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MÉTAPHORE ET PARAPHRASE

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Palle Leth

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2007/4 Tome 70 | pages 579 à 598


ISSN 0003-9632
Article disponible en ligne à l'adresse :
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http://www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2007-4-page-579.htm
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Palle Leth, « Métaphore et paraphrase », Archives de Philosophie 2007/4 (Tome 70), p. 579-598.
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Métaphore et paraphrase

PA L L E L E T H
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Université de Paris XII et Université de Göteborg

Introduction

L’on a coutume de faire valoir que la métaphore ne se prête pas à la


paraphrase. La paraphrase étant la possibilité de dire la même chose en d’au-
tres mots, cela revient donc à soutenir que ce que dit la métaphore ne peut
pas être dit autrement. Voici une déclaration caractéristique: « [Metaphors]
say what they say, and what they say cannot be said in another way. » 1 La
métaphore est instance unique et irremplaçable du sens ; la paraphrase est
l’aplatissement et la distorsion de ce sens. Ce discours implique bien évi-
demment un contraste ; il laisse en effet entendre qu’il en va autrement ail-
leurs. Ainsi la distinction accorde-t-elle tacitement la possibilité de la paraph-
rase au sens propre. C’est une position qui paraît de prime abord curieuse :
le sens propre se prête à la paraphrase, c’est-à-dire se déplace volontiers dans
des expressions autres que la sienne propre, alors que le déplacement par
excellence, à savoir la métaphore, n’admet, pour ainsi dire, plus de déplace-
ment. Or, justement, c’est à propos de la métaphore que l’on dit qu’elle ne
se paraphrase pas ; lorsqu’il est spécifiquement question du sens propre, on
ne dit guère que celui-ci se laisse paraphraser.
Ce que l’on veut entendre au juste en disant que la métaphore ne se
paraphrase pas n’est donc pas assuré. Il est possible que ce discours ne doive
pas être pris au pied de la lettre, qu’il ne se prononce pas de manière abso-
lue ; peut-être ne veut-il que souligner la spécificité et l’irréductibilité du
sens métaphorique par rapport au sens propre. Parfois on entend que la
métaphore nous transporte au-delà de la prose du sens – la désignation, la
référence, le concept, l’expression, la communication –, vers la poésie de
l’inédit et de l’ineffable. La paraphrase irait de pair avec ces valeurs décriées

1. Paul RICŒUR, « Creativity in Language. Word, Polysemy, Metaphor », tr. David Pellauer,
in Philosophy Today, vol. 17, été 1973, p. 107-108 (il ne semble pas que cette conférence ait été
publiée en français).
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du sens et serait pour cette raison foncièrement incapable d’entendre quoi


que ce soit du sens de la métaphore. La conception selon laquelle le sens, de

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façon générale, est quelque chose de distinct mis en place par des mots spé-
cifiques et individuels est aussi assez répandue ; elle va évidemment à l’en-
contre de la possibilité de la paraphrase. Il paraît, en outre, que la paraph-
rase, par sa définition même, présuppose la séparabilité entre le sens et le
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« support » du mot. Une telle supposition est risquée déjà en ce qui concerne
le sens propre et encore plus contestable pour la métaphore. Le sens méta-
phorique serait ainsi le renforcement de ces conditions générales du sens.
La métaphore exploiterait les profondeurs du mot de telle sorte qu’elle
serait, plus encore que le sens propre, redevable à la singularité du mot uni-
que.
Mais d’abord, y a-t-il lieu de suggérer la rupture du sens métaphorique
d’avec le sens propre ? Le sens propre est peut-être un peu moins littéral que
l’on se l’imagine lorsqu’on veut faire valoir les propriétés de la métaphore,
et la plupart des métaphores – même les plus poétiques – ne sont peut-être
pas assez extravagantes pour n’avoir strictement rien à faire avec les moda-
lités sémantiques que l’on attribue au sens propre. Il est peut-être possible
de soutenir que la métaphore se laisse paraphraser, non qu’elle se réduise à
quelque autre expression ou formulation qui la transpose de façon parfaite,
mais dans la mesure où elle entretient une relation essentielle à d’autres mots
et qu’ainsi l’altérité de la paraphrase n’introduit pas d’altération. Si le sens
n’est rien qui soit imposé par un seul mot, il y a effectivement une sorte de
séparation entre le mot et le sens qui accorde une place à des formulations
alternatives. Ce n’est pas parce que l’on fait valoir la possibilité de la paraph-
rase que l’on méconnaît l’originalité de la métaphore. Et il est possible d’in-
sister sur une certaine continuité du sens métaphorique avec le sens propre
sans réduire la métaphore à un simple ornement de sens.
Nous reviendrons d’abord sur la théorie substitutive de la métaphore :
elle paraît favorable à la paraphrase. Les méfiances envers cette théorie ne
nous empêcheront pas pour autant de cerner le grain de vérité qu’elle
contient. La fonction référentielle que peut revêtir la métaphore nous amè-
nera à considérer la constitution du personnage fictif dans un texte litté-
raire. Il nous servira en effet de paradigme pour l’intelligence du fonction-
nement de la métaphore et nous espérons pouvoir, en dernier lieu, le vérifier
sur une métaphore précise. L’altérité de la paraphrase se révèlera, non
comme une distorsion, mais comme une nécessité du sens de la métaphore.
Métaphore et paraphrase 581

1. Paraphrase et substitution
Selon la conception courante de la théorie classique de la métaphore,

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dont – considère-t-on – la Poétique d’Aristote et les Figures du discours de
Fontanier sont des exemples éminents, la métaphore est essentiellement une
dénomination qui s’écarte de la dénomination propre ou habituelle de la
chose. Aristote dit que la métaphore est « l’application d’un nom impropre » 2
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et Fontanier qu’elle consiste à « présenter une idée sous le signe d’une autre
idée » 3. Ces définitions accordent visiblement trop d’importance à la chose
désignée aux dépens de la manière dont elle est désignée. Le mot métapho-
rique se substitue au mot qui désigne la chose au sens propre et l’affaire de
l’interprétation consiste à retrouver la chose désignée sous la dénomination
un peu frivole. Depuis longtemps déjà on se plaît à dénoncer l’impertinence
de la théorie dite substitutive de la métaphore. Des auteurs anglo-saxons
comme Richards, Black et Beardsley ont insisté sur le caractère prédicatif
de la métaphore 4. La métaphore n’est pas une question de dénomination,
mais de prédication; elle ne désigne pas une chose, elle attribue des proprié-
tés. Dans l’énoncé « La reine est une louve » – compris de façon métaphori-
que –, il n’y a pas de mot auquel le mot louve se substitue. En revanche, il
y a interaction entre le sujet – qui, bien entendu, n’est pas une louve – et le
« système de lieux communs associés » 5 à la louve, ou bien – dans les termes
techniques de Black – il y a interaction entre le cadre et le foyer dont résulte
un sens nouveau qui est tout un spectre d’implications. C’est pourquoi on
parle de théorie interactive de la métaphore 6. La théorie substitutive irait
de pair avec la paraphrase alors que la théorie interactive s’y opposerait. Si
la métaphore se réduit à la dénomination, alors il est aisé de dire autrement
ce qu’elle dit ; par recours au sens propre, la paraphrase retrouve la chose
dénommée. Mais quel autre mot pourrait suggérer la même chose que le mot
louve dans l’exemple en question?

