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Pour Phèdre, le fabuliste latin, « Le mérite de la fable est double : elle suscite le

rire et donne une leçon de prudence2. » Cette portée didactique des fables peut


expliquer que les fables ont circulé et ont été reprises d'une culture à une autre.
Selon G. K. Chesterton, « la fable est une sorte d'alphabet de l'humanité au
moyen duquel on a pu écrire les premières certitudes philosophiques; et pour
cette raison les figures devaient fonctionner comme des abstractions algébriques
ou des pièces d'un jeu d'échecs3.»

Historique[modifier | modifier le code]

La fable plonge ses racines dans la nuit des temps et se retrouve dans toutes les
cultures. Elle a fait partie de la tradition orale bien avant l'invention de l'écriture.
Elle est toujours active dans les pays où la culture orale demeure vivace et
proche de la nature, comme c'est le cas notamment en Afrique ou dans les
sociétés rurales.

La Mésopotamie semble avoir été le berceau du genre, en raison de la


découverte qu'on y a faite de nombreuses fables remontant jusqu'à deux mille
ans avant notre ère7. Des tablettes provenant de bibliothèques scolaires de
l’époque sumérienne racontent brièvement des histoires de renard flatteur, de
chien maladroit (« Le chien du forgeron, n’ayant pu renverser l’enclume,
renversa le pot d’eau ») ou de moustique présomptueux (« Un moustique s’étant
posé sur le dos d’un éléphant lui demanda si son poids lui était supportable ou
s’il devrait plutôt s’envoler »). Beaucoup de ces textes montrent une grande
affinité avec les proverbes et ont une construction antithétique (« Ce que tu as
trouvé, tu n’en parles pas ; mais ce que tu as perdu, tu en parles. ») Toutefois, ils
ne possèdent pas de morale explicite8. Le Talmud contient plusieurs
enseignements illustrés de fables de Renard, fables qui sont passées dans la
littérature occidentale par les compilations chrétiennes d'"exemples" servant à la
composition des sermons9.

Antiquité gréco-romaine

Ésope en Grèce[modifier | modifier le code]


Les fables d'Ésope ont été constamment traduites et illustrées depuis plus de
2 000 ans. Ci-dessus Le Lion et le Rat, dans une édition de Steinhowel de 1521.

Illustration de Grandville pour Le Renard et le Bouc.

La fable se constitue en tant que genre littéraire avec Ésope, le plus grand


fabuliste de l'Antiquité, qui a vécu entre les VIIe et VIe siècles avant J.C, et qui
serait originaire de la Thrace, près de la mer Noire. Considéré comme le père de
la fable, il lui a donné son nom. Les Anciens distinguaient en effet entre la
fable ésopique, qui met en scène des animaux ou des objets inanimés, et la
fable libyenne, où des hommes ont affaire à des animaux ou s'entretiennent avec
eux11.

La vie d'Ésope nous est connue grâce à un récit laissé par Maxime Planude,
érudit byzantin du XIIIe siècle, qui reprenait probablement un texte grec
du Ier siècle. La Fontaine a adapté ce récit et l'a placé en tête de son recueil de
fables sous le titre « La Vie d'Ésope le Phrygien ». On a souvent mis en doute la
réalité historique de la prodigieuse destinée de cet ancien esclave nubien bègue
et difforme qui réussit à se faire affranchir et en vient à conseiller les rois grâce à
son habileté à résoudre des énigmes. On a souligné notamment les parallèles
avec l'histoire d'Ahiqar, qui circulait en Syrie à l'époque de la vie d'Ésope.

