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L'INTERPRÉTATION DES LOIS

Beccaria et la jurisprudence moderne

Jean-Christophe Saint-Pau

Dalloz | « Revue de science criminelle et de droit pénal comparé »

2015/2 N° 2 | pages 273 à 285


ISSN 0035-1733
ISBN 9782995515028
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-de-science-criminelle-et-de-droit-penal-
compare-2015-2-page-273.htm
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DOCTRINE
L’interprétation des lois
Beccaria et la jurisprudence moderne  1

Jean-Christophe Saint-Pau
Professeur à l’Université de Bordeaux
Doyen de la faculté de droit et science politique
Directeur de l’Institut de sciences criminelles et de la justice

■ 1. Beccaria et la légalité criminelle. (art. 15-1), la convention européenne des


Observant que le fondement du droit de droits l’homme (art. 7) et dans la charte
punir est la nécessité sociale pour des droits fondamentaux de l’Union
l’homme d’abandonner une partie de sa européenne (art. 49). En droit français, la
liberté, Beccaria formule, dans son légalité criminelle s’est imposée dès la
célèbre Traité des délits et des peines, Révolution dans la Déclaration des droits
deux conséquences relatives aux rôles de l’homme et du citoyen de 1789 qui
respectifs du législateur et du juge. « La déclare: - article 5, « Tout ce qui n’est pas
première conséquence est que seules les défendu par la loi ne peut être empê-
lois peuvent fixer les peines qui corres- ché  »  ; - article 7, «  Nul ne peut être
pondent aux délits ; et ce pouvoir ne peut arrêté, ni détenu que dans les cas déter-
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être détenu que par le législateur, qui minés par la loi et dans les formes qu’elle 273
représente toute la société réunie par un a prescrites » ; - article 8, « Nul ne peut
contrat social. Le magistrat (qui fait par- être puni qu’en vertu d’une loi établie et
tie de la société) ne peut, avec justice, promulguée antérieurement au délit, et
décider de la peine à infliger à un autre légalement appliquée », règle consacrée
membre de la même société. […] un par le Conseil constitutionnel  3. Le code
magistrat ne peut donc pas, sous prétexte pénal de 1810 consacrait également le
de zèle ou du bien public, accroître la principe dans son article 4 : «  Nulle
peine encourue par un citoyen délin- contravention, nul délit, nul crime, ne
quant »  2. Cette proclamation du principe peuvent être punis de peines qui n’étaient
de la légalité des délits et des peines, pas prononcées par la loi avant qu’ils ne
combinée avec la négation du pouvoir fussent commis ». Le code pénal de 1992,
judiciaire de créer arbitrairement des en son article 111-3 dispose que « Nul ne
peines, est consacrée unanimement dans peut être puni pour un crime ou un délit
les sociétés démocratiques adhérant aux dont les éléments ne sont pas définis par
conventions internationales protectrices la loi, ou pour une contravention dont les
des droits de l’homme. Le principe de la éléments ne sont pas définis par le règle-
légalité criminelle, tel que dégagé par ment ».
Beccaria, se retrouve en effet dans la
Déclaration universelle des droits de ■ 2. Beccaria et l’interprétation. Au-delà
l’homme (art. 9, 10, 11), le pacte interna- de l’affirmation de la légalité criminelle,
tional pour les droits civils et politiques Beccaria estime ensuite que la loi expri-

(1) Cet article constitue la communication prononcée à Naples, le 11 déc. 2014, à l’Università degli studi di Napoli
Federico II, lors du colloque célébrant les 250 ans du traité des délits et des peines de Beccaria.
(2) Beccaria, Traité des délits et des peines, Cujas, 1966, Chapitre 3, p. 67.
(3) Par ex. Cons. const., 30 déc. 1997, n° 97-395 DC, AJDA 1998. 173 ; ibid. 118, note J.-E. Schoettl ; D. 1999. 235, obs.
F. Mélin-Soucramanien.

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DOCTRINE L’interprétation des lois

mant la volonté générale ne doit pas faire incessante interprétation qui rapproche
l’objet d’une interprétation. Cette autre et coordonne ses termes, qui explique
conséquence du fondement du droit de ses locutions obscures, qui dégage se
punir est développée dans un chapitre IV règles générales et assure leur autorité.
du Traité des délits et des peines : Toute la difficulté est de savoir quelle doit
« même le pouvoir d’interpréter les lois être cette interprétation, quelles sont ses
pénales ne peut être attribué aux juges règles et ses limites »  6.
criminels, pour la bonne raison qu’ils ne
sont pas législateurs » 4. Beccaria définit ■ 4. Nécessité de l’interprétation pour
ensuite l’office du juge – l’application de juger. En d’autres termes, le postulat de
la loi – : « pour chaque délit, le juge doit Beccaria relatif à l’office du juge omet
avoir à faire un syllogisme parfait : la que l’application d’une loi générale et
majeure doit être la loi générale ; la abstraite à une situation particulière et
mineure, l’action conforme ou non à la concrète suppose nécessairement une
loi ; la conséquence, la liberté ou à la opération intellectuelle précisant, d’une
peine. Quand le juge est contraint de part, la majeure du syllogisme – c’est
faire ou veut faire ne serait-ce que deux l’interprétation de la loi – et, d’autre part,
syllogismes, on ouvre la porte à l’incerti- la mineure du syllogisme – c’est la qua-
tude »  5. lification des faits. Si par exemple, la loi
interdit le vol d’une chose (majeure) et
■ 3. Nécessité de l’interprétation. Cette qu’un individu est poursuivi pour le fait
position fut d’abord contredite par la doc- de s’être emparé d’une information
trine. En 1854, dans le premier article (mineure), il est nécessaire d’interpréter
consacré à l’interprétation de la loi la notion de chose et de qualifier de
pénale, Faustin Hélie, contesta le dogme chose une information. Bref, quelle que
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274 découlant de la pensée de Montesquieu soit la précision de la loi pénale, il est
selon lequel dans le gouvernement répu- toujours nécessaire d’interpréter pour
blicain, il est de la nature de la constitu- qualifier ; il n’est donc pas exact de pré-
tion que les juges suivent la lettre de la tendre limiter le pouvoir d’interprétation
loi. « Ainsi comprise l’application de cette aux lois obscures, car même une loi pré-
législation ne serait plus qu’une opéra- cise, en ce qu’elle est générale, suppose
tion mathématique qui consisterait à une interprétation, pour l’appliquer aux
mesurer exactement le fait défini avec les faits qualifiés  7. Juger, c’est interpréter
termes de la définition, le droit pénal ces- et qualifier.
serait d’être une science pour n’être plus
qu’un tarif de pénalités et une nomencla- ■ 5. Consécration du pouvoir d’interpré-
ture de faits punissables. La loi pénale, tation. Cette position se retrouve dans la
comme toutes les lois, a des principes jurisprudence de la Cour européenne des
généraux, un ensemble de dispositions droits de l’homme : «  Aussi clair que le
qui se coordonnent entre elles, des textes libellé d’une disposition légale puisse
qui s’animent et se meuvent au souffle être, dans quelque système juridique que
des règles qu’ils appliquent ; elle est ce soit, y compris en droit pénal, il existe
l’œuvre systématique d’une théorie géné- immanquablement un élément d’inter-
rale, l’application d’une doctrine qui la prétation judiciaire. Il faudra toujours
domine tout entière. Il est évident qu’elle élucider les points douteux et s’adapter
ne peut vivre que par le travail d’une aux changements de situation  »  8. En

(4) Beccaria, Traité op. cit. p. 68.


