui en résulte, tout en s’inscrivant dans la lignée du Code des Mines, poursuit deux buts :
tenter de rationaliser l’exploitation charbonnière et en organiser les débouchés.
168

TABLEAU No 61. — Evolution de la production charbonnière du Brésil de 1939 à 1963 (en tonnes).

17 C’est en fonction du premier objectif qu’est créé, en 1940, le Conseil des Mines et de la
Métallurgie à qui incombe la modernisation de l’industrie charbonnière de façon, dit le
texte, « à la rendre plus bénéfique pour l’économie nationale20 ». Plus précisément le
nouveau Conseil est chargé d’étudier l’ensemble des problèmes miniers, de proposer des
solutions pour que la production s’ajuste aux besoins, de fixer les prix de vente des achats
obligatoires21, de conseiller le Gouvernement sur l’aide financière qu’il pourrait apporter
aux houillères et d’indiquer les moyens nécessaires pour améliorer le transport des
minerais. Au même moment un autre texte expose l’ensemble des mesures que le
Gouvernement compte prendre pour que l’industrie charbonnière améliore ses méthodes
d’extraction et de transport22. Dans ce but, il se propose de financer à long terme, par
l’intermédiaire de la Banque du Brésil, 75 % de la valeur des investissements que lui
soumettraient les firmes charbonnières et décide d’entreprendre la modernisation des
moyens d’évacuation de la houille23. Le même texte réaffirme et renforce toutes les
mesures législatives antérieures qui visent la protection du charbon national. A cet égard,
la conjoncture internationale constitue la meilleure garantie et les trois Etats du Sud ne
parviennent bientôt plus à assurer les besoins de l’économie nationale dont la croissance
se heurte à un double goulot d’étranglement : la capacité de production des houillères et
celle des moyens de transport jusqu’aux consommateurs de Rio de Janeiro ou Sâo Paulo.
C’est de cette époque que date l’organisation du marché charbonnier par les pouvoirs
publics, c’est-à-dire la définition, la classification et la tarification de chaque type de
houille commercialisable24. D’autres mesures, plus contraignantes encore, telles que les
livraisons obligatoires par chaque société d’une certaine quantité de charbon destinée
aux services publics ne survécurent pas à la période de pénurie25.
18 C’est à son issue que s’ouvre pour l’industrie charbonnière une crise dont on ne
commence à percevoir la solution qu’au début de l’actuelle décennie. On peut en effet
169

observer sur le tableau no 2 que jusqu’en 1959 le niveau de production de 1943 n’est
jamais dépassé de façon définitive. De plus, bien que nous ne disposions pas des
informations nécessaires pour les chiffrer année par année, on sait que le volume des
stocks n’a cessé de s’élever.
19 On ne saurait se contenter d’expliquer cette crise par ses seules causes les plus
apparentes, à savoir la régression des usages thermiques du charbon. Ses origines ne sont
pas entièrement indépendantes des structures de l’industrie charbonnière ; elles sont
aussi liées au développement de la sidérurgie et, de ce fait, n’agissent pas également sur
chacun des trois Etats charbonniers.

1. L’incidence des modifications intervenues dans l’utilisation du charbon

20 Les principales tendances qui caractérisent l’évolution de la consommation de charbon


entre 1940 et 1950 ont déjà été analysées26. Rappelons-en l’essentiel : le couplage avec les
chemins de fer s’affaiblit alors même que surgit la sidérurgie et ses besoins en
combustible réducteur. Comme des trois Etats charbonniers, seul celui de Santa Catarina
dispose d’une houille cokéfiable, après traitement, l’évolution des débouchés diverge
désormais pour chacun d’eux : avec la diésilation de ses propres chemins de fer, le Rio
Grande do Sul perd progressivement ses clients les plus importants ; la production du
Parana plafonne au niveau de consommation des voies ferrées locales ; seule celle de
Santa Catarina reçoit une impulsion nouvelle mais n’en tire pas, du moins dans
l’immédiat, une situation plus solide. Bien que de qualité supérieure à celle du Rio Grande
do Sul, sa houille conserve une très forte teneur en cendres, ce qui exige une épuration
avant cokéfaction. Dans ce but la Companhia Siderurgica Nacional a construit un lavoir
central à Capivari (Tubarâo), vers lequel converge presque toute la production des
houillères27. Trois types de charbon en sortent, dont les principales caractéristiques sont
les suivantes :

Cendre (en %) Soufre (en %) Pouvoir calorifique (en kcal/kg)

Métallurgique 18,5 1,7 6 800

Vapeur « gros » 29,0 3,0 5,750

Vapeur « fin » 44,0 3,0 4 300

21 L’obtention de charbon cokéfiable commande donc l’ensemble de l’activité charbonnière,


mais elle entraîne obligatoirement la production d’une certaine quantité de charbon
vapeur d’autant plus difficile à écouler que ce dernier ne constitue plus qu’un sous-
produit de basse qualité28. Si au cours de ces dernières années la part de charbon
cokéfiable récupérée a pu être sensiblement élevée, il n’en était pas de même au
lendemain de la guerre lorsque le rapport charbon sidérurgique/charbon vapeur s’élevait
à 1/3 environ. Telle est l’origine de l’accroissement continu des stocks observé dans le
bassin de Santa Catarina et de la crise qu’il connaît, comme ceux du Parana et du Rio
Grande do Sul. D’autres caractéristiques communes aux trois Etats apparaissent d’ailleurs
si l’on examine leurs structures de production.
170

TABLEAU No 62. — Evolution des débouchés pour chacun des trois Etats charbonniers (en 1 000 t et en %
).

Sources : Plano do carvâo nacional..., op. cit., p. 36. Alves Bastos, A posiçâo..., op. cit.,
p. 110.

2. La faible productivité des mines et l’insuffisance de l’infrastructure

22 Le faible degré d’industrialisation de l’industrie charbonnière brésilienne que nous avons


souligné en analysant la période antérieure au second conflit mondial ne s’est pas
sensiblement modifié à son issue29. En 1950 le rendement au fond s’établit en moyenne à
1 000 kg/homme-jour mais, si l’on tient compte des opérations de surface, il ne dépasse
pas 673 kg/homme-jour. Dans l’Etat de Santa Catarina, où les couches sont moins épaisses
et souvent discontinues, il n’atteint même pas 400 kg de charbon commercialisable. Si les
conditions naturelles de l’exploitation ne sont pas étrangères à cette très faible
productivité, elles ne peuvent être seules en cause. Exception faite pour les quelques
exploitations à ciel ouvert, le travail au fond n’est pas mécanisé, le matériel de
perforation vétuste et les méthodes d’évacuation archaïques : les mineurs poussent des
wagonnets de bois sur des rails eux-mêmes en bois30. Les moyens de transport depuis le
siège jusqu’au lavoir central de Capivari (Santa Catarina) ou jusqu’aux ports
d’embarquement (Rio Grande do Sul) ne sont pas plus satisfaisants et entraînent de
nouvelles pertes d’efficacité pour l’ensemble de l’industrie charbonnière. Une telle
situation ne peut être séparée de son contexte institutionnel. A l’exception des mines du
Rio Grande do Sul qu’exploitent trois sociétés relativement importantes, dont deux
assurent d’ailleurs en commun la commercialisation de leur produit31, celles des autres
Etats sont disséminées entre un grand nombre de petites sociétés. L’exemple de Santa
Catarina est le plus significatif. En 1950, la production s’y répartit de la façon suivante :
171

23 3 entreprises produisent plus de 100 000 t/an ;


24 4 entreprises produisent entre 100 000 et 50 000 t/an ;
25 5 entreprises produisent entre 50.000 et 12.000 t/an ;
26 6 entreprises produisent entre 12.000 et 6.000 t/an ;
27 7 entreprises produisent moins de 6.000 t/an.
28 Parmi ces dernières, certaines exploitent simultanément le sol et le sous-sol, sans opérer
de démarcation très nette entre leurs activités minières et agricoles ; les méthodes
d’extraction qu’elles utilisent s’apparentent plus à celles du « garimpeiro » qu’à celles de
l’industriel32.
29 Même si les trois premières entreprises représentent environ 30 % de la production, il est
clair qu’une telle structure ne peut permettre une mécanisation et une exploitation
rationnelle.
30 Dans un tel contexte, on comprend que l’industrie charbonnière n’ait pu faire face à la
demande accrue des années de guerre sans augmentation importante de ses coûts. Le
réajustement fréquent des salaires, auquel elle est acculée par la hausse du coût de la vie,
n’est en effet compensé par aucune élévation sensible de la productivité. Dès lors la lutte
entre les produits pétroliers importés qui bénéficient d’un taux de change préférentiel
n’est plus égale, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, et la diminution des débouchés qui
en résulte ne peut que condamner l’industrie charbonnière à une stagnation peu propice
à l’industrialisation.

Section 2. — Le plan du charbon national

31 C’est au cours de deux « tables rondes » réunissant en février 1947 puis en mai 1949 les
représentants de l’industrie charbonnière autour du Ministre des Transports et des
Travaux publics que sont officiellement posés les problèmes du charbon national et que
germe l’idée d’un plan qui leur apporterait une solution d’ensemble. Bien qu’achevé et
soumis au Parlement dès 1951, ce plan n’est promulgué qu’en 195333. Quels sont ses
objectifs et par quels moyens se propose-t-il de les atteindre ?
32 En quatre années, la consommation de charbon national devrait atteindre 2 500 000 t, soit
une production brute de 3 700 000 t environ. Cette augmentation résulterait d’une
diminution sensible des prix tant au niveau de la production que du transport : les
premiers seraient ramenés de 120-170 Cr. la tonne F.O.B. mine à 100 Cr., et les seconds
de 140 à 45 Cr. la tonne entre Santa Catarina et Rio de Janeiro. Au total c’est donc un
abaissement de 50 % environ des prix rendus qui permettrait aux charbons de Santa
Catarina d’entrer en compétition avec les fuels et les charbons étrangers.
33 Le volume et la structure des investissements proposés pour atteindre cet objectif ont
varié. Antérieurement au plan du charbon, le plan Salte avait déjà envisagé les problèmes
de l’industrie de la houille, mais sous le seul angle des transports entre les Etats
producteurs et les grands centres de consommation extérieurs : à cet effet, 45 millions de
Cr. avaient été affectés à la modernisation des voies ferrées de dégagement et à celle des
ports d’embarquement et de déchargement. Le projet de plan du charbon reprend ces
propositions en y ajoutant l’équipement des mines et des installations de lavage, la mise
en service de minéraliers, l’adaptation de certaines industries à la consommation du
combustible national, l’intensification de la recherche et l’amélioration des conditions de
172

travail des mineurs. La version définitive inclut enfin la construction de centrales


thermiques et d’une sidérurgie sur les lieux mêmes de production.
34 L’exécution de ce plan est confiée à un organisme autonome directement subordonné au
Président de la République et doté de larges pouvoirs de contrôle et de décision : la
Comissâo Executiva do Plano do Carvâo Nacional (C.E.P.C.A.N.) mis en place au début de
l’année 195534.
35 Quels en sont les résultats ? Après une augmentation purement conjoncturelle des ventes
en 1955, celles-ci sont retombées à 1 549 997 tonnes en 1956 et la production n’a pas
dépassé 2 885 642 tonnes, ce qui est évidemment très éloigné des objectifs du plan. Les
stocks sur le carreau et dans les ports continuent à s’élever jusqu’à 300 000 t dans le seul
Etat de Santa Catarina. Les prix réels, enfin, n’ont manifesté aucune tendance à la baisse
ou même à la stabilisation. Le plan en effet n’a été exécuté ni par les pouvoirs publics ni
par les entreprises charbonnières. Les premiers ne sont pas parvenus à mobiliser les
crédits qui devaient leur servir à remodeler l’infrastructure et à couvrir les frais des
emprunts consentis aux entreprises minières ; ces dernières, insuffisamment préparées à
une industrialisation de leur activité, n’ont pas su se regrouper en exploitations
suffisamment vastes pour permettre une mécanisation efficiente35.
36 On peut observer sur le tableau no 4 qui présente de façon synoptique les plans successifs,
qu’en 1957 l’industrialisation de l’industrie charbonnière n’est guère plus avancée
qu’en 1951 puisque sont à nouveau prorogées des actions déjà proposées 6 ans
auparavant. Avec les « Metas » du gouvernement Kubitschek, de nouveaux objectifs de
production sont fixés pour 1963, à savoir 3 800 000 t, dont 2 500 000 t par l’Etat de Santa
Catarina. Ils ne sont pas mieux atteints que les précédents, mais néanmoins des
changements sensibles et positifs se réalisent au cours de cette période. Ils sont de deux
ordres : perturbés par la diésélisation des chemins de fer et la croissance de la sidérurgie,
les débouchés charbonniers commencent à retrouver un nouvel équilibre avec le
développement de la thermoélectricité ; par ailleurs l’apparition de nouvelles méthodes
d’exploitation traduit un début d’industrialisation dans les entreprises minières les plus
importantes.
173

TABLEAU NO 63. – Evolution des investissements prévus par les divers plans charbonniers (en millions de
Cr. courants)

37 Sur les 2 078 millions de cruzeiros effectivement investis dans la branche charbonnière
de 1957 à 1960 (inclus), 40 % environ ont été affectés à la construction de centrales
thermiques, dans chacun des trois Etats producteurs.
38 En analysant les problèmes de l’électricité, nous montrerons l’incidence de ces nouvelles
unités sur les régions du Sud faiblement électrifiées jusqu’à une époque récente. Au
regard de la valorisation des ressources charbonnières, leur impact s’avère décisif.
39 Dans le Rio Grande do Sul, la puissance de la centrale de Sâo Jeronimo, propriété de l’Etat,
par l’intermédiaire de la Comissâo Estadual de Energia Eletrica, est accrue de 20 000 kW.
Parallèlement deux nouvelles unités sont construites. Entreprise par le C.A.D.E.M., la
centrale de Charqueadas, d’une puissance initiale de 54 000 kW, est menée à bien grâce
aux crédits que lui consentent la Banque Nationale de Développement Economique et le
Fonds Fédéral d’Electrification ; une seconde tranche de 18 000 kW vient de lui être
adjointe en attendant une troisième de 72 000 kW qui a été programmée pour être
réalisée dans les années à venir. A l’extrémité Sud du bassin, la Comissâo Estadual
construit « Candiotá » en deux tranches de 20 000 kW chacune afin d’absorber les
charbons du municipe de Bagé. Dès 1963, le Rio Grande do Sul dispose ainsi d’une
puissance de 128 600 kW installée consommant plus de 400 000 t de charbon, soit 60 % de
la production de l’Etat.
40 De moindre ampleur, la solution adoptée pour le Parana est cependant du même type.
En 1957, le Gouvernement Fédéral décide de participer aux côtés des sociétés électriques
locales (C.O.P.E.L. et U.S.E.L.P.A.), des entreprises minières et des particuliers à la
construction d’une centrale thermique36. L’Usina Termoeletrica de Figueira S. A. est
chargée de réaliser une centrale de 20 000 kW destinée à valoriser la production des
mines de Cambui.
41 Dans l’Etat de Santa Catarina enfin une nouvelle unité complète celle de 27 000 kW
appartenant à la Companhia Siderurgica Nacional et qui absorbe déjà une partie des
174

charbons vapeur (fino) issus du lavoir central de Capivari37. La Sociedade Termoeletrica


de Capivari (SOTELCA), constituée par l’Union, l’Etat de Santa Catarina, la Companhia
Siderurgica Nacional et les entreprises minières, construit en deux étapes une usine
de 100 000 kW38.
42 Ainsi amorcée en aval par la transformation des charbons vapeur en électricité,
l’industrialisation de l’industrie houillère se poursuit au cours des années récentes au
niveau de l’extraction et des installations de lavage. Mais tous les sièges n’en bénéficient
pas également et ceux de l’Etat de Santa Catarina qui prolongent directement ou
indirectement l’industrie sidérurgique de Volta Redonda se transforment plus
rapidement que les autres. Avec l’aide de la Comissâo Executiva do Plano do Carvão
Nacional, ils expérimentent puis mettent en application de nouvelles méthodes
d’extraction.
43 Filiale de la Companhia Siderurgica Nacional, la Carbonifera Prospera mécanise en
quelques années la quasi-totalité de ses sièges en utilisant la méthode du front large
mieux adaptée aux conditions d’exploitation brésilienne que celle dite des « chambres et
piliers39 ». De ce fait, la productivité fait un bond de 0,3 t par homme/jour à 0,8 en
moyenne pour l’ensemble de l’exploitation et à 1,2 pour le seul travail souterrain. A ciel
ouvert, les progrès ne sont pas moins rapides : ils affectent tous les gisements situés à
moins de 40 mètres de la surface et exploités soit par la Companhia Siderurgica Nacional,
soit par la Carbonifera Treviso40. L’une et l’autre importent, avec l’aide financière de la
Comissâo Executiva do Carvão Nacional, de grandes excavatrices, des tracteurs, des moto-
niveleuses et des camions lourds qui leur permettent d’atteindre des productivités de 2
à 3 t par homme/jour lorsque l’épaisseur des stériles au-dessus des couches ne dépasse
pas 20 mètres.
44 De tels progrès dans les techniques de production sont inséparablement liés à une
concentration technique des sièges et à une restructuration des sociétés charbonnières.
Elles exigent en effet une dimension minimum des unités d’exploitation qui a été fixée,
dans le cas des gisements profonds de Santa Catarina, à une production de 270 000 t/an de
charbon brut. Il suffit de se reporter à la structure des exploitations précédemment
décrite pour comprendre que seules quelques entreprises sont à même de s’industrialiser.
Dès lors, un mouvement de concentration, bien qu’encore limité, s’amorce. Des 25
entreprises recensées à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, 16 demeurent en activité
et se partagent la production comme suit41 :

TABLEAU No 64. — Structure de l’industrie charbonnière dans l’Etat de Santa Catarina.

Tranches Nombre d’entreprises Participation à la production (en %)

Plus de 160 000 t 6 73,5

De 100 000 à 50 000 2 10,0

De 50 000 à 20 000 t 6 15,8

Moins de 20 000 t 2 0,7

Total 16 100,0
175

45 Il n’est pas sans intérêt de souligner que viennent en tête des six sociétés les plus
importantes, la Companhia Siderurgica Nacional et sa filiale la Carbonifera Prospera, ce
qui illustre bien le rôle capital qu’a joué la sidérurgie aussi bien pour l’industrie
charbonnière que pour d’autres industries situées en aval. Cette impulsion
industrialisante ne se limite d’ailleurs pas à la seule extraction. Dès 1954, un effort
particulier est accompli pour élever le pourcentage des charbons cokéfiables dans
l’ensemble de la production. Il revêt deux formes : la tendance à circonscrire l’extraction
aux gisements les plus riches en charbon cokéfiable et la recherche de procédés plus
efficaces pour séparer ce dernier des résidus à usage vapeur. Dans ce but, des unités de
pré-lavage sont installées sur le carreau même des exploitations les plus importantes
permettant ainsi une première élimination des pyrites et des schistes mêlés à la houille et
réduisant le volume des stériles transportés jusqu’au lavoir central de Capivari. Ce
dernier n’a cessé d’ailleurs de se moderniser ainsi qu’en témoigne l’évolution du
pourcentage de récupération du charbon sidérurgique42 :
1950 20 %
1954 36 %
1952 25 %
1962 45 %
46 Tous ces progrès traduisent incontestablement un début d’industrialisation des
charbonnages brésiliens, mais la restructuration vers laquelle ils tendent est encore loin
d’être achevée. Même dans l’Etat de Santa Catarina où la modernisation a été la plus
prononcée, l’ensemble des houillères demeurent prisonnières d’une infrastructure
insuffisante et d’une parcellisation des exploitations qui limite l’efficacité des
investissements entrepris. La faible productivité qui en résulte à l’échelle de toute
l’économie charbonnière, c’est-à-dire stockage et transports compris, est à l’origine d’une
élévation du prix du charbon rendu au consommateur plus rapide que celle qu’ont dû
supporter les autres matières premières industrielles dans le climat inflationiste des dix
dernières années. Néanmoins on vérifie aisément à partir du tableau ci-dessous que les
facteurs de rigidité et de hausse des prix proviennent d’abord d’une infrastructure
portuaire inadaptée et le phénomène serait plus net encore si nous prenions en
considération le charbon vapeur dont les prix ont crû moins vite (indice = 2 000) que ceux
du charbon cokéfiable.

TABLEAU No 65. — Evolution de la structure du prix du charbon cokéfiable de 1953 à 1963 43


176

Section 3. — Les perspectives de l’industrie charbonnière

47 Les grandes lignes de l’industrialisation des charbonnages brésiliens dans les décennies à
venir commencent ainsi à s’ébaucher. Amorcée ces dernières années, leur restructuration
doit se poursuivre pour peu que l’on assure au charbon national les débouchés auxquels il
peut prétendre de par sa triple vocation de réducteur, de combustible et de matière
première. Tel est d’ailleurs l’objet de la nouvelle loi-programme de 1960 qui affecte à la
Comissâo Executiva do Carvão Nacional 1,5 % des recettes fédérales pendant une période
de 10 ans afin qu’elle puisse contribuer efficacement à la modernisation de cette branche
énergétique44. En cruzeiros de 1960, 48 500 millions devraient être dépensés au cours de
l’actuelle décennie pour l’équipement des mines, le transport de la houille et sa triple
utilisation sidérurgique, thermoélectrique et chimique.
48 Le Rio Grande do Sul et le Parana, dont les réserves sont évaluées respectivement à 500 et
30 millions de tonnes, verront leur production absorbée dans des proportions croissantes
par les nouvelles centrales thermiques installées ou programmées, soit 300 et 200 MW
supplémentaires en 19 7 045. On ne dispose que de peu d’informations sur chacun de ces
deux Etats, mais il est probable que la croissance de leur industrie charbonnière n’y sera
jamais très rapide sauf si d’importantes utilisations chimiques venaient se superposer à la
thermoélectricité.
49 Il n’en va pas de même pour Santa Catarina dont les réserves sont plus importantes
encore (1 200 millions de t) et qui bénéficie de l’impulsion provoquée par le
développement de la sidérurgie. Sur la base des prévisions actuelles de la consommation
brésilienne d’acier jusqu’en 1980, et en admettant que 75 % de la production sidérurgique
soit obtenue par haut fourneau à coke à partir de 1970, on peut évaluer comme suit les
besoins en charbon cokéfiable et la production de charbon vapeur qui en découle46 :

TABLEAU No 66. — Evolution possible de la production de charbon par l’Etat de Santa Catarina (en
millions de tonnes).

Production d’acier Charbon cokéfiable Charbon vapeur Total charbon

1963 2,8 0,6 1,0 1,6

1965 5,0 1,0 1,0 2,0

1970 8,0 1,6 1,6 3,2

1975 14,0 3,2 3,2 6,4

1980 20,0 4,7 4,7 9,4

50 Notons que ces projections s’appuient sur les hypothèses suivantes :


1. Le taux de récupération du charbon cokéfiable atteindra 50 %, ce qui est d’ailleurs presque
réalisé aujourd’hui ;
2. La consommation de charbon par tonne d’acier s’abaissera de 850 kg à 772 kg ;
3. Enfin le mélange 40 % - 60 % pratiqué par la sidérurgie brésilienne entre charbon national et
charbon importé se maintiendra47.
177

51 Le développement de la sidérurgie entraîne donc directement la croissance de l’industrie


houillère au taux de 13 % par an. Mais comment absorber les charbons vapeur de très
médiocre qualité qui en résultent ? L’industrie chimique pourrait en utiliser une partie en
récupérant notamment les grandes quantités de soufre qu’ils contiennent, mais c’est du
développement de la thermoélectricité que l’on attend le principal débouché. Outre les
deux premières tranches de SOTELCA (2 X 50 000 kW) actuellement achevées, de
nouvelles centrales sont en construction, telle celle de la Chevap dans l’Etat de Guanabara
(150 000 kW). D’autres doivent cependant être très rapidement programmées si l’on veut
maintenir l’équilibre de la production charbonnière dans les années à venir. Plusieurs
projets seraient réalisables : un doublement de l’usine de SOTELCA à partir de 1967 et plus
tard une grande centrale de 1 000 MW qui approvisionnerait directement Sâo Paulo au
moyen d’une ligne sous très haute tension de 700 km environ. Au total, les débouchés
thermoélectriques des houilles de Santa Catarina s’établiraient comme suit :

52 A moyen terme, l’équilibre serait ainsi atteint pendant que s’organiserait une puissante
industrie chimique susceptible de prendre le relais au cours de la décennie suivante.
Parmi les multiples utilisations de l’acide sulfurique et de l’ammoniaque, dont les
productions sont loin de recouvrir toutes les opportunités qu’offre la gamme de la
carbochimie, on sait l’importance que revêt la fabrication des engrais, aussi bien azotés
que phosphatés. Or, dans une telle branche, l’ampleur des économies d’échelle incite à la
construction de très grandes unités, elles-mêmes au service d’un vaste marché régional 48.
Celui-ci ne s’ouvre cependant que si l’évolution des structures agraires et la formation
technique des agriculteurs le permettent, ce qui n’est pas encore le cas à l’heure actuelle.
Si le délai que nous évoquons s’avérait suffisant, on serait assuré qu’au-delà de 1970 un
équilibre stable pourrait s’instaurer entre charbon cokéfiable et charbon vapeur. Par
ailleurs, leur triple utilisation sidérurgique, thermoélectrique et chimique contribuerait
de la façon la plus efficace à l’industrialisation de l’économie brésilienne.

SOUS-CHAPITRE 2. L’INDUSTRIE PÉTROLIÈRE


53 L’industrie pétrolière au Brésil n’a véritablement pris son essor qu’au cours des dix
dernières années. Lors de la création de Petrobras en 1953, la production et le raffinage
national ne contribuent respectivement que pour 2 % et 5 % à la demande intérieure de
produits pétroliers. On ne peut cependant séparer cette période récente de celle qui l’a
précédée, car si la création de Petrobras constitue le point de départ de l’industrie
pétrolière, elle s’inscrit dans un contexte façonné dès 1934 par la législation pétrolière du
gouvernement Vargas. C’est de cette époque en effet que date la rupture avec le
libéralisme qui était demeuré la règle en matière de prospection et de raffinage du
pétrole. Ses conséquences ont déjà été analysées : à la veille du second conflit mondial, le
Brésil ne produit pas de pétrole, en raffine des quantités infimes et voit croître sa
dépendance à l’égard de l’étranger au fur et à mesure que les hydrocarbures se
substituent à d’autres sources d’énergie moins efficientes. Exception faite pour une partie
178

du réseau de distribution qui a déjà été implantée par les grandes sociétés
internationales, toute l’industrie pétrolière reste à construire, de la production au
raffinage en passant par le transport et le stockage. Si très tôt les pouvoirs publics en
prennent l’initiative, ils ne parviennent que lentement à modeler les nouvelles structures
institutionnelles au sein desquelles elle se développera. Tel est le premier point qu’il
convient d’examiner avant d’analyser les modalités de l’industrialisation de la branche
pétrolière et ses répercussions sur l’économie nationale.

Section 1. — Les modifications institutionnelles et l’intervention de


l’Etat

54 Un an après la Constitution de 1937 qui, en limitant l’octroi de concessions aux seuls


Brésiliens, a exclu les grandes sociétés étrangères de toute participation à la production
du pétrole, le Gouvernement Fédéral impose son contrôle à l’ensemble de l’économie
pétrolière en la déclarant d’utilité publique afin d’assurer la sécurité des
approvisionnements49. Il se réserve ainsi le contrôle, par voie d’autorisation, de
l’importation, l’exportation, le transport, la distribution et le commerce du pétrole brut
et de ses dérivés. En outre, cette nouvelle loi étend au raffinage « La nationalisation » déjà
opérée pour la prospection pétrolière. Le capital social de toute société de raffinage ne
peut appartenir qu’à des Brésiliens d’origine, de même que sa direction et la majorité de
son personnel.
55 Cette première loi n’institue pas un monopole public sur l’économie pétrolière, mais elle
dote le Gouvernement de nombreux moyens de contrôle et d’intervention. Elle indique
clairement que le pays n’attendra pas des sociétés étrangères la création de son industrie
pétrolière et qu’il est prêt à en assurer lui-même le risque. Par quelle voie ? En laissera-t-
on le soin aux entreprises privées brésiliennes qui tentent à cette époque d’installer les
premières raffineries ou bien la puissance publique s’en réservera-t-elle le monopole ?
Comment seront financés les investissements massifs qu’exige le développement de la
production et du raffinage ? Dans l’un et l’autre cas les solutions retenues ont évolué.

1. Du Conseil National du Pétrole à Petrobras

56 Au cours d’une première étape qui va de l’immédiat avant-guerre à la loi de 1953 créant
Petrobras, le Brésil opte pour une voie moyenne entre le monopole public et la
concurrence privée en matière d’exploitation des richesses pétrolières. Ce moyen terme
est représenté par le Conseil National du Pétrole à qui incombe à la fois le contrôle des
initiatives privées et le développement parallèle d’une activité publique de prospection et
de raffinage50. Organisme autonome, subordonné directement à la Présidence de la
République et composé de représentants des différents ministères, ce conseil est doté de
larges pouvoirs de contrôle sur l’ensemble de l’économie pétrolière. Il lui incombe en
effet d’autoriser et de contrôler :
• les importations, les exportations, le transport, la distribution et le commerce du pétrole
brut et de ses dérivés sur l’ensemble du territoire national ;
• les installations de raffinage et de stockage, les demandes de permis de recherche ;
• les opérations financières des entreprises pétrolières existantes ou nouvelles en vérifiant, si
cela est nécessaire, leur comptabilité et leurs prix de revient.
179

57 Par ailleurs, il conseille le Gouvernement et lui propose toute mesure utile en matière
d’intensification de la recherche, de répartition des approvisionnements, de
détermination des stocks, de modification de la fiscalité et de tarification. Le Conseil
exerce donc une étroite tutelle sur l’ensemble de l’activité pétrolière qu’il peut orienter
grâce aux moyens d’intervention dont il dispose, à savoir l’octroi d’autorisation et la
taxation. Parallèlement à sa création, en effet, est institué l’impôt unique fédéral sur les
combustibles et lubrifiants liquides minéraux51. Perçu sous forme de droit de douane pour
les hydrocarbures importés et d’impôt de consommation pour la production nationale, il
se substitue à toute autre imposition et uniformise la taxation sur l’ensemble du
territoire. Son produit est partagé entre l’Union, les Etats et les Municipes, ces deux
dernières collectivités devant obligatoirement affecter leur part à l’amélioration de leur
réseau routier. Par sa structure tarifaire il protège partiellement les produits des
raffineries nationales et frappe plus lourdement lubrifiants et dérivés légers que fuels,
diesels et gas-oil destinés à l’industrie52.
58 La vocation du Conseil National du Pétrole ne se limite pas à ces tâches de contrôle et
d’orientation des sociétés privées. Ces dernières, nous l’avons vu, sont peu nombreuses et
concentrées au niveau de la distribution ; les entreprises brésiliennes qui seules peuvent
prospecter et raffiner le pétrole manquent de capitaux et de techniciens. Il a donc été
prévu que le Conseil puisse lui-même entreprendre, par l’intermédiaire d’organismes
techniques émanant de lui, la prospection, l’extraction et le raffinage des produits
pétroliers53. A cet effet, il hérite du personnel, du matériel et des crédits de l’ancienne
division du développement de la production minérale54, mais il dispose de dotations
budgétaires beaucoup plus importantes grâce à la part de recettes que l’Union retire de
l’impôt unique sur les combustibles55.
59 Nous verrons, en analysant l’évolution de la production et du raffinage, que l’action du
C.N.P. tout au long de cette période n’a pas été négligeable, surtout si l’on tient compte
des difficultés qu’il dut affronter du fait de la guerre et de ses séquelles. Néanmoins ses
structures ne le prédisposaient pas à une intervention rapide et efficace ; ni l’autonomie
administrative et financière, ni les incitations publiques à ne pas s’enliser dans la routine
bureaucratique56 ne pouvaient lui donner la liberté de mouvement et la propension à
innover qui sont indispensables à une telle entreprise. Très vite submergé par les
multiples tâches de contrôle et d’organisation auxquelles le contraignent ses statuts, le
Conseil National du Pétrole devient un énorme organisme administratif peu apte à
construire une industrie pétrolière57.
60 Le Brésil va-t-il en revenir au régime libéral d’avant les années trente et abandonner aux
sociétés étrangères la production, le raffinage et le transport du pétrole ? La tentation
s’en manifeste à l’issue du second conflit mondial à la faveur d’un double infléchissement
du contexte international et de la politique économique interne58. La nouvelle
constitution promulguée en 1946 reprend, dans leurs grandes lignes, les dispositions de
celle de 1934 : son article 153 stipule que dans le domaine des ressources minérales
(comme dans celui de l’énergie hydraulique), les autorisations ou les concessions seront
exclusivement octroyées à des Brésiliens ou à des sociétés organisées dans le pays. La
porte se trouve donc ouverte à la constitution de filiales par les grandes sociétés
internationales qui souhaiteraient se livrer à la recherche et à la production
d’hydrocarbures. Au préalable il convient cependant de redéfinir le contexte légal de
toute l’industrie pétrolière modelé jusque-là par la loi de 1939 et le Code des Mines, 2 e
version. C’est ce que tente le projet de « Statut du Pétrole » envoyé à la Chambre des
180

députés le 11 février 1948. Après avoir déclaré que « les réserves pétrolières constituent
une inaliénable et imprescriptible propriété de l’Union », il prévoit qu’elles pourront être
prospectées et exploitées par des entreprises privées ou publiques sous deux régimes
distincts : celui de l’autorisation pour la reconnaissance des zones d’exploration, la
prospection, l’exploitation à court terme de petits gisements et l’exportation de pétrole et
de dérivés ; celui de la concession pour l’exploitation à long terme de gisements
importants, le transport des hydrocarbures par pipelines ou navires, le raffinage du
pétrole national ou importé. Au regard de la nationalité des exploitants, le projet rejette
l’exclusive lancée par la législation antérieure sur les sociétés étrangères, mais il le fait
très prudemment et en distinguant la recherche-production d’une part, le raffinage et le
transport de l’autre.
61 Concessions et autorisations destinées à la prospection et à l’extraction des
hydrocarbures ne peuvent être octroyées qu’à des particuliers de nationalité brésilienne,
des établissements publics relevant de l’Union, des Etats ou des Municipes et enfin à des
sociétés constituées dans ce but sur le territoire brésilien. Dans le cas du transport et du
raffinage, quatre types de concessionnaires sont envisagés : les établissements publics, les
sociétés d’économie mixte, les sociétés à responsabilité limitée dont tous les membres
sont brésiliens et les sociétés anonymes dans lesquelles 60 % au moins du capital social
appartient à des Brésiliens. Si l’on ajoute que les recettes éventuellement prélevées par le
gouvernement brésilien sont fixées au taux exceptionnellement bas de 10 à 14 % des
bénéfices et que des privilèges importants sont prévus pour le futur concessionnaire59, on
comprend qu’un tel projet ait soulevé quelque émotion dans le pays, qui y voit un
abandon de souveraineté nationale au profit des grandes sociétés pétrolières étrangères.
Il fait peu de doute en effet qu’une telle législation leur ouvre grandes les portes du Brésil
au moment même où le C.N.P. et les quelques sociétés privées brésiliennes du secteur
pétrolier se heurtent à une série de difficultés tant en matière de production que de
raffinage. Après une violente campagne de presse où se heurtent partisans et adversaires
du « statut », ce dernier est finalement rejeté. Avec le retour de G. Vargas au pouvoir, le
Brésil opte définitivement pour la « nationalisation60 » de l’industrie pétrolière et
s’achemine vers La création d’une véritable entreprise publique, déchargée de toute
préoccupation administrative d’ordre général : la loi no 2004 du 3 octobre 1953 institue la
Petroleo Brasileiro Sociedade Anonima (Petrobras) et définit les liens qu’entretiendra la
nouvelle entreprise avec le Conseil National du Pétrole. Deux articles préliminaires
précisent le contexte institutionnel dans lequel doit s’opérer le développement de
l’économie pétrolière :
62 Art. 1. — Sont constitués en monopole de l’Union : la recherche et l’exploitation des
gisements de pétrole et autres hydrocarbures fluides et gazeux existant sur le territoire
national ; le raffinage du pétrole national et étranger ; le transport maritime du pétrole
brut d’origine nationale ou des dérivés de pétrole produits dans le pays ainsi que le
transport par oléoducs du pétrole brut, de ses dérivés et des gaz rares.
63 Art. 2. — L’Union exercera son monopole par le Conseil National du Pétrole, organisme
d’orientation et de contrôle ; par la Société Petroleo Brasileiro S. A. et ses filiales,
organisme d’exécution.
64 N’échappe donc au monopole de l’Union que le secteur de la distribution et le transport
par mer des produits pétroliers d’origine étrangère61.
65 Officiellement tout au moins, le C.N.P. conserve ses attributions relatives à l’orientation
générale de la politique pétrolière ; par contre il abandonne à Petrobras toutes ses
181

activités de nature industrielle ou commerciale. Cette dernière reçoit ainsi en dotation


initiale les biens et droits du C.N.P. que complète une dotation de l’Union62. Fixé
à 4 milliards de cruzeiros, ce capital social est partagé en 20 millions d’actions ordinaires
nominatives auxquelles peuvent souscrire toutes les personnes juridiques de droit public,
la Banque du Brésil, les sociétés d’économie mixte et les particuliers de nationalité
brésilienne. La part de ces derniers est cependant limitée à 20 000 actions ordinaires et
l’Union se réserve le droit de toujours détenir 51 % au moins du capital social. D’autres
mesures que nous examinerons plus loin assurent à Petrobras le moyen d’augmenter ses
ressources au fur et à mesure de son développement63.
66 La séparation ainsi instaurée entre le C.N.P. et Petrobras, la dépendance théorique de la
seconde par rapport au premier devaient immanquablement conduire à un certain
nombre de conflits. Pour les limiter, un décret précise à nouveau en 195764 les
compétences du premier qui demeurent étendues puisqu’il décide de la localisation des
raffineries et de leur production, des programmes d’importation, d’exportation et de
stockage, des prix de transport et des tarifs de vente aux distributeurs, du volume et des
conditions d’extraction... Il semble néanmoins que Petrobras se défasse progressivement
de cette tutelle et tende à une autonomie presque complète65.
67 Tel est le cadre institutionnel à l’intérieur duquel prend naissance et se développe
l’industrie pétrolière du Brésil. Mais les pouvoirs publics ne sauraient se limiter à
aménager les institutions, encore faut-il qu’ils dégagent les hommes et les ressources
susceptibles de les rendre productives.

