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Annales de Géographie

Répartition de la langue berbère en Algérie


E.-F. Gautier

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Gautier E.-F. Répartition de la langue berbère en Algérie. In: Annales de Géographie, t. 22, n°123, 1913. pp. 255-266;

doi : https://doi.org/10.3406/geo.1913.8304

https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1913_num_22_123_8304

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2R5

PARTITION DE LA LANGUE BERB RE EN ALG RIE

CARTE PL XIII

Le Gouvernement général algérien sur initiative et pratiquement


sous la direction de Mr Edmond Doutté fait faire une enquête sur
la répartition de la langue berbère en Algérie Mr Doutté prié de
aider dépouiller le dossier1
La répartition de la langue berbère en Algérie est un fait brutal
On pourrait imaginer il est établi depuis longtemps au-dessus
des discussions au moins dans les grandes lignes Si on veut se
rendre compte il en est rien on pourra comparer un coup il
la carte ci-jointe pi XIII avec celle qui été publiée par Reclus2
Moi-même avant avoir étudié le dossier de enquête je aurais
jamais supposé aussi étendue la tache berbérophone de Cherchel
ni surtout celle de Aurès
Pourtant une enquête officielle sur le même sujet déjà été faite
il cinquante ans et elle été publiée en 1860 mais une fa on
trop discrète On peut savoir que le général Hanoteau publié une
grammaire de la langue des Touareg3 et ne pas avoir eu attention
attirée par appendice de quelques pages qui la termine et qui lui est
parfaitement étranger est une Notice sur la carte annexée ce vo
lume et indiquant les localités de Algérie où la langue berbère est
encore en usage La carte est bien cachée dans une pochette de la cou
verture Notice et carte sont fort intéressantes beaucoup plus que la
grammaire qui est périmée mais il est facile de les ignorer et on
ne en est pas fait faute Une grosse erreur si apparente il faut
appeler un lapsus jamais été relevée que je sache
un document important puisse ainsi tomber en oubli est
une étrangeté dont Algérie un peu le monopole Il serait
de reprendre ce sujet les lamentations usuelles sur indifférence
métropolitaine ailleurs on saisit sur le fait propos de cette carte
cachée dans la couverture une grammaire un autre aspect de la
question dans la bibliographie des questions algériennes im-

EDMOND DOUTT et -F AUTIEH Eîiqïléfe sv la dispersion de la langue


herbèreen Alflérie faite par ril üe Mr Ic ouverneur general Alger Ad.Jourdan
1413 In- 164 p. pl carte col fr 11 ne reste plus pour mettre le
le volume en distribution il tirer la carte
KLISEE RECLUS Nouvelle Géoflraphip Universelle... XI rii/uè sepie uf rio
nale Paris 1886 391 63
HANOTEAU Essai de fl ramma re de lu langue Tamachek... Paris 1860
ouvrage couronne par Institut réédite Alper Ad Jourdan 189
356 OGRAPHIE GIONALE

portant est noyé dans un océan de choses insignifiantes ou côté


La carte Hanoteau une fois exhumée apporte la nôtre un con
trôle précieux Elle en est le prototype exact avec un demi-siècle
écart elle pour base elle aussi une enquête administrative et
les deux enquêtes celle de 1860 et celle de 1910 sont tout fait indé
pendantes une de autre Il faut éliminer de la carte Hanoteau le gros
lapsus qui la défigure1 Cela fait cette carte et la nôtre se super
posent exactement Une enquête administrative est uvre de col
laborateurs nombreux qui même ils sont également consciencieux
et compétents peuvent ne pas donner aux mots le même sens
elle reste donc un peu sujette caution quelque méfiance on
ait apportée au dépouillement des résultats Que deux enquêtes
indépendantes aient conduit des conclusions identiques est donc
extrêmement précieux
Je considère ces conclusions comme acquises définitivement
On donné enquête une interprétation non seulement carto
graphique mais aussi slatistique Les chiffres se rapportent non pas
au dernier recensement celui de 1911 mais au précédent celui
de 1906 est le seul sur lequel on avait et même on encore main
tenant des données suffisantes Voici ces chiures
Sur une population indigène totale de 447 149 b. nous trou
vons 305 730 berbérophones est un peu moins du tiers 29 100)2
Hanoteau sur une population totale environ 2500000 b. trouvait
SOI 628 berbérophones est une fraction assez voisine mais plus
rapprochée du tiers 32 100)
Voilà donc un point acquis les positions respectives des langues
Berbères et Arabes en Algérie entre 1860 et 1910 sont désormais
fixées aux points de vue cartographique et numérique
est un résultat intéressant de enquête mais ce est pas le seul