(5) Beccaria, Traité op. cit., p. 69.
(6) Faustin Hélie, De l’interprétation de la loi pénale, Rev. Crit. 1854, p. 97 s. spéc. p. 105.
(7) Comp. J. Pradel, Droit pénal général, Cujas, 2014, n° 250 s. qui estime que l’interprétation est déclarative en cas
de lois précises et extensive en cas de lois obscures
(8) CEDH, 22 nov. 1995, S.W. c/ Royaume-Uni, § 36 ; 22 mars 2001, Streletz, Kessler et Krenz c/ Allemagne ; Jorgic c/
Allemagne, § 100.

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L’interprétation des lois DOCTRINE

droit interne, la nécessité de l’interpréta- dence en tant que source du droit contri-
tion est admise en deux sens. D’une part, bue nécessairement à l’évolution pro-
l’article 111-4 code pénal pose le prin- gressive du droit pénal  »  11. Le Conseil
cipe : «  la loi pénale est interprétation constitutionnel s’inscrit dans la même
stricte ; d’autre part, l’article 434-7-1 du idée dès lors qu’il juge «  qu’en posant
code pénal sanctionne le déni de justice une question prioritaire de constitution-
qui, selon l’article 4 du code civil, vise nalité, tout justiciable a le droit de
« le juge qui refusera de juger, sous pré- contester la constitutionnalité de la
texte du silence, de l’obscurité ou de l’in- portée effective qu’une interprétation
suffisance de la loi ». jurisprudentielle constante confère à
cette disposition »  12.
■ 6. L’interprétation, soutien de la léga-
lité formelle. Contrairement à la pensée ■ 7. L’interprétation soutien de la légalité
de Beccaria, la consécration du pouvoir matérielle. Soutien de la légalité for-
d’interprétation judiciaire ne constitue melle, l’interprétation participe ensuite à
pas une atteinte au principe de la légalité la légalité matérielle ou substantielle de
criminelle, mais participe au contraire de la norme, c’est-à-dire d’une conception
son renforcement dans ses deux aspects, de la légalité qui ne dépend plus seule-
formel et matériel. Au regard de la léga- ment de l’institution créatrice de la
lité formelle, qui signifie le monopole norme (la loi), mais de sa qualité dépen-
législatif de création des incriminations dante de son accessibilité et de sa prévi-
et des sanctions, l’existence d’un pouvoir sibilité 13. Selon la jurisprudence
d’interprétation permet de restituer au européenne et constitutionnelle, la
législateur son rôle qui est d’exprimer la norme pénale n’est en effet conforme au
volonté générale au travers d’une loi principe de la légalité qu’à la double
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générale et abstraite, et non de des- condition de son accessibilité et de sa 275
cendre dans les cas particuliers. L’inter- prévisibilité qui peuvent être vérifiées à
prétation ne concurrence pas la compé- travers la précision et la clarté de la loi
tence législative, mais la complète ; elle pénale. La Cour européenne des droits
ne crée pas une autre norme pénale, de l’homme déclare ainsi sur le fonde-
mais s’intègre à la loi pénale. C’est le ment de l’article 7 Conv. EDH : « Aux yeux
sens de la jurisprudence de la Cour de la Cour, les deux conditions suivantes
européenne des droits l’homme qui comptent parmi celles qui se dégagent
déclare : « dans un domaine couvert par des mots “prévues par la loi”. Il faut
le droit écrit, la “la loi” est le texte en d’abord que la “loi” soit suffisamment
vigueur tel que les juridictions compé- accessible : le citoyen doit pouvoir dispo-
tentes l’ont interprété en ayant égard, au ser de renseignements suffisants, dans
besoin, à des données techniques nou- les circonstances de la cause, sur les
velles  »  9. «  Aussi beaucoup de lois se normes juridiques applicables à un cas
servent-elles, par la force des choses, de donné. En second lieu, on ne peut
formules plus ou moins vagues dont l’in- considérer comme une “loi” qu’une
terprétation et l’application dépendent de norme énoncée avec assez de précision
la pratique »  10. « D’ailleurs il est solide- pour permettre au citoyen de régler sa
ment établi dans la tradition des États conduite ; en s’entourant au besoin de
parties à la convention que la jurispru- conseils éclairés, il doit être à même de

(9) CEDH, 24 avr. 1990, Kruslin c/ France, Série A, n° 176.


(10) CEDH, 26 avr. 1979, Sunday Times c/ Royaume-Uni, § 49.
(11) CEDH, 12 juill. 2007, Jorgic c/ Alemagne, § 101 ; 22 nov. 1995, S.W. c/ Royaume-Uni, § 36.
(12) Cons. const., 14 oct. 2010, n°  2010-52 QPC, Cie Agricole de la Crau, § 4, D. 2011. 529, chron. N. Maziau ; ibid.
1713, obs. V. Bernaud et L. Gay ; RFDA 2011. 353, étude G. Eveillard ; Constitutions 2011. 361, obs. A. Cappello ;
RTD civ. 2011. 90, obs. P. Deumier.
(13) V. par ex. X. Pin, Droit pénal général, Cours, Dalloz, 4e éd. 2010, n° 44 ; E. Verny, O. Décima, S. Detraz, Droit pénal
général, Cours, LGDJ-Lextensos, 2014, n° 82 s.

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DOCTRINE L’interprétation des lois