2. Les objectifs pétroliers et leur financement

68 Le développement de la production pétrolière et de son raffinage n’a pas été l’objet d’un
plan spécifique comme l’a été celui de l’industrie charbonnière. Il n’a cependant jamais
été absent des préoccupations gouvernementales telles que les expriment les divers plans
élaborés depuis le second conflit mondial. Parmi ceux-ci, seules les « métas » du
gouvernement Kubitscheck en 1957 formulent clairement des objectifs à atteindre. Les
tentatives antérieures de planification, dont nous avons souligné le caractère très
grossier, se limitent en effet à affecter à l’industrie pétrolière une certaine masse de
crédits, sans lui assigner d’objectif précis et sans toujours entrer dans le détail des
utilisations66. Le tableau ci-dessous les résume :
182

TABLEAU No 67. — Investissements prévus pour l’industrie pétrolière dans les différents plans brésiliens
(1939-1965).

Note 6767
Note 6868
Note 6969
Note 7070
Note 7171
Note 7272

69 Deux caractéristiques ressortent de l’analyse de ces crédits prévus par les plans
successifs :
1. leur croissance très rapide, compte tenu évidemment de la dépréciation monétaire 73 ;
2. la très nette priorité accordée à la recherche du pétrole brut au moins jusqu’à ces dernières
années ; sa part peut en effet être évaluée respectivement à 100 % de 1939 à 1946 ; 46 %
de 1949 à 1953 ; 77 % de 1957 à 1960 ; 36 % de 1963 à 1965 ; 41 % de 1964 à 1966.

70 Dans quelle proportion ont-ils été effectivement appliqués à la production, au transport


et au raffinage du pétrole ?
71 On ne peut répondre à cette question de façon précise parce que les investissements des
entreprises privées ne sont pas connus et parce que la comptabilité du C.N.P. se prête mal
à une ventilation fonctionnelle. Il apparaît néanmoins, à travers les évaluations partielles
qui ont pu être reconstituées, que la création de Petrobras a infléchi de façon très sensible
leur évolution dans le sens de la hausse ; cela tient sans doute à la possibilité pour la
nouvelle entreprise de saisir des occasions d’investir qui échappaient au C.N.P. mais aussi
à l’organisation par les pouvoirs publics d’un système de financement des investissements
qui faisait défaut jusque-là.
72 Bien que disposant de l’autonomie financière, le C.N.P. reçoit la quasi-totalité de ses
ressources par le canal du budget de l’Union, ce qui constitue une double limite tenant à
183

l’inaptitude à l’autofinancement et à la contrainte budgétaire. Cette dernière s’avère


particulièrement rigide dans un climat inflationniste comme celui que connaît le Brésil
tout au long de cette période car, accusé par l’opinion publique de donner le mauvais
exemple et souvent incapable d’amputer d’autres crédits moins indispensables, le
gouvernement est tenté de n’accorder que le minimum possible de ressources.
73 La création de Petrobras permet de modifier profondément ce système de financement.
Outre le montant de son capital initial souscrit par l’Etat Fédéral (72,15 %), les Etats
(22,28 %) et les communes (5,57 %), elle dispose en effet de deux sources suffisamment
importantes pour lui permettre d’assurer sa croissance : les ressources fiscales et sa
propre capacité d’autofinancement74.
74 Prédominantes au cours des trois premières années de la vie de Petrobras, les premières
n’ont cessé de décliner en valeur relative dans l’ensemble des moyens de financement.
Quelles sont-elles ? La loi de 1953 a prévu l’affectation directe à Petrobras de quatre
sortes de recettes fiscales :
• le produit de l’impôt sur l’importation de voitures automobiles (art. 14) ;
• la contribution annuelle des propriétaires d’automobiles, avions et bateaux en échange de
certificats qui seront par la suite transformés en actions préférentielles (art. 15) ;
• la contribution spéciale pour la recherche payée par les sociétés pétrolières demeurées
indépendantes (art. 45) ;
• la fraction enfin de l’impôt unique sur les combustibles qui échappe au Fonds routier (art.
13).
75 Cette dernière recette est de loin la plus importante ; elle s’élève jusqu’en 1957 à 25 %
d’un impôt qui frappe tous les produits pétroliers importés ou brésiliens75. En 1956, une
nouvelle répartition de son produit est opérée entre l’Union (40 %), les Etats et les
Municipes (60 %). Chacun d’eux doit à son tour affecter sa quote-part pour 75 % au Fonds
Routier, 10 % au réseau ferroviaire national et 15 % à la constitution du capital social de
Petrobras76. Ajoutons enfin, à titre de moyens de financement externe, que Petrobras
place Chaque année une quantité non négligeable d’actions préférentielles : 490 432 en
ont été souscrites au cours de la seule année 1960.
76 Pour importantes qu’elles soient, les ressources fiscales directement affectées à Petrobras
n’auraient pas suffi à assurer la très rapide croissance qui fut la sienne.
77 Dès 1956, en effet, les ressources propres assurent le relais : résultat brut de l’exercice
auquel s’ajoutent les bénéfices non distribués et les dividendes réinvestis de l’année
antérieure atteignent progressivement 50, 70 et 90 % des moyens de financement. Cette
importance de l’autofinancement s’explique à la fois par la politique des prix pétroliers
que nous avons déjà analysée et par les résultats qu’a obtenu Petrobras en quelques
années dans sa tâche de pourvoir le Brésil d’une industrie pétrolière. Examinons-les
successivement au niveau de la production de brut et du raffinage.
184

TABLEAUNo 68. — Evolution des ressources et du capital social de Petrobras (en millions de Cr.
Courants).

1 Sur la base de l’indice des prix industriels de la Fondation Getulio Vargas (base 100 en 1953). Cf.
Annexe 1.

Section 2. — La production, la recherche et les réserves

78 Le Brésil n’a pas encore atteint l’autosuffisance en pétrole brut qu’il poursuit depuis vingt
ans malgré la priorité qu’ont accordée le C.N.P. puis Petrobras à la prospection et à la
production. Les progrès sont néanmoins sensibles depuis quelques années et l’on peut
observer sur le tableau ci-joint que de 1955 à 1962 la contribution du pétrole brésilien à la
consommation totale du pays s’est élevée de 3,50 % à 38 %, alors que jusque-là la
production de brut ne dépassait pas 100 000 t et celle de gaz naturel quelques millions de
m3 par an. A quels facteurs imputer la longueur de cette période de maturation ? Le C.N.P.
s’est-il révélé incapable de répondre à la croissance de la demande ou bien les ressources
pétrolières du Brésil sont-elles trop parcimonieuses pour permettre le développement de
la production sur une grande échelle ? Petrobras elle-même, bien que dotée d’une
structure plus souple et de moyens de financement plus efficaces, parviendra-t-elle à
satisfaire la consommation brésilienne au cours des années à venir ? Malgré le caractère
très aléatoire de toute prévision dans ce domaine, on peut s’interroger sur l’évolution des
rapports entre les moyens engagés et les quantités d’hydrocarbures mises à la disposition
du Brésil pour assurer sa croissance économique.

1. Le développement de la recherche et de la production pétrolière

79 Bien que des entrepreneurs privés aient continué jusqu’en 1954, avec l’autorisation du
C.N.P., à faire de la prospection pour leur propre compte, on peut, sans grands risques,
circonscrire l’analyse aux recherches entreprises par les pouvoirs publics. Quels en ont
été les résultats ?
185

A) La production de pétrole brut et de gaz

80 Jusqu’en 1963 la totalité de la production brésilienne provient d’une série de petits


champs à faible ou moyenne profondeur regroupés à proximité de Sâo Salvador dans le
Reconcavo Bahian. Découvert peu de temps avant que le C.N.P. ne prenne en charge la
recherche et l’exploitation, celui de Lobato n’a jamais fourni plus de 3 à 4 000 t/an. Dès
1941, il est relayé par Candeias, d’une capacité beaucoup plus importante, puis par Aratú
où domine le gaz naturel et enfin par Itaparica.

TABLEAU No 69. — Evolution des productions de pétrole brut et de gaz naturel ; réserves prouvées et
contribution de la production à la consommation.

Production de Réserves Contribution de la


Production de gaz
pétrole brut (en103 prouvées de production à la
naturel (en103 m 3)
t) pétrole (en106 t) consommation (en %)

1939 — — — —

1940 0,27 — — 0,01

1941 0,40 — — —

1942 4,30 968 — —

1943 6,20 5 509 — —

1944 7,50 4 050 — —

1945 10,30 — — —

1946 8,70 — — —

1947 12,60 1048 2,3 —

1948 18,60 2 875 2,3 —

1949 14,20 — — 1,00

1950 44,60 — — 1,00

1951 89,70 — 6,5 —

1952 97,40 6 811 6,5 —

1953 118,80 26 670 3,0 78 —

1954 128,80 63 339 6,6 —

1955 264,30 61 822 33,1 3,50

1956 527,00 83 877 40,4 5,30


186

1957 1 312,00 158 480 54,3 14,00

1958 2 457,00 300 467 62,3 23,00

1959 3 063,00 427 308 80,5 30,00

1960 3 845,00 534 876 86,3 32,00

1961 4 520,00 526 812 92,2 36,00

1962 4 338,00 77 511 404 102,0 34,00

1963 4638,00 77 523 768 116,0 —

1964 4350,00 77 531 715 236,0 79 —

81 note 7777
82 note 7878
83 note 7979
84 A l’exception de Candeias qui fournit encore 1/10e environ de la production brésilienne,
les uns et les autres sont aujourd’hui épuisés80. Si le C.N.P. n’a pas le temps d’en exploiter
d’autres sur une période suffisamment longue, les découvertes de Dom Joâo, Pedras, Agua
Grande, Paramirin, Mata de S. Joâo et Restinga lui appartiennent. Au total, lorsqu’il est
remplacé par Petrobras, à la fin de 1953, il a extrait en 14 ans 433 000 tonnes de pétrole et
une centaine de millions de m3 de gaz au moyen de 232 puits producteurs sur les 361
forages qu’il a effectués dans le Reconcavo Bahian81.
85 Telle est la base à partir de laquelle Petrobras développe la production brésilienne. Trois
ans après sa création, le million de tonnes de brut est dépassé et le volume de gaz extrait
approche des 500 millions de m3. On peut observer sur le tableau suivant que cette
croissance résulte moins de découvertes nouvelles que d’une exploitation plus
systématique des champs déjà mis en valeur par le C.N.P., tel Candeias, ou découverts par
lui, tels Dom Joâo et Agua Grande. Outre les nombreux forages de développement (845
dont 625 producteurs) réalisés de 1954 à 1963, des oléoducs et des gazoducs sont installés
pour évacuer le brut ou réinjecter du gaz naturel dans les gisements à faible pression, et
une importante capacité de stockage est mise en place à proximité des champs
producteurs. Néanmoins cette croissance de la production s’arrête en 1962 et semble
depuis se heurter à un plafond, alors qu’un tiers seulement de la demande est couvert par
du brut national à cette date.
86 Par ailleurs, et nous reviendrons sur ce problème, les seules réserves du Reconcavo,
actuellement estimées à un peu plus d’une centaine de millions de tonnes récupérables,
risquent d’être épuisées avant quinze ans82. Même si l’on y ajoute la toute récente
découverte de Carmopolis dans l’Etat du Sergipe qui pourrait en doubler le montant, on
demeure encore éloigné des grandes réserves du Venezuela, d’Amérique du Nord, du
Moyen-Orient ou de l’Afrique du Nord qui permettent de faire face sur une longue
période à la croissance des besoins83. Une telle situation a engendré des déceptions
d’autant plus amères que les espoirs placés dans la capacité pétrolifère des bassins
187

brésiliens ont été plus grands, ainsi qu’en témoignent certaines appréciations hâtives
concernant l’Amazone ou le Maranhâo84.

TABLEAU No 70. — Evolution de la production de pétrole brut par champ producteur (en 1 000 t).

1. Ce poste comprend à la fois la production des petits champs de Pedras, Pojuca, Pitanga qui ne
figurent pas dans le tableau et les inévitables erreurs d’ajustements tenant à la conversion en tonnes
des données originales fournies tantôt en barrils, tantôt en m3 par jour calendaire.

87 Qu’en est-il exactement ? Existe-t-il quelque critère qui permette d’apprécier les résultats
de façon moins subjective ? Bien que l’on sache l’inévitable marge d’incertitude qui
affecte toute évaluation des réserves, on peut essayer de calculer le rapport découvertes
cumulées/surfaces sédimentaires et le confronter à la classification qu’établit A. Perrodon
dans ce domaine85.

TABLEAU No 71. — Rapport des découvertes cumulées aux surfaces sédimentaires exprimé en t par km 2.

1954 1964

Brésil (ensemble des bassins) 2,2 82

Reconcavo 480 9 600

Sergipe-Alagoas — 7 500

88 Si le Brésil, dans son ensemble, peut toujours être considéré comme « pauvre », il n’en va
plus ainsi pour les bassins du Reconcavo et du Sergipe-Alagoas qui, avec des densités
moyennes de 9 600 et 7 500 s’apparentent aux provinces riches des autres pays et se
situent bien au-dessus de la moyenne des Etats-Unis (3 000 t/km2). On ne doit cependant
tirer de cette classification aucune conclusion hâtive, car il est bien évident que la
structure du bassin ne peut être négligée ; même avec un coefficient de 9 600 t/km2, le
Reconcavo, dont on sait que les réserves sont fractionnées entre une quinzaine de petits
gisements, ne saurait être comparé avec d’autres provinces pétrolières aux moyennes
similaires mais pourvues de gisements moins nombreux et plus volumineux. Cette réserve
faite, il est clair que la « pauvreté » du Brésil tient à la stérilité actuelle des 3 millions de
188

km2 de bassin sédimentaire que constituent l’Amazone, le Parana et le Maranhâo-Piaui 86.


L’effort de recherche consenti à ce jour a-t-il été suffisant ?

B) La prospection des hydrocarbures

89 Peu ou prou, mais plutôt peu, tous les bassins sédimentaires connus ont été prospectés au
Brésil ; jusqu’en 1939, nous l’avons indiqué, celui du Parana retient l’attention du plus
grand nombre de prospecteurs privés ou publics ; s’il s’attache principalement au
Reconcavo-Tucano, le C.N.P. ne néglige ni l’Amazone, ni le Maranhâo-Piaui, ni le Sergipe-
Alagoas ; Petrobras enfin intensifie cet effort et l’étend aux petits bassins côtiers qui
s’étirent tout au long de la façade atlantique du Brésil. Quelle en a été l’importance, tant
en valeur absolue qu’au regard des superficies à prospecter ? Trois démarches peuvent
être distinguées, encore que le caractère cyclique des travaux en efface souvent les
limites exactes :
• la reconnaissance du terrain et l’étude géologique des sols ;
• la prospection par moyens géophysiques (gravimétrie et sismique) ;
• les forages d’exploration87.
90 Théoriquement, rien n’interdit d’évaluer l’effort de recherche consenti à chacun de ces
stades en utilisant des critères tels que les superficies couvertes annuellement par les
études géologiques, le nombre de kilomètres de profils réalisés par les moyens sismiques
ou tout au moins le nombre de semaines/équipes affectées à chaque bassin, enfin le
nombre de forages d’exploration ou de mètres forés88. Pratiquement, la mesure de chaque
indicateur se heurte à une série de difficultés tenant soit à la non-homogénéité des
catégories statistiques soit, plus simplement encore, à l’absence d’informations
suffisamment précises89. Dans le cas du Brésil seule la dernière étape, celle du forage, peut
faire l’objet d’une évaluation chiffrée, mais il n’est pas inutile de rappeler les grands traits
caractéristiques des deux premières.
189

TABLEAU No 72. — Evolution du nombre d’équipes géologiques, gravimétriques et sismiques par bassins
sédimentaires (1939-1963).

Source : Petrobras, Boletim economico e estatistico..., op. cit., p. 1 et 2, et G.N.P., Relatorio


de 1944, p. 85.

91 Jusqu’en 1944 le C.N.P. concentre la quasi-totalité de son effort de prospection géologique


et géophysique sur le Reconcavo Bahian. Après avoir étudié la zone de Lobato, seule
productrice jusqu’en 1941, il étend son effort à l’Ile d’Itaparica, aux alentours de Sâo
Amaro et d’Aratu, puis passe en Tucano. Introduits au Brésil peu avant le second conflit
mondial, les moyens de prospection sismiques demeurent très limités et ne permettent de
couvrir que 500 km2/an de profils en moyenne, toujours sur le seul bassin du Tucano-
Reconcavo90. A l’issue de la guerre, la prospection est étendue à quatre nouveaux bassins :
ceux du Sergipe, du Parana, du Piaui-Maranhâo et de la basse Amazone, puis, à partir de
ce dernier, les travaux de recherche se poursuivent quelques années plus tard en
direction de la moyenne et de la haute Amazone. Jusqu’en 1963, Petrobras ne modifie pas
fondamentalement cette orientation, ainsi que l’on peut l’observer sur le tableau ci-joint.
Le Tucano-Reconcavo mobilise toujours un nombre élevé d’équipes, suivi par le
Maranhâo-Piaui et plus récemment le Sergipe-Alagoas et le Parana, mais les moyens
disponibles sont sensiblement accrus : de 1955 à 1963, le nombre d’équipes géologiques et
sismiques est multiplié par deux, celui de gravimétrie par plus de trois.
92 L’intensification de la prospection s’avère plus sensible encore avec la création de
Petrobras si l’on s’attache à cette technique-clef de la recherche qu’est le sondage91. Le
C.N.P. avait concentré 72 % de ses puits d’exploration dans le Reconcavo Bahian, soit 50
forages sur 69 représentant 35 000 mètres sur 58 000 exécutés au total. Les 19 autres se
dispersaient dans le Sergipe-Alagoas [1], le Maranhâo-Piaui [2], le Parana [1] et l’Amazone
[5]. Encore ceux de cette dernière région sont-ils effectués dans des zones
diamétralement opposées puisque trois le sont dans l’Etat du Para, aux bouches de
l’Amazone (Cametá, Bururu et Badajoz), et deux dans l’Etat d’Acre, aux confins brésilo-
péruviens. Aucun d’entre eux, hors des limites du Reconcavo, ne décèle d’huile ou de gaz
190

en quantité exploitable malgré les profondeurs de 4 000 m atteintes dans le bassin


amazonien.
93 En moins de dix années Petrobras multiplie par 8 le nombre cumulé de forages par le
C.N.P. à la fin de 1953 et sort délibérément du périmètre bahian à qui ne sont plus affectés
que 40 % des nouveaux puits d’exploration92. Parmi les zones bénéficiaires de cette
dispersion des forages, vient en tête la moyenne Amazone qui reçoit les 8/10 e des 128
wildcats exécutés dans l’ensemble du bassin amazonien entre 1954 et 1963. C’est à
proximité de Manaús en effet qu’est découvert, le 13 mai 1955, le gisement de Nova Olinda
qui fait renaître tous les espoirs placés dans cette région depuis que le Service Géologique
et Minéralogique avait mis à jour quelques indices d’huile et de gaz à Itaituba et Bom
Jardim93. Bien que le nouveau puits parvienne à produire 80 t/jour, le gisement se révèle
de faible importance et ne peut justifier une exploitation économique, compte tenu de sa
localisation et de ses caractéristiques (absence de pression notamment). Malgré cette
déception, les forages se poursuivent mais le nombre de mètres forés annuellement ne
cesse de décroître depuis 1960.

TABLEAU No 73. — Evolution des forages réalisés par le C.N.P. et Petrobras (1939-1963).

94 Parmi les autres bassins sédimentaires, le Maranhâo-Piaui et le Parana obtiennent


respectivement 6 et 12 % de l’effort de prospection de Petrobras sans plus de succès que
l’Amazone. Le seul résultat tangible est finalement obtenu dans le Sergipe-Alagoas où une
centaine de puits ont été achevés, surtout après l’échec amazonien.
95 En 1963, le Brésil a donc terminé environ 600 forages d’exploration représentant
1 082 600 m pour obtenir une production cumulée d’environ 27 millions de tonnes et des
réserves estimées à 236 millions de tonnes, sans tenir compte du gaz naturel plus ou
moins étroitement associé à l’huile94.
96 Que représente cet effort ? Il faudrait, pour l’évaluer de façon aussi complète que
possible, pouvoir tenir compte du nombre de semaines d’équipe géologique,
gravimétrique et sismique consacrées à chaque bassin. A cela deux raisons : la
prospection par moyens géophysiques exige un matériel coûteux, du personnel très
qualifié et, de ce fait, constitue une part importante de l’effort de recherche ; par ailleurs,
même si l’on ne peut la définir, il existe sans doute une relation entre l’intensité de cette
191

prospection et le nombre de forages à effectuer dans un bassin donné pour découvrir une
certaine quantité d’huile ou de gaz. Les données font malheureusement défaut, aussi
avons-nous dû limiter l’appréciation de l’effort de recherche au nombre de forages
d’exploration par unité de surface sédimentaire (10 000 km2). Les résultats sont réunis
dans le tableau suivant :

TABLEAU No 74. — Nombre de forages d’exploration par 10 000 km2 de surface sédimentaire. Bassins
donnés en ordre croissant.

1953 1963

Parana 0,005 0,4

Maranhâo-Piaui 0,02 0,5

Nordeste — 0,8

Amazone 0,04 1,1

Sergipe-Alagoas 7 75

Reconcavo95 33 170

Moyenne Brésil 0,21 1,8

97 Ils mettent en relief l’effort accompli au cours des dix dernières années par Petrobras,
tant en ce qui concerne la densité moyenne des forages d’exploration que leur répartition
infiniment moins inégale en 1963 qu’en 1953. Néanmoins, cet effort demeure très faible si
on le confronte à celui d’autres pays : avec 185 wildcats pour 10 000 km2, la moyenne des
Etats-Unis est 100 fois plus élevée que celle du Brésil, et celle de la plupart des pays
européens la dépasse de 10 à 50 fois96. Seules les densités du Reconcavo et du Sergipe-
Alagoas en 1963 se situent parmi les moyennes des pays industrialisés. Cependant on peut
remarquer que la moyenne brésilienne (1939-1963) s’apparente à celles des très riches
provinces pétrolières que sont le Moyen-Orient et le Sahara, pour la période 1950-1962.
Bien qu’étalé sur une période plus longue, l’effort de recherche aurait donc été
comparable pour des résultats dont on sait la différence, ce qui peut s’expliquer soit par
la nature des réserves pétrolières dans l’un et l’autre cas97, soit par une inégale efficacité
de la recherche, soit par les deux facteurs réunis. Tel est le problème qu’il convient alors
d’examiner.

C) Essai d’appréciation de l’efficacité de la recherche pétrolière

98 Le pourcentage de succès est probablement le critère le plus fréquemment utilisé pour


apprécier l'efficacité de la recherche pétrolière, bien que l’on en connaisse le principal
défaut : les succès ne sont pas comparables car l’importance des gisements découverts
peut varier de 1 à 1 000. De plus, ce critère exige, pour revêtir quelque signification, un
nombre d’expériences suffisamment élevé, ce qui n’est pas le cas pour le Brésil. Nous lui
avons donc préféré le rapport du nombre de mètres forés en exploration au
volume d’huile découverte. Les résultats sont consignés dans le tableau suivant qui
192

indique une moyenne générale de 0,40 m pour 100 t de pétrole sur l’ensemble de la
période 1939-1963. Si l’on distingue les divers bassins producteurs et différentes périodes,
on observe que dans l’ensemble le coefficient n’a cessé de décroître, traduisant ainsi une
augmentation de l’efficacité, sauf pour le Reconcavo dans lequel il s’élève à partir de 1960
après avoir atteint le taux relativement bas de 0,17. Très provisoire parce que lié à une
découverte récente encore mal connue, le coefficient du Sergipe-Alagoas serait égal à
celui du Reconcavo pour l’ensemble de la période (0,24). Que représentent-ils par rapport
à ceux des autres pays pétroliers ? La moyenne brésilienne se situe très en deçà de celle
des principaux pays européens et même des Etats-Unis. Par contre elle apparaît
supérieure, même dans le Reconcavo en 1960, à celle de l’U.R.S.S., du Sahara algérien et
du Moyen-Orient dans son ensemble98. Que peut-on en déduire ? Apparemment que
l’efficacité de la recherche pétrolière au Brésil est élevée puisque à l’exception du
« monstre géologique » qu’est le Moyen-Orient99, la plupart des pays ont des taux voisins
ou supérieurs au sien. Certes le régime légal de la recherche pétrolière n’est pas étranger
au niveau élevé du coefficient des Etats-Unis, mais il ne saurait intervenir dans le cas des
pays européens100. Par ailleurs la marge d’incertitude affectant le volume des découvertes
n’est probablement pas plus grande au Brésil qu’ailleurs. Cette efficacité aurait cependant
pu être plus élevée encore qu’elle ne l’a été. De nombreux rapports et, parmi eux, celui
des experts soviétiques récemment publié soulignent les déficiences dont a souffert la
prospection jusqu’à ces dernières années101 : insuffisance générale des études régionales
pour choisir dans chaque bassin les zones les plus favorables, manque de laboratoires et
de techniciens pour analyser les paramètres physiques (porosité, perméabilité,
saturation) des « témoins », absence de moyens de coordination entre les diverses étapes
de la prospection, forages hâtifs, injustifiés ou mal localisés, etc. A ce facteur que d’aucuns
tiennent pour décisifs dans l’explication du piétinement actuel de Petrobras s’ajoute celui
que nous avons déjà souligné, à savoir l’insuffisance des moyens de recherche 102. Enfin,
sans vouloir minimiser le rôle d’une efficacité technique élevée, nous pouvons nous
interroger sur la signification de ce critère et nous demander si, malgré ses lacunes,
l’action de Petrobras dans le domaine de la recherche des hydrocarbures n’a pas été
finalement plus décisive que ne le laisse apparaître la simple relation entre longueur des
forages et réserves prouvées. Notons bien, pour ne laisser place à aucune ambiguïté, que
nous ne sommes pas en mesure d’analyser avec précision ce problème. Nous pensons
simplement qu’il existe et voudrions le signaler au passage.
193

Graphique no 6 — NOMBRE DE FORAGES PAR 103 km2 DE BASSIN SEDIMENTAIRE EFFECTUES


DE 1939 A 1953 ET 1963

TABLEAU No 75. — Evaluation du nombre de mètres forés pour découvrir 100 t d’huile 103.

99 La notion d’efficacité implique toujours la confrontation d’un effort et d’un résultat, mais
l’un et l’autre peuvent être appréciés différemment et de ce fait ne revêtent pas la même
signification selon l’objectif que l’on se propose d’atteindre. En matière de recherche
pétrolière comme en toute autre, trois niveaux d’efficacité peuvent être distingués.
194

100 En un premier sens, l’efficacité est prise dans une acception strictement technique qui
consiste à comparer le résultat physique de l’action entreprise, ici la quantité de pétrole
découverte, à l’effort qu’elle a exigé, lui aussi mesuré en termes physiques, le nombre de
forages d’exploration ou de mètres forés par exemple. En dépit des incertitudes qui
affectent les réserves prouvées et la définition du forage d’exploration, ce critère est
relativement facile à mettre en œuvre, et c’est lui que nous avons utilisé pour essayer de
comparer l’efficacité de la recherche au Brésil avec celle des autres pays. On ne saurait
cependant interpréter les résultats qu’avec la plus grande prudence, car il est clair qu’il
néglige une série de phénomènes particulièrement importants. La définition des autres
niveaux d’efficacité permet de s’en rendre compte.
101 En introduisant les prix du marché par l’intermédiaire de la comptabilité des firmes qui
assurent la recherche pétrolière, on définit un second stade : celui de l’efficacité micro-
économique. Effort et résultat sont alors pondérés par les prix auxquels l’entreprise a
rémunéré ses facteurs de production et espère vendre son produit. Dans le cas des
hydrocarbures brésiliens il est clair que l’on ne peut assimiler les mètres de puits forés
dans le Reconcavo et ceux qui le sont dans la haute Amazone, ni la tonne de réserve
additionnelle fournie par un très petit champ et celle qui l’est par un très grand. Cette
seconde définition peut ainsi renverser ou tout au moins altérer les résultats de la
première. Ceux-ci pouvaient être techniquement comparables à ceux des plus riches
provinces pétrolifères du monde, mais le mètre foré coûte ici 2, 3, 4 fois plus cher
qu’ailleurs (au prix du marché), de même que le coût de récupération entraîné par
l’exiguïté des champs. Inversement, s’ils avaient pu apparaître comme techniquement
défavorables, il se peut aussi que la découverte soit massive, proche des lieux de
consommation où les combustibles peuvent se vendre à un prix élevé, réalisée au moyen
d’un matériel bon marché et grâce à une main-d’œuvre abondante et mal payée.
102 Telle est l’optique de l’entreprise, privée ou même publique, si cette dernière ne se
départit pas d’un comportement mercantile, mais l’on sait bien que les comptabilités
individuelles sont fausses, qu’elles ne retiennent qu’une fraction des coûts réels et des
bénéfices que leur activité impose ou procure à la collectivité. A l’échelle de cette
dernière, l’efficacité prend une nouvelle signification qui ne s’exprime plus en rendement
physique ou en profits particuliers, mais en termes de contribution au progrès de la
collectivité, c’est-à-dire l’augmentation du produit réel au profit de l’ensemble et au
moindre coût pour chacun de ses membres104. Dès lors les résultats de la recherche
pétrolière et les efforts qui lui ont été consacrés s’enrichissent de nombreux effets induits
qu’ils exercent sur l’économie nationale : économies de devises évaluées en quantité de
travail et de capital réaffectées à l’industrialisation du pays, formation technique du
personnel contribuant à la recherche, incitation à produire dans le pays une partie du
matériel nécessaire à la prospection, pénétration des zones les plus reculées par de
nouvelles voies de communication qui n’auraient pas été construites sans l’impulsion de
la recherche, possibilité de bâtir des raffineries qu’interdisait la dépendance étrangère,
etc. Certes tous ces effets se prêtent mal encore à la confrontation rigoureuse du bilan
chiffré, mais il serait doublement dangereux de les négliger au moment d’interpréter les
résultats fournis par le critère de l’efficacité technique. Celui-ci en effet reflète plus le
conditionnement géologique de la recherche pétrolière dans les différents pays que
l’efficacité de l’effort consenti par chacun d’eux pour découvrir des hydrocarbures. De
plus, l’efficacité de cet effort n’est pas indépendante du niveau d’industrialisation de
toute l’économie qu’affectent précisément les différents effets induits que nous avons
195

mentionnés. Dès lors on peut se demander si l’efficacité de la recherche pétrolière ne


devrait pas être exprimée par l’impact de la tonne additionnelle découverte sur
l’industrialisation de l’ensemble. On serait ainsi conduit à dissocier et à confronter non
plus des coûts et des recettes qui n’ont de signification qu’à l’échelle d’une firme, mais des
effets positifs, du type de ceux que nous avons énoncés plus haut, et des effets négatifs
tels que les sorties de devises pour l’achat du matériel qui ne peut encore être produit
dans le pays, la spéculation foncière et ses conséquences agricoles dans les bassins
pétrolifères, etc.
103 Une telle analyse nécessite évidemment une masse d’informations dont nous ne
disposons pas. Si l’on tente cependant de porter une appréciation d’ensemble sur la
recherche pétrolière au Brésil, on peut se demander si, au sens macro-économique,
l’efficacité n’a pas été supérieure à celle que nous avons essayé d’évaluer au simple niveau
technique. Nous ne pouvons le démontrer, mais nous verrons en conclusion que certains
des effets positifs de Petrobras sur l’industrialisation de l’ensemble incitent à le croire.
104 Les déficiences dans l’organisation de la recherche et l’exploitation de ses résultats,
l’insuffisance de l’équipement ne peuvent être jugés in abstracto. Ils sont liés au degré
d’industrialisation de l’ensemble et pourront progresser avec lui si l’action des pouvoirs
publics ne se relâche pas. Il reste alors à examiner les conclusions des géologues sur les
possibilités pétrolifères elles-mêmes du territoire brésilien.

2. Le problème des réserves et l’avenir de la recherche pétrolière

105 Les bassins sédimentaires du Brésil contiennent-ils des réserves en quantité suffisante
pour laisser espérer une croissance continue de la production dans les années à venir ?
Cette question, qui n’a cessé d’être posée au Brésil depuis que furent entreprises les
premières recherches, n’a reçu que tout récemment un commencement de réponse.
Encore ne peut-on le considérer que comme très provisoire tant est limitée la
connaissance géologique des 3 200 000 km2 de bassins sédimentaires à prendre en
considération.
106 Aussi contesté soit-il, le rapport Link constitue la première synthêse du problème105. Son
analyse repose sur trois critères qui définissent les conditions auxquelles un bassin peut
s’avérer producteur d’hydrocarbures en quantité importante :
• l’existence d’une grande épaisseur de roches mères ;
• la présence de roches poreuses ou fracturées capables de constituer des réservoirs
d’accumulation ;
• indépendamment de ces roches, l’existence de structures (blocs perméables, straps
stratigraphiques, etc.) susceptibles de créer des réserves importantes.
107 Sur cette base, quatre types de zones peuvent être distingués :
• la zone A, dans laquelle sont satisfaites les trois conditions énumérées ci-dessus ;
• la zone B, où existent des roches mères, mais où la2e et la 3e conditions peuvent ne pas être
réunies ;
• la zone C, dans laquelle les roches mères sont rares ou limitées et où il apparaît que les
conditions 2 et 3 font défaut ou sont insuffisamment développées ;
• la zone D, enfin, qui ne réunit aucune de ces trois conditions.
108 Le tableau suivant indique comment Link et les divers géologues qui l’ont précédé
classent les différents bassins brésiliens en fonction des normes définies ci-dessus. A
l’exception du Reconcavo-Tucano qui ne figure pas dans la classification, aucun bassin ne
196

paraît suffisamment prometteur pour tenter la prospection, puisque, selon Link,


l’appellation des zones doit être interprétée comme suit :
109 Zone A = production commerciale ;
110 Zone B = les conditions sont réunies pour que puisse être trouvée de l’huile en quantité
commerciale ;
111 Zone C = bassins marginaux dans lesquels l’effort de prospection doit être ralenti sans
être totalement interrompu ;
112 Zone D = aucune chance n’existe et la prospection doit être abandonnée.