2. ARISTOTE, La Poétique, tr. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris, Seuil,


« Poétique », 1998, 57 b 6, p. 107.
3. Pierre FONTANIER, Les figures du discours, 1821-1830, Paris, Flammarion, « Champs »,
1999, p. 99.
4. I. A. RICHARDS, The Philosophy of Rhetoric, 1936, Londres, Oxford, New York,
Oxford U.P., 1965 ; Max BLACK, « Metaphor », 1954, in Models and Metaphors. Studies in
Language and Philosophy, Ithaca-New York, Cornell U.P., 1963, p. 25-47 et Monroe
C. BEARDSLEY, « The Metaphorical Twist », in Philosophy and Phenomenological Research,
vol. XXII, n° 3, 1962, p. 293-307.
5. BLACK, art. cit., p. 40.
6. Notons une certaine affinité entre la théorie de Black et le point de vue de Emmanuel
KANT, Critique de la faculté de juger, 1790, tr. Alain Renaut, Paris, Aubier, « GF Flammarion »,
2000, § 49, p. 301 sq.
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Il est évident qu’une paraphrase qui se réduit ainsi à la référence a une


portée limitée; en effet, la paraphrase ne restitue pas le sens de la métaphore,

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elle la dissoud. Dans la mesure où la théorie substitutive encourage une telle
paraphrase, elle est certainement dans l’erreur. Mais cela ne veut pas dire
qu’il faille complètement mépriser une telle paraphrase. Le mot métaphori-
que – dans le type d’énoncé qui sert de paradigme dans la théorie de Black
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et dans tant d’autres théories de la métaphore – se trouve en position de pré-


dicat. Syntaxiquement, il ne dénomme rien, il est censé prédiquer une pro-
priété. Mais la métaphore peut aussi occuper la position du sujet. Si l’on dit,
par exemple, « La louve s’est vite remariée » – à supposer qu’il soit fait un
usage métaphorique du mot louve dans cet énoncé –, il n’est pas vrai que la
métaphore ne dénomme pas. Elle dénomme la reine – disons – et il importe
de saisir cette dénomination ou référence 7. Il est évident que la métaphore
ne se borne pas à dénommer – ce serait un contresens et la théorie de la subs-
titution, si jamais elle le prétend, est erronée. La métaphore dit quelque
chose de la reine et c’est ce qui importe en fin de compte. La théorie substi-
tutive de la métaphore est certes insuffisante, mais cela n’empêche pas
qu’elle a quelque chose de vrai. En effet, il est indéniable que la métaphore
peut être utilisée pour dénommer une chose et, si c’est le cas, il est indispen-
sable de connaître cette chose.
Il existe au moins trois raisons, assez triviales, pour lesquelles il est néces-
saire d’identifier le référent d’une métaphore dénominative. D’abord, il est
le plus souvent nécessaire de savoir de quoi ou de qui il est question dans un
énoncé. Non pas simplement pour des raisons vérificationnelles, mais aussi
afin d’assurer la cohésion d’un texte. Il se peut en effet que la métaphore
exerce une fonction anaphorique, qu’elle reprenne une entité quelconque
déjà introduite dans l’univers de discours. Si nous ne repérons pas cette
entité, nous échouons à établir le lien entre les phrases du texte, ce qui est
une condition nécessaire pour que les phrases se constituent en texte.
Ensuite, il convient de savoir qui, dans notre exemple, est nommé par le mot
louve pour savoir qu’il y a métaphore. S’il se trouve que c’est une louve qui
est ainsi désignée, il n’y a pas de métaphore, bien sûr. Enfin, le sens méta-
phorique varie sans doute en fonction des choses nommées. Une reine à qui
l’on applique le mot louve recevra certainement d’autres propriétés résul-
tant de l’interaction entre elle et le système de lieux communs associé au
mot que recevrait une servante à qui l’on applique le même mot.

7. Cf. ARISTOTE, Rhétorique, tr. Médéric Dufour et André Wartelle, Paris, Gallimard,
« Tel », 1998, 1406 b 20-6, p. 216.
Métaphore et paraphrase 583

La métaphore, lorsqu’elle exerce une fonction dénominative, apparaît


ainsi comme la désignation alternative d’une seule et même chose et, pour

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cette raison, précisément comme substitutive. En effet, elle se substitue à
quelque autre désignation possible du même référent. Le sens métaphori-
que ne se réduit certes pas à la chose désignée, mais il en dépend. La paraph-
rase qui retrouve le référent de la métaphore ne prétend pas paraphraser la
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métaphore ; elle ne se prononce pas sur le sens véritable de la métaphore.


Mais cela ne veut pas dire qu’une telle paraphrase ne soit pas pertinente. Au
contraire, elle est une condition nécessaire de la métaphore. La possibilité
de la paraphrase « référentielle » de la métaphore dénominative, en quelque
sorte préjudicielle, se révèle ainsi essentielle pour l’interprétation de la méta-
phore 8.
La paraphrase par la référence nous enseigne déjà, tout insatisfaisante
qu’elle soit, que la métaphore entretient une relation essentielle à d’autres
manières de dire la même chose. La métaphore se constitue par rapport à
d’autres mots et les autres mots ne se surajoutent pas de façon arbitraire. La
possibilité de la paraphrase ne peut donc pas être simplement exclue, dans
la mesure où la paraphrase ne distord pas le sens de la métaphore, elle le
conditionne. Nous voyons par là que la paraphrase qui va de pair avec une
telle référence objective a déjà son importance. Une paraphrase qui s’asso-
cie à une référence plus dynamique sera encore plus importante.
L’on pourrait dire que la fonction référentielle ou dénominative de la
métaphore concerne le niveau de sens que Frege appelait Bedeutung et que
Husserl désignait sous l’énoncé « l’objet pur et simple ». Si jamais la langue
a à faire avec des objets purs et simples, ce n’est assurément pas dans le cas
de la métaphore. La paraphrase peut certes restituer la Bedeutung, mais
cette restitution n’est rien que l’anéantissement même de la métaphore. La
paraphrase retrouve le référent, mais elle passe à côté du sens – ou le Sinn
frégéen ou « l’objet tel qu’il est signifié » de Husserl – de la métaphore. Elle
ne dit guère en d’autres mots ce que dit la métaphore du référent. Ainsi n’in-
tervient-elle pas dans la constitution même du sens. La paraphrase, de par
sa définition même, est une notion solidaire de celle de Bedeutung, alors
qu’elle semble s’opposer à celle de Sinn. Elle vise la même chose, tout en
remplaçant les mots porteurs de sens. Mais la paraphrase se réduit-elle néces-
sairement à la restitution de l’objet pur et simple? Ne peut-on pas envisager
une paraphrase qui soit, pour ainsi dire, sensible à la manière dont l’objet