prévoir à un degré raisonnable dans les constitutionnel estime qu’une jurispru-


circonstances de la cause, les consé- dence constante interprétative d’une
quences de nature à dériver d’un acte notion vague confère la clarté et la pré-
déterminé »  14. Pour le Conseil constitu- cision à la loi pénale 19. En définitive, « un
tionnel, il résulte de l’article 8 DDHC « la impératif de sécurité juridique s’est sub-
nécessité pour le législateur de définir stitué à celui de la légalité proprement
les infractions en termes suffisamment dite »  20 ; et cet objectif est atteint par la
précis pour exclure l’arbitraire  »  15 ; le combinaison de la norme légale et de
principe « d’accessibilité » et « d’intelli- son interprétation.
gibilité  » de la loi et ainsi érigé au rang
des objectifs à valeur constitutionnelle 16. ■ 9. Modalités de l’interprétation. Si l’in-
terprétation est nécessaire car elle est le
■ 8. Intégration de l’interprétation à la soutien du principe de la légalité formelle
norme. Or ces caractères peuvent être et matérielle, «  toute la difficulté est de
vérifiés par l’interprétation qui renforce savoir quelle doit être cette interprétation,
alors la légalité substantielle ; une inter- quelles sont ses règles et ses limites » 21.
prétation d’une norme floue s’intègre à La véritable question est moins celle du
cette dernière pour lui conférer clarté et principe de l’interprétation que de ses
précision. C’est le sens de la jurispru- modalités. Dans cette recherche, la
dence de la Cour européenne des droits pensée de Beccaria peut être sollicitée en
l’homme qui considère que la condition ce qu’elle montre le désordre qu’une
de clarté de la loi pénale, impliquée par interprétation arbitraire pourrait créer:
le principe de la légalité au sens de l’ar- «  Il n’est pas de chose plus dangereuse
ticle 7 Conv. EDH (légalité matérielle), que l’axiome commun selon lequel il faut
«  se trouve remplie lorsque l’individu consulter l’esprit des lois. C’est une
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276 peut savoir, à partir du libellé de la brèche ouverte au torrent des opinions.
clause pertinente et, au besoin, à l’aide […] Chaque homme a son point de vue ;
de son interprétation par les tribunaux, chaque homme, à des moments diffé-
quels actes et omissions engagent sa rents, a un point de vue qui varie. L’esprit
responsabilité  »  17. Ainsi, un texte pénal de la loi serait donc le résultat de la
à propos duquel il existe « une jurispru- bonne ou mauvaise logique d’un juge,
dence constante  » publiée donc acces- d’une digestion facile ou pénible, il
sible satisfait à l’exigence de prévisibi- dépendrait de la violence de ses pas-
lité  18. De la même manière, le Conseil sions, de la faiblesse de celui qui souffre,

(14) CEDH, 26 avr. 1979, Sunday Times c/ Royaume Uni, § 49.


(15) Cons. const. 19 janv. 1981, n° 80-127 DC ; Cons. const., 5 mai 1998, n° 98-399 DC, AJDA 1998. 534 ; ibid. 489, note
J.-E. Schoettl ; D. 1999. 209, note B. Mercuzot ; ibid. 2000. 59, obs. A. Pena-Gaïa ; RFDA 1998. 620, note E. Picard ;
ibid. 1254, note V. Goesel-Le Bihan ; RDSS 1998. 863, obs. E. Alfandari ; Cons. const., 12 janv. 2002, n°  2001-455
DC, AJDA 2002. 1163, étude F. Reneaud ; D. 2003. 1129, et les obs., obs. L. Gay ; ibid. 2002. 1439, chron. B. Mathieu ;
Dr. soc. 2002. 244, note X. Prétot ; ibid. 258, note A. Lyon-Caen ; RSC 2002. 673, obs. V. Bück ; ibid. 674, obs. V. Bück ;
Cons. const., 2 mars 2004, n°  2004-492 DC, D. 2004. 2756, obs. B. de Lamy ; ibid. 956, chron. M. Dobkine ; ibid.
1387, chron. J.-E. Schoettl ; ibid. 2005. 1125, obs. V. Ogier-Bernaud et C. Severino ; RSC 2004. 725, obs. C. Lazerges ;
ibid. 2005. 122, étude V. Bück ; RTD civ. 2005. 553, obs. R. Encinas de Munagorri ; Cons. const., 27 juill. 2006,
n°  2006-540 DC, D. 2006. 2157, chron. C. Castets-Renard ; ibid. 2878, chron. X. Magnon ; ibid. 2007. 1166, obs.
V. Bernaud, L. Gay et C. Severino ; RTD civ. 2006. 791, obs. T. Revet ; ibid. 2007. 80, obs. R. Encinas de Munagorri.
(16) Cons. const., 16 déc. 1999, n° 99-421 DC, AJDA 2000. 31, note J.-E. Schoettl ; D. 2000. 425, obs. D. Ribes ; Dr. soc.
2002. 379, étude E. Marie ; RTD civ. 2000. 186, obs. N. Molfessis.
(17) CEDH, 25 mai 1993, Kokkinakis c/ Grèce, § 52 ; CEDH, 30 mars 2004, Radio France c/ France, § 20 ; CEDH, 24 juill.
2008, Kononov c/ Lettonie, 6 114 b) ; CEDH, gr. ch., 17 mai 2010, Kononov c/ Lettonie.
(18) CEDH, 27 sept. 1995, G. c/ France, § 25.
(19) V. la validation de la loi corrida prononcée au nom de la suffisante clarté et précision de la notion de « tradition
locale interrompue  », Cons. const., 21 sept. 2012, n°  2012-271 QPC, consid. 5, AJDA 2012. 1770 ; D. 2012. 2486,
note X. Daverat ; ibid. 2233, édito. F. Rome ; ibid. 2917, obs. G. Roujou de Boubée, T. Garé, M.-H. Gozzi, S. Mira-
bail et T. Potaszkin ; AJ pénal 2012. 597, obs. C. Lacroix ; AJCT 2013. 50, obs. L. Fabre ; RFDA 2013. 141, chron.
Agnés Roblot-Troizier et G. Tusseau ; Constitutions 2012. 616, obs. P. Abadie ; RSC 2013. 427, obs. B. de Lamy.
(20) Y. Mayaud, Droit pénal général, PUF, 4e éd. 2013, n° 29.
(21) Faustin Hélie, art. préc.

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L’interprétation des lois DOCTRINE

des relations entre le juge et la victime, les juges seraient basés sur les erreurs
et de toutes ces petites causes qui chan- mouvantes de l’interprétation »  22.
gent les apparences de chaque objet
dans l’esprit ondoyant de l’homme. Nous ■ 10. Arbitraire. Qualité et Unité de l’in-
verrions donc le sort d’un citoyen chan- terprétation. C’est en définitive l’arbi-
ger chaque fois qu’il comparaîtrait traire de l’interprétation que stigmatise
devant un nouveau tribunal, et la vie des Beccaria en deux sens. D’une part, c’est
malheureux serait à la merci d’un faux le critère rationnel de l’interprétation qui
raisonnement ou de l’accès de mauvaise peut conduire au désordre, Beccaria esti-
humeur d’un magistrat qui prend pour mant que la référence à l’intention du
l’interprétation légitime le vaste résultat législateur est dangereuse ; se pose
de cette cascade de notions confuses qui alors la question de la qualité de l’inter-
s’agitent dans son esprit. Nous verrions prétation par la précision du critère.
donc les mêmes délits soumis au même D’autre part, c’est la diversité des juges,
tribunal, être punis différemment, en des et ainsi de leur interprétation, qui peut
moments différents, parce qu’au lieu d’é- impliquer un arbitraire, ce qui pose la
couter la voix constante et fixe de la loi, question de l’unité de l’interprétation.

