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Études (1945)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Compagnie de Jésus. Études (1945). 1982/08-1982/09.

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ÉTVDES

1982
août-septembre

L'Egypte après Sadate


Mort et cimetières en Occident
Dhôtel • Deguy Milosz
Dialogue islamo-chrétien
Bouc émissaire et Révélation chrétienne
VDES
REVUE MENSUELLE

fondée en 1856 par des Pères de la Compagnie de Jésus

Directeur et Rédacteur en chef PAUL VALADIER


Rédacteur en chef adjoint et Service de presse HENRI PERROY
Conseillers L.-PH. RICARD J. THOMAS P. VALLIN
Comité de Rédaction M. GUERVEL G. JARCZYK E. LEPERS
CL. SALES A. DE TARLÉ P. VERSPIEREN
Administration, Publicité JEAN-CLAUDE GuYOT
Secrétaire de Rédaction DOMINIQUE GEAY-HOYAUX

ABONNEMENTS

FRANCE 180 F (dont 4 de T.V.A.)


ETRANGER 210 F, SUPPLÉMENT AVION
Afrique francophone 40 F Autres pays d'Afrique
et Amériques 75 F Extrême-Orient 100 F

C.C.P. "ETUDES" 155 55 N Paris

LE Numéro 18 F (êtr. 20 F)

15, RUE MONSIEUR 75007 PARIS TÉL. 734 74 77

ISSN 0014 1941


ÉTVDES
AOÛT-SEPTEMBRE 1982

Aux lecteurs d'« Etudes »


P. VALADIER S.j.
Les Palestiniens à l'encan
ETUDES
Perspectives sur le monde
155 L'Egypte après Sadate
M.P. MARTIN s.j., Université Saint-Joseph, Beyrouth
Effervescence religieuse, instabilité sociale, contraintes économiques l'héritage
légué à Hosni Moubarak par le président Sadate, le 6 octobre dernier, est lourd à
porter. En Egypte, la place de l'Islam dans la culture et la vie restera vraisemblable-
ment la question majeure pour une génération au moins.

171 La longue passion du Guatemala


CH. RUDEL, rédacteur à La Croix

Le coup d'Etat du 23 mars 1982 ne semble pas devoir rendre moins explosive la
situation intérieure du Guatemala. Misère multiséculaire, vol des terres, guérilla,
prise de conscience nationale des Indiens, influence politique de Washington,
conduisent à une radicalisation des conflits. Et l'affaire Pellecer n'est qu'une station
dans la longue passion de ce pays. C'est ce qu'explique Christian Rudel, auteur de
Guatemala. Terrorisme d'Etat (Karthala, 1981).

Essais
183 La disparition de la camarde et l'avenir de l'homme
Docteur B. DUBURQUE
Est-ce que, en repoussant les limites de la mort, on ne dénature pas la vie ? C'est
une des questions les plus graves que posent l'hôpital et la médecine modernes. En
échappant à la dure loi de la camarde, l'homme espère devenir plus. Mais il peut
aussi perdre de vue ce qui fait le sens, la fin de son existence.

193 Les cimetières d'Occident. Des sociétés de conservation


J.-D. URBAIN, sociologue, Université de Tours
Autre approche de la mort, celle des cimetières d'Occident l'évolution de leur
topographie permet de déceler tout un discours indirect sur la présence ou l'efface-
ment de la mort dans notre société. Alors que le XIX' siècle crée le cimetière de
conservation » du mort, celui du XX, siècle, éliminé de nos villes, signale une
inquiétante volonté d'oublier la mort.
Art, formes et signes
Lumières une nouvelle d'André Dhôtel 205
Un conte divers une Prose de Michel Deguy 213
Trois poèmes de Czeslaw Milosz 216
présentés par C. JELENSKI, traduits par J. MAMBRINO
Le plaisir de lire, par Ch. MILNER 221

Choix de films 233


O. MILLE F. DUFOURNET B. BOLAND
Hammett, de Wim Wenders Mourir à 30 ans, de Romain Goupil – Parsifal, de
Hans Jurgen Syberberg.
Livres de cinéma 237
J. COLLET
Carl Theodor Dreyer, né Nilsson, de Maurice Drouzy Cinéma et nouvelle nais-
sance, de Henri Agel.

Questions religieuses
L'épreuve du dialogue islamo-chrétien 239
Mgr H. TEISSIER, archevêque coadjuteur d'Alger
Après des progrès marquants dans la compréhension entre chrétiens et musulmans,
le dialogue semble devenu plus difficile. C'est qu'il n'y a pas de dialogue entre les
croyants en dehors des rudes contextes socio-historiques, politiques et économi-
ques dans lesquels les deux interlocuteurs sont situés.
Bouc émissaire et Révélation chrétienne selon René Girard 251
P. VALADIER S.j.
Concernant aussi bien l'ethnologue que le sociologue, le politologue que le théolo-
gien ou l'exégète, les idées de René Girard méritent un débat à la mesure des espé-
rances que beaucoup mettent en elles et des ambiguïtés qu'elles recèlent malgré
tout. C'est particulièrement le cas, semble-t-il, de sa façon de ramener la Révéla-
tion chrétienne à un savoir social.

Notes bibliographiques 261


H. PERROY S.j. -F. ROULEAU s.j. -J. GUILLET S.j.
Pour sortir du chômage, travailler autrement ? (M. Albert, M. Debré, G. Rous-
tang) -L'icône. Image de l'invisible, de E. Sendler -Le partage du pain eucharis-
tique selon le Nouveau Testament, de X. Léon-Dufour.
Revue des livres 267
Choix de disques 285
COMPTE D'EXPLOITATION DE LA S.A. « LES ÉTUDES »
(au capital de 220 000 F)
Exercice 1981 (en milliers de F)

CHARGES
Achatpapier 107(1)
Frais impression 231
Frais personnel (a) 847
Impôts et taxes (b) 5
Loyer/entretien 69
Honoraires et commissions 104
Frais d'affranchissement et routage 211 (2)
Fournitures et frais divers 60
Frais financiers 14
Dotation aux amortissements 51 (3)

Total des dépenses 1 699

PRODUITS
Abonnements payants 1 241
Vente numéros 131
Produits accessoires (c) 176
Produits financiers (d) 66
Publicité éditeurs 76 (4)
Perte d'exploitation 9 (5)

Total des recettes 1 699

(a) Y compris charges sociales.


(b) Hors T.V.A.
(c) Notamment, travaux de photocomposition pour d'autres revues.
(d) Placement du produit des abonnements perçus d'avance.

1. Facturé en dollars, le papier a vu son prix majoré de 40 en 1982.


2. L'administration des postes applique une hausse annuelle moyenne des tarifs de routage
de 25% jusqu'en 1988.
3. Dotation minimum.
4. Recettes en diminution de 25 par rapport à 1980.
5. Perte s'ajoutant à un report déficitaire cumulé de 1.00 000 F environ.
Aux lecteurs d'« Etudes »

7OUS trouverez ci-contre une présentation du compte d'exploi-


tation de la revue. Comme on dit parfois les chiffres parlent
d'eux-mêmes. Ce qui n'est pas pleinement vrai. Si je prête ma voix à
leur parole silencieuse, c'est pour attirer l'attention sur deux ordres
de réalités.
1) Une revue comme la nôtre a de plus en plus de mal à exister.
Pour des raisons qui tiennent à l'évolution de la vie sociale (manque
de temps pour lire des textes de qualité, multiplication des sollicita-
tions, diversité des centres d'intérêt). Pour d'autres, qui tiennent à la
multiplication des contraintes administratives j'en ai parlé dans
l'éditorial de mars dernier et, depuis, les réponses des Ministres
concernés ont été des fins de non-recevoir ou des aveux implicites
d'inertie. Pour des raisons de montée des coùts les prix du papier,
des tarifs postaux, entre autres, se sont envolés. Certes, beaucoup de
ceux qui écrivent dans la revue ou qui collaborent à sa fabrication le
font en acceptant des rétributions parfois « symboliques ». Mais
vient un moment où des augmentations de nos tarifs s'imposent.
Nous avions pensé ce moment arrivé vers le mois de juin. C'est
alors que le gouvernement a décidé le blocage des prix. Ajoutant aux
contraintes administratives déjà paralysantes, il accroît ainsi les
menaces qui pèsent sur la presse culturelle, sauf si des négociations
professionnelles s'engagent pour que nous puissions rapidement et
nettement ajuster nos prix à nos dépenses.
2) Dans un contexte si peu favorable, il nous faut survivre. Cela
dépend et de nous et de nos lecteurs.
De nous d'abord. Et c'est dans cette perspective qu'il faut situer
le changement de lieu de l'administration et de la rédaction d'Etudes.
Dès janvier 1983, nous nous installerons aux 14-14 bis, rue d'Assas,
opérant ainsi un rapprochement avec d'autres revues publiées par
des jésuites. Ce resserrement administratifdevrait permettre des opé-
rations de rationalisation et de promotion, donc assurer des écono-
mies et provoquer une impulsion des ventes. Certes, ce départ brise
des liens avec la communautéjésuite de la rue Monsieur, où Etudesa
vécu tant d'années fructueuses. Mais il est devenu la condition pour
que la revue, conjointementavec d'autres, trouve une nouvelle dyna-
mique. En ce sens, ce déplacement est symbolique de notre volonté
de nous développer.
Mais notre progression dépend de vous tous aussi. J'éprouve,
depuis que j'ai la responsabilité de la revue, la solidité des liens qui
l'unissent à ses lecteurs. Puis-je vous suggérer deux initiatives qui,
l'une comme l'autre, nous seraient d'un grand secours ?<'
Le gouvernement nous interdit d'augmenter nos prix dans
l'immédiat. Or, pour être « à flot », il eût fallu faire passer l'abonne-
ment annuel de 180 F à 220 F. Je n'hésite donc pas à demander au
plus grand nombre possible de ceux qui vont se réabonner d'ajouter
d'eux-mêmes une somme correspondant à l'augmentation de nos
charges.
Une revue ne progresse que si elle gagne des abonnés. Or, la
meilleure publicité est celle que font les lecteurs eux-mêmes lorsque,
convaincus de l'intérêt de la revue, ils en parlent à des amis ou à des
parents, les abonnent ou les convainquent de s'abonner. Je vous sug-
gère avec une amicale insistance de nous aider efficacement en fai-
sant connaître la revue dans votre entourage et en abonnant des
amis.
Vous savez par expérience que le ton d'Etudes n'est pas à la dra-
matisation. Si je me permets aujourd'hui d'élever la voix, c'est que,
faute des soutiens que l'on serait en droit d'attendre des pouvoirs
publics, il nous faut défendre seuls notre droit à l'expression. Notre
avenir est entre vos mains.
Les Palestiniens à l'encan

LePROCHE-ORIENT
L encore. Le Proche-Orient toujours.
Libanais, Palestiniens, Israéliens sont emportés depuis le
début de juin dans une tourmente qui est montée aux extrêmes.
Est-il possible, dans ce contexte passionnel où nos solidarités nous
font tour à tour pencher vers les uns et vers les autres, et soudain
pour l'un contre l'autre, de dominer nos partialités et de mesurer
les enjeux humains ?
Déjà la tâche est rude quand on cherche à établir les faits. Tant
d'épisodes sanglants ont marqué cette terre douloureuse, dans un
écheveau inextricable de responsabilités, que, à ce seul niveau,
chacun peut renvoyer à l'autre une responsabilité première. Si l'on
écarte ce débat stérile, et si l'on s'en tient à l'actualité de ces der-
niers mois, on peut s'accorder sur ce jugement l'armée israé-
lienne a pénétré sur le territoire du Liban pour une opération en
profondeur beaucoup plus vaste que ce qui avait été initialement
avancé elle a reçu pour but, au minimum, de chasser du terri-
toire libanais l'OLP et ses bases militaires au maximum, elle doit
préparer la reconstitution d'un Etat libanais « souverain » dans
ses propres frontières, ce qui met en jeu un quatrième partenaire,
la Syrie, qui doit aussi évacuer ses troupes.
Réduit à cette épure, le conflit appelle plusieurs remarques.
LES PALESTINIENS À L'ENCAN

1/ Le Liban est le théâtre sanglant de la lutte sans merci qui


oppose Israël et l'OLP. Victime de son hospitalité et de son
impuissance à canaliser la présence palestinienne sur son sol, le
Liban est déchiré depuis des années. Un fantôme d'Etat maintient
la fiction d'une ombre de souveraineté. Mais les hommes et les
femmes, eux, sont bien réels, et leurs souffrances sans cesse renou-
velées ne peuvent être oubliées derrière la lutte entre Israël et
l'OLP. Tout le problème est de savoir si le peuple libanais, trempé
dans l'épreuve, retrouvera les moyens et la force morale de recons-
tituer les structures d'un Etat indépendant et souverain. Mais évo-
quer le peuple libanais, c'est évoquer une réalité insaisissable. Car
ce peuple est divisé en tendances et en groupes rivaux. D'où la
question ces véritables clans pourront-ils faire prévaloir sur leurs
intérêts idéologiques et matériels un vouloir-vivre commun, sus-
ceptible de nourrir le dessein d'une reconstitution de l'Etat ? Pour
le moment, rien n'est moins sûr, et c'est pourquoi l'on peut se
demander si, à moyen terme et malgré les proclamationsd'Israël et
des chancelleriesoccidentales, ce n'est pas le Liban qui risque de se
déchirer en entités séparées, ou de disparaître de la carte.
2/ Par l'initiative qu'il a prise, l'Etat d'Israël est incontestable-
ment au centre. Justifiant d'abord son action militaire comme une
riposte à l'attentat perpétré contre son ambassadeur à Londres,
puis doublant très vite cette justification par la revendication du
droit à assurer la sécurité de sa frontière septentrionale contre les
attaques palestiniennes, l'Etat hébreu, très vraisemblablement
encouragé et soutenu par les U.S.A., a fini par dévoiler un dessein
bien plus vaste, qui fait apparaître toutes les autres justifications
comme un rideau de fumée pour cacher une opération montée de
longue date. Ce langage à double ou triple portée peut témoigner
d'un cynisme impressionnant, mais il peut cacher aussi le trouble
profond de cet Etat. Les démonstrations visibles de la force mili-
taire ne sont pas toujours le signe de la plus grande maîtrise de soi
et peuvent bien prouver un grave désarroi. Le jeu même du double
ou du triple langage montre, et c'est cela le plus inquiétant, que
l'Etat d'Israël, sous la direction du gouvernement Begin, est
comme obsédé par sa sécurité. L'épopée militaire révèle une
angoisse sur soi-même, et une incertitude qui touche la raison
même de l'Etat. Or, la peur est toujours mauvaise conseillère,
parce qu'elle rend aveugle ou sourd à autrui, parce qu'elle engage
dans des aventures toujours plus risquées, surtout parce que,
comme dans tous les nationalismes exacerbés, elle finit par pren-
dre pour fin et pour justification de soi, ou de son manque à exis-
ter, les démonstrations de violence et les conquêtes guerrières.
N'a-t-on pas entendu le général Sharon tenir des propos d'hégé-
monie et d'ambition territoriale pour le moins inquiétants (cf. Le
Monde du 29 juin 1982) ?
Voilà bien le paradoxe. Au moment même où Israël démontre
sa supériorité militaire, il dévoile aussi une fragilité interne essen-
tielle concernant sa propre réalité quel est donc cet Etat, qui,
pour assurer sa sécurité, a besoin d'utiliser de tels moyens, de
bombarder des populations civiles, de raser villes et villages,
d'encourager la délation la plus honteuse dans le sud du Liban
occupé ? Un Etat comme un autre ? ou un Etat qui a perdu le sens
de la mesure ? Un Etat qui se croit au-dessus du droit ? Mais ces
incertitudes ne montrent-elles pas que l'insécurité venant des
Palestiniens n'est que le symptôme d'une incertitude à exister et à
entrer en relation avec autrui, y compris avec ses adversaires ? Cet
Etat est-il donc si peu sûr de sa force, que la seule façon envisagea-
ble de traiter l'adversaire soit de l'écraser ? La course en avant ne
cache-t-elle pas tout simplement un doute de plus en plus insur-
montable sur soi-même ?
La question surgit avec une force accrue quand on s'avise que
l'opération tout entière repose sur une redoutable méprise. Israël
croit réduire hors de ses frontières un adversaire (l'OLP) qui est
sur son propre territoire (les Palestiniens). Un Français se souvient
inévitablement de cet alibi qui, pendant la guerre d'Algérie, faisait
chercher l'adversaire à Tunis ou au Caire, plutôt que de reconnaî-
tre dans l'existence et l'action du FLN le symptôme d'un problème
interne la volonté d'émancipation d'un peuple. Il a bien fallu
ouvrir les yeux sur la réalité, ce qui supposait une volonté et une
force politiques bien plus rigoureuses et déterminées que les expé-
ditions militaires dans les djebels. Tout se passe comme si Israël
vivait un aveuglement analogue. Mais, certes, bien plus difficile à
vaincre que dans le cas de la guerre d'Algérie. Car, ici, l'adversaire
n'est pas au-delà de la mer il cohabite sur le même sol. D'où la
question Israël trouvera-t-il en lui-même assez de force morale et
spirituelle authentique pour regarder en face ce peuple qui est son
ami-ennemi ? Sera-t-il assez assuré de lui-même pour entrer avec
lui dans un rapport autre que d'écrasement et de pseudo-victoire
militaire ? L'Etat d'Israël est-il déjà trop prisonnier de sa propre
peur et des illusions militaires pour opérer une telle conversion ?
Est-il incapable, par crispation sur sa sécurité, de voir que le
déploiement de la force (et les vexations qui l'accompagnent) lui
prépare un avenir redoutable, en accumulant contre lui des haines
inexpiables ? Ici, la lucidité politique s'accorde avec le souci éthi-
que on ne blesse pas l'honneur des peuples sans qu'un jour ou
l'autre un retournement ne s'opère, où le vainqueur d'hier se
LES PALESTINIENS À L'ENCAN

trouve en fâcheuse position l'assurance de son droit (si vive et si


justifiée pour Israël) ne devrait jamais faire oublier le droit
d'autrui, sous peine que la revendication de son propre droit n'ait
plus que l'apparence de la justice.
3/ Or, il faut bien en venir à ouvrir les yeux sur l'existence d'un
peuple déraciné, les Palestiniens. Ici encore, inutile d'entrer dans le
jeu stérile de la recherche des responsabilités premières. Le cou-
rage politique consiste à regarder ce qui est et à y faire face, à
inventer des solutions qui ouvrent l'avenir et, de ce fait, cautéri-
sent les blessures du passé. Or, contre tous les vertiges engendrés
par la violence militaire ou la ruse stratégique, il faut dire avec fer-
meté que le démembrement de l'appareil politico-militaire de
l'OLP ne fera pas disparaître le peuple palestinien. On a presque
honte d'énoncer un tel truisme. Il faut cependant le faire au
moment où pays occidentaux, pays arabes, Union Soviétique sont
étrangement muets sur le sort de ce peuple. Il est à l'honneur et au
courage intempestif de Jean-Paul II d'avoir rappelé en plein bom-
bardement israélien des camps de réfugiés de Beyrouth-Ouest que
le peuple palestinien a le droit à exister (Angélus du 27 juin 1982).
La paix, disait-il en substance, ne reviendra pas sur cette terre
ensanglantée tant que ce droit-là aussi ne sera pas reconnu. Après
tant de massacres et de détresses sans nom, faut-il désespérer que
la communauté internationale se coalise pour inventer enfin une
juste solution au droit des Palestiniens à exister ? Faut-il désespé-
rer que des voix de plus en plus fortes en Israël se fassent entendre
pour démontrer que la grandeur de l'Etat hébreu ne sera jamais
davantage affirmée et attestée que dans le courage de traiter avec
un peuple qui partage le même sol et connaît une communauté de
destin ?
Car une conclusion paraît sûre 'nous sommes tous dans l'illu-
sion, et les Israéliens les premiers, si nous croyons pouvoir dormir
enfin en paix au prix de l'écrasement d'un peuple. L'élimination
d'un appareil politico-militaire, même coupable de graves fautes
dans le passé, n'effacera pas un peuple de l'histoire aucune paix
durable ne s'instaurera sans que les droits de tous les protagonistes
ne soient reconnus. Ce n'est pas par la violence des armes qu'on
débouchera sur cette reconnaissance, mais par le courage et
l'audace politiques. Qui en sera capable ?
Perspectives sur le monde

L'Egypte après Sadate

L'assassinat du président Sadate, alors qu'il célébrait


solennellement, au milieu de son armée, l'événement
fondateur de sa politique, la victoire du 6 octobre (1) et
voilà qu'il tombe sous les balles d'un commando surgi de la
parade militaire a frappé l'Occident comme l'éclair
avant-coureur du grand orage qui risquait de balayer
l'Egypte. Les explosions de joie indécentes en nombre de
pays arabes traduisaient d'ailleurs la même attente. Quant
au peuple égyptien, une fois passée la stupeur de l'événe-
ment qui se déroule sous ses yeux sur le petit écran et après
le délai légitime strictement dû au deuil, il assiste sans sur-
prise à la passation des pouvoirs dans la légalité et avec
curiosité aux premières démarches de son nouveau prési-
dent. Ce changement à la tête, il faut bien le dire, beaucoup
le souhaitaient sans trop y croire depuis deux ou trois ans,
jusque dans les rangs de partisans du régime. Ils savaient
que, dans les faits, l'après-Sadate se préparait, était déjà
commencé et que, dès lors, la survie d'une présidence usée
ne pouvait qu'en retarder l'avènement. Relire les signes de
cette lassitude puis de cette impatience du pays, c'est déchif-
frer les changements d'attitude du président Hosni Mouba-
rak, mais c'est aussi cerner les redoutables problèmes que lui
lègue Anouar al-Sadate. Ils exigent certainement bien plus
qu'un style nouveau de gouvernement.
L'ÉGYPTE APRÈS SADATE

FAIRE PEAU NEUVE


Quand il laisse décanter le trouble d'une fin de règne,
l'Egyptien moyen reconnaît aisément les services rendus par
Sadate au pays, ceux qui lui ont valu ses plus grands
moments de popularité. C'est d'abord l'assouplissement de
la rigidité nassérienne par la démocratisation de la vie politi-
que et la libéralisation de l'économie. Le passage du régime
de parti unique au pluripartisme a fait espérer que le droit
d'une opposition à s'exprimer serait reconnu, tandis que le
relâchement du contrôle étatique sur les échanges commer-
ciaux avec l'étranger redonnait sa liberté au secteur privé.
La guerre d'octobre 1973 a rendu possible cette libéralisa-
tion elle fait cesser l'obsession des urgences militaires,
inaugure le processus de retour du Sinaï occupé par Israël,
permet la réouverture du canal de Suez et, finalement, le
voyage du Président à Jérusalem, en novembre 1977. Ce
déblocage éclatant vers la paix donne alors à Sadate une sta-
ture internationaledont le pays est fier, parce qu'elle change
l'image de l'Egypte dans la conscience du monde du
monde occidental, du moins. Or, c'est justement dans le
domaine de ces acquis essentiels que son personnage va
devenir gênant, encombrant ou compromettant. Le pays ris-
que d'avoir la nausée d'une paix humiliée qui défigure son
visage, d'une libéralisation économique qui nourrit la cor-
ruption et des manifestations fallacieuses de richesse osten-
tatoire, tandis que l'opposition grandissante conduit le Pré-
sident à un autocratisme crispé. Telle est donc l'ironie des
choses de même que Sadate s'est installé au pouvoir en le
«
dénassérisant », le successeur qu'il a lui-même mis en
place (2) doit à son tour faire peau neuve. 2. Le général d'aviation
A vrai dire, ces retournements découlent de la structure Hosni Moubarak est appelé à
la vice-présidence de la Répu-
des régimes présidentiels instaurés par les révolutions dans blique en 1975.
la plupart des pays arabes. La représentation populaire y
étant plus figurative que réelle et le conseil des ministres
assurant principalement des tâches d'exécution, la décision
appartient au seul chef d'Etat, appuyé sur le groupe restreint
des fidèles qu'il place aux postes clés du pouvoir d'abord le
contrôle de l'armée et de la police, plus secondairement celui
du secteur public de la production. La fidélité personnelle de
ces responsables fait la stabilité du régime, dans la mesure
où eux-mêmes contrôlent par leur propre clientèle le secteur
qui leur est confié. Ainsi, à tout changement à la tête de
l'Etat correspond un remplacement de l'équipe des proches
du président, et Hosni Moubarak n'échappe pas à cette
règle. Les fissures de l'édifice que lui lègue son prédécesseur
signalent simplement les lieux où il doit immédiatement et
d'urgence se désolidariser du passé pour s'approprier et
habiter le pouvoir.

MONTÉE DE L'OPPOSITION
II faut donc d'abord repérer les craquements antérieurs.
Ils traduisent, dans les années 1980-1981, une opposition
croissante à la poursuite du processus de paix avec Israël.
3. Deux ministres des Certes, elle existe dès l'origine (3), mais elle est alors sub-
Affaires étrangères démission- mergée par la ferveur de l'accueil populaire, soulignée par
nent, l'un à l'annonce du
voyage de Sadate àjérusalem, tous les observateurs, et dont les premiers heureux surpris
l'autre l'année suivante, à
l'issue des pourparlers Sadate- sont les Israéliens. Or, deux ans plus tard, le courant s'est
Begin-Carter à Camp David, renversé et maintenant, venant d'horizons différents, se
où est signé l'accord-cadre de
paix. nourrissant de motivations contradictoires et charriant des
rancœurs et des frustrations qui n'ont rien à voir dans les
relations avec Israël, il amalgame toutes les critiques et les
refus. De cet amalgame témoigne bien le dernier coup
d'éclat du président Sadate qui, le 5 septembre 1981, fait
emprisonner un millier et demi d'opposants, à quelque bord
qu'ils appartiennent, tous identiquement accusés de complot
contre l'union nationale. S'il est assassiné un mois après, il
paraît normal de penser que l'ensemble de sa politique
s'écroule, mais ce serait se tromper sur cette politique même
et ses erreurs. En réalité, les opposants n'ont ni le même
poids ni les mêmes objectifs, les refus qui les ont dressés
ensemble ne s'adressent pas aux mêmes pratiques du pou-
voir et il faut discerner la nature des forces en présence si
l'on veut reconnaître les voies ouvertes à l'Egypte après
Sadate.
A la paix avec Israël, parce qu'elle isole l'Egypte du
monde arabe à l'exception du Soudan, du Oman et de la
Somalie s'oppose d'abord un courant laïc et moderni-
sant. Il recrute principalement dans le milieu des avocats et
des journalistes, plus modestement chez les universitaires. Il
est fondamentalement démocrate et ne peut se satisfaire ni
des apparences du pluripartisme dans un parlement sans
autorité, écrasé sous le parti majoritaire toujours aux ordres
4. Sadate est président de du président (4), ni d'une liberté de presse muselée dès que la
la République, premier minis- critique mord bref, d'une situation qui ne laisse aucune
tre et président du Parti natio-
nal démocrate, qui compte au possibilité de peser ou de se faire entendre sur les décisions
parlement 326 des 367 dépu- politiques majeures. Ce milieu de professions libérales, à
tés.
L'EGYPTE APRÈS SADATE

cause de sa culture, a une vive sensibilité arabe et ses rap-


ports avec l'intelligentsia des pays environnants sont étroits.
On y entretient un culte, un peu oublieux des réalités pas-
sées, pour l'idéologie nassérienne d'unité. Malheureuse-
ment, aucun des régimes au pouvoir dans les « pays frères »
ne fournit de modèle politique attirant, et c'est la faiblesse
congénitale de cette opposition égyptienne à Sadate que
d'être constamment utilisée contre lui par des leaders arabes
encore moins démocrates. Sur place, elle s'exprime surtout
dans le Parti socialiste du travail et le Rassemblement pro-
gressiste unioniste, ainsi qu'au Bureau de l'Ordre des avo-
cats et au Syndicat de la presse. L'ensemble ne fait pas beau-
coup de monde et la bourgeoisie est trop conformiste, la
classe politique égyptienne trop laminée pour que la protes-
tation s'étende. Mais, dans le pays, le sentiment d'apparte-
nance globale au monde arabe et musulman est si fort que
toute nouvelle manifestation d'agressivité israélienne dans
les Territoires occupés au Liban ou en Irak fait perdre un
peu plus de dignité aux partenaires égyptiens dans les pour-
parlers. Cela, tout le pays le ressent et retrouve sa fierté si
quelques audacieux osent arborer un jour un drapeau pales-
tinien protestataire. Il y a cependant plus grave que ces égra-
tignures, car l'accès de l'intelligentsia égyptienne à la presse
arabe et occidentale (5) lui permet de mettre en question 5. Pour ne citer que les
l'image d'une Egypte démocratique, unanime et pacifiée, plus connus, Hassanein
Heikal, ancien porte-parole
que son président tient à donner au monde et qui est au fon- officieux de Nasser, publie
dement de sa politique cela, Sadate ne le pardonnera pas. articles et interviews dans la
presse de Jordanie et du
Golfe, aussi bien qu'en Occi-
Avec l'opposition religieuse, on se trouve sur un terrain dent, et Mohammed Sid
plus populaire et vaste, aux limites mouvantes. Elle est sur- Ahmed est le commentateur
attitré des choses d'Egypte
tout protéiforme voilée, manifeste, souterraine, rampante dans Le Monde Diplomati-
et persuasive, ou violente. Masquée lorsque, jusque dans que.

les sphères les plus officielles, on réclame avec persistance


l'alignement des moeurs et de la législation sur la Loi islami-
que, ce qui n'est pas le souci majeur du groupe des diri- 6. Ce sont à l'origine des
clubs de culture religieuse,
geants. Manifeste quand la révolution iranienne est prônée mais ils se radicalisent très vite
comme modèle et célébrée alors que Sadate offre un dernier en groupes de pression sur les
mœurs et les comportements
refuge à son ami le Shah mourant. Souterraine cependant, politiques. Dans les universi-
quand les Associations islamiques (6) qui pullulent à l'Uni- tés, où 11 seulement des
étudiants adhéreraient à ces
versité et dans les quartiers urbains servent de maquis à de Associations, elles dominent
les élections à l'Union des étu-
petits groupes déterminés et secrets qui émergent brusque- diants depuis 1977 et font la
ment dans un attentat, une échauffourée sanglante ou un loi par leur activisme et leur
ubiquité. Leur idéologie est
incendie d'église. Rampante et persuasive de toute façon, celle des Frères Musulmans.
parce que se répand une inclination générale à exiger de tout
modèle qu'il soit d'abord islamique ce qui autorise toutes
sortes de pressions et de critiques. Les shaikhs azharistes (7)
resurgissent comme maîtres de pensée censurant l'éducation
et les mœurs l'étudiante drapée des pieds à la tête en « cos-
tume islamique est l'exemple de la jeune fille authentique
un prédicateur populaire dont les violentes diatribes enregis-
trées sur cassette sont distribuées partout dans le monde
arabe gagne certainement plus d'audience qu'un discours du
président au parlement l'image mythique de l'aurore de
l'islam devient le programme d'une pensée politique intolé-
rable auquel doit se mesurer n'importe quel projet du gou-
vernement.
Or, ce mouvement, on l'a favorisé à ses débuts avec la cer-
titude de pouvoir le canaliser. C'est le président Sadate qui a
libéré les Frères Musulmans emprisonnés par Nasser pour
faire contrepoids à la gauche nassérienne ou marxisante,
voyant d'un bon oeil leurs rejetons s'installer à l'Université
pour y balayer l'opposition étudiante. Le « retour à l'Islam »
permet aussi de se démarquer des régimes laïcs « socialistes
arabes » de Syrie et d'Irak et d'attirer les faveurs de l'Arabie
Séoudite, dont le soutien n'est sans doute pas étranger aux
facilités financières dont disposent les institutions et les
groupements religieux. Soutien redoutable, maintenant que
l'Egypte est isolée dans le monde arabe quelle aubaine
alors, pour l'Arabie (8), que de disposer de ce mouvement
populaire intégriste qui mine de l'intérieur une politique
rivale de la sienne Il ne s'agit plus en Egypte, dès lors, de
canaliser le courant islamique, mais de le stopper. Or,
comment s'opposer à des manifestations où se réunissent des
dizaines de milliers de croyants pacifiques, en principe pour
la prière, même si l'on y attaque les juifs et leurs complices,
ennemis de toujours des musulmans (9) ? Peut-on réprimer
les troubles confessionnels, que la surexcitation religieuse
provoque, sans paraître prendre parti contre l'islam pour
une minorité chrétienne réputée chère à l'Occident ?
Le président Sadate s'épuise durant deux ans à répéter
« Pas de politique en religion, pas de religion en politique »,
slogan sauveur mais inaudible dans un peuple que structure
la religion et une religion qui structure en principe toute la
vie publique. Lui-même n'a-t-il pas sollicité du plus haut tri-
bunal religieux l'approbation de la paix avec Israël ou la
condamnation de Khomeini ? A sa mort, signe manifeste
d'erreur et d'échec, il y a plus d'activistes musulmans en pri-
son que lorsqu'il accéda au pouvoir.
L'ÉGYPTE APRÈS SADATE

DIFFICILE FIN DE RÈGNE


Une rapide chronologie des années 1980-1981 montre
combien le régime perd de plus en plus le contrôle de cette
opposition multiforme. En janvier 1980, trois églises brû-
lent au Caire et à Alexandrie, et l'on arrête un groupe
musulman extrémiste, puis une cinquantaine de membres de
la gauche. En février, à l'ouverture de l'ambassade d'Israël
au Caire, deux partis de l'opposition et l'Ordre des avocats
pavoisent aux couleurs palestiniennes, tandis qu'une lettre
de protestation signée de 40 noms prestigieux (2 anciens
membres du Conseil de la Révolution, 7 anciens ministres,
le fils du fondateur des Frères Musulmans.) recueille de
nouveaux adhérents. En mars, grande manifestation des
Associations islamiques sur le parvis de la mosquée d'al-
Azhar contre la normalisation avec Israël, puis, à l'arrivée
du Shah en Egypte, troubles graves à Assiout et Minia qui
dégénèrent en violences contre les coptes (10). En avril, 10. Minia et Assiout, à 250
excédé des attaques des activistes musulmans toujours mini- et 400 km au sud du Caire,
sont deux villes importantes
misées par le ministre de l'Intérieur, le patriarche copte- qui abritent les plus fortes
orthodoxe annule les festivités de Pâques et se retire dans un proportions de chrétiens en
Egypte respectivement, 26
monastère du désert avec nombre d'évêques, tandis que le et 35 de leur population
parlement vote la « Loi de la honte » elle permet de mettre totale.

en jugement toute personne qui offense les « valeurs » reli-


gieuses et nationales et ébranle l'union des citoyens. A la mi-
mai, durant quatre heures, le Président attaque violemment
la direction de l'Eglise copte et les Associations islamiques,
puis soumet à référendum les mesures suivantes la loi isla-
mique devient la source principale de la législation, l'Egypte
a un régime socialiste démocratique fondé sur le pluripar-
tisme, le président Sadate est élu à vie.
En juillet est institué, parallèlement à la magistrature
ordinaire, un « tribunal des valeurs », avec à sa tête un
« procureur
général socialiste » nommé par le Président, qui
a à connaître des crimes contre l'unité nationale les pre-
miers accusés seront des avocats qui viennent de manifester
hors d'Egypte leur opposition à la paix avec Israël (11). En 11. Lors du congrès de la
septembre, une sorte de sénat, le Conseil consultatif deux Fédération des avocats ara-
bes, à Rabat, fin juin.
tiers élus dans le cadre des partis et un tiers nommé par le
Président entre en fonction son président est aussi celui
du Conseil supérieur de la presse qui sanctionne les
« délits des journalistes. En octobre, arrestation d'un nou-
veau groupement musulman extrémiste et de membres du
Parti communiste interdit. En novembre, troubles à l'uni-
versité d'Assiout avec les Associations islamiques.
En janvier 1981, à la suite de manifestations contre le
pavillon israélien à la Foire du Livre, arrestations retentis-
santes, dont celle du président du Syndicat des journalistes
un mois après, des élections contestées mettront à la tête du
syndicat un bureau plus conformiste. Les choses seront
autrement difficiles avec l'Ordre des avocats en juillet son
bureau est dissout par le parlement et un nouveau bureau est
nommé d'office. Entre-temps, les troubles confessionnels
ont repris au Caire, dans un quartier populaire, à la mi-juin,
durant plusieurs jours, avec une centaine de morts et de
blessés, puis au début d'août, où une bombe fait de nom-
breuses victimes à la sortie d'une église. Cette fois, la coupe
est pleine et le président Sadate annonce des mesures drasti-
ques. Le 5 septembre il promulgue 10 décrets, approuvés
cinq jours plus tard lors d'un référendum unanime comme
de coutume on mute 67 journalistes et 74 universitaires à
des postes purement administratifs, on retire l'approbation
gouvernementaleau patriarche copte, on dissout 13 associa-
tions religieuses (10 musulmanes et 3 coptes), on interdit 7
revues (islamiques, coptes et politiques), on séquestre les
biens des Frères Musulmans et des Associations islamiques
et on soumet à enquête du procureur général socialiste 1 536
personnes préalablement emprisonnées, leaders politiques,
journalistes, avocats, universitaires, évêques, prédicateurs
de mosquée, dirigeants des Frères Musulmans et, en bien
plus grand nombre, jeunes dirigeants des Associations isla-
miques dont le frère du lieutenant Khaled Islambouli qui
conduira le commando chargé d'abattre le Président au
matin du 6 octobre.

CONTINUITÉS ET RUPTURES
On peut penser que cette fin sanglante est le dernier ser-
vice que le président Sadate ait rendu à l'Egypte elle néces-
site en effet la proclamation de l'état d'urgence, amplement
12. Une organisation justifié encore par les troubles d'Assiout le 8 octobre (12), et
musulmane extrémiste tente
d'occuper les centres du gou- assure ainsi au vice-président Moubarak une accession au
vernement provincial, en par- pouvoir sans flou, concurrence ni voix discordante, dans un
ticulier la caserne de la sérieux tendu dont le pays avait besoin pour se reprendre.
police il y eut officiellement
73 morts. Cette affaire et L'homme est nouveau en ce sens qu'il est peu connu, tant la
l'assassinat même de Sadate personnalité de Sadate occupait le devant de la scène et
auraient entraîné 2 500 arres-
tations. éclipsait celle de ses collaborateurs, mais il est également
réservé et peu enclin au discours. Il n'a pas de passé histori-
L'ÉGYPTE APRÈS SADATE

que, hors son commandement de l'aviation lors de la guerre


d'octobre, qui peut lui garantir au départ la nécessaire fidé-
lité des chefs de l'armée. Il appartient aux couches populai-
res de la province, ce qui n'est pas pour déplaire en Egypte.
Enfin, des missions diplomatiques dans les pays arabes, puis
en Occident récemment, sans lui conférer une réelle noto-
riété, lui procurent au moins les appuis au dehors dont il a
besoin. Bref, pour avoir été mêlé de si près au pouvoir
depuis six ans, une personnalité remarquablement libre.
Certes, dans les circonstances où il accède à la tête de l'Etat,
il ne peut qu'affirmer la nécessaire continuité de sa politique
avec celle du président assassiné, mais du moins va-t-il dès
que possible se démarquer de la manière de son prédé-
cesseur.
Et d'abord réparer les erreurs les plus criantes. Fin
novembre, 31 prisonniers politiques arrêtés en septembre
sont élargis, plus exactement transférés de leur prison au
domicile du Président, qui s'entretient familièrement avec
eux geste à la fois humain et opportun qui désamorce
l'âpreté de l'opposition laïque. Suivront les libérations de
journalistes et d'universitaires, puis leur réintégration aux
postes qu'ils occupaient, tout cela dans la légalité sur déci-
sion judiciaire. Vient enfin le tour de leaders musulmans
modérés et respectés, de prédicateurs de mosquée, de quel-
ques évêques et personnalités coptes, en même temps qu'est
levé l'interdit de publication des revues islamiques et politi-
ques d'opposition. Ces mesures, nécessaires pour la décris-
pation du climat intérieur, donnent au Président l'espace
d'approbation et de sympathie indispensable à sa liberté
d'action, mais, évidemment, sans résoudre le problème de
fond il reste en prison plus de 2 000 activistes des Associa-
tions islamiques le procès des assassins de Sadate, mené en
grand secret, dure interminablement (13) le patriarche est 13. Il se termine le 6 mars
toujours relégué au désert. 1982, soit cinq mois après
l'attentat, par 5 condamna-
Il faut également investir le pouvoir en confiant ses leviers tions à mort et d'autres aux
travaux forces. Tout au long
à des fidèles éprouvés. Cela se fait discrètement et progressi- du procès, les avocats ont fait
vement. Pour bien tenir Le Caire, une ville monstrueuse où obstruction en contestant tri-
bunal et procédure, parce que
vit le quart de la population d'Egypte, quatre nouveaux non conformes à la législation
islamique devenue la source
gouverneurs sont nommés. Puis, début janvier 1982, l'orga- de la loi depuis le dernier réfé-
nisme des conseillers du Président est dissout sans autre rendum.
forme de procès instauré en mars 1981, il comptait quel-
ques personnages voyants et mal vus. Enfin, un remanie-
ment du ministère fait apparaître des figures nouvelles au
poste clé de l'Intérieur, ainsi que dans tous les secteurs de
l'économie et des finances. Le nouveau régime s'affirme.
On surveille surtout ses premiers mouvements en politi-
que étrangère, c'est-à-dire vis-à-vis d'Israël, au nœud des
relations de l'Egypte avec le monde arabe, les Etats-Unis et
l'Europe. Le traité de paix est intouchable, et tous ses arti-
sans demeurent en poste. Ce n'est pas que l'échéance d'avril
1982, où la totalité du Sinaï doit revenir à l'Egypte, pèse ici
d'un poids déterminant comme une date limite à laquelle
parvenir à tout prix, car le processus de l'évacuation est trop
engagé et engage trop de pays pour être vraiment remis en
cause. En réalité, dans la continuité de la politique de paix
avec Israël se joue l'avenir du rôle d'une Egypte placée à la
croisée des tensions du Proche-Orient. Il faudra bien un jour
nouer le dialogue entre Arabes et Israéliens et on ne cesse de
s'y préparer (voir le plan Fahd) or, la paix avec Israël a
placé en Egypte de façon irréversible le seul canal de
communication qui existe aujourd'hui. A condition que la
position de l'Egypte devienne à nouveau crédible dans le
monde arabe, et pour cela il ne suffit pas de suspendre les
polémiques avec les régimes voisins auxquelles Sadate s'est
trop souvent prêté. La question est autrement grave et il faut
y répondre la paix entre Israël et l'Egypte a-t-elle réelle-
ment changé les données du problème, au point que le pari
de Sadate tienne encore et qu'il faille poursuivre les pourpar-
lers sur l'autonomie palestinienne ? C'est ici que le refus de
Hosni Moubarak, en mars, de se rendre à Jérusalem, capi-
tale unilatéralement unifiée d'Israël, prend valeur de signal.
Sadate semble avoir été intimement persuadé que les
Etats-Unis tenaient en main, selon sa formule, 99,9 des
cartes du jeu politique dans le conflit arabo-israélien, mais
qu'elles ne seraient pas jouées tant qu'une image défigurée
des Arabes justifierait le puissant lobby pro-israélien en
Amérique. Et, de même, Israël resterait inaccessible à une
solution juste s'il n'échappait à l'obsession de l'encerclement
par des pays musulmans irréductiblement hostiles de nou-
veau, une image à changer. Voici donc que l'Arabe le plus
puissant militairement offre la négociation et la paix
« Nous sommes un
peuple civilisé, les conflits se règlent
autour d'une table, non sur le champ de bataille. » Les régi-
mes arabes sont imprévisibles, livrés à des dictatures chan-
geantes et toujours violentes ? Telle n'est pas l'image de
l'Egypte, pays stable et démocratique où la légalité règne
sans accroc, capable donc de poursuivre jusqu'au terme la
L'ÉGYPTE APRÈS SADATE