8. Ce que nous disons de la référence d’une métaphore dénominative vaut aussi, mutatis
mutandis, pour d’autres sortes de métaphores. Nous n’allons pas le vérifier ici.
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est visé ? 9 Ce qu’il nous faut, c’est une paraphrase qui se joue au niveau du
Sinn, pour que la paraphrase soit en mesure de dire aussi ce que dit la méta-

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phore. Il suffit sans doute de se faire une conception plus dynamique de la
limite entre Bedeutung et Sinn pour que la paraphrase revête une significa-
tion plus importante. Nous allons essayer de montrer que la notion de réfé-
rence n’est pas nécessairement solidaire de l’objet pur et simple, qu’elle s’im-
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pose aussi pour rendre compte d’une identité plus complexe. La Bedeutung
se révèlera ainsi attentive au Sinn. Cette notion élargie de Bedeutung va de
pair avec une relativisation de la distinction entre Sinn et Bedeutung. Une
telle relativisation est effectuée par les identifications de sens qui sont opé-
rées par la lecture d’un texte. La nouvelle notion de Bedeutung est fondée
dans le fait que le sens n’est pas la propriété d’un mot isolé, mais qu’il res-
sort du concours de plusieurs mots différents.

2. Le personnage fictif

Considérons le cas de la constitution d’un personnage fictif dans un texte


littéraire. La notion de référence y joue un rôle crucial, mais la référence en
jeu n’a rien de la simple correspondance entre un nom et une personne.
L’entité de sens qu’est le personnage fictif n’est pas une Bedeutung ou un
objet pur et simple et elle n’est pas obtenue par l’occurrence d’une seule
expression. Le personnage fictif nous sert de première tentative pour la rela-
tivisation que nous envisageons.
Limitons-nous, pour commencer, à la constitution du personnage fictif
à son niveau le plus élémentaire. Nous rencontrons dans le texte des expres-
sions linguistiquement variées, telles que des noms propres, des pronoms et
des descriptions définies, que nous rapportons anaphoriquement les unes
aux autres. Le personnage apparaît comme le résultat de cette mise en rap-
port. Les expressions hétérogènes se relient entre elles pour se relier ensuite
à quelque chose d’unifié qui leur est commun.
Un tel ensemble d’expressions se rapportant à un seul et même person-
nage s’appelle une chaîne de référence 10. Ce qui nous importe dans la chaîne

9. Tout comme la traduction esquissée par Walter BENJAMIN, « La tâche du traducteur »,


1923, tr. Maurice de Gandillac, in Œuvres, t. I, éd. R. Rochlitz, Paris, Gallimard, « Folio », 2002,
p. 257.
10. Charles CHASTAIN, « Reference and Context », in Keith Gunderson, éd., Minnesota
Studies in the Philosophy of Science, t. VII, Language, Mind, and Knowledge, Minneapolis,
U. of Minnesota P., 1975, p. 194-269. Cf. Francis CORBLIN, Les formes de reprise dans le dis-
cours. Anaphores et chaînes de référence, Rennes, P.U. de Rennes, « Langue et discours », 1995.
Métaphore et paraphrase 585

de référence n’est pas le simple fait de la co-référence. Les modes d’existence


et de constitution d’un personnage sont bien plus instructifs. Le personnage

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fictif représente une entité de sens qui diffère et de la signification linguis-
tique des mots et de la référence mondaine.
Tout d’abord, une expression isolée ne suffit pas pour créer un person-
nage, il en faut plusieurs. Et il faut en outre que cette pluralité soit ordon-
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née. Un personnage se constitue, comme nous venons de le dire, grâce à l’en-


chaînement de différentes expressions linguistiques. Il est ainsi important
que nous n’interprétions pas les différentes expressions dans la chaîne de
référence de façon isolée, comme si elles étaient des éléments autonomes de
sens. Il faut que nous les prenions ensemble, que nous établissions la chaîne
de référence justement. Autrement il n’y aura pas de personnage. Puisque
nous ne pouvons pas nous contenter de la seule signification lexicale ou
autrement linguistique des mots, il est justifié de parler de référence. Mais
il convient de remarquer d’emblée que cette référence se distingue de la
notion habituelle de référence.
Ce n’est pas pour des raisons mondaines que nous posons l’existence –
ou peut-être vaudrait-il mieux dire la quasi-existence ou bien encore la sub-
sistance – d’un personnage fictif. Puisqu’il n’est pas une entité spatio-tem-
porelle, puisqu’il n’existe pas dans le monde réel, aucune contrainte onto-
logique n’oblige à admettre son existence. D’une certaine manière, un
personnage fictif ne devrait donc pas pouvoir constituer un référent, puis-
que le plus souvent on se fait une conception plus étroite de la notion de réfé-
rence, selon laquelle on ne peut référer qu’à ce qui existe réellement 11. Nous
introduisons le référent qu’est le personnage fictif dans le seul but de ren-
dre compte du fonctionnement du discours ou de la possibilité de la fiction.
Pour l’intelligence des textes, il doit être possible de procéder à l’identifica-
tion d’entités sans se soucier de leur statut existentiel. La notion de référence
est indispensable dans ce travail d’identification. C’est pourquoi cette notion
est désormais ambiguë. Elle ne désigne plus seulement le renvoi aux entités

11. C’est pour cette raison que Gottlob FREGE, « Sens et dénotation », 1892 (Écrits logiques
et philosophiques, tr. Claude Imbert, Paris, Seuil, « Points », 1994, p. 109), on le sait, considère
que le nom propre Ulysse n’a pas de Bedeutung. La fiction, selon Frege, est essentiellement
une affaire de Sinn, sinon de son. Mais cette position n’est pas très convaincante, dans la mesure
où elle contredit la possibilité même de la fiction. Comme nous venons de le voir, dans une
chaîne de référence, il n’est aucunement question que du Sinn de chacune des expressions qui
la composent. Si l’Odyssée décrit bien « le héros patient », nous ne nous contentons pas du sim-
ple sens de ces mots; notre désir de suivre l’épopée nous pousse à passer à Ulysse.
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en chair et en os, mais également celui aux individus ou aux autres entités
du discours 12.