I - L’arbitraire des interprétations : à la recherche du


critère de l’interprétation
■ 11. Interprétation analogique et téléo- renfermées dans leurs termes et ne peu-
logique. Beccaria recommande de s’en vent être étendues par voie d’analogie à
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tenir à la lettre de la loi et considère des cas qu’elles n’ont pas expressément 277
comme un axiome dangereux la réfé- prévues » 24 « En matière répressive tout
rence à l’intention du législateur. En est de droit étroit ; une disposition légale
apparence, l’article 111-4 du code pénal sanctionnée par une peine ne peut être
semble ratifier cette analyse en dispo- étendue, pour l’application de cette
sant que «  la loi pénale est d’interpréta- peine, des cas qu’elle a spécifiés à un
tion stricte ». Mais en réalité, la juris- cas qu’elle n’a pas prévu »  25. Ou encore,
prudence admet parfois l’interprétation «  il n’appartient pas aux tribunaux
analogique et consacre certainement répressifs de prononcer par induction,
l’interprétation téléologique  23. présomption, analogie ou pour des
motifs d’intérêt général ; qu’une peine ne
peut être appliquée que si elle est
A - L’interprétation analogique édictée par la loi  »  26. De la même
manière, la Cour européenne des droits
de l’homme juge que l’article 7 Conv.
■ 12. Principe. En principe, l’interpréta- EDH consacre le principe «  qui com-
tion par analogie d’une loi pénale est fer- mande de ne pas appliquer la loi pénale
mement condamnée par la Cour de cas- de manière extensive au détriment de
sation : «  les lois pénales doivent être l’accusé, notamment par analogie  »  27.

(22) Beccaria, Traité, op. cit., Ch. 4, p. 69.


(23) Pour des développements plus approfondis et remarquables, E. Dreyer, Droit pénal général, LexisNexis, 3e éd. ;
2014, n° 580 s.
(24) Par ex., Crim. 2 mars 1850, Bull. crim. n° 76.
(25) Crim., 2 nov. 1945, D. 1946. 94.
(26) Crim., 1er juin 1992, Bull. crim. 1992, n° 214.
(27) CEDH, 25 mai 1993, Kokkinakis c/ Grèce, § 52 ; CEDH, 15 nov. 1996, Cantoni c/ France, § 29 ; CEDH, 10 oct. 2006,
Pessino c/ France ; CEDH, 24 mai 2007, Dragotoniu et Militaru-Pidhorni c/ Roumanie, § 33.

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DOCTRINE L’interprétation des lois

■ 13. Analogie in favorem. Ce principe Ainsi en matière de violences, la Cour de


contient d’abord une exception lorsque le cassation a classiquement assimilé les
raisonnement par analogie est favorable violences physiques aux violences psy-
aux intérêts de la personne poursuivie. chologiques  31, interprétation extensive
C’est ainsi que la Cour de cassation désormais ratifiée dans l’article 222-14-3
admet, par analogie, la création de faits du code pénal. De la même manière, il fut
justificatifs prétoriens dont le régime est admis de réprimer le vol d’électricité  32,
comparable aux faits justificatifs légaux par extension du mot «  chose  » qui ne
en ce qu’ils sont subordonnés aux condi- vise ordinairement que les choses incor-
tions de nécessité et de proportionnalité porelles, et l’article 311-2 du code pénal
constituant le socle d’une théorie géné- consacre désormais cette assimilation.
rale des faits justificatifs  28. C’est ainsi Bref, ce n’est plus le juge qui applique la
que la jurisprudence admet qu’une loi, mais le législateur qui applique la
infraction, par exemple un vol, peut être jurisprudence ! La pensée de Beccaria est
justifiée par la stricte nécessité de la bien lointaine… d’autant que ces solutions
défense, ce qui peut s’analyser comme pourraient également être envisagées
une forme d’autorisation de la loi ana- comme des consécrations de l’interpréta-
logue à l’état de nécessité  29. En matière tion téléologique récusée par l’auteur ita-
d’infraction de presse, la diffamation (L. lien  33.
29 juill. 1881, art. 29) peut être justifié
par la bonne foi du journaliste qui doit
être appréciée en tenant compte du B - L’interprétation téléologique
caractère d’intérêt général du sujet sur
lequel portent les propos litigieux et du
contexte politique dans lequel ils s’ins- ■ 15. Interprétation arbitraire. Selon
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278 crivent  30. Dans ces hypothèses, l’arbi- Beccaria, «  il n’y a pas de chose plus
traire dénoncé par Beccaria n’est pas dangereuse que l’axiome commun selon
condamnable car l’interprétation vise une lequel il faut consulter l’esprit de la loi.
extension de l’application de lois favo- C’est une brèche ouverte au torrent des
rables. opinions » 34. Cette position se justifie car
il est particulièrement délicat de déter-
■ 14. Analogie in defavorem. Il devrait en miner la volonté du législateur qui pour-
être autrement lorsque l’interprétation rait alors apparaître comme une fiction
vise un texte d’incrimination. Force est destinée à justifier des interprétations
pourtant de constater que la jurispru- arbitraires  35.
dence étend extensivement des infrac-
tions dans le but de renforcer la protec- ■ 16. Interprétation prévisible. La cri-
tion de certaines valeurs sociales, et il tique perd sans doute de son acuité lors-
peut être observé que, par un curieux qu’il existe des circulaires interprétatives
renversement des compétences, le légis- et des travaux parlementaires précis
lateur ratifie certaines interprétations. pouvant guider l’interprétation. Mais plus

(28) X. Pin, Droit pénal général, op. cit. n° 225 s.


(29) Crim., 11 mai 2004, Bull. crim. n°  113 et 117 ; Rev. Pénit. 2004, p. 875 s. obs. J.-Ch. Saint-Pau. Plus largement,
Y. Capdepon, Les droits de la défense, Essai d’une théorie générale, NBT, Dalloz, 2013.
(30) Crim., 19 janv. 2010, Bull. crim. n° 12. Plus largement, F. Rousseau, in Traité des droits de la personnalité, J.-Ch.
Saint-Pau (dir.), LexisNexis 2013, n° 1718 s.
(31) Crim., 19 févr. 1892, DP 1892, 1 550 ; Crim., 2 sept. 2005, Bull. crim. n° 212 : « le délit de violences peut être consti-
tué, en dehors de tout contact matériel avec le corps de la victime, par tout acte ou comportement de nature à
causer sur la personne de celle-ci une atteinte) son intégrité physique ou psychique caractérisée par un choc émo-
tif ou une perturbation psychologique ».
(32) Crim., 3 août 1912, DP 1913, 1, 439 ; S. 1913, 1, 337, note Roux.
(33) V. J. Pradel et A. Varinard, Les grands arrêts du droit pénal général, Dalloz, 9e éd. 2014, p. 287, n° 7.
(34) Beccaria, Traité, op. cit. Ch. 4, p. 69.
(35) E Dreyer, op. cit., n° 581.