négociation engagée malgré tous les obstacles dressés par


l'angoisse israélienne. Le musulman garderait une haine fon-
damentale du juif ? Allons donc Le Sinaï rendu aux mains
des musulmans deviendra un haut lieu de fraternisation
pour les trois religions monothéistes issues de la foi
d'Abraham et Sadate s'y retire déjà pour prier et méditer sur
les destinées de la paix.
On pourrait multiplier les exemples de ces démarches des-
tinées à frapper l'imagination pour imposer au monde un
nouveau visage arabe. Même si ces démonstrations sont
habiles, elles partent d'une conviction enracinée et persis-
tante, d'où, en politique intérieure, l'intransigeance irritée
de Sadate contre tous ceux qui ternissent à l'étranger la mar-
que d'une Egypte démocratique, tolérante, unie et consen-
tante. Or, cette politique de la « bonne image », si l'on peut
dire, dont il existe bien d'autres exemples dans le monde
arabe parce qu'elle est le fruit d'un effort maintenant cente-
naire de la culture arabe face à l'Occident (14), paraît avoir 14. Une bonne part de la
fait la preuve de ses limites. Si Sadate a réussi à accaparer les pensée musulmane s'est
consacrée à donner au
caméras de l'information mondiale durant cinq années pour monde, et à se donner à elle-
la nouvelle pièce qu'il donne sur la scène arabe, quels chan- même, une contre-épreuve
rectifiée de l'image déformée
gements a-t-il obtenus dans le comportement réel des Etats- que les Orientalistes se
feraient de l'islam. L'intention
Unis ou d'Israël face à la question palestinienne ? A peine, n'est guère différente quand
est-on tenté de penser, un changement de langage. Pour un régime dominé par une
minorité ethnique se présente
Israël, l'évocation redoutable du musulman arabe foncière- comme « révolution des mas-
ment hostile risque de n'être que le prétexte à peine crédible ses arabes » ou sous le label
de démocratie libérale avan-
d'une volonté d'expansion nationale jusqu'à des frontières, «
cée » pour un pouvoir divisé
tantôt « bibliques » tantôt « sûres et reconnues », tracées entre communautés religieu-
ses dont nombre de leaders
depuis longtemps de son côté, et, malgré leurs protestations sont des féodaux.
verbales, les Etats-Unis et l'Europe avec nombre de pays
arabes « modérés » aux intérêts convergents manifestent
peu de hâte à réduire les tensions dans cette région du
monde (15). 15. Israël constitue une
pièce maitresse des intérêts
Quoi qu'il en soit, une attitude réaliste s'impose mainte- stratégiques américains dans
nant et, fort de l'intérêt des Etats-Unis et d'Israël même à la région. Bien des pays indus-
trialisés ne sont pas fâchés
conserver des liens privilégiés avec l'Egypte, son nouveau qu'une crainte salutaire ins-
président peut adopter vis-à-vis d'eux une réserve plus exi- pire les maîtres du pétrole
dans le Golfe. Nombre de
geante. En visite aux Etats-Unis, il attendra la fin de son pays arabes préfèrent que la
résistance palestinienne soit
séjour pour évoquer, sans chaleur particulière, les accords occupée ailleurs. Le dévelop-
de Camp David, tout en revendiquant le droit de rappeler en pement de la crise libanaise
illustre cette conspiration
Egypte les techniciens russes dans les usines qu'ils ont bâties. d'intérêts différents.
Et de même, face à l'agressivité israélienne, le refus de se
rendre à Jérusalem montre qu'il ne suivra plus l'ornière où
ne cessent de s'embourber les tractations sur l'autonomie
palestinienne c'est aussi un nouvel avertissement lancé aux
Etats-Unis.
Ce raidissement est évidemment accueilli avec faveur en
Egypte et dans le monde arabe, où se multiplient les appels
discrets pour le retour du prodigue dans la « grande
famille ». Mais dans lequel de ses clans ? Rien ne presse, et
on n'a plus envie de s'immerger dans les querelles. Et puis, à
vrai dire, ce sont les violences verbales des chefs d'Etat ara-
bes qui accusent la rupture des relations, car, dans la réalité
des faits, jamais les travailleurs égyptiens n'ont été aussi
nombreux en Libye, en Irak, en Arabie Séoudite ou dans les
16. Selon une déclaration pays du Golfe (16). Les manœuvres et ouvriers qualifiés, on
du Premier Ministre en février les parque dans des camps de travail sans grand contact avec
1982, 3250000 Egyptiens
travailleraient à l'étranger, le pays d'accueil, mais tout autre est la situation des ingé-
soit quart de la population
le nieurs, médecins, instituteurs et professeurs d'université,
active. En Irak, il y en aurait
déjà un million, et sans doute proportionnellement aussi nombreux, que leurs occupations
autant en Arabie Séoudite. insèrent profondément dans les relations culturelles et qui ne
Leur répartition par profes-
sion est difficile à établir, mais peuvent donc être traités en étrangers de passage. Face à ce
on peut compter parmi eux flot ininterrompu de migrants égyptiens nécessaires au déve-
55 000 enseignants sur envi-
ron 260 000 que possède loppement économique, social et culturel des pays arabes
l'Egypte. Cf. Jean Ducruet,
« Les migrants
de l'or noir If, riches, l'ostracisme politique dont est frappé leur gouverne-
Etudes, août-septembre ment revêt un caractère incroyablement artificiel et men-
1980, p. 149-161.
songer.
RELIGION ET SOCIÉTÉ
Il est assez typique que, ayant à traiter de la phase difficile
que traverse l'Egypte, on se soit concentré sur les gestes de
son nouveau président dans le régime qu'il inaugure. Cela
souligne assez que, ici comme ailleurs dans le monde arabe,
aucun régime politique n'est encore parvenu à fonder un
véritable Etat qui intègre toutes les couches de la population
et les appelle à participer à la solution des problèmes natio-
naux. Le président Moubarak doit donc, une fois de plus
pratiquement sous sa seule responsabilité, prendre les déci-
sions urgentes aptes à dominer l'effervescence religieuse et
l'instabilité sociale, la première masquant la seconde, mais y
trouvant, selon toute probabilité, son aliment principal.
On le sait, l'effervescence religieuse n'est pas propre à
l'Egypte. Elle soulève actuellement l'ensemble du monde
musulman, et c'est assez dire que ses causes sont à la fois
communes et structurelles blessures et frustrations engen-
drées dans une société religieuse traditionnelle par son irrup-
tion dans le monde moderne et sa désintégration au cours du
L'ÉGYPTE APRÈS SADATE

processus de développement refus de l'emprise de l'Occi-


dent et appel aux valeurs culturelles propres pour s'en libé-
rer émergence à la parole et à l'action politique de couches
sociales jusque-là passives, refoulées ou opprimées. Il faut
enfin tenir grand compte de l'énorme richesse pétrolière
advenue à l'Arabie, qui lui donne les moyens d'étendre son
influence rigoriste en finançant tout ce qui est institution ou
mouvement islamique dans le monde. Cela dit, il importe de
déterminer en chaque pays les forces particulières où
s'exprime ce mouvement général de retour à l'islam.
En Egypte, elles sont de trois sortes. D'abord, le corps
traditionnel et puissant des shaikhs d'al-Azhar, dont
l'audience est très étendue (17) et se manifeste notamment 17. Cf. note 7.
au parlement et dans la presse officielle. Il assiège le pouvoir
de ses réclamations pour une constitution, une législation,
une éducation, une information islamiques qui guériraient
tous les maux de la société et, en premier lieu, les déviations
d'une jeunesse attirée par les groupes extrémistes. Ensuite,
la résurgence des Frères Musulmans qui s'expriment dans
des revues agressives et politisées largement diffusées dans la
classe moyenne. Ici, on est détaché du juridisme azhariste et
l'on adhère à un islam purifié de ses scories séculaires, rede-
venu force active et dure comme à ses origines, visant donc
principalement l'exercice du pouvoir. Sans en avoir la struc-
ture officiellement reconnue, les Frères constituent au fond
un parti politique de tendance totalitaire en pays musul-
man, il n'est pas de place pour une idéologie politique autre
que musulmane, la leur. Enfin, le foisonnement des Associa-
tions islamiques chez les jeunes et les jeunes adultes. Beau-
coup sont originairement proches des Frères Musulmans et
partagent avec eux la conviction qu'ils arriveront à coloniser
la société et le pouvoir par leur propre croissance et leur
extension à l'ensemble de la communauté musulmane, mais
certains, de plus en plus nombreux, se radicalisent, estiment
qu'on ne doit plus participer à une vie sociale et religieuse
corrompue sous un Etat devenu entièrement infidèle, et se
constituent en groupes secrets et violents. Chez ces derniers,
la critique de la société, fonction que l'islam a toujours exer-
cée, se transforme en refus et décision de faire table rase.
Il est impensable actuellement que quelque régime que ce
soit puisse s'opposer de front à l'ensemble du mouvement.
Le pouvoir a jusqu'ici choisi de s'appuyer sur les Azharistes
traditionnels et modérés en consentant à satisfaire au moins
formellement et légalement les revendications les plus géné-
rales, tout en retardant et limitant les applications prati-
ques. Or, justement, la conscience de ce qu'a d'illusoire ce
formalisme légal dont doit se contenter à contre-coeur un
corps religieux soumis à l'Etat a suscité le mouvement des
Frères Musulmans comme force politico-religieuse revendi-
catrice et libre face au pouvoir. Enfin, dernier avatar, le
mouvement des Frères Musulmans, lui-même jugé trop lent
et coupable de compromissions, éclate en petites cellules
extrémistes incontrôlables (18), d'autant plus dangereuses
qu'elles ne sont plus liées dans une organisation unifiée.
Ainsi, le pouvoir est au rouet, il n'a guère d'autre choix que
de maintenir sa politique d'entente avec al-Azhar, tout en
sachant ce qu'elle lui réserve les deux ou trois milliers de
responsables des Associations et d'extrémistes des groupes
d'action qu'on doit juger d'urgence sont là pour le rappeler.
Au vrai, le problème n'est pas principalementpolitique. Il
est à la fois culturel et social. Culturel en premier lieu, et de
multiple façon. Dans la prestigieuse université religieuse
d'al-Azhar, malgré tous les essais de réforme, la pensée est
demeurée répétitive, soumise aux formules du passé qui ont
sans doute fait sa grandeur, mais ne peuvent plus s'appli-
quer aux situations contemporaines sans de profondes
adaptations, toujours rejetées comme nouveautés héréti-
ques. Ainsi, pour un gouvernement assiégé de problèmes
actuels urgents, écouter les remontrances des shaikhs il le
faut bien est, au mieux, perte de temps précieux. On ne
peut penser, par exemple, que l'enseignement du vieux caté-
chisme apaisera, redressera et libérera la jeunesse des uni-
versités. Bien au contraire, en nourrissant l'illusion qu'il
existe des réponses religieuses littérales aux requêtes
contemporaines de justice sociale et économique, aux exi-
gences de libération, on ne fait qu'orienter les esprits déçus
de l'inefficacité de ces réponses vers des modèles extrêmes
d'action religieuse radicale. Or, le terrain culturel aménagé
par l'enseignement scolaire et universitaire chez les jeunes et
les jeunes adultes favorise la naissance et l'emprise de ces
idéologies. Le moins qu'on en puisse dire, c'est que l'ensei-
gnement fait peu de place à la réflexion critique et à l'appli-
cation pratique des connaissances enregistrées (19). On
comprend mieux, dès lors, que l'image d'un passé islamique
idéalisé, dont on ne s'est pas demandé dans quelle mesure il
a pu exister, puisse s'imposer comme solution miracle dans
les difficultés insupportables du temps présent, d'autant plus
L'ÉGYPTE APRÈS SADATE

qu'on s'inquiète peu de savoir comment s'opérera le passage


vers l'âge d'or ressuscité. Le déphasage culturel de la pensée
religieuse reste donc gros de menaces sans cesse renouvelées
(20). 20. Il en va malheureuse-
De toute évidence aussi, la désintégration sociale provo- ment de même dans la
communauté copte, ou l'indé-
quée par les incohérences de l'économie nationale fournit un niable renouveau religieux se
terrain fertile pour l'adhésion à des solutions radicales. présente aussi sur beaucoup
de points, socialement et
Quand un groupe d'activistes religieux émerge au grand jour culturellement, comme le
à l'occasion d'un attentat, on s'aperçoit que ses membres parallèle chrétien du « retour
à l'islam ».
appartiennent aux couches les plus fragiles et déstabilisées
de la société. Ils se recrutent parmi les jeunes adultes de la
classe moyenne aux ressources limitées. Beaucoup sortent
de familles récemment urbanisées. A la majorité d'entre eux
le passage par l'université n'a pas ouvert d'avenir et ils sont
cantonnés dans les emplois d'une fonction publique plétho-
21. Il y a en Egypte 3 250 000
rique et mal rémunérée voie de garage où l'on parque fonctionnaires et employés du
chaque année les trains de diplômés inaptes à s'insérer dans secteur public, dont, pour les
3 /4, le revenu mensuel moyen
un circuit productif (21). Ainsi, les efforts considérables ne dépasse pas 55 dollars
qu'ils ont fournis durant des années pour se maintenir sur (Middle East Review, 1981,
p. 155). La meilleure étude en
le chemin de l'ascension sociale les ont conduits à une situa- français des motivations de
l'activisme religieux est celle
tion étriquée, où ils demeurent cependant exposés à toutes de Nazih N.M. Ayubi, « Le
les sollicitations d'une société de consommation qui s'épa- renouveau politique de
l'islam. Cas de l'Egypte »,
nouit autour d'eux. Esprit, déc. 1981.

CONTRAINTES ÉCONOMIQUES
C'est sur ce dernier point que l'on ouvre habituellement le
procès de la politique économique du régime (22). Pour 22. Voir, par exemple, Le
notre propos, il sera plus éclairant de montrer combien elle Monde Diplomatique, oct.
1981,Egypte, les illusions
est partie intégrante de l'ensemble des démarches du prési- de la richesse et la désintégra-
dent Sadate, et donc de l'héritage que son successeur doit tion ».

assumer s'il peut rectifier certains de ses effets, il ne lui est


guère loisible d'en changer. La libéralisation de l'économie
égyptienne et son ouverture aux investissements étrangers
prennent véritablement essor en 1977. C'est une année-
charnière dans l'évolution de l'Egypte. Elle s'ouvre sur de
redoutables émeutes populaires étendues au pays entier, en
janvier, provoquées par une hausse des prix des denrées de
première nécessité (23) et elle s'achève à Jérusalem sur cette 23. Le FMI avait demandé
offre de paix à Israël qui va couper de l'aide économique la suppression progressive des
subventions gouvernementa-
arabe une Egypte de quarante-quatre millions d'habitants les à ces produits comme un
aujourd'hui, croissant au rythme d'un million tous les dix assainissement préalable à
toute aide économique.
mois, avec une agriculture sursaturée et une industrie en
perte de vitesse, faute d'investissements. De cette situation
explosive découle en grande partie la décision de paix elle
permettra de relâcher un effort de guerre ruineux, de se lier
fermement au pôle occidental de développement et d'ouvrir
la porte aux investissements étrangers pour fouetter la pro-
duction nationale. Il en découle aussi l'encouragement à
l'émigration vers les pays arabes riches. Dans cette stratégie
tout n'a pas été bénéfique et les dérapages sont nombreux.
D'un côté l'émigration, qui éponge le chômage des manœu-
vres sans terre et sans profession et pourvoit le pays d'un
flux considérable de salaires rapatriés en devises fortes, le
prive également des cadres et ouvriers spécialisés dont il a le
plus besoin. D'un autre côté, l'investissement étranger à la
recherche de profits rapides privilégie les services et sub-
merge le marché de biens de consommation pour lesquels il
se trouve désormais acquéreur dans toutes les couches de la
société. Enfin, cette évolution place en dehors d'Egypte,
dans le monde arabe ou au contact de sociétés étrangères
implantées dans le pays, donc, d'une certaine façon, dans du
travail « aliéné », les sources les plus abondantes de revenu
individuel. D'abord, elles ne sont pas accessibles à tous, et
ceux qui en sont frustrés ressentent d'autant plus vivement
la dépendance de l'étranger, d'où des réactions violentes de
rejet. Mais, surtout, des individus nombreux s'enrichissent
ou améliorent notablement leur niveau de vie, tandis que
l'économie nationale et son secteur public végètent ou
s'appauvrissent. Au total, cependant, bien des facilités
récemment inconnues ont été offertes, auxquelles une très
large part de la population n'est pas prête à renoncer.
Ainsi, les contraintes qui pèsent sur une réorientation
éventuelle de la gestion nationale sont nombreuses et
d'ordre principalement politique. Il faut tenir compte du
choix délibéré de s'appuyer sur les Etats-Unis, en premier
lieu, et l'Europe occidentale comme recours second dans la
recherche d'une solution à la crise du Moyen-Orient c'est
donc sous leur dépendance qu'on envisage de satisfaire les
énormes besoins du pays (24). La réintégration de l'Egypte
dans le monde arabe ne laisserait d'ailleurs pas d'autre alter-
native, puisque les pays arabes riches vivent dans la même
dépendance politique et économique de l'Occident. Enfin,
on le sait, dans un régime où l'acteur économique reste un
exécutant sans grand poids sur les détenteurs du pouvoir, les
options économiques sont soumises aux orientations politi-
ques plus qu'aux exigences stables d'un plan de dévelop-
pement.
L'ÉGYPTE APRÈS SADATE

Hosni Moubarak a choisi d'assumer l'héritage entier du


président Sadate dans la continuité, tout en en redressant les
bavures et en tâchant d'imprimer à son gouvernement un
style nouveau de détente, d'entente et de consultation. Dans
cette logique, il a réuni durant trois jours en conférence tous
ceux qui, depuis vingt ans, avaient détenu les plus hautes
responsabilités économiques, à quelque bord qu'ils appar-
tiennent, pour une large concertation. Leurs conclusions ont
été modérées on maintiendra et l'ouverture aux capitaux
étrangers, tout en les orientant par des plans d'investisse-
ment vers les secteurs de production, et la liberté de
commerce et de change, tout en taxant durement les impor-
tations de luxe, et, enfin, les subventions aux produits de
première nécessité, en les adaptant mieux aux besoins des
plus défavorisés.

Après quinze années d'effort, l'Egypte a donc retrouvé


son intégrité territoriale. Elle a aussi gagné plus d'audience
en Occident et peut envisager de reprendre, à terme, la place
qui lui convient et qu'elle choisira au milieu des pays arabes.
Contente de son sort parmi les nations, aura-t-elle enfin le
goût et la longue patience d'améliorer sa situation économi-
que, sociale et culturelle ? Ce serait une aventure moins
retentissante dans cette région tourmentée, mais de telle-
ment plus d'avenir
La longue passion du Guatemala

Si L'ON DEVAIT, au risque évident d'être incomplet, donner une


définition rapide du Guatemala, on pourrait dire que c'est
une terre indienne, dont le sol, montagneux, est souvent agité de
tremblements de terre, et dont le peuple est dirigé par des militai-
res qui n'ont que la cooptation ou le coup d'Etat pour parvenir au
pouvoir.

LE COUP D'ÉTAT DU 23 MARS


Le dernier en date de ces coups d'Etat, celui du 23 mars 1982,
amenait au pouvoir le général Efraïm Rios Montt, un militaire
qui, huit ans auparavant, avait tenté une percée politique sous
l'étiquette démocrate-chrétienne. Quelques jours plus tôt, le
7 mars, des élections présidentielles avaient eu lieu. Elles s'étaient
déroulées comme d'habitude, c'est-à-dire de manière frauduleuse,
et avaient assuré le succès du général Anibal Guevara, un militaire
de la même ligne que tous ceux qui, depuis 1970, dirigent le Gua-
temala de leur main de fer.
En mars dernier, les candidats battus avaient mal digéré la
façon dont la mafia militaire les avait traités. Ils parlaient de boy-
cotter le nouveau président et de retirer du Parlement les élus de
leurs partis. Dans ce « coin de la grogne », il y avait Mario Sando-
val Alarcon, du Mouvement National de Libération (MNL,
d'extrême droite malgré son appellation), Alejandro Maldonado,
de l'Union d'opposition guatémaltèque (étiquetée « Centre gau-
che », mais en fait droite « intelligente »), et Gustavo Anzuelo, du
Centre Authentique Nationaliste (CAN, droite traditionnelle).
LE GUATEMALA

Cette opposition civile était disparate. Tandis que le MNL


reprochait à l'armée de ne pas en finir assez vite avec la guérilla,
Alejandro Maldonado et son parti (discrètement approuvé et sou-
tenu par les Etats-Unis) reprochaient aux militaires d'avoir sali
l'image du Guatemala par de barbares et répétées violations des
droits de l'homme.
Tous, cependant, s'accordaient pour critiquer la corruption des
militaires, leur avidité de richesses et leur mauvaise gestion écono-
mique. De fait, tandis que les officiers au pouvoir acquéraient
d'immenses propriétés agricoles (il y a dans le nord du pays une
zone que l'on appelle la « province des généraux ») et se répartis-
saient les fauteuils des conseils d'administration, l'économie du
pays se dégradait de plus en plus. Dégradation placée sous le dou-
ble signe des conséquences de la guerre (déplacement ou fuite des
paysans et baisse de la production agricole, boycott du tourisme à
l'échelle internationale, évasion des capitaux nationaux, désertion
des investisseursétrangers) et de la crise internationale, avec, entre
autres, la baisse du prix des matières premières.
Mais les candidats civils malchanceux du 7 mars ne pouvaient
rien faire contre les militaires au pouvoir. Après quelques déclara-
tions véhémentes, leur opposition allait s'éteindre. C'est alors que
surgit un groupe de militaires décidés qui s'empare sans coup férir
du pouvoir, neutralise le président en exercice et son successeur,
dissout le Parlement et hisse au pouvoir le général Efraïm Rios
Montt.
Curieux homme que ce général Candidat à la présidence en
1974, soutenu par une coalition à large coloration démocrate-
chrétienne, élu mais aussitôt évincé au profit du général Laugerud
Garcia, militaire strict ayant participé à la lutte antiguérilla (on lui
reproche le massacre du village de Sansirisay, le 27 mai 1973),
catholique fervent et même austère, Efraïm Rios Montt (dont un
frère est évêque d'Escuintla), en abandonnant la politique, avait
rencontré une sorte de secte nord-américaine, l'Eglise du Verbe
Intégral, récemment fondée et importée au Guatemala, et il était
devenu l'un de ses dirigeants. Prophète de sa nouvelle foi, il décla-
rait, le jour même de son arrivée au pouvoir, qu'il voulait
« reconstruire le pays pour Dieu, par Dieu et avec Dieu », et
« corriger les erreurs
de quatorze ans de pouvoir militaire ».
Louable intention Il proposait presque aussitôt l'amnistie aux
guérilleros. Tout cela n'allait pas tout à fait dans le sens des sou-
haits de l'extrême droite, qui entendait en finir au plus vite avec la
guérilla, bras armé des souhaits et des désirs du peuple guatémal-
tèque. Mais déjà Rios Montt employait un autre langage. Dans le
moment même où il proposait l'amnistie à la guérilla, il laissait
entendre que l'armée saurait en finir avec les guérilleros qui ne
déposeraient pas la mitraillette. Depuis, tout semble indiquer que
le nouveau patron du Guatemala, tout en continuant à employer
un langage empreint de religion, a opté pour la manière forte
ainsi les massacres à grande échelle de paysans, pour terroriser les
zones d'implantation de la guérilla, continuent comme par le
passé.
Aussi, certains n'hésitent plus à dire que c'est l'armée elle-même
qui, tirant les leçons de la grogne des candidats civils malchan-
ceux, a voulu se redonner une bonne image de marque et, pour
cela, jouant sur la religiosité du peuple guatémaltèque, a fait appel
à celui de ses membres sachant le mieux faire vibrer ces senti-
ments. Ceux-là ajoutent que le coup d'Etat a été une farce de plus
et que la preuve en est que les nouveaux dirigeants n'ont fait aucun
procès aux anciens et que le coup d'Etat s'est fait sans effusion de
sang.

UNE MISÈRE MULTISÉCULAIRE

En fait, rien n'a vraiment changé au Guatemala. Le peuple


l'avait bien compris, qui poursuit sa lutte pour se libérer de la
misère et des conditions de vie infrahumaines que lui ont faites ses
maîtres depuis des siècles.
Qu'on en juge En 1964 au moment de la naissance de la
guérilla, mais l'histoire du pays est une longue succession de jac-
queries et d'accès de violence près de deux tiers (62 %) de la
terre cultivable appartenaient à seulement 2,9 des propriétaires
(pour être plus précis, 0,9 de ces propriétaires rassemblaient
26 de la terre cultivable), tandis que 87 des propriétaires
devaient se contenter de 17 de la surface cultivable.
En 1978, 5 de la population s'appropriaient 59 du revenu
national, tandis que la moitié du pays devait se contenter de 7
de ce revenu. Les paysans, c'est-à-dire les trois quarts de la popu-
lation, se contentaient de 30 de ce revenu national.
Cette inégalité criante dans la répartition de terres et des reve-
nus se traduit dans la vie de tous les jours par la faim, le manque
de logements, les maladies, la faible espérance de vie, l'analphabé-
tisme, etc.
En 1980, l'alimentation journalière du peuple ne fournissait en
moyenne que 1 800 calories, alors que 2 300 sont nécessaires. Les
quatre cinquièmes (81 %) de la population enfantine souffraient
de dénutrition 50 des décès provenaient ainsi de la classe
d'âge des moins de cinq ans l'espérance de vie ne dépassait pas
LE GUATEMALA

cinquante ans pour l'ensemble de la population et atteignait tout


juste 45 ans pour les paysans, pauvres par définition.
Le Guatémaltèque est très mal logé. On estime qu'un million et
demi de personnes (sur une population d'un peu plus de 7 mil-
lions) manquent de logement. Avant le tremblement de terre de
1976, qui fut en ce domaine une catastrophe, 88 des logements
n'avaient pas d'électricité et 60 des logements urbains n'avaient
pas de tout-à-l'égout. La situation ne s'est guère améliorée depuis.
Dans les zones rurales, les paysans se contentent d'un habitat tra-
ditionnel des huttes au toit de chaume et au sol de terre battue,
sans eau courante ni sanitaires, qui abritent indifféremment adul-
tes, enfants et petits animaux domestiques.
Mal nourri et mal logé, le Guatémaltèque est la proie de nom-
breuses maladies. Mais il ne peut guère se faire soigner. Pour la
simple raison que les médecins sont peu nombreux (environ
4 000, soit 1 pour 1 700 habitants) et qu'ils résident tous en ville,
de même que les pharmaciens et les dentistes, et que, pour 1 000
habitants, on ne trouve que 1,8 lit d'hôpital, hôpital toujours situé
dans les grandes villes. En d'autres termes, l'immense majorité de
la population n'a aucun accès aux services sanitaires.

ANCIEN ET RÉCENT, LE VOL DES TERRES


Comme partout en Amérique latine, l'injuste répartition des ter-
res, source de tous les maux, remonte à la conquête espagnole,
lorsque les capitaines et les soldats se taillèrent de grandes exploi-
tations agricoles sur les terres indiennes. Et les Indiens qui, au
Guatemala, étaient les héritiers du prestigieux empire maya,
furent réduits au rang d'esclaves ou obligés de fuir et de s'installer
sur des terres de médiocre qualité. Ainsi commençait pour eux une
longue période de marginalisation économique, politique et
sociale, qui n'a pas encore pris fin.
Le vol des terres, dont avaient souffert les Indiens au début de la
colonie, se transforma vite en habitude. Au long des siècles, les
Indiens reculèrent sans cesse au XIXe siècle, devant les cultures
destinées à l'exportation (sucre, coton, café.) et, plus récem-
ment, lors de l'arrivée de la United Fruit, la grande transnationale
nord-américaine de la banane.
Pourtant, au fur et à mesure que passaient les décennies et
qu'augmentait la population, la nécessité d'une réforme agraire,
d'une redistribution de la terre, devenait de plus en plus évidente.
De 1950 à 1978, la population a plus que doublé, passant de
2 800 000 à 6 600 000 personnes. Redistribution de la terre, mais
aussi redistribution de la population 65 de la population vit
sur le tiers du territoire, tandis que le nord du pays est presque
vide à peine 1 habitant au kilomètre carré dans le Péten il est
vrai que, dans le nord, la terre est réservée à l'élevage extensif
Bien que la réforme agraire et la restitution des terres aux héri-
tiers de leurs premiers occupants ait été une revendication multisé-
culaire ponctuée de nombreuses révoltes et occupations de gran-
des propriétés, il a fallu attendre le milieu du XXe siècle pour voir
enfin un début de réalisation.
Le 20 octobre 1944, un soulèvement, conduit par une poignée
de jeunes officiers libéraux, mettait fin à des décennies de dicta-
ture. Le président élu qui recueillait le pouvoir, Juan-José Arévalo,
se lançait aussitôt dans un programme de réformes la princi-
pale étant la réforme agraire de reconquête de l'indépendance
nationale (aussi bien politique qu'économique) et de grands tra-
vaux d'infrastructure d'intérêt général. En novembre 1950, arriva
à la présidence le capitaine Jacobo Arbenz. Le programme de
réformes subit une forte accélération. L'oligarchie nationale et les
représentants des intérêts étrangers sont effrayés. Jacobo Arbenz
sera rapidement présenté comme un communiste. Pour se
convaincre du contraire, il suffit de relire son discours inaugural
Il faut faire de notre pays, qui est actuellement un pays dépendant et à
l'économie coloniale, un pays économiquement indépendant. Il faut
ensuite faire de notre pays, qui est en retard et dont l'économie est large-
ment féodale, un pays capitaliste moderne et enfin, il faut réaliser ces
transformationsde telle sorte qu'elles produisent la plus grande améliora-
tion possible du niveau de vie des grandes masses de notre peuple.
La réforme agraire se mit vraiment en marche. Pour redistri-
buer, on prit sur les terres de l'Etat, puis on expropria les terres
incultes. La United Fruit perdit ainsi 83 900 hectares. Ce fut le
signal de la lutte des possédants (soutenus par la CIA) contre le
régime. Une lutte qui aboutit à un coup d'Etat militaire et à la
démission, le 27 juin 1954, de Jacobo Arbenz.
La contre-révolution triomphante entreprit aussitôt de démolir
l'oeuvre accomplie. Plus de 900 000 hectares avaient été distribués
à quelque 100 000 familles représentant un demi-million de per-
sonnes. Ces terres furent rendues à leurs anciens propriétaires les
bénéficiaires de la réforme agraire furent emprisonnés, parfois
même torturés et abattus, de même que les syndicalistes et les res-
ponsables et dirigeants qui commençaient à surgir grâce au régime
d'Arbenz. La répression qui s'abattit à ce moment-là sur le Guate-
mala aurait fait, selon certaines estimations, 9 000 morts et dispa-
rus. Et les grands propriétaires se joignirent aux représentants des
transnationales pour installer un régime autoritaire, aux ordres de
Washington et capable de réprimer tout mouvement populaire.
LE GUATEMALA

LA GUÉRILLA SE LÈVE EN 1960


C'est pourtant à partir de 1960 que se lève la première généra-
tion de la guérilla, bien souvent naïve et romantique, qui donnera
du fil à retordre aux militaires. A la fin des années soixante, cette
guérilla aura été presque totalement anéantie. Un colonel se dis-
tinguera dans la lutte antiguérilla Carlos Arana Osorio, qui
deviendra le président de la République en 1970, et à qui on doit
cette phrase célèbre « Si, pour pacifier le pays, il faut le transfor-
mer en cimetière, croyez bien que je n'hésiterai pas à le faire
Presque écrasée, la guérilla resurgit cependant quelques années
plus tard. De la première époque datent les Forces Armées Rebel-
les (FAR) et le Parti Guatémaltèque du Travail (PGT, commu-
niste, dont une tendance, après plusieurs crises, s'était ralliée à la
lutte armée). Vers le milieu des années soixante-dix naît l'Armée
de la Guérilla des Pauvres (EGP, Ejercito guerrillero de los pobres)
et, plus tard, l'ORPA (Organisation du Peuple en Armes).
Parallèlement, les organisations populaires se mettent en place.
Le Comité National d'Unité Syndicale apparaît en avril 1976.
Deux ans plus tard, en juin 1978, se présente le CUC, Comité
d'Unité Paysanne. Il y a aussi, nombreuses, des organisations
d'étudiants, d'habitants de bidonville, etc.
En face, organisations paramilitaires et milices privées (qui
copient les fameux « escadrons de la mort » brésiliens) se dévelop-
pent, s'arment et prêtent la main à l'armée dans la lutte contre la
guérilla et les revendications populaires.
Ensemble, l'armée la plus forte d'Amérique centrale, avec
17 000 hommes, dont un redoutable corps de spécialistes antigué-
rilla, les « Kaïbiles » et les groupes paramilitaires se lancent
dans une répression barbare, qui dépasse en horreur et en nombre
de victimes les campagnes du colonel Arana Osorio. En 1981, il y
a eu au moins 11 500 victimes de la violence, la plus grande partie
du fait des actions des « forces de l'ordre ». Pendant la période
1966-1976, on n'avait compté, en moyenne, que 2 000 victimes
par an.
Accélérée, la répression a aussi changé de sens. Elle avait été
longtemps sélective, l'armée et les polices faisant disparaître les
leaders connus de l'opposition, mais aussi tous ceux qui étaient
capables de prendre la relève étudiants, professeurs, prêtres,
journalistes, etc. A cette répression sélective s'est ajoutée, ces der-
niers temps, la tactique de la terreur par assassinats collectifs. Les
paysans indiens en font les frais villages encerclés par la troupe,
maisons incendiées, tirs concentrés d'armes automatiques sur les
foules des marchés ou des fêtes, exécutions à la machette de villa-
ges entiers, hommes, femmes et enfants autant d'actes de barba-
rie qui rappellent étrangement les atrocités des troupes nazies pen-
dant la seconde guerre mondiale.
Le prototype de ces massacres collectifs avait été celui de Panzos
(département de Alta Vera Paz), le 29 mai 1978. Ce jour-là,
devant la mairie, la troupe tira sur une grande concentration de
paysans venus, sur convocation prendre connaissance des déci-
sions de la capitale concernant le règlement d'un vieux litige fon-
cier. Il y eut plus de 100 morts la troupe chargea plusieurs
camions de cadavres, enterrés dans des fosses communes creusées,
selon plusieurs témoins, deux jours plus tôt 1

HALTE AU PILLAGE DES RICHESSES


Depuis cette date, on ne compte plus les villages et les hameaux
saccagés, pillés et incendiés, les foules mitraillées par hélicoptère,
les otages fusillés séance tenante, les cadavres qui achèvent de se
décomposer au bord des chemins ou au fond des précipices. Des
dizaines de milliers de morts, au total
Pourtant, la résistance et la guérilla n'ont pas été arrêtées. C'est
que, désormais, la contestation populaire s'appuie sur le sentiment
national et la volonté de libération des Indiens.
Certes, le sentiment national n'est pas encore très répandu dans
le pays. Mais certaines classes (la bourgeoisie et la petite bourgeoi-
sie) et certaines catégories (les étudiants, par exemple) y sont sen-
sibles. Ceux-là sont irrités par les agissements des transnationales
(nord-américaines ou autres) qui, après avoir mis la main sur les
richesses agricoles, cherchent à s'approprier les richesses miné-
rales.
Or, de ce point de vue, le pays est riche, très riche. Récemment,
ses réserves de pétrole ont été estimées à 20 milliards de barils, ce
qui fait penser à certains experts que, très rapidement, le Guate-
mala pourrait devenir le troisième producteur latino-américain de
pétrole, après le Mexique et le Venezuela. Perspective redoutable,
car le pays tombe alors, définitivement, sous la coupe des U.S.A.,
préoccupés jusqu'à l'obsession par leur approvisionnement en
pétrole et trop heureux de disposer d'importantes réserves à proxi-
mité de leur marché interne. D'autre part, le Guatemala recèle du
nickel (dont la production, réservée aux transnationales du nord,
vient tout juste de commencer), du cuivre, mais aussi du plomb,
du tungstène, de l'argent, du zinc et de l'antimoine, exploités
depuis des décennies, et enfin de l'uranium, le fabuleux métal de
l'an 2000
LE GUATEMALA

Pour conserver à leur portée ces richesses, les U.S.A. ont tou-
jours soutenu des gouvernements à leur dévotion, leur fournissant
les moyens de mater les sursauts populaires d'indépendance. Mais
leur politique est loin d'être une réussite et la volonté de récupérer
toutes les ressources, pour les mettre au service du pays, est en
train de se fortifier.
LES INDIENS AUSSI.
Parallèlement, une prise de conscience nationale indienne fait
lentement son chemin. Les Indiens, qui forment les deux tiers de la
population guatémaltèque, qui ont ainsi pour eux le poids, mais
aussi le dynamisme démographique, veulent en finir avec un escla-
vage de cinq siècles qui s'est traduit par le vol des terres, la margi-
nalisation, l'exploitation de la main-d'oeuvre à bon marché,
l'enrôlement forcé dans l'armée, les discriminations de toute sorte,
la misère et les massacres. Le temps des seules revendications de
terre et des occupations de grandes propriétés semble dépassé. Les
populations indiennes ne se contentent plus de fournir à la guérilla
un appui discret et efficace de plus en plus de combattants sont
indiens.
Ils se sont donné des objectifs. L'an dernier, une petite brochure
précisait
Nous [les Indiens] luttons pour une société d'égalité et de respect pour
que notre peuple indien comme tel puisse développersa culture brisée par
les envahisseurs criminels pour une économie juste où personne
n'exploitera plus personne pour que la terre soit propriété commune,
comme elle l'était au temps de nos ancêtres pour un peuple sans aucune
discrimination pour que nous ne soyons plus utilisés comme objets de
tourisme pour la juste distribution et la jouissance de nos richesses,
comme aux temps où fleurissaient la vie et la culture de nos ancêtres.

L'AFFAIRE PELLECER, OU LA LUTTE CONTRE L'ÉGLISE


Enfin, il faut noter que l'Eglise catholique mis à part le cardi-
nal Casariego, archevêque de Ciudad de Guatemala et quelques
évêques a pris largement position en faveur des pauvres et des
opprimés et de leurs luttes. Cette action décidée, qui a fait de
l'Eglise un grand bastion populaire, a aussi attiré la persécution
sur les prêtres, les religieux, les religieuses, les catéchumènes, les
simples croyants. La Bible est devenue un livre subversif. Depuis le
1er mai 1980, une quinzaine de prêtres ont été assassinés par les
forces gouvernementales ou par les « inconnus des formations
paramilitaires de droite. Une centaine de prêtres (sur environ 600
que comptait le pays) ont été condamnés à l'exil avec, à leur tête,
Mgr Girardi, évêque du Quiché, un diocèse désormais privé de
toute assistance religieuse. A travers le pays, des dizaines de cen-
tres de formation religieuse ont été fermés.
L'affaire Pellecer est venue montrer jusqu'où pouvait aller la
lutte contre l'Eglise catholique. Le Père Luis Eduardo Pellecer
Faena, jésuite guatémaltèque, à l'époque âgé de 35 ans, était
enlevé le 8 juin 1981 par des « inconnus ». Durement matraqué
par ses agresseurs, au dire de quelques témoins de l'enlèvement, le
Père Pellecer ne devait plus donner signe de vie, au point qu'il fut
considéré comme mort. Le 30 septembre, il faisait une réappari-
tion publique surprenante, au cours d'une conférence de presse
présidée par le ministre de l'Intérieur du gouvernement du général
Romeo Lucas Garcia, conférence de presse télévisée, puis large-
ment diffusée à travers plusieurs pays centro-américains.
Au cours de cette conférence, le Père Pellecer avouait avoir
appartenu à une organisation de guérilla –
l'Armée de la Guérilla des Pauvres, ou EGP – procédait à une
concrètement,

critique systématique de la théologie de la libération, de la prati-


que révolutionnaire des chrétiens engagés, du « choix prioritaire
des pauvres » effectué par les jésuites en Amérique centrale, à la
suite de Medellin et Puebla, et dénonçait le travail de base de
l'Eglise qui a promu, par exemple, les coopératives, les écoles
radiophoniques et l'alphabétisation, les groupes de santé populai-
res, les « délégués de la parole de Dieu », etc.
La confession publique du Père Pellecer fut un véritable coup de
tonnerre. Dès le 2 octobre, la Compagnie de Jésus en Amérique
centrale, dans un communiqué en huit points, niait la validité des
déclarations du Père Pellecer et se demandait si l'intégrité psycho-
logique du Père n'avait pas été mise à mal pendant ses 113 jours de
mise au secret dans les locaux des forces de sécurité. « La forme et
le contenu des déclarations, disait le communiqué, ne sont expli-
cables que par l'état psychologique auquel le Père Pellecer a été
amené au cours de sa longue réclusion. » Ainsi était clairement
évoqué le « lavage de cerveau » et le traitement chimiothérapique
auxquels aurait pu être soumis le jésuite guatémaltèque.
Le communiqué concluait presque en voyant dans l'affaire
un nouvel acte de persécution, mais particulièrement ignoble de par la
manière dont il est porté atteinte à la dignité d'une personne et à la mis-
sion de l'Eglise. Ce fait s'ajoute aux assassinats, tortures, disparitions,
incarcérations, expulsions, diffamations et attentats à l'explosif à l'encon-
tre de~Mt~M
h~ c/men~M~ centM~,
de jésuites d'Amérique centrale, ~n /e«r/)de/!te
raMon de leur
en raison fidélité àa /a
la mission
w;M;on
actuelle de la Compagnie de Jésus le service de la foi et la promotion de
la justice.
LE GUATEMALA

L'affaire Pellecer soulevait de nombreuses questions. La police


guatémaltèque avait-elle les connaissances nécessaires pour mener
à bien lavage de cerveau et « torture chimique » ? Sinon, qui avait
fait le travail pour elle ? Le traitement réussi sur le Père Pellecer
avait-il été expérimenté sans succès sur certains des prêtres dispa-
rus ? Le lavage des cerveaux allait-il faire désormais partie de
l'arsenal des régimes qui entendaient défendre les « valeurs occi-
dentales et chrétiennes » ?
Quoi qu'il en soit, la « confession » du jésuite guatémaltèque
allait être largement utilisée par les régimes répressifs pour lutter
contre l'engagement et l'action de l'Eglise catholique. En fait, on
se trouve en présence de l'application du fameux « document de
Santa Fe », qui inspire et guide l'action du président Ronald
Reagan, document qui dit explicitement que, « malheureusement
les forces marxistes-léninistes ont utilisé l'Eglise comme arme poli-
tique contre la propriété privée et le système capitaliste de produc-
tion en infiltrant la communauté religieuse d'idées plus commu-
nistes que chrétiennes ».

LA LONGUE MARCHE VERS L'UNITÉ POPULAIRE


Si le mouvement de résistance populaire à l'exploitation et à la
misère, si la guérilla qui en est le bras armé, n'ont fait que se déve-
lopper, à partir du milieu des années soixante-dix, les divers mou-
vements et organisations avaient assez longtemps agi en ordre
dispersé.
Pourtant, dès le début, on avait ressenti la nécessité de coordon-
ner des actions de résistance. Mais il fallut attendre février 1979
pour que se constitue, à partir de nombreux syndicats et organisa-
tions populaires, le Front Démocratique contre la Résistance
(FDCR). Le 31 janvier 1981, un pas de plus était fait vers l'unifi-
cation des forces populaires. Le « Front Populaire du 31 janvier »
(FP31) rassemblait le Comité d'Unité Paysanne, le Centre des
Ouvriers Révolutionnaires, les Chrétiens Révolutionnaires, la
Coordination des habitants de bidonville, les deux branches
(secondaire et universitaire) du Mouvement étudiant Roldàn
Garcia, etc. Le « FP 31 » entendait agir de concert avec les organi-
sations de résistance armée pour en finir avec la dictature et mettre
en place un gouvernement populaire, révolutionnaire et démocra-
tique.
Ce qui se passait entre les organisations populaires se passait
aussi entre les quatre organisations de guérillas. Le 20 octobre
1980 jour anniversaire de la révolution de 1944, par laquelle
avait commencé une décennie d'espoir et de réformes un
accord d'unification était rendu public et un appel unitaire était
lancé au peuple guatémaltèque.
Un nouveau pas était franchi en janvier 1982, lorsque les quatre
organisations guérillères fondèrent l'Unité RévolutionnaireNatio-
nale Guatémaltèque (URNG).
Le manifeste de l'URNG dit en toutes lettres
Le gouvernement révolutionnaire, patriotique, populaire et démocrati-
que que nous construisons au Guatemala s'engage devant les Guatémal-
tèques et les peuples du monde à réaliser cinq points fondamentaux de son
programme
La révolution mettra fin pour toujours à la répression contre le
peuple, et garantira aux citoyens la vie et la paix, droits suprêmes de l'être
humain.
La révolution établira les bases nécessaires pour satisfaire les besoins
fondamentaux de la grande majorité du peuple et en finira avec la domi-
nation économique et politique des grandes puissances d'argent, natio-
nales et étrangères, qui gouvernent le Guatemala.
La révolution garantira l'égalité entre les Indiens et les Ladinos (c'est-
à-dire les blancs et les métis occidentalisés) et mettra fin à l'oppression
culturelle et à la discrimination.
La révolution garantira l'édification d'une nouvelle société dont tous
les secteurs patriotiques, populaires et démocratiques seront représentés
au gouvernement.
La révolution assurera la politique de non-alignement et de coopéra-
tion internationale dont ont besoin les pays pauvres pour se développer
dans le monde d'aujourd'hui, sur la base de l'autodétermination des
peuples.
Ce programme était approuvé et repris à son compte quelques
jours plus tard, en février 1982, par le Comité Guatémaltèque
d'Unité Patriotique (CGUP), qui se veut le front élargi de toute
l'opposition au Guatemala.

ATTENTION, LES U.S.A. SONT LÀ


Ainsi, la situation intérieure du pays s'est-elle à la fois radicali-
sée et simplifiée. D'un côté, les forces populaires qui luttent de
façon coordonnée, par les armes ou les démonstrations pacifiques
pour l'établissement d'un pouvoir démocratique, et, de l'autre, un
gouvernement au service des grands intérêts oligarchiques, doté
des moyens modernes de répression.
Entre les deux partis, entre le peuple et son gouvernement, c'est
désormais la guerre, incessante, quotidienne, de plus en plus
cruelle.
Le peuple l'emporterait peut-être rapidement s'il n'avait en face
de lui que les seules forces de répression du gouvernement. Mais,
LE GUATEMALA

derrière elles, se cachent, à peine, les Etats-Unis et leur puissance.