TABLEAU No 76. — Classification des bassins sédimentaires brésiliens.

113 Sur les 11 bassins étudiés, 9 sont ainsi classés « D », à savoir la basse Amazone aux
structures « douteuses et rares », la haute Amazone « sans indice de structures », l’Acre
« dépourvue de roche mère, de structures et d’amples réservoirs », le Maranhâo « doté de
réservoirs mais sans structures hors la zone de Sâo Luiz », le Parana « où les réservoirs ne
sont bons ni du point de vue de la porosité ni de celui de la perméabilité » et « où l’on ne
connaît aucune structure définie à l’exception du Domo de Lajes ». N’échappe
partiellement à cette condamnation que la zone maritime du Sud-Bahia, le Sergipe sous
réserve d’une meilleure connaissance et, bien que considéré comme marginal, l’Alagoas.
114 On conçoit le retentissement de telles conclusions dans un pays dont l’avenir énergétique
est en grande partie lié à la production d’hydrocarbures. Bien qu’à ce jour aucun élément
n’ait totalement infirmé le rapport Link, il semble assuré qu’une partie de ses conclusions
aient été trop hâtives compte tenu des limites actuelles de la prospection et des études
géologiques. Plus prudentes et moins négatives sont celles des experts soviétiques qui ont
repris l’analyse du problème106. Certes l’existence d’une grande épaisseur de diabases
rend difficile le repérage de structures dans le bassin amazonien, mais pour ce dernier
comme pour le Maranhâo, le Sergipe-Alagoas et même le Reconcavo, les efforts de
prospection et d’analyse sont restés trop insuffisants pour que l’on ne puisse leur
attribuer la faiblesse des résultats actuels. A tous les niveaux, la recherche doit être
intensifiée, le parc de matériel de forage accru et modernisé et les actions mieux
197

concertées. Ceci acquis, il n’y a aucune raison de penser que les bassins brésiliens ne sont
pas riches en pétrole, mais les chances de le trouver sont inégales. Trois groupes, classés
en ordre décroissant, peuvent être distingués :
• les bassins crétacés qui bordent la plate-forme continentale brésilienne » : Reconcavo-
Tucano, Barreirinha, Sergipe-Alagoas et, à un moindre degré, Potiguar, Espirito Santo et
Pelotas ;
• les bassins paléozoïques, c’est-à-dire la partie centrale de la moyenne et de la basse
Amazone, l’Ouest et le Sud du Maranhâo ;
• enfin les autres bassins, moins prometteurs, que sont le Nord de Sâo Luiz, Salinopolis, l’Acre,
les extrémités de la moyenne Amazone et de l’Ouest de la basse Amazone, le Nord-Ouest et le
Nord du Maranhâo107.
115 Dans ce cadre, la recherche pétrolière devrait se regrouper et procéder par étape. L’effort
de recherche sera d’abord intensifié dans les zones les mieux connues, les plus accessibles
et les plus sûres, à savoir le Reconcavo, le Sergipe-Alagoas et la côte du Maranhâo
(Barreirinha). Le premier de ces bassins en effet, loin d’être épuisé, contient encore un
volume important d’hydrocarbures, notamment dans ses « régions hautes » où ont été
observées de grandes anomalies structurelles, en profondeur et en off-shores où la
prospection sismique a révélé de vastes structures s’étendant sur plus de 200 km au large
de Sâo Salvador. Le Tucano, qui prolonge le Reconcavo jusqu’à la vallée de Sâo Francisco,
est peut-être plus riche encore. Enfin les bassins du Sergipe, de l’Alagoas et du
Barreirinhas ont de fortes chances de se révéler producteurs pour peu que l’on y
intensifie les sondages d’exploration. Dans un deuxième temps, quand les travaux de
sismique auront été poussés plus loin, les sondages pourront se développer dans le
deuxième groupe de bassins.
116 Quelle quantité d’hydrocarbures peut-on espérer de ces différents bassins ? Les géologues
soviétiques avancent 1,2 milliard de tonnes pour les seuls Reconcavo et Sud-Tucano, mais,
telle quelle, cette évaluation ne revêt pas grande signification, car il s’agit à la fois des
réserves prouvées, probables et possibles.
117 Quoi qu’il en soit, et la récente découverte du Sergipe le confirme, il semble bien que les
réserves pétrolifères du Brésil ne soient pas aussi négligeables qu’on a pu le penser au
lendemain du rapport Link. Bien exploitées, elles pourraient permettre à Petrobras
d’atteindre une production de 7-8 millions de tonnes en 1966-67 et de satisfaire une part
plus importante de la demande brésilienne à l’issue de l’actuelle décennie108.
118 Entreprise vitale parce qu’assurant l’indépendance de l’approvisionnement, la recherche
pétrolière ne constitue cependant qu’une phase dans la construction d’une industrie
pétrolière nationale. Examinons-en les autres que sont le développement des transports,
le raffinage et ses prolongements pétrochimiques.

Section 3. — Le Raffinage et ses développements pétrochimiques

119 Plus nettement encore que l’extraction pétrolière, l’industrie du raffinage et ses
prolongements pétrochimiques changent d’échelle avec la création de Petrobras : de 1954
à 1955, la production de dérivés est multipliée par 10 et la contribution des raffineries
nationales à la consommation brésilienne s’élève de 3 % à 40 % environ. Une telle
inflexion n’est cependant pas indépendante de l’action du Conseil National du Pétrole qui
a mis en chantier les deux raffineries de Mataripe et Cubatâo autour desquelles s’amorce
198

l’industrialisation de l’économie pétrolière109. Cette dernière peut être analysée du double


point de vue de sa genèse et de ses incidences sur l’industrialisation du Brésil.

1. La genèse de l'industrie du raffinage

120 Dès avant le second conflit mondial la croissance de la demande pétrolière avait suscité,
nous l’avons vu, la création de trois petites raffineries appartenant à des sociétés privées
brésiliennes : deux dans le Rio Grande do Sul avec l’appui de capitaux uruguayens et
argentins, une à Sâo Paulo, principal centre de consommation. A l’exception de deux
unités expérimentales installées par le C.N.P. en 1942 et en 1944 à Aratú et Gandeias 110,
aucune autre raffinerie n’est créée et la production brésilienne en 1950 ne dépasse guère
celle de 1939. Parmi les raisons de cette stagnation, la difficulté de se procurer du
matériel étranger durant toute la période de la guerre ne doit pas être sous-estimée, mais
elle ne saurait intervenir seule, car la fin du conflit ne modifie pas la situation. Quelques
groupes privés brésiliens projettent bien d’installer de nouvelles unités à Rio de Janeiro et
à Sâo Paulo, mais leur insuffisante assise financière et les difficultés auxquelles ils se
heurtent pour s’assurer moyens d’équipement et approvisionnement régulier en brut ne
leur permettent pas de passer au stade des réalisations. De nature peu différente, les
obstacles existent aussi du côté de l’initiative publique, mais ils parviennent cependant à
être surmontés moyennant un assez long délai. Dès 1946, un décret-loi autorise la
constitution, sous le contrôle du C.N.P., d’une société d’économie mixte chargée de
distiller le pétrole bahian111. La Refinaria Nacional de Petroleo S. A. entreprend ainsi la
construction de la première raffinerie publique qui entre en service en 1951. Malgré sa
taille modeste, elle ouvre la voie à l’industrialisation de la branche qui s’affirme par la
suite avec l’achèvement de « Presidente Bernardes » à Cubatâo et de « Duque de Caxias »
près de Rio de Janeiro112. Ainsi dominée et entraînée par quelques grandes unités du
secteur public, la croissance du raffinage s’avère dès lors rapide : 3 millions de tonnes
en 1955, 6 en 1958, 12 en 1962, et probablement 18 en 1966 avec la conclusion de « Gabriel
Passos » à Belo-Horizonte et « Alberto Pasqualini » à Porto Alegre 113. Toutes ces unités, à
l’exception de Landulfo Alves, première en date, ont une capacité de production
supérieure à 2 millions de tonnes, ce qui explique la très rapide prépondérance du secteur
public dont la contribution à la production de dérivés pétroliers passe de 66 % en 1955
à 83 % en 1963. Il serait cependant erroné d’en déduire que le raffinage par les sociétés
privées a stagné ou décliné en valeur absolue au cours de la même période. Tout au
contraire, trois nouvelles raffineries surgissent peu de temps avant que ne soit établi le
monopole de l’Union sur l’économie pétrolière : la Refinaria de Manquinhos S. A. installe
une capacité de 500 000 t à Rio de Janeiro, la Refinaria Uniâo S. A., 1 500 000 t à Sâo Paulo,
et la Companhia de Petroleo de Amazonia S. A., 250 000 t à Manaus.
199

Carte no 8 – IMPLANTATION ET CAPACITE DES RAFFINERIES EN 1964 (en 1000 t/an)

121 L’apparition de ces nouvelles unités est-elle entièrement indépendante de l’action des
pouvoirs publics en matière de raffinage ? En d’autres termes, les raffineries privées
auraient-elles été réalisées en l’absence de toute « nationalisation » de l’économie
pétrolière et de toute initiative publique dans ce domaine ? Nous ne disposons pas
d’informations suffisamment précises pour le dire, mais les résultats de maintes
expériences étrangères incitent à pencher vers la négative. Compte tenu de ses faiblesses,
il est en effet peu probable que le capitalisme brésilien eût pu seul entreprendre une telle
construction. De plus, et nous reviendrons sur ce point, le C.N.P. puis Petrobras ont
associé, aussi étroitement que le développement industriel du Brésil le permettait, les
entreprises nationales de biens d’équipement à la construction de leur raffinerie, et
l’expérience ainsi acquise n’a pu que profiter au développement du secteur privé. Depuis
1954, la monopolisation de l’industrie pétrolière a sans doute interrompu ce phénomène
d’entraînement du secteur public sur le secteur privé, mais on ne peut le négliger pour
comprendre la genèse et la croissance du raffinage brésilien114. Quelles en ont été les
conséquences sur l’industrialisation de l’ensemble ?

2. Les effets sur l'industrialisation brésilienne

122 Directs, indirects ou induits, les effets exercés par les nouvelles raffineries sont liés à ce
« qu’elles produisent, mais plus encore à ce qu’elles promeuvent » tant en amont qu’en
aval115.
200

A) Les effets directs

123 L’impact de la production additionnelle de dérivés pétroliers sur l’économie nationale


peut s’analyser en termes d’effets de substitution et d’économies de devises, mais l’un et
l’autre ne jouent pas automatiquement en faveur de l’industrialisation et appellent de ce
fait quelques commentaires.
124 Face à la rapide croissance de la demande, toute nouvelle production se substitue à une
importation et entraîne de ce fait une économie de devises que l’on a pu chiffrer comme
suit pour le seul secteur public116.

TABLEAU NO 77. – Évolution de la production des raffineries brésiliennes de 1939 à 1963 (en 1 000t/an)

1 Dont 1/3 relevant du sercteur public.


2 Evaluations approximatives, car les statistiques exactes nous ont fait défant pour ces 2 années.
3 Extrapolation à partir des six premiers mois de l’année.

TABLEAU No 78. — Evolution des économies de devises liées au développement de l’industrie pétrolière
(en millions de U. S. 8).

Production- Raffinage Transport Raffinage seul Raffinage/total

1955 19,6 13,1 70 %

1956 51,7 — —

1957 76,4 — —

1958 103,4 — —

1959 118,3 — —

1960 146,3 — —

1961 168,1 — —
201

1962 176,6 93,1 54 %

125 Sans même tenir compte des économies indirectes dues aux développements
pétrochimiques que nous analyserons plus loin, mais en ajoutant celles imputables aux
raffineries du secteur privé qui joue à cet égard le même rôle que le secteur public, on
voit que le montant de devises atteint ne saurait être tenu pour négligeable. La
contribution de ces économies de devises à l’industrialisation du Brésil varie évidemment
selon l’utilisation qui en est faite, car toute l’expérience brésilienne prouve qu’elles
peuvent aussi bien l’entraver que la favoriser117. Néanmoins, si on les confronte à la
structure des importations au cours de la même période, on peut penser qu’elles ont été
utilisées dans une proportion d’au moins 40 % à l’achat de biens d’équipement et ont, de
ce fait, exercé une action favorable sur l’industrialisation de l’ensemble.
126 La même prudence est de rigueur dans l’interprétation des effets de substitution qu’a pu
entraîner le développement du raffinage du pétrole. Bien que n’atteignant pas encore
en 1963 le volume total de la demande du pays, la production nationale de dérivés n’a
probablement pas été étrangère aux substitutions d’hydrocarbures à d’autres formes
d’énergies ou à leur adoption par les nouveaux utilisateurs. Ce phénomène ne saurait être
attribué à une différence des prix de hase à la sortie des raffineries puisque l’on a vu que
Petrobras appuyait sa structure tarifaire sur celle des produits importés118. Par contre il
peut être expliqué par la sécurité d’approvisionnement que constitue la présence sur le
territoire national de grandes unités de raffinage, intégrées en amont et en aval dans un
système moderne de transport par tuyaux et d’installation de stockage, et par la
modification des prix qui en résulte pour le consommateur final. Livrés ex-raffineries au
même prix que les produits importés, les dérivés nationaux vont en effet parvenir à plus
bas prix dans certaines régions du fait de la diminution des coûts de transport. Amorcé
en 1951 avec l’achèvement de l’oléoduc Santos-Sâo Paulo119, ce système s’est
progressivement étendu à l’approvisionnement de la raffinerie Landulfo Alves depuis les
divers gisements du Reconcavo Bahian puis à celui de « Presidente Bernardes » à partir
des installations portuaires de Sâo Sebastiâo120. Mais une étape plus décisive encore est
franchie avec la mise en chantier de l’oléoduc Rio de Janeiro-Belo Horizonte qui
désenclave le noyau industriel du Minas Gerais en assurant un approvisionnement
permanent de 14 000 t/jour à la future raffinerie Gabriel Passos121. Dans l’avenir,
l’extension du réseau se poursuivra sans doute en direction de Campinas, à l’intérieur de
l’Etat de Sâo Paulo et de Brasilia au cœur même du continent brésilien.
127 Accompagnée ou non de la diminution de prix qu’autorise la substitution de l’oléoduc aux
moyens traditionnels de transport, cette pénétration toujours plus avant des produits
pétroliers n’a donc pu qu’accélérer la tendance à la hausse de la demande
d’hydrocarbures. On ne saurait cependant considérer toute substitution ou toute
consommation nouvelle comme favorable à l’industrialisation de l’économie, soit que
certains usages des dérivés pétroliers n’aient aucune fonction industrialisante, soit même
qu’ils puissent exercer des effets opposés à une restructuration plus efficace de
l’ensemble économique. N’est-ce pas le cas, par exemple, de l’automobile particulière
lorsque son développement trop rapide conduit à détourner vers cette branche de
production une fraction importante des biens d’équipement qui pourraient être affectés
de façon plus efficiente à d’autres secteurs ? Une analyse exhaustive, appuyée sur une
documentation plus précise que celle dont nous avons pu disposer, permettrait seule de
202

distinguer les uns des autres. Nous nous limiterons donc à une appréciation très
sommaire du problème en considérant qu’une orientation du raffinage vers les produits
lourds qui se substituent principalement aux formes d’énergie végétales dans les usages
industriels constitue un signe favorable. Or tel est bien le cas de l’industrie brésilienne du
raffinage depuis 1950 : on peut observer sur le tableau ci-joint qui retrace l’évolution de la
structure de sa production que la part des fuels n’a cessé de s’élever jusqu’à 38-39 %,
niveau auquel elle plafonne depuis 1955. Une tendance similaire se vérifie pour le diesel
oil qui retrouve au cours des dernières années la place qu’il semblait perdre depuis 1950.
Or l’on sait l’importance de ce dérivé dans la consommation des moyens modernes de
transport par fer ou par route qui ont remplacé la locomotive à bois et la traction animale
122
. Ces substitutions ou ces nouvelles utilisations concourent bien à la restructuration de
l’économie brésilienne à un niveau de productivité plus élevé et comme telles peuvent
être tenues pour favorables à l’industrialisation. Nombre d’entre elles se seraient sans
doute réalisées en l’absence d’un développement national du raffinage, mais l’on peut
penser que dans cette hypothèse le phénomène n’aurait pas revêtu la même ampleur et
serait resté géographiquement plus circonscrit.
128 Ces effets, directement liés aux usages énergétiques du produit, ne doivent pas faire
oublier ceux qui se sont exercés à travers les usages chimiques des dérivés pétroliers et
les demandes de biens d’équipement au reste de l’industrie brésilienne.

B) Les effets indirects et induits

129 Ils s’exercent dans deux directions : en aval du raffinage, la création et la croissance
rapide de la pétrochimie, elle-même source de matières premières pour un large secteur
de l’industrie brésilienne ; en amont, le développement d’une métallurgie spécialisée dans
l’équipement de l’industrie pétrolière.
130 Jusqu’en 1955, la production de matières premières à partir des hydrocarbures se limite à
quelques milliers de tonnes d’asphalte issues des raffineries Matarazzo et Ipiranga. La
pétrochimie n’apparaît qu’avec l’installation par le C.N.P.-Petrobras de la grande unité de
Cubatâo dont la gamme de production s’étend progressivement à l’asphalte en 1956, aux
résidus aromatiques en 1957, à l’éthane en 1958 et au propane en 1959. A partir de 1962,
ses installations sont complétées par la construction d’une unité de reforming catalytique
de 11 000 BDPO pour la production de super-carburant, d’une unité de préfractionnement
de 25 000 BDPO pour la production d’aromatiques et deux unités de 4 750 et 1 380 BDPO
pour la fabrication de benzène et d’éthylène. Tel est le cœur du premier complexe
pétrochimique brésilien qui comprend en outre la fabrication d’asphalte et celle d’engrais
azotés et autour duquel s’articulent un nombre croissant d’industries des matières
plastiques : « L’Union Carbide do Brasil S. A. » à Cubatâo même et « Petroclos Industrias
Petroquimicas S. A. » à Sâo Paulo qui produisent 75 000 t de polyéthylène en 1965 ; « Cia
Brasileira de Estireno » qui produit à Sâo Bernardo 31 000 t/an de styrène monomère,
lequel est transformé en polystyrène et en mousse de polystyrène par la « Cia Brasilera de
Plasticos Koppers » à Sâo Bernardo, la « Bakol S. A. » à Sâo Paulo et la « Cia de Productos
Quimicos IDROMGAL » à Guaratiugueta, toujours dans l’Etat de Sâo Paulo123. Les unes et les
autres alimentent une troisième vague d’industries, de plus petites dimensions, qui
transforment ces matières plastiques en produits finis. Parallèlement à la branche des
matières plastiques proprement dites, se développe la production des solvants, des
insecticides, des colorants, etc. Or, et ce point n’est pas sans intérêt pour comprendre le
modèle d’industrialisation brésilien, l’origine des capitaux investis varie d’un niveau à
203

l’autre de ce processus de production ; si la raffinerie « Presidente Bernardes » qui


fabrique les produits primaires relève du secteur public, la quasi-totalité des sociétés,
énumérées ci-dessus, qui livrent des produits intermédiaires sont des filiales de groupes
étrangers124, alors qu’au dernier stade de transformation les entreprises privées
brésiliennes l’emportent.

TABLEAU No 79. — Evolution de la structure de la production de dérivés pétroliers 1939-1963.

131 En attendant ceux projetés autour des raffineries de Belo Horizonte et de Porto Alegre,
deux autres grands complexes pétrochimiques se constituent à Rio de Janeiro et à Sâo
Salvador dans l’Etat de Bahia. La raffinerie implantée dans ce dernier, à Mataripe.
approvisionne déjà la « Cia de Carbonas Colidas » qui livre 15 000 t/an de noir de fumée à
l’industrie du caoutchouc dont on a vu la croissance très rapide au cours de ces dernières
années. Une étape plus importante encore est franchie en 1963 avec la mise en service de
la nouvelle unité de traitement de gaz naturel de Bahia qui, actuellement limitée à la
production d’essence et de gaz liquéfié, constitue la base d’une très prochaine extension
de la fabrication d’ammoniaque125. Le complexe pétrochimique de Rio de Janeiro, enfin,
prolonge la grande raffinerie Duque de Caxias, par une usine de caoutchouc synthétique
d’une capacité initiale de 30 000 t/an qu’alimentera une unité de butadiène en
construction.
204

TABLEAU No 80. -— Prolongements pétrochimiques de l’industrie brésilienne du raffinage.

Note 125126

132 Telles sont les principales directions dans lesquelles se sont exercés, en aval, les effets
d’entraînement de l’industrie du raffinage. Apparemment moins visibles, ceux opérés en
amont ne sauraient être négligés car ils ont contribué de façon tout aussi efficace à
l’industrialisation de l’économie brésilienne. Dès 1955, en effet, Petrobras commande à
l’industrie nationale une fraction du matériel nécessaire à la réalisation de ses
investissements. Initialement limitée aux équipements les moins complexes, cette
contribution n’a cessé depuis lors de s’élever, suscitant la spécialisation d’entreprises
existantes et la création de nouvelles. On ne dispose pas d’informations suffisantes pour
analyser sous forme d’un modèle chiffré rigoureux l’ensemble de ces effets
d’entraînement et leur propagation le long du processus de production, mais l’on peut en
fournir quelques exemples significatifs. En 1956, Petrobras commande à la « Cia Brasileira
de Materiel Ferroviario » (Cobrasma) des échangeurs de chaleur pour équiper la raffinerie
Landulfo Alves de Mataripe. L’équipement dont se dote cette entreprise pour répondre à
la demande de Petrobras lui permet de fabriquer en quantité croissante du matériel pour
l’industrie pétrolière et chimique. Les progrès sont encore plus rapides à partir du
moment où la sidérurgie brésilienne devient elle-même capable de l’approvisionner en
tôles d’acier au carbone (Companhia Siderurgica Nacional), en plaques et tubes de métaux
non ferreux (Laminaçâo Nacional de Métais) et en aciers spéciaux (Acos Villares) 127. Moins
rapide parce que faisant appel à une technologie plus complexe, l’effet d’entraînement
exercé par la construction des oléoducs revêt la même forme. Lorsque est décidée la
réalisation du pipeline Rio de Janeiro - Belo Horizonte, aucune entreprise brésilienne
n’est équipée pour fabriquer des tubes de 18 pouces de diamètre et Petrobras doit
s’adresser à une firme japonaise. Les perspectives ouvertes par un projet de cette ampleur
qui ne constitue, par ailleurs, qu’une première étape dans le développement de l’industrie
pétrolière brésilienne incitent une entreprise nationale à s’équiper pour produire des
tubes, ce qui lui permet finalement de participer à la construction de 18 % du conduit 128.
205

133 Ces deux exemples mettent bien en relief l’effet d’entraînement de l’industrie pétrolière
publique sur des branches dont le caractère industrialisant est évident. Il peut s’analyser
en deux temps : effet d’innovation lié à la création d’une nouvelle industrie que provoque
la mise en œuvre d’un investissement de grande dimension ; effet de propagation, par
l’intermédiaire des nouveaux investissements ou des modernisations rendues possibles
dans des industries techniquement voisines de l’industrie pétrolière, la chimie par
exemple, grâce à l’existence d’une production nationale de biens d’équipement
spécifiques129.
134 Les deux groupes d’effets que nous avons analysés ne couvrent certainement pas
l’ensemble des répercussions de l’industrialisation du raffinage sur l’ensemble de
l’économie brésilienne. Ce sont néanmoins les plus importants, et l’on perçoit tout
l’intérêt qu’il y aurait à poursuivre leur analyse jusqu’au 2e ou 3e stade. Les substitutions
de fuel au bois ont sans aucun doute entraîné un changement de matériel qui s’est
répercuté sur la croissance de l’industrie mécanique et y a suscité des innovations. Les
développements pétrochimiques ont très largement débordé le champ étroit que nous
avons analysé et ont diffusé dans de nombreux secteurs des économies externes qu’il
faudrait prendre en considération. De plus, ces effets ne se sont pas exercés également
dans les différentes régions du pays, atténuant ici mais aggravant ailleurs les
déséquilibres structurels déjà évoqués et sur lesquels nous reviendrons. Le champ
d’analyse demeure donc largement ouvert et seul le manque d’information en limite le
défrichage.

SOUS-CHAPITRE 3. L’INDUSTRIE ÉLECTRIQUE


135 Ce n’est qu’au cours des dix dernières années que l’industrie électrique brésilienne
commence à se restructurer, tant au niveau de ses techniques de production qu’à ceux de
ses institutions et de sa distribution sur le territoire national. De tels changements sont
indissociables des rythmes de croissance de la branche au cours de la période. Deux
phases en effet peuvent être distinguées : jusqu’en 1953, la croissance demeure faible.
Bien que supérieure, en moyenne, à celle de l’immédiat avant-guerre, elle n’atteint
qu’exceptionnellement le taux de 7,5 % qui signifie le doublement en dix ans. A partir
de 1954, par contre, la tendance s’infléchit brutalement : en une année, 700 000 kW
additionnels entrent en service et au cours de la période qui suit, le taux annuel moyen de
croissance reste supérieur à 10 %, malgré les creux de 1958 et 1959 130. Comment expliquer
une telle inflexion ? Résulte-t-elle d’une modification des structures dualistes que nous
avons analysées, directement induite par l’industrialisation de l’économie brésilienne ?
En d’autres termes, la poussée constante de la demande et la pénurie des années de
guerre seraient-elles parvenues à susciter le développement d’une branche qui n’attire
guère les capitaux privés ? Il n’en est rien. La situation de 1940 se prolonge jusqu’au début
de la décennie 50 et la croissance rapide des années suivantes ne procède pas d’une
transformation des structures existantes, mais de la superposition d’un secteur public
entièrement nouveau autour duquel tend à s’articuler toute l’industrie électrique actuelle
131. Esquissons les grands traits de ces nouvelles structures en voie de formation.
206

TABLEAU No 81. — Croissance de la puissance installée de 1940 à 1963 en MW 132.

Thermique Hydraulique Total Taux de croissance annuel (en %)

1940 234,5 1 009,3 1 243,8

1941 242,2 1 019,0 1 261,2 1,4

1942 247,0 1 060,6 1 307,6 3,7

1943 248,2 1 067,1 1 315,3 0,6

1944 247,2 1 076,9 1 234,1 1,4

1945 261,8 1 079,8 1 341,6 0,6

1946 280,7 1 134,2 1 444,9 5,5

1947 282,9 1 251,1 1 534,0 8,4

1948 291,8 1 333,5 1 625,3 5,9

1949 304,3 1 430,8 1 735,1 6,7

1950 346,8 1 536,2 1 883,0 8,5

355,2 1 584,7 1 939,9 3,0

1952 372,4 1 602,6 1 975,0 1,8

1953 418,2 1 686,6 2 104,2 6,6

1954 632,3 2 173,2 2 805,5 33,3

1955 667,3 2 481,1 3 148,4 12,2

1956 614,7 2 875,3 3 677,6 12,7

1957 764,5 3 002,9 3 767,4 10,6

1958 769,3 3 223,8 3 993,1 4,8

1959 799,0 3 216,2 4 015,2 2,9

1960 1 158,1 3 642,0 4 800,1 16,6

1961 1 393,3 3 808,8 5 205,1 7,8

1962133 1 490,9 4 239,0 5 729,0 10,0

1963 133 1 612,0 4 588,0 6 200,0 9,0

1964 — — 7 100,0 14,0


207

1. Les structures institutionnelles

136 En gestation depuis les années qui suivent le second conflit mondial, le nouveau secteur
public, composé d’autarcies, d’agences fédérales et de sociétés d’économie mixte, s’insère
à partir de 1954 dans la structure dualiste de l’industrie électrique brésilienne. En moins
de dix ans, il triple sa contribution à la puissance installée, passant de 10 % en 1954 à 30 %
en 1963 ; le volume des travaux en cours indique qu’il dépassera 40 % à la fin de
l’année 1966. Corrélativement, les deux autres secteurs qui ne se développent que
lentement régressent en valeur relative. Le secteur moderne que constituent les grandes
sociétés étrangères représente encore 50 % du potentiel électrique brésilien, mais il
atteignait plus de 60 % à la fin de la guerre. Il en va de même pour le groupe des petites
unités, composé des autoproducteurs et des sociétés publiques desservant les municipes
ruraux et les grosses bourgades134. Malgré le développement des installations
d’autoproduction, pendant toute la période de pénurie, la part du groupe a diminué de
moitié entre 1940 et 1961. Cette irruption d’un secteur public moderne ne s’est pas opérée
sans répercussions sur les techniques de production et la localisation de l’industrie
électrique.

2. Les structures productives

137 Les contributions respectives du thermique et de l’hydraulique ont apparemment peu


varié sur l’ensemble de la période, puisque le rapport 20-80 % demeure parfaitement
constant. On ne saurait cependant négliger la croissance tardive mais rapide du premier
terme qui, à partir de 1958, passe de 20 à 24 et à 26 %. Cette nouvelle production
thermique diffère en effet fondamentalement de l’ancienne. Cette dernière, nous l’avons
vu, provenait presque exclusivement de petites unités alimentées au bois ou au fuel et
dispersées dans les régions non industrialisées du Nordeste, de l’Amazone ou des Etats du
centre (Goias, Mato-Grosso). Or ce n’est pas à elle que peut être imputé l’accroissement
récent de la part du thermique dans la structure productive mais au développement des
grandes centrales de plusieurs dizaines de milliers de kW dans le Centre Sud et plus
particulièrement dans les trois Etats charbonniers. Parallèlement, la taille de toutes les
nouvelles centrales hydroélectriques n’a cessé de croître au cours de ces dernières
années. On manque d’informations chiffrées pour analyser en détail cet aspect de
l’évolution des structures électriques, mais l’on peut cependant le percevoir à la lecture
du tableau ci-joint, surtout si l’on rappelle qu’en 1952 90 % des unités hydroélectriques
n’atteignaient pas 1 000 kW et que seules 16 centrales dépassaient 10 000 kW de puissance
installée135.
208

TABLEAU No 82. — Evolution de la structure de la production de dérivés pétroliers 1939-19631.

2 Prévisions approximatives à partir de la puissance installée en construction.

TARLEAU No 83. — Evolution de la structure des unités de production : Répartition en % de la puissance


installée totale (en MW)136.

138 De plus en plus importantes, les unités en plus larges : en quelques années le réseau de
transport s’est considérablement étendu. L’évolution du pourcentage de la puissance
installée qui lui est raccordée constituerait un autre bon indicateur de la transformation
des structures productives si nous disposions des données nécessaires à son calcul.

3. Les structures spatiales

139 Où se sont installées les nouvelles centrales construites par le secteur public ? Ont-elles
continué à accroître le potentiel électrique déjà élevé des Etats de Sâo Paulo et de Rio de
Janeiro - Guanabara, ou ont-elles commencé à essaimer sur l’ensemble du territoire ? En
d’autres termes, ont-elles tenté de rompre le processus de polarisation amorcé au profit
des seules zones industrialisées ? Bien que ce type d’évolution ne puisse être que très lent
car il déborde largement le seul domaine de l’industrie électrique, on en perçoit déjà les
signes ; après avoir atteint 69 % de la puissance installée en 1950, l’ensemble Sâo Paulo -
Rio de Janeiro - Guanabara n’en détient plus que 54 % en 1961, le Minas Gerais s’élève
de 10 à 15 % et le Nordeste bénéficie de la production massive de Paulo Afonso137.
209

Carte. no 9 – EVOLUTION DE LA PUISSANCE INSTALLEE THERMIQUE ET HYDRAULIQUE PAR


REGION-EN Kw POUR LES ANNEES 1930 1940 1950 1961

140 Cette restructuration de l’industrie électrique autour de très puissantes centrales


interconnectées par des réseaux à très haute tension atteint des stades fort différents
selon les régions. On conçoit en effet que l’industrialisation de cette branche ne se pose
pas en termes similaires dans des zones aussi différentes que l’Etat de Sâo Paulo, où la
demande précède toujours la capacité de production, et dans le Nordeste, et à fortiori
l’Amazone, où la construction de centrales anticipe partiellement le développement
régional. Pour cette raison nous avons choisi d’analyser séparément les deux expériences
d’électrification, mais nous n’oublions pas qu’elles ont une commune origine, à savoir la
prise en charge par les pouvoirs publics du développement de cette branche énergétique.
C’est par là que doit donc être abordé le problème.
210

TABLEAU No 84. — Evolution de la puissance installée par Etat (1930-1961).

Section 1. — L’intervention des pouvoirs publics et les


transformations du contexte institutionnel

141 A l’instar de ce que l’on a observé pour l’industrie pétrolière, l’intervention des pouvoirs
publics en matière d’électricité découle des Codes Vargas mais ne commence à devenir
efficace et cohérente qu’au milieu de la décennie 50. Pour bien des raisons cependant, qui
tiennent notamment au niveau de développement de l’une et l’autre industrie à la veille
du second conflit mondial, les deux modes d’intervention diffèrent très sensiblement.
L’industrie électrique en effet existe de longue date mais croît insuffisamment et de façon
trop inégale dans les différentes régions du pays, au regard des besoins engendrés par
l’industrialisation et par l’urbanisation lorsque cette dernière est indépendante de la
première. Les causes de cette stagnation, nous l’avons vu, tiennent aux structures de
l’industrie électrique brésilienne : pour des raisons très différentes, ni les grandes
sociétés étrangères ni les petites sociétés de service public local ne sont disposées à
réaliser les grands travaux d’aménagement fluviaux et les interconnexions entre zones de
concession qui rompraient l’isolement des systèmes électriques et mettraient à la
disposition du pays des quantités massives d’électricité.
142 Conscients du goulot d’étranglement que constitue pour l’économie brésilienne
l’insuffisant développement de la production électrique, les pouvoirs publics
interviennent dès avant le second conflit mondial mais en limitant leur action à une
tentative d’organisation des initiatives privées. C’est ainsi que dès 1937, le Conseil Fédéral
du Commerce Extérieur élabore un plan national d’électrification qui prévoit138 :
• une délimitation des régions avec unification de leurs systèmes et une concentration de
leurs productions en vue d’une interconnexion ultérieure ;
• un tracé des réseaux de transport en suivant autant que possible les voies ferroviaires de
façon à faciliter l’électrification des chemins de fer ;
211

• un recensement des ressources hydrauliques et une étude des potentialités


thermoélectriques du Rio Grande do Sul.
143 Le plan prévoit en outre la création d’un véritable organisme de coordination coiffant des
entités régionales, susceptibles de suppléer ou tout au moins de contrôler l’action des
sociétés privées. Une première tentative est faite dans ce sens en 1939, mais elle reste
bien en deçà des propositions du Conseil.
144 En application de l’article 200 du Code des Eaux, le décretloi no 1285 du 18 mai 1939 crée
le Conselho Nacional de Aguas e Energia, composé de cinq membres nommés par le
Gouvernement et assisté, à titre d’organisme technique, par l’ancienne Divisâo de Aguas
do Departamento Nacional da Produçâo Mineral. Ce Conseil a pour but d’examiner les
questions relatives à l’utilisation rationnelle de l’énergie hydraulique et à l’exploitation
de l’énergie électrique ; il organise les plans d’interconnexion des usines, recherche les
moyens d’intensifier l’usage de l’électricité et propose au Gouvernement Fédéral et à ceux
des Etats les solutions qu’il juge utiles. Contrairement au Conselho Nacional do Petroleo
qui peut intervenir directement dans le domaine de la production ou du transport, ses
attributions demeurent donc strictement consultatives. Il ne dispose pas de ressources
propres et de ce fait ne peut ni investir ni financer les projets qu’il souhaiterait
encourager139.
145 Ainsi limitée au plan administratif, l’intervention fédérale demeure inefficace ; alors que
ses appels à l’initiative privée restent vains140, elle ne promeut elle-même aucune
réalisation publique, à une exception près : la création, en 1945, de la Compagnie
Hydroélectrique du Sâo Francisco dont nous analyserons plus loin le rôle dans
l’électrification du Nordeste. Finalement, la formation du secteur public dans le domaine
de l’industrie électrique s’effectue en ordre dispersé à partir d’initiatives propres à
chaque Etat : Rio Grande do Sul, Parana et Minas Gerais, pour ne retenir que les premiers.
Ce n’est qu’après 1950, avec le retour au pouvoir de G. Vargas, que le Gouvernement
Fédéral reprend l’initiative et s’efforce de définir les objectifs et les moyens du
développement de l’industrie électrique. Les uns et les autres s’articulent autour de trois
projets : l’institution d’un Fonds National d’Electrification alimenté par un impôt
spécifique, l’élaboration d’un Plan National d’Electrification et la création d’une société
nationale chargée de coordonner et de stimuler l’électrification du Brésil.