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fondamentalement, la référence à la 1995, la Cour européenne des droits de


ratio legis semble pertinente lorsqu’elle l’homme jugea que la suppression, par la
ne présente pas l’effet dénoncé par Bec- jurisprudence anglaise, de l’immunité
caria, c’est-à-dire l’imprévisibilité. En conjugale relative au viol commis par un
d’autres termes, c’est moins la référence époux sur son épouse « opérait une évo-
à l’intention du législateur qui est criti- lution manifeste, cohérente avec la sub-
quable que l’imprévisibilité de l’interpré- stance même de l’infraction, du droit
tation ainsi réalisée. De là, on peut pénal »… « Cette évolution était telle que
admettre que la jurisprudence se réfère la reconnaissance judiciaire de l’absence
tant à «  la lettre qu’à l’esprit de l’incri- d’immunité constituait désormais une
mination » 36 dès lors que l’interprétation étape raisonnablement prévisible de la
est prévisible. C’est le sens de la juris- loi »  40.
prudence européenne qui juge, sur le
fondement de l’article 7 Conv. EDH, que ■ 18. Infraction éthique. Cette cohérence
«  la manière dont il (le juge) définit ces de l’interprétation avec la substance de
éléments (constitutifs de l’infraction) doit l’infraction est fondée sur la nature
être prévisible par toute personne juridi- éthique de l’évolution qui est conforme
quement conseillée » 37 et que « faute au aux objectifs poursuivis par la convention
minimum, d’une interprétation jurispru- de respect de la dignité et de la liberté
dentielle accessible et raisonnablement humaine. La Cour déclare en effet que le
prévisible, les exigences de l’article 7 ne caractère par essence avilissant du viol
saurait être respectées à l’égard de l’ac- est si manifeste que la condamnation ne
cusé  »  38. De là, la question se déporte saurait être considérée comme contraire
vers les critères de la prévisibilité de l’in- à l’objet et au but de l’article 7 Conv.
terprétation qui peut dépendre de sa EDH. Elle ajoute : «  De surcroît, l’aban-
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cohérence avec la substance de l’infrac- don de l’idée inacceptable qu’un mari ne 279
tion ou avec la catégorie d’infraction  39. pouvait être poursuivi pour le viol de sa
femme était conforme non seulement à
une notion civilisée du mariage mais
1 - Prévisibilité de l’interpréta- encore aux objectifs fondamentaux de la
tion au regard de sa cohérence convention dont l’essence même est le
avec la substance de l’infraction respect de la dignité et de la liberté
humaine » 41. De là il résulte que lorsque
l’évolution jurisprudentielle prend sa
■ 17. Interprétation prévisible au regard source dans l’état des mœurs et la
de la substance de l’infraction. La prévi- conscience morale du corps social et
sibilité peut d’abord dépendre de la qu’elle s’inscrit dans les objectifs de pro-
cohérence de l’interprétation avec la sub- tection de la dignité et de la liberté, la
stance de l’infraction. Dans les arrêts prévisibilité de l’interprétation est néces-
S.W. et C. R. c/ Royaume-Uni du 22 nov. sairement acquise.

(36) Crim., 9 nov. 1988, Bull. crim. n° 385.


(37) Comm. EDH, 4 mars 1985, Enkelman c/ Suisse.
(38) CEDH, 10 oct. 2006, Pessino c/ France.
(39) V. notre art., Le revirement d’interprétation, in Histoires et méthodes d’interprétation en droit criminel, XXIe
Congrès de l’Association française de droit pénal, Thèmes et commentaires, Dalloz, 2015 (à paraître).
(40) CEDH, S.W. c/ Royaume-Uni, C.R. c/ Royaume-Uni, 22 nov. 1995, § 43 et § 41. Pour la reprise du critère de la cohé-
rence de l’interprétation ave la substance de l’infraction, CEDH, gr. ch., 21 oct. 2013, Rio Del Prada, § 93 : « On
ne saurait interpréter l’article 7 de la Convention comme proscrivant la clarification graduelle des règles de la
responsabilité pénale par l’interprétation judiciaire d’une affaire à l’autre, à condition que le résultat soit cohé-
rent avec la substance de l’infraction et raisonnablement prévisible (S.W. et C.R. c/ Royaume-Uni, préc., respecti-
vement § 36 et § 34, Streletz, Kessler et Krenz, préc., § 50, K.-H.W. c/ Allemagne, gr. ch., n° 37201/97, § 85, CEDH
2001-II (extraits), Korbely c/ Hongrie, gr. ch., n°  9174/02, § 71, CEDH 2008, et Kononov c/ Lettonie, gr. ch.,
n° 36376/04, § 185, CEDH 2010) ».
(41) CEDH, 22 nov. 1995, S.W. c/ Royaume-Uni, C.R. c/ Royaume-Uni, § 44 et § 42.

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DOCTRINE L’interprétation des lois

■ 19. Infraction technique. À l’inverse, extensive par les juges allemands de la


lorsque l’infraction ne présente pas un notion de génocide, et plus précisément
contenu éthique, c’est-à-dire qu’elle ne de l’intention de détruire qui ne suppose
détermine pas une valeur sociale préé- pas nécessairement celle de détruire le
minente, mais se présente comme la groupe au sens physique ou biologique
sanction d’une norme technique expri- du terme, mais de le détruire en tant
mant « un droit pénal bureaucratique », qu’unité sociale  43. Elle considère que la
l’exigence de prévisibilité ressurgit sur cohérence de l’interprétation dépend :
le fondement de l’article 7 Conv. EDH. d’abord, de sa conformité avec celle réa-
C’est ainsi que dans l’affaire Pessino c/ lisée dans des hypothèses voisines –
France, la Cour européenne constate c’est-à-dire d’une « interprétation systé-
que le droit français ne proposait pas de mique »  44 ; ensuite, de sa compatibilité
précédents topiques assimilant sursis à avec un texte international pour le res-
exécution du permis et interdiction de pect duquel l’incrimination a été intro-
construire pour appliquer l’infraction de duite ; enfin, de son soutien par une par-
construction sans permis (C. urb., art. tie de la doctrine allemande  45. De ce
L. 480-4) en sorte que « même en tant point de vue, la citation dans la décision
que professionnel qui pouvait s’entou- d’une opinion doctrinale autorisée
rer de conseils de juristes, il était diffi- apporte de la cohérence à la décision, et
cile, voire impossible pour le requérant participe de sa prévisibilité.
de prévoir le revirement de jurispru-
dence de la Cour de cassation et donc ■ 21. Controverse doctrinale. À l’aune de
de savoir qu’au moment où il les a com- ce dernier critère, il faut bien avouer que,
mis, ses actes pouvaient entraîner une en France, les interprétations s’appuient
sanction pénale » 42. La Cour ajoute que généralement sur des analyses juri-
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280 la présente affaire, qui visait une inter- diques fouillées, faisant parfois état
prétation d’une infraction d’urbanisme, d’opinions doctrinales, que l’on retrouve
«  se distingue clairement des arrêts dans l’avis de l’avocat général et le rap-
S.W. et C. R. c/ Royaume-Uni » ayant port du conseil rapporteur dont la publi-
relevé la prévisibilité de l’évolution, à la cation est prévue lorsque l’arrêt est
lumière des objectifs fondamentaux de important. Sans doute pourrait-on, à
celle-ci. l’instar de la pratique allemande, aller
plus loin et faire référence, directement
dans la décision, à des opinions doctri-
2 - Prévisibilité de l’interpréta- nales qui fondent la solution, et peut-
tion au regard de sa cohérence être, au-delà des arguments juridiques
avec la catégorie d’infraction aux éléments sociaux et philosophiques
qui l’inspirent. Mais un citoyen peut
généralement, à l’aide d’un juriste, savoir
■ 20. Interprétation systémique. Cette que, relativement à un problème donné,
condition a été formulée par les juges il y a une controverse doctrinale qui, à
européens, dans l’arrêt Jorgic c/ Alle- elle seule, est un élément de prévisibilité
magne à propos de l’interprétation d’une d’interprétation.