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Ce n’est donc pas le monde, mais le texte qui nous oblige à admettre une
nouvelle conception de la référence. Et par là se dégage aussi un autre trait
important qui distingue le référent fictif du référent mondain. En principe,
le personnage fictif ne préexiste pas au discours qui le vise. Il est projeté par
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lui. Il dépend donc du discours pour son existence, mais il possède néan-
moins une certaine autonomie par rapport à lui. Il est redevable aux expres-
sions qui s’y réfèrent dans leur ensemble, il n’est pas redevable à chaque
expression particulière. Il est ainsi projeté par le discours comme une entité
transcendante. Nous ne pouvons certes pas supprimer la totalité des expres-
sions qui le visent sans éliminer le personnage lui-même, mais nous pouvons
très bien effacer quelques-unes des expressions sans que l’existence du per-
sonnage ne soit sérieusement menacée 13.
Cette quasi-indépendance implique que le personnage soit projeté par le
discours comme un déterminable. Il faut maintenant invoquer les niveaux
de constitution supérieurs à la simple chaîne de référence. En effet, la consti-
tution du personnage ne s’y réduit pas. La description de ses actions et de
ses passions ainsi que ses paroles et ses pensées interviennent bien sûr aussi
dans cette constitution. Ces caractérisations ne sont pas données d’un seul
coup. Le personnage se détermine au fil du texte, il se constitue au fur et à
mesure de la progression du récit. Et lorsque son nom apparaît, nous ne
posons pas un personnage quelconque, mais nous posons le personnage avec
toutes les déterminations qu’il a reçues jusqu’alors dans le texte.
Or les descriptions effectivement données dans le texte n’épuisent pas
l’être du personnage. Le personnage est déterminable dans une certaine
mesure aussi au-delà du texte. Il est toujours possible d’aller plus loin.
Certes, il faut ici être prudent. Un personnage fictif n’est pas déterminable
de la même manière qu’une personne en chair et en os, pour laquelle toute
question portant sur son identité peut recevoir une réponse précise – c’est

12. Les linguistes parlent à ce propos de référents de discours ou d’entités de discours. Voir
par exemple Lauri KARTTUNEN, « Discourse Referents », in J. D. McCawley éd., Syntax and
Semantics, t. VII. Notes from the Linguistic Underground, New York, San Francisco et Londres,
Academic Press, 1976, p. 363-385 et Bonnie Lynn WEBBER, « So What Can We Talk About
Now ? », in Michael Brady & Robert C. Berwick éds., Computational Models of Discourse,
Cambridge, Mass. et Londres, The MIT Press, « The MIT Press Series in Artificial Intelligence »,
1983, p. 331-371.
13. On pourrait établir ici un parallèle avec le caractère relâché des critères d’identité pour
les noms propres tels qu’ils sont décrits par John R. SEARLE, « Proper Names », Mind, vol.
LXVII, n° 266, avril 1958, p. 166-173.
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du moins ce que nous dit le bon sens. En ce qui concerne le personnage fic-
tif il y a par essence des limites à sa déterminabilité. Mais cela ne veut pas

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dire qu’il ne soit aucunement déterminable au-delà des informations expli-
cites données dans le texte. Une œuvre littéraire dicte elle-même les règles
du jeu, elle nous livre les directions possibles de la déterminabilité. C’est au
lecteur de saisir dans quel sens et selon quelles modalités les personnages
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sont encore déterminables.


Comme nous venons de le dire, les dénominations ultérieures ne réfè-
rent pas au personnage en quelque sorte immédiat, mais au personnage en
tant qu’ayant été déterminé de telle ou telle manière. Les déterminations
nouvelles ne sont pas comprises de façon isolée, mais par rapport à celles
déjà données. Elles ne s’ajoutent d’ailleurs pas aux anciennes pour former
une simple somme, mais elles entrent en interaction et se comprennent en
relation les unes aux autres. Elles modifient l’ensemble des déterminations,
mais elles sont aussi modifiées en retour. Si nous concevons le personnage
comme ayant tel ou tel caractère, ce n’est pas en nous appuyant sur une seule
des déterminations données. C’est l’interaction de plusieurs d’entre elles qui
fait ressortir un caractère. Il y a donc une complémentarité entre les différen-
tes déterminations. Chacune d’entre elles n’a de sens que par rapport à leur
ensemble. Le sens que nous appréhendons n’est pas redevable à des détermi-
nations seulement individuelles. Il y a ici visiblement un parallèle avec la
constitution du personnage à son niveau inférieur.
Avec le personnage fictif, nous atteignons ainsi un niveau de sens inter-
médiaire qui, sans égaler la référence mondaine, ne se réduit pas pour autant
à la signification inhérente aux mots en tant que tels. Pour qu’il y ait un per-
sonnage fictif, il faut mettre plusieurs expressions linguistiques différentes
en relation et constituer à partir de là une entité de sens. Le personnage n’ap-
partient à aucune des expressions en particulier, il ne revient à aucune des
expressions en propre, il est la propriété commune de l’ensemble des expres-
sions en même temps qu’il les transcende de telle sorte qu’il est susceptible
de recevoir des déterminations supplémentaires. Le personnage fictif repré-
sente ainsi une entité de sens qui n’est pas réductible à une expression iso-
lée, qui ne se constitue que par le concours d’expressions diverses, qui ne se
constitue qu’en en lisant plusieurs de façon latérale, pour laquelle il n’est
pas possible de comprendre les expressions une à une, de façon autonome.
C’est pourquoi il y a un écart entre la signification des expressions et le sens
que constitue le personnage.
588 Palle Leth

La notion de référence répond à un certain besoin d’identification. Des


expressions hétérogènes comportent cependant une certaine identité et il

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importe de la dégager, soit pour des raisons logico-épistémiques, comme
c’est le cas dans le jugement d’identité qui constitue le point de départ et de
Frege et de Husserl 14, soit pour des raisons textuelles, comme c’est le cas
ici. La constitution de personnages n’est, il est vrai, qu’une des strates signi-
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ficatives d’un texte littéraire, mais assez souvent fondamentale. Le person-


nage est bien un référent en ceci que les différentes expressions renvoient à
lui en tant que quelque chose d’unitaire. Mais ce référent n’équivaut pas à
l’objet pur et simple de la Bedeutung frégéenne. Il s’agit d’un référent qui,
premièrement, n’est pas mondain, et qui, deuxièmement, se constitue à par-
tir de toutes les déterminations et de toutes les caractérisations que les dif-
férentes manières de le viser lui attribuent, qui est ainsi de part en part mar-
qué par le Sinn. C’est Husserl bien sûr et non pas Frege qui pense cette
espèce de référence 15. Le personnage fictif montre que la Bedeutung et le
Sinn comptent tout autant 16.
Ce que la constitution du personnage fictif nous enseigne encore, c’est
qu’il y a du sens dont l’apparition est conditionnée par la multiplicité des
désignations et des déterminations. Le sens qui nous intéresse, en ce qui
concerne le personnage fictif, n’est pas celui de chaque expression isolée,
mais le sens qui se constitue par leur enchaînement, leur imbrication, leur
communication. Un tel sens n’existe que comme la contrepartie de la com-
plémentarité de la pluralité des expressions. Il appartient à l’essence du per-
sonnage fictif d’apparaître de multiples manières. Chaque manière possède
sa spécificité, mais cette spécificité ne se profile que sur le fond de l’ensem-
ble des expressions qui se rapportent au personnage. Le personnage ne réside
pas dans chacune des expressions, seulement dans leur mise en rapport.