Le recul du Berbère Si les cartes de 1860 et de 1910 se super


posent peu près exactement est donc que dans le demi-siècle

11 concerne la Petite Kabylie Est du Babor exactement les caïdats du


Ferdjioua des Zouagha des Moina et de Oued el Kebir HANOTEAU faussement
renseigné par officier qui administrait ces caïdats les met dans le domaine du
berbère Nous avons sur le dialecte arabe de ces caïdats une étude philologique
détaillée de interprète FERAL qui paru enl86 dans le VI de la Revue Afri
caine Ce témoignage précis et contemporain ne serait même pas nécessaire tant
la question est claire
Le recensement de 1911 consacre pour la première fois une colonne aux ber-
béropliones malheureusement cette olonne donne des chiffres erronés ils ont
fié reproduits ici incrne Annales de Géographie XXI 1912 185) et il faut donc
préciser il pus lieu de arrôter Il été facile de suivre erreur
sa source des communes entières la Meskiana Oum el Bouaghi Sedrata ont été
classées il tort parmi les arabophones erreur inverse été commise aussi quoi
que plus rarement Je suppose on rectifiera En tout cas opposition entre nos
rci et ceux du dcrniür recenseiiiünt est du domaine des errata
PARTITION DE LA LANGUE BERB RE EN ALG RIE 257

occupation fran aise la situation est restée stationnaire ou peu en


faut On ne attendait pas Une opinion tacitement admise est que
le berbère est en voie de disparition rapide
La simple comparaison des deux enquêtes permet déjà de con
clure que le recul du berbère ne peut être que léger Mais elle ne suffit
pas si on veut aboutir quelque chose de plus détaillé En 1860 le
recensement des indigènes était encore très imparfait et la carte
topographique hui achevée était pas encore commencée
Aussi lorsque nous constatons un écart entre les documents Hano-
teau et les nôtres cet écart toujours faible excède pas les chances
inexactitude on ose pas affirmer que ce soit la notation un
changement réellement survenu
est enquête de 1910 qui apporte au problème sa solution Elle
nous dit dans quels districts la langue berbère disparu depuis
moins de 50 ans de mémoire homme et dans quels autres sa
disparition est attendue dans le demi-siècle qui vient Ce dernier
renseignement bien entendu applique des probabilités et le pre
mier non plus ne peut pas prétendre la certitude mémoire homme
est affaire appréciation et par surcroît est mémoire indigène
il faut dire Ce sont pourtant les seules données dont nous dis
posions et après tout si elles sont insuffisamment précises du
moins est-il impossible elles soient grossièrement inexactes
Le coin de Algérie où le recul du berbère été le plus marqué
depuis 50 ans est certainement la commune de Chàteaudun du ttoum-
mel sur la lignue du chemin de fer entre Sétif et Constantine Au
Nord-Nord-Est de Chàteaudun chez les Ouled Kebbab administra
teur affirme que le berbère disparu de mémoire homme sur un
territoire dont la mesure au planimètre donne 330 kmq et qui se dis
tingue aisément sur notre carte Cette tache de disparition récente est
de beaucoup la plus étendue de toute la carte Il faudra regarder avec
attention pour en trouver quelques autres peine distinctes notre
échelle du 3800000 dans Ouarsenis près de Duperré Chélif) le
long de la frontière marocaine Ce sont de petites taches disséminées
et là
Et est tout En chiffres du recensement ce sont 36 549 indigènes
qui nous sont donnés comme ayant abandonné leur langue berbère
dans le dernier demi-siècle On prévoit que 30959 autres en feront
autant dans le demi-siècle qui vient Le berbère perdrait donc
notre époque une soixantaine de mille âmes par siècle
est quelque chose mais ce est pourtant pas du tout un effon
drement foudroyant
On nous dit que 726 berbérophoncs sont tout fait ignorants
de arabe en Grande Kabylie dans Auras au Mzab Même dans une
région comme Ouarsenis où la tache berbérophone est réduite peu
AHN UB OO XXII* ANN
258 OGRAPHIE GIONALE