(42) CEDH, 10 oct. 2006, Pessino c/ France, n° 40403/02, § 36.


(43) CEDH, 12 juill. 2007, Jorgic c/ Allemagne, § 104.
(44) Cette interprétation systémique n’est pas nécessairement une interprétation analogique dès lors qu’il s’agit seu-
lement de prendre en considération une catégorie globale d’infraction pour envisager la cohérence de l’inter-
prétation, ce qui ne signifie pas que les infractions de la catégorie doivent être soumises aux mêmes solutions.
(45) CEDH, 12 juill. 2007, Jorgic c/ Allemagne, § 105 renvoyant aux § 36 et 47.

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II - L’arbitraire des interprètes : à la recherche de l’unité


de l’interprétation
■ 22. Unité matérielle et temporelle de ne connaît pas du fond des affaires (COJ,
l’interprétation. Selon Beccaria, « Chaque art. L. 411-2). Elle peut également être
homme a son point de vue ; chaque saisie pour un avis sur une question de
homme, à des moments différents, a un droit qui n’a pas encore été soumise à
point de vue qui varie ». Il ajoute « Nous son interprétation sur le fondement des
verrions donc le sort d’un citoyen changer articles 706-64 du code de procédure
chaque fois qu’il comparaîtrait devant un pénale.
nouveau tribunal […] Nous verrions donc
les mêmes délits, soumis au même tri- ■ 24. Unité judiciaire hiérarchique. Lors-
bunal, être punis différemment, en des qu’une divergence d’interprétation entre
moments différents, parce qu’au lieu d’é- la chambre criminelle et les juges du
couter la voix constante et fixe de la loi, fond persiste, l’Assemblée plénière de la
les juges se seraient basés sur les Cour de cassation peut unifier l’interpré-
erreurs mouvantes de l’interprétation  ». tation au regard de l’article 111-4 du
Cette opinion est toujours d’actualité, non code de procédure pénale. Il en fut ainsi
pour contester le principe de l’interpréta- à propos de l’interprétation de l’ar-
tion, mais pour préciser que son unité est ticle 221-6 du code pénal sanctionnant
une condition essentielle de sa légitimité. l’homicide involontaire «  d’autrui  » que
Cette unité doit être recherchée dans les certains juges du fond avaient appliqué à
deux sens suggérés par l’auteur italien. l’atteinte à la vie d’un fœtus  46, alors
D’un côté, la diversité des juges doit être même que la chambre criminelle avait
dépassée, ce qui pose la question d’une condamné cette interprétation  47. L’As-
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hiérarchie des interprétations : c’est semblée plénière fut alors saisie et 281
l’unité hiérarchique. D’un autre côté jugea que « le principe de la légalité des
l’unité de l’interprétation doit être tempo- délits et des peines, qui impose une
relle, ce qui pose le problème de la léga- interprétation stricte de la loi pénale,
lité (matérielle) du revirement de juris- s’oppose à ce que l’incrimination prévue
prudence. par l’article 221-6 du code pénal, répri-
mant l’homicide involontaire d’autrui,
soit étendue au cas de l’enfant à naître
A - L’unité hiérarchique de dont le régime relève de textes particu-
l’interprétation liers sur l’embryon ou le fœtus  »  48. En
définitive, l’unité de l’interprétation
réside dans la hiérarchie judiciaire : c’est
■ 23. Unité de l’interprétation judiciaire. une unité judiciaire hiérarchique.
Selon l’article L. 411-1 du code de l’orga-
nisation judiciaire, « Il y a, pour toute la ■ 25. Unité par l’autorité de l’interpréta-
République, une Cour de cassation  »  ; tion. Mais la complexité du droit pénal
c’est plus précisément la chambre crimi- moderne tient à la diversité des ordres
nelle de la Cour de cassation qui assure juridiques et des juridictions compé-
l’unité de la jurisprudence pénale. La tentes pour interpréter. C’est ainsi que la
Cour de cassation statue sur les pourvois jurisprudence pénale ne se résume plus
en cassation formés contre les arrêts et à la jurisprudence de la Cour de cassa-
jugements rendus en dernier ressort par tion, mais doit intégrer celle du Conseil
les juridictions de l’ordre judiciaire. Elle constitutionnel, de la Cour européenne

(46) Lyon, 13 mars 1997, D. 1997. 557, note Serverin ; Reims, 3 févr. 2000, D. 2000. 873, note Chevallier ; Montpellier,
3e ch., 17 févr. 2000, Dr. pénal 2000, comm. 125.
(47) Crim., 30 juin 1999, Bull. crim. n° 174.
(48) Cass., ass. plén., 29 juin 2001, Bull. crim. n° 165.

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DOCTRINE L’interprétation des lois

des droits de l’homme ou encore de la rité judiciaire justifie « dans tous les cas,
Cour de justice de l’Union européenne. des circonstances particulières établis-
Ces jurisprudences s’intègrent aux sant le risque d’atteinte à l’ordre public
normes qu’elles interprètent et sont qui a motivé le contrôle » 52. Et la Cour de
reçues par la chambre criminelle de la cassation, qui avait initié cette idée dans
Cour de cassation avec l’autorité de la un arrêt Bassilika afin d’éviter le contrôle
chose interprétée. au faciès 53, interprétation que le législa-
teur entendait condamner, reprit ensuite
■ 26. Directives et réserves d’interpréta- strictement la formule de la jurispru-
tion. Ce phénomène fut d’abord visible dence constitutionnelle  54.
lorsque la Cour de cassation a décidé
d’intégrer dans sa jurisprudence les ■ 27. Autorité interprétative des arrêts
directives ou réserves d’interprétation du de la Cour européenne. Le même phé-
Conseil constitutionnel  49, en soulignant nomène peut être observé dans le rap-
toutefois que la décision ne s’impose port entre la Cour de cassation et la Cour
qu’en ce qui concerne le texte soumis à européenne des droits de l’homme.
l’examen du conseil  50. Cette attitude est Certes les arrêts de la Cour européenne
conforme à l’article 62 de la Constitution des droits l’homme n’ont juridiquement
qui dispose que les décisions du Conseil qu’une autorité relative de la chose jugée
constitutionnel «  s’imposent aux pou- dont la portée est limitée aux parties et
voirs publics et à toutes les autorités à l’objet du litige ; ils ont ainsi un simple
administratives et juridictionnelles  ». La effet déclaratif et ne s’imposent pas de
réserve d’interprétation fait ainsi corps jure aux juridictions nationales  55. Mais il
avec la loi et le juge violerait la constitu- reste que la jurisprudence européenne
tion s’il ne la respectait pas  51. Un bel dispose «  d’une autorité de la chose
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282 exemple de ce dialogue des juges se interprétée  » ou «  autorité interpréta-
retrouve en matière de contrôle d’identité tive  » qui est désormais reconnue par
dit «  préventif  » visé à l’article 78-2 l’Assemblée plénière de la Cour de cas-
alinéa 7 du code de procédure pénale qui sation qui, dans quatre arrêts du 15 avril
dispose : «  L’identité de toute personne, 2011 relatifs la lancinante question du
quel que soit son comportement, peut droit à un avocat lors de la garde à vue,
également être contrôlée, selon les fit, pour la première fois dans l’un d’entre
modalités prévues au premier alinéa, eux directement référence à des arrêts
pour prévenir une atteinte à l’ordre de la Cour européenne des droits
public, notamment la sécurité des per- l’homme  56, et déclara en forme de prin-
sonnes et des biens  ». Lors du contrôle cipe dans deux autres que : «  les États
de constitutionnalité de ce texte introduit adhérents à la Convention de sauvegarde
par la loi du 10 août 1993, le Conseil le des droits de l’homme et des libertés
jugea conforme sous réserve que l’auto- fondamentales sont tenus de respecter