Or, pour Washington, le Guatemala est un bastion indispensable
à la défense, sur sa frontière sud, de l'empire américain. Car, outre
son rôle de fournisseur de matières premières à bon marché (sucre,
banane, pétrole, nickel, cuivre, viande, uranium), le Guatemala
occupe une position stratégique évidente dans cette Amérique cen-
trale qui est avant tout, pour les U.S.A., la grande voie commer-
ciale du canal de Panama. Un canal qui a vieilli, qui ne répond
plus aux besoins modernes, qu'il faudra un jour remplacer par un
autre canal, dans la même région. Voilà pourquoi, de toute leur
puissance, directement ou par l'intermédiaire de gouvernements
« amis », les U.S.A. s'opposent aux revendications populaires
qui, en remettant en cause les situations acquises, pourraient bien
les chasser de la région. Voilà pourquoi aussi, au Guatemala,
comme dans les autres pays d'Amérique centrale, les forces popu-
laires ont devant elles de longues années de sang et de luttes.
Essais

La disparition de la camarde
et l'avenir de l'homme
Réflexions d'un médecin

DE NOS JOURS, il devient fréquent d'entendre accuser la


société occidentale de défigurer la mort, de la déna-
turer, et, par là-même, d'ôter à l'homme la pleine conscience
des derniers moments de son existence, la pleine responsabi-
lité de son dernier acte de vivre. Face à cette attitude, les
médecins, dont je suis, sans nier absolument la réalité de ces
objections, réclament un peu plus de modération dans le
jugement et mettent en garde contre une vision idéalisée de
la mort « de l'ancien temps ».
Devant un avenir et un présent, par nature le premier
inconnaissable et le second problématique, le passé rassure.
Il rassure parce que, le terme en étant connu, nous pouvons
en parcourir sans angoisse toutes les dimensions, même les
plus atroces. Puisque nous sommes encore là, nous ne ris-
quons pas d'y apercevoir les monstres de l'Apocalypse.
L'horrible, parce qu'il est achevé, finit par prendre un petit
air bon enfant et rassurant, du moins pour ceux dont il n'a
pas à jamais abîmé le « Principe espérance dont a parlé le
philosophe Ernst Bloch.
LA DISPARITION DE LA CAMARDE

Pour les sociétés comme pour les individus, le temps


estompe dans les mémoires le triste, le laid, le douloureux,
mais respecte le beau, le noble, le généreux. Si bien que pour
certains, parfois, il n'est pas jusqu'aux guerres qui ne finis-
sent par devenir « bonnes ». Les médecins ont cent fois rai-
son de mettre en garde contre l'imagerie naïve et trompeuse
d'une mort à l'ancienne, toute empreinte de gravité et de
sérénité, à la manière des patriarches bibliques. Que celui
qui persisterait à vouloir idéaliser le passé se réfère aux
auteurs anciens qui nous ont laissé leur témoignage sur ce
sujet il suffit de citer le Journal de l'année de la peste de
D. Defoe, ou de lire des études modernes comme celle de
J. Delumeau (1). 1. J. Delumeau, La Peur en
Il n'en demeure pas moins vrai que nous assistons, à notre Occident, Fayard, 1978.
époque, à un formidable escamotage de la mort et des
mourants. C'est un sujet déjà amplement traité par de nom-
breux auteurs (citons, notamment, le célèbre travail de
Ph. Ariès) (2) aussi ne m'y étendrai-je pas. Je voudrais plu- 2. Ph. Ariès, L'Homme
tôt m'interroger sur l'impact qu'une telle opération peut devant la mort, Seuil, 1977.
avoir sur notre vie d'homme. Et ma question sera est-ce
que, en dénaturant la mort, on ne dénature pas la vie ?
LA MORT DÉNATURÉE
Mais, d'abord, qu'entendre par « dénaturer la mort ?
Pas seulement le fait de transférer tout mourant à l'hôpital,
ou de réduire le scandale de la mort à un problème d'équili-
bre acido-basique, ou encore de transformer le dernier
combat d'un homme son agonie en un état d'hébétude
ou de semi-coma. Non, ce n'est pas seulement cela, et
même, ce n'est pas cela du tout. Qui donc, et à commencer
par moi-même, ne souhaiterait qu'à ces derniers jours soit
évité à sa famille, à son entourage, le surcroît de travail et de
peine que représente la présence à domicile d'un moribond ?
Dénaturer la mort, c'est autre chose. Et c'est intimement
lié à l'essence de notre activité de médecin. Par dénaturer la
mort, j'entends ce processus auquel nous participons tous,
et qui consiste à abstraire la mort de la vie, du cours de notre
vie, à l'ôter autant que faire se peut de notre conscience à–
occulter l'inquiétante clarté qu'elle répand en notre esprit, à
oblitérer l'ombre qu'elle projette sur notre être-là. Pour y
parvenir, reléguer la mort des autres hors de notre quotidien
– à l'hôpital ne suffit pas. Il faut encore reléguer notre
propre mort, la reporter avec certitude à l'extrême fin de
notre existence. Il faut que lui soit assignée une date, ultime,
fixe, certaine, dont, grâce au progrès médical, il sera devenu
impossible, inconcevable, inimaginable qu'elle puisse avan-
cer le moment. Il s'agit de domestiquer la mort, pour assurer
à tout homme que jamais plus elle ne viendra faire irruption
dans le cours normal de son existence, mais que, bien au
contraire, elle viendra avec douceur, au soir de sa vie,
comme un grand et dernier.sommeil. Quand tout homme,
grâce au progrès de la médecine, pourra ainsi être assuré
qu'il n'aura jamais à la regarder en face, comme une bête
féroce qu'on rencontre sur son chemin, mais qu'elle l'attein-
dra dans le demi-sommeil de son extrême vieillesse, alors
nous aurons dénaturé la mort.
Mais à peine ces lignes écrites, déjà, je prends douloureu-
sement conscience de paraître renier ma tâche et ma voca-
tion de médecin. Notre but n'est-il pas justement de prolon-
ger le plus longtemps possible la vie de chaque homme, de
pallier successivement les défaillances prématurées des orga-
nes les plus fragiles, afin que le terme définitif de l'ensemble
de l'organisme concorde avec ce dernier coup de minuit que
sonne fatalement en nous la mystérieuse horloge biologique,
qui règle notre destinée et qui, pour au moins plusieurs siè-
cles encore, nous empêchera d'être, semblables aux dieux,
immortels ?
Notre but n'est-il pas de reporter sans cesse l'échéance de
la mort, d'interdire qu'elle frappe l'homme dans sa pleine
vitalité ? N'est-il pas de faire de chaque mort une fin harmo-
nieuse, parce qu'elle aura respecté de chaque vie la nais-
sance, et l'éclosion, et l'épanouissement, parce qu'elle cueil-
lera, au dernier jour, l'homme de l'arbre de l'humanité,
comme, sans blessure, se détachent de la branche les fruits
parvenus à maturité ?
Certes, c'est là notre idéal, et si, abandonnant ma défro-
que de médecin, je redeviens simple mortel, une telle mort
n'est-elle pas celle que je souhaite, une mort qui me laisse le
temps d'accomplir ma destinée, déjà si courte ?

LA DISPARITION DE LA CAMARDE

Pourtant, qu'il me soit permis de porter ici un regard


impartial, que certains peut-être jugeront cynique la mort
n'a-t-elle pas été, dès l'origine, le plus important moteur de
la pensée humaine ? Il est infiniment probable, en effet, que
le problème de la mort a été, dès le début, l'assise et la clef de
LA DISPARITION DE LA CAMARDE

voûte, c'est-à-dire l'origine et la finalité, de la réflexion


humaine.
Toutes les philosophies, et a fortiori toutes les religions,
n'ont-elles pas eu la mort pour horizon ? Et que, de nos
jours, elles en détournent leur regard, comme honteuses
d'une aussi basse extraction, n'y change rien. De Socrate à
Montaigne (« Philosopher c'est apprendre à mourir »), de
Montaigne à Schopenhauer (« La mort, muse de la philoso-
phie »), de Schopenhauer à Freud, le Freud de l'éros et du
thanatos, depuis l'aube de l'humanité, c'est dans la mort que
la pensée a puisé ses forces vives. De nos jours encore, après
que l'âge de la mort de Dieu a été ouvert, c'est par une inter-
rogation sur le suicide qu'Albert Camus ouvre son premier
essai philosophique (3), et s'il donne pour toile de fond à son 3. A. Camus, Le Mythe de
roman le plus célèbre une épidémie de peste, ce n'est pas un Sisyphe, Gallimard, 1942.
simple effet du hasard. La peste n'est-elle pas la plus forte
incarnation de la mort libre et sauvage, non dénaturée, telle
que l'a connue jusqu'à maintenant l'humanité ? Cette mort-
là était bien autre chose qu'une fin, que le terme problémati-
que de l'existence, coexistant à toute existence. Elle était
une présence, sensible, immédiate, et redoutée. Elle avait un
nom, la camarde. La camarde, c'est la mort telle que l'a
connue l'humanité jusqu'à nos jours, celle qui guette
l'homme dès son entrée dans l'existence, qui vient « comme
un voleur » et telle que nous ne voulons plus la connaître,
telle que déjà nous commençons à l'oublier en Occident.
Ainsi, en présentant la camarde, je définis par son
contraire ce que j'entends par l'expression « mort dénatu-
rée ». La camarde ne se laisse pas enfermer dans les hôpi-
taux, elle est trop sauvage elle ne se laisse pas assigner une
date elle bouleverse toutes les prévisions, toutes les statisti-
ques. Et la question qui est ici posée est de savoir si sa dispa-
rition ne portera pas un coup fatal au progrès, à la marche
de la pensée humaine. Est-ce que la mort, réduite par les
soins de la science médicale à une réalité simplement ontolo-
gique, biologique, ne risque pas d'échouer là où avait réussi
la camarde, son ancêtre ?
Est-il donc si fou de se demander si le malaise dont souffre
notre civilisation, cette angoisse et, tout à la fois, cette lassi-
tude existentielles, qui forment la trame de notre culture, si
tous ces germes de mort que sont la violence, la drogue, le
suicide, ne sont pas déjà la conséquence de cet éloignement
de la mort, de ce report de la mort au-delà du quotidien ?
4n/1
L'ESPÉRANCE DE VIVRE
Mais il est grand temps d'interrompre cette plongée dans
l'envers de la vie. Il est temps de cesser de défendre l'indéfen-
dable.
Justifier la mort, quels que soient les arguments, ne
pourra jamais être une attitude pleinement humaine. Au
mieux, c'est l'attitude de l'entomologiste qui examine une
population d'insectes. Pour justifier la mort, il faudrait
qu'elle ne nous concerne pas il faudrait fermer sa sensibi-
lité à tout le désespoir de l'homme depuis ses origines. Il fau-
drait ne pas vouloir voir l'interminable procession, dans le
temps et dans l'espace, des orphelins, des veuves, des
endeuillés de toute nature, de tous ceux dont le cœur a sai-
gné. Il faudrait vouloir ignorer le scandaleux défilé des
saints-innocents, tous ces enfants disparus avant même
d'avoir eu conscience d'exister, et de tous les êtres humains
interrompus, annihilés, effacés en plein milieu de leurs
efforts et de leur peine, de leurs chants, de leurs amours.
A qui justifierait la mort par le progrès de la pensée dont
elle serait l'unique source, nous pouvons tout aussi bien
rétorquer que ce discours est le produit d'une mentalité pri-
mitive, archaïque, prérationnelle.
Car, parler de la mort ainsi que nous l'avons fait dans les
pages précédentes, n'est-ce pas, dans une certaine mesure,
projeter sur elle toute cette force mystérieuse que l'on sent à
l'oeuvre dans l'univers, et en nous-même, afin de renoncer à
notre responsabilité ? N'est-ce pas lui attribuer une sur-
réalité qui en dépasse le caractère simplement événementiel,
accidentel ? Ensuite, il suffira et, de fait, il a suffi, dans le
passé d'un léger glissement de la raison pour la personni-
fier et nous incliner devant elle.
Dès lors, on se croira éternellement tenu de lui sacrifier,
comme un culte rendu, tous ceux qui mourront avant
d'avoir accompli leur temps, d'avoir pu se réaliser, d'avoir
pu seulement accéder à la pensée, afin que s'épanouisse chez
les survivants la plénitude de l'être, et que, surtout, continue
à progresser la pensée. Et, à son tour, la pensée, considérée
pour elle-même, comme indépendamment de l'homme,
idéalisée, acquiert un statut de divinité. Aussi bien, cette
pensée, qui se nourrit de la douleur humaine, et ne progresse
qu'en dévorant ses enfants, ne fait-elle pas figure de
Moloch ?
Un tel schéma contient déjà, en germe, tous les éléments
d'une gnose et peut-être de toute gnose. L'homme, en
LA DISPARITION DE LA CAMARDE

tant que personne, s'efface derrière deux principes qui résu-


meraient tout l'univers, dont l'un, la mort, engendrerait
l'autre, la pensée, à moins que, secrètement, ils ne s'affron-
tent, comme le bien et le mal, en un éternel combat.
L'homme, alors, n'est plus que le lieu de rencontre de ces
deux principes, champ de bataille ou salle d'accouchement.
Sa douleur ni son espérance ne lui appartiennent plus, elles
sont seulement l'expression d'une cosmogonie tragique.
Oui, la mort est injustifiable. Dès que, refusant la tenta-
tion rationaliste ou gnostique, j'accepte ma pleine humanité,
consciente de son insuffisance et de son inépuisable poten-
tialité, la mort m'est intolérable.
Parce que j'ai conscience de n'exister que comme une
volonté tendue par un au-delà du présent, la mort, ou, plus
exactement, la pensée de la mort, vient annihiler ce qui
constitue ma plus profonde réalité. Je puis heureusement ne
pas y penser, l'ignorer, l'abstraire de mes préoccupations
habituelles. Mais la camarde, cette présence concrète et
constante de la mort dans le quotidien, parce qu'elle vient
sans cesse raviver en l'homme cette angoisse du « jamais
plus paralyse l'homme.
C'est pourquoi nous devons affirmer avec vigueur que
l'allongement de l'espérance de vie est la plus belle réussite
de notre civilisation occidentale, peut-être même la seule
qui, au regard des historiens futurs, restera exempte de tout
reproche.
L'allongement de l'espérance de vie, c'est la possibilité
offerte à un nombre toujours croissant d'humains d'accom-
plir leur destinée, l'assurance de pouvoir vivre leur vieillesse,
non comme une déchéance, mais comme le couronnement
d'une vie. Avec l'allongement de l'espérance de vie, l'esprit
humain peut enfin s'affranchir de la terreur paralysante
qu'entretenait au plus intime de son être la constante pré-
sence de la mort à ses côtés.
Assuré de vivre jusqu'à son extinction naturelle, l'homme
peut raisonner, penser, exister plus librement. C'est la fin de
ce terrorisme existentiel que les lois de la biologie mainte-
naient au centre de la conscience humaine, trop facilement
utilisé par les religions à certaines époques et, pour une part,
responsable de l'esprit superstitieux, de la pensée magique,
ennemis du progrès de la connaissance.
Disons-le, l'allongement de l'espérance de vie et, bientôt,
prochainement, l'allongement de la certitude de vivre, est
l'une des conditions essentielles pour que l'homme, tout
homme, puisse s'assumer entièrement et librement face à
4. Santé Etat de complet l'univers, à l'absolu, à son Dieu, quelle que soit la significa-
bien-être physique, mental et tion qu'il accorde à ce mot, pourvu qu'elle suffise à donner
social et qui ne consiste pas
seulement en une absence de un sens à sa vie et n'est-ce pas là, peut-être, la principale
maladie ou d'infirmité
(Constitution de l'OMS,
»
composante d'une définition de la santé, curieusement man-
1946). quante dans celle qu'en a donnée l'OMS (4) ?
LE RISQUE
Nous voici donc, dans cette réflexion suscitée par la mort
« à l'hôpital », nous, médecins, ou, plus simplement, hom-
mes, placés face à une apparente contradiction.
D'une part, nous avons l'intuition, certes confuse, diffici-
lement exprimable, que la mort, celle d'autrefois, encore
présente de nos jours, mais déjà affaiblie, qui, échappant à
toute loi chronologique, frappait au hasard, qui, en même
temps qu'il naissait, installait au centre de chaque homme
une incertitude fondamentale et inébranlable, nous pressen-
tons que cette mort-là, que, pour la distinguer de la mort de
demain, nous avons appelée la camarde, avait été l'indispen-
sable ferment de la pensée humaine.
D'autre part, nous avons la certitude, et, cette fois, parce
que nous sommes bien dans le sens commun, nous n'avons à
nous embarrasser d'aucune précaution oratoire, que le pro-
grès de la pensée humaine passe maintenant par une maîtrise
de l'homme sur sa mort, qui, tant qu'elle était laissée à elle-
même, brutale et inhumaine, amoindrissait la raison par la
terreur installée et maintenue au cœur de l'homme. Dans
son rapport avec la pensée humaine, nous pourrions compa-
rer la mort à une mère, d'abord génitrice, puis nourricière,
devenue gênante, étouffante, et dont l'homme adulte doit
secouer la tutelle.
Malheureusement, nous craignons, et c'est là l'objet de
notre réflexion, que, en disciplinant la mort, en lui ôtant son
venin, en lui assignant une place et une date déterminées, on
ne supprime tout ce qu'elle avait de réellement positif, et
donc que l'on n'enlève à l'humanité ce qui la poussait tou-
jours plus en avant dans sa marche vers la connaissance.
Nous craignons que, alors, la conscience humaine, privée
de son support le plus immédiat, le plus réel, et, surtout, le
plus pressant, ne se mette à tourner à vide, à s'emballer,
comme une machine qui soudain ne rencontre plus aucune
résistance.
LA DISPARITION DE LA CAMARDE

Voici donc l'homme placé dans une radicale incertitude


quant à son agir. Tout ce qui le constitue au plus profond de
lui-même le contraint à agir sur cette mort sauvage avec
laquelle il a toujours cohabité. Dans le même temps, sa pen-
sée lui montre tout ce dont il est redevable à cette mort, lui
signifie que, très probablement, il n'est ce qu'il est que grâce
à elle. Tout progrès comporte un -risque en échappant
enfin à la dure loi de la mort camarde, l'homme peut devenir
plus, mais il peut aussi devenir moins, s'il perd de vue ce qui
fait le sens, l'essence de son existence.
Ainsi, en ce XX. siècle finissant, parce que la médecine
possède une puissance opérative maintenant réelle sur
l'homme et, peut-être déjà, bientôt sûrement, sur
l'espèce nous apercevons, en une saisissante perspective,
tout à la fois émerveillés et secrètement épouvantés, la
liberté (humaine) se hisser au-dessus de la nécessité (évo-
lutive).

UNE RÉPONSE

Comment sortir du dilemme ? Confiants en l'homme et en


la longue marche de la vie, dont il est l'avant-garde, nous
pensons que c'est possible, mais que, parce que l'homme est
libre, cela ne va pas de soi, qu'il lui appartient de prendre à
temps la bonne décision.
Trouver la réponse n'est certainement pas le plus diffi-
cile la longue histoire de la vie nous y porte tout naturelle-
ment il n'est que de se laisser conduire. La vie est progres-
sion aussi la réponse se tient-elle forcément à l'extrême
pointe de son avancée. Elle est dans notre conscience d'être,
conscience existentielle plus que simplement rationnelle, sur
laquelle s'édifie toute pensée et à quoi se rattache toute
connaissance.
Le progrès de la vie, la poursuite de l'évolution, passe par
le développement, l'accroissement, l'intensification de notre
conscience d'être. Mais, et voici qui va être nouveau dans
l'histoire de l'humanité, il va falloir maintenant que nous,
les hommes, maintenions nous-mêmes notre volonté tendue
vers ce but, puisque nous sommes en train d'extraire de
notre existence ce qui, par nature, sans que nous ayons
aucun effort à fournir, nous orientait dans le bon sens, nous
tirait, de force, que nous le voulions ou non, dans la bonne
direction.
Enrichir toujours davantage notre être et avoir la volonté
de cet enrichissement. Voici en quels termes se pose la pro-
blématique de l'avenir de l'homme, et que la victoire en
cours de l'homme sur la camarde met brutalement à nu.
Il reste à se demander si, limité à lui-même, l'homme a les
moyens de ce projet, si l'avenir de l'humanité ne requiert pas
l'existence d'un Autre qui l'a devancée dans ce projet, lui en
a communiqué le sens et lui en donne la volonté.
Que l'on comprenne bien avec quelle nouvelle et dramati-
que intensité se pose maintenant cette question qui est celle
de l'existence de Dieu jusqu'ici, la camarde a obligé
l'homme à s'accroître intérieurement, sans qu'il choisisse
librement cette voie. Jusqu'à maintenant, l'homme n'avait
pas la liberté de refuser cette ascension. Nous avons été
contraints par la camarde à devenir ce que nous sommes.
Mais voici que la situation est en passe de changer radicale-
ment, grâce à la relative maîtrise que l'homme acquiert pro-
gressivement sur sa mort. Dès lors, s'il veut continuer de
progresser, il devra faire acte de volonté.
Mais l'homme matérialiste, positiviste, nihiliste, est-il en
mesure de se décider comme il convient ? Sa raison peut-elle
lui fournir les raisons nécessaires à la volonté de poursuivre
la marche en avant de l'être humain ? Cet homme nouveau,
qui ignore l'interrogation sur Dieu, et qui sera ignoré par la
camarde, peut-il devenir plus encore qu'il n'est, ou bien
doit-il se limiter à une progression à l'horizontale, laquelle
n'est justement plus une progression ?
Maîtriser la souffrance et la mort, telle est bien pour
l'homme du XX. siècle la voie que lui impose l'évolution.
Mais à condition que, parallèlement, s'opère un accroisse-
ment de l'être. Si l'homme moderne se contente d'user de la
puissance de l'évolution sans en suivre la marche, si, désor-
mais, par suite d'un libre refus de sa raison, incapable de
croître intérieurement, il se contente de détourner cette puis-
sance pour sa seule jouissance, il doit craindre d'être préci-
pité dans une chute sans fin par cette mystérieuse puissance
dont il n'a pas su pénétrer le sens.
Ainsi, par un inattendu retour des choses, la médecine,
alors même qu'elle apparaît, au premier regard, affranchir
l'homme de son destin, signifié par la camarde, nous force à
réfléchir, par delà le comment des choses et de l'homme, sur
leur pourquoi. La médecine moderne, en nous libérant du
destin « païen », du fatum, nous contraint dans le même
mouvement à nous interroger sur le destin spirituel de
l'homme, sur sa destinée.
LA DISPARITION DE LA CAMARDE

Ainsi, par une sorte de nécessité interne, le progrès de la


médecine nous ramène à la plus ancienne interrogation de
l'homme, l'interrogation de l'homme sur lui-même, et sur
Dieu, et, surtout, il lui confère maintenant un caractère
d'urgence car il y va peut-être bien de la destinée ontolo-
gique de l'humanité.
Les cimetières d'Occident
Des sociétés de conservation

Dans un vieux rêve


Au pays vague
Des choses brèves
Qui meurent sages.
(L.-P. Fargue, Rêves)

AR DELÀ les lois, les institutions et autres discours


P constitutionnels qui contribuent à l'établissement
et à
la perpétuation d'une certaine image culturelle, les sociétés
continuent à parler d'elles, malgré elles, de leurs valeurs et
de leurs principes, par d'autres voies, par d'autres signes.
L'agora des anciennes cités grecques, par exemple, n'est pas
qu'un lieu elle est aussi un signe qui, par sa centralité
même, nous dit toute l'importance du rapport entre parole
et pouvoir politique dans la Grèce de l'époque classique. De
la même façon, nous pouvons « lire » la topographie des
cimetières en Occident et l'évolution de cette topographie
décodant ainsi par cette voie tout un discours indirect
sur la mort dans notre société.
De plus, en deçà de l'espace-signe du cimetière, espace
global, il y a également, s'inscrivant en lui, des pratiques,
des usages, des rites et des objets qui sont aussi des signes
formant discours. Et, parmi ces objets, il y a, bien sûr, les
LES CIMETIÈRES D'OCCIDENT

monuments funéraires, ces tombeaux dont le foisonnement


devient extrême au XIXe siècle. Nous interrogerons d'ail-
leurs et explorerons bientôt ce foisonnement sémiologique,
ce discours serré des objets, car, sous leur diversité appa-
rente, on ne tarde pas à découvrir des similitudes et des répé-
titions, c'est-à-dire la récurrence de certains symboles et la
reconduction incessante d'un nombre fini d'images-types.
De ce fait, ces objets-signes sont comparables et classables.
Ils se comportent comme des mots ou des phrases, énoncent
du rêve et dénoncent de l'espoir. Ils constituent ainsi quel-
que chose comme un texte ou un récit litanique sur la mort,
les morts et l'après-mort. Mieux encore, ces signes invitent,
conseillent, suggèrent, proposent, paisiblement et obstiné-
ment, du sens. Ce faisant, ils ne se contentent donc pas de
raconter ils produisent et instaurent un certain « réel » un
référent fantastique conjoint à leur présence même Là pu il
aurait pu n'y avoir que du non-être, ils postulent une cer-
taine plénitude. Peu importe que ce référent cette pléni-
tude soit imaginaire. Ce qui est réel, dans tous les cas,
c'est la présence et la finalité de ces objets, à savoir leur
intention de faire s'accomplir muettement, au travers de leur
caractère figuratif, un rêve dans l'esprit des survivants du
siècle dernier.
Mais de quel rêve s'agit-il ? Toujours du même vieux
rêve, bien sûr, du rêve d'immortalité. Mais de quelle immor-
talité ? De quelle survie ? S'agit-il, par ces signes, d'octroyer
aux morts une immortalité subjective (mémorielle), future
(résurrection) ou bien autre chose encore ? A vrai dire, il est
difficile de répondre d'emblée à cette question complexe,
tant le cimetière est exclu, en cette fin du XX» siècle en Occi-
dent, de nos pratiques et usages ordinaires. Il nous faut
donc, préalablement, rompre avec cette indifférence
contemporaine, nous souvenir ou bien encore nous dépay-
ser, afin de retrouver le sens de ces nécropoles du XIXe après
un long détour.
ICI ET AILLEURS, JADIS ET AUJOURD'HUI
Dans l'Europe christianisée du Moyen Age, le cimetière
n'était ni un espace à part, ni un espace clos. Situé autour de
l'église, donc au centre des cités, grandes ou petites, il rem-
plissait une fonction essentielle au sein de la vie collective il
rassemblait les morts et les vivants dans le cadre d'une fami-
liarité ordinaire sans cérémonie. Tandis que les morts, ense-
velis anonymement à même la terre, une terre franche non
encore quadrillée par des tombeaux individuels ou fami-
liaux, attendaient collectivement la résurrection prochaine,
les vivants, eux, à la surface de cette même terre, se rencon-
traient pour rire, parler et traiter des affaires. Journelle-
ment, marchands d'étoffes, joueurs de quilles et prostituées
s'emparaient naturellement des lieux. Là on inhumait, ici on
discutait (1). S'agissait-il d'une occupation profane du
champ des morts ? Non. Bien plutôt d'une cohabitation
pacifique nous révélant que le cimetière était un simple lieu
de passage pour tous les uns attendaient les clients, les
autres l'immortalité promise. L'heure était au mélange tran-
quille des désirs, désir de vendre, désir de se distraire, désir
de se rencontrer, désir d'échanger, de se connaître, de rire,
désir de vivre et de revivre. Cette sereine confusion des mon-
des, visible et invisible, ne sera remise en cause qu'au XVIe
siècle et, avec elle, un culte familier, fondé sur la proximité
sociale des morts et des vivants.
Aujourd'hui, aux Antilles, le jour de la Toussaint, tout le
monde va au cimetière à la tombée du jour. Chacun est
muni d'une bougie. Peu après, dans la tiédeur de cette nuit
festive, les nécropoles s'illuminent comme des villes vues
d'avion les adultes bavardent, rient, se promènent, tandis
que les adolescents, dans l'ombre complice des tombeaux, se
livrent, cachés, à leurs premières expériences amoureuses
(2). Cette nuit n'est pas platement commémorative elle est
une nuit de communion et de symbiose entre les morts et les
vivants. Elle est, pour tous, une « nuit blanche » déniant le
néant et la séparation institutionnelle des mondes
Il ne s'agit pas ici de
porter un jugement de valeur sur ces
pratiques révolues ou contemporaines, mais, plutôt, en tant
qu'elles dénotent un certain type de relation à la mort et aux
morts, de les comparer avec nos propres pratiques actuelles,
à nous, Occidentaux. Dans notre société, en ce dernier
quart du XXe siècle, la pratique dominante est faite d'oubli
et de marginalisation, d'indifférence, d'horreur ou d'aban-
don. La familiarité avec la mort est désormais un concept
insolite, étrange, inconcevable, et les morts, d'intolérables
« trous noirs
» dans notre quotidienneté. Dès lors, tout se
passe comme si le « vieux rêve » d'immortalité n'osait plus
se dire chez nous, vieux rêve que, du haut de notre moder-
nité en crise, nous reconnaissonsmaintenant comme un fan-
tasme honteux ou un désir par trop naïf.
LES CIMETIÈRES D'OCCIDENT

L'Occident et la mort, c'est aujourd'hui un drame issu de


la destruction historique d'une « fiction nécessaire » –
Robespierre définissait ainsi le dogme de la résurrection (3). 3. M. Vovelle (1974).

ESTHÉTIQUE DE LA DISPARITION
Sur la base de cette étrange et négative lucidité, sur la base
de cet existentialisme ordinaire qui nous hante, il n'y a plus
rien à espérer de la mort dans notre société, plus rien à faire
des morts, plus rien à raconter ou à imaginer sur l'après-
mort, puisqu'après la mort il n'y a plus rien Alors, dans
l'angoisse de ce terme (devenu) absolu de la vie, abstenons-
nous de penser à la mort et aux morts, oublions qu'ils exis-
tent, exilons-les de notre imaginaire. Mieux encore effa-
çons, peu à peu, méthodiquement, leurs traces et leurs ima-
ges qui peuplaient, si ordinairement pourtant, notre univers
social depuis des siècles. Il n'y a plus de place pour le vieux
rêve il ne doit donc plus y avoir de territoire pour son
expression, de royaume ou de « pays » des morts.
De fait, une véritable récession s'opère aujourd'hui dans
notre société la récession de l'espace des morts. Les cime-
tières, peu à peu, disparaissent, se retirent lentement, for-
mant un pays de plus en plus vague, constitué d'espaces
extra-sociaux et invisibles. Cette « esthétique de la dispari-
tion » qui frappe nos nécropoles connaît plusieurs procé-
dures. Une de ces procédures, issue de la tradition paysa-
gière anglo-saxonne, consiste à convertir ou à assimiler
l'apparence du cimetière à celle d'un espace vert (4). Le lieu 4. L. Sauret (1970) et
ainsi travesti ne se signale plus comme territoire des morts R. Auzelle (1965).
dans l'espace de la ville. Une autre procédure consiste à cal-
quer l'architecture des nécropoles nouvelles sur le modèle
des immeubles modernes (5), cette identification entraînant 5. H. Bonnemazou (1975)
l'édification de cimetières-tours ou de cimetières-HLM tota- et H. de Nicolay/E. Servier
(1975).
lement indifférenciables dans l'univers urbain. Conséquen-
ces pratiques de ces deux procédures on ne peut pas parler
ici de l'apparition de nouveaux cimetières dans notre envi-
ronnement, mais bien plutôt de la mise au secret et de la dis-
parition symbolique du pays des morts Une troisième pro-
cédure d'occultation du cimetière, plus radicale encore,
s'esquisse actuellement nous voulons parler ici de certains
projets de nécropoles souterraines (6), le cimetière étant 6. E. Utudjan (1970).
alors enterré à son tour, soustrait à tous les regards. Notons
enfin une procédure « sauvage », involontaire, qui corro-
bore néanmoins la stratégie architecturale actuellement
dominante en ce qui concerne la place des morts dans notre
société à plusieurs reprises, notamment lors de l'édification
des villes nouvelles, on a, purement et simplement, oublié de
prévoir un espace pour les morts
Ainsi, toutes ces procédures, volontaires ou involontaires,
convergent vers le même but et dénotent bien un projet col-
lectif de dénégation de la mort en Occident. La destruction
historique du vieux rêve implique l'élaboration d'un pays
des morts composé de sites occultes ou travestis disséminés
aux frontières de l'introuvable. L'efficience progressive de
cette pratique cohérente et généralisée de la disparition de
l'espace des morts, nous avons pu la constater personnelle-
ment à plusieurs reprises, sur le terrain, lors de notre
enquête sur la symbolique funéraire en Occident,. ou bien
encore au travers de divers discours tenus par des architectes
7. J.-D. Urbain (1978). et des urbanistes (7).

À LA RECHERCHE D'UN DERNIER DISCOURS SUR LES MORTS

Jadis, le cimetière était un espace ouvert et central situé


autour de l'église, il ne se cachait pas. Ou bien encore, plus
tard, bien qu'excentré et clos, il n'en demeurait pas moins
une entité urbanistique et architecturale symboliquement
différenciée et différenciable, attribuant aux morts une exis-
tence sociale réelle. Mais aujourd'hui, banalisé, « intégré »
que ne fait-on pas au nom de ce concept le cimetière
contemporain, régi par une architecture désinformée et
désinformante, une architecture de la fuite reflétant l'atti-
8. J.-D. Urbain (1982). tude des vivants, devient illisible dans le tissu urbain (8). Ce
cimetière, nié, conformément au rejet collectif de la « fiction
nécessaire », est désormais un espace-signe gommé, dressé
(sans le paraître) comme un antidiscours sur les morts. Il n'y
a plus rien à dire sur l'après-mort, les morts, la survie,
l'immortalité. Il n'y a plus rien. Les cimetières eux-mêmes
n'ont donc plus à se dire au cœur de la sémiologie urbaine.
Et l'intérieur de ces nécropoles nouvelles reproduit cruelle-
ment leur apparence nous n'y trouverons que des tom-
beaux standardisés, muets et lisses, une morne plaine déses-
pérée et vide, peuplée de signes résiduels, atrophiés, ayant
perdu leur sens.
Bien sûr, il reste toujours les cimetières célèbres, vastes
opéras nécropolitains, cimetières-spectacles ou cimetières-
musées le Père-Lachaise à Paris, le Cimitero Monumentale
à Milan, le Staglieno à Gênes ou le Forest Lawn Memorial
LES CIMETIÈRES D'OCCIDENT

Park près de Los Angeles. Ce ne sont que des curiosités,


c'est-à-dire, précisément, des protubérances spéculaires qui
masquent, qui font oublier l'extraordinaire mosaïque des
nécropoles occidentales, cimetières cachés du XIXe siècle,
espaces retranchés, enclos irlandais abandonnés, derniers
refuges du vieux rêve millénaire, dernier territoire de son
expression. C'est là qu'il faut aller, traversant le champ des
signes sépulcraux répudiés par notre modernité, pour enten-
dre encore une fois parler d'un au-delà de la vie. Là, par les
symboles dressés ou allongés, ruines ou vestiges, consti-
tuants d'une rhétorique silencieuse, la conscience « naïve »,
l'ambition archaïque des hommes contre l'usure biologique
et sociale, ose encore s'énoncer.
Aller dans de telles nécropoles, c'est s'introduire dans un
imaginaire pétrifié, c'est voyager au pays des songes devenus
inavouables en déchiffrant le discours des objets. Heureuse-
ment pour l'ethnographe, ces objets funéraires, ces choses
de la mort; têtues, obstinées, bavardes, ne sont pas si
brèves
Contre cette étendue monotone, ce « texte » sans message
qui caractérise le contenu des cimetières contemporains, nos
vieux cimetières du XIXe et du début du XXe siècles se dres-
sent comme d'étranges îles. Gorgés d'images, de récits et de
symboles, ils sont le plus souvent le lieu d'une végétation
sémiologique somptuaire, où la variété des formes et la
diversité des objets accumulés construisent un univers
« exotique » dispersé au cœur des villes et des campagnes.
Cet univers luxuriant, maintenant insolite, caché par de
hauts murs réglementaires, est à (re)découvrir car, ici, on
parle des morts. Ici, comme sortant de terre, comme des
mots articulés, les objets tiennent un discours sur eux, les
défunts. Ces signes les racontent, ces signes les disent et les
dire, c'est les faire exister, eux et leur monde, dans leur
monde.
Reste à savoir comment les morts y « vivent », dans ce
monde. A quelle existence accèdent-ils ? A quel au-delà ? A
quelle survie ? Les réponses à ces questions sont là, dans
l'ordre prétrifié des cimetières d'autrefois, écume symboli-
que des mentalités collectives.
LES MORTS ACCUMULÉS OU LA CITÉ DES CORPS
Le monument funéraire du XIXe siècle vaut tout autant
pour ce qu'il montre que pour ce qu'il cache, protège et
cependant désigne. Il n'est en fait que la face émergente, que
le signifiant d'un espace occulte, traduit et deviné par son
intermédiaire, postulé comme référent par la présence même
du signe monumental. Telle est la fonction-signe du tom-
beau moderne, fonction spécifique que l'on pourra schéma-
tiser de la façon suivante

Pour percevoir la signification fonctionnelle, originale, du


tombeau moderne et tout ce qu'elle implique, il faut savoir
que la coïncidence topologique tombe/tombeau (B/A)
qui paraît pourtant aller de soi est un rite tardif ce
n'est qu'à la fin du XVIII. siècle et au début du XIXe que
cette conjonction spatiale du monument et du lieu d'inhu-
mation se systématise. Avant cette époque, les morts étaient
pour ainsi dire « atopiques », se noyant humblement dans
l'invisible, étant dépourvus du moindre ancrage ou repère
monumental, du moindre signe dans le monde visible. De ce
fait, l'originalité rétrospective de cette contiguïté spatiale
généralisée apparaît comme essentielle pour comprendre la
constitution d'un certain au-delà au XIXe siècle, et, corréla-
tivement, la sauvegarde d'un univers « viable de l'après-
mort.
Avant, le lien entre le lieu et le signe (entre B et A) impor-
9. Ph. Ariès (1977). tait peu, quand signe il y avait (9). Que ce lien devienne
«
obligatoire », qu'il se ritualise, n'est pas dès lors sans
conséquence ou sans signification. En effet, par cette asso-
ciation systématique du monument et de la sépulture le
monument ayant connu avant une existence autonome,
purement commémorative le tombeau, en tant que
signe, change de modèle de référence et traduit ainsi dans
l'espace funéraire, en changeant de statut symbolique, un
changement notoire de comportement des survivants vis-à-
vis du mort. Désormais, du fait même de la contiguïté auto-
matique qu'il entretient avec le « lieu de repos » du défunt,
le tombeau n'évoque plus, en priorité du moins, le mortsou-
venu ce mort intérieur, ce mort « dans la tête » – mais le
mort-là ce mort dans la terre, ce corps dans la nuit,
allongé à jamais dans l'invisible, ce mort immobile plongé
dans un repos indéfini.
LES CIMETIÈRES D'OCCIDENT

De ce fait, transformation fonctionnelle du signe oblige,


le tombeau du siècle dernier, par sa constante référence au
mort-là, n'a plus tant pour finalité de mémoriser un individu
disparu que de le conserver dans sa présence même, dans
son être-là, dans son occulte corporéité, en s'efforçant de la
manifester et de la restituer tout entière par le biais d'une re-
présentation suggestive assurant un effet de plénitude. C'est
l'heure où de lascifs dormants de pierre s'étendent molle-
ment à la surface des tombeaux d'Europe, véritables signes
emblématiques révélant un imaginaire collectif nouveau,
tout entier fondé sur la dénégation de la réalité biologique
de la mort. Et les épitaphes explicitent ce projet de conserva-
tion matérielle par les signes. Il n'y a plus alors de dépouilles
mortelles dans les cimetières d'Occident, mais seulement des
corps
Ici reposent les corps des familles X et Y
Here rests the body of X
Here lieth the body of Y
etc.
A l'entreprise de mémorisation qui caractérisait jadis le culte
des morts succède ainsi une très réelle entreprise d'accumu-
lation fantasmatique des défunts, une pratique symbolique
collective qui cherche à conserver le corps mort.