1. Le financement de l’industrie électrique

146 Peu de pays, depuis le second conflit mondial, ont renoncé à faire appel aux capitaux
publics pour financer la croissance de leur industrie électrique. Le Brésil ne peut faire
exception à cette règle puisque aussi bien les petites sociétés que les très grandes se
trouvent démunies, les premières parce qu’elles n’ont pas accès au marché financier et ne
peuvent s’autofinancer dans de larges proportions, les secondes parce qu’elles
n’obtiennent pas des taux de rémunération du capital suffisamment élevés141.
147 Les pouvoirs publics, soucieux d’assurer le développement de cette branche, ont le choix
entre plusieurs méthodes : aider les entreprises privées à obtenir des capitaux, les
mobiliser eux-mêmes mais au profit des sociétés en place, ou enfin les investir
directement en créant des entreprises publiques susceptibles de les utiliser. Ce sont les
premières méthodes qui ont la faveur des autorités brésiliennes dans l’immédiat après-
guerre. Le plan Salte, par exemple, envisage bien de consacrer 1 350 millions de cruzeiros
de crédits publics à l’industrie électrique142, mais il compte principalement sur l’apport de
212

capitaux privés sous forme de prêts à long terme garantis par le Gouvernement et sur
celui de fonds privés ou semi-publics tels que ceux des sociétés de capitalisation, des
caisses de prévoyance et des instituts d’assistance sociale. Dans la même perspective, le
programme élaboré par la Commission Mixte Brésil - Etats-Unis prévoit la mobilisation
des fonds détenus par les sociétés d’assurance et les institutions de prévoyance sociale
pour financer l’industrie électrique à laquelle sont affectés 34 % des 14 000 millions de Cr.
programmés143. Il est fort probable que ces mesures n’auraient pas eu plus de succès que
les précédentes si elles n’avaient été prolongées par la création de la Banque Nationale de
Développement Economique dont nous avons déjà souligné le rôle fondamental dans
l’industrialisation de l’économie brésilienne et dont nous analyserons la contribution
spécifique au financement de l’électrification. En 1954, un nouveau pas est effectué avec
la création du Fonds National d’Electrification et de l’impôt unique sur l’énergie
électrique144. Destiné à promouvoir et à financer les installations de production, de
transport et de distribution d’électricité, ce Fonds, que gère la Banque de Développement
sous le contrôle du Conseil National des Eaux et de l’Energie Electrique, est alimenté par
plusieurs sources :
• les 40 % du produit de l’impôt unique destinés à l’Union ;
• les 10 % de la taxe de dédouanement145 ;
• les dotations inscrites dans le budget fédéral et qui ne peuvent être inférieures à 4 % du
montant de l’impôt sur la consommation ;
• le rendement des capitaux propres du Fonds.
148 Quant à l’impôt unique, il frappe tous les consommateurs selon un taux variant avec les
utilisations146 et est réparti entre l’Union, les Etats et les Municipes dans les proportions
de 40, 50 et 10 %. Si la première affecte obligatoirement sa quote-part au Fonds National
d’Electrification, les deux autres entités, entre lesquelles le partage s’opère selon des
règles complexes147, doivent l’utiliser au financement des seules opérations
d’électrification, à savoir la réalisation d’études et de projets, le paiement des charges
d’emprunt, la prise de participation dans les sociétés d’économie mixte148 et la
contribution aux entreprises nationales de production, de transport et de distribution
d’électricité.
149 On peut suivre sur le tableau ci-dessous l’évolution des moyens de financement ainsi
dégagés. Il y apparaît clairement que l’impôt unique n’a pas répondu aux espoirs que
placèrent en lui ses fondateurs, pour la simple raison qu’en une période dominée par
l’inflation, la taxe fixe par kWh ne pouvait que se dévaluer très rapidement et ne
contribuer que dans des proportions de plus en plus faibles au financement de l’industrie
électrique. Si l’on choisit les crédits de la B.N.D.E. comme point de repère, on observe que
la totalité de l’impôt qui les égalait approximativement en 1955 n’en représente plus que
25 % en 1962. Telle est la raison qui conduit en 1962 à le transformer en impôt « ad
valorem », mesure qui porte immédiatement ses fruits, ainsi qu’on peut le constater au vu
des résultats de 1963149.
150 Ce semi-échec ne saurait cependant masquer le rôle primordial des capitaux publics dans
le financement de l’industrie électrique au cours de ces dernières années. On manque de
données précises sur les investissements privés, mais l’on sait par ailleurs que la Banque
Nationale de Développement Economique, à elle seule, entre pour 30 % dans le
financement de la puissance installée entre 1955 et 1962150. Dès lors, si l’on ajoute à ces
crédits ceux distribués par le Fonds Fédéral d’Electrification et la quote-part des Etats et
Municipes dans le produit de l’impôt unique, on atteint plus de 60 % de la valeur suposée
213

des investissements de la branche. Encore reste-t-on probablement en deçà de la véritable


contribution des fonds publics, car nous ne tenons pas compte :1o des recettes autres que
celles de l’impôt unique, et il en existe, affectées par les Etats et les Municipes à
l’électrification ; 2° de certaines dotations du budget fédéral qui, à travers des organismes
à vocation régionale tels les D.N.O.C.S. ou la S.P.V.E.A., servent à financer la production
électrique ; et 3° de l’autofinancement des entreprises publiques et des sociétés
d’économie mixte qui n’est pas négligeable pour certaines d’entre elles telles que la
C.E.M.I.G. par exemple. Comme dans le cas du pétrole et, à un degré moindre, du charbon,
le développement rapide de la production et du transport de l’électricité au cours des dix
dernières années a donc bien été assuré par un financement public. On peut lui imputer,
de 1955 à 1962, la construction d’environ 8 000 km de lignes151 et l’installation d’une part
importante de la puissance additionnelle ainsi que l’indique le tableau ci-dessous 152.

TABLEAU No 85. — Evolution des moyens de financement public de l’industrie électrique (en millions de
Cr. Courants)2.

1 Source : B.N.D.E., VI Exposicâo…, op cit., p. 76. M. Pinto de Aguiar, A importancia da participacâo do


capital nacional na exponsâo do parque energético. Revista Brasiliera de energia eletrica, janv.-févr.
1964, p. 3.
2 Il s’agit uniquement des emprunts remboursables, des prises de participation et des
investissements directs par les sociétés d’assurance.
3 Il s’agit uniquement des 60 % de l’impôt unique sur l’énergie, à l’exclusion des autres sources de
financement dont disposent les Etats et les Municipalités. Il faut y ajouter 102 millions de $ U.S.
obtenus de la Bird et de l’Eximbank grâce à l’intervention de la B.N.D.E.
4 Chiffre provisoire.
5 Déflatés par l’indice des prix industriels (base 100 en 1953) de la Fondation Getulio Vargas. Cf.
Annexe 1.
214

TABLEAU No 86. — Contribution de la B.N.D.E. au financement de la puissance installée 153.

151 Mais ces chiffres globaux ne sont pas entièrement significatifs, car à travers le choix des
projets à financer, la Banque Nationale de Développement Economique et le Conseil des
Eaux et de l’Energie Electrique ont profondément infléchi les structures de l’industrie
électrique, et ce dans les trois directions que nous avons précédemment esquissées.
152 Au fur et à mesure de son développement, le secteur public a absorbé une part croissante
des crédits disponibles. La comparaison de leur distribution, avant et après 1962, ne laisse
aucun doute à cet égard.

TABLEAU No 87. — Répartition de la puissance installée financée par la B.N.D.E. (en %) 154.

De 1955 à 1962 De 1963 à 1966

Entreprises publiques 62,0 95,4

— de l’Union 12,9 46,0

— des Etats 49,1 49,4

Entreprises privées 38,0 4,6

153 Les agences fédérales et les sociétés d’économie mixte auxquelles participent l’Union
apparaissent comme les principales bénéficiaires de cette distribution, et ce n’est pas par
hasard. La Banque, en effet, aussi bien que le Fonds Fédéral, se sont donné comme objectif
prioritaire le financement des ouvrages de grande dimension qui, de ce fait, sont
difficilement accessibles aux petites et moyennes sociétés. On peut montrer en ordonnant
par classes de puissance les tranches de travaux financés qu’il en a bien été ainsi depuis
quelques années et que cette tendance se renforce encore actuellement.
215

TABLEAU No 88. — Structure des unités de production financées par la B.N.D.E. Répartition en % par
rapport à la puissance installée totale155.

De 1955 à 1962 De 1963 à 1966

Moins de 10 MW 10 1

De 11 à 50 MW 26 12

De 51 à 100 MW 31 13

De 101 à 200 MW 17 24

Plus de 200 MW 16 50

154 Le financement public des investissements électriques n’a pas seulement infléchi les
structures productives et institutionnelles ; il peut aussi être tenu pour responsable des
modifications apportées à la localisation des unités de production. L’évolution reste
certes très timide tant est forte la concentration de la demande pour la zone Centre Sud,
mais à l’intérieur même de cette dernière région des changements sensibles ont été
opérés au profit du Minas Gerais, de l’Etat d’Espirito Santo et des trois Etats du Sud 156.

TABLEAU No 89. — Répartition géographique de la puissance installée financée par la B.N.D.E. (en %).

De 1955 à 1962 De 1963 à 1966

Nord 1 0

Nordeste 10 3

Centre-Sud 85 93

Centre-Ouest 4 4

155 La mobilisation d’un volume important de capitaux par les pouvoirs publics et leur mise à
la disposition de l’industrie électrique suffisent-elles à assurer la restructuration de cette
dernière de la façon la plus efficace possible, compte tenu des diverses contraintes que
sont l’insuffisant développement de la production nationale de matériel électrique, le bas
niveau de consommation et la dispersion des utilisateurs dans certaines zones, le nombre
des sociétés concessionnaires des services publics de distribution... ? En détournant au
profit de l’industrie électrique une part notable de la capacité d’investissement du pays,
ne risque-t-on pas d’en abaisser l’efficacité globale si la formation de capital dans cette
branche n’est pas ordonnée selon un plan à long terme garantissant la rationalité
économique des projets financés ? De telles préoccupations n’ont pas été ignorées des
responsables brésiliens mais leur mise en œuvre en est restée au stade embryonnaire.
216

2. Le plan national d’électrification

156 Dans le domaine de la planification, comme dans celui du financement, les initiatives des
Etats ont précédé celle de l’Union. Dès 1943, le Gouvernement du Rio Grande do Sul confie
à sa Commission de l’Energie Electrique le soin d’élaborer un plan pour faire face à la
pénurie d’électricité et de coordonner les investissements à entreprendre. Peu de temps
après, celui du Parana se préoccupe à son tour d’unifier les trois principaux systèmes qui
se partagent son territoire et d’en assurer, dans un deuxième temps, l’interconnexion. La
tentative de planification la plus systématique demeure cependant celle du Minas Gerais
en 1950.
157 Sa réussite s’explique aussi bien par la présence d’un noyau industriel dynamique que par
la richesse des potentialités hydrauliques de l’Etat. Malgré leur étendue et leurs propres
ressources, les divers Etats ne peuvent cependant planifier isolément leur électrification,
sans courir le risque d’une perte d’efficacité imputable à la dimension forcément limitée
des unités de production réalisables. Par ailleurs, il s’avère indispensable, pour éviter la
dispersion des efforts, de procéder à une définition des tâches qui relèvent soit de
l’Union, soit des Etats, soit des Municipes. Il incombe donc au Gouvernement Fédéral de
coordonner les divers projets en fixant un minimum de règles qui assurent leur
compatibilité ; tel est l’objet du plan national d’électrification que soumet au Congrès le
Gouvernement du Président Vargas en 1954157. Plus précisément son objectif est double :
proposer une série de moyens généraux pour assurer le développement d’ensemble de
l’industrie électrique brésilienne ; définir les modalités d’intervention des pouvoirs
publics en fonction des niveaux de développement atteints dans chacune des grandes
régions du pays.
158 Sur l’ensemble du territoire plusieurs objectifs doivent être poursuivis : l’unification des
fréquences158, l’uniformisation des équipements entrepris surtout en matière de transport
de l’électricité, le développement de l’industrie du gros matériel électrique et la
promotion des études et projets. Les problèmes à résoudre se posent cependant en termes
très différents dans les différentes régions, aussi le plan distingue-t-il deux zones selon
que l’interconnexion peut ou non y être envisagée.
159 La première, dite zone des grandes centrales, couvre trois régions : le Centre-Est, de l’Etat
d’Espirito Santo à celui de Santa Catarina en passant par le Minas Gerais ; le Nord-Est
limité au territoire desservi par les compagnies du Sâo Francisco et du Rio das Contas ; le
Rio Grande do Sul. A quelques exceptions près, la zone ne comprend donc que les régions
les plus développées, déjà dotées d’un minimum d’installations électriques et où la
demande croît à un rythme très élevé. Pour lui faire face, 8 millions de kW devraient y
être installés à la fin de 1965, sous la forme de grandes unités progressivement
interconnectées. L’Union assurerait la construction des centrales, la production et le
transport en haute tension de l’électricité, mais laisserait aux sociétés privées et
publiques existantes le soin de la distribution.
160 Cette solution ne peut être retenue pour le reste du territoire, c’est-à-dire la zone des
systèmes isolés. La faible densité démographique et la dispersion des utilisateurs ne
permettent pas d’envisager une industrialisation rapide de la production et du transport
de l’électricité, et l’installation de 400 000 kW seulement est prévue pour les dix années à
venir. Ces petits systèmes doivent demeurer propriété des Etats et des Municipes, mais
ceux-ci sont invités à regrouper les services qui peuvent l’être et à constituer des sociétés
217

d’économie mixte toutes les fois qu’un investissement de quelque importance peut être
entrepris utilement pour desservir plusieurs agglomérations. Dans l’ensemble de cette
zone, le rôle de l’Union doit se limiter à apporter une aide financière aux collectivités
locales qui la solliciteraient.
161 Ce plan, qui ne visait rien d’autre que d’introduire un minimum de coordination dans les
interventions des pouvoirs publics à leurs différents échelons, ne reçut jamais
l’approbation du Congrès et resta lettre morte159. La planification de l’industrie électrique
conserva donc ses dimensions régionales mais, de façon plus informelle, une coordination
s’est cependant instaurée d’Etats à Etats par l’intermédiaire des sociétés d’économie
mixte chargées de la construction de très grandes unités hydroélectriques. Nous en
verrons un exemple significatif avec l’expérience de la Centrale de Fumas autour de
laquelle s’articule progressivement l’électrification d’une très vaste région chevauchant
plusieurs Etats.
162 Quoi qu’il en soit, et sans même faire intervenir le contexte économique général, on peut
se demander si les structures de l’industrie électrique en 1954 auraient pu se prêter à une
planification. Il ne suffit pas en effet que les pouvoirs publics détiennent une certaine
capacité de financement, encore faut-il qu’ils disposent des moyens pour faire exécuter le
plan. Or, l’on voit mal comment ils pourraient le faire dans le cadre des structures
dualistes que nous avons décrites.
163 Depuis lors, l’émergence et la rapide croissance du secteur public ont quelque peu modifié
le problème, encore qu’ils ne l’aient pas résolu. Si l’immensité du territoire brésilien et la
diversité des situations rencontrées autorisent et peut-être même recommandent des
structures suffisamment souples, cette souplesse ne saurait être telle qu’elle constitue un
obstacle à la nécessaire coordination des investissements.
164 C’est sans doute cette préoccupation qui a conduit le Gouvernement brésilien à la
création d’une entreprise publique à vocation nationale, bien que cette motivation
n’apparaisse pas toujours de façon très explicite dans les textes officiels 160.

3. La création d’Electrobras

165 Soumise à l’approbation du Congrès en même temps que le plan d’électrification, elle n’a
été acquise qu’en 1961161. Dans l’esprit de ses promoteurs, Electrobras devait constituer
l’instrument d’intervention des pouvoirs publics en matière d’électricité sous le contrôle
du Conseil National des Eaux et de l’Energie Electrique, de façon assez similaire à ce
qu’était Petrobras sous la responsabilité — théorique — du Conseil National du Pétrole,
sans envisager cependant, du moins dans l’immédiat, un monopole de l’Union. Elle était
donc conçue pour permettre au Gouvernement Fédéral d’intervenir directement en
construisant de nouvelles unités, et indirectement en prenant des participations dans les
entreprises publiques des Etats et des Municipalités. Si l’on ajoute qu’à plus long terme
l’hypothèse d’un rachat par Electrobras des sociétés privées à capitaux étrangers n’était
probablement pas exclue, on conçoit qu’elle pouvait effectivement devenir ce moyen dont
manquait l’Union pour faire appliquer un plan national d’électrification. Un tel projet a
cependant rencontré trop d’oppositions pour se réaliser : outre celle bien compréhensible
des sociétés à capitaux étrangers, il dut compter avec celle des autres entreprises
publiques et sociétés d’économie mixte, surtout les plus dynamiques, qui y virent la
menace d’un contrôle fédéral et d’une centralisation excessive. Le projet finalement
adopté est moins ambitieux : Les Centrais Electricas Brasileiras S. A. (Electrobras) sont
218

constituées en forme de société anonyme dotée d’un capital initial de 3 milliards de


cruzeiros qui sera porté à 15 jusqu’en 1965. Initialement l’Union souscrit à la totalité de ce
capital, mais d’autres actionnaires pourront se joindre à elle dans la limite de 49 % des
actions ordinaires avec droit de vote. Ce capital initial se trouve constitué en partie par
les biens et droits qu’avait acquis l’Union en utilisant les ressources du Fonds Fédéral
d’Electrification.
166 Il est probablement trop tôt pour déceler le rôle exact que jouera cette nouvelle
entreprise dans le développement électrique du Brésil, tant sont difficiles à fixer les
frontières qu’a voulu poser le législateur entre conception et contrôle de la politique
d’électrification d’une part, intervention du Gouvernement Fédéral en matière
d’électricité d’autre part. En l’état actuel des choses, l’action d’Electrobras semble bien
limitée à la deuxième tâche, à savoir la mise en œuvre de nouveaux investissements, et la
participation au capital d’autres sociétés d’électricité ou leur gestion, lorsque l’Union en
est déjà membre. Ainsi conçu, le rôle d’Electrobras est donc bien d’exécuter en les
coordonnant les seules interventions fédérales, les fonctions de conception et de contrôle
de la politique de l’électricité demeurant celles du Conseil National des Eaux et de
l’Energie Electrique incorporé dans le tout récent ministère des mines et de l’énergie. On
peut cependant se demander si un tel clivage pourra subsister longtemps, compte tenu du
poids croissant des interventions fédérales qui utilisent et utiliseront le canal
d’Electrobras.
167 Sans aller jusqu’à un monopole de la production et du transport d’électricité dont la
structure serait certainement trop lourde pour un pays aux dimensions continentales, il
est probable que l’industrie électrique brésilienne continuera à se restructurer
profondément au cours des prochaines années. Electrobras n’y serait plus, officiellement,
une société d’économie mixte comme les autres, mais pourrait y jouer un rôle
coordinateur au profit non de la seule Union, mais de tous les Etats et de tous les
producteurs d’électricité162. Encore faudrait-il que ces derniers puissent y participer, ce
qui impliquerait un regroupement au niveau des Etats des multiples petites sociétés
publiques et privées et la levée de l’hypothèque que constituent les grandes sociétés
étrangères. Or, ce dernier problème a reçu un commencement de solution puisque
Electrobras vient d’être autorisée à racheter les dix compagnies d’électricité, propriété de
« l’American Foreign Power Company Incorporated » et de sa filiale la « Brazilian Electric
Power Company163 ».

Section 2. — L’électrification des zones en voie d'industrialisation

168 Il est sans aucun doute arbitraire de classer sous la même dénomination de « zone en voie
d’industrialisation » les huit Etats du Sud et Centre Sud du Brésil, à savoir : Minas Gerais,
Espirito Santo, Rio de Janeiro, Guanabara, Sâo Paulo, Parana, Santa Catarina et Rio Grande
do Sul... Non seulement les uns et les autres disposent de potentiels industriels fort
différents, mais à l’intérieur de chacun d’eux l’industrialisation n’a pas également
progressé et de vastes zones demeurent ici et là totalement hors de son atteinte. C’est vrai
pour la plus grande partie de l’Espirito Santo, tout le Nord du Minas, la frange Ouest des
trois Etats du Sud, mais aussi pour de nombreuses enclaves dans les Etats de Sâo Paulo et
Rio de Janeiro164.
169 Une approche aussi étroitement géographique risque cependant de fausser les
perspectives. L’ensemble de la zone, quels qu’en soient les divers niveaux actuels
219

d’industrialisation, est en train de se restructurer autour des grands pôles que sont Sâo
Paulo, Rio de Janeiro et Belo Horizonte. A plus long terme, le triangle pourrait bien se
transformer en un losange dont Porto Alegre constituerait la pointe Sud, car
l’industrialisation du Rio Grande et de Santa Catarina, déjà amorcée, ne pourra être
qu’accélérée par le développement probable de la pétrochimie, de la carbochimie et
éventuellement de la sidérurgie. Conjointement, une autre restructuration s’effectue dans
le domaine de l’électricité. A l’aire des petits systèmes clos succède celui de
l’interconnexion entre grandes centrales d’une puissance supérieure à 500 000 kW.
Furnas et Tres Marias au Nord, Urubupunga et peut-être Sete Quedas à l’Ouest, les futures
grandes centrales thermiques de Santa Catarina et du Rio Grande au Sud bornent sans
doute le « grid » brésilien de la décennie 70-80. Telles sont les raisons qui nous ont poussé
à réunir les huit Etats dans une même perspective en dépit de la scission généralement
opérée au Brésil entre le Centre Sud et les deux Etats du Rio Grande et de Santa Catarina
165
.
170 Au-delà de la décennie actuelle, il nous semble en effet difficile d’exclure l’hypothèse
d’une interconnexion entre le potentiel hydroélectrique du Centre Sud et le potentiel
thermique du Sud. Sans revenir sur ce dernier qui a déjà été étudié à propos du charbon,
il n’est pas inutile d’indiquer très succinctement les principales caractéristiques du
premier avant d’aborder l’étude de l’électrification elle-même et d’en dégager les
perspectives.

1. Le potentiel hydroélectrique de la région

171 L’évaluation du potentiel hydraulique d’un pays, comme celle de toutes ses richesses
naturelles, varie avec son degré d’industrialisation, non seulement parce que la
prospection s’intensifie et que les méthodes de mesure se perfectionnent, mais aussi
parce que le progrès technique permet d’aménager un plus grand nombre de sites. Le
Brésil ne fait pas exception à cette règle : évalué avant-guerre à moins de 10 millions de
kW, puis à 16 millions lors de la Conférence Internationale de Genève en 1955 166, son
potentiel dépasse, selon les estimations les plus récentes, 45 millions de kW et l’on peut
s’attendre à ce qu’il s’élève encore dans l’avenir. En se limitant de façon plus prudente
aux seuls sites déjà équipés ou qui ont fait l’objet d’une première reconnaissance, on peut
adopter provisoirement le chiffre de 33 672 MW pour l’ensemble du Brésil167.
172 Sur ce total, la zone étudiée en détiendrait 64 %, soit 21 798 MW répartis comme suit :

TABLEAU No 90. — Répartition du potentiel hydraulique dans la zone étudiée.

Puissance installable
Etat Fleuves
(MW)

Jacui, Passo Fundo, Camaquá Taquari,


Rio Grande do Sul. 125 000 800
Jaquari, Santa Maria

Parana Alto Iquaçú, Rio Negro 30 000 3 000

Capivari, Cachoeira 3 000 460

Paranapanema, Tibagi 110 000 1 173


220

Sâo Paulo Parana (cours moyen) 218 000 2 800

Tieté (bas et moyen cours) 53 000 1 500

Tieté (cours supérieur) 6 000 1 038

Rio de Janeiro... Paraiba et ses affluents 57 000 2 220

Sâo Paulo - Minas


Rio Grande, Rio Pardo 143 000 7 690
Gerais

Minas Gerais.... Paranaiba et ses affluents.... 259 000 367

Minas Espirito
Rio Doce et ses affluents 78 000 750
Santo

173 Aussi important soit-il, le potentiel hydraulique évalué ci-dessus demeure encore en deçà
des possibilités réelles de la zone. Outre les bassins du Paraiba, du Rio Doce, du Moyen
Parana et de ses affluents qui parcourent les Etats du Minas, de Sâo Paulo et du Parana, la
zone comprend aussi le haut Sâo Francisco et la partie inférieure du moyen Parana qui ne
sont pas compris dans l’évaluation, le premier parce qu’il appartient surtout au Nordeste,
la seconde parce qu’elle demeure encore insuffisamment étudiée. Si l’on rappelle
cependant que le potentiel du Sâo Francisco est estimé à 11 300 MW, et que sur le Parana
le seul site de Sete Quedas pourrait fournir jusqu’à 15 000 MW, on conçoit les énormes
richesses hydrauliques dont dispose la zone. A quel rythme et selon quelles modalités
ont-elles été exploitées au cours des vingt dernières années ?

2. L’évolution de la production électrique

174 Bien que sa part dans la puissance installée du Brésil ait diminué de 88 % en 1940 et
de 80 % en 1961, l’ensemble de la zone, représentée par les huit Etats du Sud et du Centre
Sud, monopolise quasiment l’industrie électrique du pays. Encore cette évaluation globale
reflète-t-elle bien mal la réalité : si l’on pouvait la pondérer par la dimension des
centrales, la longueur des lignes de transport et la densité du réseau de distribution, le
phénomène de concentration apparaîtrait de façon plus nette.
175 En valeur absolue, la puissance installée, d’origine hydraulique à 90 %, y est passée
de 1 100 MW en 1940 à 1 700 MW en 1950 et à plus de 4 000 MW en 1961, ce qui confirme
bien l’inflexion de la croissance au cours de la dernière décennie, ainsi que nous l’avons
déjà noté. Elle n’a cependant pas également affecté les divers Etats qui constituent
l’ensemble de la zone : les mieux pourvus d’entre eux, Sâo Paulo, Guanabara et Rio de
Janeiro, qui détenaient environ 70 % de la puissance installée du Brésil jusqu’en 1950 n’en
cumulent plus que 54 % en 1961, alors que les trois Etats du Sud passent de 8 % en 1940 à
9,4 % en 1961 et que le Minas Gerais saute de 12 % à 16 % en une dizaine d’années.
176 Plusieurs facteurs sont à l’origine de ce transfert, et parmi eux on ne doit pas éliminer
l’interconnexion, car les transports d’électricité dans le sens Minas Gerais → Sâo Paulo →
Rio de Janeiro commencent à devenir importants avec le fonctionnement de Peixoto.
177 Restent deux autres facteurs, à savoir l’extension de l’industrialisation hors des frontières
des Etats de Sâo Paulo et Rio de Janeiro et, dans le seul domaine de l’électricité, une
221

transformation des structures institutionnelles plus rapide dans les Etats du Sud et dans
le Minas Gerais. Nous allons voir en effet que la précocité des initiatives publiques locales
et l’importance de leur résultat se sont révélées inversement proportionnelles à la
puissance des sociétés privées à capitaux étrangers installées dans chaque Etat. Mais à
cette phase qui correspond approximativement à la période 1950-1960, en succède une
autre caractérisée par l’éclosion des grandes réalisations publiques à vocation régionale
et qui, de ce fait, tend de plus en plus à effacer les particularités locales 168.
178 Trois étapes peuvent ainsi être distinguées : celle au cours de laquelle se maintient la
domination des grandes sociétés étrangères ; celle que marque l’éveil des initiatives
publiques dans chaque Etat et enfin celle de l’association pluri-étatique appuyée par le
Gouvernement Fédéral.

A) La domination des grandes sociétés étrangères

179 Groupe Light et Empresas Eletricas Brasileiras, filiale de l’American and Foreign Power
Company sont installés dans tous les Etats de la zone considérée à la seule exception de
celui de Santa Catarina.
180 Leur puissance y varie cependant très sensiblement.
181 Bien que sa zone de concession et sa sphère d’influence ne recouvrent pas la superficie
totale des Etats de Guanabara et Rio de Janeiro réunis, la Rio Light contrôle jusqu’à une
date récente plus de 85 % de la puissance installée. Si on lui ajoute la Companhia
Brasileira de Energia Eletrica qui appartient au groupe Empresas Eletricas Brasileiras, on
voit que la quasi-totalité de l’industrie électrique relève de ces deux importantes sociétés
étrangères. Or de 1937 à 1947, la première de ces deux entreprises ne met en service
aucune puissance installée additionnelle, ainsi qu’on peut le constater sur le tableau ci-
joint169, et ne fait face à la croissance de la demande que grâce aux apports de la centrale
de Cubatâo (Sâo Paulo Light) reliée au système de Rio en 1948170. Après 1950, un certain
nombre de nouvelles unités sont entreprises, parmi lesquelles se détache la centrale Nilo
Peçanha de 370 MW mise en service en 1954 mais, malgré tout, le système n’est jamais
parvenu à suivre la croissance rapide de la région.
182 La domination de l’industrie électrique dans l’Etat de Sâo Paulo n’a pas été moins forte de
la part de la Sâo Paulo Light et de la Companhia Paulista de Força e Luz.
222

Tableau no 91. – Evolution de la puissance installée dans les Etats du Sud et du Centre Sud par les
Sociétés privées à capitaux étrangers de 1940 à 1962 (en MW).

1 Companhia Brasileira de Energia Eletrica (R.d.J.).


2 Companhia Paulista de Força e Luz (S.P.).
3 Companhia Força e Luz de Minas Gerais (M.G.).
4 Companhia Força e Luz do Parana.

183 Malgré un début d’intervention du Gouvernement de l’Etat par l’intermédiaire de sa


Division des Eaux et de l’Energie Electrique, l’une et l’autre détiennent encore au milieu
de la précédente décennie plus de 85 % de la puissance installée ; la première
approvisionne essentiellement la ville de Sâo Paulo et ses satellites industriels (Sâo
Bernardo, Sâo Caetano, Sâo André, Cubatâo...) alors que la seconde s’étend sur un tiers du
territoire qu’elle dessert à partir d’un réseau interconnecté entre ses 18 usines. Bien que
supérieure à celle de Rio de Janeiro, la croissance de ce double système est cependant
demeurée très en deçà de celle qu’exigeaient l’industrialisation et l’urbanisation rapide
de l’Etat au cours de la période et la mise en service à partir de 1956-1957 des très grandes
unités que sont Cubatâo souterrain et Peixoto sur le Rio Grande ne suffisent plus à
rattraper le retard et à faire face à la croissance future.
184 Dans aucun autre Etat du Brésil, les sociétés étrangères d’électricité n’ont occupé une
place comparable à celle qui est la leur dans l’ensemble Rio - Sâo Paulo. A l’époque de leur
installation en effet, ni le Parana, le Minas ou le Rio Grande do Sul, encore prisonniers
d’une structure précapitaliste que n’a pas ébranlée l’industrialisation, n’offrent
d’opportunités d’investir sur une grande échelle. Seuls quelques noyaux urbains dont le
développement est lié à l’agriculture d’exportation et au commerce atteignent une
dimension suffisante pour attirer les capitaux étrangers. S’installent ainsi la Companhia
Força e Luz de Minas Gerais, la Companhia Força e Luz do Parana, la Companhia Energia
Eletrica Rio Grandense et la Companhia Central Brasileira de Força Eletrica (Espirito
Santo), toutes relevant du Groupe Empresas Brasileiras. Les unes et les autres limitent
leur rayon d’action aux capitales des Etats respectifs et l’on peut observer sur le tableau n
o
33 qu’aucune n’entreprend d’investissements de quelque importance tout au long de la
période. C’est sans aucun doute cette carence qui explique que les premières initiatives
publiques aient surgi dans ces Etats.
223