(49) Crim., 25 avr. 1985, JCP 1985, II, 20465, concl. Dottenwille et note Jeandidier. Adde L. Favoreau, La Cour de cas-
sation, le Conseil constitutionnel et l’article 66 de la Constitution, D. 1986. Chron. 169 s.
(50) Cass., ass. plén., 10 oct. 2001, BICC 15 nov. 2001, n° 545 ; concl. De Gouttes, rapp. Roman.
(51) T.S. Renoux, M. De Villiers, Code constitutionnel, 2005, n° 1079. Mais on peut observer que le Conseil constitu-
tionnel ne dispose pas du pouvoir juridique de faire respecter les réserves puisqu’il n’est pas une Cour suprême
et ne peut donc être saisi d’une interprétation non conforme à une directive d’interprétation (E. Dreyer, Droit
pénal général, op. cit. n° 306).
(52) Cons. const., 5 août 1993, n° 93-323 DC, AJDA 1993. 815, note P. Wachsmann ; JO 10 août 1993
(53) Crim., 10 nov.1992, Bull. crim. n° 370.
(54) Crim., 12 mai 1999, Bull. crim. n° 95. Sur ce dialogue des juges, v. notre thèse, L’anonymat et le droit, thèse Bor-
deaux IV, 1998.
(55) V. sur cette question, J.-F. Renucci, Traité de droit européen des droits de l’homme, LGDJ, 2e éd. 2013, n° 1098 s.
(56) Cass., ass. plén., 15 avr. 2011, n° 10-30.242, D. 2011. 1128, entretien G. Roujou de Boubée ; ibid. 1713, obs. V. Ber-
naud et L. Gay ; ibid. 2012. 390, obs. O. Boskovic, S. Corneloup, F. Jault-Seseke, N. Joubert et K. Parrot ; Constitu-
tions 2011. 326, obs. A. Levade ; RSC 2011. 410, obs. A. Giudicelli, qui vise dans le motif de rejet les arrêts Salduz
c/ Turquie et Dayanan c/ Turquie, rendus les 27 nov. 2008 et 13 oct. 2008.

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L’interprétation des lois DOCTRINE

les décisions de la Cour européenne des différents, a un point de vue différent.


droits de l’homme, sans attendre d’être L’esprit de la loi serait donc le résultat de
attaqué devant elle ni d’avoir modifié la bonne ou de la mauvaise logique d’un
leur législation »  57. juge, d’une digestion facile ou pénible, il
dépendrait de la violence de ses passions,
■ 28. Primauté du droit de l’Union de la faiblesse de celui qui souffre, des
européenne. L’interprétation pénale doit relations entre le juge et la victime, et de
enfin tenir compte du droit de l’Union toutes ces petites causes qui changent
européenne tel qu’il est interprété par la les apparences de chaque objet dans l’es-
Cour de justice de l’Union européenne. prit ondoyant de l’homme »  59. Cette pré-
Dans sa jurisprudence, cette institution sentation est excessive en ce qu’elle se
entend faire respecter le principe de pri- fonde sur une approche exclusivement
mauté du droit européen qui signifie que subjective du changement d’interpréta-
le droit européen a une valeur supérieure tion – liée à la personne du magistrat,
aux droits nationaux des États membres. alors que ce que l’on nomme le revire-
Le principe de primauté vaut pour tous ment de jurisprudence se fonde sur une
les actes européens disposant d’une évolution objective des données morales
force obligatoire. Les États membres ne et sociales qui sous-tendent la norme  60.
peuvent donc pas appliquer une règle La Cour européenne des droits de
nationale qui serait contraire au droit l’homme rappelle ainsi « qu’une évolution
européen. Et il appartient au juge natio- de la jurisprudence n’est pas en soi
nal de faire prévaloir ce principe, même contraire à une bonne administration de
en matière pénale : «  les juridictions la justice, dès lors que l’absence d’une
nationales ont l’obligation d’interpréter le approche dynamique et évolutive empê-
droit national, dans toute la mesure du cherait tout changement et améliora-
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possible, à la lumière et dans le sens tion »  61. De là, il peut être affirmé que le 283
décisions-cadres prises sur le fonde- principe de la légalité criminelle ne s’op-
ment du Titre VI du Traité sur l’Union pose pas à une évolution de l’interpréta-
européenne »  58. tion car «  les exigences de la sécurité
juridique et de protection des justiciables
ne consacrent pas un droit acquis à une
B - L’unité temporelle de jurisprudence constante  62. En d’autres
l’interprétation termes, et selon la Cour de cassation,
«  Nul ne peut se prévaloir d’un droit
acquis à une jurisprudence figée »  63.
■ 29. Nécessité du revirement de juris-
prudence. Dans la pensée de Beccaria, le ■ 30. Rétroactivité du revirement.
changement d’interprétation dans le Admise dans son principe, l’évolution de
temps, apparaît nécessairement arbi- l’interprétation de la norme pénale pose
traire ; « Chaque homme, à des moments cependant une difficulté particulière au

(57) Ass. plén., 15 avr. 2011, n° 10-30.316 et 10-30.313. Dans le 4e arrêt n° 10.17-049, l’Assemblée plénière casse, pour
violation de la loi, une ordonnance retenant que « les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme ne
lient que les États directement concernés par les recours sur lesquels elle statue, que ceux invoqués par l’appe-
lante ne concerne pas l’État français… ».
(58) CJCE, 16 juin 2005, n° C-105/03, AJDA 2005. 2335, chron. E. Broussy, F. Donnat et C. Lambert ; D. 2005. 1962 ; ibid.
2006. 1649, obs. G. Roujou de Boubée, T. Garé, M.-H. Gozzi et S. Mirabail ; AJ pénal 2005. 452, obs. J. Leblois-
Happe ; RSC 2005. 940, obs. S. Manacorda ; ibid. 2006. 155, obs. L. Idot.
(59) Beccaria, Traité, op. cit., Ch. 4, p. 69.
(60) V. plus largement, J.-Ch. Saint-Pau, Le revirement d’interprétation, in Histoires et méthodes d’interprétation en
droit criminel, XXIe Congrès de l’Association française de droit pénal, Thèmes et commentaires, Dalloz, 2014
(à paraître).
(61) CEDH, 30 août 2011, Boumaraf c/ France, n° 32820/08.
(62) Idem.
(63) Civ. 1re, 9 oct. 2001, Bull. civ. I, n° 249 ; D. 2001. 3470, rapp. Sargos et note Thouvenin.