de chose administrateur mentionne des enfants de quinze ans qui


ne savent pas un mot arabe Des foyers de berbère sont encore si
ardents que de petits groupes arabophones proximité ont été reber-
bérisés Le cas est signalé entre autres Tizi-Ouzou et cette
reconquête aurait porté sur un chiffre total indigènes qui ne serait
pas méprisable une vingtaine de mille
La conclusion est que le berbère assurément recule mais en fai
sant une belle défense
On souvent reproché administration fran aise avoir fait la
guerre au berbère et de porter la responsabilité principale dans sa
disparition Ce thème été traité par Masqueray* et il est devenu
un lieu commun2 Il faut avouer tout le moins que les gens que
nous tuons se portent assez bien
après enquête de 1910 le ksar de Taghit est un des points où
le recul du berbère est le plus évident au-dessus de cinquante ans
les habitants savent tous le berbère au-dessous de cet âge on ne
parle plus arabe Or le ksar de Taghit est occupé depuis une
dizaine années Auparavant il faisait pratiquement partie du Maroc
Au Taf leit tout voisin mais complètement en dehors de notre
influence directe on nous dit que le cas de Taghit est fréquent
Il est clair que arabe ne nous pas attendus pour refouler le ber
bère et il est pas possible établir que la conquête fran aise ait
accéléré ce mouvement
coup sûr administration ne est pas intéressée au berbère et
on ne voit pas bien ailleurs de quelle fa on pratique elle aurait
utilisé une poussière de dialectes très divergents entre eux et exclu
sivement oraux Mais il jamais été établi que la protection admi
nistrative ait un rapport nécessaire avec la conservation une langue
qui se meurt En France on sait de quels soins officiels est entourée
la langue bretonne et ces soins devraient être autant plus ef caces
que ardentes initiatives privées exercent dans le même sens
pourtant le breton en va tout le moins dans certaines parties du
Morbihan île de Quiberon Le processus de disparition est
le même Taghit les gens âgés seuls parlent encore la vieille
langue
Le remords une erreur administrative imaginaire et le désir
en éviter au Maroc le renouvellement vont avoir dit-on pour consé
quence la création une chaire de langue berbère Paris Rien
empêche une idée fausse avoir des conséquences heureuses

MAS I;I HAY Nule concernant les Aoulad-Oiiovd du Mont-Aurès Rev


Afficuiw XXI W7 part Alger Ad Jourdiin 1819 21
Lamentation du journal Temps avril propos du Maroc
TUKOBALU FISCIIF.K Miilelmeerhilfler... Neue OlfïC Leipzig 1908 38 cc dernier
à- àê tout fait extraordinaire
PARTITION DE LA LANGUE BERB RE EN ALG RIE 259

Le berbère pas unité pas de littérature pas de grammaire


pas de dictionnaire pas alphabet Et il pas de mesure offi
cielle au monde qui puisse donner ce patois ce qui lui manque
il ne soit pas en état de lutter contre arabe qui est une véritable
langue cela pas besoin être expliqué Le phénomène étrange
est que la lutte commencée depuis une dizaine de siècles soit
encore loin de sa fin est un témoignage de la lenteur avec laquelle
se font les réactions sociales dans ce pays-ci