LE MORT PRÉSENTIFIÉ SYMBOLES ET TECHNIQUES


Dans les limites de cet article, nous n'entrerons pas dans
la complexité et la richesse d'un système symbolique for-
mant discours, système discursif au sein duquel, sans cesse,
se répète le même projet de conservation des morts. Nous ne
pouvons, à cet égard, que renvoyer à notre étude qui
comprend (chap. 13 à 26) une analyse détaillée de cette rhé-
torique funéraire alimentée obsessionnellement par le
modèle du mort-là.
Il reste que, à l'issue de cette mutation sémiologique du
tombeau, c'est non seulement un fantasme collectif qui
s'articule et qui prend « corps » en se disant, c'est-à-dire un
imaginaire spécifique de l'immortalité qui se codifie, mais
encore un culte nouveau qui naît avec techniques et symbo-
les. Ce culte nouveau, Ph. Ariès le nomma la « religion des
morts », « religion » à part, « religion » en soi, culte omni-
culte tout entier déterminé par un désir de sauvegarder la
présence corporelle des morts.
C'est pourquoi, concernant l'intégration sociale des morts
en Occident au XIXe siècle, nous parlons de « société de
conservation », société qui, précisément, dénie le cadavre et
la corruption naturelle de la chair à l'aide de signes et de pra-
tiques contradictoires. La condition de possibilité de cette
société et de son imaginaire fondateur réside dans un simu-
lacre rituel de pérennisation du corps à l'aide de symboles et
de techniques appropriés, afin que jamais le cadavre ne se
dise ni même se pense ou se devine. De ce point de vue, la
refonctionnalisation et l'usage déviant dont la croix chré-
tienne a été l'objet dans ce contexte sont tout à fait sympto-
matiques. Dans les cimetières du XIXe siècle européen, la
croix ne fonctionne plus tant, en effet, dans l'espace de la
représentation, comme symbole de foi, ou symbole du sup-
plice du Christ, ou bien encore comme symbole de l'espoir
en la résurrection, que comme métaphore géométrique du
corps endormi. Combien nombreuses sont les croix cou-
chées, la tête posée sur un oreiller de pierre, à la surface des
tombeaux Il s'agit là bien davantage d'une sorte de gisant
abstrait évoquant un corps immobile, que d'un symbole de
foi. De même, en Italie notamment, le mausolée n'a plus
pour modèle de référence l'église ou la chapelle il a désor-
mais des allures de villa ou de bungalow. Désacralisé, cet
édifice est devenu une sorte de résidence « tertiaire », un
habitat analogue à celui des vivants. Et si le contenant est
analogue, il faut bien que le contenu le soit aussi
Corrélativement à ces détournements révélateurs des
symboles traditionnels, et venant confirmer cette nouvelle
intention signifiante des signes assujettis désormais à l'idéal
collectif de conservation, on doit noter également que le
XIXe siècle est aussi l'époque qui voit les techniques d'enfer-
mement du cadavre connaître un formidable essor. Même si
l'usage du cercueil s'inaugure au XIIIe siècle, ce n'est qu'au
XIXe, justement, que le besoin d'enfermer le mort à triple
tour dans un cercueil, dans un caveau, puis dans un
monument devient, dans les faits, une technique conjura-
toire générale. Que reste-t-il alors de l'inhumation vérita-
ble ? Le geste seulement, la forme, mais non plus le sens.
Car il s'agit bien ici, par cette technique d'enfermement, de
capter le cadavre frais, afin qu'il ne fonde plus en terre,
naturellement, in humus, et qu'il demeure ainsi, dans l'ima-
gination des survivants du moins, magiquement soustrait au
pourrissement. Le mort n'est plusdans la terre, maissous la
terre. Et par ces manipulations protectrices, qui étayent
techniquement fantasmes et symboles, il devient dans les
LES CIMETIÈRES D'OCCIDENT

profondeurs du mental collectif une entité biologique figée,


retenue de telle sorte qu'elle échappe indéfiniment à la
décomposition, une entité séquestrée, mais toujours
présente.
LA SOCIÉTÉ DE CONSERVATION

La généralisation de ces techniques d'enfermement au


XIX- siècle ne laisse donc pas d'être hautement signifiante
elle souligne clairement la transformation phénoménolo-
gique considérable de l'univers de l'après-mort au siècle
dernier.
Alors, le royaume des morts n'est plus un monde de
mémorisation et d'espoir, de rétention mnémonique ou
d'expectative chrétienne. Le dogme de la résurrection a dis-
paru dans cet univers sans futur le dogme s'est converti en
fantasme de conservation. Dans ce nouveau royaume des
morts, tout est présent, éternel présent et rien que cela. Ce
royaume est désormais un monde d'accumulation et de
conservation, de sauvegarde du corps et d'immobilisation
matérielle du devenir. Les signes sont là pour ça, signes de la
vie des morts, pour immobiliser le monde c'est la fin même
du mythe, comme l'écrivit R. Barthes. Les signes sont là
pour restaurer sans cesse le fantasme fondateur de la conser-
vation, pour le réactiver perpétuellement en racontant obsti-
nément la plénitude imaginaire du monde invisible.
Conserver, ce n'est pas mémoriser, puisque, au contraire,
par la conservation, il s'agit bien d'excommunier le souve-
nir, les traces du temps et la nostalgie de l'être disparu sous
des apparences de résurrection immédiate assurée par les
signes, par l'écran rassurant des signes immobiles. La
conservation symbolique des morts, telle qu'elle se réalise
dans les cimetières du XIXe siècle, n'est pas ainsi qu'une sim-
ple mystification consolatrice elle est avant tout une procé-
dure qui chosifie et convertit en signes immuables le temps
qui passe et qui dégrade.
Tel est le pouvoir d'inertie des « mémorisations » maté-
rielles que sont les tombeaux du siècle dernier, à savoir, éta-
blir et reconduire sans cesse, immédiatement, monumenta-
lement, ce même « vieux rêve », autrement dit l'immor-
talité.
ENTRE L'HUMUS ET L'AZOTE
Et qu'en est-il aujourd'hui du fantasme de la conservation
dans notre société, dans cette société qui se voudrait sans
cimetières ? Certes, les cimetières disparaissent. Certes, les
tombeaux ne parlent plus. Mais l'industrie du sarcophage
continue à se bien porter, cependant. La demande de
concessions perpétuelles reste forte et, dans certaines
régions de France, il faut attendre plusieurs années pour
avoir son caveau. Le fantasme de la conservation n'est pas
mort simplement, il n'ose plus s'énoncer clairement
comme au siècle dernier. D'où un comportement collectif
paradoxal d'un côté, les vivants continuent à conserver
leurs morts et, de l'autre, ils les chassent.
à Villeneuve-le-Roi, un terrain de sport a supplanté le cime-
tière prévu l'agrandissement de celui de Vincennes a disparu dans
la ZUP de Fontenay Saint-Michel-sur-Orge a opté pour des
logements l'autoroute A 86 a rongé l'extension du cimetière
de Choisy-le-Roi, et Rosny-sous-Bois a préféré construire un hôpi-
10. L.-V. Thomas (1975), tal. (10).
Les vivants chassent les morts, mais, corrélativement, ils
refusent de les incinérer. La levée de l'interdiction de la cré-
mation par le Vatican en 1963 n'a pas entraîné une vague de
feu dans l'Europe catholique. L'incinération est vécue le plus
souvent, dans l'Europe catholique comme aux Etats-Unis,
comme une épouvantable destruction destruction du cada-
vre ou destruction. du fantasme ? En France, chiffre révé-
lateur, 1,3 seulement des morts furent incinérés en
1978 Et puis, par le biais d'une hypertechnique, la cryogé-
nisation, qui consiste à conserver le mort dans de l'azote
liquide à 196°, le fantasme de la conservation n'ose-t-il
pas encore s'avouer ?
Certains préconisent le feu. D'autres militent les écolo-
gistes américains notamment en faveur d'un retour à la
11. L.-V. Thomas (1980). terre, pour un « enterrement organique » (11). Les plus
riches préfèrent l'azote liquide. Reste les autres, en marge de
cette polémique, silencieux, muets, indécis. Entre l'humus et
l'azote, ils ne parviennent pas à accepter le feu. Alors, dans
les nouvelles nécropoles, invisibles et fardées, ils continuent
à enfermer leurs morts, à les conserver secrètement, sans le
dire.
LES CIMETIÈRES D'OCCIDENT

RÉFÉRENCES DES OUVRAGES CITÉS

• F. AFFERGAN, « Esthétique de la mort et vie quotidienne aux


Antilles », in Traversesll, Ed. de Minuit, 1975.
PH. ArièS, Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen
Age jusqu'à nos jours, Seuil, 1975.
• Ph. ARIÈS, L'homme devant la mort, Seuil, 1977.
• R. AuzELLE, Dernières Demeures, Paris/édité par l'auteur, 1965.
• H. BONNIEMAZOU, « Ville des morts et ville des vivants », in
Traversesll, op. cit.
H. DE NICOLAY, E. SERVIER, « Le cimetière espace fonction-
nel ? », in Traverses/ 1, op. cit.
L. SAURET, « Les cimetières-parcs », in Bulletin de la Société de
Thanatologie, n° 3 4e année, 1970.
• L.-V. THOMAS, Anthropologie de la mort, Payot, 1975.
• L.-V. THOMAS, Le cadavre (de la biologie à l'anthropologie), Ed.
Complexe, Bruxelles, 1980.
J.-D. URBAIN, La société de conservation (étude sémiologique
des cimetières d'Occident), Payot, 1978.
J.-D. URBAIN, « Cimetières du XX' siècle enquête sur une dis-
parition », in Urbi n° 5, P. Mardaga Ed., Liège, 1982.
E. Utudjan, « Nécropoles souterraines et problèmes d'urba-
nisme », in Bulletin de la Société de Thanatologie, n° 4 4e année,
1970.
M. VOVELLE, Mourir autrefois (Attitudes collectives devant la
mort aux XVII' et XVIII' siècles), Gallimard-Julliard, 1974.
Art, formes et signes

Une nouvelle d'André Dhôtel

Lumières

CE QUI SUIT est dépourvu de sens, mais nous sommes


C bien obligés de ramasser n'importe quels ragots si
nous voulons connaître un peu ces gens.
Drôles de gens. Pas remarquables le moins du monde et
c'est bien le pire. Boniface Devarges, ancien forgeron dans
ce faubourg qui forme une petite cité minable à la périphérie
de la ville, avait pris sa retraite comme d'autres artisans du
lieu, bourreliers, chaudronniers, dont les changements ame-
nés par le progrès avaient gâché les petits métiers. Mais
Boniface ne s'était pas laissé dépérir. Il avait trafiqué, prêté
de l'argent, disait-on, et surtout acheté à vil prix quelques
masures. Après les avoir un peu rafistolées, il y louait hors
de prix des chambres aux ouvriers de la ville en peine de se
loger. On le considérait alentour comme une crapule pour
toute autre raison que son art de spéculer ou de voler le
monde. C'est qu'il possédait un âne et une minuscule char-
rette, qui lui suffisaient bien, prétendait-il, pour aller culti-
ver son potager à cinq cents mètres du faubourg. Cette façon
d'afficher une pauvreté démentait effrontément son capita-
lisme. Par ailleurs, on se rendait compte qu'il éprouvait le
besoin de se considérer comme un être inférieur. Pas une de
ses paroles qui n'eût signifié le caractère désolant et inappré-
ciable de son esprit et de sa condition.
LUMIÈRES

Au premier étage de la maison qu'il occupait habitaient


ses trois enfants, Sonia, Didier et Rolande. Ils avaient entre
vingt-cinq et trente ans. Autrement démunis que le père. Pas
encore mariés et que faisaient-ils ? Si Rolande avait un
emploi en ville à la poste, on se demandait de quoi vivaient
Sonia et Didier. C'étaient de fervents musiciens, Sonia
jouant de la guitare et Didier à loisir de la clarinette, du saxo
et de la trompette. Ils utilisaient leurs dons pour s'engager
parfois dans des orchestres aux fêtes de villages. Comme
cela ne pouvait leur procurer des ressources suffisantes, ils
étaient aussi démarcheurs en produits de beauté. Cette der-
nière occupation plus ou moins rentable provoquait le
dédain du voisinage beaucoup plus que leurs allures de mau-
vais artistes. En effet, ils proposaient eaux de toilette,
lotions capillaires ou parfums comme des manières de phil-
tres, et avec une fausse innocence parvenaient à séduire au
fond des campagnes certaines filles en peine de maris ou des
femmes déjà sur l'âge. Du moins c'est ce que l'on disait.
Enfin, tels étaient les Devarges, lorsque Bernard Corbin
fut nommé à un poste important aux Ponts et Chaussées. Il
se logea dans un immeuble moderne tout près du faubourg
(le faubourg de Breuil, vous l'ai-je dit ?) où ses parents
avaient autrefois habité avant de s'établir dans le centre de la
France alors qu'il avait une douzaine d'années. Il ne pouvait
manquer d'aller revoir les lieux de son enfance et de retrou-
ver d'anciens camarades. Il ne tarda pas à rencontrer Didier
Devarges. Ils se reconnurent en un instant. Bernard avait fait
tant d'escapades avec Didier et sa sœur Sonia que l'amitié
complice passait entre eux comme un courant électrique.
Cela était vrai pour Didier en tout cas, mais nullement en ce
qui concernait Sonia, quoique elle eût été aussi familière que
son frère avec Bernard.
Didier entraîna tout de suite son ami à la maison et Ber-
nard put constater la réserve obstinée où se tint aussitôt la
nommée Sonia.
Tu ne te souviens pas de moi ? s'écria Bernard. Quand
je te poussais sur les arbres pour secouer les prunes du père
Parfait ?
Sonia était alors occupée à ajuster des cordes neuves à sa
guitare. Elle leva à peine les yeux vers lui. Elle répondit
qu'elle se souvenait, sur un ton machinal qui signifiait que
cela n'avait pas le moindre intérêt.
Cette Sonia devenue jeune fille et pas loin de coiffer Sainte
Catherine ne pouvait se livrer comme une gamine. Rien ne
l'empêchait pourtant de se laisser embrasser sur les deux
joues, à quoi elle se refusa avec une brusquerie soudaine,
tandis que sa sœur Rolande, plus jeune et qui avait moins
connu Bernard, y mit une joie franche et charmante.
Les relations de Bernard avec les sœurs et le frère devaient
rester à peu près inchangées au cours des semaines. Il s'était
de nouveau attaché à ces anciens compagnons de jeux et leur
rendait visite presque tous les jours. Si Didier et Rolande se
montraient plutôt avenants sans empressement excessif,
Sonia demeurait irréductible et comme étrangère.
On parlait de la jeunesse, des changements intervenus
dans le faubourg. Didier jouait du saxo, mais Sonia refusait
de prendre sa guitare. Une fois seulement elle chanta à mi-
voix. Comme Bernard l'encourageait, elle lui tourna le dos.
Il aurait désiré que la situation de ses anciens amis fût meil-
leure, alors que ceux-ci paraissaient s'accrocher à leur condi-
tion plus que médiocre. Didier lui-même prenait ses distan-
ces lorsqu'il était question d'un plus enviable avenir. Si
Rolande paraissait envisager volontiers de se hausser dans la
société, Sonia se montrait encore plus rétive que son frère et
répondait avec une sèche indifférence à tout ce que disait
Bernard pour la mettre en valeur et la convaincre qu'elle
devait se juger digne d'une position notable, soit qu'elle se
préoccupât d'entrer au conservatoire de la ville, ou renonçât
à de vagues fantaisies musicales pour rechercher comme sa
sœur un emploi stable.
Il y avait chez les Devarges un vieux piano. Bernard se
procura des partitions d'opérettes et proposa d'accompagner
Sonia, si elle voulait s'exercer au chant. Elle n'y consentit
que sur l'insistance de son frère, juste le temps de fredonner
un petit air, avec d'ailleurs une aisance remarquable.
Vous avez certainement un don, dit Bernard.
Je déteste cette musique, répondit-elle.
Que voulez-vous chanter ?
Je ne veux rien vous chanter.
LUMIÈRES

Il arriva que Bernard, surpris par cette hostilité qu'elle


manifestait à son égard, éprouva pour elle un sentiment
impossible à définir, qui ressemblait à cette nostalgie que
peut inspirer un pays lointain, où il n'est pas pensable de se
rendre un jour.
Quoique Sonia ne fût pas mauvaise, une séparation abso-
lue avait fini par s'affirmer entre elle et Bernard. Didier
haussait les épaules et avait conseillé à son ami de ne pas
s'occuper de sa sœur. Néanmoins Bernard, de plus en plus
dérouté, comme on peut l'être par une douleur inexplicable
qui vous saisit, se mettait en peine de pénétrer ce renonce-
ment obstiné à tout échange, où Sonia se retranchait. Il
retrouva le vieil instituteur de Breuil.
Tout s'est transformé depuis votre enfance, lui dit
l'homme. Peut-être Sonia a gardé je ne sais quelle rage de
refuser les préoccupations des gens sérieux. Elle se veut
misérable plutôt que de composer avec le monde.
Soit, dit Bernard, mais je ne désirerais que l'encourager
dans une voie où elle trouverait une vie meilleure selon ses
goûts.
La vie meilleure, pour elle ce serait sans aucun doute
une vie moyenne dont elle a horreur. Elle s'écarte de vous
parce qu'elle déteste tous ceux qui se satisfont d'une situa-
tion passable.
Bien sûr si elle ne prête attention qu'à des héros de
romans.
Elle se fiche aussi bien des héros imaginaires. Ce qui la
dégoûte c'est de voir quelqu'un qui se satisfait d'un sort
honorable. Je lui ai parlé plus d'une fois pour la raisonner.
Révoltée ?
Pas même. Elle ne cherche qu'à être moins que rien, si
vous voulez.
Le vieil instituteur ne manquait pas de subtilité. Toujours
est-il que Bernard, de plus en plus hanté par cette singulière
rupture entre lui et Sonia, se mit à réfléchir sur sa propre
condition.
Personnage moyen bien sûr. Qu'est-ce que cela signifiait ?
En somme tout à fait normal, assuré de gagner sa vie, espé-
rant fonder un foyer, être bien considéré sans dépasser
jamais ses possibilités. Si l'on n'avait pas un destin de cham-
pion ni quelque penchant pour devenir un hors-la-loi, il ne
restait qu'une façon jamais enviable de mener sa vie en paix
comme les uns et les autres. Alors qu'irait-il chercher ? Bien
sûr cette tiédeur que l'on met dans la musique par exemple,
dans la religion et l'amour, ne serait-elle pas plus désolante
que la folie pure et simple ? Sonia n'était pas folle, mais
comment expliquer sa résolution de rester à l'écart ? Lui,
Bernard, ne pouvait que se résoudre à demeurer dans son
ordre moyen. Excédé, il cessa d'aller voir les Devarges et
résolut de les éviter en toutes circonstances.
Se retrouvant seul, il en vint à s'inventer des distractions
qui le délivreraient de cette confusion où l'avait plongé
l'intransigeance d'une jeune fille qu'il ne parvenait pas à
écarter de sa pensée. N'était-il pas aux prises avec une pas-
sion inconnue ? Comme chacun fait dans l'embarras, il ne
trouva rien de mieux à ses moments de liberté que de mar-
cher au hasard. Affublé d'une tenue de campagne, il se mit à
errer dans le faubourg. Il s'arrêtait parfois dans quelque coin
de ruelle insipide, espérant que dans la solitude il parvien-
drait à oublier. Oublier quoi ? Oublier Sonia, oublier tout.
Un jour, comme il s'était assis pour un court repos contre
un mur dans une de ces ruelles, il regarda non sans détresse
son vieux pantalon, les saletés de cailloux autour de ses
talons, enfin le grillage d'un jardin que longeait la ruelle. A
quoi en était-il venu soudain ?
Sur le grillage il aperçut un liseron blanc et au-delà
d'autres fleurs blanches, un lychnis, une petite rose. Cette
blancheur était totale en chaque fleur, mais il fut frappé par
la différence minime de leurs éclats. Ce n'était pas la blan-
cheur d'un papier, ni celle de la neige. A quoi tenait une
variation insolite dans cette absence de couleur qui aurait dû
toujours demeurer égale, inchangée ? Une idée passa en son
esprit il n'y avait pas que des couleurs autour de nous, mais
des lumières. Belle découverte, mais c'était là une sorte de
séduction irraisonnée. Pourquoi ne pas s'attacher à voir les
lumières qui se révélaient toujours subtilement détachées des
couleurs et des formes des choses ? Il se leva et s'en alla traî-
ner dans les champs des environs du faubourg. Voilà bien
cette vague sottise à quoi se livrent des êtres désespérément
moyens.
LUMIÈRES

Sonia Curieusement il l'aperçut qui s'avançait elle aussi


sur un sentier et il tourna le dos. Il se fichait de Sonia. Pour
l'heure il avait décidé de se distraire en cherchant des lumiè-
res. Il arriva à une petite route, puis à une mare. Le cré-
puscule Il se mit à une singulière étude qui consistait à éli-
miner les rouges, les roses, pour ne garder que l'éclat qui
filtrait au travers. Cela pouvait paraître insensé, mais il par-
vint, à sa grande surprise, à opérer très vite ce filtrage. Qu'en
restait-il ? Une sorte de pure intensité. Mais il y avait mieux
encore. Autre chose que le rouge, le rose ou le mauve,
s'affirmait comme le ton d'une parole dont on ignore les
mots, un ton unique, inappréciable et aberrant. Une autre
vision.
Il se tourna pour reposer sa vue. Derrière lui se tenait
Sonia. Elle l'avait suivi. Il fut sur le point de lui souhaiter le
bonsoir en dépit de tout. Ce fut elle qui parla
Tout cela c'est faux, dit-elle, semblant désigner le ciel.
Il répondit
C'est magnifique.
Faux et magnifique. Oui cette lumière semblait insensible-
ment altérée, et sa splendeur émanait de l'altération même.
Quoi donc était altéré ? D'où cela venait-il ? Une sorte de
renouvellement opéré par un projecteur qui n'était pas
comme une de nos mécaniques, mais livré à une invention en
quelque sorte infinie, et sauvage.
Sonia était demeurée rien qu'un instant à quelques pas de
lui, puis elle s'était éloignée. Il la regarda partir. Toujours
aussi irrémédiablement lointaine. Alors, quand elle fut à
quelque distance il l'entendit qui chantait.
Quel chant Un chant avec parfois des notes à peine faus-
ses comme cette lumière filtrante tout à l'heure, mais aussi
magnifique et sauvage, c'est-à-dire perdue dans le ciel,
disons même hors du ciel. Sonia pouvait bien détester les airs
d'opéra. Elle avait en elle une voix qui appartenait à un uni-
vers non pas enchanté mais différent. Une telle différence
troublait aussi bien l'éclairage que les sons, et l'on n'avait
pas d'autre envie que de supputer quelle affaire exception-
nelle pouvait survenir un jour en ce bas monde au lieu de
rabâcher nos pertinentes considérations.
Sonia avait disparu derrière un buisson. Bernard se
demandait quelle histoire avait commencé. Ce fut le lende-
main soir que les événements significatifs se produisirent.
Etant revenu de son bureau, il avait revêtu chez lui sa tenue
de campagne et s'était mis à la fenêtre pour prendre l'air du
temps. A son premier étage il se trouvait au niveau des feuil-
lages des jeunes arbres bordant le square et qui lui mas-
quaient l'étendue des pelouses. Alors il entendit le chant de
Sonia, le même chant étrange que la veille mais peut-être
plus sourd comme le serait un écho. Bernard se précipita
dans l'escalier et courut jusqu'à la pelouse. Il avait décidé de
rejoindre Sonia et de la prendre aux épaules, pour que cesse
enfin cette opposition inexplicable. Une profonde entente
devait les réunir à cause de ce chant et des étonnantes lumiè-
res qu'ils avaient vues ensemble.
Sonia n'était pas dans le square. Bernard explora en vain
les alentours. Il se rendit aussitôt à la maison Devarges, sup-
posant que si Sonia avait chanté dans leur jardin, quelque
brise mystérieusement favorable aurait pu porter sa voix
jusqu'à lui tout à l'heure. Sur le seuil il rencontra Didier qui
tout de suite lui déclara que sa sœur était en visite chez un
oncle à Launois. C'était un bourg à une vingtaine de kilomè-
tres vers le sud.
Bernard ne réfléchit pas un instant. Il se hâta vers le boule-
vard où il sauta dans un taxi. Un quart d'heure plus tard il
était à Launois et ne tarda pas à découvrir la maison de
l'oncle, le propre frère de Boniface. Une masure en dehors
du bourg sur la route qui montait vers les bois. Le long du
mur il y avait l'âne et la petite charrette de Boniface. Sonia
était assise sur un banc près de la porte. Sans même la saluer,
Bernard
Tu as chanté tout à l'heure. Je t'ai entendue alors que
j'étais à ma fenêtre en ville. Ta voix c'est un miracle.
J'ai chanté, dit Sonia. J'étais dans notre jardin. J'ai
sauté aussitôt sur mon vélomoteur et je suis arrivée ici il n'y a
pas dix minutes.
C'était plausible. Aucun mystère dans l'aventure, sinon
qu'elle aurait peut-être chanté pour lui. Néanmoins, ayant
regardé l'âne, il s'écria « Tu mens »
Elle sourit avec dédain. Quelles que fussent les circonstan-
ces, ils se trouvaient toujours absolument étrangers l'un à
LUMIÈRES

l'autre. Etrangers et attachés profondément comme des


enfants qui n'ont rien de commun que d'être perdus. Ber-
nard quitta Sonia pour partir le long de la route qui montait
vers le bois.
Il s'arrêta bientôt. Devant lui, en haut de la montée, il y
avait entre les lignes d'arbres un fragment de ciel d'un bleu
intense. Le bleu jurait avec la verdure des arbres, et surtout
avec le goudron noir de la route. En outre il y avait sur le
goudron une lumière descendante si vive qu'on croyait voir
au fond de cette route obscure le reflet même du ciel bleu.
Sonia avait suivi Bernard et comme lui elle regardait cette
lumière, jamais vue, fausse à crier mais ardente. Bernard se
tourna vers la jeune fille qui s'était mise à chanter. De nou-
veau ces accents dévoyés comme les lumières. Tremblante et
insituable harmonie. Bernard et Sonia n'étaient-ils pas cœur
à.coeur à cause de ce chant comme à cause de la lumière ?
Mais Sonia, ayant fini de chanter, s'en retourna vers la
maison.
Qu'est-ce que cela signifiait ? Il lui cria « On se
reverra. » Elle répondit, inclinant à peine la tête « Ça n'a
pas d'importance. »
Unis intimement pour cette raison même qu'ils se trou-
vaient coupés de toute relation par la loi même d'un monde
fantastique voué à une discordante et splendide vérité.
Vous l'avez deviné, Sonia, pas plus tôt revenue vers la
maison, monta sur la petite charrette et fouetta l'âne. Ber-
nard vit l'attelage s'éloigner puis se mettre en travers, se
retourner et enfin s'élancer sur cette route drôlement lumi-
neuse, au bord de laquelle il se tenait. On ne fait pas ce
qu'on veut d'un âne. Sonia n'avait pu l'empêcher de prendre
cette direction. Elle eut beau le cingler avec son fouet, l'âne
s'arrêta devant Bernard.
N'y avait-il pas place pour deux dans la petite charrette ?
Nous vous avions prévenus, tout cela n'a aucun sens, car
personne ne vous dira quel impénétrable rêve il y avait dans
les yeux de l'âne qui lui-même d'ailleurs ne comprenait rien à
rien.
Une Prose de Michel Deguy

Un conte divers

N
la RAPPORTAIT que la cérémonie était plus vieille que
langue. On disait que le langage était né de la céré-
monie, scène de chasse éocène en Dordogne puis qu'elle
avait consisté en formules, enfin en traductions, quand il n'y
eut plus que lui pour faire encore des cérémonies, et qu'à la
fin d'après la fin nous étions sans langage et sans cérémonie.
A San Francisco sur la place centrale une secte de la
Colonne Vertébrale opérait vente de posters, harangues,
scopie de l'épine. Ils proposaient une échelle (la
« colonne ») pour y monter
droit vers. le Tout, le Salut, la
Réforme, comme par le haricot géant du conte qui soudain
unit le ciel et la terre. Escaladez les propres degrés de votre
dos Croyants, et croyant enseigner quelque chose, et une
méthode de sagesse, ils n'étaient que leurrés par un morceau
de mythe insu et une métaphore erratique de ce mythème,
un court-circuit de la symbolisation, isolé, hyperbolisé par
simplisme une chose, un fragment de réel, et qu'il n'y avait
pas à « chercher bien loin » puisqu'elle est sous la main, à
portée de l'expérience la plus simple mâtinée d'un peu de
science (anatomie et physiologie), leur fournissait ce qu'ils
appelaient du « métaphysic », du super un symbole qui
relie infailliblement et sans système, sans complexité, sans
articulation, au Tout comme Haut, Suprême un vestige
de mythologie appauvrie faisait secte.
UN CONTE DIVERS

Le poème fait-il la même chose, superstitieusement ?


Non. Il faut redire la différence entre la poésie et l'usage sec-
taire des débris.
L'astérisque des pins ponctuait le dimanche livresque. Au-
delà même de toutes nos craintes, le principe touristique,
parasite de l'iris, réduisait Pascin, Apollinaire, à quelques
minutes panoramiques, et nous ne savions pas si l'Eden avait
recommencé ou si l'irresponsabilité nous désarmait. A
l'inverse de Pygmalion, nous changions comme un peintre
des nus en ex-voto.
Les dures convictions revendiquaient chacune le droit
absolu de leur relativité intraitable, pullulantes, entêtées,
infailliblement renforcées d'être partagées par ceux de la
secte. La fragmentation du fanatisme en mille thèses opiniâ-
tres requérait que leur coopération sociale non voulue fût
confiée à la boîte noire de la machine. L'appareil sur son
orbe marchait maintenant entraîné par l'absence de toute
volonté actuelle d'y pouvoir changer quoi que ce fût, trajec-
toire servie par les techniciens. Les mentalités des voyageurs
et des pilotes ne pouvaient la modifier. Il allait même de soi
que le détournement de la nef à partir d'une des convictions
véhiculées eût été le crime le plus noir aujourd'hui crimes
de terroriste qui ne pouvaient être compris que comme une
tentative totalement disproportionnée, comme d'un qui
menacerait une mouche dans l'avion pour exiger son détour-
nement. L'écart et le renfort mutuel entre l'horrible convic-
tion et l'autocratie efficace de la boîte noire s'accroissaient.
La vulgarisation de l'astrophysique devenue fiction par les
films avait multiplié les autres-mondes à l'intérieur d'un
«
Univers » dont la poche éclatait voici cent milliards de lus-
tres inventant un dehors en même temps que le dedans, et
ces néons de néant nénuphars de lumière enjolivaient super-
bement l'illusion.
Les coups qui chancelaient dans les tables tournantes du
bar rapide plus auscultées que la tablature de langue,
émanaient-ils, comme on eût dit, d'emmurés appelant d'au-
delà au secours, ou de sauveteurs qui communiquaient par
la percussion des parois porteuses d'un message intraduisible
de rassurance ? Les alexandrins du Lion d'Andromède
étaient remplacés par la musique disco de sphères qui
s'étaient perdues depuis la création, maintenant infiniment
rapprochées par les sondes, et dont il n'était pas impossible,
voyez le scénario, de revenir apparition quasi d'apparitions
grâce à la « science » réceptrice de cet Au-Delà retors, dont
l'ingénieur captait le code électro-acoustique mieux que ne
fit la peau de Ion ou de Victor. Tout espoir pensif pour excé-
der en quelque façon les limites grâce auxquelles ils pen-
saient et la façon et l'excès, paraissait illusoire. Ils ne
comprenaient, rien qu'en comprenant une enceinte qui les
comprenait, dont ils espéraient qu'elle masquât une porte
dont l'ouverture sur un autre côté ne fût pas impossible mais
plutôt impliquée par la conformation portière même de ce
qui les entourait, mais ils savaient qu'ils ne pouvaient fran-
chir cette enceinte et qu'il n'y avait quoi que ce fût au monde
que dans la mesure où il y avait cette enveloppe infranchissa-
ble quand bien même leur pensée serait ainsi faite que pour
penser cette limitation elle ne pût pas ne pas penser en même
temps par figure son envers, sa traversée ou sa destruction.
Trois poèmes de Czeslaw Milosz
traduits par Jean Mambrino

Etraduire des poèmespaspolonais


NE CONNAISSAIS Jean Mambrino y a vingt ans, quand j'entrepris de
de cinq siècles
il
collaboration des poètes
en avec
français en vue de l'anthologie parue aux Editions du Seuil en 1965 (1). Je suis
d'autant plus heureux d'avoir découvert le poète, le critique, le génial traducteur de
Gerald Manley Hopkins, au moment de m'engager dans la traduction de poèmes de
Czeslaw Milosz (2), et d'avoir pu faire appel à lui.
En parlant de Milosz dans Etudes, Mambrino comparait le poète polonais à
Lazare, revenu indemne de l'épicentre des bouleversements mortels de notre temps.
Cette image m'a paru juste, au delà de l'intention du critique. Si tout poète ressuscite
le langage, en ressuscitant par là-même l'instant aboli de contemplation ou d'extase,
il y va aussi chez Czeslaw Milosz de rappeler à la vie des êtres et des lieux littérale-
ment engloutis par le temps historique.
N'a-t-il pas dit à Stockholm, dans son discours devant l'Académie Suédoise qui lui
décerna le Prix Nobel de Littérature en 1980 « II y a des moments où il me semble
déchiffrer la signification des afflictions qui frappèrent les nations de 'l'autre
Europe' elle consisterait à faire d'elles les porteuses de mémoire en un temps où
l'Europe sans adjectif et l'Amérique en possèdent dè moins en moins avec chaque
génération. »
Mais il est évident que cette mémoire fonctionne d'abord, pour le poète, au
niveau du langage, comme l'atteste le titre du premier poème que nous présentons
ici. De dix ans le cadet de Milosz, j'entends dans ce poème les voix des adultes de
mon enfance, contemporains de Jakub Jasinski, le patriote polonais de l'époque des
Partages, évoqué par Mickiewicz dans Pan Tadeusz contemporains aussi de
Lillian Gish. Mais est-il d'une importance capitale pour le lecteur français de savoir
que le « chevalier au blason » représente les armoiries du Grand Duché de Lituanie,
qui figuraient, hier encore, au-dessus du porche de l'Hôtel Lambert, en l'lie Saint-
Louis ?
La mémoire poétique de Milosz préserve aussi les différentes étapes de son exil. Il
est déjà, depuis plusieurs années, professeur à l'Université de Berkeley en Californie,
quand il revient à Paris pour un court séjour en 1963 et écrit « Elle luisait cette
ville ».
Le dernier poème nous rappelle qu'au delà du matériau culturel, historique, auto-
biographique, la véritable vocation du poète est de contempler l'Etre. Il me plaît
qu'il témoigne ici de la plus haute fonction de la traduction poétique le service que
le secrétaire Jean Mambrino rend au secrétaire Czeslaw Milosz, en transposant dans
une autre langue avec une fidélité surprenante une poésie dont la simplicité est
trompeuse, car elle représente une fusion de tous les niveaux du langage en un seul
idiome polyphonique.
CONSTANTIN Jelenski

1. Anthologie de la Poésie Polonaise, nouvelle édition revue et mise à jour. Editions L'Age d'Homme, Lau-
sanne, 1981.
2. A paraître en 1982, aux Editions Luneau-Ascot.
LE LANGAGE CHANGEAIT

Le langage changeait en même temps que nous. Souviens-toi.


Tu avais dix ans, les moustachus causaient en frappant
Leurs chevaux, chargeant leurs fusils, une guitare chantait
Sur le porche derrière l'aulnaie. Plus tard
Les jeunes de ton age se moquaient d'eux, trépignant,
Modernes, sur leurs estrades. Les voilà tous égaux,
Eventail, chevalier au blason, cor de chasse,
Modèle de dynamo, qui reposent à leur chevet.
Jacinski, le héros, parle avec Lillian Gish du cinéma muet,
Comme il peut, d'une voix grelottante, très staccato.
Mais les nuages flottent comme ils flottaient alors,
Choses toujours neuves que l'on touche de la main,
Telles des soieries, draperies de velours, plumes.
Et la force, qui soude les hommes et les femmes
En bête shakespearienne à deux dos, reste
Une affaire obscure, quel que soit le nom qu'on lui donne.
Et si par une nuit d'été les barques sur le lac,
La chanson à voix basse, les deux mains réunies,
Sont préservées par la mémoire somptueuse, évanescente,
Rien ne ressemble à ce qu'il te semble avoir vécu,
Ni au récit que maintenant tu en construis.
ELLE LUISAIT CETTE VILLE

Elle luisait cette ville où j'errais derrière les années.


Disparues les vies de Rutebeuf et de Villon.
Leurs descendants, déjà nés, chantent leurs propres chansons,
Les femmes se regardent dans de nouveaux miroirs.
A quoi bon ce passé s'il faut ainsi me taire ?
Elle m'obombrait lourde comme la tournante terre.
Ma cendre reposait dans la boîte sous le comptoir.

Elle luisait cette ville où j'errais derrière les années


Vers ma maison dans la vitrine d'un musée de granit
A côté du noir à cils, des petits pots d'albâtre,
Des linges menstruels d'une princesse d'Egypte.
Là brillait un seul soleil frappé sur feuille d'or,
Et sur les parquets sombres le lent crissement des pas.
Elle luisait cette ville où j'errais derrière les années,
Visage dans le col de mon manteau, bien qu'ils soient morts
Ceux qui pourraient se souvenir de dettes non payées,
De hontes éphémères, de petites pardonnables lâchetés.
Elle luisait cette ville où j'errais derrière les années.
LES SECRÉTAIRES

Je ne suis que le secrétaire d'une chose invisible,


Qui m'est dictée, et à quelques autres avec moi.
Inconnus les uns des autres, nous parcourons la terre,
Sans comprendre grand-chose. On commence à mi-phrase,
On s'arrête aussi sec. L'ensemble un jour constitué
N'est pas notre affaire, aucun de nous ne le déchiffrera.
LES FONTAINES
Centre Culturel

LES DEUX ALLIANCES


DANS L'ANCIEN TESTAMENT
PAUL BEAUCHAMP s.j., Centre Sèvres, Paris
lundi 26 juillet vendredi 30 juillet

LECTURES THÉOLOGIQUES
SELON L'ÉVANGILE DE SAINT LUC
EDOUARD Pousset s.j., professeur au Centre Sèvres
MONIQUE ROSAZ
dimanche 8 août vendredi 13 août

VIVRE A DEUX
PIERRE et SABINE JOURDAN ERIC et MARIE-FRANCE DE LAMARE
DANIEL et JACQUELINE LELEVÉ
PHILIPPE Lescène, psychosociologue
25/26 septembre 22/23 janvier 1983 23/24 avril 8/9 octobre
du samedi 14 h 30 au dimanche 18 h

CYFORAL
Cycle de formation à l'animation liturgique
par une équipe d'animateurs nationaux
23/24 octobre 15/16 janvier 1983 19/20 mars

Renseignements et inscriptions
Centre Culturel « Les Fontaines »
B.P. 205 60500 Chantilly Tél. (4) 457 24 60
C.C.P. Paris 12.924.92 N
Le plaisir de lire

UN JOUR s'éveille, irrépressible, le désir de faire une


pause, de s'interrompre et de se demander si tra-
vaille toujours sérieusement en soi, actif, explorateur, trans-
formant et modifiant le champ de toutes les représentations
mentales, le plaisir de lire. Trouve-t-il, dans ce temps
d'occupations et de préoccupations démultipliées qui est le
nôtre, une pulsation, une énergie encore assez créatrice pour
inscrire dans la réalité vive du Moi les moments heureux
d'appels et de réponses de langage qui composent, incompa-
rable, l'acte de symboliser ? L'ouverture d'un espace inté-
rieur inventif entre un livre et son lecteur est en effet un phé-
nomène si subtil qu'il peut s'évaporer.
Que l'effet de surprise produit en soi par le remue-ménage
d'un nouveau texte n'ait plus jamais lieu et le psychisme
privé d'apports imprévisibles s'étiole, et l'activité fondatrice
qui a introduit autrefois l'enfant dans le langage en lui fai-
sant goûter et savourer, par une expérimentation mentale,
la rencontre de l'imaginaire des mots avec son propre imagi-
naire ne s'exerce plus. D'où la question qui anime et relance
l'écriture de cet essai pour que, en celui qui lit, le plaisir de
lire ne se mélancolise pas jusqu'à disparaître, pour qu'il se
maintienne, se développe, sur quoi faut-il veiller avec intel-
ligence ?
LE PLAISIR DE LIRE

DES CONDITIONS DANS LESQUELLES NAÎT CE PLAISIR


Le contexte-sensible

Tellement évident que ce n'est pas du tout la même frui-


tion mentale de découvrir, de relireA la recherche du temps
perdu, par exemple, dans une maison de campagne dans le
train un grand train international ou une petite micheline
qui s'arrête à l'ancienne de gare en gare dans une biblio-
thèque comme la Bibliothèque Nationale, qui contient
« toute
la mémoire du monde », ou une bibliothèque muni-
cipale, retirée dans sa province comme l'ancienne chapelle
du Collège des jésuites à Dijon, ou, plus rare, comme réser-
vée, la bibliothèque privée dans la demeure de cet ami où
l'invité découvre soudain une édition introuvable scellée
dans sa douce reliure. Pas la même révélation non plus pour
un livre s'il est lu à l'étranger dans un air suisse, italien, au
bord du petit lac de montagne de Sils Maria, à Vienne, à
Londres, à Boston ou au cœur de sa propre maison, alors
que battent tout autour les bruits, les silences, l'accompa-
gnement familier de la vie. Conditions physiques, physiolo-
giques, qui modifient certainement le voyage dans le texte et
en soi si bien qu'on pourrait sans inutilité travailler la
pénétration des unes dans l'autre, des unes avec les autres.
Le corps, impressionné par le bain de sensations dans lequel
il est volontairement immergé, ouvre dans l'intimité psychi-
que de celui qui lit des circuits associatifs différents, et irré-
sistiblement imprime en elle une rencontre mémorisante du
texte tout autre à cause de ces modalités singulières. Distinc-
tion ainsi pour tous les sens en chaque enfant, et dans toute
la vie à venir de son imaginaire, entre le livre dévoré ou
savouré au grenier, à la cave, dans le jardin, en automne, au
mois d'août, couché sur un lit ou contre le fond plat de plan-
ches clapotantes d'une grande barque de Loire. Nous
connaissons tous de ces adultes qui, pour se plonger ou
replonger dans le plaisir de lire, comme les enfants qu'ils
étaient et sont encore, le temps de ce livre-là, se couchent. Ils
boivent le texte un peu comme on prend une drogue. Cela
contente en eux quelque chose de très profond. Sans doute
de l'ordre de l'accomplissement narcissique qui les repose de
l'idéal toujours un rien persécuteur, parce qu'infiltré de juge-
ments trop fortement socialisés, du travail intellectuel.
Lecture à voix basse ou à haute voix

Dans l'expérience de la lecture à haute voix entre une


jouissance de l'ouïe qui peut être sans prix. comme la voix
intériorisée de Roland Barthes lorsqu'il lisait certains textes.
Il existe, indubitablement il existe, dans les meilleurs cas, un
érotisme de la lecture à haute voix. saisi intuitivement par
les couvents où l'on usait par discrétion sensible du mode
réservé, recto tono.
Dans la lecture à voix basse, le mouvement inconscient
des lèvres de certains lecteurs pris par le texte peut être tout
à fait perceptible. C'est le corps interne, l'ouïe mémorisante
du lisant tout entier, qui bouge. D'un mouvement très subtil
et parfaitement involontaire.

Plaisir plus rare du bibliophile

Toucher le livre dans l'édition première originale celle de


L'Histoire du Roi de Bohême de Nodier, par exemple, ou
des romans de Balzac chez un connaisseur, amoureux de ses
livres. Le papier, les caractères, l'encre d'imprimerie, tout ce
qui touche aux notes cachées, aux marques, aux ratures, à
la grammaire différente, et jusqu'à l'orthographe.
Il faut avoir vu un érudit étranger manier dans une vieille
librairie comme la Librairie Le Meur, place du Théâtre à
Dijon, une édition originale. Sans parler du plaisir de
savourer le manuscrit en direct, l'écriture, le livre manuscrit
en train de s'écrire.

Le choc d'un livre nouveau ou le plaisir de la surprise qui


vient de m'arriver en découvrant dans le train (pourvu que
celui-ci n'atteigne pas Paris avant la fin) Bartleby, d'Herman
Melville. Ou, pour ce jeune homme enivré de livres comme
un grand seigneur du XVIIIe siècle, la révélation des Contes
nordiques de Karen Blixen que lui avait donnés autrefois
son grand-père dans leur première édition, signés du pseu-
donyme masculin de l'auteur, et qu'il avait, craignant
l'ennui, remis d'année en année de découvrir.
« La lecture naît de cette croyance (l'amour ?) que l'autre
1. Roland Barthes, Pré- sait quelque chose de moi que je ne sais pas » (1). Si bien
textes, 10/18, 1978, p. 110. qu'un livre nouveau, dont la nouveauté rejoint l'insondable
qui compose la rumeur humaine de l'inconscient, donne ce
ravissement-là.
LE PLAISIR DE LIRE

Plaisir d'un texte qui se démultiplie

Impossible de retenir le texte qui s'enthousiasme et


s'emballe, qui foisonne et irradie en mille associations possi-
bles. Un cinéaste comme Godard, dans ses meilleurs films,
excelle dans le même sens à décomposer pour celui qui les
voit le mouvement de ses personnages, défaisant exprès
l'unité du geste pour en révéler à l'oeil la successivité. Le lec-
teur plonge avec ce livre (ainsi du roman sud-américain
d'Augusto Roa Bastos, Yo el Supremo) dans un monde qui
s'agite, prolifère, un vrai bouillon de culture.
« Car, écrit toujours Barthes dans
Analyse textuelle d'un
conte d'Edgar Poe, le texte est ouvert à l'infini aucun lec-
teur, aucun sujet, aucune science ne peut arrêter le texte. »
Dans la Recherche du temps perdu, cent livres encore atten-
dent de s'échapper, de déployer leurs associations possibles.
« Je ne vis bien qu'au pluriel. je vais ainsi de départ en
départ. » (2). « Cependant, corrige un contemporain 2. Roland Barthes, Le
subtil, est-ce si sûr ? Un texte s'ouvre, je me précipite sur les Plaisir du texte, Seuil, p. 22-
23.
traces de son dire. Car il en possède un. Mais je n'aurai de
cesse que je ne l'aie coincé dans ce que je veux qu'il
m'affirme. Je ne jouis pas de 1"ouverture' mais de la prédis-
position de fermeture que celle-ci comporte. Le lecteur est
acharné à la réduction de ce qu'il lit les oppositions qu'il
3. Charles Grivel,«L'Effet
rencontre dans le texte et les correspondances, alternative- de Lecture », Revue des Scien-
ment l'excitent » (3). ces Humaines, n°117, p. 87.

Lire comme un plaisir de conscience ou de l'intelligence heureuse


Il n'est pas interdit de lire aussi pour la cohérence du dis-
cours le jeu tout en articulations logiques d'un bel ensemble.
J'ai interrogé des historiens qui m'ont répondu que, pour
eux, le grand livre d'histoire était un livre admirablement
construit.
Que dire alors des obligations qui contrarient ce plaisir, et
parfois sans mesure ? Il existe ainsi une fatigue mortelle,
comme une sorte d'épuisement mental, à se trouver pressé
professionnellement de parcourir des dizaines, des centai-
nes, un bon millier de pages de thèses, dont le moins qu'on
puisse dire, assurément, est qu'elles ne sont pas toutes égale-
ment délectables Quantité, mais aussi cadence. Nécessité,
professionnelle toujours, de lire trop vite et mal, sans aucun
loisir pour s'arrêter, regarder, savourer ce qui se passe entre
le dehors et le dedans. Non plus lire, mais dé-lire. Tel cet
ami pratiquant l'humour noir et les lectures, pour raisons
utilitaires, et qui me répondit « Lire, ça me fait mal aux
yeux »
Cependant, on peut aussi donner, et se donner par sur-
croît, le plaisir austère, et qui ne va pas sans des surprises
tout à fait capables de changer l'austérité en son contraire,
d'apporter à d'autres, des inconnus, et qui risquent de le res-
ter, le plaisir qui peut aller jusqu'à la joie d'être lu. Car il
existe un plaisir de lire comme un service, qui donne au
novice dans l'art d'écrire le dynamisme indispensable pour
corriger et reprendre ses exercices.

Trajets
Enfin, je dois à l'inspirateur du livre-catalogue de l'expo-
4. Cartes Figures de
8c sition sur la cartographie (4), qui occupait le cinquième
la Terre », Centre Georges étage de Beaubourg l'été et l'automne 1980, d'avoir attiré
Pompidou, 1980.
mon attention sur l'activité de plaisir très singulière qui cor-
respond à la lecture d'une carte. Combinaison du plaisir de
lire et du plaisir de la marche, l'intelligence d'une juste pro-
jection dans l'espace nourrissant un dynamisme de motricité
qui, à son tour, vient confirmer le sens espéré jusqu'à la véri-
fication. Joie positive où, grâce à la lecture et à la bonne
interprétation marchante, bien allante, des signes abstraits,
tout le corps est assuré de se trouver, ici et maintenant, et
par son propre fait, au juste point de repère où peut avoir
lieu effectivement, et dans le plus sensible de son être, une
rencontre.

DES MODES DE LECTURE


je suis seul quand je lis
Tout fervent liseur crée une auréole de solitude autour de
lui. Et lorsqu'il lui arrive de lire en compagnie d'amis dont la
conversation ne présente pas pour lui un intérêt aussi pas-
sionné que la suite de l'ouvrage commencé où il replonge,
certains ne sont pas loin d'interpréter son isolement, comme
dans une île, sous le signe d'une intention un peu hostile, en
tout cas avec une pointe de négativité à leur endroit. J'évo-
que ici la vision impressionnante de Barthes lisant un texte
dans la lumière solitaire de sa lampe face à un auditoire
plongé dans l'ombre, la pénombre d'un atelier de peintre,
boulevard du Montparnasse. Et lorsque la musique que
préparait, qu'annonçait ce texte a commencé, il a éteint la
LE PLAISIR DE LIRE

lampe afin que, tout naturellement, chacun entre en lecture


silencieuse et rigoureusement singulière de son propre texte.
Il existe au Musée de Winterthur, pas celui de la collec-
tion Reinhardt, mais le Musée de la Ville, un tableau de
Georg Friedrich Kersting, peint en 1814, qui donne au seul
regard toute la concentration de solitude où se tient pris,
dans la révélation de son imaginaire, celui qui lit. Une pièce
tranquille, un peu obscure, un personnage qui se présente de
profil, plus exactement de biais, saisi par la page qu'il est en
train de découvrir, absorbé sous une lampe verte dont l'irra-
diation est reprise en sourdine par la grande surface de vert
plus clair du mur du fond dans ce tableau simple, il n'y a
de place que pour une personne à la fois, et les interlo-
cuteurs que ce lisant s'imagine n'y sont que pour lui.

De l'attrait ou de la tension entre un lecteur et son livre


Un lecteur relâché est un lecteur ennuyé.
Après une lecture vive et animée, précise J.J. Rousseau, le
moindre relâchement jette le lecteur dans le dégoût et l'ennui on a
toutes les peines du monde à le retirer de cette léthargie et il passe
souvent dans cette indolence une infinité de bonnes choses avant
que de reprendre l'attention et le goût qu'elles auraient dû lui ins-
pirer (5). 5. Jean-Jacques Rousseau,
Idée de la Méthode, dans
Effectivement, plus rien ne passe dès que, du lecteur au Œuvres cumplètes.
livre, l'attrait diminue, s'effiloche, s'en va. Alors que, être
plongé à corps perdu dans un livre qui vous plaît induit un
moment sans prix de retirement où le lecteur, par le texte
qu'il découvre en soi, va au devant de celui qu'il lit. L'attrait
produit ce mouvement où, loin de tout lire comme dans un
livre d'école, les textes vont à la rencontre l'un de l'autre. De
sorte que, sans paradoxe, c'est en se détournant du livre et
en prenant appui sur tout ce qui n'est peut-être pas écrit,
mais qui s'éveille ou s'émerveille en soi, qu'on lit le mieux.