14. G. FREGE, art. cit., p. 102 et Edmund HUSSERL, Leçons sur la théorie de la significa-
tion, 1908, tr. Jacques English, Paris, Vrin, « Bibliothèque des textes philosophiques », 1995,
§ 9 b, p. 65.
15. HUSSERL, Recherche V, § 20, in Recherches logiques, t. II, Recherches pour la phéno-
ménologie et la théorie de la connaissance, 2e partie, Recherches III, IV et V, 1901 et 1913, tr.
Hubert Élie, Arion L. Kelkel et René Schérer, 3e éd., Paris, PUF, « Épiméthée », 1993, p. 221
sq. ; Leçons sur la théorie de la signification, op. cit., § 8 b, p. 61 et Idées directrices pour une
phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures, t. I, Introduction générale à la
phénoménologie pure, 1913, tr. Paul Ricœur, Paris, Gallimard, « Tel », 1998, § 94, p. 324 sq. et
§ 131, p. 442 sq.
16. Cf. HUSSERL, Leçons sur la théorie de la signification, op. cit., où Husserl s’efforce
d’élucider la double objectivité appartenant à chaque expression (pour la première formulation
du principe, voir § 8 b, p. 61).
Métaphore et paraphrase 589

Nous constatons que même si la notion de paraphrase est solidaire de la


notion de référence, celle-ci n’est pas nécessairement solidaire de l’objet pur

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et simple. La paraphrase peut donc bien viser plus que l’objet. Et la multi-
plicité des expressions ne relève pas forcément de la distorsion, mais peut
très bien constituer une condition nécessaire du sens. N’est-il pas envisagea-
ble que la modalité de sens dont relève un personnage fictif soit valide pour
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le fonctionnement d’autres types d’expressions ainsi que pour la constitu-


tion d’autres entités de sens? Puisque c’est elle qui nous occupe, nous limi-
tons la portée de la question au cas de la métaphore.

3. « The time is out of joint »

Nous allons tenter de vérifier cette hypothèse sur un exemple. Nous


avons choisi – plus ou moins arbitrairement, mais non sans raison – le mot
de Hamlet : « The time is out of joint » 17. Nous déterminons spontanément
– et ce n’est que ce réflexe qui justifie le choix de notre exemple – le sens du
discours de Hamlet comme métaphorique. Rien ne paraît plus évident. Par
son essence même, le temps ne peut pas être out of joint. Mais le réflexe
n’est peut-être pas justifié. Avant de se hâter de reconnaître une métaphore,
il est prudent de considérer que, tout d’abord, rien ne nous renseigne a priori
sur la position de la métaphore à l’intérieur de la phrase. Qu’est-ce qui nous
assure que le syntagme nominal the time ne s’applique pas à quelque chose
qui puisse réellement, c’est-à-dire selon les règles de l’ontologie mondaine,
être out of joint? Et même si nous nous assurons que the time réfère au phé-
nomène que nous connaissons aussi longtemps que nous n’avons pas à l’ex-
pliquer, nous ne devons pas exclure a priori la possibilité d’un univers où le
temps littéralement, à l’encontre de toutes les idées reçues, est out of joint.
À ce propos, Heidegger a raison d’insister sur une certaine complicité entre
la métaphore et la métaphysique 18. Nous faisons habituellement comme si
la question de savoir si l’on a affaire à une métaphore se résolvait en consi-
dérant la phrase isolée, comme s’il y avait là quelque incongruité qui nous
déstabilise et pour laquelle la métaphore est le seul recours interprétatif.
Cette habitude est héritière de cette linguistique pour laquelle il n’y a pas
d’entité linguistique supérieure à celle de la phrase.

17. William SHAKESPEARE, Hamlet, 1604-1605, A. Thompson et N. Taylor éds., Londres,


Thomson Learning, « The Arden Shakespeare », 3e série, 2006, acte I, sc. 5, l. 186, p. 227.
18. M. HEIDEGGER, « Le déploiement de la parole », 1957-1958, tr. François Fédier, in
Acheminement vers la parole, 1959, Paris, Gallimard, « Tel », 1999, p. 192. Cf. aussi Jonathan
CULLER, « Commentary », New Literary History, VI/1, 1974, p. 225.
590 Palle Leth

Admettons tout de même – provisoirement et pour la discussion – que


la parole de Hamlet soit métaphorique et que l’expression out of joint soit

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utilisée métaphoriquement – ce n’est pas un parti complètement dépourvu
de fondement. Dans quelles conditions établissons-nous ce que veut dire la
phrase ? Quelles sont les données à partir desquelles nous déterminons son
sens ? La phrase isolée n’est, nous venons de le constater, d’aucun secours.
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À ne considérer que la phrase seule, nous ne savons même pas s’il y a méta-
phore. Il ne suffit donc pas de considérer les mots dans le contexte de la
phrase, comme le supposent tant de théories de la métaphore. Et il ne suf-
fit pas non plus de considérer la phrase dans le contexte de la réplique:

The time is out of joint ; O cursed spite


That I ever was born to set it right 19 !

Le fait que Hamlet oppose l’être out of joint du temps à la possibilité de


son remaniement donne certainement des indications sur le sens de out of
joint, mais ces indications sont encore insuffisantes.
L’insuffisance du contexte immédiat est donc manifeste. En revanche le
contexte plus étendu nous vient en aide. À lire le texte entier de la tragédie,
nous constatons très vite que la matérialité de out of joint ne se limite pas
à ce seul mot de Hamlet. La réplique de Hamlet s’inscrit dans une suite de
paroles apparentée. Puisque notre but n’est pas une interprétation exhaus-
tive, mais qu’il se borne à esquisser le principe d’une interprétation de la
métaphore, nous ne prenons en considération qu’un seul des intertextes. En
effet, le thème de out of joint est introduit dans Hamlet par le roi Claudius
et cela dès son entrée en scène. Le discours qu’il tient alors multiplie un voca-
bulaire ‘out of joint’ 20. Il commence par concéder qu’il aurait été séant de
se consacrer entièrement au deuil de la mort d’Hamlet le père, mais rappelle
les devoirs d’État qui sont désormais les siens :

Though yet of Hamlet our dear brother’s death


The memory be green, and that it us befitted
To bear our hearts in grief, and our whole kingdom
To be contracted in one brow of woe
Yet so far hath discretion fought with nature
That we with wisest sorrow think on him
Together with remembrance of ourselves 21.

19. SHAKESPEARE, op. cit., acte I, sc. 5, l. 186-187, p. 227 ; nous soulignons.
20. SHAKESPEARE, op. cit., acte I, sc. 2, l. 1-39, p. 165-168.
21. SHAKESPEARE, op. cit., l. 1-7, p. 165 ; nous soulignons.
Métaphore et paraphrase 591

Le sourcil du royaume devrait être contracté, à l’image d’un visage cha-


griné. Il poursuit en décrivant les conditions sous lesquelles il a épousé la

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reine Gertrude, la mère de Hamlet, en disant:

Therefore our sometime sister, now our Queen,


Th’imperial jointress to this warlike state,
Have we, as ’twere with a defeated joy,
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With an auspicious and a dropping eye,


With mirth in funeral and with dirge in marriage,
In equal scale weighing delight and dole,
Taken to wife 22.