Groupement des taches berbérophones Quand on jette un coup


il sur la carte pi XIII) qui donne les positions respectives des
langues arabe et berbère en Algérie de nos jours quelques obser
vations viennent esprit
Sur la frontière occidentale deux taches berbérophones au Nord et
surtout au Sud de Lalla Marnia Béni Snous) sont un faible prolon
gement en territoire algérien de domaines berbérophones marocains
Dans le coin Sud-Ouest quelques petites oasis algériennes parlent le
berbère marocain de Figuig Dans le Sahara outre le Mzab qui est
porté sur notre carte le Gourara le Hoggar qui sont point portés
parlent berbère
Mais les destinées du berbère au Sahara et au Maroc sont en dehors
de notre sujet Les documents nous font défaut pour en parler Nous
ferons donc abstraction des Béni Snous de Figuig et du Mzab
Dans Algérie propre la distribution du berbère est assez simple
pour se décrire en quelques mots une tache chaouïa Aurès) une
autre kabyle Grande Kabylie et région de Bougie) un archipel
Mitidja-Chélif composé de quatre îlots dont le plus important est
celui de Cherchel est tout Pour Hanoteau cette distribution rend
sensible aux yeux la diminution graduelle intensité si on peut
exprimer ainsi de la langue berbère mesure que on avance de
Est Ouest Cette phrase ne satisfait pas si on essaie de la serrer
de près Dans archipel Mitidja-Chélif îlot de Cherchel est la fois
le plus occidental et le plus important de beaucoup Des blocs chaouïa
et kabyle est le kabyle assurément qui est le plus solide et est
le chaouïa qui est le plus oriental
On pourrait être tenté de cantonner le berbère dans les montagnes
et abandonner la plaine arabe est encore une idée qui ne se
laisse pas serrer de près Elle est très juste dans la Mitidja et le Ché-
lif elle devient absurde Constantine Sur les hautes plaines cons-
tantinoises les indigènes nomades ou demi-nomades parlentchaouïa
et dans la Petite Kabylie les cultivateurs montagnards parlent arabe
Ce qui me frappe est que les berbérophones sont groupés dans le
môme coin Ce groupement serait plus apparent encore si la Tunisie
avait cl liguree parce que au Nord des Chotis elle appartient tout
260 OGRAPHIE GIONALE

entière au domaine de arabe exclusif1 Tirons la règle une ligne


droite entre Alger et Biskra entre cette ligne et la frontière tunisienne
ou 100 de la superûcie appartiennent au domaine berbère exacte
ment 53 800 kmq. sur un total de 110588 mesurés au planimètre
Ces chiffres me semblent impressionnants
Ce est pourtant pas après tout cette ligne droite imaginaire qui
retient davantage attention ce serait plutôt une autre ligne qui cor
respond une réalité généralement oubliée la frontière de Empire
Romain le limes Les archéologues ont reconstitue avec une grande
précision Il contournait Aurès par le Sud Au delà sa trace est
jalonnée hui par Bou Sada Sidi AïssaBoghari Ti ret Frenda
Tlemcen Lalla Marnia2 Le Umes laissait en dehors de Empire toute
la moitié sud-occidentale de Algérie les hauts plateaux Alger et
Oran avec Atlas Saharien et même la lisière du Tell Oranais
vrai dire le limes était pas la frontière au sens usuel du mot
il avait au delà des postes militaires Messâd par exemple)
peut-être pourrait-on traduire dans notre langage administratif actuel
limite du territoire civil ou du territoire de colonisation En tout cas
été une limite importante qui subsisté pendant des siècles
Dans Algérie propre Maroc et Sahara mis part) le berbère est
assez bien conservé en de du limes Ku delà il disparu est an
cien territoire de colonisation romaine qui lui est resté fidèle
Dans le même ordre idées ne pourrait-on pas noter ceci
Ouest Alger le groupe le plus important de beaucoup est celui de
Cherchel qui fut capitale de Algérie Romaine et qui lui donnait son
nom de Mauretanie Césarienne Là aussi il semble avoir un lien
entre Rome et la survivance du berbère
Je ai pas osé tracer sur la carte une autre ligne laquelle
attribue de importance mais qui ne peut pas avoir la précision du
limes est la limite nécessairement indécise de la zone influence
carthaginoise On sait que au temps de saint Augustin aux environs
de Bone et de Guelma il fallait des interprètes puniques pour parle
menter avec des paysans révoltés Il faut donc admettre que dans