La re-création Le temps libre

Celui des poèmes où l'espace créé par la phrase écrite joue


sur le silence de l'espace blanc d'avant et le blanc de l'espace
libre d'après. Ainsi de ces Haïkus du V. ou du IVe siècle au
6. Haïku, « Documents
Japon (6). spirituels 15, Fayard, 1978.
Dans les fleurs tardives de cerisiers,
Printemps
le printemps qui s'en va
7. Haïku, « Buson », hésite (7).
Automne Ils sont sans parole
l'hôte l'invité
8. Haïku, Ryota et le chrysanthème blanc (8).
Temps hors temps de la beauté du monde dans lequel se
joue, tout aussi fraîche et tout aussi savante autrefois
qu'aujourd'hui, l'inépuisable inspiration de la poésie
contemplative.

« Livres de jeunes filles >

Ce qu'on leur assigne très particulièrement la dentelle, le piano,


le trousseau, l'attente du mari et le bon livre légèrement
défendu elle aimait tout ce qui fait rêver une jeune fille et battre
un jeune cœur. les ménestrels du Moyen Age et les poèmes de la
9. Xavier de Montépin, Le Chevalerie (9).
Loup noir, cité dans Charles
Grivel, op. cit., p. 89. A quoi l'on peut joindre le cas réservé de la jeune fille
atteinte de chlorose
Certains traits de caractère typiques de la jeune fille chlorotique
seront remarqués en Clotilde (fille dAngèle) par le docteur Pascal.
[Or,] la mère était une grande liseuse de romans, une chimérique
qui adorait rester couchée des journées entières à rêvasser sur un
10. Jean Starobinski,Sur livre (10).
la chlorose », dans Roman-
tisme, « Sangs », n° 31,
Plaisir naïf dont ces journées entières trahissent l'enivre-
1981, p. 115. ment d'identifications secrètes et sans risques, mais non sans
arrière-pensées.
Les jeunes filles se délecte l'auteur masculin ou féminin
qui se cache sous un prénom masculin, il est bon « que
quelqu'un leur enseigne ce qu'elles sont et.
ce qu'elles ne
sont pas ce qu'elles ont été dans le passé et pourraient
devenir au futur, mais qu'il ne soit pratiquement jamais
question de leur désir, enfoui dans ce qu'elles possèdent
actuellement nos femmes sont absentes pour nous-mêmes,
11. Charles Grivel, op. cit., c'est un fait de littérature » (11).

La flottaison
Mode de lecture subtil et sensible qui ressemble au rêve.
Qui se fait poreux, sans volonté arrêtée de l'intellect, rejoi-
gnant la manière si particulière dont le rêveur est rêvé dans
le rêve. Comme l'analyste dans une écoute flottante entend
résonner en lui tout le clavier de sens intentionnels ou non
du discours de l'analysant, le lecteur peut, lisant très vite,
LE PLAISIR DE LIRE

plus que le signifié lui-même, goûter la course, le vent de la


course des signifiants. Des phrases comparaisons, ima-
ges, symboles n'impressionnent pas toutes de la même
façon. Leur clarté ou leur ductilité, tant de variations
d'intensité signifiantes permettent au lecteur aventureux de
se laisser pénétrer par elles, sans chercher à savoir où tout
cela le mène. Rafraîchissement d'uneattention flottante qui,
à l'inverse de la lecture savante qui thésaurise des déchets,
des chutes (12), découvre des zones de sens plus délicates, se 12. J.F. Lyotard, L'endu-
laisse glisser dans les grands fonds marins, pour revenir en rance de la profession », dans
Critique, 369, février 1978.
surface, avec la chance d'une fleur rare..

Textures
Des livres, pleins de résonances, travaillent à même le
sens, fructifient et font naître du sens. Mais certaines écritu-
res journaux intimes, documents cliniques, fragments
viennent au-devant de la scène, c'est-à-dire du lecteur,
comme des productions de signes destinées à cacher des
trous. Les trous de la représentation mentale dans l'imagi-
naire ou le symbolique de celui qui écrit. En fait, à travers le
jeu des mots qui s'engendrent les uns les autres, il n'y a pas,
il n'y a plus, il n'y a peut-être jamais eu de trame. Et c'est de
cette absence que le texte témoigne. Or cela intéresse, fas-
cine même. Car tout ce qui, de l'auteur, n'a pu accéder à la
représentation rejoint thérapeutiquement dans le lecteur
l'impuissance à symboliser qui se cache et se dissimule tou-
jours quelque part en lui et la lui rend un peu moins insup-
portable.

Lire un acte qui socialise


D'autre manière que les engagements de soi dans l'his-
toire, engagements susceptibles de prendre inopinément des
formes conflictualisées, difficiles à traverser, les livres
apportent à ceux qui lisent la chance socialisante de mille
rencontres d'altérité. La situation de lecture ou de lexture
(13) induit en effet une ouverture au monde, un horizon 13. Le mot est de H.R.
d'attente (14) qui permet au lecteur de prendre une distance Jauss, dans Revue des Scien-
ces Humaines, Lille, n° 117,
par rapport à soi qui débouche sur un plus de socialité. « Entretien », p. 10.
« Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne 14. H.R.Jauss,<fcrd., p.11.
serait pas d'aller voir de nouveaux paysages mais d'avoir
d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre »,
suggérait Proust. Or de grandes lectures, celle de Proust
notamment, mais aussi Musil, de Bastos, peuvent, réalisant
le rêve de ces authentiques voyages, opérer dans le lecteur
passionné ces transformations qui le libèrent du malheur
sournois et toujours menaçant d'un univers qu'il ne connaît
que trop bien le sien

Mais que lire ?


Tandis que j'étais enfermé ici [dans la bibliothèque des Guer-
mantes pleine de belles éditions originales] je tirais, un à un [.] les
précieux volumes quand au moment où j'ouvrais distraitement l'un
d'eux François le Champi de George Sand, je me sentis désagréa-
blement frappé, comme par quelque impression trop en désaccord
avec mes pensées actuelles, jusqu'au moment où avec une émotion
qui allait jusqu'à me faire pleurer, je reconnus combien cette
15. A recherche du
la impression était d'accord avec elles (15).
Temps perdu, « Le temps
retrouvé », Gallimard, Ce plaisir de bibliophile informé que Proust cherchait à se
Pléiade, t. III, p. 883. donner, à la douce pression des réminiscences liées au
volume oublié que lui lisait sa mère, apparaît soudainement
accessoire et tellement dérisoire que se rouvre, insurmontée,
jamais vraiment traitée, la culpabilité de l'abîme secret où, à
force de ne pas les lire, de n'en jamais rien transcrire, ris-
quent de s'engouffrer tant de signes que nul autre, à part lui,
et lui seul, Marcel Proust, ne possède le pouvoir réel de
traduire.
Je m'étais au premier instant demandé avec colère quel était
l'étranger qui venait me faire mal. Cet étranger, c'était moi-même,
c'était l'enfant que j'étais alors, que le livre venait de susciter en moi
car, de moi ne connaissant que cet enfant, c'est cet enfant que le
livre avait appelé tout de suite, ne voulant être regardé que par ses
16. M. Proust, ibid., yeux, aimé que par son cœur, et ne parler qu'à lui (16).
Dans les pages de ce qui n'était pas un livre bien extraordi-
naire, autour du texte, hors texte, inextricablement lié à lui,
à travers une insondable distance, se plaignait à Proust tout
ce qui n'attendait que lui pour être dit.
Si je reprends, même par la pensée, dans la bibliothèque, Fran-
çois le Champi, immédiatement en moi un enfant se lève, qui prend
ma place, qui seul a le droit de lire ce titre [.] et qui le lit comme il
le lut alors, avec la même impression du temps qu'ilfaisait dans le
jardin, les mêmes rêves qu'il formait alors sur les pays et sur la vie,
la même angoisse du lendemain [.] Ma personne d'aujourd'hui
n'est qu'une carrière abandonnée, qui croit que tout ce qu'elle
contient est pareil et monotone, mais d'où chaque souvenir et
17. M. Proust, ibid., parmi eux l'humble François le Champi comme un sculpteur de
Grèce, tire des statues innombrables (17).
LE PLAISIR DE LIRE

Un titre. Rien que le titre, le grain du papier ou le reflet


persistant d'une couche de neige sur les Champs-Elysées le
soir d'hiver où ce livre a été ouvert, rouvre dans le lecteur
d'aujourd'hui la chance de l'espace propre mais toujours
vierge, hélas où il aurait pu, où il était si doucement invité
à se rejoindre. Si le « livre essentiel, le seul livre vrai. existe
déjà en chacun de nous », mais irrévélé, pourquoi continuer
aussi absurdement de faillir à la seule tâche qui importe, au
seul travail que personne d'autre ne peut accomplir à notre
place, d'essayer inlassablement de traduire ce qui n'a aucune
chance d'exister dans la même figure de sens une autre fois ?

Conclusion inattendue un autre livre, le mien


Ainsi peut s'élaborer une manière de conduite à l'égard de
soi qui ne va pas sans retentissement et qui voile un jour
inexplicablement tout le plaisir prometteur des textes à lire
parce que, tout en parlant de soi, ils ne sont pas passés par
les difficiles et délicats processus de l'écriture en soi. Est né
silencieusement le désir déraisonnable d'explorer son propre
livre parce qu'on en a assez de lire les livres des autres et de
vivre dans un temps de vie imprimée qui n'est pas le sien
Passant alors insidieusement du plaisir du livre qu'on lit à la
non-jouissance de celui qu'on fait
Cependant, un débat insoupçonné, et qu'on n'attendait
guère, un combat qui peut tourner en pugilat, se découvre
dans l'opération est-ce maintenant le temps de lire ou le
temps d'écrire qu'il faut prendre ? La culpabilité, celle qui ne
pardonne pas ou mal, va-t-elle gâter le plaisir de lire par le
malaise de ne pas écrire ou achever d'empoisonner la pénible
et toujours incertaine écriture par le malheur déclaré de tous
les livres non lus et. à lire Dilemme à ce point doulou-
reux, que des lignes de fuite, d'elles-mêmes, tout aussitôt, se
dessinent. Ne plus lire, ne pas écrire, mais plonger, par la
puissante diversion d'une bonne salle de cinéma, dans un
bain libérateur de l'un et de l'autre, où l'image comble et
investit tout autrement le psychisme, qui s'épouvante de ne
jamais parvenir à maîtriser l'incessant travail des mots en lui
et hors de lui. Ne plus lire, ne pas écrire, mais glisser dans le
charme répétitif d'une petite pièce délicieuse, telle que les
aménageait pour ses interlocuteurs l'attentif Winnicott, à
travers une longue durée réparatrice de séances d'analyse à
l'abri de cette double malédiction. Hélas le spectateur peut
être relancé par surprise dans un désir impérieux d'en décou-
dre ou d'en écrire – à propos du film L'analysant, à
chaque moment, réentendre en lui l'appel urgent, l'appel
proustien du livre de lui, imprimé, impressionné en lui et
seulement en lui, et dont il ne peut plus indéfiniment retar-
der de s'occuper sans trahir le mouvement même qui l'a fait
entrer en analyse Alors ?
Avez-vous jamais vu, lecteur bénévole, un ver à soie qui a mangé
assez de feuilles de mûrier ? La comparaison n'est pas noble, mais
elle est si juste Cette laide bête ne veut plus manger, elle a besoin
de grimper et de faire sa prison de soie. Tel est l'animal nommé
écrivain. Pour qui a goûté de la profonde occupation d'écrire, lire
n'est plus qu'un plaisir secondaire. Tant de fois je croyais être à
18. Stendhal, Souvenirs deux heures, je regardais ma pendule il était six heures et demie.
d'égotisme, chap. 9 (Pléiade.
p. 1472-1473). Voilà ma seule excuse pour avoir noirci tant de papier (18).

CHRISTIANE MILNER

LES FONTAINES
Centre Culturel

LE CINÉASTE ET SES PERSONNAGES


JEAN COLLET
samedi 25 septembre (15 h) dimanche 26 (17 h)

Renseignements et inscriptions
Centre Culturel « Les Fontaines »
B.P. 205 60500 Chantilly Tél. (4) 457 24 60
C.C.P. Paris 12.924.92 N
LES FONTAINES
Centre Culturel

CONNAISSANCE DU CORPS
CONNAISSANCE DE SOI
MARC BITTERLIN
kinésithérapeute, professeur de yoga
MARIE-JO Bitterlin,
pharmacienne diététicienne, professeur de yoga
mercredi 14 juillet samedi 17 juillet

LE CORPS
SUPPORT DE LA COMMUNICATION
MARC BITTERLIN MARIE-JO BITTERLIN
lundi 19 juillet jeudi 22 juillet

PRIÈRE ET CORPS
JEAN-MICHEL DUMORTIER, carme
vendredi 1er octobre (19 h) dimanche 3 octobre (17 h)

Renseignements et inscriptions
Centre Culturel « Les Fontaines »
B.P. 205 60500 Chantilly Tél. (4) 457 24 60
C.C.P. Paris 12.924.92 N
Choix de films

Hammett
de Wim Wenders
Sans discontinuer, la machine à écrire noircit du papier une bonne vieille
Underwood, inusable, incassable. Dans l'intimité de sa mécanique complexe,
semble se dérouler une mystérieuse opération. Que produit-elle au juste ? Il
faut bien du mouvement et de l'énergie pour aligner ces petits caractères noirs
sur le papier blanc, auxquels viennent bientôt s'ajouter des images bribes de
phrases, de séquences, d'histoires. Cette machine est sûrement la plus fidèle
compagne de Samuel Dashiell Hammett, le maître du roman policier des
années trente, l'auteur du Faucon maltais et de The Thin Man. Avant de
devenir écrivain, Dash a travaillé comme détective dans une agence privée.
Ses histoires s'inspirent de la réalité, à tel point qu'il va lui arriver une drôle
d'aventure un véritable roman Lui-même ne sait plus si c'est la réalité qui
dépasse la fiction ou bien l'inverse. Son meilleur ami, Jimmy Ryan, vient lui
demander de l'aider pour une affaire une jeune Chinoise, Crystal Ling, a
disparu, et beaucoup de gens s'intéressent à elle. Sam se retrouve donc de
force dans son ancien rôle de détective.
Le film de Wenders est d'abord un hommage à Hammett et à tout le cinéma
qui s'est inspiré de ses romans. C'est un film noir, un grand polar, réalisé de
main de maître San Francisco à la fin des années vingt, la pègre, les flics cor-
rompus, les gros bonnets compromis, Chinatown, tout y est pour donner un
Bogart du meilleur cru. Mais Wenders ne se contente pas de la citation ou du
remake. De film en film, son style progresse, et Hammett se situe parfaite-
ment dans une œuvre de plus en plus construite et rigoureuse. Alice dans les
villes etAu fil du temps étaient déjà des films d'enquête, où les personnages se
lançaient dans une recherche. Dans L'ami américain, Wenders abordait le
registre policier, avec une intrigue et une réalisation dignes du vieil Hitchcock
où un peintre, un encadreur, des toiles, des images se trouvaient entraînés
dans des aventures complexes. Ici, c'est l'écriture qui est au cœur du récit le
manuscrit que Sam termine au début du film va devenir subrepticement le
véritable enjeu, objet perdu, lettre volée, otage, échangé finalement contre un
million de dollars, pour finir quelques instants plus tard dans l'eau de la baie,
CINÉMA

emportant avec lui le secret de cette histoire dont on ne connaîtra jamais que
la fin. Il ne reste plus à Sam qu'à la réécrire, en s'inspirant des péripéties qui
viennent de lui arriver. Tout le film est construit sur ce va-et-vient entre la
réalité et la fiction, entre le récit qui s'écrit et celui qui se vit et la machine à
écrire, personnage à part entière, fonctionne comme un sas entre le réel et
l'imaginaire. Elle est cet objet mystérieux par lequel l'oeuvre prend forme,
chambre noire où les images deviennent des mots.
La virtuosité avec laquelle Wenders construit son film fait songer aux meil-
leurs moments de Huston ou de Hawks, et son originalité n'a rien à envier à
l'Orson Welles de La dame de Shanghaï, Exilé, le temps d'un tournage, à
Hollywood, il a su retrouver la verve de ses pères qui connurent le même sort,
mais eux étaient forcés Fritz Lang, Eric von Stroheim, Sternberg.

OLIVIER MILLE

Mourir à 30 ans
de Romain Goupil
Encore un film sur l'absence sur des absents à qui l'on s'adresse par delà
leur mort. Distance absolue établie d'emblée par un générique « nécrolo-
gique » des noms s'enchaînent sur l'écran noir, ultimes et fugitives traces
blanches de ceux qui ont préféré disparaître.
Qu'on se rassure rien là qui cède à la mode nostalgique. Pas davantage
Romain Goupil ne veut ressembler à l'ancien-combattant-de-68 évoquant les
bouillonnantes heures de sa jeunesse militante.
Son propos un « livre d'images », dédié à Michel le grand copain
disparu brutalement depuis deux ans. Quand il entreprend son film, R. Gou-
pil ne connaît pas encore la mort de son ami. Il lui prépare ce « monument »
à leur amitié, pour partager à nouveau les grands moments qui les ont liés.
Pour redonner courage, aussi, à celui qui a fui, sans doute par déception et
lassitude. Pour tenter, peut-être, de faire revivre quelque chose de leurs
enthousiasmes révolutionnaires juvéniles.
Changer le monde entre 16 et 20 ans, ils n'ont pensé qu'à ça eux, et
leurs copains de combat. Ils sont les héros des comités révolutionnaires
lycéens puis des barricades du fameux mois de mai 68. Images familières,
déjà lointaines, d'un passé qui nous a plus ou moins touchés, au gré de nos
croyances.
Mais l'essentiel n'est pas là, même si le souvenir de ces luttes tient, à
l'écran, la plus grande place.
Ce qui empêche le film de R. Goupil de sombrer dans les écueils évoqués
plus haut, tient à un ton le ton du jeu, de l'humour et de la tendresse, qui
mêle avec bonheur vie politique et vie privée. Certes, ils sont les acteurs
convaincus des principaux hauts faits de cette époque ardente. Mais quel
plaisir de les voir, aussi, jouer aux héros R. Goupil se souvient des blagues
faites avec ses premiers copains des filles qu'il a aimées surtout, de sa pas-
sion de filmer. Son goût éperdu du cinéma mettre en scène la vie, pour
mieux la raconter.
Du coup, l'intérêt du film se déplace la reconstitution historique s'efface
derrière la question primordiale comment raconter en images ? Depuis qu'il
a trois sous, R. Goupil achète de la pellicule pour filmer ses copains, dans des
scénarios fous, qu'il invente. Avec quelle jubilation ils se donnent au jeu
Plus tard, avec cette même ardeur, ils s'élanceront dans les vraies bagarres des
vraies barricades. Cela, sur fond de grands airs d'opéra. Façon tendrement
ironique de traduire la fougue d'alors, et le recul critique d'aujourd'hui
manière de rompre le sérieux, sans rompre le charme.
Un seul n'a pu vivre cette distance salutaire Michel, totalement impliqué,
trop « dedans », tandis que l'apprenti cinéaste, lui, exerce déjà son regard en
filmant tout. L'accumulation frénétique d'images préparait, pour l'avenir,
l'occasion d'une réflexion, d'un travail sur les documents bruts. Trouver un
montage « signifiant ». Tout l'intérêt du film tient à ce montage, où s'entre-
mêlent fiction-réalité, vie politique et sentimentale, temps de l'action et des
vacances.
Comment parcourir, en images, l'itinéraire de ces adolescents passionnés et
blagueurs devenus des hommes aux illusions perdues ?
Evitant le piège de l'Histoire, ou de la démonstration idéologique, ce film
nous fait la grâce de parler les langages savamment dosés de la passion, du
sentiment et de l'émotion.

FRANÇOISE DUFOURNET

Parsifal
de Hans jurgen Syberberg
Film de quatre heures et vingt minutes, présenté à Cannes une seule fois en
pleine nuit et hors compétition, sorti à Paris d'abord aux Champs-Elysées,
dans une très grande salle, se repliant ensuite dans la salle voisine, avant de
repartir pour un autre cinéma de la rive gauche, le grand Parsifal de
Syberberg, tel un immense bateau, navigue sur les eaux de l'exploitation pari-
sienne sans jamais emprunter les chenaux qui avaient été préalablement pré-
vus pour lui. Voilà qui ne doit d'ailleurs pas décontenancer son réalisateur. Il
pense que son film n'est pas fait pour des salles ordinaires, mais pour des pro-
jections à domicile, sur écran géant (1). Ce médium nouveau, ce cinéma privé
dont parle Syberberg, on ne le connaît pas encore, mais il faut dire qu'on ne
sait pas très bien non plus à quel genre de cinéma appartient Parsifal. Son lieu
de projection se cherche, sa « façon » n'entre, à mon avis, dans aucune des
catégories connues. Est-ce une interprétation, une traduction, une re-
création ?
Peut-être, pour comprendre le regard qu'a Syberberg sur la partition de
Wagner et sur la version que peut en donner un jeune chef moderne, Armin
Jordan, faudrait-il remonter loin dans l'histoire de la musique et du théâtre,
penser à la part prépondérante de l'imitation dans la création primitive. Ce
terme, si décrié lorsqu'il est question d'art, doit être pris à la lettre dans le sens
qu'indique le musicologueAndré Schaeffner, quand il dit que l'homme primi-
tif, chanteur, instrumentiste, raconteur d'histoires, s'essaye à reproduire, soit

1. Dans une interview à l'Avant-Scène Opéra (n° 38-39 consacré à Parsifal).


CINÉMA

les bruits naturels (et ressentis comme surnaturels), soit les sonorités d'autres
instruments (2). Cette genèse imitative de l'art est distincte, évidemment, de
la genèse « par tradition ». Aussi ce Parsifal n'est-il en rien la continuation
des versions lyriques de l'œuvre, mais d'abord une imitation, infiniment res-
pectueuse, par l'instrument cinéma, de l'opéra de Wagner, interprété par
Armin Jordan.
C'est de cette manière que je comprends le travail des acteurs, qui, plutôt
que d'être doublés par des chanteurs lyriques pour une quelconque illusion et
pour la gratification du spectateur (3), me paraissent bien davantage tenter
une équivalence, à partir de leur métier, de leur visage, de leur corps d'acteur,
du métier (de l'effort vocal), des corps des artistes lyriques. De même le mou-
vement de la musique de Wagner, ce flot inlassable, ininterrompu en même
temps que strictement limité, est-il repris par le mouvement de la caméra et
des gestes des personnages, se déplaçant d'un bout à l'autre de l'œuvre,
comme à la même vitesse. On pourrait encore parler de ces leitmotive visuels,
plaie d'Amfortas, sainte lance, cygne blanc percé d'une flèche, tous objets
montrés, tirés, promenés à travers le film.
Pourtant, je.ne crois pas qu'il s'agisse seulement de produire une « vérité »
(en l'occurrence « imitative ») du médium cinéma en face de cette forme pres-
tigieuse et légendaire qu'est l'opéra wagnérien. Le regard modeste et rigou-
reux du réalisateur doit en effet embrasser une tout autre partition que celle
qui est sur le pupitre du chef d'orchestre,celle de l'imaginaire wagnérien qui a
longé l'histoire de l'Allemagne depuis Parsifal.
A la vague menaçante de l'idéologie wagnérienne, Syberberg réplique, en
construisant une maquette minéralisée du visage de Wagner qui servira de
décor principal au film. Représentation insolite. Peut-être qu'en osant délibé-
rément re-statufier Wagner, en jouant sur une perspective qui le transforme
en montagne artificielle de jardin public, Syberberg reprend à son compte un
travail sur la mort et la survie des reproductions à réutiliser sans jamais les
jeter.
Ailleurs, Syberberg exhume têtes réduites (comme par les Jivaros) de pen-
seurs allemands (Nietzsche, Marx) au pied de Klingsor, emblème nazi flot-
tant parmi d'autres dans une salle des trophées, carcasse d'un théâtre en dia-
porama. Les poubelles du mythe sont à nouveau ressorties pour le défilé de
la ruine de la tradition allemande. Cependant, la musique continue, l'histoire
ancienne de Parsifal se poursuit avec des acteurs d'aujourd'hui qui ne ressem-
blent décidément pas à des marionnettes. Etrange superposition de ces
« plans de lecture » on écoute, on voit, on réfléchit en même temps. Quel-
que chose du bonheur wagnérien de l'art total redevient possible et présent.
Peut-être a-t-il « suffi » de disposer les vivants et les morts, les hommes et les
choses, les acteurs et les pantins, les rictus et les sourires, la mécanique et la
mise en scène dans la bonne perspective. Cela est le secret de Syberberg, mais

2. Essais de musicologie et autres fantaisies (Le Sycomore), ch. III.


3. Le rôle de Parsifal est dédoublé, confié à un jeune homme et à une jeune fille et chanté par le
même ténor. Cet « artifice » a provoqué des remous dans la critique musicale. Il suffit à interdire
l'illusion facile d'un playback et l'accord tacite des spectateurs avec le réalisateur.
aussi, sans nul doute, d'une collaboration artistique, peut-être inédite, que le
film permet d'entrevoir quand, à un des moments les plus splendides, à la fin
de l'enchantement du Vendredi Saint, apparaît (amicale apparition) en « dia-
porama » l'image du chef Armin Jordan dirigeant l'orchestre.
On peut aimer Parsifal pour bien des raisons, celle-ci n'est pas la moindre (4).

BERNARD BOLAND

LIVRES DE CINÉMA

Maurice DROUZY Carl Theodor Dreyer, né Nilsson. Cerf, 1982,


416 pages, 150 F.
Que savions-nous de Dreyer ? De sa vie, presque rien. On a beaucoup
scruté ses films. Certains ont même suscité de brillants travaux universitaires
(Ordet, Gertrud). L'homme était modeste, discret. On l'avait oublié d'autant
mieux que la critique biographique est tombée en désuétude (seule grande
exception, ces dernières années, le beau livre de Dominique Fernandez sur
Eisenstein
).
Le livre de Drouzy est donc un événement, à double titre. D'abord parce
qu'il apporte, sur la vie de Dreyer, une somme de révélations impressionnan-
tes. A cet égard, il fera date. Il est et il restera la biographie de référence.
Ensuite, il pose avec pertinence la question cruciale du rapport de la vie et de
l'oeuvre. Il montre qu'on ne peut pas tout expliquer par la vie d'un créateur,
comme on l'a cru parfois, mais qu'on ne peut pas méconnaître celle-ci. « Les
films de Dreyer n'ont pas été élaborés à partir de je ne sais quel idéal de
beauté platonicienne [.]
Les structures psychiques et mentales de l'auteur
déterminent les structures et les mécanismes de l'oeuvre » (p. 133).
Au terme d'une minutieuse enquête (le livre ce n'est pas son moindre
mérite se lit comme un roman policier), Drouzy découvre que Dreyer était
fils naturel d'une servante de ferme séduite et abandonnée par un riche fer-
mier. Elevé par un typographe qui lui a donné son nom Dreyer a lui-
même mené l'enquête (à l'âge de dix-huit ans) pour retrouver les traces de sa
mère. Enceinte à nouveau deux ans plus tard, Joséphine Nilsson était morte
en essayant de se faire avorter.
On songe aussitôt à Ordet Inger, la jeune femme, meurt au cours d'un
accouchement. Dans la scène finale, inoubliable, la foi de la petite fille
obtient la résurrection de sa maman, sous les yeux incrédules du pasteur.
Dreyer ose filmer cette résurrection.
Parcourant un à un tous les films, Drouzy va montrer que « Dreyer reste un
enfant inconsolable [.] C'est pourquoi il ne choisit pas ses thèmes, il est
choisi par eux [.] Toutes les œuvres de Dreyer constituent donc ensemble
un monument élevé à la mémoire de la mère inconnue. Elles convertissent en
hommage le dommage qu'involontairement elle lui a causé. Et par le truche-
ment de Joséphine Nilsson, c'est à une réhabilitation de la femme en son état
opprimé que le cinéma nous convie. »

4. Sur l'interprétation de ce Parsifal, voir, dans le même numéro, le compte rendu p. 287.
CINÉMA

L'intérêt d'une approche rigoureuse, c'est qu'elle pose des questions fécon-
des. Ici, il s'agit de la dimension spirituelle et mystique des films de Dreyer.
Drouzy s'applique à montrer que Dreyer était agnostique. Ainsi, la vie de
Jésus, son grand projet qu'il ne put jamais réaliser, ne se voulait pas apologé-
tique. La divinité de Jésus n'était pas sa préoccupation dominante. On avait
donc un peu vite « récupéré » Dreyer, faisant de lui le grand cinéaste chrétien
qu'il n'a jamais voulu être.
Ce livre décapant a l'immense mérite de cerner le mystère de la création
artistique. L'oeuvre ne saurait se réduire aux intentions de l'auteur, pas plus
qu'elle ne peut se lire comme « autobiographie ». Entre l'intention et le film,
entre la vie et l'oeuvre, il y a du vide, du noir. Explorant la vie et les inten-
tions, Drouzy rend ce vide plus troublant, cette nuit plus mystérieuse. Seule
certitude l'origine de l'œuvre se joue du côté de l'origine de la vie. C'est en
cherchant sa mère que Dreyer a trouvé son cinéma.

Henri AGEL Cinéma et nouvelle naissance. Albin Michel, coll. Bibliothè-


que de l'Hermétisme, 1981, 304 pages.
Voici un livre engagé. Non pas comme on l'entend d'habitude, lorsqu'une
thèse politique sous-tend un exposé. L'engagement ici est plus profond, plus
radical, religieux, mystique. Montrer que le thème de la « nouvelle nais-
sance » parcourt le cinéma comme il anime les grandes spiritualités.
Quand il nous livre ses convictions les plus personnelles, les plus intimes
sur la prière, l'humilité, le détachement, l'unité de l'esprit et de la chair
Henri Agel nous touche et nous éclaire. Quel bonheur de rencontrer un chré-
tien qui n'a pas peur de dire sa foi, à temps et à contretemps, quitte à égrati-
gner avec une même fougue « les pères capucins du Valais » (pourquoi
eux ?), le dogmatisme du Vatican, l'amour-passion selon Denis de Rouge-
mont et « l'érotisme » noir de Georges Bataille. Comment ne pas saluer un
anticonformisme aussi sain, courageux et tonique ? .>

Comment ne pas regretter, alors, que l'auteur s'efface se perde sous


une montagne de citations, références, aussi érudites qu'écrasantes ?
«
Comme l'a bien vu X », « Y, qui a donné les meilleures analyses des films
de B », « Z dont la mise au point nous paraît la plus juste », etc. Pour qui,
pour quoi ce catalogue ? Terrible tentation du répertoire, de l'accumulation,
du savoir grisant Ne pourrait-on rêver, pour aller au bout du propos d'Agel,
de mettre à mort ce savoir qui encombre, pour accéder à une nouvelle nais-
sance du texte ? Un texte qui éblouirait moins peut-être, qui s'adresserait
moins aux érudits complices, mais qui parlerait au lecteur de bonne volonté ?
Questions religieuses

L'épreuve du dialogue islamo-chrétien

Les 30, 31 mars et 1er avril derniers, trente chrétiens et


trente musulmans, invités, les uns par le Conseil
Œcuménique des Eglises, et les autres par le Conseil Islami-
que Mondial, se retrouvaient à Colombo pour un dialogue
sur le thème « Ethique et pratique des programmes de
développement et de promotion sociale ».
Les deux premiers jours de notre rencontre semblaient
donner raison à ceux qui parlent de la faillite du dialogue
islamo-chrétien. Les interlocuteurs chrétiens se présentaient
à ce colloque dans la conviction qu'il serait possible, sans
autre préambule, de déterminer tout de suite des champs
concrets d'action en commun, sur le terrain social. La plu-
part des participants avaient d'ailleurs été choisis en fonc-
tion de leur engagement dans l'un ou l'autre aspect de
l'action sociale (CIMADE, CARITAS, Agences de dévelop-
pement des Eglises, etc.).
À COLOMBO UNE NOUVELLE ÉPREUVE
Or la majorité des partenaires musulmans abordaient ce
dialogue en exprimant des réticences fondamentales.
Comment collaborer entre chrétiens et musulmans quand
l'action sociale des chrétiens demeure, en de nombreux
LE DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIEN

endroits, un moyen disaient-ils d'exercer une influence


sur des populations musulmanes démunies, voire, ici ou là,
un instrument direct de prosélytisme ? Comment collaborer
dans le domaine social ajoutaient-ils quand les sociétés
chrétiennes sont objectivement compromises avec des forces
qui, comme le sionisme et l'impérialisme occidental, mena-
cent les communautés musulmanes dans leur exigence éco-
nomique et dans leurs valeurs essentielles ? Comment colla-
borer et le reproche se trouvait ici plus nouveau quand
les chrétiens minoritaires, en de nombreux pays musulmans,
se sont opposés à ce que la loi musulmane (la Chari'a)
devienne la loi de l'Etat ? Vous savez pourtant qu'il est
impossible pour un musulman, disaient-ils, de vivre pleine-
ment sa fidélité au Coran, tant qu'il n'a pas fait passer les
préceptes de l'Islam dans les structures mêmes de la vie
sociale. L'Islam n'est-il pas à la fois religion et société (Din
wa dawla) ? Comment collaborer, disaient-ils enfin, alors
qu'en divers pays des sociétés chrétiennes continuent de
menacer les minorités musulmanes (Philippines, Ethiopie,
sans parler des conflits du Moyen-Orient) ?
La partie chrétienne aurait pu, à Colombo, abandonner le
thème de la conférence et répondre sur le même terrain, fai-
sant à son tour le bilan des reproches adressés, en de nom-
breux pays, par les minorités chrétiennes, aux majorités
musulmanes. Une telle attitude aurait rapidement conduit
cette conférence à un échec.
En fait, grâce aux efforts conjugués de plusieurs délégués,
tant du côté musulman que du côté chrétien, il fut possible
de dépasser les polémiques et d'engager le dialogue au plan
où il avait été prévu. Et finalement la rencontre de Colombo
devait déboucher, le troisième jour, sur une résolution
commune qui pourrait bien marquer une « étape décisive »
(1) dans l'histoire des relations islamo-chrétiennes. En effet, 1. C'est sous ce titre que le
dans le communiqué final, entre autres propositions intéres- P. Lelong rendait compte de
la rencontre de Colombo dans
santes, les deux parties demandaient au Conseil Œcumé- le Monde du 13 avril 1982.
nique des Eglises et au Conseil IslamiqueMondial de consti-
tuer un comité conjoint islamo-chrétien. Il aurait pour tâche
d'éclairer les voies du dialogue dans l'avenir, d'intervenir
pour réduire les tensions locales, de susciter des recherches
sur les questions difficiles comme celle des liens entre reli-
gion et société, et de définir des terrains concrets de collabo-
ration au plan social.
2. On trouvera une liste Après les dialogues islamo-chrétiens de Broumana (2)
exhaustive des rencontres (1972), de Cordoue (1974 et 1977), de Tunis (1974, 1977),
islamo-chrétiennes des douze
dernières années dans Boor- de Tripoli (1976), etc., on se trouve donc, peut-être, au
mans, Orientations pour un seuil d'une nouvelle étape avec la constitution d'une struc-
dialogue entre chrétiens et
musulmans, Cerf, 1981, ture permanente de consultation qui, dans la pensée des par-
p. 174-177. ticipants du colloque de Colombo, devrait rester ouverte
aux autres organisations islamiques internationales désireu-
ses d'y participer et à l'Eglise catholique romaine. Le secré-
tariat de l'Organisation de la Conférence Islamique (la struc-
3. secrétaire général de
Le ture de liaison des Etats musulmans) (3) était d'ailleurs
cette organisation, créée en représenté au colloque et devait contribuer au succès final de
1969, dont le siège est à
Djedda, est actuellement la rencontre.
M. Habib Chatti, de nationa-
lité tunisienne. Voir une brève Cependant, malgré l'issue heureuse des débats, la ren-
présentation de l'OCI par
Michel Lelong, Islam et Occi-
contre obligeait la majorité des participants à reconnaître la
dent, Albin Michel, 1982, profondeur des divergences qui subsistent. C'est pourquoi,
p. 25. dépassant l'événement particulier que l'on vient d'évoquer, il
nous a paru intéressant de proposer une réflexion sur
«
l'épreuve du dialogue islamo-chrétien dans la phase
actuelle des relations entre les deux partenaires.
LE DIALOGUE IMPOSSIBLE ?
s>

Depuis trente-cinq ans, le nom du P. Anawati, directeur


de l'Institut dominicain d'études orientales du Caire, est
connu de tous ceux qui cherchent un rapprochement entre
les deux mondes de l'Islam et du christianisme. Le savant
dominicain, en publiant, avec Louis Gardet, une Introduc-
tion à la théologie musulmane que Louis Massignon lui-
même avait accepté de préfacer, ne s'est-il pas situé dès 1948
au premier rang des artisans du dialogue ?
4. Le Monde, 13 avril Or le P. Anawati semblait affirmer récemment (4) que le
1982, pageIdées.. dialogue islamo-chrétien demeurerait bloqué tant que
l'Islam n'aurait pas accompli son « aggiornamento ». Tahar
ben Jelloun lui faisait écho en affirmant de façon plus caté-
gorique encore « Le musulman est celui qui a le devoir de
reconnaître les autres prophètes, livres, peuples et cultu-
res. C'est cet islam dynamique universelle qui
s'absente. Une sorte de terrorisme du silence sévit un peu
partout dans le monde islamique. Le fait même de revendi-
quer l'exercice d'une pensée en liberté est inadmissible ».
C'était reprendre la douloureuse question posée trois ans
S. Le Monde, 16 décem- plus tôt par Ali Merad Solitaire ou solidaire ? (5). Qui
pose des questions nouvelles, aujourd'hui, doit assumer le
dramatique exil de celui qu'on exclut parce qu'il menace
l'unanimité facile des certitudes traditionnelles. Et pourtant,
il n'en fut pas toujours ainsi.
LE DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIEN

On peut penser, en effet, que le renouveau de la pensée


musulmane s'était affirmé avec plus de vigueur au siècle
passé et au début de ce siècle. Tous les familiers de l'histoire
de la pensée musulmane connaissent les noms de Djamal ad
Din al Afghani (1838-1898), l'initiateur du réveil politique
de l'Islam, de Mohammed Abdou (1849-1905), le théolo-
gien fondateur de l'école réformiste, et de son disciple
Rachid Ridha (1865-1935), l'éditeur du grand commentaire
coranique du Manar, tous trois principaux agents de la
Nahda ou Renaissance islamique contemporaine.
Cet effort pour assumer les questions nouvelles posées à
l'Islam devait porter ses fruits dans les deux générations sui-
vantes en de nombreux pays musulmans. Il suffit de rappe-
ler ici comment Ali Abd Ar Razik posait, dès 1925, après la
chute du Califat, le problème d'un renouveau des liens entre
les communautés musulmanes et l'Etat dans les sociétés
modernes. Taha Hussein prenait également des risques pro-
metteurs en s'efforçant d'éclairer les origines de l'arabe cora-
nique par une étude critique des célèbres poèmes anté-
islamiques. Son effort aurait pu donner naissance à une
étude critique des textes fondateurs. Ahmed Amin, Khaled
Mohamed Khalid, Kamel Hussein, pour ne citer que quel-
ques noms, posaient également des questions très nouvelles
dans les domaines les plus divers de la pensée musulmane.
Ce n'est pas ici le lieu d'analyser les causes qui ont réduit
au silence les voies nouvelles depuis une vingtaine d'années,
et fait émerger avec une nouvelle force des affirmations tra-
ditionnelles que l'on croyait, à jamais, dépassées par l'évolu-
tion des mœurs et des idées. En effet, depuis quelques
années, très particulièrement, les points de vue des ten-
dances fondamentalistes reviennent en force et semblent,
sauf en quelques pays, avoir l'exclusivité de la parole publi-
que. On retrouve même sous des plumes autorisées des affir-
mations qui ne correspondent plus du tout à l'évolution des
moeurs et des attitudes dans les pays musulmans eux-
mêmes. Ces derniers mois, par exemple, des publications
récentes et officielles prônaient le retour à la peine de mort
pour qui aurait apostasié l'Islam ou violerait publiquement
les règles du Ramadhan, ou même, tout simplement, renon-
cerait pendant trois jours à accomplir la prière canonique de
l'Islam. De telles attitudes allaient encourager ceux qui, du
côté chrétien, désiraient aussi que l'on resserre les rangs
autour des certitudes théologiques du passé.
C'est ainsi que, après tant de déclarations positives du
Vatican, des papes et des meilleurs spécialistesde l'Islam, on
pouvait voir certains chrétiens reprendre les jugements déci-
sifs du Moyen Age, qui voyaient dans l'Islam une entreprise
satanique. On peut en trouver un exemple significatif sous
la plume d'un auteur qui se présente comme « missionnaire
en Afrique du Nord » et résume ainsi sa position devant
l'Islam « L'Islam est un rappel à la foi juive et chrétienne
que le Prince de ce monde n'a pas renoncé à un affrontement
ouvert avec le Christ Seigneur qui doit se soumettre toute
puissance de l'Ennemi avant de remettre le pouvoir au Père.
Dans son astuce, le Malin a réussi à faire croire que l'insou-
mission était soumission (Islam) et que l'erreur est vérité. Il
nous faut oser dévisager le Menteur qui se cache sous le
manteau d'apparentes vérités » (6).
Dix-huit ans après la déclaration Nostra Aetate sur les
relations de l'Eglise catholique avec les religions non chré-
tiennes, on se retrouve donc menacé, d'un côté comme de
l'autre, de retourner aux exclusions réciproques de la plus
sombre période des compétitions entre le Dar el Islam et la
chrétienté.
Sans doute quelques voix continuent-elles d'appeler à
« un dialogue plus nécessaire que jamais » (7), mais, il faut
le reconnaître, le coeur n'y est plus. Une nouvelle inquiétude
a surgi, après la confessionnalisationdes conflits libanais et
l'utilisation par les mass media occidentaux des excès de la
révolution iranienne. Les appels poignants de Sadate évo-
quant devant la Knesset les origines communes du judaïsme,
du christianisme et de l'Islam sont désormais recouverts par
les soupçons que beaucoup portent sur le sens des accords
de Camp David et par les tragiques décisions de septembre
1981 qui reconnaissaient la gravité des tensions confession-
nelles de l'Egypte, en jetant en prison des centaines de res-
ponsables musulmans, ainsi que des évêques coptes, après
avoir ce qui ne s'était pas vu depuis le XIe siècle retiré
au pape d'Alexandrie la reconnaissance officielle de son rôle
dans la communauté.
La possibilité de fonder des sociétés multiconfessionnelles
en contexte islamo-chrétien semble reculer et l'O.L.P. elle-
même hésite désormais à mettre en avant le projet qu'elle
présentait avec force dans les années soixante-dix, de don-
ner enfin la paix à fa terre de Palestine en y fondant une
société multiconfessionnelle, qui accorderait aux citoyens
juifs, chrétiens et musulmans l'égalité des droits et des
devoirs. Un chercheur palestinien vient de publier à Fri-
LE DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIEN

bourg un gros ouvrage très documenté dans l'intention de


prouver, à partir du cas égyptien, qu'il n'y a pas de respect
véritable de l'égalité des citoyens dans une société qui adopte
le système confessionnel comme support des institutions
publiques et source exclusive du droit (8). 8. Sami Awad al Deeb
On trouve d'ailleurs des débats très intéressants sur ce Abu Salhié, Les non-
musulmans en pays d'Islam,
thème, sous la plume d'un Egyptien musulman, Fahim Al Fribourg, 1979, 406 pages.
Cf. Etudes, décembre 1980,
Huwaydi, dans une série d'articles publiés l'année dernière
p. 702.
par la revueAl 'Arabi, du Koweït (9). Le P. Caspar, profes- 9. AI 'Arabi, n° 267 à
seur à l'Institut pontifical des études arabes et islamiques, a 272, de février à juillet 1981.
présenté au récent colloque islamo-chrétien de Tunis sur les 10. Troisième Rencontre
islamo-chrétienne du CERES,
droits de l'homme (10) une communication qui met en Tunis, 24-29 mai 1982.
valeur ces points de vue et les rapproche d'autres études pro- Robert Caspar, Entre les
déclarations universelles des
posant sur ce thème des suggestions tout aussi droits de l'homme et le statut
de la Dhimma ».
intéressantes. Serait-ce l'annonce d'une nouvelle étape de 11. Sur ce colloque, voir le
la réflexion de l'Islam sur la situation des communautés quotidien tunisien Le Temps,
des 26, 27, 28, 29 et 30 mai
minoritaires par rapport à la loi révélée {Chari'a ) ? On peut 1982. Abd el Majid Meziane,
l'espérer et, par conséquent, attendre désormais avec plus de actuel ministre de la culture
sérénité la naissance d'une analyse moderne des implications en Algérie, a souvent proposé
des méditations très ouvertes
de la Chari'a sur l'organisation des sociétés musulmanes. sur la société musulmane
L'atmosphère générale du colloque de Tunis mentionné plus comme «en principe et en
pratique multicommunau-
haut confirme d'ailleurs la réalité de ce renouveau de la pen- taire ». Courrier de l'Unesco,
septembre 1981, p. 58.
sée islamique dans ce domaine (11).