La coïncidence des funérailles et des noces fait reconnaître à Claudius


que c’est avec une joie défigurée qu’il a conclu l’union avec son ancienne
belle-sœur et l’héritière du royaume. Claudius passe finalement aux affaires
étrangères en expliquant les pensées qui animent l’esprit ennemi de
Fortinbras, le prince de Norvège :

Now follows that you know : young Fortinbras,


Holding a weak supposal of our worth
Or thinking by our late dear brother’s death
Our state to be disjoint and out of frame –
Co-leagued with this dream of his advantage –
He hath not failed to pester us with message
Importing the surrender of those lands
Lost by his father with all bands of law
To our most valiant brother 23.

Fortinbras harcèle les Danois, jugeant le moment propice à une offensive


parce qu’il pense, selon Claudius, que l’État danois est militairement affai-
bli ou bien qu’il est ébranlé par la mort d’Hamlet le père.
Si nous avons recours à out of joint comme terme générique pour les dif-
férentes expressions de Claudius, nous pouvons tenter une première orga-
nisation de son discours en disant qu’il concède, d’une certaine manière, que
la cour est out of joint, puisque son visage n’est pas contracted en deuil. En
parlant de Gertrude comme sa « sœur » et comme la jointress de l’État, il
laisse entendre que leur mariage est aussi bien incestueux qu’intéressé et il
admet ouvertement que ses sentiments sont quelque peu defeated – autant
dire, semble-t-il, qu’il y a quelque chose de out of joint dans le fait de leur
alliance. Claudius indique en outre les raisons pour lesquelles on pourrait

22. SHAKESPEARE, op. cit., l. 8-14, p. 166 ; nous soulignons.


23. SHAKESPEARE, op. cit., l. 17-25, p. 166-167 ; nous soulignons.
592 Palle Leth

penser que l’État danois est out of joint ou, dans les termes qu’il prête à
Fortinbras, disjoint et out of frame. Par là nous n’avons pas déterminé le

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sens des paroles de Claudius, nous avons seulement essayé d’articuler ses
propos à partir de la matérialité d’out of joint. Nous trouvons dans le dis-
cours de Claudius des expressions apparentées ou opposées ainsi que des cir-
constances à propos desquelles l’out of joint s’énonce.
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Comme nous venons de le dire, nous nous limiterons à rappeler ce seul


intertexte pour la parole de Hamlet : « The time is out of joint ». Mais déjà
ce discours de Claudius permet de voir que ce qui se présente à nous qui
essayons d’interpréter la parole métaphorique de Hamlet, c’est tout un
réseau de formules et d’expressions qui lui sont associées. En bref, les
expressions et les paroles de Claudius constituent des applications d’out of
joint qu’il faut prendre en compte afin d’établir le sens de cette expression.
En effet, la parole de Hamlet communique avec ce réseau et, dans une cer-
taine mesure, elle n’est que la reprise – encore que radicale – de ce qui sem-
ble être déjà impliqué par Claudius. S’il y a innovation chez Hamlet, ce n’est
pas par l’utilisation de l’expression out of joint – Claudius l’a déjà suggé-
rée –, mais c’est par l’application de ce prédicat au temps, alors qu’il est sur-
tout une qualification de l’État chez Claudius.
Nous assistons ainsi, encore une fois, à la mise en rapport d’expressions
différentes. Nous avons eu recours à la notion de réseau pour caractériser la
relation entre out of joint, contracted, sister, jointress, defeated, disjoint et
out of frame. Une lecture plus exhaustive de la pièce ajouterait davantage
d’expressions à ce réseau. Le discernement d’un sens de la parole de Hamlet
va de pair avec une synthèse d’identification d’expressions hétérogènes.
Nous relions ces expressions et par le fait de leur enchaînement se dégage
une sorte d’identité, une certaine communauté de sens, qui est la propriété
commune du réseau des expressions et non la propriété de telle ou telle
expression donnée. Nous ne pouvons pas séparer une des expressions de cet
ensemble et nous prononcer sur son sens. Chacune d’entre elles ne dit ce
qu’elle dit que sur le fond des autres. Par leur enchaînement se constitue le
renvoi à quelque chose de même et c’est pour cette raison qu’il est justifié
de parler de référence, même si cette référence se distingue nettement de la
référence au personnage fictif. Il n’y a pas lieu de parler d’une chaîne de réfé-
rence, l’ensemble des expressions ne donnant pas lieu à quelque chose d’uni-
fié à la manière d’un personnage. Mais il y a malgré tout des affinités impor-
tantes.
Métaphore et paraphrase 593

Le sens qui s’établit communément pour les expressions du réseau n’est


rien de préalablement donné. Il ne précède pas le discours ; il existe aussi

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peu dans le dictionnaire que dans le monde. Il n’est pas un concept prééta-
bli ni un sens prescrit par la signification lexicale des expressions. Il est quel-
que chose qui se projette par la mise en rapport des différentes expressions.
Le sens que revêt la parole d’Hamlet est, autant que lui-même en tant que
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personnage fictif, un déterminable. Le sens de la parole ne se détermine pas


au moment de son énonciation, il est déterminé tout au long du texte de la
tragédie par le réseau qui s’établit et qui se modifie par cumul. Et il est aussi,
selon les implications de la lettre du texte, déterminable au-delà du texte. Il
nous est possible de nous rapporter à ce quelque chose de même obtenu par
le réseau des différentes expressions d’out of joint par de nouvelles expres-
sions et formulations qui, sans se trouver dans le texte, continuent ce qui y
est déjà en cours. De cette manière, le sens possède un certain degré de trans-
cendance et d’autonomie, non seulement par rapport à telle ou telle expres-
sion, mais aussi par rapport à l’ensemble des expressions, tout comme le per-
sonnage fictif.
Il est clair que chaque expression du réseau dit quelque chose de spéci-
fique selon son inscription précise dans le texte. Les phrases dans lesquelles
figurent les expressions de notre réseau portent bien évidemment sur des
états de choses différents et disent ainsi des choses différentes. Mais ce que
les expressions apportent aux phrases auxquelles elles appartiennent est
essentiellement déterminé par leur participation au réseau dont nous par-
lons. Chaque expression se rapporte certes de façon différente à ce quelque
chose de commun qui s’établit par le réseau et dit ce quelque chose de com-
mun à sa manière spécifique et irréductible. Il faut ainsi savoir respecter la
spécificité de chacune des expressions du réseau. Mais cela n’est possible
qu’après les avoir reliées – l’établissement du réseau est une condition pour
que nous puissions cerner la spécificité de chaque expression ; c’est à partir
de l’identité que la différence de sens se dégage. Ce qui est inadmissible, c’est
de dire qu’out of joint signifie une chose, qu’out of frame signifie une autre
chose, etc., comme si le sens de ces expressions dans le texte de la tragédie
était séparé et non relié, comme s’il n’y a avait pas d’interdépendance. Les
expressions du réseau ne sont signifiantes que les unes par rapport aux
autres, chacune d’entre elles n’est significative que dans l’enchaînement et
l’interaction avec les autres.
Lorsque Hamlet prononce cette parole, l’expression out of joint est déjà
chargée de sens et d’implications. Nous y entendons out of joint avec tout
594 Palle Leth

le réseau déjà obtenu et nous ne lui attribuons aucun sens sans prendre en
charge tout le sens qu’il revêt jusqu’ici. Toute interprétation de l’expression