Aune petite exception près un groupe berbérophonc minuscule est con


servé auprès deGafsa Voir Dr PROVOTELLB Etude sur la ou Zénatiu île
Qaladt es-Sened Tunisie Publications de la Vacuité des Lettres Alger XLVI
1911 1-2)
ST PHANE GsELL Alf/érie dans Antiquité Nouvelle édition revue et corri
gée Alger Jourdan 190:1 In-K 150 p. pl carte col figurant le limes Pour
plus de détails voir ST PHANE GSELL Ailaa arcliéoloflique de Algérie passim
Dans certaines particularités du dialecte Uèni Menasser Mr UEXI BASSET
reconnaît expressément influence de la voisinc Notes de lexico-
rapttie berbère Se se dans Jou asiatique 1883 Cette iflirniatioii frappe vive
ment sous la plume un homme eminent en des milliers de pages lexico-
graphiuues ne est pas permis en tout vingt lignes de gcnéralisatiüii
ELL Alyërie dans Antiquité 30
PARTITION DE LA LANGUE BERB RE EN ALG RIE 261

cette partie de Algérie le bas peuple parlait punique au ve siècle ce


qui élimine non seulement le latin mais encore semble-t-il le
berbère La limite de cette influence carthaginoise dont la profondeur
nous est ainsi attestée les archéologues semblent la placer vers
Guelma et Constantine dans la grande banlieue de ne et vers Tébessa
dans arrière-pays de Carthage elle-même1 En de de cette ligne on
peut soup onner que les indigènes parlent arabe ou un dialecte sémi
tique voisin de arabe depuis 2500 ans
est là une idée que les archéologues et les latinistes admettraient
sans difficultés2 Que les urs les dieux écriture et la langue
puniques aient survécu Carthage pendant des siècles est un fait
reconnu par eux Mais les arabisants les plus distingués répugnent
vivement voir un lien entre le punique et arabe Il faut donc
spécifier que notre hypothèse formulée en passant est hétérodoxe
Pour expliquer la disparition du berbère en Tunisie Mr Marcais
par exemple bien voulu attirer mon attention sur un fait bien établi
En Tunisie été la vie urbaine en Algérie la vie rurale qui pré
dominé les patois comme le berbère ont évidemment un caractère
rural
Il est vrai que la prédominance ancienne delà vie urbaine en Tuni
sie bien tout de même un lien avec existence de Carthage Je ne sais
pas non plus il peut être question de vie urbaine propos delà région
bônoise elle les massifs forestiers les plus sauvages de Algérie
est un prolongement de la Petite Kabylie et elle soit arabo
phone est pourtant un petit problème non résolu
Quelle que soit explication du fait on peut su borner le constater
Les taches berbérophones sont groupées suivant une bande entre
deux grandes régions arabophones la Tunisie et la région bônoise
un côté de autre Algérie occidentale et sud-occidentale On nous
excusera peut-être de donner àia même conslatationune autre forme
qui en dit pas plus long mais qui le tort ou avantage de suggérer
une hypothèse explicative
La zone berbérophone est inscrite entre le limes romain au Sudet
la zone influence carthaginoise au Nord-Est Le berbère en Algérie-
Timisie ne est conservé que là et si on considère le nombre de
siècles écoulés il est conservé merveilleusement

GSKLL f/erie dait.4 Antiquité 26 2t) 36


Vir/roh Dulun llisloire des Romains VI Paris 1S83
<:1 Sur Vafle <le ecrilurc lilu/que Hull dc Corresponda ricain ISS
263) Instruction du Comité des Travam an Mini/flere de Instr c-
lioit publique Ree herche des iles dans ord dr fr lit 1890 62
Ai.FKEi MEHLIN Le Sanctuaire île lïaal el de Ta if pres Siai f>a nsiir ID. l.e
empie Apollon nlla Heiliä 24 Notes el f)ii lifs par la Direction
drs Anliquil 1908 et JIO Voir aussi La Jo/iannide tr;n1uction
4l Aux ehani IV Tunisienne T* anni 1900 IH)
262 OGRAPHIE GIONALE