B) L’éveil des initiatives publiques dans le cadre de chaque Etat

185 La première en date semble bien être celle du Rio Grande do Sul qui crée en 1945 la
Comissâo Estadual de Energia Eletrica (C.E.E.E.). Pressée par la pénurie d’électricité qui
paralyse la consommation urbaine et l’industrie naissante, elle se limite dans un premier
temps à équiper en groupes « diesel » et en petites centrales les zones les plus
sensibilisées au sous-équipement électrique.
186 Dans le cadre de deux plans d’électrification successifs, la Commission assure cependant
la relève par de plus grandes unités mises en service à partir de 1954, telles les centrales
thermiques de Sâo Jeronimo (45 000 kW), Candiota (40 000 kW), Charqueada (54 000 kW)
et les usines hydroélectriques du Jacui (140 000 kW), Camaquâ (30 000 kW), Canastra
(42 500 kW)171. Avec 194 000 kW installés en 1961, dont 60 % dans le thermique, elle
détient 80 % de la puissance électrique de l’Etat, le reste se partageant entre une
cinquantaine d’autoproducteurs et de petites sociétés publiques municipales.
187 L’expérience du Minas Gerais qui suit de près celle du Rio Grande do Sul revêt un
caractère plus décisif encore pour l’évolution des structures de l’industrie électrique
brésilienne. Cela tient à plusieurs raisons, parmi lesquelles on doit noter l’élaboration
d’un plan d’électrification à long terme et la constitution d’une société d’économie mixte
qui s’est révélée particulièrement dynamique et efficace.
188 Le plan d’électrification du Minas Gerais, dont nous avons déjà souligné l’intérêt, se
propose en 1950 d’installer dans un délai de 10 années 561 100 kW supplémentaires et de
construire 4 052 km de lignes de transport172. De tels objectifs représentent un taux de
croissance annuel de la production de 9 % permettant de faire face aux besoins de l’Etat,
parmi lesquels ceux de l’industrie sont les plus grands. Bien qu’infiniment moins vite que
Sâo Paulo, Belo Horizonte et ses environs ont en effet commencé à s’industrialiser avec
l’implantation, entre les deux guerres, d’un certain nombre d’industries minières et
métallurgiques173.
189 Les pressions qu’exerce une demande croissante ne parviennent cependant pas à
transformer la structure de l’industrie électrique formée de petites sociétés incapables de
mettre en œuvre de nouvelles centrales de quelque importance174. L’industrialisation s’en
trouve doublement freinée, soit que certaines industries renoncent à s’installer, soit
qu’elles utilisent des installations électriques propres entraînant une élévation des coûts
de production. Pour parer à ce danger, le Gouvernement de l’Etat installe une centrale à
Gafanhoto pendant La guerre, mais ses 13 000 kW sont peu de chose au regard de la
croissance des besoins. En 1949, il décide donc de créer des sociétés d’économie mixte
auxquelles il affectera les ressources provenant du Fonds d’Electrification que prévoit la
Constitution de l’Etat175 ; c’est ce qu’il fait en organisant ou en prenant des participations
dans un certain nombre de sociétés destinées à construire des centrales dans les bassins
du Paraiba (Piau), du Rio Grande (Itutinga), du haut et moyen Rio Doce ou du haut Sâo
Francisco176. Les unes et les autres ne peuvent cependant concourir de façon efficace à
l’électrification du Minas que si elles s’insèrent dans un organisme plus vaste
coordonnant leurs actions et leur prêtant assistance technique et financière.
190 Les « Centrais Eletricas de Minas Gerais S. A. — CEMIG » sont créées à cet effet l’année
suivante177 : Société en forme de holding dans laquelle l’Etat du Minas est majoritaire, elle
reçoit en dotation initiale les participations de cet Etat aux diverses sociétés d’économie
224

mixte déjà créées178 ainsi que l’usine hydroélectrique de Gafanhoto, son réseau de
transport et de distribution.
191 Ce nouveau cadre institutionnel permet ainsi d’associer les capitaux privés à
l’électrification du Minas tout en assurant une impulsion et une coordination du
Gouvernement de l’Etat plus souples et plus efficaces que celles qui utilisent le canal trop
administratif du Département des Eaux et de l’Energie Electrique179.
192 Très rapide, le développement de l’industrie électrique du Minas passe par trois étapes 180.
• De 1952 à 1956, la CEMIG s’attache à faire sauter le goulot d’étranglement qui bloque
l’industrialisation du Minas ; dans ce but, elle installe 100 000 kW additionnels qu’elle relie
par 900 km de réseau au noyau industriel de Belo Horizonte181.
• De 1957 à 1960, elle continue à accroître la puissance installée en développant la capacité de
production des centrales en place et en construisant de nouvelles unités (Camargos, Cajuru),
mais surtout elle porte l’électricité jusqu’aux zones minières en étendant le réseau de
transport de 1 230 km et celui de distribution de 1 100 km. C’est aussi à cette époque qu’elle
entreprend, en association avec la Commission de la Vallée du Sâo Francisco, le grand
barrage de Tres Marias qui permettra d’installer par tranches successives une puissance
de 520 MW.
• Ainsi appuyée sur un groupe de grandes unités, la CEMIG aborde en 1961 une troisième
étape au cours de laquelle elle étend son réseau de distribution rurale par l’intermédiaire
d’une filiale, l’ERMIG, tout en continuant à accroître son potentiel productif concentré en
quelques très grandes centrales telles Furnas et Estreito construites en collaboration avec
d’autres sociétés.
193 En 1963, la CEMIG a ainsi installé plus de 400 MW, étendu son réseau de transport sur la
portion la plus développée du Minas et amorcé l’électrification des campagnes182. Une
telle expérience présente un intérêt certain pour éclairer les relations réciproques qui
unissent l’industrialisation et la croissance de l’industrie électrique. L’installation de la
CEMIG et ses succès rapides s’appuient sur un noyau industriel déjà organisé autour de la
sidérurgie au charbon de bois, mais dont la croissance est freinée par la pénurie
d’énergie. On manque d’informations précises sur ce point, mais on peut penser qu’avant
1954 un certain nombre d’industries métallurgiques qui avaient le choix entre une
implantation à proximité des hauts fourneaux ou près des grands centres de
consommation ont préféré ces derniers, et parmi eux Sâo Paulo, parce qu’elles y
disposaient d’électricité abondante et à bon marché183. Avec le développement de la
CEMIG, qui correspond il est vrai à une période de croissance industrielle générale,
l’industrialisation de la zone centrale de Minas s’accélère : entre 1956 et 1962, la
consommation d’électricité de la seule métallurgie-sidérurgie passe de 69,7 millions de
kWh à 751, alors que la production totale s’élève de 336 à 1 520 millions de kWh. Cette
croissance n’est pas unique : cimenterie, chimie et industrie des métaux non ferreux
doublent et triplent leur propre consommation, mais il faut noter que la disponibilité
d’électricité jointe à celle des matières premières n’ont pas suffi à attirer les industries
mécaniques situées plus en aval dans le processus de production184.
194 Le secteur public n’a pas joué un rôle moins décisif dans les autres Etats de la région Sud
et Centre Sud du Brésil, mais, plus récent, il n’y a généralement pas atteint les mêmes
positions que dans le Minas Gerais ou le Rio Grande do Sul.
195 C’est par le biais d’une société d’économie mixte, la Companhia Paranaense de
Eletricidade (COPEL), que l’Etat de Parana s’efforce de suppléer à l’initiative privée
225

défaillante. Aux côtés d’une de ses filiales, l’UTELPA, qui construit la centrale thermique
de Figueira, la COPEL s’attache surtout à valoriser le potentiel hydroélectrique de l’Etat,
soit par des centrales de moyenne puissance telles Mourâo I et II (23 500 kW), soit par de
grandes unités comme Capivari Cachoeira (230 000 kW). A plus long terme, elle prépare
l’aménagement de tout le haut Iguaçu et ses affluents (Rio Negro notamment) qui
permettra d’installer plus de 1 000 MW et assurera la jonction entre les systèmes du
Parana et de Santa Catarina. Parallèlement, les réseaux de transport du Nord et du Sud de
l’Etat, entièrement indépendants jusque-là, sont remodelés et reliés par une ligne
de 220 kV aux grandes centrales de Capivari, Figueira et Chavantes185. A travers tous ces
travaux s’esquissent les grandes lignes du futur réseau interconnecté qui réunira les trois
Etats du Sud à celui de Sâo Paulo lui-même en voie d’être lié à celui du Minas Gerais.
196 Dans cette progressive unification des systèmes électriques de la région, les entreprises
publiques de l’Etat de Sâo Paulo tendront de plus en plus à occuper une position clé tant
par leur situation géographique que par le volume du potentiel hydroélectrique qu’elles
ont commencé à aménager. Celui-ci dépasse 300 MW en 1963, mais ce n’est qu’une toute
première étape, car l’intervention de ces sociétés est relativement récente. Jusqu’à 1953
en effet le Gouvernement de l’Etat n’agit qu’à travers son Département des Eaux et de
l’Energie Electrique qui obtient du Gouvernement Fédéral un certain nombre de
concessions sur le Rio Pardo, affluent du Rio Grande, et sur le Paranapanema186. Le
D.A.E.E. y organise les premiers travaux, mais sa structure administrative se prêtant mal à
une intervention directe, il ne tarde guère à créer deux sociétés d’économie mixte ayant
vocation pour aménager les portions de chacun des deux fleuves couvertes par les
concessions. C’est ainsi que naissent en 1953 les « Usinas Eletricas do Paranapanema S.
A. » (USELPA) dans lesquelles le Gouvernement de Sâo Paulo détient 99,92 % des actions
et, en 1955, la « Companhia Hidroeletrica do Rio Pardo » (CHERP). Depuis leur
constitution, la première a construit Jurumirin (98 MW) et Lucas Garces (68 MW) sur le
Paranapanema, de moyennes centrales thermiques telles que Enq. Loyola (10 MW),
Florida Paulista (20 MW), Marechal Rondou (10 MW), et elle s’apprête à entreprendre
Piraju (100 MW) et Chavantes (400 MW), toujours sur le moyen ParanaParanapanema ; la
seconde a débordé le Rio Pardo pour s’étendre au moyen Tietê, installant sur l’un et
l’autre fleuve les centrales de Rariri (132 MW), Barra Bonita (2X66 MW), Euclydes da
Cunha (2X49 MW), Graminha (70 MW), Ibitinga (132 MW) et Limoeiro (2X14 MW) 187. A
cette simple énumération à laquelle il faudrait ajouter un certain nombre de réalisations,
bien que de moindre ampleur, du D.A.E.E. lui-même (Juquia, Votuparanza), on mesure la
contribution récente et attendue du secteur public. Elle dépasse d’ailleurs la seule
construction de centrales puisque aussi bien la CHERP que l’USELPA ont commencé
l’installation d’un réseau de transport en 132 kV pour approvisionner les sociétés privées
qui conservent le monopole de la distribution électrique. Ce dernier semble cependant en
voie d’être entamé par le biais de l’électrification rurale et par la création de la
« Bandeirante de Eletricidade S. A. » (BELSA), destinée à suppléer les sociétés privées dans
les zones jusque-là négligées de l’Etat de Sâo Paulo188.
197 Dans aucun des deux Etats restant à étudier, Espirito Santo et Santa Catarina, l’industrie
électrique n’a atteint un niveau de développement comparable, même de très loin, à celui
des Etats précédents, mais les sociétés d’économie mixte organisées par les pouvoirs
publics n’y ont pas joué un rôle moins décisif. Avec la création des « Centrais Eletricas do
Espirito Santo S. A. » (ESCELSA), la puissance installée dans le premier a pratiquement
quadruplé en 4 ans, passant de 19 MW à 72 MW, grâce à l’aménagement du rio Santa
226

Maria : usine de Rio Bonito (16,8 MW) achevée en 1960 et centrale de Suiça (63,6 MW)
dont la première tranche vient d’entrer en fonction189. L’ensemble des projets de la même
société (Cachoeira do Inferno, Fumaça, Timbui, Rio Preto) doit permettre à nouveau de
tripler la puissance actuelle au cours des dix années à venir.
198 Aussi retardé soit-il en matière d’électrification, l’Etat de Santa Catarina organise à son
tour un secteur public : à côté des installations thermiques, déjà mentionnées, de la
Companhia Siderurgica Nacional et de la SOTELCA à Capivari, les « Centrais Eletricas de
Santa Catarina S. A. » ont amorcé l’équipement du potentiel hydraulique de l’Etat en
construisant les centrales d’Esperinha, Rio Timbó et Santa Cruz.
199 Avec ou sans l’aide de l’Union, l’intervention des pouvoirs publics dans le cadre de chaque
Etat ne constitue qu’une étape du développement de l’industrie électrique brésilienne. La
somme d’expériences accumulées en une dizaine d’années permet, au début de la
décennie suivante, de franchir un nouveau pas en envisageant la construction d’unités
de 5 à 10 fois plus importantes que les plus grandes centrales construites jusque-là par les
sociétés d’économie mixte. Les économies d’échelle qui en résultent contrebalancent en
effet les rendements décroissants des sites aménageables qui doivent être cherchés de
plus en plus loin des grandes concentrations d’utilisateurs. Mais de tels projets ne
peuvent plus se concevoir isolés, et ceci d’un triple point de vue. Leur volume de
production déborde très largement la capacité d’absorption d’une seule zone aussi
industrialisée soit-elle ; il appelle le réseau de transport à longue distance et sous haute
tension qui ne peut que s’intégrer dans une perspective à long terme de l’électrification
d’un ensemble d’Etats. D’un second point de vue qui découle directement du précédent, le
coût de ces nouvelles unités et des réseaux qu’elles impliquent n’est plus à l’échelle d’un
Etat mais à celui d’une région, et plus souvent encore de l’Union elle-même qui dispose
seule de moyens suffisamment puissants pour mobiliser épargne intérieure et devises
extérieures sur une telle échelle. A la coordination des plans d’électrification et à la
coopération financière s’ajoute enfin la nécessaire prise en compte des effets multiples
qu’exerce chaque unité sur son environnement immédiat : aménagement de nouvelles
voies navigables, extension de l’irrigation, modification des zones de culture, ouverture
de nouveaux centres de peuplement obligent à concevoir chaque projet dans le cadre du
développement de l’ensemble de son bassin, quel que soit le nombre d’Etats traversés.

C) Les grandes réalisations publiques à vocation régionale

200 La première en date et la plus connue est probablement l’aménagement du Sâo Francisco
mais, bien que couvrant le Nord du Minas Gerais et contribuant à son électrification par
l’intermédiaire de la centrale de Tres Marias, elle ne peut être dissociée de l’ensemble des
régions non industrialisées du Nordeste et, comme telle, sera analysée plus loin. Dans le
Sud et le Centre Sud, les expériences sont plus récentes même si, dans certains cas, elles
ont des origines déjà anciennes : il s’agit de celles de la « Central Elétrica de Furnas S. A. »,
de la « Companhia Hidroeletrica de Vale do Paraiba » (CHEVAP) et de la « Comissâo
Interestadual da Bacia Parana-Uruguai » que prolongent les « Centrais Eletricas de
Urubupunga » (CELUSA).
201 a) Centrale électrique de Furnas. — Lorsque ses huit groupes de 150 MW chacun seront
installés, la centrale de Furnas sera de très loin la plus grande unité hydroélectrique
d’Amérique latine190. L’initiative d’une telle réalisation, qui dépasse les possibilités des
sociétés privées et des Etats pris individuellement, revient à la Banque Nationale de
227

Développement Economique (B.N.D.E.). Peu de temps après sa création, en effet, elle


propose au Gouvernement Fédéral l’aménagement de ce site sur le Rio Grande qui
présente une série d’avantages tenant : 1° à sa localisation au cœur du triangle Sâo Paulo -
Rio de Janeiro-Belo Horizonte ; 2° au débit (700 m 3/seconde en moyenne mensuelle) et au
régime du Rio Grande qui commencent à être bien connus ; 3° au site lui-même : dix
kilomètres de défilé d’une largeur de 300 mètres surplombés de parois presque verticales
qui atteignent jusqu’à 100 mètres de haut191. La réalisation du projet est confiée à une
société d’économie mixte, fondée le 28 février 1957, qui comprend le Gouvernement
Fédéral par l’intermédiaire de la B.N.D.E. (25,5 %), la CEMIG (25 %), le D.A.E.E. de Sâo Paulo
(19,5 %), la Sâo Paulo Light (25,3 %) et la Companhia Paulista de Força e Luz (4,7 %) 192.
Entrepris au milieu de l’année 1958, l’ensemble du gros oeuvre qui s’articule autour d’un
barrage mixte, terre et enrochement, d’une hauteur de 120 m et d’un volume
de 10 millions de m3, est achevé en 1963. La même année, le premier groupe de 150 MW
est mis en service et les sept autres doivent l’être avant la fin de 1965. Il serait du plus
haut intérêt de calculer le coût exact du kW installé dans le cadre d’une telle unité afin de
pouvoir évaluer les économies d’échelle qui en résultent : malheureusement, les seules
données dont nous disposons et que nous indiquons dans le tableau ci-dessous agrègent
des dépenses annuelles en cruzeiros dont la valeur n’a cessé de se dégrader, et qui, de ce
fait, ne sont pas comparables. Aussi imparfaites soient-elles, ces données permettent
néanmoins d’apprécier l’importance de cette nouvelle unité et le rôle qu’a joué le
Gouvernement Fédéral dans son financement, par voie de prêts de la B.N.D.E. notamment.
Un triple effet en est attendu. La mise en service de 1 200 MW supplémentaires partagés
de moitié entre le Minas Gerais et l’Etat de Sâo Paulo double d’un seul coup la puissance
installée du premier et accroît de 25 % celle du second, contribuant ainsi de façon décisive
à faire sauter le goulot d’étranglement électrique qui freine l’industrialisation de l’un et
l’autre Etat. Furnas devient par ailleurs le noyau de l’interconnexion naissante dans toute
la région Centre Sud du Brésil : prolongé par une double ligne de 345 kV en direction de
Belo Horizonte au Nord et Sâo Paulo au Sud, il sert de trait d’union entre le potentiel
hydroélectrique du Minas Gerais, haut Sâo Francisco compris, et celui de Sâo Paulo qui,
grâce aux centrales installées sur le Paranapanema, n’est déjà plus indépendant des
ressources de l’Etat du Parana et qui dans l’avenir ne le sera sans doute plus de celles,
thermiques cette fois, de Santa Catarina et du Rio Grande do Sul. Le barrage de Furnas
enfin ne reste pas sans effet sur les 700 km que poursuit en aval le Rio Grande avant de se
jeter dans le Parana. Déjà, grâce à son action régularisatrice, l’aménagement de Peixoto a
pu être porté à 480 MW, mais de nouveaux projets sont étudiés qui permettraient
d’exploiter au total 8 000 MW, y compris les 1 780 MW déjà aménagés ou en voie de l’être
193. Parmi les plus avancées de ces dernières figure celui d’Estreito (800 MW) que

construirait à 40 km en aval de Peixoto la « C. E. de Furnas S. A. » elle-même 194.


228

TARLEAU No 92. — Coût de Fumas et origine des ressources mises en oeuvre 195.

Note 194196
Note 195197
Note 196198
229

202 b) La Compagnie hydroélectrique de la vallée du Paraiba. — En traversant de part en part l’Etat


de Rio de Janeiro et en drainant la partie extrême-orientale de celui de Sâo Paulo, le
bassin du Paraiba est au cœur du Brésil urbain et industriel, gros consommateur
d’électricité. En dépit de cette situation privilégiée il ne fait l’objet d’aucun aménagement
systématique jusqu’à ces toutes dernières années199. Privés ou publics, les projets n’ont
pourtant pas fait défaut : dès 1922, la compagnie de chemin de fer « Central do Brasil »
s’intéresse au potentiel hydroélectrique du bassin pour électrifier son réseau ; plus tard,
le « Rio Light » en entreprend à son tour la prospection. En définitive, seule une fraction
des ressources énergétiques est mise en valeur soit par les centrales que le CEMIG installe
sur les affluents-Nord du grand fleuve (Rio Negro, Rio Pomba), soit par celles de la Rio
Light qui utilisent une partie des eaux déviées en amont de Volta Redonda. Avec
l’installation du complexe sidérurgique de la Compagnie Sidérurgique Nationale en ce
dernier lieu et les répercussions qu’il entraîne sur l’économie régionale, il apparaît plus
clairement au lendemain du second conflit mondial que la production hydroélectrique ne
constitue qu’un aspect de l’aménagement du Paraiha. « Les travaux à réaliser sur le Rio
Paraiba et ses affluents doivent obéir à un plan d’ensemble visant à l’aménagement
intégral d’un cours d’eau si important », déclare la Commission spéciale pour l’étude de
l’aménagement du Rio Paraiba, instituée en 1952200. Plusieurs plans élaborés dans ce sens
s’efforcent de concilier les impératifs de l’irrigation, de la navigation, de la santé publique
et de la production hydraulique, mais il s’avère que les travaux à réaliser dépassent les
possibilités du seul Etat de Rio de Janeiro dont le D.A.E.E. a obtenu des concessions sur le
Rio Paraiba. En 1960, les pouvoirs publics interviennent donc à un niveau plus élevé en
créant la « Companhia Hidreletrica do Vale Paraiba » (CHEVAP) à laquelle participent
l’Union représentée par Electrobras avec 51 % du capital, les Etats de Sâo Paulo, Rio de
Janeiro et Guanabara, avec 10 % chacun, la Compagnie Sidérurgique Nationale (8 %), la Rio
Light S. A. (8 %) et les Chemins de fer fédéraux (3 %). La nouvelle société d’économie
mixte entreprend, outre une centrale thermique de 120 MW dans l’Etat de Guanabara,
l’aménagement du rio Paraiba : elle construit à cet effet le réservoir de Funil qui
régularisera le débit du fleuve et élèvera sa capacité de production électrique de 210 MW.
Cette unité ne constitue cependant que la première étape d’une série d’usines
représentant 1 600 MW environ qui s’échelonneront depuis Caraguatatuba (500 MW) dans
l’Etat de Sâo Paulo jusqu’à Sâo Fidelis (100 MW) à proximité de l’embouchure du fleuve.
203 c) La Commission inter-Etats du bassin Parana-Uruguai. — Plus que tout autre, l’aménagement
du Parana appelle l’intervention fédérale et la Coopération des Etats riverains : longueur
et débit du fleuve lui-même, dimension des sites à équiper, complémentarité étroite entre
la production électrique, l’irrigation et surtout le transport fluvial. L’ampleur et la
complexité des problèmes à résoudre, mais aussi l’importance que revêtirait
l’aménagement du Parana pour tout le développement du Sud et Centre Sud sont perçus
lorsque est décidée en 1952 la création de la Commission inter-Etats du bassin Parana-
Uruguay201. Elle regroupe les Etats de Sâo Paulo, Parana, Santa Catarina, Minas Gerais, Rio
Grande do Sul, Mato Grosso et se propose l’étude et la planification de tous les problèmes
économiques communs à l’ensemble du bassin Parana-Uruguay. Si la Commission n’a pas
exactement répondu à cet objectif parce que dépourvue de moyens financiers suffisants
et ne disposant, de toute manière, d’aucun pouvoir de contrainte, elle est néanmoins à
l’origine d’une nouvelle société d’économie mixte, les « Centrais Elétricas de
Urubupunga » (CELUSA) qui ont entrepris la plus grande unité hydroélectrique construite
au Brésil. Au confluent du Tietê et du Parana, l’ensemble d’Urubupanga est constitué de
230

deux immenses barrages de terre : celui de Jupiá, seul commencé, d’une puissance
de 1 258 MW, et celui d’Ilha Solteira permettant d’installer 1 545 MW répartis en 15
groupes202.
204 Telles sont les grandes lignes du développement de l’industrie électrique dans cette vaste
région du Sud et Centre Sud. Est-il possible d’en fournir une synthèse chiffrée ? Nous nous
y sommes efforcés en regroupant dans le tableau ci-joint203 l’ensemble des unités
existantes, en construction ou programmées, et en les classant selon la grille suivante :
A. Sociétés privées à capitaux étrangers ;
B. Sociétés publiques aux dimensions d’un Etat ;
C. Sociétés publiques ou d’économie mixte à vocation régionale ;
D. Autres sociétés privées ou communales ;
E. Autoproducteurs.

205 Si l’on néglige les deux derniers groupes qui n’occupent déjà plus qu’une place très
limitée, l’évolution que nous avons décrite apparaît avec netteté :
• En 1963, les sociétés privées à capitaux étrangers maintiennent leur domination sur
l’ensemble de la région mais l’ont perdue, ou sont en passe de la perdre, dans une partie des
Etats au profit des sociétés d’économie mixte organisées dans chacun d’eux ;
• Au cours des années à venir, les unes et les autres seront éclipsées par les quelques très
grandes unités qu’entreprennent l’Union et les Associations d’Etats.

Section 3. — L’électrification des zones non industrialisées

206 Du Mato Grosso à l’Amapa et au Rio Grande do Norte, les 8/10e du territoire brésilien ne
disposent pas, en 1940, de plus de 12 % de la puissance installée dans l’ensemble du pays.
Le réseau de transport y est inexistant, les unités de production (groupes diesel, centrales
thermiques au bois ou au fuel) de faible dimension, le réseau de distribution limité aux
capitales des Etats et aux agglomérations les plus importantes. Dans les zones où
fonctionnent quelques industries de transformation, Nordeste en particulier, l’auto-
production demeure la règle. Inchangée en 1950, la situation ne commence à se modifier,
très lentement, qu’en 1955, avec la mise en service du premier groupe de Paulo Afonso, au
cœur du Nordeste. Elle évoluera encore au cours de l’actuelle décennie avec l’extension
de Cachoeira Dourada et la mise en chantier de Bôa Esperança, mais un très long délai
s’imposera sans doute avant que ne soit rétabli l’équilibre entre la région Sud - Centre
Sud et le reste du pays. Que la cause essentielle d’un tel déséquilibre soit l’inégale
industrialisation du territoire brésilien ne fait aucun doute ; on peut cependant se
demander si la répartition géographique du potentiel hydraulique exploitable n’a pas
aussi joué un rôle dans l’inégal développement de l’industrie électrique.
231

TABLEAU NO 93. – Structure de la puissance installée existante, en construction et programmée en MW et


en pourcentages à la fin du premier trimestre 1963.

1. Le potentiel hydraulique des régions non industrialisées

207 Sur les 33 672 MW de puissance installable, 21 798 MW, soit 60 %, se localisent dans la
région Sud et Centre Sud204. En l’état actuel des connaissances hydrologiques, cette
dernière zone semblerait donc privilégiée, sans toutefois qu’un tel avantage suffise à
justifier son avance en matière d’équipement hydroélectrique. On peut en effet penser
que les 40 % du potentiel restant pour les autres régions sont largement sous-estimés par
rapport aux 60 % du Sud et Centre Sud, puisque nous avons vu que l’évaluation reposait
sur les seuls sites reconnus, alors que la prospection n’a été conduite de façon
systématique que dans les seules régions en voie d’industrialisation.
208 De plus, le pourcentage des sites aménagés sur les sites aménageables est sans commune
mesure dans l’une et l’autre partie du territoire puisqu’il atteint 17 % dans la première,
contre seulement 2,5 % dans la seconde.
209 Quelle est donc l’importance de ce potentiel et où se localise-t-il ?
210 Avec une puissance hydroélectrique actuellement estimée à 11 300 MW, le rio Sâo
Francisco constitue la ressource essentielle de toute la zone Est et Nord-Est du Brésil non
encore industrialisée. Certes la fraction de ces réserves appartenant au cours supérieur
du grand fleuve brésilien est déjà partiellement utilisée au profit du noyau industriel du
Minas Gerais, mais elle n’est pas comparable à la puissance aménageable sur la boucle et
le cours inférieur du même fleuve qui traversent successivement le Nord de Bahia, le Sud
du Pernambuco, le Sergipe et l’Alagoas. En amont et en aval de Paulo Afonso, première
grande centrale implantée au cœur du Nordeste, plus de 8 000 MW de puissance attendent
les aménagements qui en permettront la transformation en énergie électrique. Plus au
Nord, le Parnaiba qui sépare les Etats du Piaui et du Maranhâo ne figure même pas dans
l’évaluation à laquelle nous nous référons, alors même que le seul projet de Bôa Esperança
devrait en tirer 210 millions de kWh en 1970. La basse et moyenne Amazone n’offrent
évidemment pas les mêmes possibilités puisque aussi bien les conditions altimétriques
que les variations de débit constituent des facteurs défavorables que les techniques
232

actuelles ne permettent pas de vaincre. Mais ses affluents, Tocantins, Araguaia, Xingú,
Iriri, Tapajos, Arijuana et Madeira constituent d’immenses réserves qui ne peuvent être
exclues dans une perspective à très long terme. De même, dans l’Amapa, mieux connu
grâce aux importantes découvertes de minerais qui y ont été faites, le seul Araguari peut
permettre l’installation de plusieurs centaines de milliers de kW. Si l’on passe enfin des
régions amazoniennes au plateau central et au Mato Grosso qui, dans un contexte
écologique radicalement différent, présentent les mêmes caractéristiques de sous-
développement économique, on ne doit oublier les richesses potentielles des
innombrables cours d’eau qui rejoignent soit le bassin du Parana, au Sud, soit celui de
l’Amazone, au Nord205.
211 Au total, malgré certaines conditions défavorables telles que l’absence de relief
(Amazone) où l’extrême irrégularité des précipitations (Nordeste), le potentiel
hydroélectrique de ces immenses régions dépasse probablement de très loin les seules
évaluations prudentes auxquelles contraint l’insuffisant niveau de prospection actuel.
212 Or, tant que n’y aura été faite aucune découverte de combustibles solides, liquides ou
gazeux dans des conditions telles que leur affectation à la production d’électricité ne
puisse être jugée anti-économique206, seule l’exploitation des ressources hydrauliques
constituera la base de toute croissance de l’industrie électrique. Telle est d’ailleurs la voie
ouverte par les trois grandes unités, réalisées, en construction ou en projet, à partir
desquelles s’amorce l’électrification de ces régions.

2. L’implantation de grandes centrales dans les sones non industrialisées

213 Contrairement à ce que l’on a observé dans les Etats du Centre Sud, l’hydroélectricité n’a
jamais occupé, jusqu’à ces toutes dernières années, une place importante dans la
puissance installée des Etats du Centre, Nord et Nordeste. Absente dans le bassin
amazonien, elle ne dépasse pas quelques pour-cent dans les autres régions où seules de
petites centrales hydroélectriques ont été implantées soit par le DNOCS à l’intérieur du
Nordeste, soit par la CHESF dans l’Etat de Bahia207. Mises à part les très petites unités au
service d’une bourgade ou d’un particulier, l’unité de production type reste donc la petite
centrale thermique, de 2 à 6 MW et plus rarement de 10 à 20 MW dans les cités
importantes comme Manaus, Belem, Mucuripe, Recife, Cuiaba... L’on comprend aisément
qu’aucun développement important ne puisse reposer sur une telle base et que de 1940
à 1955 la puissance installée dans l’ensemble de ces régions n’ait même pas pu croître au
taux pourtant has qui fut celui de la zone Sud et Centre Sud.
214 Par ailleurs, ni le niveau moyen de consommation par tête, ni la densité des utilisateurs
ne justifient l’installation de centrales très puissantes si l’on s’en tient aux critères de
l’entreprise privée pour décider de nouveaux investissements ; de ce fait, rien ne permet
de penser que l’écart entre les deux parties du pays puisse un jour cesser de s’élargir, à
moins qu’un investisseur accepte d’anticiper la demande future en jouant sur les effets
d’entraînements attendus de l’installation d’une grande unité au cœur d’une zone non
industrialisée.
215 Sous des formes institutionnelles différentes, c’est ce qu’ont fait, ou s’apprêtent à faire,
les pouvoirs publics avec Paulo Afonso, Cachoeira Dourada, Bôa Vista et, à plus long
terme, Sâo Felix sur le Tocantins et Gurupi dans le Para. Les premières tranches de la
première fonctionnent depuis dix ans, la seconde est en voie d’extension, la troisième
vient d’être mise en chantier, et les deux dernières demeurent à l’état de projets, ce qui
233

explique que nous ne disposions pas également d’informations détaillées relatives à


l’impact de chacune d’elles sur les régions dans lesquelles elles sont ou seront implantées.
Nous ne pouvons donc qu’évoquer les unes et les autres avant d’analyser de façon plus
précise le rôle de Paulo Afonso dans l’électrification du Nordeste208.
216 La centrale de Cachoeira Dourada, qui atteindra 350 MW à son achèvement, a été installée
à la frontière du Minas Gerais et de l’Etat de Goias sur le Paranaiba, affluent Nord du
Parana209. Après qu’une première unité de 28 MW ait été mise en service en 1958, deux
groupes de 50 MW chacun ont récemment été installés et ce total sera plus que doublé
dans les années à venir. Une ligne de 220 kV la relie déjà à Goiana, capitale de l’Etat, et à
Brasilia, capitale fédérale, en attendant d’être prolongée jusqu’aux futures centrales
implantées plus au Nord, sur le Rio Tocantins. Parmi elles, le projet le plus avancé est
probablement celui de Sâo Felix qu’étudie la « Comissâo Inter-estadual do Vale do
AraguaiaTocantins » (C.L.V.A.T.) ; toute l’électrification du Brésil central s’articulerait
ainsi autour d’une centrale de 800 MW qui assurerait aussi la jonction entre le Sud et le
Nord du pays, entre le bassin du Parana et celui de l’Amazone210.
217 Un tel objectif cependant ne sera pas atteint avant la fin de la décennie, aussi nous
limitons-nous à sa première étape que constitue l’électrification du Sud Goias. Sans doute
plus avancée que la partie Nord de l’Etat, la partie Sud demeure jusqu’à ces dernières
années à l’écart de l’industrialisation.
218 La croissance de la demande d’électricité commence à s’y manifester avec le début des
travaux d’implantation de la nouvelle capitale fédérale et le développement de Goiana,
lui-même lié à l’essor des exportations de viande et de produits laitiers sur Sâo Paulo et
Brasilia. Or, même cette conjoncture bien plus favorable que celle du Nordeste ou de
l’Amazone n’aurait sans doute pas suffi à entraîner d’elle-même la réalisation de
Cachoeira Dourada si les pouvoirs publics n’étaient intervenus en constituant une société
d’économie mixte, les « Centrais Eletricas de Goias » (CELG) dans laquelle le
Gouvernement de l’Etat détient la majorité des actions.
219 Plus au Nord, à la frontière du Maranhâo et du Piaui, l’usine de Bôa Esperança, dont le
seul nom constitue un programme, vient d’être mise en chantier211.
220 Pas plus que Paulo Afonso n’a industrialisé le Nordeste, Bôa Esperança n’industrialisera le
Maranhâo-Piaui, mais elle constituera sans doute le premier signe d’un changement dans
une région de plus de 350 000 km2 qui ne détient en 1961 que 0,25 % de la puissance
installée du Brésil, soit 13 MW environ.
221 Sans négliger l’apport d’un approvisionnement massif, régulier et bon marché en
électricité pour les nombreuses mais très petites industries qui entourent les centres
urbains de Teresina, Parnaiba, Floriano, Caxias..., il convient surtout de retenir les effets
indirects de Bôa Esperança tels que la régularisation du fleuve et la suppression des
inondations périodiques, l’extension de l’irrigation, l’ouverture de nouvelles voies d’accès
fluviales et routières, l’installation de dépôts de combustibles..., etc. Autant d’effets
permissifs en effet qui peuvent être utilisés en vue du développement de la région si cette
dernière n’est pas de nouveau abandonnée à elle-même aussitôt l’ouvrage achevé. Sans
doute sera-ce un des buts de la SUDENE si cette dernière se trouve à même de poursuivre
sa tâche212. Elle participe en effet avec Electrobras et le DNOCS à la formation de la
« Companhia Hidreletrica de Bôa Esperança » (COHEBE) créée en vue de construire la
nouvelle centrale.
234

222 Celle-ci, d’une puissance programmée de 240 MW, s’appuiera sur trois grands barrages de
terre formant une retenue de 5 milliards de m3 avec les eaux du Parnaiba qui, jusqu’à
présent, dévastent périodiquement la vallée aux époques de crues. L’énergie ainsi captée
innervera la région grâce à un triple réseau en 138 et 230 kV, dirigé :
1. vers Sâo Luis au Nord-Ouest en attendant d’atteindre Belem par l’intermédiaire de la future
centrale de Gurupi (150 MW) ;
2. vers Parnaiba et Fortalezza, dans l’Etat du Ceara au Nord-Est ;
3. vers Petrolina et Juazeiro au Sud où il opérera sa jonction avec le réseau de Paulo Afonso.