LES AMBIGUÏTÉS DES SITUATIONS CONCRÈTES


DE RENCONTRE ISLAMO-CHRÉTIENNE

Presque partout, au moins dans le monde arabe, les chré-


tiens et les musulmans qui se rencontrent portent, avec eux,
l'histoire complexe des groupes ethniques auxquels ils
appartiennent.
Au Maghreb, par exemple, un chrétien qui aborde un
musulman, c'est en même temps un Européen qui, au sortir
de la longue période coloniale et en pleine période de guerre
économique Nord-Sud, rencontre un Maghrébin. Au
Moyen-Orient, un chrétien qui collabore avec un musul-
man, c'est aussi un minoritaire qui rencontre un majoritaire
après les longs combats pour la survie des nations maroni-
tes, arméniennes, assyriennes ou coptes, à proximité d'une
Palestine très longtemps arabe, dans laquelle un Occident
perçu comme chrétien a cyniquement fait renaître un Etat
confessionnel juif.
Un prêtre libanais a publié récemment un livre sous le
titre Ce que l'on n'a pas écrit sur la guerre du Liban (12). Il
rassemble dans son ouvrage des documents, venus de tous
les camps, qui attestent un engagement généreux pour
l'homme par-dessus les barrières confessionnelles, dans une
situation de conflit. On y voit comment les Libanais des
deux camps ont pris des risques pour se protéger les uns les
autres. Il est clair que les initiatives courageuses rapportées
par l'auteur ne relèvent pas du « dialogue islamo-chrétien ».
Elles naissent tout simplement de la réaction d'une
conscience droite qui sait le prix d'une vie humaine, surtout
quand il s'agit de celle d'un voisin, de longtemps familier.
Est-ce à dire que le dialogue islamo-chrétien n'aurait rien
à apporter pour réduire les conflits entre les hommes et ser-
vir la construction de sociétés plus fraternelles ? Notre pro-
pos est ailleurs. Nous voulons seulement souligner, dans
leurs aspects négatifs comme dans leurs dimensions positi-
ves, l'imbrication de facteurs de toute sorte, partout où se
vit une rencontre dite « islamo-chrétienne ».
Le conflit de l'Irlande du Nord aurait dû nous montrer
combien les réalités humaines sont imbriquées les unes dans
les autres. Il ne s'agit nullement de nier l'importance des
efforts entrepris pour la communication des cultures et des
religions. Mais ce domaine d'action ne représente que l'un
des plans non isolables de la réalité.
Il faut donc réaliser le caractère global des efforts à entre-
prendre. Ce sont tous les plans de l'existence qui doivent
être changés ensemble. La situation du peuple palestinien, la
condition des émigrés, les relations Nord-Sud, la situation
des minorités chrétiennes en terre d'Islam et vice versa, les
gaspillages insultants des sociétés de consommation d'Eura-
mérique ou du Golfe, etc. C'est d'ailleurs la raison pour
laquelle il n'y a pas de dialogue possible entre le judaïsme et
l'Islam, tant que le problème palestinien n'aura pas été réglé.
Le dialogue, dans ce contexte, sera par conséquent une
épreuve aux aspects multiples pour le croyant, car, en pen-
sant trouver dans son partenaire de l'autre tradition reli-
gieuse un frère qui, comme lui, cherche Dieu, et en espérant
appuyer son effort vers Dieu sur celui de son frère, il rencon-
tre en fait dans le concret un homme que l'histoire a placé
dans un autre camp et que l'actualité dresse contre lui à cha-
que nouvel événement.
Il n'y a pas de dialogue entre les croyants en dehors des
redoutables contextes socio-historiques,politiques et écono-
miques dans lesquels les deux interlocuteurs sont situés.
LE DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIEN

Toute initiative de dialogue religieux doit donc assumer en


même temps les ambiguïtés multiples des situations histori-
ques. Elle implique une action sur tous les fronts en même
temps et dépend, pour une large part, de cette action.
On a bien vu d'ailleurs les conséquences de ce mélange des
plans dans le dialogue de Tripoli (1976), où les objectifs
divergents des délégués du Vatican et des représentants du
colonel Keddafi ont provoqué une crise de dernière minute.

LE CŒUR DE L'ÉPREUVE LE SCANDALE DE LA DIFFÉRENCE


La complexité des réalités engagées dans la rencontre
islamo-chrétienne devait être rappelée. Et pourtant, on ne
peut en rester là. Il faut aujourd'hui se rendre à l'évidence il
y a aussi une épreuve du dialogue qui touche les interlo-
cuteurs au coeur même de leur rencontre religieuse.
Depuis trente ans, la spiritualité chrétienne du dialogue
évoque les diverses traditions religieuses comme des chemins
différents pour atteindre au sommet de l'unique montagne
où reposerait la présence de Dieu. On a parlé des nuances
complémentaires apportées par chacune des religions à la
découverte de Dieu. Et l'on a bien fait.
Pris sous cet angle, il y aurait de multiples manières de
montrer la fécondité du dialogue islamo-chrétien. Dans un
monde qui a perdu le sens des choses, l'Islam proclame à
tous que « Dieu est Dieu et que les sociétés humaines
devraient être organisées pour que vraiment « Dieu soit
Dieu ». Et cette proclamation est éminemment actuelle dans
les sociétés de l'Ouest et de l'Est.
Le christianisme apporterait à cette grande proclamation,
« Dieu est le plus grand »
(Allah Akbar), la non moins
nécessaire conviction que « Dieu est Dieu parce qu'Il aime »
et qu'ainsi, en définitive, seule la tendresse de l'homme pour
l'homme est la religion qui honore Dieu, dévoile son
mystère, et met en oeuvre dans le monde la puissance de
l'Esprit. Situé au plan des échanges entre spécialistes du dia-
logue, ces deux convictions peuvent aisément s'harmoniser
pour construire une cité humaine, riche de la diversité des
cultures religieuses. On peut penser, par exemple, que Char-
les de Foucauld est retourné à la foi parce qu'il a entendu au
Maroc ce grand cri de l'Islam, « Dieu est Dieu ». On peut
ensuite le suivre sur le chemin de l'Evangile où il apprend à
devenir le petit frère universel dans la méditation eucharisti-
que qui lui apporte le signe confondant d'un Dieu qui aime
jusqu'à devenir pain livré à l'homme et corps offert aux frè-
res. Oui, « Dieu est Dieu parce qu'il aime », lui dit alors le
Jésus de l'Evangile.
Mais on n'a pas atteint le cœur du dialogue et le coeur de
l'épreuve tant que l'on n'est pas passé de la différence
complémentaire à la 'différence qui fait scandale. Il y a dans
le christianisme une différence qui fait scandale pour l'Islam,
et le Coran lui-même en porte témoignage, qui proclame
« Ne
dites pas trois » (Cor. 40/160) « Jésus n'est qu'un
serviteur » (Cor. 43/59) « Ils ne l'ont pas tué, ils ne l'ont
pas crucifié » (Cor. 4/156), et tant d'autres protestations du
Livre de l'Islam devant le cœur même du mystère chrétien.
Au niveau des relations entre les groupes, l'Islam s'étonne
aussi de la distinction chrétienne entre spirituel et temporel.
Beaucoup pensent en effet qu'elle engendre un double
niveau de comportement, avec une spiritualité idéaliste dans
les existences individuelles, mais qui reste sans influence sur
l'organisation de la société, laquelle échappe ainsi à la loi de
Dieu (colonialisme, capitalisme sauvage, immoralité publi-
que, etc.). Cette dichotomie ne devait pas manquer d'engen-
drer la réaction marxiste, et par là-même servir finalement
l'athéisme.
En sens inverse, l'Islam déroute profondément le chrétien
quand il met au centre de la vie religieuse la fidélité à une Loi
qui réglerait tous les rapports sociaux. Comment un
moderne pourrait-il entendre, sans réagir, les appels de voix
musulmanes autorisées qui invitent à rétablir dans les socié-
tés contemporaines, par exemple, les peines légales infligées,
selon le droit musulman classique, au voleur, à l'adultère ou
à l'apostat ? Rares sont, en Islam, ceux qui peuvent poser
publiquement de telles questions. Il faut l'ouverture d'esprit
et le courage d'un Mohammed Talbi pour déclarer « Si
pour le Christianisme les difficultés sont surtout et non
exclusivement théologiques, pour l'Islam elles sont sur-
tout et non exclusivement nomologiques. Est-on en
droit de condamner à mort l'apostat, ne serait-ce que théori-
quement, tout en souscrivant à la Déclaration des droits de
l'homme ? » (13). ).
Sans doute l'histoire chrétienne passée a-t-elle enregistré
de très graves atteintes aux droits de l'homme sous couvert
d'inquisition, de croisade ou de guerre de religion. Mais,
dans le présent, les consciences religieuses en Occident ne
peuvent plus concevoir de fidélité à Dieu qui ne serait pas
entièrement fondée sur le respect de l'homme. Elles ont de la
LE DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIEN

peine à admettre que l'imposition à une société d'une loi


révélée puisse faire l'œuvre de Dieu dans le monde. Cette
question était au centre de l'incompréhension entre chrétiens
et musulmans lors de la rencontre de Cplombo. Elle est pré-
sente dans la plupart des débats entre minorités chrétiennes
et majorités musulmanes. Une déclaration islamique univer-
selle des droits de l'homme a bien été proclamée en octobre
dernier à l'UNESCO, pour montrer au contraire comment
la Loi Divine révélée {chari'a ) fonde le vrai respect des droits
de l'homme. Mais le résultat n'est guère convaincant pour
un non-musulman, surtout lorsque, dépassant les expres-
sions laïcisantes de la traduction française, on retourne au
texte arabe et aux citations du Coran et de la Sunna qui le
fonde (14). 14. Déclaration Islamique
Qu'on ne croie pas que nous sommes revenus aux argu- Universelle des Droits de
l'Homme. Unesco, Paris, 19
ments apologétiques des controverses islamo-chrétiennes du septembre 1981.
Moyen Age. Il s'agissait alors de confondre l'adversaire en
faisant feu de tout bois. Aujourd'hui, les objectifs sont diffé-
rents. C'est au moment où un homme de dialogue s'appro-
che avec respect de la tradition de son frère, pour en recevoir
aussi un appel venant de Dieu, qu'il se trouve soudain blo-
qué dans sa recherche, déçu dans son attente, scandalisé
dans sa foi, parce que la parole proposée lui paraît indigne
de Dieu.
L'ESPÉRANCE DU DIALOGUE

Les difficultés précédemment évoquées ont conduit plus


d'un protagoniste du dialogue à perdre l'espérance dans les
chances de succès des confrontations théologiques. Ne
suffit-il pas de vivre au jour le jour les joies des rencontres
quotidiennes ? Si souvent, il nous suffit de rendre grâce à
Dieu pour les mille et une délicatesses de tant et tant de
croyants simples, qui s'embarrassent peu des appareils théo-
logiques et des orthodoxies, et leur préfèrent les partages
concrets dans les combats quotidiens et les voisinages de
coeur. Et je ne peux ici résister au désir d'évoquer un petit
village musulman, en lisière du désert, dans lequel vit, toute
seule, une chrétienne fraternelle. N'est-ce pas l'Imam du vil-
lage qui lui a aménagé une grotte proche du douar, pour ses
retraites annuelles ? N'est-ce pas le chef du village qui a
encouragé les familles à porter à la retraitante, jour après
jour, son eau et son pain quotidien ?
La souffrance de beaucoup de croyants des deux tradi-
tions, c'est justement de mesurer quotidiennement la dis-
tance qui existe entre nombre d'attitudes respectueuses
vécues à la base et un discours officiel des institutions qui
continue d'exclure l'autre partenaire.
Peut-on renoncer alors à chercher les chemins d'une meil-
leure compréhension entre les représentants des deux tradi-
tions religieuses ? Le christianisme n'est-il pas convaincu
que l'Esprit de Dieu remplit l'Univers et que, de l'intérieur
de chaque conscience et de chaque communauté humaine, il
appelle les hommes à se tourner, au nom de Dieu, vers la
Vérité et la Fraternité ?
Cependant, cette conviction de foi se heurte tous les jours
à des discours ou des positions officielles par exemple
dans les manuels d'enseignement religieux édités par les
Etats que l'on rougirait de présenter en langue euro-
péenne. Il faut donc attendre que, de l'intérieur de l'Islam,
un effort soit entrepris pour réviser les attitudes à l'égard des
partenaires, en réponse à celui qui a été accompli, dans de
nombreux pays chrétiens, pour une présentation plus objec-
tive de l'Islam.
On peut considérer que les incompréhensionsprésentes ne
sont qu'une étape à dépasser, quand les chocs en retour des
excès du colonialisme économique et culturel auront épuisé
leurs effets.
Il existe d'ailleurs déjà des groupes qui s'efforcent de
comprendre l'autre tradition selon ce qu'elle est, et admet-
tent, dès le principe, d'être mis en cause par la pensée du
partenaire. C'est le cas, par exemple, au Maghreb (surtout
au Maroc et en Tunisie) pour les universitaires chrétiens et
musulmans du GRIC (15). C'est également la perspective
adoptée par le département d'études islamo-chrétiennes de
l'Université Saint-Joseph à Beyrouth.
Le vrai dialogue islamo-chrétien doit dépasser les échan-
ges entre les deux interlocuteurs, pour devenir, en quelque
sorte, intérieur à chacun d'eux. Il s'agit en définitive d'un
dialogue que chacun de nous poursuit avec sa propre tradi-
tion, à cause du témoignage que m'apporte le partenaire sur
son patrimoine religieux et son cheminement spirituel.
Il atteint son sommet au moment où ma volonté de
comprendre l'autre me conduit, au delà des faciles différen-
ces par complémentarité, jusqu'à cette différence irréducti-
ble entre la parole qui me fait vivre et celle dont vit le
croyant de l'autre tradition.
LE DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIEN

Massignon a ouvert aux chrétiens un chemin de respect


pour l'Islam en cherchant dans l'expérience de Hallaj un
témoignage spirituel en harmonie avec la tradition mystique
du christianisme.
Il faut désormais aller plus loin, jusqu'à la rencontre avec
nos partenaires musulmans, en ce lieu même qui les consti-
tue musulmans et non chrétiens. La rencontre, aujourd'hui,
hésite devant le noyau dur de nos différences. N'est-ce pas le
coeur du dialogue, celui qui devrait préparer la véritable
communion, une communion dans la différence reconnue et
assumée ?

Monseigneur HENRI TEISSIER

les éditions ouvrières


Francis DUMORTIER

CROYANTS
EN TERRES PAIENNES
Première épître
aux Corinthiens

Pour une lecture différente,


audacieuse
de l'Ecriture.

22236 -204 pages – 46 F


Bouc émissaire et Révélation chrétienne
selon René Girard

L œuvre de René Girard fascine, et ce n'est pas son


dernier livre, Le Bouc Emissaire (Grasset, 1982), qui
mettra fin à cette fascination. Voilà en effet un professeur
de littérature comparée, habitué à lire mythes, contes et tra-
gédies, donc à scruter les sagesses traditionnelles, formé
dans le giron de notre bonne vieille université pour qui les
classiques honorables excluent l'univers religieux juif et
chrétien, qui peu à peu, par curiosité autant que par intérêt,
en vient à ouvrir la Bible. Le voilà qui croit lire dans ce texte
ignoré la révélation de tout ce que les autres textes man-
quent, défigurent ou trahissent. Et c'est sans doute à cause
de l'audace par laquelle Girard remet au centre de l'analyse
des cultures et de l'anthropologie ce que l'épistémologie
moderne ou les sciences humaines tiennent pour frappé de
non-pertinence et de non-validité, à savoir le christianisme,
que beaucoup se sentent déconcertés et comme pris à revers.
Ce qui, estime-t-on, relève d'une mentalité primitive, ou est
en tout cas incapable de dévoiler quoi que ce soit d'éclairant
sur nos propres sociétés, ce qui a été refoulé par un mouve-
ment profond et complexe de la modernité, s'impose à nou-
veau comme ce qui devrait permettre à nos sociétés de sortir
de leur aveuglement sur elles-mêmes.
LE BOUC ÉMISSAIRE

UNE TRIPLE AUDACE


Mais cette audace se double d'une autre le refoulé chré-
tien n'instruit pas seulement les hommes sur leur destinée
religieuse.; il dévoile le sens des phénomènes les plus obvies
de la scène politique aussi bien que les structures les plus
profondes de notre humanité. Il explique à quel prix nos
sociétés doivent payer, et paient effectivement, l'ordre et la
paix pourtant précaires sur lesquels elles reposent. Il oblige
à mettre le doigt sur une violence fondamentale, née du désir
d'imitation et sur les multiples procédures rituelles par les-
quelles nous tentons d'écarter le risque du chaos et de la
confusion. Il montre que nous ne pouvons obtenir la paix du
peuple qu'en renouvelant, par bonheur sous forme rituelle la
plupart du temps, mais parfois sous forme réelle, l'exclusion
d'une victime, le sacrifice d'un seul, le meurtre d'un « coupa-
ble » accusé de perturber la paix, l'harmonie, le bonheur.
Par là ce refoulé jette une lumière aussi vive sur l'actualité
internationale, les exclusives dont les idéologies se nourris-
sent pour serrer les rangs des partisans, les conflits multiples
de la vie sociale, que sur les structures permanentes de la
constitution de l'humanité de l'homme.
Car, à la double audace d'élever le refoulé chrétien au cen-
tre pour lui conférer le rôle de clé interprétative de tous les
phénomènes sociaux, « superficiels » ou fondamentaux,
Girard ajoute encore l'ultime intrépidité de faire de la Révé-
lation chrétienne une nouveauté encore inouïe. La Bonne
Nouvelle que véhicule le christianisme n'a guère été enten-
due. Et si, sur ce point, le dernier ouvrage de Girard accuse
moins que les précédents une rupture entre un christianisme
primitif et un christianisme historique, vite triomphant du
premier (dès saint Paul pratiquement), l'idée d'une lumière
encore cachée de la Révélation, donc non perçue dans toute
sa fdrce illuminatrice, demeure au centre. En ce sens, loin
d'appartenir au passé, le christianisme offre un message que
nous pouvons enfin commencer à mieux entendre il en est
ainsi parce que les processus de la victime expiatoire
s'émoussent dans nos sociétés, parce que nous commençons
à saisir, pour ainsi dire expérimentalement, l'absurdité et
l'inefficacité des exclusions (purges, chasses aux sorcières,
mises à mort, racismes, etc.), parce que, enfin, les grands
systèmes prétendant dénoncer la cause de nos maux et
l'exclure à tout jamais, manifestent de plus en plus leur sotte
prétention, quand ils n'ajoutent pas encore aux violences
qu'ils prétendent éteindre. C'est donc aujourd'hui que nous
pouvons entendre dans sa nouveauté et son tranchant une
Nouvelle encore inédite.

Ainsi beaucoup de ceux qui se désespéraient à l'idée que le


christianisme n'ait plus rien à dire à une société moderne se
sont-ils réveillés heureusement surpris, et quelque peu exal-
tés, devant la joyeuse nouvelle selon Girard. Bien loin de ne
plus parler, seul le christianisme est capable d'une parole qui
va à l'essentiel les sciences humaines, elles, s'appuyant sur
l'apparence et victimes d'un rationalisme scientiste qui les
porte à déconsidérer a priori le message chrétien, sont aveu-
gles sur leurs présupposés et nourrissent l'insatisfaction et la
division. On pourrait donc dire que la triple audace que j'ai
cru déceler se déploie en un projet ambitieux lui-même à un
triple niveau Girard veut développer une anthropologie
fondamentale celle-ci permet une critique radicale de la
modernité cette critique est conduite au nom de la Révéla-
tion chrétienne qui lui donne sa force et sa pertinence.

UN PROJET AMBITIEUX
Cette triple séquence restitue sommairement l'apport
essentiel des théories de Girard. Car l'ambition est bien tout
d'abord de développer une interprétation qui ait valeur inté-
grative, et qui se substitue aussi bien aux sciences de
l'homme qu'à la théologie cette interprétation, Girard ne
craint pas de la qualifier de scientifique, et prétend trouver
en elle les éléments d'une anthropologie fondamentale.
Cette anthropologie se déploie à partir d'une sorte de fasci-
nation, chez Girard lui-même, devant la violence. Sa ques-
tion, pourrait-on dire, consiste à expliquer d'où vient la vio-
lence et pourquoi elle exerce des ravages toujours renouve-
lés. D'où une analyse du désir montrant que la violence n'est
nullement originaire (comme si l'homme était mauvais par
nature, ou son désir dénaturé), mais seconde elle naît dans
un rapport entre désirs rivaux. Essentiellement relation-
nelle, elle est rivalité de sujets en conflit pour la possession
d'un objet semblable, bien qu'elle ne trouve pas plus sa
source dans la rareté de l'objet que dans une perversion du
1. Des choses cachées sujet (1). Elle naît d'une peur qu'autrui, par l'intermédiaire
depuis la fondation du de l'objet convoité, ne menace l'identité du sujet. Cette peur
monde, Grasset, 1978, p. 26
sq. culmine dans une crise où le sujet, se croyant menacé
d'indistinction, cherche à éliminer l'autre pour confirmer ou
LE BOUC ÉMISSAIRE

conforter sa différence. Cette crise joue d'emblée dans un


espace social, et elle se reproduit chaque fois que des indivi-
dus se sentent menacés dans leurs différences ou que le
chaos, l'indistinction, l'égalité niveleuse prennent le dessus.
Elle ne trouve sa solution (illusoire, bien entendu), ou
encore le groupe ne reconquiert son unité menacée qu'en
expulsant une victime identifiée à la cause du mal. Cette vic-
time, le bouc émissaire (2), devient le centre d'un processus 2. Sur Ics critères de choix
de sacralisation, puisqu'elle est à la fois redoutée (donc de la victime, cf. Le Bouc
Emissaire, ch. Il.
repoussée du groupe) et magnifiée (car son exclusion res-
taure paix et harmonie du groupe). En ce sens, le « reli-
gieux » est au cœur de la genèse du social et du culturel,
puisque la victime tuée devient source de vie ce qu'on tue
donne vie. Et, au fond, les sociétés s'ingénient à revivifier ce
processus tout en le ritualisant elles tentent de reproduire,
chaque fois qu'une crise apparaît, ce processus sacrificiel
sous forme de rites (3). 3. La Violence et le Sacré.
Grasset, 1972, p. 143 et
Une telle anthropologie fondamentale nous situe, on le p. 147.
voit, au cœur du processus d'humanisation et de socialisa-
tion. Elle dévoile sous la paix et la stabilité apparentes des
sociétés un non-dit caché, et toujours exclu toute paix est
payée au prix du sang d'une victime de ce processus, nos
sociétés modernes se croient émancipées. Mais elle dénonce
dans cette prétention rationaliste l'aveuglement même dont
toutes les sociétés sont la proie devant la violence. Nous
nous croyons délivrés du processus victimaire, alors qu'il se
reproduit sous nos yeux sans même que nous puissions
l'apercevoir et le maîtriser, puisque nous croyons en être
délivrés. Or, pour l'énoncer schématiquement, l'agressivité
que soulève la perception des différences (classe d'âge, sexe,
richesse, talent, etc.) tend à les niveler et, par là-même, pré-
cipite l'extension de la menace généralisée on sait de moins
en moins qui est qui, qui agresse et qui est agressé, qui est
exploiteur ou exploité mais cette menace qui devrait con-
duire à reproduire le processus victimaire y parvient de plus
en plus mal. Car le développement technologique, et en par-
ticulier la menace nucléaire, neutralise le processus, l'élimi-
nation d'une victime-coupablerisquant d'entraîner, non pas
la paix, mais le conflit généralisé.
En réalité, l'exposé précédent ne rend pas compte du
foyer à partir duquel la théorie de Girard se déploie. Plus on
avance dans l'œuvre, et plus l'on perçoit que, au dire de
Girard lui-même, c'est la Révélation chrétienne qui, seule,
permet de développer l'anthropologie fondamentale évo-
quée ci-dessus, et c'est encore en son nom que l'on peut
dévoiler l'aveuglement de nos sociétés. En effet, les mythes
des sociétés traditionnelles parlent bien de sacrifices et de
victimes expiatoires mais, à leurs yeux, la victime est cou-
pable, et, comme dans le racisme moderne (ou l'antisémi-
4. Le Bouc Emissaire, tisme) (4), le groupe a raison de l'éliminer. Par contre, dans
ch. I. l'Ancien Testament déjà, mais surtout dans les évangiles, la
victime est déclarée innocente du mal dont on l'accuse. Ce
retournement met la Révélation chrétienne à part, puisque
seule elle débusque l'illusion sacrificielle non seulement le
sacrifice de la victime ne sert à rien, mais la victime n'est pas
la cause du mal. Les coupables sont les accusateurs, ou, plus
exactement, identifiant le mal à une cause qui n'en est pas
une, ils ne savent pas ce qu'ils font. La Révélation chrétienne
enraye le processus victimaire en montrant la folie du méca-
nisme auquel il obéit. Elle conduit donc les hommes à cher-
cher la réconciliation dans le pardon, à ne pas avoir peur
d'autrui et à ne plus considérer son désir comme rival elle
appelle au refus de la violence et oblige au regard fraternel.
En ce sens, la Révélation chrétienne fonde l'anthropologie
fondamentale et éclaire sur le juste rapport de l'homme à
l'homme.

UN CHRISTIANISME RATIONALISÉ ET GNOSTIQUE


Déconcertante par l'ampleur de son ambition, débordant
allégrement les frontières des disciplines accréditées, concer-
nant aussi bien l'ethnologue que le sociologue, le politolo-
gue, le théologien ou l'exégète, la théorie de Girard n'a sus-
cité jusqu'ici que l'enthousiasme sans nuances ou la réproba-
tion hautaine. Elle mérite pourtant un débat, à la mesure
des espérances que beaucoup mettent en elle et des graves
5. L'insistance sur le sacri-
fice mérite débat. J'en ai traité ambiguïtés qu'à mes yeux elle recèle. Je ramasse quelques
remarques, non exclusives (5), qui trouvent des appuis dans
dans jésus-Chnst ou Diony-
sos, Desclée, 1979, p. 94 sq.,
et n'y reviens pas ici. Le Bouc Emissaire, en particulier.

Révélation et mécanisme social


Girard pense bien dénoncer un rationalisme moderne
triomphant dans les sciences de l'homme mais tout porte à
croire qu'il reste lui-même enfermé dans les présupposés de
ce rationalisme critique. Sa théorie se déploie en effet selon
des postulats identiques à ceux des pensées de la « généalo-
gie » ou de la déduction qui rapportent un état de choses
LE BOUC ÉMISSAIRE

superficiel à un ordre plus profond, plus fondamental, et


censément plus décisif. Elle présuppose en effet, d'abord, le
règne d'un aveuglement largement répandu concernant la
nature des processus sociaux, et ce point ne peut manquer
de faire penser aux critiques de la conscience naïve victime
de l'idéologie ou de la conscience claire manœuvrée par des
pulsions qu'elle ignore. Elle admet, ensuite, la possibilité
d'un déchiffrement de ce mensonge le règne de l'illusion
n'est pas tel, en effet, que quelqu'un au moins (Marx,
Freud. ou Girard) ne puisse percer le voile des apparen-
ces cette clé existe, mais cachée au vulgaire. La juste intelli-
gence de la théorie, enfin, permet de tirer au clair ce qui res-
tait obscur, d'interpréter les mythes, de dévoiler l'enjeu des
exclusions sociales, bref, de mettre à plat ce qui restait replié
dans l'obscur, d'éclairer (ô esprit des Lumières) les ténèbres
de la conscience commune.
Mettant en oeuvre ce processus « généalogique », Girard
participe incontestablement du rationalisme critique
moderne. En ce sens, il a sans doute moins d'originalité et
introduit moins de nouveautés qu'il ne le croit. Mais tel n'est
pas encore le point qui fait difficulté. Ce qui gêne, c'est que
Girard fait jouer à la Révélation chrétienne (du moins à ce
qu'il nomme ainsi) un rôle critique c'est elle qui donne la
clé de l'humanisation de l'homme et des mécanismes
sociaux. Le christianisme gagne une force de critique sociale
pertinente qui, on l'a vu, fascine beaucoup de lecteurs, mais
c'est à un prix très lourd. La Révélation est dévoilement de
processus sociaux, manifestation des sources de la violence
inter-humaine, école de non-violence. Elle devient une disci-
pline qui prend le premier rang des sciences sociales, rang
prééminent et proprement révélateur. Mais le message
consigné dans la Bible et manifeste dans la vie et la résurrec-
tion du Christ ne perd-il pas gravement de sa portée dès lors
qu'on entend en lui essentiellement un message anthropolo-
gique et social ? La Révélation chrétienne est-elle révélation
de la violence ou révélation de l'inouï de Dieu ? Message à
visage social ou message qui ouvre l'homme à une Présence
méconnue et amoureuse ? Il nous semble que la théorie de
Girard ne parvient à faire du christianisme une force rivale
des sciences de l'homme qu'en réduisant la Révélation au
dévoilement des mécanismes sociaux fondamentaux.
A cette difficulté essentielle s'en ajoute une autre. Mettant
la Révélation au rang des discours généalogiques qui, d'une
illusion apparente, font passer à une vérité plus vraie,
Girard la condamne au même sort que les pseudo-sciences
qu'il critique. Assurés de la vérité contre les apparences
6. Ce processus semble
particulièrement à l'œuvre trompeuses, ces discours ne se laissent informer et critiquer
dans Le Bouc Emissaire.
Ainsi, nous est-il expliqué, les
par aucun fait, car tout phénomène qui bouscule la théorie
mythes rapportant des rites est immédiatement repris et interprété par elle à son profit.
d'expulsion confirment l'in- Idéologiques, de tels discours le deviennent parce qu'ils ont
terprétation ce qui va de soi.
Mais on ajoute « Loin de toujours raison contre les faits. Ce processus de dérèglement
contredire notre thèse. les idéologique est trop connu dans ses avatars pseudo-
mythes entièrement privés de
stéréotypes persécuteurs lui marxistes ou pseudo-freudiens pour qu'on y insiste. Il ne
apporteront la confirmation semble pas que la théorie de Girard échappe à ce destin des
la plus éclatante » (p. 50).
Nous avons déjà malheureu- rationalismes réducteurs (6). Du coup, la Révélation serait-
sement vu ailleurs ce proces- elle ce qui permet d'avoir raison à tout coup ? Donc, finale-
sus, où le pour comme le
contre confirment également
la thèse défendue (lutte de
ment, de questionner à vide ? Mais l'erreur n'est-elle pas d'y
classes, complexe d'CEdipe.).
). chercher une théorie scientifique totale ?

Un savoir, plus qu'une foi

La Révélation est donc, ici, le savoir vrai des processus


sociaux. Mettant ainsi cette Révélation sur le plan des
savoirs des sciences humaines, Girard montre clairement
que, chez lui, le christianisme est d'abord une instance
d'explication des mécanismes sociaux, comme si le chrétien,
grâce à la Révélation, était un super-sociologue, sorti des
brumes de l'illusion et connaissant enfin le foyer des phéno-
mènes de la violence. Par là, le christianisme selon Girard
est la connaissance vraie des nécessités sociales. Il permet de
découvrir les nécessités cachées et, sur la base de cette
connaissance, il permet d'échapper aux malédictions du
monde des apparences. On ne saurait mieux pressentir ici
combien ce christianisme prend figure de rationalisme gnos-
tique. L'essentiel est d'accéder au savoir vrai pour être sauvé
de la violence victimaire. Nul besoin de croire (croire en qui,
d'ailleurs ?). En effet, lorsque Girard se prononce sur la por-
7. Par exemple dans Alter- tée concrète de sa théorie (7), il est conduit à dire qu'on ne
natives non violentes n° 36,
janvier 1980, p. 49-67. peut plus aujourd'hui échapper au christianisme, que ses
vérités s'imposent même aux non-croyants, puisque le mes-
sage de la non-violence est un impératif à l'époque nucléaire.
Ainsi donc, ou l'on est consciemment chrétien, parce qu'on
a pris conscience de la théorie scientifique du processus vic-
timaire, ou on l'est inconsciemment, parce que la non-
violence est devenue inéluctable sous l'effet du « texte judéo-
chrétien » dans nos sociétés, même si le discours rituel reste
LE BOUC ÉMISSAIRE

celui de la violence (division des blocs, lutte de classes, stra-


tégies de la dissuasion, etc.). Comment mieux dire que le
christianisme sans foi est aussi un christianisme sans
liberté ? Il n'y a pas à adhérer à une Parole qui se propose
pour entrer dans une convivance à accueillir une liberté
gracieuse et prévenante qui s'offre à une autre liberté il
s'agit de s'approprier un savoir qui sauve de l'ignorance et de
la violence sociale, et qui déjà, de toute façon, agit histori-
quement, qu'on le veuille ou non.

une anthropologie
Une urtirjrujsutugie réductrice
Une critique technique de la théorie devrait montrer
comment ce rationalisme gnostique conduit Girard à écarter
dans les textes bibliques tout ce qui cadre mal avec lui. Ainsi
l'identification de la mort du Christ avec le rite du bouc
émissaire est-elle déjà caractéristique (8), mais non moins, 8. Le Bouc Emissaire,
dans la Passion elle-même, la relativisation de l'attitude de p. 169.
don de soi, d'offrande, de remise entre les mains du Père,
pourtant si présente dans un évangile comme celui de Jean,
par exemple. Si, en effet, le sacrifice n'est qu'une couverture
au profit de la seule exclusion sociale, la victime peut tout
au plus s'illustrer par son innocence et sa volonté de pardon
(d'ailleurs assez vaine dans le contexte de cette interpréta-
tion), mais nullement transfigurer l'exclusion en acte d'allé-
geance à Dieu.
Ce qui précède conduit à se demander si, contrairement
aux affirmations de Girard, ce n'est pas une certaine anthro-
pologie qui reconstruit un christianisme gnostique, plutôt
que la Révélation qui organise l'anthropologie. Pour l'aper-
cevoir, arrêtons-nous simplement sur la théorie de la vio-
lence impliquée ici. On peut remarquer d'abord que ce
terme générique est réellement la catégorie englobante et
qu'elle semble exclure (ou inclure ?) aussi bien le mal, la
mort, que le péché. Et, effectivement, Girard accorde plus
d'attention au meurtre d'Abel par Caïn qu'à la tentation
d'Adam et d'Eve. Est-ce un hasard (9) ? Or, la tradition a 9. Comme chez Hobbes,
plutôt majoré l'épisode du jardin d'Eden, sans oublier la mort est menace de mort
venant d'autrui, et non mal
l'autre, parce qu'elle a vu dans la lésion du rapport à Dieu le ontologique. Cette« réduc-
fondement de la lésion du rapport social, et non l'inverse. tion de la mort est elle-
même culturellement bien
Dès lors, la violence sociale est-elle la catégorie englobante située.
du péché, ou le contraire ? A-t-on vraiment tout à fait
compris la violence sociale, le meurtre du frère, l'exclusion
de la victime, tant qu'on n'a pas perçu que, dans la mise à
l'écart de l'autre, se joue une mise à l'écart bien plus radi-
cale ? Où est l'aveuglement ?
Mais si le péché est beaucoup plus déterminant que la vio-
lence fratricide, s'il concerne le rapport à Dieu (y compris
dans le rapport social), on ne peut prétendre en être délivré
que sur l'initiative de l'Autre. Or, pour Girard, c'est le savoir
qui délivre de la violence, c'est la connaissance des processus
réels qui dévoile la vanité du rite victimaire. La non-violence
conjugue donc un impératif éthique et une juste intelligence
de la nécessité sociale. Le salut vient de la connaissance, non
de la foi, ni du crédit accordé à une Parole de grâce.
Cette remarque conduit à s'interroger sur la pertinence
anthropologique de la violence selon Girard. Quelle est
donc cette violence que l'on peut écarter et maîtriser par le
savoir ? Il faudrait mettre en cause ici l'analyse du désir
mimétique et montrer qu'elle est portée par un schème
objectiviste du rapport à autrui. Tout se passe dans la riva-
lité mimétique, selon Girard, comme si les deux sujets
étaient déjà constitués l'un et l'autre, et, se retrouvant face à
face pour une rivalité extérieure, pouvaient découvrir la
vanité de leur opposition. Mais si la violence inter-humaine
est si fondamentale et si peu susceptible d'être surmontée
par le seul savoir vrai, n'est-ce pas que le rapport à autrui est
coextensif avec la constitution du sujet, avec son surgisse-
ment à lui-même, donc contemporain du désir ? La relation
à autrui ne s'opère pas dans une opposition en face à face,
car elle présuppose toujours l'accès du sujet à lui-même, et
cet accès présuppose encore la présence d'autrui (présence
parentale, rôle de la parole, des règles, des gestes d'affec-
tion, etc.). Or, cette présence qui suscite est aussi une pré-
sence qui menace, puisqu'elle conduit l'individu à sortir de
l'indistinction relative où il se trouve d'abord. Ainsi le visage
d'autrui est-il porteur, en même temps, d'amour et de vio-
lence latente, de sorte que cette violence ne s'inscrit pas seu-
lement dans un rapport d'extériorité maîtrisable. Elle est
contemporaine de la constitution du sujet dans son désir
d'exister. Loin de pouvoir l'écarter, ou de l'identifier à une
méconnaissance temporaire, il faut lui reconnaître une place
dans l'humanité de l'homme qui rend assez pâle et inconsis-
tant, pour tout dire contraire aux conditions de l'historicité
humaine, le rêve d'une non-violence universelle. Celle-ci,
loin d'être l'accès à la paix, risquerait bien d'être la chute
dans le chaos et l'indistinction non humaine. Peut-on crédi-
ter la Révélation biblique de nous confirmer dans ce songe
LE BOUC ÉMISSAIRE

humaniste « éclairé », ou n'a-t-elle pas une vision bien plus


profonde du tragique et du mystère de l'histoire ?
Bref, une conception discutable de la violence implique
chez Girard une anthropologie très particulière, qui
commande à son tour la lecture de la Révélation chrétienne,
beaucoup plus qu'elle ne se laisse informer par elle. Certes,
même partiale et indûment élevée au rang de théorie explica-
tive totale, cette conception ne manque pas de jeter de vives
lumières sur certains aspects de la vie sociale (10) (où des 10. Et même sur la lecture
exclusions de type bouc émissaire sont effectivement à des Ecritures. Les derniers
chapitres du Bouc Emissaire,
l'oeuvre), sur la possibilité d'un déchaînement sans frein de en particulier l'étude consa-
la violence sous l'effet du mimétisme, sur l'influence ambi- crée à la décollation de Jean-
Baptiste, sont tout à fait
guë du christianisme qui, non violent sous certains aspects, remarquables.
peut contribuer à enrayer les mécanismes sociaux d'exor-
cisme de la rivalité. Elle oblige à reconnaître aussi que la
Révélation recèle ce que je préfère appeler une sagesse des
relations sociales. Mais la volonté de trop prouver, un ratio-
nalisme fixé sur le modèle des sciences de l'homme rabat le
christianisme du côté d'une sociologie éminente des rapports
sociaux. La Révélation, certes, inclut un savoir. Mais est-ce
un savoir social ? Girard conduit à s'interroger sur la nature
même de la Révélation, et telle est bien notre question essen-
tielle en la voulant socialement efficace, ne manque-t-on
pas ce qui lui est propre ? Donne-t-elle à l'homme un savoir
sur l'histoire au risque de le dispenser de sa liberté (et de la
foi), ou est-elle une proposition d'amour qui suscite une
liberté humaine en lui faisant mesurer les enjeux de ses
actes, sans prétendre l'effacer aussitôt en donnant les clés
(scientifiques) de la juste conduite ? La Révélation nous met
devant le Mystère de l'histoire, mais elle ne confond pas ce
mystère avec un savoir social.
Notes bibliographiques

POUR SORTIR DU CHÔMAGE, TRAVAILLER AUTREMENT ?


• Michel Albert – Le Pari français. Le nouveau plein-emploi. Seuil,
1982, 318 pages, 65 F.
Michel DEBRÉ Peut-on lutter contre le chômage ? Fayard, 1982,
126 pages, 25 F.
Guy Roustang – Le Travail autrement. Travail et mode de vie. Pré-
face de Pierre Rosanvallon. Dunod, 1982, 252 pages, 84 F.

Vouloir faire passer, en France, le travail à temps partiel de 8 à 30


de la population active entre 1982 et 1987. Instaurer pour cela une prime
aux volontaires du travail à temps réduit (PVTR) s'élevant à 40 par
heure effectivement travaillée (soit, pour un travail dont le temps serait
réduit de 50 un salaire réduit seulement de 30 %). Faire financer la
prime par une augmentation de l'impôt sur le revenu et la faire distribuer
par les collectivités locales (régions, départements, communes) en diversi-
fiant son taux en fonction de la gravité du chômage, région par région.
Attendre de cette mesure une diminution massive du chômage en France
avant l'échéance du prochain septennat. Telle est la proposition la plus
originale du Pari français. Pari ou utopie ?
On prononcerait sans beaucoup délibérer le second verdict si ce livre
vivant, incisif, souvent convaincant, n'était l'œuvre d'un commissaire au
Plan, de 1978 à 1981, successeur donc de Jean Monnet et prédécesseur,
mais à un rang certes plus modeste, de Michel Rocard. Ce dernier, pour-
tant, n'est pas tendre pour le projet mort-né de VIIIe Plan (1981-1985),
où s'inscrirait en filigrane l'affreuse vision d'une « société duale » (1).
).
Mais la priorité donnée par la gauche à la lutte contre le chômage ne
commence-t-elle pas, elle aussi, à ressembler à un pari perdu ?

1. Elle se résumait, en fait, à accepter une division accentuée du corps social, entre d'une part
les adaptés et les performants,d'autre part les assistés et les exclus d'une part les secteurs éco-
nomiques de pointe, développant les technologies les plus porteuses d'avenir, d'autre part les
activités déclinantes soutenues le temps nécessaire pour réduire les effets sociaux de l'abandon
d'une part les régions exportatrices et dynamiques, d'autre part les provinces abandonnéesà la
mort démographiquequi les guette d'une part un véritable accès à la santé et à la formation
permanente, d'autre part un système d'instruction et de soins à peine améliorés. » Plan intéri-
maire stratégie pour deux ans 1982/1983. Présentation de Michel Rocard. Flammarion,
1982, p. IX.
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

Peut-on donc lutter contre le chômage ? Michel Debré en est convaincu


et propose même dix mesures, dont la première consisterait à diminuer le
poids des charges sociales qui pèsent sur les entreprises, la troisième à
« mettre fin à l'indexation permanente et généralisée
des revenus », la
sixième à modifier l'orientation qui aboutit à transformer le Marché
commun en « passoire », la huitième à freiner l'augmentation du nombre
des travailleurs immigrés, la neuvième à mener une « intelligente politique
familiale ». A ce propos, quelle sera sa réaction devant la proposition de
favoriser le travail à temps partiel qui, de toute évidence, paraîtra parti-
culièrement séduisante aux femmes, qu'elles soient ou non à la recherche
d'un emploi ? Ne va-t-elle pas vider les foyers et. les berceaux ?
En réalité, la plupart des mesures préconisées par Michel Debré revien-
nent à appliquer une politique économique plus « volontariste », de type
monétariste, celle d'un Mr Reagan ou d'une Mrs Thatcher, habillée aux
couleurs de la France. Or, de toutes les politiques expérimentéesdepuis la
seconde guerre mondiale, et surtout depuis les « chocs » des années
soixante-dix, Michel Albert démontre parfaitement les limites et les inco-
hérences pour le présent et l'avenir prévisible, n'hésitant pas à affirmer
que la chirurgie monétariste va échouer (p. 78 à 89), comme ont échoué
les vieilles politiques de gauche (p. 71 à 77), comme elles ne peuvent
qu'échouer, même quand elles font preuve d'éclectisme (cas de la R.F.A.), ),
dans un pays comme la France, ballotté par les tourmentes d'une « crise »
mondiale de longue durée, apeuré devant la révolution électronique et où
les « vieux mâles » font la loi (p. 128 à 187) entendez non pas les vieux
hommes politiques, mais les défenseurs de toutes les situations acquises,
qu'il s'agisse des secteurs où la sécurité de l'emploi est la plus grande (ce
qui n'est pas seulement le cas du secteur public) ou de tous ceux qui défen-
dent leur emploi contre les jeunes, les femmes, les immigrés, les intéri-
maires. Ce qui nous ramène au problème de la « société duale ».
Car c'est précisément pour casser le schéma d'une France coupée en
deux non pas entre la droite et la gauche, mais entre les « perfor-
mants » et les « exclus », pour reprendre les mots de Michel Rocard
que Michel Albert propose aux Français de s'engager plus résolument
dans la « révolution du temps choisi » (2). Cela implique, bien sûr, que
l'on ne néglige pas l'investissement productif (en ayant le courage, comme
le préconise Michel Debré, de modérer la croissance de la consommation,
des revenus, des charges sociales), mais que l'on prête autant d'attention à
l'investissement social « La thérapeutique du chômage, nous ne le répé-
terons jamais assez, est de moins en moins un problème de gouvernement
et de plus en plus un problème de société » (p. 123). Pour cela, il faut
nous engager dans la voie d'un « taylorisme à l'envers » « Comment
faire boire un âne qui n'a pas soif ? En l'occurrence, il faut cesser de le
traiter comme un âne » (p. 152).