Que des empires comme Carthage et Rome aient laissé dans ce


pays-ci des traces encore apparentes sous le vernis islamique il
aurait là rien de bien surprenant En tout cas le limes romain est
coup sur précis et déterminé les taches berbérophones le sont aussi
la zone influence carthaginoise est pas imaginaire et ces réalités
ont bien entre elles la relation que nous avons dite On peut croire
assurément que cette relation est fortuite mais le fait brutal demeure
dût-on réduire son importance celle une amusette mnémo
technique

Le pays Ketama Ce est pas la seule cicatrice empire défunt


que on peut croire discerner sur notre carte La Petite Kabylie entre
la crête du Babor et Oued el Kebir parle un dialecte arabe si étrange
que Hanoteau pris pour du berbère est ce lapsus unique et énorme
que nous avons signalé Les arabisants diverses reprises ont
signalé les particularités de ce jargon sans aucun en ait jamais
fait une étude détaillée Ce qui est intéressant pour nous ce sont les
frontières entre lesquelles il est parlé Ce sont incontestablement
celles de la tribu ancienne des Ketama Ukutemani des inscriptions
Ko S<xIJLoua oi de Ptolémée)* Il pas de tribu berbère plus
illustre ce sont les Ketama qui ont fondé empire des Fatimides
conquis Egypte pris pendant un temps la direction de Islam
entier Ce petit district fut au xe siècle importance mondiale
Dans histoire de Islam maugrebin un honneur de ce genre est
invariablement mortel Les Koumia qui ont fondé le royaume
Abd-el-Moumen dynastie Almohade) les Sanhadja de Mauretanie
qui ont fondé la dynastie Almoravide etc. tous ont été ensevelis
dans leur triomphe et les Ketama ont pas fait exception la règle
La tribu berbère qui élève son chef empire se donne tout entière
et sans réserve Elle fournit elle seule jalousement tous les soldats
et tous les fonctionnaires elle réclame le monopole des batailles et
celui encore plus redoutable des jouissances est une énorme
flambée où la tribu tout entière est consumée en quelques dizaines
années Je ne sais rien analogue dans notre histoire européenne
hui ancien territoire des Ketama est un pays plus boisé
que cultivé dont les indigènes ont été jugés ceux de toute Algérie
qui approchent le plus du sauvage2 Le nom de Ketama disparu
depuis longtemps comme ethnique du moins car il survit dans
argot local comme appellation grossièrement injurieuse Con-
DouTT et -F GAUTIEB Enquête sur la dispersion de la langue berbère...
142 note Je la cite ici parce elle engage la responsabilité de arabisant
distingué est mon collaborateur Voir ailleurs ED DOUTT Excursion dans
la région forestière du cap Bougarone Bull Soc Géofl ran XVII 1897 202)
RAUD urs et coutumes kabyles Rev Africaine VI 1862 272)
ED Dourrt art cité 235
PARTITION DE LA LANGUE BERB RE EN ALG RIE 263