223 Avec cette dernière unité, nous abordons l’expérience la plus ancienne et la plus avancée
d’électrification d’une région non industrialisée à partir d’une grande centrale
hydroélectrique conçue et financée par les pouvoirs publics.
224 C’est en effet en 1945 qu’est créée, par le Gouvernement Fédéral, la « Companhia Hidro
Eletrica do Sâo Francisco » (C.H.E.S.F.), entièrement financée à l’origine par des dotations
du budget de l’Union213. A ce nouvel organisme est confiée l’électrification des huit Etats
nordestins couvrant une superficie sensiblement égale à celle de la France (516 650 km2),
mais bien moins peuplée (10 millions d’habitants), et ce à partir de l’aménagement du
potentiel hydraulique de la boucle du Sâo Francisco comprise entre Juazeiro et Piranhas.
90 % de la zone ainsi concédée appartient au « poligono das secas » dont le niveau
d’électrification à cette date reflète assez bien le sous-développement d’ensemble : les
100 MW environ qui y sont installés se répartissent entre plus de 400 micro-centrales,
dont 346 thermiques (au bois pour la plupart) et 55 hydroélectriques dispersées sur cet
immense territoire214.
225 De tous les sites aménageables, celui de Paulo Afonso est probablement le mieux connu
puisque dès 1913 un industriel brésilien y installe une petite centrale de 1 MW pour
actionner son usine textile215.
226 Cette tentative demeure cependant isolée ; la puissance totale des chutes estimée à
4 000 MW et l’ampleur des travaux qu’exige leur aménagement aussi bien que la très
faible consommation d’une zone non industrialisée et éloignée des grandes villes côtières
(Recife, Maceio, J. Pessoa...) n’incitent aucun industriel à installer une centrale216.
227 Une telle situation joue d’ailleurs de la même façon à l’encontre du projet public qui doit
vaincre l’incrédulité de maints détracteurs avant de pouvoir être réalisé. Les travaux sont
néanmoins entrepris en 1949 et dès 1955 trois groupes de 60 MW chacun sont mis en
service217. La puissance ainsi rendue disponible dépasse dans un premier temps la
capacité d’absorption des zones liées à la nouvelle centrale. Mais le réseau de transport
s’étend en toile d’araignée, incorporant progressivement les petits systèmes
indépendants, les autoproducteurs, les cités mal électrifiées : Sâo Salvador au Sud, Recife
et Maceio à l’Est, Juazeiro à l’Ouest, Milagre au Sud du Ceara, bientôt Natal et le Rio
Grande do Norte, Fortaleza enfin à 685 km de Paulo Afonso. Une telle extension du réseau,
outre qu’elle atteint de nouveaux usagers jusque-là privés d’électricité, libère les
consommations comprimées par l’insuffisante puissance des centrales existantes. La
consommation s’élève rapidement de 202 millions de kWh en 1955 à 921 millions en 1961,
justifiant l’installation de deux nouveaux groupes de 65 MW chacun en 1961 et 1962 et
permettant de prévoir l’adjonction de 500 MW d’ici la fin de 1966218. Quel a été l’impact
d’une telle unité sur le développement du Nordeste ? Il faudrait évidemment détenir des
informations plus nombreuses et plus précises que celles dont nous disposons pour le
dire.
235

228 On peut néanmoins formuler une première appréciation en examinant le tableau ci-joint
qui retrace l’évolution des consommations par groupes d’usagers. La domination des
usages finals (domestiques, commerciaux, publics) constitue bien évidemment le trait le
plus saillant. En 1961 ils atteignent encore 90 % dans le Paraiba, 86 % dans le Pernambuco,
91 % dans l’Alagoas, 79 % dans le Sergipe, 93 % à Bahia.
229 De plus, à l’intérieur de chacun d’eux, la capitale de l’Etat et les municipes environnants
absorbent seuls de 75 à 85 % de l’électricité.
230 Jusqu’à ces toutes dernières années, les campagnes nordestines n’ont donc pas ou peu
bénéficié de la production de Paulo Afonso, mais il convient de mentionner la création
par la SUDENE, en 1962, de la « Companhia de Eletrificaçâo Rural do Nordeste »
(C.E.R.N.E.) qui se propose de remédier à un tel déséquilibre219. Entièrement financée au
départ par la SUDENE, cette nouvelle société d’économie mixte doit appliquer un plan
d’électrification qui distingue les zones pouvant être rattachées au réseau de Paulo
Afonso et celles qui devront encore être équipées de groupes diesels. La première tranche
dont l’exécution a été commencée en 1963 porte sur 72 communautés rurales, 260 230
consommateurs et 20 584 kVA. Les deux suivantes devraient atteindre 436 communautés.
231 Nonobstant cette initiative, l’électrification du Nordeste est demeurée essentiellement
urbaine et, sans en négliger l’importance, on peut se demander si ce type d’utilisation
peut jouer un rôle décisif dans le développement de la région. N’est-il pas frappant en
effet qu’une aussi faible partie du produit de Paulo Afonso soit directement affectée à des
usages productifs ? Certes, nous n’oublions pas que la rubrique « service public » peut en
recouvrir un certain nombre (artisanat, très petite industrie, transformation des produits
agricoles dans la fazenda même, etc.), mais nous savons aussi que ce n’est pas par eux que
le Nordeste s’industrialisera. Le serait-ce plus par les industries qui apparaissent
explicitement dans la structure de la consommation ?
232 A l’exception des industries du ciment et des engrais qui consomment en 1961 8 % de
l’électricité vendue dans le Pernambuco, aucune des autres ne fabrique des biens
susceptibles d’élever la productivité des diverses branches de l’activité économique.
233 L’expérience, il est vrai, est récente ; et l’on pourrait répondre que la C.H.E.S.F. n’a fait
qu’assurer son programme d’électrification qui prévoyait, dans une première étape,
l’approvisionnement des villes et l’alimentation des usines existantes mais paralysées par
l’insuffisance d’énergie220. Ce n’est qu’au cours d’une seconde qu’il a été prévu d’utiliser
l’électricité de Paulo Afonso pour promouvoir deux groupes d’industries : celles qui
transforment les produits de l’agriculture (sucre, huile végétale, fibres, textiles) et celles
qui valorisent les matières premières régionales (phosphates, calcaires, sel gemme). Mais
la simple perspective d’une fourniture d’électricité régulière, abondante et à bas prix221,
peut-elle suffire à susciter ces industries lourdes autour desquelles se restructure
l’ensemble économique à un niveau de productivité plus élevé ? Pour les raisons que nous
avons déjà mentionnées222 nous ne le pensons pas et l’expérience de Sâo Paulo n’y change
rien : si l’électricité de la Light a puissamment contribué à son industrialisation, on sait
aussi qu’elle n’a constitué qu’un élément dans un faisceau de facteurs favorables223.
236

TARLEAU No 94. — Evolution des consommations d’électricité par Etats et par groupes d’utilisateurs dans
le système CHESF224 (en 1 000 kWh).

Carte no 11 _ CENTRALES ET RESEAUX EXISTANTS,EN CONSTRUCTION, PROGRAMMES OU


PROJETES A LONG TERME
237

234 De telles considérations n’enlèvent absolument rien à l’importance de Paulo Afonso pour
l’avenir du Nordeste, mais conduisent simplement à penser que son impact sera décuplé
le jour où, insérée dans un véritable plan d’industrialisation de la région, son énergie ne
sera plus simplement destinée à l’éclairage et à la réfrigération des ménages urbains, mais
utilisée par les agriculteurs pour accroître leur productivité au moyen des outils et des
engrais dans lesquels entrera l’électricité de Paulo Afonso. On conçoit bien qu’un tel
objectif ne se dissocie pas d’une politique de développement des zones les plus attardées,
politique dont nous avons déjà souligné les déficiences.

Section 4. — Les effets de l’électrification sur la croissance des


industries de biens d’équipement

235 La restructuration progressive de l’industrie électrique brésilienne autour de quelques


très grandes centrales prolongées par des réseaux à très haute tension a exercé de fortes
pressions sur l’industrie nationale de biens d’équipement à un moment où le recours à
l’importation s’avérait de plus en plus difficile, alors que la sidérurgie et la métallurgie
lourde atteignaient le degré de maturation que nous avons vu. Bien qu’il ne soit pas le
seul, ce facteur peut être tenu pour l’un de ceux qui expliquent le dynamisme particulier
de la construction électrique qui croît au taux annuel moyen de 27 % entre 1949 et 1954,
puis de 11 % entre 1955 et 1959. Pour analyser cet impact, il convient, dans un premier
temps, de rappeler l’importance des besoins en biens d’équipement de la branche
électrique, puis de montrer comment l’industrie brésilienne s’est développée en réponse
à la croissance de l’électrification.

1. Les besoins en capitaux techniques de l’industrie électrique

236 La production, le transport et la distribution d’électricité, considérés comme un tout,


constituent l’un des ensembles industriels les plus capitalistiques, surtout lorsque la
production, comme dans le cas du Brésil, est d’origine hydraulique à 80 %. Malgré leur
ambiguïté profonde, les coefficients moyens d’intensité capitalistique constituent des
points de repère satisfaisants : dans tous les pays, ceux de l’industrie électrique se situent
parmi les plus élevés225. Nous ne disposons pas d’informations chiffrées pour effectuer un
calcul analogue dans le cas du Brésil, mais nous pouvons partir de deux évaluations des
investissements requis pour produire, transporter et distribuer à un kW.

TABLEAU No 95. — Investissement par kW de puissance installée (en Cr. courants et constants) 226.

1951 1964

Investissement total :

— en Cr. courant 12 000 524 000

— en Cr. constant 1953 14 800 17 400

dont (en %) :

— Production 47 % 49 %
238

— Transport 17 % 31 %

— Distribution 32 % 20 %

— Frais généraux 4% —

237 A chacun des trois niveaux il est fait appel à l’industrie métallurgique et à celle de la
construction électrique, mais il est clair que l’impact le plus décisif peut être attendu de la
production qui non seulement requiert un volume plus important d’investissement, mais
exige des machines plus complexes et de grande taille.
238 Quelles sont les branches d’industries intéressées par ce type d’investissement ? Bien que
sa structure exacte varie d’une unité électrique à l’autre — surtout dans le domaine
hydroélectrique — l’investissement que constitue la construction d’une centrale peut être
approximativement ventilé selon les branches industrielles qui contribuent à sa
réalisation. Le tableau no 96 permet ainsi d’observer, qu’outre le bâtiment et le génie civil
qui représentent approximativement la moitié des dépenses, l’installation d’un kW
hydroélectrique fait appel, dans des proportions voisines, au travail des métaux et à la
grosse fonderie (conduite forcée, vannes, turbines...), à la construction électrique lourde
et moyenne (alternateurs, transformateurs, câbleries, appareils de commande et de
sécurité...). Il serait intéressant de pouvoir suivre les effets d’entraînement exercés par la
croissance de l’électrification dans chacune de ces directions : les données précises font
hélas défaut, et l’on ne peut s’en passer aisément car les branches du génie civil et de la
transformation des métaux contribuent à l’équipement de tous les secteurs industriels.
L’industrie de la construction électrique par contre, principalement celle du gros
matériel, dépend plus étroitement des programmes d’électrification, et l’on peut, sans
trop d’erreur, considérer que sa croissance est induite.

TABLEAU No 96. — Ventilation indicative des investissements requis par chaque type de centrales
électriques227.

Centrale thermique Centrale Centrale


conventionnelle nucléaire hydroélectrique

Génie civil et bâtiment 9 10 49

Travail des métaux, fonderie et


45 27 18
grosse mécanique

dont :

— Charpentes métalliques... 3

—-Fours, chaudières, vannes.. 33 19 7

— Echangeurs, condensateurs. 6 4

— Tuyauterie, circuit d’eau.. 3 4

— Turbines 11
239

Construction électrique 23 18 20

dont :

— Moteurs, alternateurs 15 10 15

— Installations électriques.. 8 8 5

Electronique 7 15

Industrie nucléaire 16

Aménagements divers et
16 16 13
montage

Total 100 100 100

2. La croissance induite des industries de la construction électrique

239 Comme bien d’autres branches, la construction électrique est représentée au Brésil, avant
le second conflit mondial, par des filiales de firmes étrangères, telles Siemens qui
s’installe en 1905 ou General Electric en 1919228. Principalement attachées au marché
final, les unes et les autres ne contribuent guère à l’équipement électrique du Brésil qui
s’effectue, nous l’avons vu, par le matériel qu’importent les grandes sociétés productrices
et distributrices d’électricité. Même si elle échoue, c’est encore une initiative publique qui
tente, à l’issue du second conflit mondial, de stopper cette dépendance en suscitant une
industrie nationale d’équipement électrique. La loi no 6824 du 25 août 1944 crée en effet la
Comissâo de Industria de Material Eletrico (C.I.M.E.) dont la mission est d’étudier et de
promouvoir l’implantation sur une grande échelle d’une industrie de matériel électrique
229. Elle dépose en 1946 un rapport qui préconise la constitution d’une société d’économie

mixte au capital de 440 millions de Cr. dans laquelle le Gouvernement et les intérêts
privés brésiliens détiendraient la quasi-totalité des actions ordinaires, mais à laquelle
seraient associées par le moyen d’actions préférentielles les grandes compagnies
étrangères particulièrement bien armées dans le domaine de la construction électrique
(Westinghouse, Electric International Co et Morgan Smith). Le Sénat rejeta le projet, mais
l’initiative allait être reprise par des particuliers brésiliens et des filiales de sociétés
étrangères. Deux périodes doivent être distinguées.
240 La première phase de la croissance se situe autour des années 1950-1951. La restriction
des importations et la production croissante de produits sidérurgiques par l’usine de
Volta Redonda se conjuguent pour favoriser la création de nouvelles entreprises et le
développement de celles qui existent. Les unes et les autres satisfont rapidement la
demande de machines utilisatrices (lampes, moteurs, réfrigérateurs, ventilateurs,
pompes, ascenseurs), de matériel de distribution (isolateurs, conducteurs, petits
transformateurs) et partiellement de matériel de transport (pylônes, isolateurs). Bien
qu’assurant à l’ensemble de la branche des taux de croissance extrêmement élevés, ces
industries ne suffisent pas à assurer le développement de l’électrification puisque la
dépendance brésilienne s’accentue au niveau de la production.
240

241 C’est au cours d’une seconde phase, à partir de 1955, que la situation se modifie très
nettement. Grâce à l’installation de nouvelles entreprises (Mecanica Pesada en 1955,
Brown Boveri en 1957) et à l’extension de plus anciennes (General Electric), le Brésil
commence à produire alternateurs, turbines et gros transformateurs. Deux facteurs
paraissent avoir joué un rôle décisif dans cette évolution : l’ampleur des programmes
d’électrification avec le développement des sociétés publiques ou d’économie mixte et la
diversification de la production sidérurgique brésilienne, c’est-à-dire l’apparition en
quantité non négligeable des aciers spéciaux en provenance notamment d’Acesita230. Au
cours de cette seconde période, la participation de l’industrie nationale aux programmes
d’équipement électrique n’a cessé de croître et l’on peut, très approximativement au
moins, mesurer ces progrès en confrontant, sur la base des travaux de la C.E.P.A.L., la
demande et les capacités de production nationale pour l’actuelle décennie231.

TABLEAU No 97. — Demande et capacité de production en gros matériel électrique pour 1961-1971 (en
tonnes).

Demande Capacité Différence

Turbines 48 860 42 700 — 6 160

Alternateurs 65 310 68 500 + 3 190

Transformateurs 15 798,5 23 770 + 7 971,5

242 Ainsi limité à un simple effet de dimension, l’entraînement qu’a exercé le développement
de la branche électrique sur l’industrie de biens d’équipement se trouve mutilé. Une
enquête précise décèlerait probablement des effets d’innovation liés à l’obligation dans
laquelle se sont trouvées maintes industries de modifier leur fonction de production pour
s’adapter à la fabrication de grandes unités ou passer à des techniques nouvelles 232.
243 Ce groupe d’effets, en amont et par les investissements, n’est évidemment pas le seul
qu’ait exercé la rapide croissance de l’industrie électrique à partir de 1954. A défaut d’une
analyse que nous interdit l’absence d’informations, évoquons, en guise de conclusion,
quelques voies qui pourraient être utilement explorées. La simple création d’une nouvelle
centrale électrique n’exerce pas, en règle générale, d’effets suffisamment puissants pour
modifier son environnement économique. Par contre, il peut en aller autrement dans
deux cas au moins : la production additionnelle, par son volume, son prix et sa
localisation, permet l’exploitation d’une nouvelle ressource ; la production se substitue
très largement, quels que soient les utilisateurs, à une forme d’énergie moins efficiente.
244 Dans l’un et l’autre cas, la croissance de l’industrie électrique contribue activement, par
son produit, à la restructuration de l’ensemble dans lequel elle s’insère. Dans sa diversité,
l’expérience brésilienne offre très probablement de multiples exemples de ce type
d’action qu’il conviendrait de pouvoir analyser.
241

NOTES
1. Il s’entend bois exclu et compte non tenu des transformations de l’énergie primaire, en
l’occurrence le raffinage du pétrole.
2. L’industrie fait l’homme. Elle ne remodèle pas simplement les circuits économiques mais les
relations sociales et par là l’homme tout entier. Cf. Université de Grenoble, Centre National
d’Etudes Economiques et Juridiques Agricoles, L’industrialisation de l’agriculture, 1964,
ronéotypé (314 p.), p. 6 et 7.
3. Dépendance et non-interdépendance, car l’on sait qu’entre les industries les relations de
domination sont le plus souvent prépondérantes. Cf. pour la France, H. Aujac, La hiérarchie des
industries dans un tableau des échanges interindustriels, Revue Economique, mars 1960.
4. Nous analyserons ce problème de façon plus précise en conclusion.
5. Source : pour le charbon : Eng Alves Bastos, A posicâo..., op. cit, p. 115 ; pour le pétrole : General
Arthur Levy, Politica nacional do petroleo, doc. ronéotypé no 13, p. 5 ; pour l’électricité : Annexe
2.
6. Nous ne disposons plus pour ces deux dernières années de données complètes et ne pouvons
faire état que de renseignements fragmentaires.
7. Le premier fut l’objet du décret n o 24 643 du 19 juillet 1934, et le second du décret n o 24 642 du
10 juillet 1934. Ce dernier néanmoins sera fréquemment modifié et remplacé par un nouveau
code : décret-loi no 1985 du 29 juillet 1940. Source : Estados Unidos do Brasil, Departamento de
imprensa nacional.
8. Selon la constitution républicaine du 24 février 1891, le sous-sol appartenait au propriétaire du
sol.
9. Revient aux Municipes la propriété des cours d’eau entièrement situés sur leurs territoires,
aux Etats celle des rivières qui parcourent ou limitent plusieurs municipes, à l’Union toutes les
autres. Cf. Alfredo Valladâo, Regime jurídico das aguas e da industria eletrica, Publicâo da
Prefeitura de Sao Paulo, 1941 (228 p.).
10. Pour le Code des Eaux, aucune équivoque n’est possible. L’article 139 (livre III) précise :
« L’aménagement industriel des chutes d’eaux et autres sources d’énergie hydraulique, soit du
domaine public, soit du domaine privé, se fait par le régime des autorisations et concessions. » En
sont exemptés les aménagements déjà utilisés industriellement et ceux, inférieurs à 50 kW, à
l’usage exclusif de leur propriétaire. Relèvent du régime de la concession (art. 140), les
aménagements d’une puissance supérieure à 150 kW, quelle que soit leur utilisation ; ceux
destinés à des services d’utilité publique, quelle que soit leur puissance. Relèvent du régime de
l’autorisation (art. 141) les aménagements d’une puissance inférieure à 150 kW et à usage exclusif
de leur propriétaire. Le Code des Mines, par contre, est moins clair. Le décret d’application du
Code de 1934 parle d’autorisation fédérale pour les mines du domaine privé et de concession
fédérale pour celles du domaine public. Dans le nouveau code de 1940, on ne trouve plus que le
concept d’autorisation.
11. Très exactement, le bénéfice annuel légal est égal à 10 % de la somme suivante :
- Valeur d’origine des immobilisations en service après amortissement ;
- Fonds de roulement égal à 2 mois de chiffres d’affaires brut ;
- Valeur des stocks.
12. Cf. Lourival Coutinho et Joël Silverra, O petroleo no Brasil..., op. cit., p. 346. Notons d’ailleurs
qu’elles ne sont pas directement atteintes par le code mais par la législation pétrolière qui
l’accompagne et s’inscrit dans le même contexte (cf. ci-dessous le sous-chapitre 2).
242

13. Pour une bonne synthèse des critiques adressées au Code des Eaux, voir : Luiz Antonio Gama e
Silva, Analise das dificuldades, Instituto da Engenharia, Semana de debates sobre energia eletrica,
Sâo Paulo, 1956 (302 p.), p. 81 et suiv.
14. 1931 et non 1934, car dès cette première date le décret n o 20395 du 15 septembre annonçait la
rédaction du Code des Eaux et suspendait tous les actes d’aliénation, de transfert ou de
commencement d’aliénation d’un cours d’eau.
15. Les difficultés de reconstituer l’évolution à long terme d’un prix homogène de l’électricité
sont bien connues. Citons, à titre indicatif, le rapport établi par B.C. de Mattos et R.C. Ribeiro
(L’importance..., op. cit., p. 439), entre le coût du kWh à usage domestique et le salaire d’un
employé de la Sâo Paulo Light. Pour le prix d’une heure de travail, le nombre de kWh que l’on
peut obtenir a évolué comme suit : 0,8 en 1905, 1,3 en 1910, 2,6 en 1920, 3,2 en 1931, 4,4 en 1941.
16. Cf. chap. II.
17. Une série de décrets d'application « provisoires » (décret-loi n o 2675 du 4 octobre 1940, no
2771 du 11 novembre 1940, no 5764 du 19 août 1943) conduisirent en effet à fixer les nouveaux
tarifs sur une base « raisonnable ». Le véritable décret d’application sera promulgué en 1957.
18. Luiz Antonio Gama e Silva, Analise das dificuldades..., op. cit., p. 86.
19. Cf. Armando e Achilles de Oliveira Fernandes, A industria..., op. cit.
20. Décret-loi no 2666 du 3 octobre 1940.
21. Cf. chapitre II.
22. Cf. décret-loi no 2667 du 3 octobre 1940.
23. On relève dans cette liste de travaux : régularisation de la situation du chemin de fer de
Jacui ; dragage du Rio Jacui ; aménagement des ports d’embarquement et de décharge ;
remodelage, prolongement et électrification du chemin de fer D. Tereza Cristina ; achèvement du
port de Laguna ; aménagement de celui d’Imbituba ; construction d’une usine d’agglomération à
Rio de Janeiro (mélange avec charbon étranger)... (art. 3).
24. La première classification date du 8 juillet 1941 (décret n o 7511) ; elle distingue les charbons
bruts (graudo), calibrés (bitolado) et lavés (lavado) pour le Rio Grande do Sul ; les charbons bruts,
choisis (escolhido) et lavés pour Santa Catarina et le Parana. Elle sera remaniée plusieurs fois,
en 1944 et en 1946.
25. Le décret-loi n o 4613 du 25 août 1942 impose la livraison obligatoire de 75 % du charbon
vendu hors des Etats producteurs.
26. Cf. chapitre V.
27. Tous les éléments que nous utilisons ci-dessous nous ont été fournis par M. Renato Bentes,
ingénieur à la Carbonífera Treviso.
28. Sans compter un volume important de rebus évalué à 23 % environ du tonnage traité.
29. Cf. Plano do carvao nacional..., op. cit., p. 37 et suiv.
30. Cf. Oswaldo Pinto da Veiga, Produçâo e suprimento do carvâo metalurgico do Brasil, Centro
Moraes Rego, XV Semana de estudos dos problemas minero-metalurgicos do Brasil, doc.
ronéotypé, p. 4.
31. Il s’agit, ainsi que nous l’avons déjà vu, du C.A.D.E.M. qui groupe les sociétés de Butiá et de
Sâo Jeronimo et du Departamento Autonomo do Carvâo Mineral, créé par l’Etat du Rio Grande do
Sul.
32. Oswaldo Pinto da Veiga (op. cit., p. 4) rapporte que certaines d’entre elles abandonnent au
fond le meilleur charbon lorsqu’il se présente en veine trop dure pour être fractionnée.
Rappelons que le garimpeiro est le chercheur de diamant, mais plus généralement le prospecteur
artisanal et quelque peu dépradateur.
33. Loi no 1886 du 11 juin 1953. Cf. A legislaçâo sôbre o carvâo..., op. cit., p. 110.
34. Décret no 36745 du 3 janvier 1955.
35. Cf. Oswaldo Pinto da Veiga, Produçâo e suprimento..., op. cit., p. 9.
36. Loi no 3226 du 27 juillet 1957.
243

37. Déjà ancienne, cette unité est considérée comme obsolète compte tenu de sa consommation
spécifique très élevée (5 750 kcal/kWh) ; elle cessera de fonctionner lorsque SOTELCA aura
achevé son programme.
38. Sa consommation spécifique moyenne ne dépassera pas 3 000 kcal/kWh ; la première tranche
est entrée en fonction courant 1964 et la seconde doit le faire en mars 1965.
39. Cette méthode, surtout utilisée aux U.S.A., consiste à dégager de grandes galeries que
maintiennent des piliers de charbon qui sont ainsi abandonnés. De type extensif, elle permet des
productivités très élevées mais fait perdre 15 % environ du charbon.
40. Actuellement 30 % environ de la production de Santa Catarina est obtenue à ciel ouvert.
41. Cf. Oswaldo Pinto da Veiga, Produçâo e suprimento..., op. cit., p. 18.
42. Cf. Oswaldo Pinto da Veiga, Produção e suprimento..., op. cit., p. 21.
43. Les prix du charbon sont empruntés à Oswaldo Pinto da Veiga, Produção e suprimento..., op.
cit., p. 24. L’indice des prix de gros des matières premières industrielles est celui de la Fondation
Getulio Vargas. Cf. Conjuntura Economica, oct. 1964, p. 10, Annexe.
44. Loi no 3860 du 24 décembre 1960. Cf. A legislaçâo..., op. cit., p. 186.
45. Il s’agit pour le Rio Grande do Sul de l’extension de Charqueadas (90 MW), d’Alegrete (66), de
Candiota (20) et de Jacui (100) ; pour le Parana, de l’extension de Figueira.
46. Informations obtenues auprès de M. Renato Bentes, de la Carbonifera Treviso. Notons qu’une
petite proportion du charbon cokéfiable est destinée aux usines à gaz.
47. A son origine, l’usine de Volta Redonda fonctionna quelques mois avec le seul coke obtenu à
partir des charbons de Santa Catarina. Ses caractéristiques sont en effet les suivantes :
- Carbone fixe : 76 % ; Shatter test = 82.
- Cendres : 22 % ; Tumbler test - stabilité = 53 ; dureté = 60.
- Soufre t 1,2 % ; Porosité = 46.
La teneur en cendres est sans doute élevée, mais elle ne dépasse guère celle des charbons
japonais (19,0 %), australiens (19,4 %) et indiens (23,1 %) utilisés aux mêmes fins. C’est cependant
pour obtenir de meilleurs rendements que fut décidé le mélange, dans la proportion 40-60, avec
des charbons américains de meilleure qualité.
Notons cependant que la loi no 4122 du 27 août 1962 a autorisé l’Union à créer une nouvelle
société, Siderurgica de Santa Catarina S.A. (SIDESC) dont le but est de construire une nouvelle
unité sidérurgique à proximité des gisements charbonniers : elle tenterait en appliquant de
nouveaux procédés de fonctionner à 100 % de charbon national. Nous manquons cependant de
renseignements plus précis sur ce nouveau projet.
48. Cf. J.-M. Martin, Consommation et production d’engrais dans l’Afrique de l’Ouest, Rapport à la
2e Conférence de Niamey, décembre 1962.
49. Décret-loi n o 395 du 29 août 1938 et décret no 4 071 du 12 mai 1939 qui en fixe les règles
d’application.
50. Décret-loi no 588 du 7 juillet 1938.
51. Décret-loi no 2615 du 21 septembre 1940.
52. En voici les grandes lignes (tarif général seulement) :

53. Art. 13 du décret-loi no 538 du 7 juillet 1938.


54. Décret-loi no 1369 du 25 juin 1939.
55. Nous les analyserons plus loin en étudiant les moyens de financement.
244

56. Cf. le discours du Ministre de la Justice, Francisco Campos, du 24 février 1939, in C.N.P.
Relatorio de 1944, p. 22-23.
57. Il suffit, pour s’en convaincre, de se rapporter au décret n o 29171 du 18 janvier 1951 qui
précise le régime du C.N.P. et en décrit les structures, à savoir, outre le Conseil lui-même et la
Commission Exécutive :
- une division technique avec 7 sections ;
- une division économique avec 5 sections ;
- une division administrative avec 8 sections ;
- des services régionaux et des services spécialisés.
58. Rappelons que G. Vargas abandonne le pouvoir et est remplacé par le Président Dutra. Cf.
chapitre IV.
59. Exemption de taxes douanières sur les machines, appareils, instruments et matériel de
consommation qui n’existent pas en conditions identiques dans le pays ; tarifs minimes de la part
des chemins de fer, des compagnies de navigation, des services portuaires, etc. (art. 101).
60. Au double sens de naturalisation et de publicisation.
61. En l’absence d’informations précises depuis 1964, il est difficile de savoir comment évolue la
politique pétrolière. Sans doute Petrobras continue-t-elle à se développer, même dans le secteur
de la distribution (création de la Divisão de Distribuição de Derivados de Petroleo — D.D.D.P. —,
Cf. Petrobras no 213), mais, par ailleurs, le programme d’action du nouveau gouvernement (op.
cit., p. 166) prévoit « d’aménager des conditions de participation du capital étranger privé dans
les zones non réservées au monopole public ». Qu’est-ce à dire ?
62. Parmi les principaux transferts du C.N.P. à Petrobras, citons les biens de :
- la Comissão de constituição de refinaria nacional de petroleo S.A. ;
- la Frota nacional de petroleiros ;
- la Comissão de industrialisaçâo do xisto betuminoso ;
- la Comissão de refinaria de petroleo de Cubatâo ;
- la Comissão Especial de industrias petroquímicas.
63. Indiquons à titre complémentaire que Petrobras est dirigée par un Conseil d’Administration
et un directoire. Ce dernier comprend un président et 3 directeurs nommés par le Président de la
République. Dans le conseil d’administration, le directoire est complété par les représentants des
actionnaires, publics et privés, à raison d’un membre pour 7,5 % du capital social souscrit avec
droit de vote (art. 19). Les statuts de Petrobras ont été approuvés par le C.N.P. le 12 mars 1954 et
promulgués par le décret no 3530S du 2 avril 1954.
64. Décret no 40845 du 28 janvier 1957.
65. En 1960, le C.N.P. qui dépendait jusque-là directement du Président de la République est
incorporé au nouveau Ministère des Mines et de l’Energie (loi n o 3702 du 22 juillet 1960).
66. Il n’est sans doute pas possible d’assigner des objectifs précis dans un domaine tel que la
recherche pétrolière où l’aléatoire demeure prépondérant, et l’on sait que les 100 000 b/j.
assignés au Reconcavo par les « Metas » ont été très critiqués par les techniciens. Peut-être
cependant pourrait-on concevoir la détermination de seuils servant de points de repère à l’action
du planificateur.
67. Il s’agit des 2 plans élaborés pendant la guerre :
- Plano de Obras publicas e aparelhamento de defesa nacional (1939-1943) ;
- Plano de Obras e equipamentos (1944-1948).
68. Presidencia da Republica, O Plano Salte, op. cit.
69. Prévisions qui ont été reprises par J. Kubitscheck dans Diretrizes gerais do Plano nacional de
desenvolvimento, 1955, 148 pages.
70. Non compris les transports maritimes qui font partie de l’objectif « transport ».
71. Cf. Plano trienal..., op. cit., p. 122.
72. Ministerio do planejamento, Programa de açâo..., op. cit., p. 165.
245

73. Sur la base de l’indice des prix que nous avons retenu (cf. Annexe 1), on obtient en effet
l’évolution suivante : 120 millions pour 8 ans ; 560 pour 5 ans ; 4 400 pour 4 ans et 6 000 pour
3 ans. Pour la période 1964-66, le manque d’informations ne nous permet pas d’apprécier le
montant réel des investissements prévus, mais on peut penser qu’il ne dépasse pas celui du plan
triennal, compte tenu de la poussée inflationniste observée en 1964 et 1965.
74. Les chiffres cités dans ce paragraphe sont tirés des rapports annuels de Petrobras.
75. Selon la loi n o 1749 du 28 novembre 1958, le produit de cet impôt se partage ainsi : 75 % est
destiné au Fundo Rodoviario Nacional et 25 % aux investissements liés à l’industrie pétrolière.
Notons qu’il n’utilise pas le canal budgétaire mais est recueilli quotidiennement par la Banque du
Brésil qui le ventile entre ses deux destinataires.
76. Loi n o 2975 du 27 novembre 1956. Pour mettre cet impôt hors d’atteinte des pressions
inflationnistes, la nouvelle loi transforme les taxes fixes en taxes « ad valorem » qui deviennent
les suivantes :
- pour les produits importés : gaz liquéfié (80 %), essence auto (150 %), supercarburant (200 %),
kérosène (80 %), etc. ;
- pour la production nationale : 3/4 de la taxe sur le produit importé similaire.
La loi no 4452 du 5 novembre 1964 a redéfini un système de taux différenciés par produit mais
identiques pour les produits importés et raffinés au Brésil (cf. Diario official du 9 novembre 1964).
77. Pour 1962 et 1963, les statistiques sont tirées du Bulletin of the American Association of Petroleum
geologists, août 1964, p. 1255. Pour 1964, cf. Petrobras, mai-juin 1965.
78. Nouvelle évaluation en retrait sur celles des précédentes années. Cf. Relatorio 1953.
79. Dont 120 pour le bassin de Sergipe-Alagoas et 116 pour le Reconcavo et Sud Tucano. Au sujet
de cette dernière zone, le document le plus récent que nous possédons (Petrobras, déc. 63)
indique 400 millions de tonnes de réserves prouvées, probables et possibles.
80. Cf. le tableau no 70.
81. Voici les principales caractéristiques des champs exploités ou sur le point de l’être en 1954 :

Notons que les évaluations des réserves ont depuis lors été considérablement élevées.
82. Cf. Général Arthur Levy. Programa para a produçâo de energia. Setor : política nacional de
petroleo. Doc. no 13, ronéotypé 1963.
83. Récemment annoncée par le président Castello Branco (cf. Petroleum Press Service, 1 er
janvier 1965, p. 30), cette découverte n’est pas encore parfaitement connue. Le champ, de 14
à 50 km 2 selon les sources, est situé à 35 km environ au Nord-Ouest d’Aracaju. Commencés au
cours du 2e semestre 1963, les travaux de forage ont abouti en octobre passé à des puits
producteurs de 13 t/j. Situé à 800 m de profondeur et sous une pression de fond de 100 psi, le
gisement pourrait être exploité au moyen de 100 puits espacés de 400 m puis plus tard de 100 m.
C’est dans ce but que Petrobras envisage dés cette année de forer 71 400 m.
84. A propos de l’Amazone : « I bilieve the Amazon region could become a new Middle East. »
Link en 1958, rapporté par Harvey O’Connor, World Crisis..., op. cit., p. 172.
A propos du Maranhâo : « Le bassin Piaui-Maranhâo fournira en pétrole tout le Brésil et encore le
246

Mexique et la moitié du continent des U.S.A. dans le futur commerce mondial de ce produit »,
rapporté par S.F. Abreu, Os recursos..., op. oit., p. 179.
85. Cf. A. Perrodon, La recherche pétrolière. Statistiques comparées et perspectives économiques,
Revue de l’I.F.R., 1964, no 10, p. 1067-1092.
La classification établie par l’auteur est la suivante :

86. Rappelons que les surfaces sédimentaires se répartissent comme suit :

Cf. Walter K. Link, What are the chances for oil in the sedimentary basins of Brazil ? The oil and
gaz journal, nov. 1959, p. 289.
87. Cf. M. Mainguy, Recherche et production des hydrocarbures, Institut Economique et Juridique
de l’Energie, Cahier no 3, Mouton, Paris, 1965.
88. Cf. A. Perrodon, La recherche pétrolière, Statistiques comparées et perspectives économiques,
Revue de l’Institut Français du Pétrole, octobre 1964. Evidemment, les divers critères évoqués ne se
recoupent pas, mais l’insuffisance des données statistiques ne permet pas de choisir.
89. Indiquons notamment que la distinction entre forages de développement et forages
d’exploitation n’est pas toujours aisée à faire. Pour les seconds, une classification précise a été
élaborée aux U.S.A. en 1944 (New field widcat, new pool wildcat, shallowcr ou deeper pool test-
out post), mais elle est rarement utilisée dans la plupart des statistiques.
90. Notons que tous ces travaux sont réalisés par des firmes nord-américaines sous contrat du
C.N.P.
91. L’expression est de M. Mainguy, Recherche et production..., op. cit.
92. En l’absence d’informations plus précises nous avons considéré comme forages
d’exploration :
- tous ceux effectués hors du Reconcavo ;
- dans le Reconcavo même, tous ceux qui ne sont pas apparus liés à une découverte antérieure en
reprenant leur liste dans les rapports annuels du C.N.P.
A partir de 1955, nous avons adopté la classification de Petrobras (cf. Bolêtim economico n o 6..., op.
cit.). Seules, quelques centaines de mètres de forage effectuées dans le Sergipe-Alagoas de 1958
à 1961 ont été laissées parmi les puits d’exploration contrairement à la classification de
Petrobras.
93. Cf. Sylvio Froes Abreu, Os recursos..., op. cit., p. 183.
94. Rappelons aussi que nous ne tenons pas compte des forages entrepris avant 1939 et de ceux
réalisés par des particuliers entre 1939 et 1954.
95. Le Reconcavo (10 000 km 2) et le Tucano (35 000 km 2) sont la plupart du temps regroupés.
Néanmoins seule une partie du Tucano (zone de Querera) a été explorée et de façon bien moins
intensive que le Reconcavo. Pour ne pas fausser les coefficients nous n’avons donc retenu que le
Reconcavo en lui ajoutant la partie du Tucano explorée, soit au total 15 000 km 2
96. . Situation qui justifie d’autant moins le ralentissement de la prospection sismique et des
forages d’exploration depuis 1960.
97. En prenant le concept de réserve dans un sens très large, c’est-à-dire à la fois le volume et le
mode de répartition.
247

98. Rappelons bien que seuls les forages d’exploration sont pris en compte dans cette évaluation.
Si on leur ajoute les forages de développement, le rapport s’élève très sensiblement. Il n’exprime
plus, croyons-nous, l’efficacité de la recherche, mais à la fois celle de la recherche et de la
production. Nous reviendrons plus loin sur ce problème.
99. Selon M. A Perrodon, La recherche pétrolière..., op. cit., p. 1084. Le nombre de mètres forés
pour obtenir 100 m3 ou 100 t. d’huile de 1945 à 1962 aux U.S.A. et de 1950 à 1960 pour les autres
pays sont les suivants :