2. Titre d'un ouvrage, préfacé par Jacques Delors, œuvre d'un groupe de travail d'Echange et
Projets, Albin Michel, 1980.
Pour sortir du chômage, travailler autrement ? La perspective est sédui-
sante mais, pour réussir, la thérapeutique proposée suppose que soient
réunies un certain nombre de conditions, et pas seulement que soit lancé
un appel vibrant à la « solidarité » (ce que ne manquent pas de faire l'un et
l'autre Michel). Aussi aura-t-on intérêt à lire, en complément de l'ouvrage
de Michel Albert, celui de Guy Roustang, animateur du Laboratoire
d'économie et de sociologie du travail (LEST). Après avoir fait la synthèse
des études récentes sur l'« autre » croissance que celle de l'économie pro-
prement dite, sur la « qualité » du travail salarié, sur le travail « indépen-
dant », « souterrain », les services « non marchands et, bien sûr,
semble décidément se résu-
« l'économie dualiste », question en laquelle
mer tout le débat de fond, il conclut, comme en écho au Pari français,
mais d'un point de vue plus ample, presque philosophique
« En
définitive, compte tenu des progrès technologiques attendus, et
d'une relative saturation dans l'équipement des ménages, il sera de plus en
plus difficile d'augmenter sensiblement l'emploi et de réduire le chômage
en maintenant la durée du travail. Le partage de l'emploi est à l'ordre du
jour. Refuser de partager le travail en réduisant sensiblement les horaires
permettrait de perpétuer le système il y a ceux qui travaillent beaucoup
et n'ont guère le temps de penser, et ceux qui sont en chômage et rêvent de
travailler. L'équilibre de la société productiviste repose sur le travail rejeté
et désiré tout à la fois. Dans la mesure où l'emploi dans notre société
demeure un lieu de socialisation et permet d'acquérir un revenu, d'être
socialement reconnu, de préserver son indépendance et sa dignité, il ne
faut pas qu'il y ait les exclus de l'emploi. Il faut refuser les facilités qui
consistent à renvoyer des personnes âgées. de plus en plus jeunes
(57 ans, par exemple), à demander aux femmes de rester chez elles, à éli-
miner tous ceux qui ont le moindre handicap. Bien sûr, le partage de
l'emploi par la réduction de la durée du travail n'est pas simple car les tra-
vailleurs ne sont pas interchangeables. Il faut donc que des négociations
collectives très décentralisées s'assurent que le partage de l'emploi ne
désorganisera pas la production. Mais la visée est claire. Puisque le
système du salariat reste le principal distributeur des rôles sociaux, puis-
que notre société considère (pour l'instant. ) que s'occuper de ses enfants,
de sa maison et éventuellement de mille autres choses importantes, c'est
être « inactif », il faut que tous ceux qui croient nécessaire, pour échapper
à cet étiquetage, de trouver un emploi, puissent le faire » (p. 227).
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

EGON SENDLER L'icône. Image de l'invisible. Eléments de théologie,


esthétique et technique. Desclée De Brouwer, 1981, 320 pages, 32 repro-
ductions couleur.

L'art de l'icône nous plonge dans un monde à la fois très familier et


quelque peu différent du nôtre familier car il est le monde de la foi chré-
tienne commune, différent parce qu'il exprime le christianisme byzantin
avec ses modes de représentation et sa sensibilité propres. L'icône parle à
tous les chrétiens, ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui, mais il ne faut
pas méconnaître ses caractèresparticuliers si l'on veut apprécier toutes les
richesses variées qu'elle nous transmet.
Cet art byzantin n'entend pas d'abord imiter la nature ou la vie, comme
l'art auquel nous sommes habitués en Occident, mais au contraire il s'éloi-
gne volontairement de la copie exacte et du relief pour mieux exprimer
l'idée, le principe spirituel. La distinction entre ces deux formes d'art (imi-
ter la nature, exprimer la nature) constitue le préalable indispensable à
celui qui aborde le monde des icônes, s'il ne veut pas être dérouté par des
œuvres d'art dont les principes et les origines doivent être bien précisés.
On peut dire que l'icône est née lorsque l'esprit grec et l'esprit chrétien
se sont rencontrés, se sont défiés et enfin se sont compris l'un l'autre pour
spiritualiser la matière, ou plus exactement pour représenter le « corps
spirituel » (différent du corps psychique) dont parle saint Paul (I Cor 15,
44). L'icône est le résultat d'une spiritualisation au sens intellectuel, de par
l'influence grecque d'une spiritualisation au sens de glorification de la
matière, de par l'influence biblique. C'est la puissance et la variété de ces
deux courants qui, en mêlant leurs eaux, donnent à l'icône sa force et sa
beauté.
Chacun sait que le monde grec privilégie les idées et que, pour lui, le
sensible est un moyen pour aller à l'intelligible. Car l'intelligible se réflé-
chit jusque dans notre monde terrestre le prototype fixé dans la béati-
tude éternelle se reflète dans l'image qui devient ainsi une réalité précieuse,
la réalité la plus précieuse qui soit sur terre. L'image est plus que l'image,
elle devient présence de l'au-delà.
C'est que la foi chrétienne est intervenue dans ce processus d'abstrac-
tion pour conférer à la matière une dignité que l'esprit grec avait entrevue,
mais qui s'impose de par l'Incarnation du Christ mystère de l'union
sans mélange et sans confusion de la pure divinité avec la pure humanité.
Depuis l'Incarnation, le monde matériel est comme revêtu d'une grandeur
nouvelle il peut devenir le révélateur de l'Absolu. La représentation de
l'Absolu non seulement n'est plus interdite, comme dans l'Ancien Testa-
ment, mais elle devient légitime et même nécessaire comme expression de
l'Incarnation. L'icône naît de cette jubilation de savoir possible la repré-
sentation de l'Absolu, pas seulement une représentation abstraite (celle du
type), mais une représentation personnelle (celle de l'unique).
On comprend dès lors que l'art de l'icône se définisse comme un art non
seulement religieux, mais proprement théologique c'est un traité de
théologie en peinture, mais un traité rédigé sur un mode aussi rigoureux
que lyrique. En effet, il ne vise pas seulement à nourrir l'intelligence, mais
aussi le cœur, et finalement à faire naître la prière. S'il en est ainsi, nous
sommes tout proches de la liturgie.
De fait, si l'on veut être tout à fait précis à propos des icônes, il faut par-
ler d'un « art liturgique ». Non seulement parce que l'inspiration de la
liturgie et de l'iconographie est souvent semblable, mais parce que, dans la
tradition byzantine, l'icône, comme la prière officielle, est soumise à un
contrôle spécial de l'Eglise aussi, tout comme la foi chrétienne trouve
dans la liturgie une forme et une prière authentifiées par l'Eglise, elle
trouve dans l'icône une forme d'art authentifiée par l'Eglise. On peut légi-
timement étendre à l'icône le principe théologique Lex orandi, lex cre-
dendi. En ce sens, l'icône peut servir de règle de foi, de source de prière.

C'est pour nous introduire au cœur de toutes ces richesses que le Père
E. Sendler, qui pratique et enseigne l'art de l'icône depuis plus de dix ans,
au Centre d'études russes de Meudon, a écrit son livre, L Icône. Image de
l'invisible. Ce bel ouvrage, édité avec soin et richement illustré, se propose
un triple objectif initier à la théologie de l'icône, dont l'histoire nous est
retracée de façon à faire saisir les enjeux religieux initier à l'esthétique de
l'icône, en analysant ses formes et ses structures propres initier à la tech-
nique des icônes, en rassemblant des indications précises destinées à ceux
qui veulent peindre dans l'esprit de la tradition authentique.
Ces trois aspects sont complémentaires et c'est leur équilibre qui donne
au livre sa valeur « Si l'on néglige l'élément théologique, l'icône devient
un document ou un monument historique, porteur de renseignements de
valeur pour l'histoire ou le folklore, mais perdant sa substance spirituelle.
En négligeant l'élément scientifique, on se trouve voué à la subjectivité qui
empêche de distinguer l'essentiel de l'accessoire et, par là-même, on risque
d'altérer la vérité transcendante visée par l'icône. En négligeant l'élément
esthétique, l'on méconnaît bien évidemment l'icône. » On le voit, il s'agit
d'un ouvrage très complet, à la fois théorique et pratique en ce sens, on
peut bien affirmer qu'il n'a pas aujourd'hui d'équivalent. La voie choisie
est celle d'une véritable découverte. D'abord parce qu'elle nous garde
d'une idéalisation de l'art des icônes, qui hélas peut se dégrader comme
tous les arts (il existe des icônes dignes du pire Saint-Sulpice). Ensuite, le
propre de ce livre est de nous donner la joie d'inventorier progressivement
tout un trésor qui a été long à se constituer et qui exige du temps pour être
apprécié à son vrai prix.

Le travail d'E. Sendler vient à point pour que l'attrait actuel pour l'icône
se transforme en une véritable découverte, esthétique et religieuse.
« Beaucoup de nos contemporains sont attirés par les icônes, beaucoup
pressentent en elles une richesse qu'ils voudraient inventorier. Ce livre a
été écrit pour les aider à entrer dans ce monde de beauté et de foi. »
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

Xavier LÉON-DUFOUR Le Partage du pain eucharistique selon le Nou-


veau Testament. Seuil, coll. Parole de Dieu, 21, 1982, 380 pages, 75 F.

Le P. Xavier Léon-Dufour s'est donné pour tâche d'affronter les grands


sujets et de les traiter dans toutes leurs dimensions. Ce qu'il a fait pour les
évangiles (cf. Etudes, février 1964, p. 270) et la résurrection de Jésus (cf.
Etudes, décembre 1971, p. 763), il le refait maintenant pour l'Eucharis-
tie. Avec la même volonté d'aller au fond des problèmes, le même souci de
répondre à la fois aux exigences critiques de l'histoire et aux requêtes
essentielles de la foi. Et peut-être, parce que cette œuvre est le fruit d'une
maturation plus longue et d'une attention plus fine au mystère, l'ouvrage
est-il plus apaisé que les précédents, plus discret dans le maniement des
oppositions, et finalement plus convaincant.
Il n'abandonne pas d'ailleurs la méthode des oppositions. Il retrouve,
dans les différents textes eucharistiques, deux traditions distinctes la tra-
dition « testamentaire » du repas d'adieu, où le personnage qui va dispa-
raître confie son oeuvre à ses héritiers la tradition cultuelle, où l'acte
liturgique commémore et rend présent l'événement fondateur, le mystère
de la mort et de la résurrection de Jésus. Le grand témoin de la tradition
testamentaire est Jean, alors que les synoptiques, avec le récit d'institu-
tion, reproduisent la tradition cultuelle. Mais le récit lucanien de la Cène
associe les deux traditions. La tradition cultuelle elle-même semble avoir
connu deux formes l'une, attestée par Matthieu et Marc, où la présence
de la liturgie est la plus visible, accentue le parallélisme entre les paroles
sur le pain et la formule sur la coupe l'autre, que l'auteur nomme antio-
chienne, présente derrière Paul et Luc, laisse encore apparaître, par-
dessous la célébration chrétienne, le souvenir du repas et la forme du récit.
A la source de ces deux traditions, il y a le même événement fondateur,
le don que le Seigneur fait aux siens de son corps et de sa vie. Cette unité
devrait empêcher les chrétiens de faire du culte l'acte suprême il est la
source et le cœur de la charité et du service, il est fait pour cet accomplis-
sement. C'est la composition johannique du lavement des pieds, c'est le
rappel vigoureux de Paul aux Corinthiens, c'est le sens du titre donné par
l'auteur à son livre, « le partage du pain eucharistique c'était le thème
du Congrès de Lourdes. C'est la ligne maîtresse de ce livre.
L'ouvrage ne cherche pas à éviter les problèmes délicats et les questions
brûlantes, il les aborde avec courage et netteté. Et il réussit, par exemple,
à expliquer le « ceci est mon corps » avec une précision et une justesse qui
ne sacrifient rien de la tradition catholique, tout en permettant sans doute
à beaucoup de chrétiens réformés de reconnaître leur foi. On aura peut-
être plus d'hésitation à suivre l'auteur quand il s'interroge sur l'origine des
paroles sur la coupe. Mais on ne peut qu'apprécier la réserve avec laquelle
il propose son hypothèse, et son souci de respecter les requêtes de
l'historien.
Son roman célèbre s'intitule précisé-
ment, de façon intraduisible Die
Blendung, car le feu est au cœur de
son œuvre avec le scandale de la
mort. Ce qui est étonnant, c'est la
REVUE manière dont on voit jouer sous cha-
que phrase les muscles de la pensée,
alors qu'une pudeur proche du secret
DES gouverne l'âme de celui qui, en par-
lant de lui-même, s'efface jusqu'à se
LIVRES perdre dans le premier inconnu de
passage. Apprentissage qui n'a pas de
fin.

• Jean Mambrino

Henri MICHAUX
Chemins cherchés Chemins perdus
LITTÉRATURE Transgressions
ROMANS Gallimard, 1981, 180 pages, 78 F.
En état de perpétuelle révolte
contre les mots, contre le langage
« organisé, codifié, hiérarchisé »,
Elias CANETTI l'auteur de Plume se tourne de plus en
plus vers la peinture des exclus les
Histoire d'une vie (1921-1931)
sauvages, les fous pour tenter de
Le Flambeau dans l'oreille. Traduit saisir le temps qui précède le langage.
de l'allemand par Michel-François Dans les ravagés (comme il les
Demet. Albin Michel, 1982, 390 pages, appelle), il est fasciné par l'énorme,
75 F. indicible malaise de « têtes qui ont
passé par quelque chose d'aussi grave
Sous ce titre déconcertant, voici que la mort ». Les figures monstrueu-
une bien formidable autobiographie. ses, les formes éclatées qu'ils dessi-
Le Prix Nobel de Littérature vient de nent révèlent l'humiliation secrète qui
récompenser le génie d'Elias Canetti, les écrase, mais aussi parfois une
l'un des esprits les plus considérables étrange innocence, l'offrande de
de notre temps (cf. Etudes, décembre signes proches du travail poétique. Ils
1978, p. 695). Né en Bulgarie de sont les « propagateurs de riens de
parents sépharades, élevé à Vienne, riens qui veulent être quelque
citoyen britannique, vivant chose ». C'est cela que Michaux,
aujourd'hui à Zurich, il écrit en alle- avec lucidité et compassion, tente
mand pour sauver sa langue, et lais- d'approcher, ce « bloc de silence qui
ser (comme juif !) un héritage à pénétrer, qui ne laisse
ne se laisse pas
l'humanité entière. Nous avons ici les rien pénétrer », mais contient le
années de Vienne, la formation de savoir de l'Indicible. Qu'il s'agisse là
son esprit, la première expérience d'une démarche au fond religieuse
inoubliable la masse », qu'il por-
de « (au sens le plus exigeant de ce mot),
tera en lui pendant quarante années, on le perçoit par un beau texte
avant de publier son impressionnant étrange « Quand tombent les toits »
chef-d'œuvre, Masse et Puissance, où des êtres perdus, blessés à mort
qui éclaire toute la marche de notre par la vie, viennent chercher refuge
siècle. Le livre entremêle réflexions et dans une sorte de monastère et sont
portraits de façon à la fois révélante mis à l'épreuve par un prêtre qui les
et énigmatique.Je veux dire que nous tourne vers autrui pour qu'ils se
sommes proprement éblouis par sa retrouvent eux-mêmes. Admirable
pensée, par sa démarche, en donnant est l'ultime poème, évoquant la nais-
à ce terme toute l'ambiguïté qu'il sance d'une main sereine, « une
implique éclairement, aveuglement. grande main de lumière » qui ouvre
REVUE DES LIVRES

la Voie « dans une autre vie dans qu'en un sens il se suffise par sa
une autre vue dans un autre charge de vérité et de vie), car il est
vide. ». Le langage retrouvé devient l'aboutissement d'un long chemine-
alors pure bénédiction. ment, douloureux, héroïque, vers
l'unité intérieure. Une exigence sans
Jean Mambrino limite brûle Charles Juliet et le porte
sans cesse en avant de lui-même. A
travers des difficultés inouïes depuis
Michel Leiris son enfance écrasée, il est parvenu à
une liberté qui s'ouvre de plus en plus
Le Ruban au cou d'Olympia à la splendeur du monde et à la souf-
france des visages. Sa vocation d'écri-
Gallimard, 1981, 290 pages, 70 F. vain est sous-tendue par une rigueur,
Le paradoxe de ce livre impression- une gravité, une ambition spirituelle
nant, c'est qu'il tente d'exorciser la immense, qui dépasse de beaucoup le
domaine de la littérature. Il s'efforce
mort par l'étincellement de l'écriture,
et que l'éclat incontestable de chaque vers une justesse, une simplicité qui
page aggrave non seulement l'absur- sont le reflet du dépouillement de
dité, mais encore une terreur presque l'âme. Et, en même temps, il y a en
lui une attention à autrui qui est à la
sans limite de la mort. Ainsi l'ultime
volume de l'admirable Règle du Jeu source des rencontres bouleversantes
(après Biffures, Fourbis, Fibrilles, jalonnant sans cesse son chemin. On
Frêle Bruit) prétend offrir un « festi- ne s'étonne pas de sa ferveur pour
val d'hiver », alors qu'il s'agit plutôt Beckett ou le peintre Bram Van
d'un Palais des Glaces ne reflétant Velde. On est provoqué à chaque
que le néant. Le grand écrivain, dont page au meilleur de soi-même. La
le fil de vie s'amenuise et « touche pensée brûle ici à l'œil nu. Et un peu
plus que la pensée. « Ceux qui étran-
presque au glaive », accumule les glent leur être intérieur renoncent à
détails, les ornements, les futilités,
jamais à la joie. »
pour ralentir le courant formidable
qui l'entraîne vers la Chute. Tel le
ruban de cou qui exalte la nudité de Jean Mambrino
l'Olympia de Manet, chaque hochet
scintillant ne fait qu'approfondir la
nuit. Contrairement aux grandes JeanPENARD
oeuvres de la poésie universelle, le Jour et Nuit
Testament de Michel Leiris, grave,
grinçant, amer, désespéré, consacre Avec une lettre-préface de René Char.
la faillite d'une certaine écriture, et, Gallimard, 1982, 76 pages, 47 F.
malgré son ambition, le terrible cri
chuchoté qui le remplit, semble pres- « Parler dans sa voix demande une
que dérisoire et léger. Reste tout de vie. Et l'on parle ensuite à voix
même ce cri comme un hymne, basse. » Cette pincée d'aphorismes
brouillé de larmes, à l'éphémère. impose ainsi, avec une hauteur fami-
« Jadis,/ autrefois,/ naguère, hier,/ lière et presque fraternelle, la pré-
aujourd'hui,/ demain, bientôt,/ plus sence d'un poète dont chaque mot est
tard,/ jamais. » lourd de vérité. On sent qu'il a lon-
guement fréquenté René Char, mais
Jean Mambrino le ton qu'il a trouvé lui est propre, et
lui permet d'unir la brièveté et la
splendeur. « La page écrite est
Charles Juliet comme un arbre. Il y a longtemps
Journal III (1968-1981) qu'elle est née. » L'enracinement ne
contredit pas une quête jamais ache-
Hachette, 1982, 356 pages, 70 F.
vée. « Je ne suis pas en place. Je dois
aller ailleurs. » Au cœur de ce destin,
Il faudrait ne lire ce troisième tome une expérience ineffable. « Cette
qu'après les deux premiers (bien nuit, vous viviez fortement, votre
visage était uni, et vous restiez avec
moi pour toujours. Un inconnu est
près de vous. Il a sur lui un Signe de
lumière. Ce qu'il a dit me baigne dans
la joie. » Ah Il s'agit bien du jeune
amour arraché, qui marque ensuite TOUS LES LIVRES
toute la vie. « Elle est d'abord venue FRANÇAIS
dans son tablier d'écolière, odorante
et vivante, la mort enfant. Elle est ET ÉTRANGERS
venue d'un corps juste achevé. » Rien
d'étonnant qu'une gravité, une fer-
veur poignante marque les pas de
l'errant par toute la terre. « Nous
aimions. Nous mourions. Tout ce
qui vint ensuite fut répété. » Le temps sont fournis
nous surprendra toujours, impossible rapidement
de s'habituer. « L'été vient de tourner
sur ses gonds de tonnerre, et il n'y a soigneusement
pas d'âge pour souffrir de cela. » avantageusement
Mais nulle complaisance pour la tris-
tesse. « Souviens-toi d'espérer. Ne
laisse pas cendre s'éteindre. Il y a tou-
jours place pour les contre-feux du
malheur. » Le poète a les mains par
ouvertes vers nous pour recevoir
autant que pour donner. « Je vou-
drais que la poésie soit heureuse pour
OFFICE
toujours, avec ceux qui l'aiment et
qu'elle aime. » Reconnaissez donc ici
le mariage de l'éclair et de l'abeille,
GÉNÉRAL
dans l'instant aveuglant.
Jean Mambrino
DU LIVRE
Jules HURET 14 bis, rue Jean-Ferrandi
Enquête sur l'évolution littéraire
Thot, 1982, 38Q pages. 75006 PARIS
En un temps où la vie d'un livre
dépend généralementdes fameux me- fournisseur
dia, où l'on est plus souvent curieux
de potins littéraires que de littérature, d'Universités
la parution de cette Enquête bientôt
centenaire est un événement qu'il ne Séminaires
faut pas ignorer. En 1890, Jules Maisons d'Études
Huret inaugure l'interview littéraire
et cet ancêtre de tous les Pivot qui se Bibliothèques
définit comme un reporter impresario Communautés
dit bien ainsi qu'il a compris le dou-
ble rôle – faire connaître et promou- Couvents
voir de cette nouvelle forme de Institutions
journalisme. Dans ce volume, 64
écrivains parlent d'eux, de leurs Religieux, Professeurs, etc.
confrères, de leurs œuvres de Sully-
Prudhomme à Heredia, de Renan à
Maupassant, de Leconte de Lisle à
Anatole France. C'est souvent éton- Expéditions pour tous pays
nant, toujours instructif, jamais en-
nuyeux. Le genre, avec le temps, se
dégradera parfois, mais quand elle
REVUE DES LIVRES

est bien menée, habilement conçue, ETIEMBLE


comme ici, l'interview peut devenir Quelques Essais de littérature universelle
un fragment de l'œuvre. Il faut, par
exemple, « entendre • Verlaine par- Gallimard, 1982, 452 pages, 134 F.
ler de Corneille, dire Je m'en fous de
Ronsard en saluant Villon il faut On peut faire tous les reproches que
entendre Huysmans parler de la l'on veut à Etiemble, être agacé par sa
difficulté à faire du prêtre un person- désinvolture et son insolence, mais
nage de roman il faut. Il faudrait jamais qu'il ignore ce dont il parle. Et,
tout citer Pas une page sans sur- de toute façon, il n'y a rien de plus pas-
prise. Il faudrait. Il faut trouver une sionnant que son effort pour réveiller la
place dans votre bibliothèque pour ce littérature comparée, faire éclater
recueil de « pris sur le vif ». C'est une Peuropéocentrisme et nous ouvrir à
mine. Et un trésor. l'universel (cf. Etiemble et le compara-
tisme militant, par Adrian Marino,
• Pierre-Robert Leclercq Gallimard, 1982). Dans ce volume, les
littératures du Japon et de la Chine
viennent à la rencontre du monde
Gérard LECLERC malais ou arabe, à travers Russie, Tur-
quie, Afrique, Portugal, Hongrie,
Avec Bernanos Suisse romande, et j'en passe Tout n'y
J.-E. Hallier/Albin Michel, 1982, a pas la même importance, et il y a plus
d'une notice un peu courte et de cir-
182 pages, 65 F.
constance. Mais les indignations,
Quand annonçait qu'il écrivait
il imprécations et, je n'ose dire, saintes
colères (il le prendrait mal !) jaillissent
pour des lecteurs qui étaient à naître, de façon réjouissante sans rien enlever à
Bernanos ne se trompait pas. Voici
la précision des remarques. Je me suis
un ouvrage qui le prouve, et de la particulièrement délecté dans la longue
plus belle façon. Gérard Leclerc, qui
avait six ans à la mort de son « maî- étude des traductions du fameux haïku
de Bashô sur la grenouille qui saute
tre », nous propose avec l'auteur des dans l'étang. Cest une merveille de
Grands Cimetières un bout de che-
finesse et de rigueur, à partir d'un
min qu'il ne faut pas manquer
d'emprunter. A l'aide de citations poème en apparence très simple, où se
(très judicieuses et non excessives), le concentre pourtant tout le secret de la
guide Leclerc, qui évite les pièges de poésie. Rien de tel pour donner non
l'hagiographie, nous rappelle que seulement le goût de l'écriture, mais
Bernanos est un salutaire empêcheur révéler que la beauté du langage vient
de l'oubli, un témoin d'hier qui toujours de son absolue justesse. Et
témoigne pour aujourd'hui, oui, vrai- finalement, ce qui domine, le livre
refermé, après tant de rencontres, c'est
ment un maître, et autant à penser
qu'à vivre, qu'à voir Une fois de un grand amour de la parlure française.
plus, en allant de Guernica à Varso- C.Q.F.D.
vie-1982, on est stupéfait par l'acuité
du regard de celui qu'il faut bien Jean Mambrino
appeler « visionnaire » et « pro-
phète »
il n'aimait pas, disait « II
arrive que je voie ce que les autres
voient mais ne veulent pas voir. » Umberto Eco
Oui, mais quel coup d'oeil. et quel
Le Nom de la rose
coup de poing aux aveugles dont
parle l'Ecriture. Ce « avec » est bien Traduit de l'italien par J.-N. Schi-
d'un com-pagnon. Pour être au cou- fano. Grasset, 1982, 512 pages,
rant de l'actualité, voyez Bernanos 89 F.
et par Gérard Leclerc, découvrez ou
redécouvrezla puissance du spirituel. Roman-piège, et non roman-
fleuve c'est par l'abondance même
Pierre-Robert Leclercq qu'Umberto Eco conduit ses person-
nages comme le lecteur au dénoue- Yachar KEMAL
ment, c'est-à-dire à un dénuement qui Tourterelle, ma tourterelle
renvoie l'homme à l'ambiguïté de son
savoir et de son pouvoir. Fin novem- Traduit du turc par Munevver
bre 1327, dans une abbaye du nord Andac. Gallimard, 1982, 600 pages,
de l'Italie, sept moines, en sept jours, 99 F.
meurent de façon dramatique une
étrange affaire criminelle, en milieu Voici, pour meubler les loisirs des
clos, avec un enquêteur britannique mois d'été et faire sembler trop courts
qui s'appelle Guillaume Baskerville. les plus longs jours de l'année, un
Voici, remontant les siècles, Sherlock roman-fleuve qui prend son temps et
Holmes chez les moines bénédictins, qui n'est lui-même que le second
et voici un excellent roman policier volume d'une trilogie intitulée Les
aux multiples péripéties, à la solution Seigneurs de l'Aktchasaz. Sa lecture
aussi simple qu'inattendue. Mais demande un peu de la patience qu'il
attention Le Nom de la rose n'est faut pour débrouiller un écheveau de
pas seulement ce somptueux divertis- laine les personnages y mènent un
sement littéraire. Avec un doigté jeu compliqué, plein d'astuces orien-
d'horloger, Umberto Eco associe à tales, et il font rebondir des événe-
l'énigme policière d'autres énigmes, ments qui s'enchevêtrent. Mais, dès
quelques-unes de celles qui limitent, qu'on a saisi le fil du récit, on n'a plus
selon lui, notre connaissance des envie de le lâcher. En fait, il s'agit du
hommes, du monde, de Dieu. A tra- duel de deux hommes. L'un est un
vers les jeux subtils de ce mécanisme, aristocrate qui se croit descendant
les indices s'accumulent peu à peu des légendaires Oghouz quoique en
dans la mémoire de l'enquêteur, tout perte d'argent et de prestige, il reste
comme l'on découvre avec lui que se fier, soucieux de tradition et d'hon-
sont accumulés au cours des années, neur, souvent généreux et parfois
dans la bibliothèque-labyrinthe de cruel. L'autre est un parvenu intelli-
l'abbaye, les manuscrits enluminés gent cultivé et habile, avide de terre
réunissant tout le savoir des hommes. et de pouvoir, il ne recule devant
On peut donc penser que l'heure de la aucune manœuvre, aucune bassesse
vérité approche, toutes les pistes sem- pour assouvir sa cupidité, devant
blant se rejoindre par la lecture d'un aucun mensonge, aucune traîtrise
ultime manuscrit, le meurtrier sera pour se venger des humiliations qu'il
confondu, et sera achevée notre a subies. Entre les deux, un peuple de
connaissance de l'univers avec tous pauvres gens qui sue à de durs tra-
ses mystères. Eh bien, non Eco reste vaux pour subsister ou tenter d'amé-
pessimiste sur la valeur des signes et liorer sa condition, et qui saigne des
l'utilisation du savoir. La solution de coups que cherchent à se porter les
l'énigme policière n'apporte pas la principaux protagonistes. Le cadre
satisfaction attendue la culpabilité de l'action est la Turquie d'Asie,
de l'un ne rend pas les autres plus entraînée dans une mutation dont on
innocents. Et cette complicité pro- n'est pas sûr qu'elle va vers le mieux-
fonde des hommes dans le mal ne être des populations rurales et dont la
permet pas de leur livrer la justifica- terre, le ciel et l'eau, avec leur végéta-
tion métaphysique de leur essence tion et leur foisonnement d'animaux,
propre le rire (thème du manuscrit ont une permanence que l'auteur
clé qui aurait pour auteur Aristote exprime avec le talent poétique déjà
nous n'en saurons pas davantage). Le manifesté dans ses précédents
rire comme l'assassin seront donc romans Mémed le Mince, Mémed
étouffés lecteur découvrira
le le Faucon, L'herbe qui ne meurt
comment dans ce roman qui nous pas. A travers ce récit qui a l'allure
surprend très agréablement par sa d'une chanson de gestes, Y. Kemal
forme, mais non par sa visée essen- mène à la découverte de la réalité
tielle, conforme aux convictions de d'un pays dont les normes physiques
son auteur. Eco construit d'astucieux semblent immuables, mais dont l'âme
labyrinthes il ne peut nous en don- est agitée par le heurt du passé avec
ner la clé il ne croit pas à l'Amour. l'avenir, de la fidélité avec l'ambition,
du fatalisme avec l'espoir, des vertus
Jean-ClaudeDietsch avec les passions. Cela n'est pas sans
REVUE DES LIVRES

éclairer les tensions politiques dont réussie à bord d'un hydravion. Cet
nous trouvons l'écho dans les jour- album la raconte. Le texte et les nom-
naux. breuses photos qui l'accompagnent
disent la progression du fleuve, les
Pierre Frison régions qu'il traverse, le peuplement
qu'il fait vivre, les civilisations qu'il
il
baigne, actuelles ou anciennes. Mais
cette grande exploration s'est donné
VOYAGES aussi un but scientifique de caractère
écologique. Si puissante que soit la
gigantesque voie d'eau, malgré sa
réputation d'être éternelle, elle doit
Henri-Paul Eydoux compter avec les entreprises de
Les Châteaux du soleil l'homme moderne qui cherchent à la
domestiquer pour utiliser son éner-
Perrin, 1982, 432 pages, 100 F. gie. L'environnement qu'elle a créé
n'est plus immuable. Les modifica-
De même qu'il reste, en Occident, tions que lui apporte la technologie
de nombreux vestiges de la chevau- sont-elles un gain, sont-elles une
chée arabe jusqu'à Poitiers et des
perte et un danger ? Les observations
entreprises turques avant Lépante, recueillies en cours de route par la
existent, au Proche-Orient, les ruines mission Cousteau semblent donner
de monuments qui témoignent de des éléments de réponse à cette ques-
l'ampleur de l'épopée des croisades. tion.
Le Crac des chavaliers, qui est bien
connu, en est un exemple. Mais il Pierre Frison
n'est qu'une unité dans tout un
ensemble de forteresses qui furent
construites pour tenter d'enraciner et
de défendre les rêves d'un royaume Richard CHAPELLE
chrétien en terre lointaine. H.-P. Le Cri des Indiens
Eydoux a visité et étudié ces châ-
teaux. Dans cet ouvrage, en décrivant Flammarion, 1982, 214 pages, 65 F.
leur architecture, il en fait parler les
pierres. Elles racontent leur histoire A partir d'études sur quatre tribus
indiennes du Brésil qu'il a lui-même
et celle de ceux qui les ont assemblées fréquentées avec sa femme Carmela,
pour organiser une conquête et, fina- R. Chapelle se fait l'avocat de leur
lement, après le retournement du
sort, résister à l'éviction inéluctable. cause. Il décrit leur situation actuelle
La lecture de ces textes, illustrés de et les dangers qui les menacent. Le
photographies, de cartes et de plans, développement des exploitations
coloniales, la création de voies de
permet un voyage dans l'espace et communication tendent à réduire et à
dans le temps qui est passionnant.
fragmenter les territoires de leurs
Pierre Frison réserves les contacts avec les blancs
provoquent des épidémies qui les
déciment l'inaction et l'alcool les
Jean-Yves COUSTEAU dégradent. Certes, la F.U.N.A.I.
Yves Paccalet (Fonds national de l'Indien) se préoc-
Le Destin du Nil cupe de leur sort. Mais les relations
avec eux restent actuellement très dif-
Flammarion, 1982, 256 pages, 90 F. ficiles. Elles demandent infiniment de
tact et de patience. Et le pouvoir
Descendre le Nil, depuis sa source hésite entre deux politiques celle de
la plus méridionale dans les hauts l'assimilation pure et simple ou celle
plateaux de l'Afrique, jusqu'à son de la sauvegarde d'une société qui
delta sur la Méditerranée, est une conserverait sa culture originale et ses
aventure qui mesure plus de 6 000 habitudes, mais qui compliquerait
km. L'équipe Cousteau l'a tentée et l'évolution de l'économie globale du
pays. L'auteur plaide chaleureuse- bien mieux que de savantes études, la
ment pour cette dernière solution condition du pauvre dans la société
les Indiens ne sont-ils pas chez eux latino-américaine. V. Flanet est une
dans ces forêts que leur dispute une européenne qui s'est implantée pen-
civilisation venue d'ailleurs ? dant deux ans dans un village de la
côte péruvienne. Cela suppose une
• Pierre Frison certaine curiosité et beaucoup de cou-
rage. Elle décrit la violence qu'elle r a
constatée et elle cherche à l'expliquer
Francisco DE JEREZ psychologiquement et sociologique-
La Conquête du Pérou ment. Son étude, de première main,
apprend énormément sur le vécu en
A.M. Métailié, 1982, 144 pages, profondeur d'une population héri-
40 F. tière d'un lourd passé.
Alfred MÉTRAUX Pierre Frison
Les Indiens de l'Amérique du Sud
A.M. Métailié, 1982, 140 pages,
42 F.
1DICTIONNAIRE
Maria-Carolina DE Jésus
Journal de Bitita
A.M. Métailié, 1982, 240 pages, Harrap's New Shorter
60 F.
Dictionnaire Anglais-Françaisl
Véronique FLANET Français-Anglais. Bordas, 1982,
La Maîtresse Mort 1850 pages, 145 F.
Berger-Levrault, Territoires, 1982, Abrégé du Harrap's New Standard
188 pages, 68 F. trench and English Dictionary en 4
volumes, le New Shorter succède au
Ces quatre livres qui traitent de Harrap's Shorter de 1967, qui a ren-
régions et d'époques diverses de contré un succès mérité puisqu'il a été
l'Amérique latine méritent attention. vendu en France à 1 500 000 exem-
F. de Jerez est un chroniqueur du plaires. Cette nouvelle édition est
XVI' siècle qui relate la conquête par moins encombrante, bien qu'elle
les Espagnols de la province de comprenne 40 de textes supplé-
Cuzco. Son récit, souvent exploité, mentaires pour tenir compte de l'évo-
est tout à la gloire de Pizarro, le vain- lution des termes scientifiques et
queur. Il est aussi un monument de techniques, des américanismes et des
mauvaise foi en ce qui concerne les nouveaux mots. anglais. Quel
Indiens vaincus. A. Métraux, au anglais ? Le dictionnaire précise s'il
contraire, résume l'histoire, les s'agit d'expressions australiennes,
mœurs, les civilisations des popula- néo-zélandaises, nord-américaines.
tions qui peuplaient l'Amérique de y compris les différences orthogra-
l'Amazone à la Terre de Feu, avant phiques ou phonétiques entre l'an-
l'arrivée des Européens. Il en dégage glais britannique et l'anglais améri-
l'originalité et la valeur. Le Journal cain. C'est sans doute, en plus de son
de Bitita est singulièrement émou- souci d'exactitude et de précision, la
vant. L'auteur fut une noire du Brésil qualité maîtresse de ce dictionnaire.
qui fit des travaux de ménage pour Elle se retrouve même dans la partie
gagner son pain quotidien. Elle écri- Français-Anglais, où figurent des
vait aussi et a publié un roman, Le mots et expressions employés en Bel-
Dépotoir, qui devint un best-seller et gique (wassingue par exemple), en
fut un peu exploité par les politiques. Suisse (huitante) ou au Canada
Ensuite, elle retomba dans l'oubli. (char). Signalons pourtant,dans les
Avant de mourir, elle confie à deux tables des sigles les plus employés,
journalistes un manuscrit qui est le quelques bévues de traduction
récit de sa vie, dont la forme s'appa- (G.A.T.T. « arrangement général
rente à la peinture naïve. Il révèle, pour les tarifs et le commerce », au
REVUE DES LIVRES

lieu de « accord général sur les tarifs « Bach authentique » est un miroir
douaniers et le commerce ») ou aux alouettes que dira-t-on du Bach
d'usage courant (O.A.A. au lieu de livré au pur subjectivisme ?1
F.A.O.).
).
Philippe Charru
• Henri Perroy

Karl GEIRINGER
Brahms
MUSIQUE Traduction Marie-Anne Boehm-
Trémeau. Buchet/Chastel, 1982,
320 pages, 100 F.
Philippe et Gérard ZWANG La réédition de cet ouvrage est
Guide pratique des Cantates de Bach opportune. Actuellement, Brahms
figure en bonne place dans les pro-
R. Laffont, 1982, 400 pages, 140 F. grammes des concerts. L'étude qu'a
faite K. Geiringer de la vie et de
Cet ouvrage est un excellent guide. l'œuvre du Maître de Hambourg est
Bénéficiant des plus récentes décou- d'un grand intérêt et reste tout à fait
vertes musicologiques, il présente les valable, parce qu'il a eu accès à plus
Cantates religieuses et profanes de d'un millier de lettres demeurées
J.S. Bach, dans l'ordre chronologique longtemps sous scellés et à des esquis-
de leur création. Pour chacune ses ignorées de compositions musica-
d'entre elles, une « fiche » établit la les. L'auteur donne l'impression
date, la destination, l'auteur et les d'avoir pénétré dans l'intimité de
sources diverses du livret, l'instru- Brahms et de son art. Il fait partager
mentation, les voix, la structure des aux lecteurs sa sympathie pour sa
mouvements, et la numérotation personnalité, en même temps que son
BWV et NBA. Un commentaire bref admiration pour ce qu'il a créé. Des
donne des précisions utiles d'ordre lettres, citées en fin de volume et bien
historique ou musicologique enfin, choisies, sont particulièrement révéla-
les auteurs proposent une indication trices.
discographique où se lit leur choix
esthétique dont ils s'expliquent dans Pierre Frison
l'introduction. En annexe, des pages
sur la famille de Bach, le contexte Raymond COURT
politique et religieux, apportent un Adorno et la Nouvelle Musique
complément intéressant, tandis que
des index et des tables facilitent Art et Modernité. Klincksieck, 1981,
davantage encore l'utilisation de cet 156 pages.
ouvrage et confirment sa vocation de
« guide à consulter » pour se repérer Les quatre études regroupées dans
dans le monde prodigieux mais com- cet ouvrage convergent vers un pôle
plexe des Cantates du Cantor de commun l'approche de la modernité
Leipzig. Il fallait beaucoup de science en art. Adorno est un point de
et de passion pour mener à bien un tel départ. Une analyse critique de sa
travail. A lire les quelques cinquante Théorie esthétique (qui fournit les
pages d'introduction, on s'étonne éléments d'une théorie critique de
cependant despropos tonitruants et l'art) et de sa Philosophie de la nou-
outranciers qui y sont tenus. Avec velle musique (où sont confrontées
raison certes, les approches réductri- des figures significatives quant à
ces du génie de Bach y sont dénon- Péclosion de cette modernité, Schôn-
cées, qu'il s'agisse des tendances berg et Stravinsky, mais aussi
archéologisantes, des modes baroqui- Debussy en arrière-plan), introduit
santes, ou commentaires pseudo-
des un essai sur Forme et Style où sont
mystiques. Nous avons appris que le évoquées les réflexions de Panofsky
et Francastel sur les grandes muta- œuvres ils expriment en même
tions stylistiques. Une dernière partie temps des vues profondes sur l'esthé-
enfin, consacrée à « Freud, l'Art et la tique, les techniques, les traditions
Fête », cherche dans les liens françaises, germaniques, américai-
qu'entretient l'art avec le fantasme, le nes. Ils complètent et illustrent les
mythe, le rêve, le désir et le jeu, les mémoires publiés dans Ma vie heu-
linéaments d'une sémiologie des lan- reuse (Belfond, 1973). L'introduction
gages esthétiques. Une idée s'im- de J. Drake situe bien Darius Mil-
pose la modernité d'une œuvre haud. Et, en appendice, une biblio-
« n'est pas dans son sujet, mais dans graphie dresse utilement la liste pro-
son élaboration formelle accomplie visoire de ses écrits.
au niveau du matériau de base, et
dont est indissociable un sens à la fois • Pierre Frison
pleinement autonome et totalement
engagé culturellement ». Un va-et-
vient constant entre la musique et les Denis CONSTANT
arts plastiques, ainsi qu'entre des Aux sources du Reggae
époques et des styles différents, mani-
feste avec éclat la pertinence de cette Parenthèses, Epistrophy, 1982,
proposition. Par la variété de ses 160 pages, 50 F.
sources, sa méthode comparative et
la rigueur et la clarté de l'expression, Le Reggae envahit progressivement
cet ouvrage apporte une contribution les scènes du monde et force l'atten-
remarquable au problème difficile, tion du public. D'où vient-il ? Quel-
mais fondamental, qu'il a pris pour les en sont les caractéristiques musi-
objet d'étude. cales ? Qu'est-ce qui le nourrit et
qu'est-ce qu'il exprime ? D. Cons-
Philippe Charru tant, en une langue qui semble avoir
adopté le rythme heurté de son style,
cherche dans cette étude à répondre à
Darius MILHAUD
ces questions. Il fait appel à l'histoire,
Notes sur la Musique à la sociologie, à la politique, à la
culture de la Jamaïque, et les situe
Textes réunis et présentés par Jeremy entre la nostalgie de l'Afrique et les
Drake. Flammarion, « Harmoni- influences venues d'Amérique du
ques », 1982, 248 pages, 85 F. Nord. L'analyse des textes, dont la
compréhension est parfois difficile au
Les vingt années qui séparent les
deux guerres mondiales furent une cours des auditions, est ici particuliè-
période de foisonnement artistique rement intéressante, car elle fait
apparaître les thèmes qui inspirent le
où la musique tint une place consi- Reggae.
dérable. A Paris, Erik Satie écrit des
chansons et donne son dernier feu
d'artifice avec Mercure, un ballet • Pierre Frison
dans les décors de Picasso, mais il est
relayé par le « Groupe des Six »,
Auric, Durey, Honegger, Milhaud, Serge CORDIER
Poulenc, Tailleferre. A Vienne, Piano bien tempéré et justesse orchestrale
demeurent et produisent Schônberg,
Webern, Berg. Lié d'amitié avec Buchet-Chastel, 1982, 276 pages,
eux, avec Cocteau, Claudel et bien 130 F.
d'autres, en relation avec le théâtre,
la danse, le cinéma parlant, le jazz de «
De DO # ou de REb, quelle est
Harlem et les rythmes de Rio, Mil- la note la plus haute ? C'est DO #
haud a participé aux créations affirme le chanteur ou le violoniste.
comme compositeur et chef d'orches- Pas du tout, c'est REb, réplique le
tre il en a été le témoin privilégié physicien. Mais voyons, s'écrie le
comme critique et professeur. C'est pianiste, DO # et REb c'est la même
dire l'intérêt des textes de lui qui sont chose puisque je le joue avec la même
ici rassemblés. Chroniques, essais, touche » Vieux problème qui inté-
études, ils font revivre toute une épo- resse le physicien, le mathématicien
que, avec ses maîtres et leurs et le musicien, qu'il s'appelle Pytha-
REVUE DES LIVRES

gore, Zarlin, Werckmeister ou J.S. sent. C'est ainsi que le groupe res-
Bach, dont le mémorable Clavier treint constitué par les parents et les
bien tempéré constitue une pièce enfants fait l'objet d'une grande
importante du dossier. Serge Cordier attention, une affectivité institution-
relance le débat, en démontrant que nelle de type familial jouant en
l'axiome admis aujourd'hui, selon somme un rôle privilégié par rapport
lequel les quintes doivent être tem- aux autres formes de solidarité
pérées pour que les octaves puissent sociale. Il reste vrai pourtant que, si
être absolument justes », reposait sur l'amour maternel est le type même de
un préjugé. Il propose un accord l'amour humain et divin, la mère doit
selon le tempérament égal à quintes accepter de sacrifier son enfant
justes. Ce qui était déjà chez certains quand le salut du seigneur, le père, en
accordeurs recherche pragmatiqueou dépend de même, elle doit accepter
fruit de l'intuition, trouve ici son fon- que ses fils se séparent d'elle pour
dement théorique, et devient une l'apprentissage des jeux dangereux de
technique nouvelle d'accord des ins- la guerre. La mère, d'ailleurs, est pré-
truments de musique, pour le plus sentée comme dépendant des hom-
grand bonheur des musiciens. Cet mes pour sa défense comme pour
ouvrage passionnant est destiné non celle de ses enfants. Elle doit, par
seulement aux accordeurs, mais aussi contre, à la différence des hommes,
aux musiciens, aux acousticiens et être capable de gagner sa vie par le
aux simples amateurs qui, à des titres travail de ses mains cela fera donc
divers, se sont heurtés au caractère partie de son éducation, mais non au
énigmatique posé par la justesse en détriment d'un apprentissage des arts
musique. libéraux pour les filles comme pour
leurs frères, les auteurs de romans
Philippe Charru semblent vivement souhaiter une pré-
coce et forte formation littéraire.
N'étaient-ils pas intéressés à ce que
les jeunes nobles aiment lire et donc
HISTOIRE s'attachent à leurs productions
Remercions-les. comme aussi
l'auteur qui les a lus pour nous avec
amour et attention.
Doris DESCLAfS-BERKVAM
Enfance et maternité dans la littérature • Pierre Vallin
française des XII' et XIIIe siècles
Honoré Champion, 1981, 160 pages.
Marie-Thérèse LORCIN
Vivre et mourir en Lyonnais
La littérature romanesque du nord à la fin du Moyen Age
de la France entre 1150 et 1300 four-
nit l'objet de cette étude. N'ayant pas C.N.R.S., 1981, 208
relevé d'évolutions significatives du pages, 85 F.
vocabulaire et des thèmes, l'auteur Les testaments des XIV' et XV
présente les résultats de son enquête siècles, à Lyon et dans les régions voi-
dans un cadre systématique, partant sines, ont été conservés en nombre
de la conception de l'enfant, pour suffisant pour qu'il soit possible d'en
arriver au moment où le fils aîné, par faire une étude statistique significa-
rapport à sa propre mère, devient à tive. Les testateurs jouissaient d'une
son tour le seigneur. Selon ce plan, grande liberté, en l'absence d'autorité
l'ouvrage présente de nombreuses seigneuriale ou coutumière contrai-
citations, avec leur traduction en gnante. Ils peuvent donc exprimer
français moderne. L'enquête conduit fort clairement l'image qu'ils se font
à des conclusions d'ensemble concer- de leur groupe familial et du destin
nant la mentalité des auteurs étudiés, qu'ils lui souhaitent. Dans tous les
et sans doute aussi le milieu noble mMieux et pour toute la période, ce
qu'ils évoquent et auquel ils s'adres- groupe familial est en pratique res-
treint à la famille nucléaire certes, ménage, et sur la place du travail des
d'autres bénéficiaires peuvent être mains dans cette éducation. Le der-
nommés, mais ils n'occupent qu'une nier chapitre, enfin, montre com-
place marginale. Partout aussi, le tes- ment, dès le XVIIIe siècle, se dessine
tateur favorise ses enfants par rap- une configuration sociale nouvelle,
port au conjoint et, parmi les enfants, du fait du développement du travail
les fils sont privilégiés par rapport salarié, qui tend à opposer celui-ci
aux filles. Partout encore, il est fré- aux occupations qui ont pour cadre
quent que plusieurs héritiers soient le ménage, lieu de reproductionde la
institués, et la noblesse elle-même force de travail salarié. Les trois étu-
accepte de plus en plus souvent une des reposent sur une relecture des
division du domaine, en deux parts sources, souvent fort suggestive mal-
seulement il est vrai, au maximum. gré l'apparition ici ou là de proposi-
Dans les milieux paysans, pourtant, tions générales d'une inspiration
se dessine nettement une tendance à marxiste discutable. Il resterait,
privilégier un seul héritier. Il est inté- d'autre part, à situer plus nettement
ressant de relever que, dans les clau- l'originalité de cette expérience histo-
ses concernant leur épouse,
deux rique par rapport aux autres civilisa-
maris sur trois environ établissent tions, comme aussi, dans notre pro-
celle-ci, si elle leur survit, comme leur pre civilisation, par rapport à la revi-
successeur à la tête de la maison, y talisation actuelle des formes de pro-
compris de l'exploitation agricole ou duction « noires » ou « parallèles »
artisanale. Cela est vrai à la ville appuyées sur le ménage plus que sur
comme à la campagne, à la fin du l'entreprise moderne.
XVe siècle, mais à cette date, chez les
nobles, la proportion tend à s'abais- • Pierre Vallin
ser. Les clauses de piété se transfor-
ment, les dons diminuent fortement, Valentin JAMEREY-DUVAL
au bénéfice des honoraires pour les Mémoires
messes et autres offices. Je viens de
résumer quelques-uns seulement des Enfance et éducation d'un paysan au
résultats de cette recherche précise et XV111' siècle. Préface de Jean-Marie
prudente, qui retiendra sans doute Goulemot. Le Sycomore, 1981,
longtemps l'attention des amateurs 424
d'histoire. pages.
Sans attendre certaine actualité, le
• Pierre Vallin discours paysan est à la mode depuis
la redécouverte de Restif de la Bre-
Jean-Marie BARBIER tonne. De sorte qu'on se défend mal
Le Quotidien et son économie contre une impression de déjà lu
devant les Mémoires de Valentin
C.N.R.S., 1981, 178 pages.
Jamerey-Duval, que Restif aurait pu
rencontrer dans leur commune enfan-
Le sous-titre de l'ouvrage le pré- ce auxerroise. En plus des habituelles
sente comme un « essai sur les origi- doléances sur la dure condition rurale
nes historiques et sociales de l'écono- au XVIII' siècle, Valentin nous livre
mie familiale ». Comment en est-on des renseignements rares sur la vie
venu au paradoxe selon lequel il faut quotidienne des ermites en Lorraine,
forger le terme « économie fami- qui feront son éducation, et sur les
liale », alors que « économie » dési- étudiants de l'Université de Pont-à-
gne originairement la science de la Mousson. Dans sa présentation de
conduite de la maison ou famille ? plus d'une centaine de pages, J.-M.
Barbier décrit dans un premier chapi- Goulemot est très conscient de ce
tre la vogue, à la Renaissance, des Restif retrouvé. Alors, pourquoi
traités décrivant la bonne administra- publier intégralement Valentin ?>
tion du ménage, à la fois unité de Parce que, au sentiment du présenta-
consommation et de production. Le teur, ce texte soulève deux questions
chapitre suivant évoque le développe- majeures. La première tient au
ment, au XVII1 siècle, d'une réflexion cas Valentin. Ce paysan, devenu
sur l'éducation des filles, en fonction sur le tard un littérateur, remarqué
de leur tâche future de direction du par Voltaire et l'abbé Grégoire, n'est-
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il qu'un métis de la culture « popu- résultats sont exposés avec clarté.