stantine dit Féraud il est synonyme de proxénète sodomisé


homme avili renégat
va sans dire aucun indigène de Petite Kabylie ne se recon
naît descendant des vieux Ketama historiques et on pourrait les
croire éteints si on ne connaissait la fantaisie des généalogies
berbères
Seulement sur le territoire de la tribu il se parle un dialecte qui
aucun rapport avec aucun des dialectes voisins après
Mr Marcais il en aurait avec un dialecte qui se parle dans les
Traras côté de Nedroma-Nemours sur ancien territoire des
Koumia Mr Marcais là-dessus que des impressions qui mérite
raient être précisées Les Koumia fondateurs de la dynastie
Almohade sont un bon pendant des Ketama
Il apparence que ce dialecte arabe de Petite Kabylie remonte
aux xe et xie siècles époque glorieuse et est là ce qui ferait son
originalité En tout cas si hypothèse apparaît pas satisfaisante le
fait subsiste et attend une explication
Dans le même ordre idées voici deux autres petits faits on
serait tenté appeler connexes et qui pourraient suggérer une expli
cation analogue
Dans la brèche arabophone qui sépare les grandes taches berbéro-
phones de Aurès et de la Kabylie assez exactement au milieu sur
la lisière Nord du Hodn se dresse le Djebel Maadhid
Dans autre brèche arabophone celle qui sépare la Kabylie de
archipel Mitidja-Chélif et dans la même situation centrale tout
près du limes romain) se dresse le Kef Lakhdar
Or sur les pentes du Maadhid se trouvent les ruines de la Kalaa
des Béni Hämmad et au sommet du Lakhdar celles Achir.Ce furent
deux villes très célèbres dans histoire du Moyen Age berbère capi
tales du grand empire Sanhadja branche Hammadite et branche
Ziride)
Leur relation avec les brèches arabophones est-elle simplement
fortuite Je en sais rien La culture citadine et les relations poli
tiques étendues sont difûcilement compatibles avec la persistance
un dialecte rural et local

La région zénète-arabe Que Algérie occidentale et sud-occi


dentale soit arabophone est parmi les données de notre carte
celle dont il est le plus aisé de rendre compte
Toute cette grande région est une unité géographique et clima
tique est là seulement que les steppes viennent toucher la Médi-

RAUD Notice sur les Oulad-abd-en-Nour Ann Soc Archéol Constantino


VIII 1864 1S9)
264 OGRAPHIE GIONALE

terranee au voisinage Oran et de Mostaganem on retrouve


des chotts et des dunes les grandes plaines sublittorales de Orarne
sont en communication facile avec les hauts plateaux est le
domaine propre des grands nomades Cette Algérie occidentale Ibn
Khaldoun la reconnaissait un pays part et il appelait le Maghreb
central le Hodn qui la sépare de Algérie orientale en est aussi
la grande porte sur le Sahara Le grand chemin des invasions arabes
passe par là Sidi Okba qui inauguré est enterré côté de Biskra
sur le champ de bataille on dirait volontiers la brèche où il fut tué
Les grandes migrations de tribus nomades arabes partir du
xie siècle ont toujours contourné Aurès par le Sud venant de Tri-
politaine et du Sud Tunisien elles ont abordé invariablement
Algérie par Biskra le ab le Hodn pour se répandre ensuite dans
Ouest et le Nord-Ouest Ce sont là des faits historiquement établis
est le Maghreb central que les Bédouins tribus hilaliennes ont
progressivement submergé
Ils avaient été précédés par un groupe de tribus berbères qui
constituaient la famille enete Ibn Khaldoun nous dit que le Maghreb
central était peu près tout entier enete et que ces Berbères au
milieu des autres étaient une sorte de nation avec un dialecte dis
tinct et uniforme
Ils opposaient violemment aux Berbères orientaux Ketama et
Sanhadja ils furent ennemis irréconciliables de leurs dynasties
Fatimides Zirides Apparemment était le choc de deux organisa
tions sociales irréductibles une autre la nomade et la sédentaire
leurs concitoyens sédentaires les Zénètes préfèrent des étrangers
nomades comme eux Ils furent les alliés et les complices des Bé
douins Nous savons par Ibn Khaldoun que les grandes dynasties
Zénètes de Tiemcen et de Fez Abd-el-Ouadites Mérinides ont étroi-
tement associé les Arabes leur fortune
Par haine de leurs voisins orientaux et pour trouver un appui
contre eux les Zénètes ont été les partisans fidèles des kalifes espa
gnols ainsi est-il advenu par exemple que la tête de leur ennemi le
plus illustre le Sanhadja Ziri tue sur le Chélif alla pourrir sur les
créneaux de Cordoue Cette familiarité avec les hommes et les choses
Espagne attestée par le style des mosquées tiemceniennes se
trouva de grande conséquence le jour où les victoires castillanes
éparpillèrent les émigrés andalous la surface du Maghreb Ces
missionnaires de la culture et de la langue arabe ne trouvèrent nulle
part un sol mieux préparé que dans le Maghreb central Ils ache
vèrent uvre que les Bédouins avaient commencée
Ici donc nous sommes en pleine lumière historique Depuis cinq
ou six siècles nous suivons assez facilement les étapes successives
qui ont fait de la Zénétie un pays de langue arabe est de histoire
PARTITION DE LA LANGUE BERB RE EN ALG RIE 2fi5