100. Cf. M. Mainguy, Recherche et production..., op. cit.


101. Non qu’ils aient le même monopole public que le Brésil, mais parce que le système des
concessions interdit les excès qu’ont connus les EtatsUnis du fait de l’indissociabilité du sol et du
sous-sol.
102. Cf. Conclusion de MM. Bakirov et Tagiev, in Petrobras, oct. 1963, p. 10-19.
103. Le Brésil dispose actuellement de 60 appareils de forage, ce qui n’est évidemment pas
négligeable si on compare cet équipement à celui de la plupart des autres pays, mais ce qui est
peu si l’on se souvient de l’étendue des zones sédimentaires qui pourraient être prospectées et si
on le confronte aux 1 500 appareils que détiennent les Etats-Unis dont le sous-sol commence
pourtant à être mieux connu que celui du Brésil.
104. Cf. Les différents travaux du Pr. F. Perroux.
105. Géologue nord-américain de la Standard Oil, il se vit confier en 1958 la direction des services
géologiques de la Petrobras. Son rapport final date d’août 1960. Nous avons pu le consulter sous
sa forme ronéotypée.
106. Cf. Avaliaçâo otimista do petroleo brasileiro, Petrobras, oct. 1963..., op. cit.
107. Notons que dans la version du rapport soviétique que nous avons utilisé, il n’est pas fait
mention du Parana.
108. Sans doute les divers champs actuellement exploités dans le Reconcavo — la plupart
d’ailleurs avec l’aide de procédés de récupération secondaire — verront-ils leur production
décroître, mais Petrobras mise sur le bassin de Carmopolis (1 300 t/jour prévues en janvier 1966)
et sur de nouvelles découvertes dans le Tucano, sur la frange côtière du Maranhâo (Barreirinhas)
et, en off-shore, au large de Bahia.
109. Il s’agit des raffineries dénommées Landulfo Alves et Présidente Bernardes.
110. Il s’agissait d’installations procédant à une distillation directe et sommaire de petites
quantités de pétrole, d’une capacité de 150 b/j, pour expérimenter les possibilités offertes par le
pétrole bahian.
111. Décret-loi no 9881 du 16 septembre 1946.
112. Cf. tableau no 77 et carte no 8.
113. La raffinerie « Alberto Pasqualini » a été mise en chantier en 1962 à Canoas tout près de
Porto Alegre. Reliée par un oléoduc de 120 km au port pétrolier de Tramendai, elle devrait être
achevée dans sa première phase (4 500 t/jour) en juin 1966 en attendant d’être portée à 6 500 t/
jour. Cf. Petroleo, juin 1962, p. 10.
114. La loi de 1953 n’a pas incorporé au domaine de Petrobras les raffineries privées brésiliennes
existantes ou en construction à cette époque, mais l’on sait que, depuis, leur nationalisation a
souvent été évoquée, notamment peu de temps avant la « révolution » d’avril 1964.
115. Pour reprendre une expression du Professeur F. Perroux.
248

116. Source : Petrobras, octobre 1963, p. 27. Ces économies sont évaluées sur la base des prix
C.I.F. des dérivés importés du même type que ceux produits par les raffineries nationales,
déduction faite des dépenses en devises du secteur.
117. Cf. chapitres III et IV.
118. Cf. chapitre V.
119. Etudié par le C.N.P. dès 1946, cet oléoduc de produits finis destiné à alimenter la capitale
pauliste a été achevé en octobre 1951 par la Cie de chemin de fer « Santos a Jundiai » qui en
assure l’exploitation. Outre le transport de dérivés pétroliers, il assure depuis 1954 l’alimentation
en brut de la raffinerie de Capuava.
120. Il s’agit d’un conduit de 24 cm de diamètre et de 120 km de longueur installé à partir du
nouveau parc de stockage de Sâo Sebastiâo, d’une capacité de 30 000 t, pour approvisionner la
raffinerie « Presidente Bernardes » que ne pouvaient atteindre les gros pétroliers, ce qui
entraînait un transbordement coûteux.
121. Commencé en avril 1960, cet oléoduc devrait actuellement être achevé. D’un diamètre de 18
pouces (45 cm environ), il franchit successivement, sur ses 360 km de longueur, la serra de
Petropolis, la serra das Aboboras et la serra da Mantiqueira pour atteindre Betim, à proximité de
Belo Horizonte.
122. Il serait du plus haut intérêt de pouvoir évaluer le bénéfice résultant pour la collectivité de
la substitution des dérivés pétroliers au bois. Les données font défaut, mais un récent article de
Petrobras (Petroleo contra os « fazedores de desertos », juillet-août 1965) permet au moins
d’attirer l’attention sur le problème. On évalue à 100 millions d’arbres l’économie annuelle
imputable à la seule consommation de gaz liquéfié par 5 millions d’usagers et à plusieurs millions
de m3 le bois épargné par la dieselisation des chemins de fer. Or, lorsque l’on sait ce que coûte la
déforestation dans un pays tropical, on imagine tout ce que l’économie nationale peut gagner à
long terme par de telles substitutions.
123. Cf. L’industrie du pétrole, novembre 1964, p. 65-66.
124. A savoir : Koppers, Chem-Werke Hüls, Solvay, Reichhold Chemicals I.M.C., Rhodiaceta, Du
Pont de Nemours, Celanese Corp. Of America, Columbian Carbon, etc.
125. Sont programmées en 1965 les nouvelles unités suivantes : etylbenzène (23 000 t/an) ;
styrène (20 000 t/an) ; tetramère de propane (40 m3/jour) ; dodecylbenzène (10 000 t/an) ; urée
(250 t/j). Cf. Petrobras, 1964, como foi para a Petrobras, mai-juin 1965, p. 12.
126. Entrée en service fin 1962, l’unité de « Gasolina Natural da Bahia » traite 1 416 000 m 3 de gaz
naturel par jour, dont une partie est récupérée sous forme d’essence (80 m 3/jour), une autre de
gaz liquéfié (200 t/j), le reste étant réinjecté dans les champs voisins producteurs de pétrole afin
d’élever le taux de récupération.
127. Cf. Petroleo, novembre 1961, p. 14.
128. Cf. Petrobras, mars-avril 1964, p. 12.
129. Un fait est significatif : c’est à l’occasion de la demande de biens d’équipement par Petrobras
pour la raffinerie de Mataripe que s’est constituée l'Associaçâo Brasileira para o desenvolvimento
das industrias de Base (A.B.D.I.B.), qui a depuis joué un rôle important dans le développement de
l’industrie lourde brésilienne. La participation de cette dernière à l’équipement de l’industrie
pétrolière n’a fait que croître : Mataripe (20 %), Duque de Caxias (50 %), Fabrique de caoutchouc
synthétique (80 %). Pour la décennie 61-70, la C.E.P.A.L. lui assigne une contribution d’au moins
64 % à la construction des raffineries, oléoducs et unités pétrochimiques, soit un total
de 138 millions de U.S. $. Cf. Naciones Unidas, C.E..P.A.L., Estudo sobre a fabricaçâo..., op. cit., p. 11
à 13.
130. Cf. Tableau no 81 ci-joint.
131. Nous utilisons l’adjectif nouveau pour le distinguer du secteur public traditionnel constitué
jusque-là des petites centrales de municipe.
132. Source : Conselho Nacional de aguas e energia eletrica, Document interne.
249

133. Ventilation provisoire entre thermique et hydraulique.


134. Rappelons (cf. chapitre II) que sont exclus de ces évaluations les petits groupes thermiques
ou hydrauliques installés dans les domaines agricoles.
135. Cité par Y. Leloup, A produçâo de energia eletrica no Brasil, Revista mineira de engenharia,
décembre 1960, p. 6-17.
136. Il s’agit uniquement de la puissance installée et en voie de l’être par les sociétés de service
public, soit 522 et 2 502 MW en 1958, 619 et 3 864 en 1965. Cf. Naciones Unidas, C.E.P.A.L., Estado
actual y evolucion reciente de la industria de la energía electrica en America Latina, E/CM
12/560, mars 1961, p. 32.
137. Bien que située dans l’Etat de Bahia, cette grande unité innerve progressivement tout le
Nordeste, ce qui explique sans doute la diminution de puissance installée observée dans le
Pernambuco, le Sergipe et l’Alagoas.
138. Cf. Romulo Almeida, Experiencia brasileira de planejamento, orientaçâo e controle da
economia, Estudos economicos, juin 1950, no 2.
139. Ce n’est plus vrai à partir de 1954 lorsque le Conseil pourra décider de l’utilisation des
ressources du Fonds Fédéral d’Electrification. Cf. art. 7 du décret n o 41019 du 26 février 1957.
140. Cf., par exemple, le message que le Président Dutra adresse au Congrès, le 15 mars 1948 ; il
propose de stimuler l’initiative privée par l’octroi de crédits à long terme et à un faible taux
d’intérêt.
141. Ce problème a été analysé par D.F. Cavers et R. Nelson, Electric power..., op. cit. Rappelons
notamment qu’ils évaluent comme suit le taux de profit net (rate of return on net worth) des
grandes sociétés étrangères comparé à celui de l’industrie manufacturière (p. 30-31).

Il s’ensuit que les émissions d’actions nouvelles par les sociétés d’électricité ne constituent guère
que de 2 à 10 % de celles de l’industrie manufacturière selon les années.
142. Les fonds publics investis doivent être les suivants :
- 600 millions par les Etats et les Municipes ;
- 750 millions par le Gouvernement Fédéral.
- Ces derniers seraient affectés comme suit :
- 200 millions à la Companhia Hidreletrica do Sâo Francisco ;
- 200 millions au Plano Nacional d’Eletrificaçâo (qui n’existe pas) ;
- 100 millions à l’électrification rurale ;
- 250 millions pour la création d’une industrie lourde de matériel électrique.
Cf. O Plano Salte..., op. cit.
143. Soit 4 603 millions de cruzeiros dans lesquels ne sont pas compris les 130 millions de dollars
d’achat de matériel U.S. Cf. B.N.D.E., XI Exposiçâo sobre o programa..., op. cit., p. 9.
144. Loi no 2308 du 31 août 1954, complétée par la loi n o 2944 du 8 novembre 1956 et le décret no
40499 du 6 décembre 1956.
145. Il s’agit de la « taxa de despacho aduaneiro » prévue par la loi du 27 novembre 1947.
146. Jusqu’en 1962 (loi n o 4156 du 28 novembre), il s’élève à 0,20 Cr/kWh pour les usages-
lumière ; 0,10 Cr/kWh pour les usages-force et 5 % du montant des consommations à forfait.
147. Soit 1 % proportionnellement à leur production effective d’électricité ;
4 % proportionnellement à leur superficie ;
45 % proportionnellement au montant de l’impôt unique perçu ;
50 % proportionnellement à leur population.
148. A la condition que la majorité des actions de ces sociétés appartienne à des personnes de
droit public qui eu contrôlent aussi l’administration.
250

149. Selon la loi n° 4156 du 28 novembre 1962, la nouvelle base d’imposition, proportionnelle au
prix de kWh, évolue comme suit :

150. Bien qu’elle ait contribué à l’installation de 50 % de la puissance additionnelle, on ne doit


pas oublier qu’en règle générale, la B.N.D.E. ne finance que 60 % du montant réel de
l’investissement. Il faut par ailleurs tenir compte des investissements en matière de transport et
de distribution qui peuvent représenter jusqu’à 50 % de l’investissement de la branche.
151. Soit, au 31 décembre 1962, 6 363 km financés par la B.N.D.E. et 1 386 environ par le F.F.E.
152. Seul le financement de la B.N.D.E. a été retenu afin de ne pas risquer de doubles emplois, car
les mêmes projets sont le plus souvent financés à la fois par la B.N.D.E. et le F.F.E.
153. B.N.D.E., XI Exposição..., op. cit., p. 37.
154. Cf. B.N.D.E., XI Exposiçâo..., op. cit., p. 38.
155. Les unités classées ne sont ni des groupes ni des centrales, mais des tranches de travaux
soumis à financement et pouvant comprendre, selon les cas, la centrale entière, un seul ou
plusieurs groupes. Nous avons effectué le classement en reprenant un à un les projets acceptés
par la B.N.D.E. dans l’annexe C du document déjà cité.
156. On peut les observer à la lecture du tableau détaillé de l’Annexe III.
157. Message no 134 du 10 avril 1954. Cf. Presidencia da Republica, Plano Nacional de Eletrificação
e Centrais Elétricas Brasileiras S.A. Departemento de imprensa nacional, Rio de Janeiro, 1954.
158. La législation antérieure au second conflit mondial imposait la fréquence de 50 périodes sur
tout le territoire, mais la rupture des relations avec l’Europe pendant la guerre et le resserrement
des liens avec les U.S.A. ont conduit à importer de plus en plus des appareils construits en 60
périodes, aussi le plan opte-t-il pour cette dernière fréquence.
159. Il est bien évidemment devenu caduque depuis la date de son dépôt.
160. Elle l’est cependant dans le discours du Ministre Gabriel Passos lors de la constitution
d’Electrobras le 11 juin 1962. Cf. Revista Brasileira de Energia Eletrica, n o 1, août 1963, p. 2 et 3.
161. Cf. le message no 134 du 10 avril 1954 et la loi no 3890 du 25 avril 1961 (Présidence Quadros).
162. A cet égard, le modèle britannique constitue une source féconde de réflexion.
163. La loi a été promulguée le 14 octobre 1964.
164. Cf., par exemple, l’analyse des disparités économiques à l’intérieur de l’Etat de Sâo Paulo.
Govêrno Carvalho Pinto, 2e Plano de acâo 1963-1966, Imprensa oficial de Estado, 1962, 343 p.,
p. 57.
165. C’est notamment celle que retient le rapport du Ministère des Mines et de l’Energie sur les
perspectives d’électrification du Centre-Sud au cours de l’actuelle décennie. Cf. Luiz Carlos
Barreto, O suprimento de energia elétrica à regiâo Centro-Sul do Brasil no periodo 1962-1970,
Engenharia, avril-mai 1962.
166. Cf. B.C. de Mattos et J.C. Ribeiro, Importance de l’énergie..., op. cit., p. 455.
167. Cf. A. Cardellini, As reservas hydro-energeticas do Brasil, Belo Horizonte, 1961 (52 p.), p. 31.
A propos de cette évaluation, il convient de rappeler qu’il existe diverses conceptions des
réserves hydroélectriques qui ne doivent pas être confondues afin de pouvoir procéder à des
comparaisons sur des bases homogènes.
- Les disponibilités apparentes procèdent de la simple formule N = fQH dans laquelle N exprime le
potentiel hydraulique, Q le débit minimum toujours disponible et H la dénivellation du cours
d’eau aménageable.
- Les disponibilités réelles tiennent compte de la puissance imputable à l’action des techniques
sur Q (pompages, interconnexions..., etc.) et sur H (transposition de bassin, reprises, chutes
artificielles, etc.).
251

C’est cette seconde définition extensive que retient Cardellini, mais par ailleurs son évaluation ne
couvre que les sites déjà connus et étudiés, sommairement tout au moins.
168. Au sens de propres à chaque Etat.
169. Cf. Alexandre Henrique Leal, Expansâo do sistema de distribuiçâo, Semana de debates sobre
o problema de energia eletrica, Clube de engenharia, 27 novembre 1962.
170. Liaison assurée par une ligne de 330 km sous une tension de 230 kV mais compliquée par
une différence de fréquence entre les deux systèmes : 50 périodes à Rio et 60 à Sâo Paulo. Le
problème n’a été résolu de façon satisfaisante qu’en 1950 avec l’achèvement de la station de
conversion d’Aparecida (50 MW).
171. Les puissances citées sont celles qui doivent être atteintes lorsque toutes les tranches seront
mises en service. Cf. Mario Savelli, Energia Electrica e desenvolvimento industrial no Brasil,
Electricidade, juillet-sept. 1960.
172. Contrairement à la plupart des plans brésiliens de cette époque, ces objectifs s’appuient sur
une étude approfondie des possibilités de développement du Minas et des ressources dont il peut
disposer. De plus, chaque objectif est régionalisé selon 7 zones délimitées à l’intérieur du Minas.
173. Cf. chapitres III et IV.
174. De 1940 à 1949, la production d’électricité a crû au taux annuel moyen de 8 %, moyennant
une élévation du facteur de charge de 30,4 % à 44,2 %, d’où une impossibilité de faire face aux
pointes,
En ce qui concerne la structure de l’industrie électrique, nous renvoyons au chapitre II dans
lequel nous l’avons analysée.
175. Cf. loi no 510 du 30 novembre 1949, in CEMIG, Legislação e estatutos, Belo Horizonte 1960
(94 p.).
176. Cf. décret no 3 246 du 2 février 1950.
177. Cf. décret no 3 710 du 20 février 1952.
178. A savoir : Cia de Eletricidade do Alto Rio Doce, Cia de Eletricidade do Medio Rio Doce, Cia de
Eletricidade do Alto Rio Grande, Central Eletrica do Piau S.A.
179. Rappelons que la plupart des Etats disposent d’une D.A.E.E., homologue à leur niveau à la
Division des Eaux et de l’Energie Electrique du Gouvernement Fédéral. C’est par elle que se sont
généralement manifestées les premières interventions des pouvoirs publics dans le domaine de la
production et du transport de l’électricité.
180. Cf. CEMIG, A Demig e a usina de Estreito no Rio Grande, janvier 1963, doc. ronéotypé, 58 p. +
Annexes.
181. Les Centrales achevées à cette époque sont les suivantes : Itutinga (36 MW), Salto Grande
(100 MW), Piau (28 MW), Tronqueiras, etc. Il s’agit, notons-le, des capacités finales mises en place
par tranches successives.
182. La « Eletrificaçâo Rural de Minas Gerais S.A. » (ERMIG) est constituée le 19 février 1962 avec
un capital social initial de 100 millions de Cr., dont 55 souscrits par la CEMIG et le reste par des
organisations agricoles ou paraagricoles telles que la Coopérative Centrale des Producteurs
Ruraux du M.G., les Frigorifiques du M.G. S.A., la Banque Hypothécaire et Agricole du M.G., etc.
Les travaux, qui ne font que commencer, s’appuieront sur la constitution de Coopératives
d’électrification rurale autorisées par le décret fédéral du 22 mai 1962 et seront financés par une
partie des bénéfices de la CEMIG, des dotations du Gouvernement Fédéral et des emprunts
contractés auprès de la B.N.D.E. ou d’autres instituts, spécialisés en matière agricole. Les
réalisations actuelles ou projetées se limitent à l’environnement rural immédiat des principales
villes de l’Etat : Belo Horizonte, Gov. Valadares, Uberaba, Cons. Lafaiete, etc. Cf. Rapport ERMIG
1962, in rapport CEMIG de la même année.
183. Relativement à Belo Horizonte, évidemment, car l’on a vu que Sâo Paulo a aussi connu,
surtout à partir de 1940, des périodes de pénurie.
252

184. Cf. le tableau des consommations industrielles d’électricité dans le Minas Gerais. CEMIG, A
Cemig e a usina..., op. cit., p. 17.
185. Cette dernière, ainsi que nous allons le voir, est construite par USELPA (Sâo Paulo) en
collaboration avec la COPEL qui obtiendra 40 % de l’électricité produite.
186. Sur le premier fleuve, il s’agissait de concessions déjà octroyées à des sociétés privées
en 1944 puis abandonnées par elles. Sur le second, la concession date du 8 février 1950. Cf. Usinas
Eletricas do Paranapanema S.A. (doc. interne ronéotypé), et Cia hydroeletrica do Rio Pardo,
Aproveitamento do potencial hidraulico do Rio Pardo, Observaçôes gerais (doc. interne
ronéotypé).
187. Toutes ces unités sont soit achevées, soit en construction. Ajoutons-leur les deux projets sur
le Tietê, de Promissâo (234 MW) et Tres Irmâos (215 MW).
188. L’électrification rurale s’opère par l’intermédiaire de coopératives d’électrification. Fin
1962, les deux plus importantes d’entre elles, Presidente Prudente et Fernando Prestes
desservent 500 propriétés rurales pour lesquelles ont été construites 350 km de lignes financées à
85 % par la « Caixa Economica Estadual ». Le 2 e Plan d’action du Gouvernement de Sâo Paulo, que
nous citons, se propose d’électrifier selon le même système 20 000 propriétés que desserviront
18 000 km de lignes. Cf. Govêrno Carvalho Pinto, 2e Plano de açâo, 1963-66..., op. cit., p. 222.
189. Cf. Expandese a eletrificaçâo no Espirito Santo, Conjuntura Economica, décembre 1964, p. 75 et
suiv.
190. Cf. la liste des centrales du continent latino-amércain in : Economic Commission for Latin
America, Economic survey, 1963..., op. cit., vol. C, p. 211 et suiv.
191. L’autorisation d’étudier le projet est demandée par la B.N.D.E. le 8 mai 1956 et, moins d’un
an après, le 25 février 1957 un rapport concluant est présenté par la B.N.D.E. Cf. John R. Cotrim,
Aproveitamento hidroletrico de Furnas, Revista brasileira de energia eletrica, sept.-oct. 1963, p. 22 et
suiv.
192. Les participations que nous citons constituent une moyenne de toutes les actions souscrites ;
50 % d’entre elles, avec droit de vote, n’appartiennent qu’à la B.N.D.E. (51 %), la CEMIG (25 %) et le
D.A.E.E. de Sâo Paulo (24 %) ; les sociétés privées ne détiennent donc que des actions
préférentielles sans droit de vote. Cf. D.B. de Oliveira Andrade, Em defesa de Furnas, Belo
Horizonte 1959 (120 p.), p. 65.
193. John R. Cotrim, Aproveitamento..., op. cit., p. 29-30.
194. Lors de sa création, Electrobras s’est vu attribuer, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, les
participations de l’Union (B.N.D.E.) aux entreprises d’électricité.
195. La Sâo Paulo Light n’ayant pas souscrit à la dernière augmentation de capital, c’est la CHERP,
société d’économie mixte de l’Etat de Sâo Paulo, qui l’a fait à sa place.
196. Il s’agit d’un emprunt auprès de la BIRD pour l’achat de matériel étranger.
197. Soit Furnas lui-même (1 200), Camargos (50) et Itutinga (50) en amont ; Peixoto (480) en aval.
198. Cf. Central Eletrica de Furnas S.A., Relatorio da Diretoria, 1962.
199. Cf. Joaquim Louzada Mariante, Aproveitamento do Salto Funil, Revista Brasileira de energia
eletrica, août 1963, p. 24 et suiv.
200. Cf. Alfredo Bandini, Plano Geral de regularizaçâo do rio Paraiba visando o reerguimento
econômico de vale — aproveitamento hidroeletrico, Sâo Paulo, 1963 (53 p.), p. 5.
201. Cf. Loi n o 2 017 du 23 décembre 1952 qui approuve l’accord passé entre les Etats intéressés
(documents internes ronéotypés).
202. Cf. P. Mendes da Rocha et C.E. de Almeida, Aproveitamento hidroeletrico Urubupungá-
Itapura-rio Parana Brasil, Electricidade, juillet-sept. 1960, p. 306-313.
203. Dont le détail fait l’objet de l’Annexe 3.
204. Cf. A. Cardellini, As reservas..., op. cit., p. 31 et suiv.
205. Les uns et les autres s’imbriquent étroitement et l’on sait qu’un des buts de la Commission
Inter-Etats du Bassin Parana-Uruguay est d’étudier les aménagements qui permettront un jour la
253

jonction des deux bassins et la navigation fluviale depuis le Rio da Plata (Buenos-Aires) jusqu’aux
bouches de l'Amazone (Belem).
206. On ne peut évidemment exclure l’hypothèse d’un développement rapide des centrales
nucléaires de petite et moyenne puissance, mais en l’état actuel des connaissances aucun délai,
même très approximatif, ne peut être fixé.
207. Cf. la situation du Nordeste analysée plus loin à propos de Paulo Afonso.
208. Cf. la carte n o 10 sur laquelle nous avons localisé chacune des centrales et ce que nous
pensons savoir de leur réseau actuel et futur.
209. Cf. Almir de Oliveira Telles. A hidreletrica de Cachoeira Dourada, Aguas e energia eletrica,
janv.-juin 1963, p. 254 à 262.
210. Cf. Governo Mauro Borges Teixeira, 1° Plano de desenvolvimento economico de Goias, 1963,
non paginé. Interligaçâo dos sistemas de eletrificaçâo do Nordeste Amazonia e Centro-Oeste,
Conjuntura Economica, janv. 1965, p. 71 et suiv.
211. Cf. Mauricio Cars, Usina de Bôa Esperança : esperança e redençâo para o nordeste ocidental,
Revista Brasileira de energia eletrica, nov.-déc. 1963, p. 34-44, et Interligação dos sistemas..., op. cit.,
p. 72.
212. Nous en avons vu le programme, mais nous ne savons pas si le Gouvernement issu de la
« révolution d’avril 1964 » en favorisera la réalisation.
213. Le décret-loi no 8031 du 3 octobre 1945 organise la compagnie et le décret n o 19706 du même
jour délimite sa concession. Cf. C.H.E.S.F., O sistema de Paulo Afonso de 1955 à 1961, 55 p.
214. Dont 147 dans le Pernambuco, 83 dans le Paraiba, 53 dans l'Alagoas, 33 dans le Sergipe, 85 à
Bahia. Cf. C.H.E.S.F., Paulo Afonso e a expansão economica do Nordeste (doc. ronéotypé sans
autres références).
215. Cf. Amaury Alves Menezes, Energia para o nordeste, Revista Brasileira de energia eletrica, nov.-
déc. 1963, p. 10 et suiv.
216. Indiquons qu’en ce point les débits extrêmes du Sâo Francisco, depuis qu’ils sont connus, ont
été évalués ainsi : 759 m3/sec. en 1934 et 22 000 m3/sec. en 1960.
217. La même année, la C.H.E.S.F. incorpore à son réseau la Centrale thermique de Cotegipe
(20 MW) appartenant jusque-là au réseau fédéral de chemins de fer de l’Est brésilien.
218. Nous sommes hélas obligés de nous appuyer sur des données de 1961 sans savoir exactement
où en sont les réalisations plus récentes. Cf. C.H.E.S.F., Relatorio 1961, p. 31.
219. Résolution no 517 du 4 juillet 1962. Cf. C.E.R.N.E., doc. ronéotypé, 52 p.
220. Cf. C.H.E.S.F., Relatorio de 1959, tableau no 6 et O sistema..., op. cit., p. 19 et suiv.
221. Cf. C.H.E.S.F., Paulo Afonso e a expansão..., op. cit.
222. Cf. chapitre V.
223. Cf. Introduction.
224. Cf. chapitre IV.
225. Citons, à titre d’exemple, ceux que nous avions calculés pour l’économie française en 1954.
Electricité 5,92
Charbon 2,34
Gaz 1,89
Extraction des minerais 1,61
Sidérurgie 1,37
Pétrole 0,67
226. Ces évaluations sont empruntées :
- pour 1951, à Carlos Berenhauser Junior, A industria de material eletrico e turbinas, Aguas e
Energia Eletrica, juillet 1951, p. 22 à 38 ;
- pour 1964, à Ministerio do planejamento..., op. cit., p. 157.
La conversion en Cr. 1953 est effectuée au moyen de l’indice F.G.V. des prix des produits
industriels. Cf. Annexe 1.
254

227. Il n’est pas nécessaire d’insister sur le caractère très approximatif de ces ventilations et l’on
ne saurait y voir une décomposition type, utilisable en tout temps et tous lieux. Ces pourcentages
ne sont que des ordres de grandeur obtenus par sondage ou recoupement à partir de plusieurs
expériences françaises : ils ne peuvent servir qu’à esquisser les principales directions dans
lesquelles des effets d’entraînement sont susceptibles de s'exercer.
228. Cf. Les monographies de l’Annuaire Banas, Elétrica e eletrónica, Sâo Paulo, juin 1963.
229. Cf. sur ce problème, Carlos Berenhauser Junior, A industria..., op. cit.
230. Cf. chapitre IV, Section 2.
231. Cf. Naciones Unidas, Estudo sobre a fabricaçâo..., op. cit., p. 69 ct suiv.
232. Un tel passage ne s’effectue pas toujours sans difficultés et gaspillages. Ainsi, la construction
de tel barrage-voûte en béton requiert-elle deux fois plus de temps qu’en Europe et revient-elle
beaucoup plus cher, car la technique est relativement nouvelle dans un pays habitué aux
barrages en terre.

NOTES DE FIN
1. Source : Général Berenhauser Junior, Setor de energia eletrica..., op. cit., et Aguas e energia
eletrica, nov.-déc. 1962.
2. Source : B.N.D.E., VI Exposicâo…, op. cit., p. 76. M. Pinto de Aguiar, A importancia da
participacâo do capital nacional na expansâo do parque energético. Revista Brasileira de nergia
electrica, janv.-févr. 1964, p. 3.
255

Conclusion

1 Très imparfaitement, l’analyse du développement énergétique et de l’industrialisation au


Brésil débouche sur les trois groupes d’enseignements évoqués dans l’introduction de
cette étude. L’un d’entre eux, rappelons-le, portait sur la contribution du secteur
énergétique à la restructuration de l’ensemble. Ce problème mérite d’être repris si l’on
souhaite clore l’analyse sur les voies qui s’offrent au planificateur pour construire le
développement énergétique futur. Celui-ci ne peut l’être qu’en fonction d’objectifs liés à
un projet d’industrialisation explicite. L’expérience passée permet-elle d’esquisser les
grandes lignes de cette liaison ? Sans doute bien des points demeurent-ils obscurs et les
quelques enseignements que nous avons pu réunir s’apparentent-ils plus à des
hypothèses de travail qu’à des conclusions définitives. En dépit de leur fragilité, ils
peuvent être utilisés tout au moins sous la forme de questions que l’on ne saurait éluder.
2 C’est moins par la croissance indifférenciée de son produit que par une série d’effets
indirects et induits liés à la dimension et au statut public de ses unités que le secteur
énergétique — plus particulièrement les branches du pétrole et de l’électricité — a joué un
rôle important dans la croissance industrielle du Brésil au cours de la dernière décennie.
Jonction, en aval, du charbon et de l’électricité avec la sidérurgie et la métallurgie, du
pétrole avec l’industrie des matières plastiques, des engrais et du caoutchouc ;
entraînement, en amont, des industries métallurgiques, mécaniques et électriques. Le
secteur de l’énergie se trouve ainsi placé au centre de cet ensemble d’industries dont nous
avons souligné la rapide croissance (growth industries) et dont on peut penser qu’elles
ont exercé de forts effets sur la productivité d’autres secteurs (industries
industrialisantes). Qu’une telle action n’ait pas été maximale, cela n’est que trop certain
et l’on peut recenser quelques-unes des nombreuses déperditions liées aux structures de
l’économie brésilienne durant cette période : projets abandonnés ou partiellement
exécutés ; achat à l’extérieur de biens d’équipement dont la fabrication nationale n’était
pas impossible ; concentration des nouvelles unités dans le Centre-Sud sans
aménagement des propagations vers les autres régions..., etc. L’on retrouve, par ce biais,
toutes les limites du « modèle » brésilien d’industrialisation mais ces dernières ne doivent
pas masquer le rôle joué par un secteur qui, à travers d’inévitables tâtonnements, se
réorganise autour de grandes firmes publiques ou semi-publiques, élabore un embryon de
planification, mobilise des fonds qui ne seraient pas forcément utilisés à des fins
256

productives, implante des unités dont la dimension et le caractère novateur supposent


des macro-décisions et un horizon long.
3 Ces caractéristiques permettent de penser que les composantes les plus dynamiques du
secteur énergétique brésilien, non seulement sont appelées à jouer un rôle de premier
plan dans la poursuite de l’industrialisation, mais disposent des moyens nécessaires pour
contribuer à sa généralisation hors des zones où elle se cantonne actuellement. Une telle
action porte moins sur la croissance globale de la consommation et de la production1 que
sur la façon d’assurer, à partir du secteur énergétique, les effets d’entraînement
maximum sur le reste de l’économie. Cet objectif s’impose d’autant plus que les
ressources énergétiques disponibles demeurent limitées malgré les résultats atteints au
cours de la dernière décennie.
4 La voie la plus fréquemment explorée dans ce sens est celle de la diminution du prix de
l’énergie rendue à l’usager. Une telle baisse devrait entraîner chez les consommateurs
une série de réactions positives qui se répercuteraient de proche en proche en prenant la
forme d’achats de machines, d’élévation de productivité et de baisse progressive des prix
réels. Cette voie, nous semble-t-il, est non seulement erronée mais peut aboutir, dans un
pays en voie d’industrialisation, à des résultats inverses de ceux escomptés.
5 La relation de cause à effet entre l’abaissement du prix de l’énergie et la croissance des
industries est, tout d’abord, incertaine. Même lorsque le champ d’investigation couvre
des expériences multiples et variées, aucune corrélation statistique n’est observable2.
Analytiquement, le phénomène s’explique : hors quelques usages sur lesquels nous
reviendrons plus loin, l’énergie n’entre que pour une faible part dans la structure des
coûts industriels3. Dès lors, une variation du prix réel qui ne peut être que faible a peu de
chance d’entraîner les réactions positives que nous évoquions plus haut. Ce qui est vrai
dans un pays industrialisé a des chances plus grandes encore de l’être dans un pays en
voie d’industrialisation où les prix n’ont que des liens très lâches avec les coûts de
production4 et où l’on sait que de toute façon les réactions primaires ne se propagent peu
ou pas parce que les industries et les marchés sont mal reliés du fait des déficiences de
l’infrastructure et de l’inorganisation des communications.
257

Carte no 12 - RESERVES ENERGETIQUES ESTIMEES EN 1963

6 Quand bien même d’ailleurs l’abaissement du prix de l’énergie aboutirait aux résultats
escomptés, il ne constituerait probablement pas l’effet d’entraînement maximum dans
une économie en voie d’industrialisation. Le but à poursuivre en effet n’est pas tant de
développer ce qui existe déjà que de faire surgir des industries dans les secteurs et les
régions qui en manquent. Or, à quoi conduirait un abaissement progressif et généralisé du
prix de l’énergie sinon à favoriser sans discrimination les usagers qui ont la possibilité
d’en consommer, c’est-à-dire certains secteurs, certaines régions et certains groupes
sociaux qui se partagent déjà l’essentiel du revenu national ? Quant à attendre de
l’abaissement du prix de l’énergie — et de lui seul — la création spontanée d’industries
industrialisantes dans les régions les plus retardées, il ne faut guère y compter. Sans
doute l’énergie constitue-t-elle une fraction importante des coûts de ce type d’industrie,
mais l’on sait aussi que leur implantation se heurte à des obstacles d’une toute autre
nature.
7 Ajoutons enfin d’un point de vue opérationnel que les prix d’une entreprise ou d’une
branche de production sont de mauvais guides pour une politique d’industrialisation
parce que même lorsqu’ils sont correctement calculés et connus, ils émanent de
comptabilités fausses5. L’entrepreneur, privé ou public, n’enregistre qu’une partie des
coûts que son activité fait supporter à la collectivité, si bien qu’une baisse du prix de
l’énergie pratiquée par un producteur peut, en fait, être accompagnée d’une élévation de
son coût social6. Comme précédemment, cette analyse critique de la signification du prix,
valable pour les pays industrialisés, l’est à fortiori pour l’économie brésilienne victime à
la fois d’effets de domination externe puissants et de distorsions internes profondes.
8 La recherche d’une maximation des effets d’entraînement du secteur énergétique
n’implique cependant pas que l’on néglige le prix de l’énergie mais qu’on le replace dans
258

l’ensemble des autres actions qui, pour ne pas être les plus visibles, n’en sont pas moins
effectives. Parmi elles, nous privilégions celles qui sont susceptibles de s’exercer sur les
industries qui fabriquent des machines et des semi-produits car ces industries peuvent,
par leur produit, élever la productivité de l’agriculture, des activités secondaires semi-
artisanales et des services contribuant ainsi à résorber les distorsions qui entravent
actuellement l’industrialisation brésilienne. Développer l’électrification rurale ou
approvisionner le Nordeste en produits pétroliers n’ont en effet de sens que si,
parallèlement, l’industrie brésilienne est capable de fournir en quantité le second terme
du couple énergie-machine. Une telle analyse conduit ainsi à construire le développement
énergétique futur en fonction d’un double groupe d’effets potentiels.
9 En aval, l’objectif peut être de rechercher, par priorité, le couplage de toute disponibilité
additionnelle d’énergie avec les techniques les plus novatrices dans les domaines de la
sidérurgie, de la métallurgie, de la pétro ou carbochimie, et l’implantation des unités qui
en résultent dans les régions du pays qui n’ont encore été que faiblement atteintes par
l’industrialisation7. La réduction directe du minerai de fer par les hydrocarbures et la
sidérurgie électrique, la mise en œuvre des procédés pétrochimiques les plus modernes,
sont quelques-unes de ces innovations majeures qui, en raccourcissant les processus
techniques, peuvent élever sensiblement l'efficacité de l’accumulation et abaisser le taux
de dépendance de l’économie brésilienne.
10 En amont, ce sont les effets de dimension et d’innovation des investissements
énergétiques qui doivent être maximisés. L’industrie brésilienne de biens d’équipement a
déjà atteint un niveau de développement suffisant pour que l’on puisse en attendre des
réactions positives à toute impulsion prenant la forme d’un débouché nouveau ou d’une
innovation technologique. Par sa dimension, son statut partiellement public et son souci
d’innover dans certains domaines8, le secteur énergétique peut entraîner la croissance
d’un groupe d’industries de grande taille et de niveau technique élevé dont les
répercussions s’étendront à de nombreuses branches d’industries utilisant des
équipements similaires.
11 Cette double jonction ne constitue que l’amorce — mais l’amorce indispensable — des
effets d’entraînement potentiels du développement énergétique. Ces derniers se
poursuivent à travers les élévations successives de productivité liées à la diffusion du
couple machine-énergie dans les diverses sphères d’activité. Encore faut-il que les
propagations soient aménagées, c’est-à-dire que le développement énergétique s’insère
dans un projet d’industrialisation fixant les grandes lignes de la nécessaire
restructuration de l’économie brésilienne et disposant des moyens de la mener à bien.