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prend en compte les usages passés et les situations et les applications dans
lesquelles l’expression est déjà impliquée au moment actuel dans l’attente
des déterminations qui vont suivre.
Pour ces raisons, le sens de la parole de Hamlet n’est rien qui s’établit
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localement. Le sens de la métaphore, s’il se révèle que la parole en constitue


une, n’est pas l’affaire de la position d’une expression donnée – ici out of
joint – dans le cadre de quelque phrase incongrue. Le sens que revêt out of
joint n’est rien qui soit imposé par l’expression individuelle, mais quelque
chose qui se construit de concert avec les autres expressions du réseau que
nous avons mis en évidence. Il est impossible d’attribuer un sens à out of
joint sans invoquer les autres expressions, il faut l’entendre avec out of
frame et toutes les autres expressions du réseau. Le sens est ainsi la propriété
commune du réseau. Ainsi les différentes expressions représentent-elles
moins des déterminations distinctes du sens du réseau que des manières
complémentaires de dire quelque chose de même. Tant que l’on ne consi-
dère pas que le sens relève de cette constitution du même par la contribu-
tion de l’altérité d’expressions différentes, aucun sens n’apparaît.
Avec le réseau d’out of joint nous assistons à une véritable relativisation
de la distinction entre Sinn et Bedeutung 24. La Bedeutung dont il s’agit ici
n’a rien d’un objet ni d’un concept, elle n’est que le pôle identique des dif-
férentes expressions, leur communauté de sens. Chaque expression repré-
sente une manière différente de viser ce quelque chose de même. Or puis-
que ce qu’elles ont en commun est autre chose qu’une identité objective, que
cette identité se trouve au niveau prédicatif, c’est-à-dire au niveau du Sinn,
nous voyons que la paraphrase, solidaire de la référence, n’exclut pas pour
autant la dimension prédicative ou la manière de visée. Si une telle relativi-
sation paraît illicite, il faut rappeler que la Bedeutung, comme nous l’avons
dit, a été introduite tout d’abord afin de ne penser qu’une certaine identité
entre des expressions différentes.
Afin d’élaborer la détermination latérale du sens telle que nous l’avons
esquissée, impliquant que le sens du mot se constitue par sa relation à d’au-
tres mots, il est naturel d’avoir recours à Saussure. Or, d’abord, Saussure
pense les mots en tant qu’éléments de la langue, c’est-à-dire du système lin-
guistique synchronique ; il n’envisage pas cette dépendance pour les mots

24. Une telle relativisation est envisagée par HUSSERL, Leçons sur la théorie de la signifi-
cation, op. cit., § 10, p. 69 sq.
Métaphore et paraphrase 595

de la parole, c’est-à-dire par l’usage fait des mots dans le discours 25. Ensuite,
la constitution du sens dont parle Saussure est la détermination réciproque

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des mots appartenant à un même champ sémantique 26. Les différents mots
de l’ensemble ont une communauté de sens, mais il ne s’agit pas de la consti-
tution de ce sens-là, mais de la constitution négative du sens de chacun des
mots du champ: la teneur d’un signifié donné n’est rien que ce que celle des
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autres signifiés n’est pas.


En ce qui concerne le réseau d’out of joint, nous avons insisté sur le fait
qu’il s’agit moins du sens des mots individuels qui le composent que du sens
auquel le réseau dans son ensemble donne lieu. Le sens qui se constitue est
projeté par le réseau, il n’est pas réparti parmi les éléments du réseau. C’est
pourquoi s’impose l’analogie avec la phénoménologie de la perception.
L’objet se présente par esquisses; n’en va-t-il pas de même pour le sens? Les
différentes formulations dans le réseau d’out of joint ne sont-elles pas autant
d’esquisses d’un même sens? Une seule esquisse ne suffit pas pour consti-
tuer un objet, il en faut plusieurs. Il faut en outre que les esquisses présen-
tent une certaine diversité. Un objet n’est pas constitué par la stricte répéti-
tion d’une seule et même esquisse. Et il faut finalement relier les différentes
esquisses, c’est-à-dire saisir leur enchaînement, ne pas les saisir une à une;
c’est l’objet en train de se constituer qui requiert une continuation réglée
des esquisses. La multiplicité, l’altérité et l’enchaînement des esquisses sont
les conditions de la constitution des objets. La lecture d’out of joint ne nous
montre-t-elle pas que ce sont les conditions aussi du sens? Nous ne nous inté-
ressons à l’esquisse que dans la mesure où elle se relie à d’autres esquisses
pour constituer un objet. Certes, chacune comporte sa détermination spéci-
fique de l’objet, mais sans la constitution préalable de l’objet la notion de
détermination n’a pas de sens. Les esquisses sont complémentaires et la com-
plémentarité est également ce que nous avons invoqué pour les différentes
expressions du réseau d’out of joint. Elles disent quelque chose de similaire
avant de faire entendre leur éventuelle spécificité. Et puisque l’objet existe

25. Cf. Émile BENVENISTE, « Sémiologie de la langue », 1969, in Problèmes de linguistique


générale, t. II, Paris, Gallimard, « Tel », 1998, p. 65 et « La forme et le sens dans le langage »,
1967, in op. cit., p. 225 sq. qui est sur ce point fidèle à Saussure. Il prête certes attention à la
parole ou, dans ses termes, au sémantique – par opposition au sémiologique –, mais il ne consi-
dère pas que le sens du mot dans ce domaine se détermine par rapport aux autres mots. Cf.
aussi Maurice MERLEAU-PONTY, « Le langage indirect et les voix du silence », 1960, in Signes,
Paris, Gallimard, « Folio », 2001, où cette possibilité est envisagée (p. 68 sq.), mais seulement
pour être rejetée par la suite (p. 130 sq.).
26. Ferdinand de SAUSSURE, Cours de linguistique générale, 1916, Tullio de Mauro éd.,
Paris, Payot & Rivages, « Grande Bibliothèque Payot », 1998, p. 160.
596 Palle Leth

indépendamment de telle ou telle esquisse déterminée sans avoir une exis-


tence indépendante des actes qui le visent, la paraphrase ne présuppose pas

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quelque séparation absolue entre le sens et l’expression. Autant que l’objet,
le sens relèverait ainsi de la constitution de l’unité dans le divers 27. Autant
dire que l’unité du réseau d’out of joint n’est pas une entité idéale au sens
de la première Recherche logique.
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4. « Cette époque est déshonorée »