simple et claire et je ne crois pas on en conteste le sens mais


condition de la connaître Elle est parfaitement étrangère notre
culture générale et nos souvenirs scolaires Sous une forme
nécessairement abrégée elle court le risque apparaître obscure et
même suspecte imaginaire
En somme considérer la répartition actuelle de la langue ber
bère en Algérie on cru possible en rendre compte Mais cela eût
exigé peut-être des développements incompatibles avec les dimen
sions un article

Les chances du fran ais on imagine ou non avoir entrevu


la solution du problème il pas de doute en tout cas sur la fa on
dont il se pose Il agit de savoir de quelle fa on les Berbères ont
appris arabe La question des races et celle des langues sont bien
entendu entièrement distinctes Sur la première enquête dont on
rendu compte pas la prétention apporter la moindre lumière
Elle en apporte pas non plus directement du moins sur une
autre question il est pourtant difficile éviter Sur ce champ de
bataille des langues quelles sont les chances du fran ais Après
tout il est pas impossible de formuler une réponse
Le fran ais prend certainement vis-à-vis de arabe la position
de celui-ci vis-à-vis du berbère arabe littéral lui-même est pas
outillé pour soutenir la concurrence une langue européenne mo
derne est ailleurs une langue morte une sorte de latin et la
seule qui soit vivante arabe vulgaire fait de plusen plus figure de
patois
Les Bédouins hilaliens qui importèrent ici arabe vulgaire ont
certainement pas représenté dans la population totale une proportion
plus considérable que les colons européens qui importent le fran
ais et les premiers ont été peut-être plus détestés que les seconds
On oublie trop que le fran ais déjà commencé ses conquêtes
tous les indigènes israélites ont adopté la rue plus efficace que
école amène lui les petits cireurs de bottes de grande ville En
Kabylie on dit que la fréquentation scolaire pour conséquence
adoption du fran ais dans la correspondance commerciale défaut
une autre langue épistolaire possible le kabyle ne écrit pas arabe
est inconnu Une partie numériquement très faible de la population
adopte les idées jeunes-turques et les défend dans de petits journaux
violents ces journaux ne sont pas seulement rédigés ils sont mani
festement pensés en fran ais
Ce sont de faibles progrès le bloc des indigènes musulmans reste
immuablement fidèle sa langue Mais le bloc des berbérophones
aussi après un millénaire écoulé se défend encore admirablement
On peut admettre que le passé est pas une image infidèle de
66 OGRAPHIE GIONALE

avenir Dans la mesure où arabe éliminé le berbère le fran ais


bien des chances éliminer arabe seulement il faudra que les
siècles lui fassent un crédit analogue Et il est pas niable que ce
soit là une restriction importante optimisme de la conclusion
En tout cas on croit distinguer que dans la défense indigène le
point faible est toujours le même est ce Maghreb central où les
berbères Zénètes ont été si complètement arabisés Encore aujour
hui est là dans Oranie que étranger le colon européen rem
porte ses plus beaux succès il refoule indigène il ne absorbe pas
encore mais dans les communes de plein exercice les cadres indi
gènes sont brisés et les éléments dissociés offrent moins de résis
tance On attribue souvent le fait au voisinage de Espagne tout en
rendant au colon espagnol la justice qui lui est due il faut recon
naître il eu la partie belle Dans autre partie de Algérie
orientale on signale des points comme la Medjana où le colon
fût-il espagnol est éliminé par la concurrence kabyle Ce sont des
faits symétriques il me semble avec ceux que notre carte laisse
entrevoir

-F GAUTIER
Professeur de Géographie
Université Alger