NOTES
1. Les prévisions actuelles portent sur une croissance globale de 60 % entre 1964 et 1970, soit à
cette date une consommation de 61 millions de m3 équivalent pétrole contre 38 actuellement. Les
diverses formes d’énergie n’y contribueront pas également : les produits végétaux continueront à
régresser tandis que les produits pétroliers et l’électricité verront leur part croître très
259

rapidement. D’après les dernières prévisions dont nous disposons pour 1970, la puissance
installée passerait ainsi de 7,1 à 14 millions de kW environ (+ 100 %), la capacité de raffinage de 14
à 23,8 millions de tonnes (+ 70 %), la production de charbon de Santa Catarina de 1,6 à 3,2 millions
de tonnes (+ 100 %) et la production de pétrole brut de 4,3 à plus de 10 millions de tonnes.
2. Cf. Institut Economique et Juridique de l’Energie. Prix de l’énergie et croissance économique, 2
volumes ronéotypés, 1961.
3. Cf. Institut Economique et Juridique de l’Energie. Actes du premier Colloque franco-italien
d’économie de l’énergie..., op. cit.
4. Cf. Naciones Unidas — CEPAL — El processo de industrializacion en America Latina, E/CN.
12/716, avril 1965, 2 volumes, p. 266 et suivantes.
5. On reconnaîtra là une analyse du Professeur F. Perroux.
6. Parce qu’elle a entraîné un endettement externe freinant la croissance d’autres secteurs, un
chômage sans possibilité de réemploi dans certaines régions, une élévation du taux de morbidité
professionnelle..., etc.
7. On peut observer sur la carte n o 12 ci-jointe que les réserves énergétiques, évaluées en 1963,
s’étendent du Nordeste au Rio Grande do Sul : encore ne comprennent-elles pas les ressources
mal connues telles que le potentiel hydroélectrique des affluents de l’Amazone et les éventuelles
réserves pétrolières de Barreirinhas dont on a annoncé récemment la découverte.
8. Nous pensons, par exemple, aux recherches entreprises par Petrohras pour exploiter les
schistes bitumineux ou à celles qui sont menées en matière d’énergie nucléaire.
260

Annexe no I. Évolution de la
production industrielle du Brésil
de 1914 à 1962

1 L’analyse sur longue période de l’évolution de la production industrielle soulève une


double série de difficultés méthodologiques liées à la définition statistique du produit
industriel et au choix d’une unité d’évaluation homogène.

Section 1. — Définition du produit industriel


2 Les sources statistiques dont on dispose ne sont pas d’égale valeur et ne couvrent pas
toujours le même champ d’activités. Il convient donc de définir ce dernier avec le plus de
rigueur possible et de vérifier l’écart qui le sépare des autres champs retenus par telles ou
telles évaluations auxquelles on peut être amené à se référer.
3 Parmi les sources statistiques, les résultats des recensements industriels (1920, 1940, 1950
et 1960) doivent être privilégiés parce qu’ils sont les plus complets et que toutes les autres
évaluations s’y réfèrent directement ou indirectement. Aussi leur empruntons-nous la
définition de la valeur du produit industriel utilisée pour toute notre analyse, à savoir
celle de toutes les marchandises produites par les établissements industriels au cours de
l’année du recensement, quelle que soit leur destination : ventes, transferts à d’autres
établissements de la même entreprise, cession gratuite ou mise en stocks1. Cette valeur
est calculée hors taxes, c’est-à-dire déduction faite de l’impôt de consommation et de la
taxe sur la production effective des mines2.
4 Pour bien des raisons, et notamment pour pouvoir situer l’industrie dans la formation du
produit intérieur brut, il eût été préférable d’utiliser le concept de valeur ajoutée qui est
d’ailleurs fourni par les divers recensements sous la dénomination de « valor do
transformaçao industrial ».
5 Des raisons pratiques ne nous ont pas permis de le faire :
1. Nous ne disposons pas du recensement de 1920, mais simplement d’un rappel de ses
principaux résultats parmi lesquels ne figure que la valeur de la production industrielle.
261

2. Les évaluations que nous utilisons entre les dates de recensement ne portent pas sur la
valeur ajoutée mais sur la valeur de la production. Le choix de ce dernier concept présente
cependant moins d’inconvénients qu’on pourrait le penser de prime abord pour retracer la
croissance de l’industrie brésilienne. La valeur ajoutée permet d’éliminer des doubles
emplois qui deviennent importants avec l’intégration des unités industrielles, ce qui
n’advient, nous le verrons, qu’au cours de la dernière décennie. Or précisément, à partir
de 1947, avec la naissance de la comptabilité nationale, l’on connaît la valeur ajoutée, ce qui
permet éventuellement de corriger la première évaluation et de mesurer la contribution de
l’industrie à la formation du produit. Sur l’ensemble de la période, on ne peut donc utiliser
que la valeur de la production pour obtenir une évaluation homogène de la croissance.

6 Que couvre-t-elle exactement ? Aux termes des recensements industriels, toutes les
activités d’extraction, valorisation et transformation réalisées dans les établissements des
sociétés privées, publiques et d’économie mixte. Ne sont donc exclus que les travaux
publics directement réalisés par l’administration, la chasse, la pêche et la valorisation des
produits primaires effectuée dans les établissements agricoles3.
7 Toujours du seul point de vue statistiques, toutes ces activités ne sont pas considérées
comme homogènes ; les recensements distinguent parmi elles :
• les industries extractives4 ;
• la construction civile et les services industriels d’utilité publique (production, transport et
distribution d’électricité, de gaz et d’eau) ;
• les industries de transformation, elles-mêmes scindées en dix-huit branches 5.
8 Ce dernier groupe, qui représente plus de 90 % de la valeur totale, a souvent été retenu
seul, soit par les recensements (celui de 1920 et provisoirement celui de 1960), soit par les
évaluations chronologiques (celle de R. C. Simonsen par exemple). Quelques hypothèses
ont dû être élaborées pour parer à ces lacunes, mais aucune ne porte sur des chiffres
assez importants pour risquer d’altérer les grandes lignes de l’évolution. On a réuni dans
le tableau no 98 les principaux résultats des quatre recensements en soulignant les
chiffres qu’ils ne fournissent pas et que nous avons dû reconstituer.

TABLEAU No 98. — Valeur de la production industrielle par grandes masses à partir des recensements
industriels (en millions de cruzeiros courants).

9 L’ensemble industries extractives, construction civile et services publics industriels


représente 10,4 % du total en 1939 et 9,7 % en 1949. Compte tenu de l’évolution
industrielle que nous analysons dans les chapitres 3 et 4, il semble que Ton puisse retenir
un pourcentage de 10 % en 1919 et de 9 % en 1959. Parallèlement à la croissance des
262

industries de transformation au cours de la Première Guerre mondiale, l’électrification et


l’urbanisation ont connu un développement rapide ; il en est allé de même pour
l’extraction de certains matériaux et minerais destinés soit à la consommation interne,
soit à l’exportation. Néanmoins, un examen détaillé de leur production, exprimée en
unités physiques, autour des années 20, permet de penser que leur part dans le produit
industriel total n’a pas dépassé 10 %. La réduction à 9 % de cette contribution
en 1960 s’appuie sur la comparaison des indices d’activité des industries intéressées entre
1949 et 19596. On peut observer en effet qu’à un accroissement de 135 % des industries de
transformation ne correspond qu’une augmentation de 104 % de la construction civile qui
représente les 2/3 du groupe 3 et de 98 % de l’activité électrique représentative des
services industriels publics. Par ailleurs, la valeur du produit des industries extractives
que donne le recensement croît moins vite que celle des industries de transformation. Au
total, une diminution de 0,7 % de la part de ces industries ne semble donc pas irréaliste.
10 Cet ensemble de données constitue les points d’appui de notre évaluation7. D’autres
renseignements nous permettront de les relier chronologiquement, mais il convient au
préalable de choisir une unité de compte homogène qui rende la comparaison possible
d’un bout a l’autre de la période.

Section 2. — L’unité d’évaluation


11 C’est de son choix et de son application que naissent les plus grandes incertitudes.
De 1900 à 1962, la valeur de la monnaie brésilienne (mil-reis jusqu’en 1942, cruzeiros
depuis) a évidemment varié. Le choix d’une valeur monétaire unique sur une aussi longue
période entraîne une inévitable marge d’erreur tenant à l’hétérogénéité des indices de
prix et surtout à leur impossibilité de refléter les transformations structurelles de
l’économie brésilienne8. Bien conscient de ces déformations, nous avons néanmoins choisi
le cruzeiro 1939 comme unité de compte, et ce pour plusieurs motifs :
• La valeur de la production industrielle de cette année-là est bien connue grâce au
recensement industriel ;
• Aucune tendance inflationniste ou déflationniste importante n’altère les prix au cours de
cette période ;
• Toutes les branches de production constitutives de la croissance industrielle des décennies
suivantes n’existent pas encore, mais les plus importantes d’entre elles (ciment, métallurgie,
sidérurgie, pétrole...) ont déjà fait leur apparition.
12 A partir de là un indice de déflation a été construit pour la période postérieure à 1939
seulement9. Il s’appuie sur une confrontation des principaux indices de prix élaborés au
cours de la période et parmi lesquels nous avons retenu :
• De 1939 à 1949, l’indice des prix de gros construit par la Fundaçâo Getulio Vargas 10 et que
confirme dans ses grandes lignes celui du coût de la vie établi sur la base des enquêtes du
D.E.E. de Sâo Paulo ;
• De 1949 à 1960, l’indice des prix industriels, lui aussi élaboré par la Fundaçâo Getulio Vargas
.
11

13 L’application de ce déflatteur12, y compris celui qu’utilise implicitement R. C. Simonsen


pour la période antérieure à 1939, donne les valeurs suivantes de la production
industrielle à chaque recensement :
263

1919 8,9 milliards de cruzeiros 1939

1939 17,5 — —

1949 33,0 — —

1959 90,2 — —

14 Malgré toutes les précautions prises, on se doute bien que de telles évaluations risquent
d’être fortement altérées par la non-homogénéité des indices de prix. Nous les avons
donc reprises en les complétant année par année au moyen des indices du produit
industriel réel et en les confrontant aux évaluations plus limitées qui ont pu être faites
par d’autres auteurs.

Section 3. — Reconstitution de l’évolution de la


production industrielle
15 Outre les recensements déjà cités, des enquêtes industrielles moins espacées dans le
temps sont conduites par les pouvoirs publics13 ou par des associations privées14. C’est sur
la base de leurs résultats que sont construits les indices ou les évaluations dont nous
allons nous servir pour compléter et vérifier les données déflattées.
16 Deux périodes doivent être distinguées :
17 — Avant 1939, toute notre évaluation repose sur celle que R. C. Simonsen a élaborée à
partir des statistiques industrielles de l’Etat de Sâo Paulo, de celles de l’impôt sur la
consommation des produits industriels et, à titre d’étalonnage, de l’évolution des salaires
industriels calculée par l’I.A.P.I. Effectuée en cruzeiros courants, cette évaluation a été
déflattée, sur la base du pouvoir d’achat de la monnaie en 1914, au moyen de l’indice du
coût de la vie publié par le Ministère des Finances. Quelle en est la valeur ? Nous ne
disposons pas d’informations suffisantes pour la juger, mais Romulo Almeida 15 signale
qu’elle est probablement inférieure à la réalité, car aussi bien les statistiques industrielles
de l’Etat de Sâo Paulo que celles de l’impôt sur la consommation sont incomplètes 16. Cette
évaluation reste néanmoins la seule tentative sérieuse qui ait été faite pour mesurer la
croissance industrielle sur longue période17. Nous l’avons donc utilisée sous forme
indiciaire mais en l’appliquant aux résultats du recensement de 1939 que R. C. Simonsen
ne connaissait pas lors de son étude. La sous-évaluation est ainsi partiellement corrigée
au moyen d’une hypothèse qui ne devrait pas trop fausser le trend, à savoir que les
industries extractives, la construction et les services publics industriels non retenus par
R. C. Simonsen évoluent selon les mêmes rythmes que les industries de transformation.
18 — A partir de 1939, plusieurs évaluations entrent en compétition et des divergences
apparaissent dans l’estimation des taux de croissance. La série que propose Romulo
Almeida18, par exemple, rejoint bien en 1949 celle de la Comissâo Mista-Brasil-Estados
Unidos, mais alors que la seconde décrit une croissance assez régulière sur toute la
période, la première fait succéder une phase de stagnation (1944-1948) à une croissance
très rapide durant le conflit mondial.
264

19 Une fois de plus nous ne disposons pas d’éléments suffisants pour choisir en toute
connaissance de cause entre les unes et les autres. Nous le faisons cependant parce que de
toute manière la tendance générale n’est pas en cause puisque toutes les évaluations se
rejoignent, en 1949 d’abord puis en 1959. L’évaluation utilisée est donc celle de la
Comissâo mista prolongée après 1949 par l’indice du produit industriel de la Fundaçâo
Getulio Vargas qu’a adoptée le Conselho Nacional de Economia dans sa synthèse récente
de l’évolution économique du pays19. Seuls les chiffres provisoires des dernières années
(1959-1960) ont été corrigés et prolongés20. La série ainsi obtenue fait l’objet du tableau
99.
20 On peut observer qu’elle corrobore bien les évaluations obtenues par déflation des
résultats des recensements industriels :

Méthode 1 Méthode 2

1939 17,5 17,5

1949 33,0 33,93

1959 90,2 91,40

TABLEAU No 99. — Evolution adoptée de la valeur de la production industrielle de 1919 à 1962 (en
milliards de Cr. 1939).

1914 4,2.3 1939 17,49

1915 4,95 1940 18,36

1916 5,96 1941 20,29

1917 8,34 1942 19,59

1918 7,28 1943 21,86

1919 8,88 1944 22,74

1920 7,96 1945 23,96

1921 7,96 1946 27,98

1922 9,23 1947 29,21

1923 12,86 1948 32,00

1924 8,24 1949 33,93

1925 7,57 1950 37,95

1926 8,19 1951 42,15


265

1927 9,29 1952 44,95

1928 12,02 1953 46,87

1929 11,39 1954 50,90

1930 10,39 1955 53,52

1931 11,21 1956 60,51

1932 10,70 1957 67,51

1933 11,56 1958 79,75

1934 12,24 1959 91,40

1935. 14,52 1960 96,54

1936 14,64 1961 107,16

1937 15,90 1962 112,52

1938 16.65 1963


266

TABLEAU No 100. — Comparaison des indices de prix utilisables pour déflater la valeur de la production
en monnaie courante.

Note 2121
Commentaire du Tableau no 100
(1) Indice du coût de la vie calculé par R.C. Simonsen sur la base 100 en 1914. — Cf. A evoluçâo..., op.
cit., p.40.
(2) Indice du coût de la vie de 1928 à 1941. — Est utilisé dans les travaux de la Mission Cooke, mais
n’est assorti d’aucun commentaire sur sa composition et sonorigine.
(3) Indice du coût de la vie (y compris combustible, éclairage, eau et savon). — Source : Annuaire
Statistique de l’O.N.U. (1949-1950), Tableau 147, p. 401. Il est construit sur les données du B.I.T.
jusqu’en 1938 puis sur celles du D.E.E. de Sâo Paulo (base 100 en1939).
(4) Indice des prix de gros, tiré de l’Annuaire Statistique de l’O.N.U. (1949-1950), tableau 146, p. 389. —
La source citée est la Fondation Getulio Vargas, mais aucun commentaire ne permet de connaître la
composition de l’indice.
(5) Indice des prix de la production industrielle, base 100 en 1949. — Source : Presidencia da
Republica, Plano trienal de desenvolvimento economico e social, 1963-1965, décembre 1962, p.126.
(6) Déflateur implicite, base 100 en 1949, utilisé pour obtenir l’évolution de la valeur réelle du produit
intérieur brut par les comptables nationaux brésiliens. — Source : Revista Brasileira de Economia
(Fondation Getulio Vargas), mars 1962, no 1, p.48.
(7) Indice du prix des produits manufacturés et semi-manufacturés calculé par la Fondation Getulio
Vargas. — Cf. Conjuntura Economica (mensuel).
267

NOTES
1. L’unité recensée est l’établissement caractérisé par sa principale production, lorsque plusieurs
produits distincts sont issus d’une même unité, le recensement comptabilise autant
d’établissements qu’il y a de produits distincts.
2. Cf. I.B.G.E., Conselho Nacional de Estatística, Brasil, Censo Industrial, Recenseamento geral do
Brasil 1950, Rio-de-Janeiro, 1957, p. XXVIII.
3. Cette définition a subi quelques modifications d’un recensement à l’autre :
- Celui de 1920 exclut toutes les transformations de produits agricoles effectuées dans les
établissements ruraux, y compris la production de sucre et sous-produits ;
- Celui de 1940 exclut les transformations de produits agricoles qui sont exécutées selon un
processus manuel ou rudimentaire ;
- En 1950 le même principe est retenu, sauf pour les unités qui dépassent un certain volume de
production (cf. Censo industrial, op. cit. p. XIX) ;
- Le recensement de 1960, enfin, utilise le critère de la localisation (agricole ou non) mais retient
comme activité industrielle la production des usines de sucre et les scieries, même si elles
appartiennent à un domaine agricole.
4. L’extraction de produits végétaux n’est plus retenue par le recensement de 1960.
5. A savoir : transformation des minerais non métalliques, métallurgie, mécanique, matériel
électrique et de communication, matériel de transport, bois, mobilier, papier, caoutchouc, cuirs
et peaux, chimie et pharmacie, textile, vêtements et chaussures, produits alimentaires, boissons,
tabac, éditions et industries diverses. Le recensement de 1960 reventile d’ailleurs la branche
chimie en 4 nouvelles branches : chimie, produits pharmaceutiques et médicaux, produits de
parfumerie, savon, bougie et matières plastiques.
6. Les indices utilisés sont ceux que publie tous les mois la Fundaçao Getulio Vargas. cf.
Conjuntura Economica.
7. Le recensement industriel de 1960 n’a pas encore été publié in extenso, nous n’avons donc pu
utiliser que des documents provisoires parmi lesquels nous manquent les résultats concernant
l’Etat de Rio de Janeiro. En 1949, sa production industrielle représentait 6 % de la valeur totale,
compte tenu du développement de Volta Redonda et des industries métallurgiques qu’elle a
suscitées dans ce même Etat, nous avons retenu 7 %.
8. Les difficultés auxquelles on se heurte pour déflatter correctement une série longue sont bien
connues. Certains auteurs se sont même demandé si logiquement on pouvait se servir d’un indice
global. Ce débat est évoqué par G. Demaria, Materiali per una logica del movimento economico,
volume secundo, La Goliardica, Milan, 1955 (407), p. 230.
9. Pour la période antérieure, nous n’avons trouvé qu’un indice (base 100 en 1928) utilisé dans les
travaux de la Missâo Cooke, mais sans aucun commentaire sur son origine et son contenu.
L’évolution de la production industrielle de 1914 à 1939 a donc été reconstituée (cf. section 3 du
présent chapitre) sur la seule base des travaux de R.C. Simonsen.
10. Cf. Annuaire statistique de l’O.N.U., 1949-1950, tableau 146, p. 389.
11. Cf. Presidencia da Republica, Plano trienal de desenvolvimento economico e social,
1963-1965..., op. cit., p. 126.
12. Soit : 0,40 en 1919, 1 en 1939, 3,60 en 1949, 14 en 1959.
13. Il s’agit, pour les années anciennes notamment, des informations recueillies par
l’administration fédérale :
- Servico de Estatística Economica e Financeira do Ministerio de Fazenda (S.E.E.F.) ;
268

- Servico de Estatística da Produção do Ministerio da Agricultura (S.E.P.) ;


- Servico de Estatística da Previdência e Trabalho do Ministerio do Trabalho, Industria e
Commercio (S.E.P.T.),
ou, à l’intérieur de chaque Etat, par le Departamento Estadual de Estatística (D.E.E.). Très
souvent, ces dernières sont les plus précises.
14. Cf. par exemple celles de l’Instituto de Aposentadoria e Pensoês dos Industriaros (I.A.P.I.),
celles de la Federação das Industrias de Sâo Paulo (F.I.E.S.P.) ou enfin, et ce sont les plus connues,
celles de la Fundação Getulio Vargas.
15. Cf. son étude critique de toutes les sources statistiques relatives à l'industrie, Estimativa do
valor da produçâo industrial, Estudos Economicos, março 1950, n o 1, p. 9 à 94.
16. Toujours selon R. Almeida, les statistiques fiscales sont relativement sûres si les critères sur
lesquels elles reposent ont été correctement appliqués. Néanmoins, leur portée est limitée car
certaines industries en sont exemptées.
17. Cf. R. Simonsen, A evoluçâo..., op. cit.
18. Cette évaluation est une synthèse des statistiques élaborées par les D.E.E. de Sâo Paulo,
District Fédéral, Rio Grande do Sul et Minas Gerais, Etats dont la production industrielle
représente 80 % environ du total. Elle termine une étude critique des évaluations de Joachman,
de la F.I.E.S.P. et de la C.O.I.S.S.B.
19. Cf. Conselho Nacional de Economia, Exposiçâo geral da situaçâo economica do Brasil, 1960,
Rio de Janeiro, 1961 (127 p.), p. 121.
20. En nous servant de l’évaluation fournie par Industria : balanço de vinte anos.
Desenvolvimento e Conjuntura, 1961, no 7.
21. Evaluation très provisoire.
269

Annexe no II. Problèmes


méthodologiques posés par
l'évaluation de la consommation
énergétique

1 Les difficultés rencontrées lors de l’évaluation de la consommation énergétique du Brésil


sont de deux ordres :
• Insuffisance des informations statistiques brutes ;
• Choix d’une unité d’évaluation commune à toutes les sources d’énergie.
2 Mais avant d’aborder ces problèmes et d’indiquer la façon dont nous avons essayé de les
résoudre il convient de définir la notion de consommation énergétique elle-même.

Section 1. — Définition de la consommation


énergétique
3 La consommation d’énergie peut être évaluée à trois niveaux différents qui doivent être
bien distingués1.
A. La consommation brute recouvre la totalité de l’approvisionnement énergétique d’un pays
comptabilisé au niveau de la production ou de l’importation ; elle comprend donc les
quantités utilisées pour l’extraction, le transport et la transformation de l’énergie ;
B. La consommation nette est celle dont disposent les utilisateurs avant emploi ; elle est
obtenue en déduisant de la consommation brute l’énergie absorbée par le système de
production et de transport2 ;
C. La consommation effective, enfin, représente l’énergie dont a véritablement bénéficié
l’économie nationale, compte tenu de la diversité de rendement des machines utilisatrices.

4 Les écarts entre les trois évaluations varient certes d’un pays à l’autre mais restent
toujours importants. Entre A et B, ils traduisent le degré d’efficacité du système
d’approvisionnement énergétique, mais aussi, et ce facteur joue en sens inverse, sa plus
ou moins grande extension. Une économie important la totalité de sa consommation
270

énergétique et l’utilisant sur le lieu de débarquement peut obtenir une consommation


nette très voisine de la brute, alors qu’un système plus complexe, et peut-être plus
efficace (centrales thermiques modernes, réseau de transport bien conçu), verra l’écart
s’accroître entre les deux évaluations. Entre B et C, la différence reflète la plus ou moins
grande efficacité des installations utilisatrices, mais là encore l’interprétation n’est pas
simple car, si le progrès technique contribue à la réduction de l’écart, la diversification de
l’économie peut le freiner en faisant surgir de nouvelles utilisations plus dispendieuses.
On conçoit bien l’intérêt de disposer de ces trois évaluations pour analyser de façon
précise comment évolue la participation de telle ou telle forme d’énergie à la
consommation totale. C’est ce qu’a tenté, par exemple, Palmer Putnam lorsque,
multipliant l’input d’énergie (consommation brute) par un coefficient global d’efficacité,
il obtient l’output d’énergie (consommation effective)3. Indiquons que les valeurs du
coefficient auxquelles il parvient pour les cas extrêmes que sont ceux de l’Inde (0,06) et
des Etats-Unis (0,30 en 1050) sont suffisamment éloignées pour faire saisir tout l’intérêt
d’une évaluation en termes de consommation effective. Cependant, même pour un pays
aussi riche en travaux scientifiques que les Etats-Unis, les bases d’évaluation du
coefficient demeurent extrêmement fragiles ; à fortiori dans le cas du Brésil. Les
incertitudes tenant à la seule évaluation en termes bruts restent trop grandes, comme
nous allons le voir, pour que nous nous risquions à pousser plus loin l’analyse statistique
en l’absence d’informations précises. De façon générale nous nous en sommes donc tenu à
la notion de consommation brute ; lorsque à simple titre de référence elle est évoquée, la
consommation effective a été calculée à l’aide des coefficients suivants dont il est inutile
de rappeler le caractère très grossier4 :

Hydroélectricité (tous usages) 1,00

Charbon de bois (usages sidérurgiques) 0,50

Charbon minéral et produits pétroliers 0,20

Bois 0,05

5 Indiquons enfin que dans tous les cas il s’agit d’une consommation apparente, c’est-à-dire
compte non tenu des variations des stocks tant au niveau de la production que du réseau
commercial et, à fortiori, de l’utilisateur. Une seule exception à ce principe concerne le
charbon national : les écarts entre la production et les livraisons par les entreprises
minières deviennent tels au cours de la dernière décennie qu’il eût été dangereux de ne
pas en tenir compte. Ce sont donc les statistiques de livraison qui ont été retenues.

Section 2. — L’évaluation de la consommation en


unités spécifiques
6 La valeur de l’information statistique varie selon les périodes et selon les sources
d’énergie envisagées. Aucune évaluation, à notre connaissance, ne remonte au-delà des
premières années du siècle : c’est donc de 1900 que nous faisons partir nos séries. De
quelles informations disposons-nous depuis cette date ?
271

7 Deux sources d’énergie ne soulèvent pas de très grandes difficultés. Importés en totalité
jusqu’à une date récente, les hydrocarbures (essence, fuel, huile, diesel, kérosène, etc.)
sont connus par les statistiques douanières jusqu’en 19395. Ces dernières sont ensuite
reprises par l’étude du Groupe mixte B.N.D.E. - C.E.P.A.L. qui constitue le travail le plus
sérieux effectué à ce jour sur la période 1939-19546. Pour les années les plus récentes, il
suffit de se reporter aux publications officielles du C.N.P. et de Petrobras7. Si la
connaissance des quantités de charbon importé ne présente pas plus de difficulté8, celle
des livraisons par les houillères nationales n’est pas aussi simple, du moins pour les
périodes les plus anciennes. De 1924 à nos jours nous avons pu les obtenir directement de
la Comissâo Executiva do Carvâo Nacional ; pour les années antérieures (1912-1924),
aucune information n’ayant été publiée, à notre connaissance, nous nous sommes efforcé
de les reconstituer approximativement à partir d’un graphique qu’en donne Sylvio Froes
Abreu9.
8 Ce n’est cependant qu’avec l’hydroélectricité que les véritables difficultés commencent.
La période postérieure à 1939 est bien connue10, celle qui l’a précédée l’est moins. En
l’absence de toute statistique de production ou de consommation, nous n’avons pu nous
appuyer que sur l’évolution de la puissance installée qui, elle, est connue, mais de dix ans
en dix ans seulement. Deux hypothèses ont alors été faites :
1. Que la durée d’utilisation moyenne n’a cessé de s’élever jusqu’à atteindre les 3 000 heures
qui sont réellement effectuées en 1939, d’où une progression de 2 000 heures (1883-1900),
2 500 heures (1900-1920), 2 700 heures (1920-1930) et 3 000 heures (1930-1939) ;
2. Qu’au cours de chaque décennie la croissance de la production a été constante.

9 Le caractère arbitraire de l’une et l’autre hypothèse ne nous a pas échappé ; notons


cependant que l’élévation de la durée d’utilisation est confirmée par de multiples
témoignages. Pour limiter l’incidence des inévitables erreurs qu’elles impliquent, nous
nous sommes efforcé, toutes les fois où cela est possible, de ne raisonner que sur
l’évolution des puissances installées de 1883 à 1939.
10 L’évaluation de la consommation d’énergie végétale soulève bien d’autres difficultés.
Disposant d’une seule série homogène mais courte (1939-1954), nous avons dû l’utiliser
bien que n’en connaissant pas la méthode d’établissement et en en soupçonnant
l’inévitable incertitude11. Elle nous a donc servi de point d’appui aussi bien pour la
consommation de bagasse que pour celle de charbon de bois et de bois, ce dernier ne
comprenant pas évidemment les quantités qui sont carbonisées. Pour les années
postérieures à 1954, deux hypothèses ont été faites :
1. Que la consommation de bois continue à se maintenir à peu près constante, ou en très léger
déclin, ainsi qu’elle semble le faire depuis 195012 ;
2. Que la consommation de bagasse a crû avec la production de sucre dont elle est un sous-
produit, et que celle de charbon de bois n’a crû que très faiblement, l’augmentation de la
production de fonte au bois ayant été contrebalancée par une amélioration importante des
rendements dans les installations les plus modernes13.

11 Pour la période antérieure au second conflit mondial, l’incertitude est si grande que nous
avons renoncé à reconstituer une évolution année par année, pour nous limiter à fournir
un ordre de grandeur raisonnable de la consommation globale de bois au début de chaque
décennie. La seule indication disponible est tirée des travaux de l’ingénieur Lucas Lopes 14
: à partir d’une enquête effectuée dans le Minas Gerais, il observe que hors des zones
atteintes par l’industrie, la consommation de bois par habitant s’élève à 2 m3 par tête/an
272

et que les écarts autour de cette moyenne sont très faibles. Autre phénomène
intéressant : il ne relève aucune corrélation entre cette consommation et l’existence de
forêts, ce qui permettrait d’étendre son évaluation aux autres régions moins bien
pourvues en forêts que le Minas. Si les variations climatiques interviennent probablement
peu puisque le bois est essentiellement utilisé pour la cuisson des aliments, d’autres
facteurs par contre ne peuvent être négligés. Quels sont-ils ? En premier lieu, l'évolution
démographique, c’est-à-dire le quintuplement de la population totale en 60 ans. On peut
admettre qu’elle constitue l’explication essentielle, sur laquelle s’en greffent deux autres
aux effets opposés. L’urbanisation freine la croissance de la consommation végétale en lui
substituant gaz et électricité. En 1940, 21 % de la population brésilienne vit dans des villes
de plus de 5 000 habitants, mais sur ce total combien de personnes ont abandonné le
bois ? Une partie des citadins de Sâo Paulo, Rio de Janeiro, Niteroi, Porto Alegre..., etc.,
sans doute, qui bénéficient de l’approvisionnement en gaz d’usine, mais qu’en est-il des
autres villes ? L’électricité ne satisfait le plus souvent que les besoins d’éclairage, et la
diffusion des alcools ou dérivés pétroliers à usage domestique n’a pu entamer
sérieusement la place des combustibles végétaux qui restent seuls accessibles à la plus
grande partie de la population.
12 Inversement, de nouveaux débouchés sont apparus pour le bois au cours de la période,
parmi lesquels deux doivent être privilégiés : la sidérurgie et les chemins de fer. Pour la
première nous savons qu’une tonne de fonte exige 5 tonnes de charbon de bois,
coefficient que nous pouvons supposer approximativement constant sur l’ensemble de la
période, même si, le progrès technique jouant, il a pu être légèrement plus élevé en début
de période. Sur la base de 10 m3 ou 4 tonnes de bois pour une tonne de charbon de bois
nous obtenons, en fonction de la production de fonte, la consommation retracée dans le
tableau suivant. On voit que même si nous la doublions pour tenir compte des pertes, du
transport et de la consommation des services auxiliaires de la sidérurgie, elle ne
constituerait jamais qu’une faible part de la consommation supposée des ménages au
début de la période. Remarquons qu’en 1940 elle serait légèrement supérieure à
l’évaluation du groupe mixte B.N.D.E. - C.E.P.A.L. qui compte 720 000 tonnes de charbon
de bois, soit 2 880 000 t15.
13 Plus mal connue encore, la consommation de bois par les chemins de fer nous réduit,
pour l’évaluer, à une série d’hypothèses dont fort heureusement la convergence nous
rassure. Que représente-t-elle à l’issue de la période ? La moitié du trafic ferroviaire
environ16. L’autre moitié est assurée par le charbon minéral, soit, en 1939, 44 % de la
production nationale et 53 % des importations, c’est-à-dire 360 000 t de l’un et 732 000 t
de l’autre17. Compte tenu de leur pouvoir calorifique différent, la consommation
s’élèverait donc à : 360 000 x 5 500,103 kcal + 732 000 X 7 500,103 kcal = 7 470 x 109 kcal.
14 D’un montant théorique égal, la consommation de bois pourrait donc être de 7 440 X 10 9
kcal : 3 500 kcal = 2 millions de tonnes. On sait cependant que les rendements du bois
dans les chemins de fer sont inférieurs d’au moins 50 % à ceux du charbon minéral, ce qui
pourrait porter la consommation du premier à 4 millions de tonnes environ18. Rapportée
au kilométrage de voie ferrée dont dispose le Brésil en 1939, cette consommation
s’élèverait donc à 117 t/an par km.
15 Pouvons-nous contrôler cette hypothèse ? La seule information précise dont nous
disposions concerne la consommation de la Rede Mineira de Viaçâo dans l’Etat du Minas
Gerais19 : pour 4 000 km de voies, elle consomme, en 1938, 986 645 m3 de bois ou
395 000 tonnes environ, soit 99 t/an par km en moyenne. Compte tenu du caractère très
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grossier des hypothèses, on voit que les résultats peuvent être considérés comme
convergents autour du chiffre de 100 t/an par km en 1939. Comment a évolué cette
consommation au cours des 40 premières années du siècle ? Deux facteurs doivent être
pris en considération : les variations du trafic et les substitutions énergétiques. En se
basant sur le transport de marchandises qui constitue l’activité la plus importante des
chemins de fer brésiliens et reflète assez fidèlement l’évolution de leur trafic, on peut
estimer que ce dernier a quadruplé par km de voie installée entre 1900 et 1940 20. Il est
néanmoins probable que la croissance de la consommation ait été moins que
proportionnelle à celle du trafic, car les machines se sont améliorées, les wagons agrandis
et la charge moyenne par train élevée, ce qui nous conduit à adopter une variation de 50
à 100 t/km/an. Quant à l’incidence éventuelle de substitution bois-charbon, il ne nous est
pas possible d’en tenir compte en l’absence de toute information, mais on peut penser
qu’elle n’a pas altéré profondément la tendance21.