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DOCTRINE L’interprétation des lois

regard du principe de non rétroactivité de notamment le cas lorsqu’il s’agit d’une


la loi pénale. S’intégrant à la loi pénale, interprétation jurisprudentielle dont le
l’interprétation nouvelle conduit à une loi résultat n’était pas raisonnablement pré-
nouvelle que le juge pénal applique à des visible au moment où l’infraction a été
faits commis antérieurement sous l’em- commise, au vu notamment de l’interpré-
pire de l’interprétation ancienne de la loi. tation retenue à cette époque dans la
Lorsque, par exemple, le juge pénal jurisprudence relative à la disposition
français jugea que l’auteur d’un coup légale en cause »  68.
d’épée mortel lors d’un duel est cou-
pable d’un assassinat, il appliqua cette ■ 32. Revirement favorable et défavo-
nouvelle interprétation à des faits com- rable. L’exigence de prévisibilité est
mis sous l’empire de l’ancienne interpré- cependant relative en ce qu’elle dépend
tation qui excluait le duel de la qualifica- du caractère favorable ou défavorable de
tion pénale  64. l’interprétation. Si en effet le revirement
d’interprétation est favorable, son impré-
■ 31. Accessibilité et prévisibilité du revi- visibilité ne cause aucun grief à la per-
rement. Cette difficulté pourrait être sonne poursuivie, en sorte que cet arbi-
réglée de manière brutale en considé- traire judiciaire n’apparaît pas contraire à
rant, comme le fit la chambre criminelle la légalité criminelle : c’est une rétroac-
que «  le principe de non rétroactivité ne tivité in mitius, qui est un principe fonda-
s’applique pas à une simple interpréta- mental du droit pénal, européen et
tion jurisprudentielle »  65. Mais l’affirma- constitutionnel  69. Ce n’est donc que
tion ne résiste pas à la critique. À partir lorsque le revirement conduit à une
du moment où il est admis que l’inter- extension de la loi pénale que la prévisi-
prétation pénale s’intègre à la norme bilité est une condition de sa légalité  70.
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impliquée par la légalité criminelle (sub- ■ 33. Critères de la prévisibilité. Il
stantielle) doivent se retrouver dans la conviendra alors que le changement d’in-
jurisprudence qui doit ainsi être acces- terprétation s’appuie soit sur une évolu-
sible et prévisible. C’est le sens de la tion sociale ou morale observable dans
jurisprudence européenne qui déclare une société démocratique (par exemple,
que « faute au minimum d’une interpré- la condamnation sociale et morale du viol
tation jurisprudentielle accessible et rai- entre époux  71), soit sur une évolution du
sonnablement prévisible, les exigences contexte juridique de la loi pénale en rai-
de l’article 7 ne sauraient être regardées son d’une norme hiérarchiquement supé-
comme respectées à l’égard de l’ac- rieure (par exemple, une norme
cusé » 66. De même, la Cour de justice de européenne dont la primauté obligerait le
l’Union européenne a jugé que l’article 7 juge pénal à un changement d’interpréta-
de la Convention européenne des droits tion) ou encore d’une interprétation d’une
de l’homme « peut s’opposer à l’applica- juridiction constitutionnelle (directives
tion rétroactive d’une nouvelle interpréta- d’interprétation), européenne ou interna-
tion d’une norme établissant une infrac- tionale dont l’autorité interprétative serait
tion  »  67. Et elle ajoute : «  tel est admise par le juge pénal français  72.

(64) V. sur cet ex., J. P Doucet, Le jugement pénal, Litec 1991, p. 121.
(65) Crim., 30 janv. 2002, Bull. crim. n° 16.
(66) CEDH, 10 oct. 2006, Pessino c/ France, § 35. V. également, CEDH, gr. ch., 21 oct. 2013, Del Rio Prada c/ Espagne, § 92 s.
(67) CJCE, 8 févr. 2007, aff. C-3/06, Comm. CE c/ Danone, § 88.
(68) CJCE, 28 juin 2005, aff. C-189/02 P, Dansk Rørindustri c/ Commission.
(69) CEDH, 17 sept. 2009, n° 10249/03, Scoppola c/ Italie, n° 2, AJDA 2010. 997, chron. J.-F. Flauss ; D. 2010. 2732, obs.
G. Roujou de Boubée, T. Garé et S. Mirabail ; RSC 2010. 234, obs. J.-P. Marguénaud ; Cons. const. 19 et 20 janv.
1981, Rec. Cons. const. 15.
(70) V. plus précisément, notre art., Le revirement d’interprétation, op. cit.
(71) CEDH, 22 nov. 1995, SW c/ Royaume-Uni, préc.
(72) V. les développements ci-dessus.

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L’interprétation des lois DOCTRINE

■ 34. Conclusion. Souvent caricaturée dant à la fois dans celui de la méthode


en ce qu’elle exprimerait une position d’interprétation et des acteurs de l’in-
peu réaliste, la pensée de Beccaria pré- terprétation. Pour éviter l’arbitraire de
sente encore un grand intérêt si l’on l’interprétation, il faut admettre que le
veut bien distinguer sa lettre et son recours à l’intention du législateur n’est
esprit. Certes, il n’est plus concevable concevable que si elle participe de la
d’affirmer, à la lettre, que «  le pouvoir prévisibilité de l’interprétation. C’est
d’interpréter les lois pénales ne peut finalement le sens de l’article 111-4 du
pas être attribué aux juges criminels ». code pénal qui devrait disposer que « la
L’interprétation est nécessaire pour loi pénale est d’interprétation prévi-
appliquer la loi pénale et en dernière sible  ». Quant à l’arbitraire des inter-
analyse la renforce en lui restituant sa prètes, il suppose soit une hiérarchie,
compétence (édicter des normes géné- soit des principes de coordination des
rales et abstraites) et en lui conférant ordres juridiques et ainsi des interpré-
sa qualité (accessibilité et prévisibilité). tations dont la perfection n’est pas
Mais l’exercice du pouvoir d’interpréta- encore pleinement acquise et qui repose
tion peut suivre les principes dégagés essentiellement sur le bon vouloir des
par l’auteur italien en ce qu’il dénonce magistrats… ce que Becarria ne man-
le risque d’un arbitraire judiciaire rési- querait pas de condamner.
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