laire » ? Autre question le genre Son objet peut sembler très limité
autobiographique, au XVIIIe siècle, l'histoire, sur une période de vingt
«ne pouvait être que le fait d'un années, d'une petite bourgade du
intellectuel venu du peuple », à nord de la Lorraine. Mais elle est
l'encontre du noble exécré par d'une certaine manière typique.
Valentin qui n'aurait aucun besoin Auboué, qui était au début du siècle
de se faire un nom pour laisser une un village, est devenu brusquement
trace dans la vie de son temps. Discu- cité minière. Cette promotion a
table, cette grille de lecture construite entraîné un gonflement rapide de la
par J.-M. Goulemot mérite d'être population par l'afflux d'immigrants,
vérifiée sur le texte même, et au-delà, et une mutation profonde des habitu-
sur ce genre littéraire cultivé par les des de vie. Les horaires de travail, les
Lumières. salaires, l'état sanitaire, les condi-
tions de logement, le comportement
• Bernard Plongeron religieux, politique et social sont ici
décrits avec précision, ainsi que les
complications qu'a causées l'occupa-
tion allemande durant la guerre de
André BÉLIER 1914. Bref, un exemple des boulever-
Chrétiens et socialistes avant Marx sements qu'a provoqués le phéno-
mène d'industrialisation, tout parti-
Labor et.Fides, Genève, 1982, culièrement dans le bassin lorrain, et
350 pages. des problèmes posés, dont certains
Dans un long sous-titre, A. Bélier sont encore d'actualité.
précise l'objet de son étude « Les
origines du grand malentendu entre • Pierre Frison
les Eglises chrétiennes et le monde du
travail les efforts de chrétiens fran-
çais pour le dissiper et transformer la Paul DROULERS
société industrielle, avant 1848.» Politique sociale et christianisme
C'est dans ce contexte que l'auteur
étudie le jeu des rapports entre les Le Père Desbuquois et l'Action Popu-
formulations théologiques et les laire, T. 2: 1919-1946. Editions
comportements sociaux, politiques, Ouvrières, 1981, 456 pages.
économiques. Bien documenté, son
travail est essentiellement centré sur Après avoir retracé les débuts de
le courant suscité par Ph. Buchez, l'Action Populaire (1903-1918), ses
qu'il considère avec beaucoup de premiers acteurs et les difficultés que
sympathie, tout en veillant à bien le leur firent les intégristes (cf. Etudes,
situer dans son contexte. Tout l'inté- octobre 1969, p. 471), Paul Droulers
rêt de l'ouvrage réside dans la nous livre ce second volume. Nous y
confrontation des diverses analyses retrouvons le même souci de la préci-
de situation, des propos critiques ou sion, la même finesse dans les analy-
légitimateurs qu'elles ont suscités et ses des mobiles et des activités du
des actions qu'elles ont entraînées. Père Desbuquois et de son équipe.
Comme dans la première partie,
• Philippe Lécrivain l'auteur s'intéresse de très près à la
contribution apportée par l'Action
Populaire aux réflexions concernant
Louis Kôll la réforme des structures de la pro-
Auboué en Lorraine du fer duction et du travail qui constitue la
« question sociale ». Il souligne aussi
Préface d'Emile Poulat. Karthala, l'appui apporté aux réformes concer-
1981, 288 pages, 70 F. nant les statuts de la femme et de la
famille. Deux chapitres de cet
Une excellente étude, bien cadrée, ouvrage sont tout particulièrement
conduite avec compétence, dont les intéressants, celui où, à propos de la
jeunesse, sont abordées les questions livre, couvre plus de 60 pages La
de l'Action française et de l'Action thèse de l'auteur, mise en valeur dans
catholique, celui où sont retracées les l'avant-propos du Pr Bourguignon,
dernières années du Père Desbuquois, est claire Freud, de par sa forma-
sous le gouvernement de Vichy, à tion, les influences qui se sont exer-
l'égard de qui il a marqué une cées sur lui, ses modes de penser, sa
défiance croissante. Le travail du façon de s'exprimer, est un biolo-
Père Droulers est précieux pour le giste, à quoi l'auteur ajoute honnête-
texte qu'il propose, ill'est aussi par ment qu'il n'est pas que biologiste et
l'abondance des notes et des référen- que l'objet de ses travaux est
ces qui l'accompagnent. Elles four- « l'esprit ». Mais les perspectives
millent de renseignements qui per- dans lesquelles s'élabore la psycha-
mettront à d'autres chercheurs d'élar- nalyse sont bien celles de la biologie,
gir les perspectives ici esquissées. même s'il faut donner à ce mot une
signification élargie. La deuxième
Philippe Lécrivain partie de l'œuvre montre comment
s'est créé, parmi les psychanalystes,le
« mythe du héros » celui d'un Freud
Pierre PIERRARD solitaire, s'éloignant de la physiologie
Les Papes et la France pour devenir pur « psychologue »,
mais un psychologue chez qui Sullo-
Vingt siècles d'histoire commune. way discerne toujours un « biologiste
Fayard, 1981, 318 pages. honteux », un « cryptobiologiste ».
De l'Esquisse d'une psychologie
Après tout, il n'existe pas tellement scientifique à l'essai intitulé Au-delà
d'ouvrages récents et sérieux sur ce du principe de plaisir, la boucle se
sujet pour passer sous silence cette ferme parti de la neuro-physiologie,
étude de vingt siècles « d'histoire Freud se rallie aux thèses évolution-
commune » et parfois orageuse entre nistes il reste là encore fondamenta-
Rome et la « Fille aînée de l'Eglise ». lement biologiste, ce qui, toujours
Il faut rendre une fois de plus hom- selon l'auteur, n'enlève rien à sa
mage à P. Pierrard, qui sait puiser à valeur et ne l'empêche nullement
de solides sources documentaires et d'être un des pionniers de la science
les restituer au public dans une lan- moderne. Le livre fourmille de rensei-
gue claire. Les chapitres s'enchaînent gnements, de remarques, de sugges-
d'une manière très pédagogique tions à ce titre, il peut apporter
jusqu'à la nomination de J.M. Lusti- beaucoup aux historiens de Freud et
ger au siège de Paris, « le plus 'wojty- de la psychanalyse. Mais, en fin de
lien' des chefs d'Eglises particuliè- compte, ne peut-on craindre, quel
res ». que soit le brillant des démonstra-
tions, une nouvelle tentative de récu-
Bernard Plongeron pération ? S'il ne s'agit que de biolo-
gie, que devient la psychanalyse ?

Jean-François Catalan
1
PSYCHANALYSE

Paul-Laurent Assoun
Frank J. SULLOWAY Introduction à l'épistémologie freudienne
Freud, biologiste de l'esprit
Payot, coll. Science de l'homme,
Traduit de l'américain par Jean Lelai- 1981, 224 pages.
dier, Fayard, 1981, 624 pages.
Technique d'investigation des phé-
C'est un ouvrage considérable que nomènes inconscients, méthode de
nous propose F. J. Sulloway, consi- traitement des névroses, la psycha-
dérable par le nombre de pages, nalyse freudienne se donne aussi,
l'ampleur de la documentation, le nécessairement, comme un ensemble
souci de ne rien laisser dans l'ombre structuré de conceptions théoriques,
la seule bibliographie, à la fin du autrement dit comme une sorte de
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savoir, mieux, comme une science et apparaître, sous l'image compassée et


une science de la nature, de l'aveu triste du Herr Professor, celle d'un
même de son fondateur. Elle impli- homme étonnant de sagesse et
que donc une • théorie de ce d'humour dans la modération du
savoir », une épistémologie. Dans un propos. Rien qui hausse le ton ou
ouvrage fouillé, très bien documenté force le trait les constats d'un esprit
et fortement charpenté, P.L. Assoun extraordinairement dépourvu d'illu-
s'efforce de dégager, à partir des sions, tant pour. lui que pour les
« modèles
» fournis à Freud par la autres. Ni pessimiste, ni amer, mais
science de son temps, les principes de calmement passionné de cette vérité
base de cette épistémologie freu- dont il sait qu'on ne peut atteindre
dienne monisme, physicalisme, qu'un morceau, ein Stück, et coura-
agnosticisme. Freud s'est voulu, geux à la promouvoir. Tel nous
tout au long de sa recherche, rigou- découvrons Freud dans ce recueil qui
reusement et exclusivement scientifi- en dit plus long qu'un gros ouvrage.
que. Les dimensions mêmes de sa
« métapsychologie », topique, dyna- Louis Beirnaert
mique, économique, peuvent, tou-
jours selon Assoun, trouver leur ori-
gine dans les travaux de laboratoire Harold SEARLES
et dans les conceptions de physiolo- Le Contre-Transfert
gistes, de physiciens, de psychologues
tels que Brücke, Herbart, Wundt, Traduit de l'américain par Brigitte
Fechner, etc. Par ailleurs, l'œuvre Bost, Gallimard, coll. Connaissance
freudienne est à situer dans les pers- de l'inconscient, 1981, 266 pages.
pectives néo-darwinistes d'un
Haeckel. Mais, comme le remarque Quand un psychanalyste, pendant
P.-L. Assoun à juste titre, l'objetfreu- plus de trente ans, s'est exposé à la
dien n'est réductible à aucun de ceux pensée délirante et aux réactions
qui l'ont précédé si les modèles que déconcertantes des malades psychoti-
nous évoquions ont servi à Freud de ques, on peut s'attendre à ce qu'il
cadres de référence pour penser la envisage de façon nouvelle la cure
psychanalyse, il ne les a pas moins psychanalytique et les modalités du
subvertis comme l'affirmait lui-
il traitement. Les huit articles (sur
même, « la psychanalyse fara da vingt-quatre rassemblés dans l'origi-
se » elle ne saurait être réduite à nal américain) repris dans ce volume
aucune des sciences, à plus forte rai- décrivent de façon vivante, parfois
son à aucune des philosophies, au humoristique, encore que toujours
milieu desquelles elle est née toute technique, ce que Searles nomme « la
tentative dans ce sens serait un leurre. symbiose thérapeutique • entre
Le livre de P.-L. Assoun le montre de l'analyste et son client, ce jeu de rela-
façon remarquable. tions, transférentielles et contre-
transférentielles, qui se nouent entre
Jean-François Catalan eux et dans lesquelles le premier ne se
sent pas moins impliqué, pas moins
« mis en question », que
le second.
Etrange symbiose, poussée parfois
Alain DE MlJOLLA jusqu'à la limite du supportable, mais
Les Mots de Freud par laquelle un espoir peut resurgir,
l'espoir d'être enfin reconnu et de
Dessins au trait de Sempé. Hachette, retrouver, tant bien que mal, une
1982, 252 pages, 69 F. identité. Malgré son abord parfois
difficile, l'ouvrage constitue un docu-
De petites phrases, des aphoris- ment de grande valeur et permet un
mes, des boutades piqués dans certain accès à ce monde étrange et
l'œuvre, dans la correspondance ou souvent effrayant de la « folie ».
dans les souvenirs des témoins, il
n'en
faut pas plus à l'auteur pour faire Jean-François Catalan
MaudMANNONI nion commune selon laquelle le récit
D'un impossible à l'autre évangélique ne nous présente que des
figures de femmes servantes, sans
Seuil, 1982, 192 pages, 60 F. influence dans la facture et dans
l'annonce du salut. L'on aurait cepen-
Imperturbable, et bien enracinée dant mauvaise grâce à parler là de
dans l'expérience qu'elle mène à Bon- « préjugé », celui-ci fût-il d'ordre
neuil, Maud Mannoni n'évoque la positif. Sans ces femmes, c'est vrai,
crise de l'Ecole freudienne que pour l'attitude du Christ et ses paroles
rappeler sa propre opposition au mêmes n'auraient eu ni le contenu ni
dogmatisme, la réalité du corps par- l'audience que nous leur connaissons.
lant, l'existence d'une première Sans doute aurait-il été utile que cette
enfance antérieure à la parole, etc. étude s'appuyât sur un chapitre d'his-
Après quoi, elle poursuit son travail toire sociale. Apprendre sur docu-
d'élucidation d'une pratique auprès ments ce qu'était le sort commun de
des enfants psychotiques, en utilisant la femme en ce temps nous eût aidés à
les repères théoriques qu'elle prend saisir cette « révolution » qui fit se
chez les Anglo-Saxons, aussi bien que ranger le Christ à leurs côtés. Plus
chez Lacan. C'est à ce dernier qu'elle éclairants me sont apparus les chapi-
doit la mise en évidence d'un tres dans lesquels diverses figures de
« impossible », à la
fois à dire et à femmes sont montrées agissantes
contourner, sur lequel vient buter témoignage irremplaçable pour la
toute cure. Comme toujours chez communauté naissante aussi bien que
Mannoni, les exemples cliniques pour nous. Les hommes, eux, demeu-
abondent. A sa manière, le chapitre rent ici totalement dans l'ombre,
sur Rudyard Kipling et sur la façon quand ils ne sont pas frappés de quel-
dont il parvient, par la création litté- que suspicion, eux qui condamneront
raire, à échapper à la destruction, le Christ. Peut-être était-ce nécessaire
illustre le propos de l'auteur. On lira au rétablissementd'un certain équili-
les pages consacrées à Françoise bre. Viendra le temps où cette oppo-
Dolto, dont l'enseignement marqua, sition, dont je ne suis pas sûre qu'elle
quarante ans durant, la psychanalyse soit signifiante en perspective d'Evan-
d'enfants dans notre pays. gile, cédera devant l'évidence d'une
relation plus fondamentale. France
• Louis Beirnaert Quéré y aura contribué.

• Gwendoline Jarczyk

QUESTIONS
Olivier CLÉMENT
RELIGIEUSES Sources
Lesmystiques chrétiens des origines.
Textes et commentaires. Stock,
France QuÉRÉ 1982, 348 pages, 99 F.
Les Femmes de l'Evangile Ce livre nous convie à un « pèleri-
Seuil, 1982, 186 pages, 65 F.- nage aux sources », à ces grandes
sources que furent et que demeu-
France Quéré récuse d'entrée de jeu rent – les Pères de l'Eglise et les
une interprétation de cet ouvrage qui témoins de la foi durant les premiers
l'annexerait à l'actuel courant « fémi- siècles. Et le guide qui nous y conduit
niste », dans les formes qu'on lui est, au sens plein du terme, un « ama-
connaît. Son texte, assurément, teur » de cette spiritualité de l'Eglise
s'élève à plus de hauteur en deçà ou ancienne qu'il interroge depuis des
au-delà de l'ironie dont il aime à se années. Le lecteur peut donc le suivre
parer, il prétend au sérieux d'une lec- en confiance il sera ainsi amené à
ture qui forcera le respect de l'exé- découvrir une prodigieuse antholo-
gète. D'aucuns parleront pourtant gie, en quelque sorte l'héritage de
d'un livre à thèse. Car il s'agissait de notre foi ecclésiale en deçà de ses
montrer que n'est pas justifiée l'opi- déchirures en appartenances multi-
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pies. Trois axes organisent ce contribue ainsi heureusement à faire


recueil approche doctrinale, chemi- mieux comprendre cet ouvrage uni-
nement de l'ascèse, ouverture à la que en son genre. Ouvrage qui tend à
contemplation. Les très nombreux organiser la progression d'une expé-
textes cités sont enchâssés dans un rience par la communication d'une
commentaire personnel qui en assure expérience celle d'Ignace d'abord, et
l'unité et en facilite la compréhen- celle de quelqu'un qui a déjà lui-
sion. Bref, un livre dont O. Clément même vécu ce chemin pour pouvoir le
a raison de dire qu'il est non pas de proposer à d'autres.
vulgarisation, mais de divulgation.
• Joseph Thomas
• Jean-Claude Guy
André Godin
Ignace DE LOYOLA Psychologie des expériences religieuses
Exercices spirituels
Le désir et la réalité. Le Centurion,
Texte définitif (1548), traduit et coll. Champs Nouveaux, 1981,
commenté par Jean-Claude Guy. 276 pages.
Seuil, coll. Points, série Sagesse,
1982, 180 pages, 59 F. Quelle valeur accorder aux expé-
riences humaines qui se donnent
Voici donc, après celle de François comme religieuses ou chrétiennes ?
Courel (DDB, coll. Christus, 1962), Les sciences humaines, et notamment
une nouvelle édition des Exercices la psychologie individuelle et sociale,
spirituels. La nouveauté réside avant apportent sur ce point des éclairages
tout dans le texte même retenu pour indispensables. Le livre du P. Godin
la traduction. L'auteur s'en explique le prouve abondamment. Toute
dans son introduction. Au lieu de se expérience religieuse, déclare l'au-
référer à un texte espagnol ancien teur, suppose quelque préalable
qui, depuis 1835, est la base de tou- religion ou antireligion « instituées »,
tes les traductions, il part d'un texte qui la conditionnent psychologique-
latin publié en 1548 avec l'approba- ment et socialement. Dans ce
tion pontificale. Jusqu'au XIX' siè- contexte, besoins et désirs humains
cle, ce fut effectivement le seul texte jouent un rôle considérable. Une reli-
connu et utilisé. Texte définitif, nor- gion sera dite fonctionnelle quand sa
matif ? C'est la thèse de l'auteur qui fonction prévalente sera de combler
retrace, de façon claire, l'histoire les désirs, de répondre aux besoins,
complexe des Exercices depuis leur de fournir consolations et assurances,
genèse jusqu'à leur publication offi- de resserrer les liens sociaux, etc.
cielle. Il est dommage que nous ne A. Godin note judicieusement que
disposions plus du manuscrit espa- toute religion est en partie fonction-
gnol que traduisit alors le Père des nelle, faute de quoi elle ne saurait
Freux, avec un souci d'élégance peut- s'articuler au désir humain. Encore
être excessif, pour pouvoir vérifier la faut-il qu'elle ne se réduise pas à cette
fidélité de ce premier traducteur. dimension. Divers types d'expérien-
Mais le plus grand intérêt de cet ces religieuses sont ensuite étudiés
ouvrage tient à l'introduction et aux conversions, extases, groupes charis-
notes complémentaires. Plus sou- matiques, réunions dans lesquelles
cieux de faire entrer dans la démar- l'espérance prend un caractère
che globale des Exercices que de d'engagement socio-politique, etc.
s'arrêter sur les quelques différences Chacune de ces situations fait l'objet
notables qui font l'originalité de cette d'un examen psychologique minu-
nouvelle traduction, l'auteur nous tieux. Ce discernement psycho-
propose une interprétation vigou- spirituel ensuite, à la lumière
passe
reuse de l'itinéraire ignatien. Il des découvertes freudiennes, par une
l'éclaire grâce à sa connaissance de la critique des illusions, au sens que
tradition patristique et spirituelle. Il Freud a donné à ce mot, telles qu'elles
peuvent se révéler dans certaines pra- pas de ceux qui rendent le lecteur
tiques rituelles, dans certaines plus savant, mais de ceux qui, avec
croyances, voire dans certains désirs patience et non sans humour, invitent
« mystiques ». Le
dernier chapitre le regard à s'ouvrir et l'intelligence à
montre à quelles conditions la foi entrer dans le plus banal et le plus
chrétienne peut être autre chose étonnant, c'est-à-dire dans la foi au
qu'une illusion et comment l'expé- Christ.
rience chrétienne peut s'ouvrir à un
engagement concret « dans la dure • François Chirpaz
réalité ». Un glossaire thématique et
un index des noms cités aident le lec-
teur non initié à se repérer aisément Henri DENIS
dans les vocables et les concepts utili-
sés. • Ce qu'il y a de bon dans l'Evan- Sacrements, sources de vie
gile, c'est qu'il ne nous laisse jamais
en repos » ce mot de G. Crespy, cité Cerf, coll. Rites et symboles, 1982,
en exergue, nous l'appliquerions 184 pages, 63 F.
volontiers au livre du P. Godin les
questions qu'il pose au croyant ne
Gérard Fourez
sauraient, selon nous, être éludées. Les Sacrements réveillent la vie
Elles invitent à une nécessaire et salu-
taire purification de la foi. Célébrer les tensions et les joies de
l'existence. Centurion, 1982, 158
• Jean-François Catalan pages, 49 F.
Deux livres sur les sacrements,
parus à peu près en même temps et
Pierre GANNE avec à peu près les mêmes titres. L'un
Qui dites-vous que je suis ? et l'autre s'intéressent aux implica-
tions anthropologiques de la réalité
Leçons sur le Christ. Le Centurion, sacramentelle. Et cependant les deux
1982, 172 pages, 55 F. ouvrages ne relèvent pas de la même
inspiration. Les deux titres suggèrent
On doit au patient travail d'A. assez bien la différence. Dans l'étude
Boudon, d'I. Granstedt, de N. Pelle- de H. Denis, les sacrements sont
tier et du P. Fraisse de nous avoir res- effectivement pris comme « sources
titué une part de l'enseignement de de vie », de la vie nouvelle qui nous
celui qui fut pour beaucoup un est donnée en Jésus-Christ. Dans
homme exceptionnel et pour l'étude de G. Fourez, ils « réveillent
quelques-uns un ami très cher. Qu'ils la Vie », une vie supposée déjà là
en soient ici remerciés. Leçons sur le avant qu'ils n'y interviennent. La pre-
Christ, un titre qui peut paraître mière étude est plus classique, même
banal et qui pourtant annonce quel- si elle ouvre certaines perspectives
que chose de précieux la présence encore peu exploitées. La deuxième
d'une parole pour qui la foi au Christ est plus originale, mais aussi, en cer-
est l'essentiel de la vie. Une parole qui tains points, plus contestable. Elle
parvient à ne se transformer jamais analyse la fonction sociale des rites et
en un discours sur. parce qu'elle
prend naissance et demeure sans
insiste, notamment, sur leur vertu
thérapeutique. Elle est conduite « au
cesse dans la question même lancée risque de la phénoménologieet de la
par le Christ à ses disciples «Et sociologie » (p. 7). Ce risque est évi-
vous, qui dites-vous que je suis ? » demment que le théologique, avec la
Rien n'y est dit de la foi que nous ne considération de ce que la foi « insti-
sachions déjà, mais, pour qui sait tue » dans le champ social, ne trouve
retrouver dans le texte la trame même pas son compte. Le vocabulairetrahit
de la parole, rien n'y est dit qui ne déjà ce danger, qui parle de traduc-
s'enracine auprès du seul essentiel tion « en langage théologique » ou
une parole qui ne s'adresse jamais « en termes théologiques » (p. 50,
qu'à une existence pour inviter à la 60) de ce que les analyses de type
réponse de foi qui, elle, est discerne- sociologique mettent en lumière. La
ment ce discernement qui fait de réalité est-elle si facilement détacha-
chacun un être libre. Un tel livre n'est ble du langage qui la porte ? Perspec-
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tives « eschatologiques et perspecti- Eglise construite sur la passion de la


ves utopiquessont-elles, par vérité d'un Dieu toujours plus grand,
exemple, identiques ? Significative plutôt que sur un ordre disciplinaire.
aussi est l'idée sans cesse exprimée Le livre est de lecture aisée. Son
d'une « manifestation » de Dieu dans caractère engagé suscitera peut-être
les rites (p. 46, 47, 48, 49, 51, 52.).
). la discussion. Il a justement le mérite
Conception épiphanique. » de la de poser des questions qui condition-
révélation, dirait Moltmann Dieu nent en partie l'avenir de cette Eglise
apparaît ainsi comme immanent au qui tient manifestement « au coeur »
fonctionnement de la ritualité, avant de l'auteur.
même que celle-ci ne soit traversée et
établie » par la Parole. Risque, car • René Marié
des correctifs sont continuellement
introduits, sans cependant transfor-
mer l'orientation d'ensemble. Ainsi, John J. McNEILL
référence est bien faite à Jésus. Ses
pratiques » guident l'interprétation L'Eglise et l'homosexuel un plaidoyer
et le fonctionnement de l'action suivi d'un dossier critique préparé par
rituelle. Mais le lien n'est guère établi
Michel Demaison et Eric Fuchs. Tra-
entre le Jésus prépascal, dont le duit de l'américain. Labor et Fides,
modèle indique un sens de marche, et
le Christ pascal, qui semble parfois Genève, 1982, 228 pages.
immédiatement présent dans l'agir du Les lecteurs de langue française
groupe chrétien. Or, c'est dans ce lien vont avoir accès avec cette traduction
que le témoignage apostolique à un ouvrage de morale qui a suscité
devrait apparaître comme un élément de vives polémiques aux Etats-Unis
constituant. Plusieurs autres points et provoqué des mises en garde plus
appelleraient discussion, notamment
que fermes de la part de la Congréga-
certaines prises de position éthiques. tion romaine pour la Doctrine de la
Dans la réflexion à ce sujet, la fonc- foi. On jugera donc sur pièces ce plai-
tion instituante et structurante de la doyer qui, mettant en cause le modèle
Loi n'est guère prise en considéra- de l'hétérosexualité dominant dans la
tion. Mais il n'y aurait rien à discuter Bible et la tradition chrétienne
si le livre ne présentait pas d'intérêt.
comme dans nos sociétés, revendique
la légitimité, morale et chrétienne,
• René Marié pour l'homosexuel, de vivre un rap-
port d'amour authentique et humani-
sant. La détresse très réelle et le senti-
Bruno CHENU ment d'exclusion dans lesquels vivent
L'Eglise au cœur les homosexuels appellent certes la
réflexion morale et obligent à affiner
Le Centurion, 1982, 160 pages, 45 F. le jugement théologique. Mais on
peut redouter que ce plaidoyer sans
L'Eglise est ici envisagée dans sa nuance et vraiment unilatéral n'en-
vie interne, « mystique » (on trou- gage les intéressés vers de graves illu-
vera de belles pages sur la présence sions. C'est l'immense mérite des
de l'Esprit »), mais aussi dans ses rap- contributions de Michel Demaison
ports avec le monde d'aujourd'hui, (très remarquable) et d'Eric Fuchs
marqué par l'émergence de nouveaux que de le rappeler dans le dossier cri-
ensembles culturels, qui provoque à tique qui clôt le livre. Dossier qui, à
une reprise de l'idée missionnaire, par lui seul, mérite la lecture il fait vrai-
le donné œcuménique, par les résur- ment pâlir le personnalisme simpliste
gences du racisme, etc. L'auteur se et paresseux de McNeill, personna-
fait l'avocat d'une Eglise « commu- lisme au nom duquel, ici ou là, on se
nauté conciliaire », donnant priorité permet décidément des jugements
aux jeunes communautés d'Afrique moraux pour le moins légers.
ou d'Amérique latine et, plus généra-
lement, à la voix des opprimés, une • Paul Valadier
HAYDN
Intégrale de l'œuvre
pour ensemble d'instruments à vent
CHOIX Les Philharmonistes de Châteauroux,
dir. Janos Komives. Arion ARN 336
030, 3 x 30 cm.
DE
On connaît le rôle important que
prennent les vents dans les sympho-
DISQUES nies haydniennes ces « divertimenti»
confirment bien la connaissance par-
faite que possédait Haydn de ces ins-
truments. Cette intégrale est complé-
tée par sept Marches et une Introdu-
zione le tout forme une sorte de
joyau musical. Si l'on sait écouter ces
oeuvres dans leur ordre chronologi-
que, on s'apercevra vite de l'évolution
de la personnalité de Haydn dans son
écriture. C'est une musique modeste
dans ses apparences, mais très riche
FRESCOBALDI dans son contenu et interprétée avec
beaucoup d'équilibre et d'enthou-
Canzoni alla francese. Bergamasca siasme par une de nos meilleures for-
Lionel Rogg à l'orgue Graziado Ante- mations d'instruments à vent. Une
gnati (1581) de l'Eglise San Giuseppe réussite.
de Brescia. EMI C 069-73039.
• Claude Ollivier
Peu à peu les grands chefs-d'œuvre
du Ferrarais sortent de l'ombre. Il y a
un an, je recensais ici le premier livre LISZT
de Caprices (1624) par Gustav Leon- Œuvres pour piano
hardt il y a tout juste quelques
mois, je louais une très belle antholo- Claudio Arrau, piano. London
gie d'Arturo Sachetti. Aujourd'hui, Symphony Orchestra, dir. Colin
voici un des genres les plus impor- Davis. Philips 6725 013, 5 x 30 cm.
tants et les plus riches d'inventions
les Canzoni posthumes (1645), dites Ce coffret regroupe plusieurs enre-
« à la française » parce qu'elles sont gistrements de Claudio Arrau réalisés
inspirées de la chanson polyphonique entre 1970 et 1981 douze Etudes
française. A ces onze pièces assez d'exécution transcendante, cinq Etu-
courtes, où beaucoup voient l'origine des de concert, les sept Paraphrases
de la fugue proprement dite, est de Verdi, les deux Concertos, la
jointe la Bergamasca, avant-dernière Sonate en si mineur et la Bénédiction
page des Fiori musicali, épanouisse- de Dieu dans la solitude. L'écoute
ment monumental de la « chanson ». attentive de ce parcours confirme que
Et l'ensemble est joué sur un des ins- Arrau reste l'un des meilleurs de
truments les plus anciens et les plus l'école lisztienne. Il y a une conni-
typiques de l'Italie. Bref, pour sa pre- vence étroite entre le jeu du pianiste
mière interprétation de musique ita- chilien et l'inspiration de Liszt bril-
lienne, l'organiste genevois nous lance, légèreté, toucher, science des
comble. Lumière éblouissante, sonorités, etc. La technique idéale de
lyrisme souvent nostalgique, variété l'enregistrement signe une œuvre
des rythmes un petit régal. magistrale.

• Michel Corbin • Claude Ollivier


CHOIX DE DISQUES

BRAHMS tion dans les trouvailles harmoniques


Quatuors vocaux, op. 112, 31,92, 64 et rythmiques ou le traitement origi-
nal des espaces de résonance du
Le Lieder Quartett. Anna Maria piano. On respire en cet art un air
Miranda, soprano Clara Wirz, nouveau, tout en renouant avec la
contralto Jean-Claude Orliac, grande tradition des Couperin et
ténor Udo Reinemann, baryton Rameau. Cette musique appelle le
Noël Lee, piano. ARN 38634. style chaleureux de Annie d'Arco.
Mais on peut regretter, malgré
Cet enregistrement est une pure l'aisance et la pureté de l'exécution, le
merveille on ne saurait trop en peu d'invention et de fantaisie de
recommander l'écoute. Il n'y a pas à cette interprétation, qui ne joue guère
revenir ici sur l'originalité de ces qua- que sur les effets de dynamique et peu
tuors vocaux qui font du Lied des sur la couleur et le toucher. Un Cha-
œuvres de musique de chambre, ni brier trop bien rangé, sans rêve ni
sur l'émotion riche et complexe qui audace.
conduit les lignes du tissu contrapun-
tique. Il faut découvrir l'interpréta- • Philippe Charru
tion du Lieder Quartett. On sera sen-
sible aux qualités vocales exception-
nelles de ces chanteurs. Leurs voix
typées jouent avec finesse et intelli- SCHUMANN
gence de ces différences pour rendre Concerto pour piano en la mineur
intelligible l'écriture, mais savent
aussi conspirer pour dégager les réso- RACHMANINOV
nances multiples des espaces harmo- Concerto pour piano n° 2
niques. Le phrasé souple respire avec
naturel. Rien de forcé dans ce style Alicia de Larrocha Royal Philhar-
oublieux de lui-même qui, sur le che- monic Orchestra, dir. Charles
min de cette ignorance, nous conduit Dutoit. Decca 591177.
avec justesse au coeur de la musique,
et nous la fait aimer. Schumann en demi-teintes,
Rachmaninov à l'estompe. Plus
• Philippe Charru qu'une critique, l'indication d'une
« lecture », qui peut-être en vaut
d'autres. Car, de sensibilité, il n'en
manque point ici. Mais qui nous don-
CHABRIER nera celle qui ressort de la force et de
L'Œuvre de piano la vigueur, comme leur efflorescence,
et, dirais-je, leur couronnement ?
Annie d'Arco. CA 182829. Curieux effet l'orchestre, si je ne me
trompe, s'efforce à cette franche
Cette intégrale de l'oeuvre pour le empoignade du texte mais la pia-
piano d'Emmanuel Chabrier suffit à niste, au lieu de le dompter, le
révéler la personnalité hors du contraint à quelque effacement sou-
commun de leur compositeur, et à dain en se situant d'emblée dans un
« ailleurs », non certes dépourvu de
prendre la mesure de son génie.
« Merveilleusement doué par la muse charme, mais qui tient de la médita-
comique », comme le disait Debussy, tion solitaire. En sorte que leur ren-
Chabrier troubla le sérieux des musi- contre, ici ou là, ne s'opère vraiment
ciens qui donnaient dans le style que lorsque l'un et l'autre renoncent
noble et ennuyeux des grands déve- au moins un peu à ce qui fait
loppements symphoniques. Une leur inspiration profonde. Critique
autre sensibilité musicale se laisse que je tempérerai en ce qui concerne
pressentir dans ses titres Paysage, Rachmaninov, mieux servi que Schu-
Mélancolie, Tourbillon, Sous-Bois, mann. Mais.
Idylle, Danse villageoise, Bourrée
Fantasque. et trouve sa confirma- • Pierre-Jean Labarrière
Wagner CHOSTAKOVITCH
Parsifal Symphonie n° 10 en mi mineur, op. 93
Y. Minton, W. Schône, R. Lloyd, Orchestre Philharmonique de Berlin,
H. Tschammer, R. Goldberg. dir. Herbert von Karajan. DG2532030.
Chœurs Philharmonique de Prague,
Orchestre Philharmonique de Monte- L'intensité dramatique de cette 1 0"
Carlo, dir. Armin Jordan. Erato Symphonie de Chostakovitch n'a pas
NUM 750105, 5x30 cm. échappé aux milieux officiels et musi-
cologiques, lors de sa création à
C'est la bande-son du film de Leningrad le 17 décembre 1953 son
Syberberg sur Parsifal, enregistrée à ton pessimiste, parce que « non réa-
Monte-Carlo, et sur laquelle s'est liste », fut condamné par certains,
coulée le film. Contrairement à tandis que d'autres saluaient une
Losey, pour le Don Giovanni de liberté d'expression nouvelle, que les
Mozart, le réalisateur du film a béné- sombres années de dictature stali-
ficié d'une interprétation de tout pre- nienne avaient étouffée. Les forces
mier plan le coffret se suffit à lui- musicales mises en jeu dans cette
même sans le support des images. œuvre magistrale sont énormes. Le
C'est une interprétation plus latine rythme martelé, les inexorables pro-
que germanique qui nous est propo- gressions, la tension harmonique
sée la vision musicale en est légère, soutenue, la violence des contrastes
presque impressionniste, sans tension des dynamiques, comme les couleurs
ni drame elle coule librement et orchestrales brûlantes, aussi bien que
retrouve l'humanité du message le désenchantement mélancolique du
wagnérien. C'est l'œuvre d'Armin troisième mouvement, contribuent à.
Jordan (l'Amfortas du film) à la tête créer cette accablante impression de
d'un orchestre d'une grande sou- tragédie, que l'Allegro final, dans son
plesse, vif et généreux dans ses sono- optimisme affiché, ne parvient cepen-
rités. C'est le travail des chanteurs, dant pas à déchirer. Cette pensée
surtout celui de l'incomparable Parsi- musicale éminemment symphonique
fal campé par Reiner Goldberg, qui et orchestrale trouve chez les musi-
fait partie de la pure race des ténors ciens du Philharmonique de Berlin,
wagnériens par son timbre et sa sous la direction de Karajan, des
liberté vocale. C'est la présence poi- interprètes de premier plan.
gnante de Robert Lloyd dans le rôle
superbement chanté de Gurnemanz • Philippe Charru
(qu'il campe en play-back dans le
film). La Kundry d'Yvonne Minton
est à la limite de ses possibilités, mais
elle donne le meilleur de sa voix, juste
et présente. Il faudrait aussi mention- POULENC
ner chacun des autres chanteurs, les
admirables Choeurs de Prague et Improvisations. Suite en ut. Mélancolie.
l'Orchestre de Monte-Carlo, littérale- Humoresque. Pastorale. Hymne. Toccata
ment subjugués par le travail d'Armin Au piano, Gabriel Tacchino. EMI
Jordan et sans doute aussi par la pré-
sence constante de Syberberg, qui a
C 069-73070.
su mouler son film sur la musique. La Clair et tranchant comme une
version n'est certes pas une version lame. Tacchino n'y va pas de main
monumentale, elle ne convaincra
morte quel entrain dans ces
sans doute pas les pèlerins les plus
exigeants de Bayreuth (telle celle de « improvisations mi-sérieuses mi-
burlesques, éclats de rire, éclats de
Knappertsbuch ou celle, plus récente,
feu ironie, charme et cavalcade
de Karajan), mais la bande sonore de
Moins « naturel que l'on dit, bril-
ce film est parmi les meilleures ver- lant et pittoresque, volontiers popu-
sions que l'on connaisse elle ne
laire, Poulenc, s'il ne ravit pas tou-
démérite certainement pas d'un Parsi-
fal renouvelé par les images de Syber- jours, ne manque pourtant pas
d'entraîner. Presto, sans traîner, très
berg.
vite. Où donc est-il ? Toujours en
• Claude Ollivier avance, toujours ailleurs, apparem-
CHOIX DE DISQUES

ment pressé. Mais il faut suivre la cent ans Bülow, Nikisch, Futwàn-
trouée qu'il indique en chemin, et gler et Karajan) et des candidatures
sans jamais s'arrêter, sa gentillesse, des futurs « Philharmoniker ». Deux
au sens propre, se déchire et vous albums nous retracent la vie intense
déchire. Connaissez-vous l'. Hom- de cette fabuleuse phalange.
mage à Edith Piaf » ? Pastorale, D'abord, un coffret historique avec le
Andante de la Suite, Hymne gran- premier enregistrement intégral de la
diose, et cette « Mélancolie qui 5e Symphonie de Beethoven réalisé en
dure mais oui plus de cinq 1913 avec Arthur Nikisch, ou le
minutes vous verrez qu'il consentira Siegfried-Idyll de Léo Blech réalisé en
à s'asseoir près de vous pour un peu 1923. Nous retrouvons Bruno Wal-
de rêve. Pudique, bien sûr, comme
ter, Erich Kleiber, Hans Pfitzner
toujours. Mais qui n'en est que meil- (8' Symphonie). Richard Strauss, en
leur. 1928, dirige Iphigénie-en-Aulide,
Euryante et la Danse des sept voiles.
• Pierre-Jean Labarrière Enfin, Hans Knappertsbuch domine
tout le coffret avec la version irrem-
plaçable de l'Ouverture et du Prélude
du Troisième Acte des Maîtres Chan-
teurs de Wagner. Le deuxième coffret
est centré sur la personnalité de Furt-
Centenaire de la Philharmonique de Berlin wângler, qui fut à la tête de la Phil-
harmonique de 1922 à 1954. On
Premiers enregistrements avec les retrouvera derrière lui les grandes
chefs titulaires et les chefs invités. références en mono de la 39'
DG 2740 259, 5 x 30 cm. Mono Symphonie de Mozart, de la 88' de
Furtwângler, DG 2740 260, 6 x 30 cm, Haydn, de la 5e de Beethoven ou de
Mono. la 7e de Bruckner. Des disques rarissi-
mes qui donnent une image exacte du
Au printemps de 1882, cinquante- dynamisme musical de la Phalange de
quatre musiciens révoltés contre leur Berlin dans sa continuité, ses exigen-
chef constituent une association qui ces de qualité et son rayonnement,
prend le titre d'Orchestre Philharmo- qui la placent encore aujourd'hui,
nique de Berlin, une sorte de petite derrière son chef Herbert von Kara-
République », dira Furtwàngler. Au- jan, au premier plan du monde
jourd'hui encore, les musiciens sont orchestral.
partie prenante de la vie de leur
orchestre choix des chefs (quatre en • Claude Ollivier
HHEH
HBMBaH)

1 iii
LE CONCILE,20ANS DE
Y 1
NOTRE HISTOIRE 1

(1962-1982)
la responsabilité de G. Defois
sous
avec: Ph. Bêguerie, Y. Congar, J.-E. Desseaux, Cardinal Etchegaray,
Cardinal Carrone, J. Guitton, Cardinal Marty, R. Masson,
Mgr P. Poupard, R. Rimoni, R. Tardy, Mgr J. l 'ilnet,

Pour célébrer D'éminents acteurs du Concile,


le 20e anniversaire éi'êques ou experts,
de l'ouverture des responsables, prêtres et laïcs,
de sa mise en œuvre
du Concile Vatican II rendent compte de l'expérience
«
conciliaire » de l'Eglise.
Douze témoins de ces vingt ans
DESCLÉE d'espérance et de combats
s'expriment en toute vérité.