Il existe une paraphrase de la parole de Hamlet qui s’énonce: « Cette épo-


que est déshonorée ». C’est la traduction française qu’en propose Gide 28.
Afin de mettre la possibilité de la paraphrase à l’épreuve, on aurait préféré
une vraie paraphrase bien sûr, qui prétende dire seulement en d’autres mots
– non en d’autres mots d’une autre langue – ce que dit la phrase de Hamlet.
Mais il est difficile de trouver de vraies paraphrases, abritées dans les notes
des éditeurs, elles sont rarement consacrées. Les bonnes traductions, en
revanche, sont admirées puis citées, ayant ainsi toutes les chances de survi-
vre. Essayons donc de faire abstraction du fait que la proposition de Gide
est en vérité une traduction.
Il ne semble pas, de prime abord, qu’il y ait la moindre affinité entre la
phrase de Hamlet et sa paraphrase par Gide. Et même si, par force, l’on réus-
sissait à établir une relation entre les deux phrases, il paraîtrait que cette affi-
nité ne puisse être que lointaine et pour cette raison impertinente. Cette
transposition n’est-elle pas l’exemple type de l’imitation telle que décrite par
Schleiermacher ? 29 En effet, il paraît difficile d’imaginer abandon plus écla-
tant de la lettre de l’original et la fidélité à l’esprit semble peu assurée.
Comment le sens de la métaphore d’Hamlet pourrait-il se transposer dans

27. Cf. HUSSERL, Idées, t. I, op. cit., § 150, p. 507.


28. André GIDE, tr., La tragique histoire d’Hamlet, in William SHAKESPEARE, Œuvres
complètes, éd. Henri Fluchère, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, t. II, p. 633.
Cf. André GIDE, Le théâtre complet de André Gide, t. VII, Hamlet, Neuchâtel et Paris, Ides et
Calendes, 1949, p. 44, où la parole de Hamlet est rendue par « Cette époque est désordonnée. »
Notons que la parole de Hamlet sert de leitmotiv tout au long de l’essai de Jacques DERRIDA,
Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale, 1993,
Paris, Galilée, « La philosophie en effet », 2006. La seconde traduction de Gide ainsi que quel-
ques autres sont rapportées et discutées p. 43 sq.
29. F. D. E. SCHLEIERMACHER, « Des différentes méthodes du traduire », 1813, tr. Antoine
Berman, in Des différentes méthodes du traduire et autre texte, éd. Christian Berner, Paris,
Seuil, « Points », 1999, p. 47.
Métaphore et paraphrase 597

la paraphrase de Gide qui ne respecte rien de la formulation d’Hamlet ? Le


sens de la métaphore ne réside-t-il pas dans la singularité du mot unique?

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Quels autres mots que les mots précis de Hamlet pourraient dire ce qu’il
dit ? Tout ce qui importe dans la phrase de Hamlet semble déformé et dis-
tordu, pour ne pas dire délibérément mis de côté par Gide.
Mais nous sommes peut-être maintenant en mesure de porter un tout
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autre jugement. Ce n’est pas parce que les deux phrases considérées isolé-
ment ont très peu d’affinité littérale et sémantique que la phrase de Gide
constituerait une mauvaise paraphrase de la phrase de Hamlet. Nous savons
désormais que le sens de la parole de Hamlet se constitue dans un réseau
d’expressions et de formulations dont le contenu lexical est divers. Il n’est
pas impossible que fasse partie de ce réseau la notion d’honneur, une lecture
plus approfondie de la tragédie pourrait l’établir. Claudius ne réussit-il pas
à dire que son alliance avec la jointress sa sœur, précisément, n’a rien d’ho-
norable ?
La paraphrase de Gide ne fait peut-être pas honneur à la formulation ori-
ginale de Hamlet, mais elle n’est sûrement pas out of joint, car quel que soit
le sens de la métaphore de Hamlet, ce sens lui-même ne peut être qu’out of
joint. Il n’est pas déposé dans quelque mot unique et irremplaçable, il est la
propriété de tout un réseau d’expressions et de formulations. Il n’existe que
dans et grâce à cette altérité.

La question de savoir si « Cette époque est déshonorée » est une paraph-


rase légitime de « The time is out of joint » est une chose. La question de
savoir si la parole de Hamlet se laisse paraphraser – si la paraphrase de la
métaphore en tant que telle est possible – en est une autre. Nous ne préten-
dons pas qu’il existe quelque autre formulation qui dise de façon exacte et
exhaustive la même chose que la métaphore de Hamlet. Ce que nous avons
essayé d’établir – en nous appuyant, il est vrai, sur un seul exemple –, c’est
que le sens de la métaphore se constitue dans une relation essentielle à d’au-
tres mots, à la multiplicité des expressions et des formulations. Si le sens
n’est rien d’imposé par un mot individuel, mais quelque chose qui se consti-
tue par le concours de mots différents latéralement au fil du texte, il semble
que le sens ne revienne à aucun mot en propre et qu’il n’y ait de sens que
dans l’altérité. Pour cette raison il n’y a pas de déformation ni de distorsion
dans la paraphrase, pas de disjointure dans l’écart entre la phrase originale
et la paraphrase. Ainsi l’altérité introduite par la paraphrase ne provient-elle
pas de l’altération, mais de la constitution même du sens.
598 Palle Leth

Il est vrai que le mot effectivement donné est irremplaçable, mais ce n’est
pas parce que l’on ne peut pas dire autrement ce qu’il dit – ce qu’il dit ne se

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dit qu’en rapport avec l’altérité des expressions du réseau dont il fait par-
tie –, c’est dans la mesure où c’est lui qui commande le travail d’interpréta-
tion et que ce travail n’aboutit finalement qu’à une certitude qui n’a rien de
définitif 30. Le mot original est ainsi un irréductible point de départ et de
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retour, mais cela ne veut pas dire qu’il constitue à lui seul son sens.

Résumé : Le texte récuse l’opinion selon laquelle la métaphore ne se paraphrase pas. La


paraphrase est censée ne rendre que la référence, non le sens d’une expression. Afin de mon-
trer que la paraphrase peut bien intervenir au sens d’une métaphore, le personnage fictif
est invoqué comme paradigme pour la constitution du sens. L’entité de sens qu’est un per-
sonnage fictif n’est pas réductible à une expression unique, mais dépend de l’interaction
au sein d’un réseau d’expressions différentes. Si le sens de la métaphore se constitue de
manière analogue, force est de conclure que la reformulation ne relève ni de l’aplatisse-
ment ni de la distorsion, mais qu’elle est constitutive du sens.
Mots-clés : Métaphore. Paraphrase. Sens. Référence. Contexte.

Abstract: The paper argues against the common assumption that metaphors cannot be paraph-
rased. Paraphrase is assumed to capture only the reference not the meaning of an expres-
sion. In order to show that a paraphrase may well concern the meaning of a metaphor, the
case of fictive persons is considered as a paradigm for meaning constitution. The mea-
ning entity that a fictive person constitutes is not reducible to a single expression but
depends upon the interaction within a network of different expressions. If the meaning
of metaphors is constituted in an analogous way, it must be asserted that reformulations
neither trivialize nor distort their meaning but constitute it.
Key words : Metaphor. Paraphrase. Meaning. Reference. Context.

30. Ce travail, on a l’habitude de ne pas le remarquer en ce qui concerne les variétés du sens
que l’on appelle propre. En vérité, le sens propre requiert lui aussi un travail pour se manifes-
ter, mais ce travail passe le plus souvent inaperçu, en raison de la spontanéité avec laquelle il
s’effectue. Le sens de la métaphore n’a en fait rien de spécifique, sauf, peut-être, de nous faire
voir de façon exemplaire quelles sont les conditions de tout sens.