Ésope était déjà très populaire à l’époque classique, comme le montre le fait
que Socrate lui-même aurait consacré ses derniers moments de prison avant sa
mort à mettre en vers des fables de cet auteur. Il s’en serait expliqué à son
disciple de la façon suivante : « Un poète doit prendre pour matière des mythes
[...] Aussi ai-je choisi des mythes à portée de main, ces fables d’Ésope que je
savais par cœur, au hasard de la rencontre12. » Diogène Laërce attribue même
une fable à Socrate, laquelle commençait ainsi : « Un jour, Ésope dit aux
habitants de Corinthe qu'on ne doit pas soumettre la vertu au jugement du
populaire. » Or, il s'agit là d'un précepte aujourd’hui typiquement associé au
philosophe plutôt qu'au fabuliste. Socrate se servait sans doute du nom d'Ésope
pour faire passer ses préceptes au moyen d'apologues13.

Au IVe siècle av. J.-C., Démétrios de Phalère publie le premier recueil de fables


historiquement attesté. Ce recueil, perdu, a donné naissance à d’innombrables
versions. Une de celles-ci a été conservée sous la forme d’un ensemble de
manuscrits datant probablement du Ier siècle, collection appelée Augustana.
C’est à celle-ci que l’on se réfère lorsqu’on parle aujourd’hui des « fables
d'Ésope ». Elle compte plus de 500 fables, toutes en prose, parmi lesquelles
figurent les plus populaires, tels Le Corbeau et le Renard, Le lièvre et la
Tortue, Le Bûcheron et la Mort, Le Vent et le Soleil, etc. (Version moderne
intégrale sur Wikisource). Il est probable que le nom d'Ésope a servi à regrouper
toute sorte de récits qui circulaient jusque-là de façon orale et qui présentaient
des caractéristiques communes14.

Phèdre à Rome[modifier | modifier le code]

De la Grèce, la fable passe à Rome. Horace propose une remarquable adaptation


du Rat de ville et du Rat des champs (Satires, II, 6)15 que certains critiques
estiment supérieure à la version de Jean de La Fontaine. Il sera suivi
par Phèdre qui, comme Ésope, est né en Thrace et était esclave avant d'être
affranchi par Auguste. On lui doit six livres de fables, dont le premier s'ouvre
avec Le Loup et l'Agneau16. Avec ce recueil entièrement écrit en vers, Phèdre va
véritablement faire de la fable un genre poétique à part entière. Il ne se contente
pas d'adapter Ésope en latin, mais fait aussi preuve d'originalité : sur les 126
fables que compte son recueil, moins de la moitié sont directement empruntées à
Ésope17. Même si ces fables ne lui attirent pas la gloire de son vivant, Phèdre
fera des émules.

Période hellénistique[modifier | modifier le code]

Le poète Babrius, un Romain hellénisé contemporain de Phèdre, récrit en grec


les fables ésopiques et les met en vers. On connaît de lui deux recueils, qui
totalisent 123 fables.

La vogue de la fable grandit dans le monde gréco-romain. On trouve diverses


références à des fables chez l'auteur grec Lucien de Samosate, notamment celle
des singes dansants, qui joue sur l'opposition entre l'inné et l'acquis, thème
commun à de nombreuses fables, notamment chez La Fontaine et Florian18.
Au IVe siècle, le poète romain Avianus en laisse 42, pour la plupart des
adaptations de Phèdre, mais dont plusieurs, qui ne sont attestées nulle part
ailleurs, sont fort bien construites. Son contemporain, Aphthonios a laissé un
recueil de 40 fables en prose. Par la filière latine, les fables d'Ésope passeront
au Moyen Âge et inspireront d'innombrables successeurs.

La source indienne et persane[modifier | modifier le code]


Une page du Kalîla wa Dimna, version persane du XVe siècle (Musée du palais
de Topkapı, Istanbul)

Kalîla wa Dimna, édition syrienne de 1534. Le lièvre trompe l'éléphant en lui


montrant le reflet de la lune.

La fable a connu un succès remarquable en Inde. On en trouve déjà dans la


grande épopée du Mahâbhârata, fondatrice de l'hindouisme, ainsi que dans les
récits du Jātaka et le Kathâsaritsâgara19, mais la collection la plus importante se
trouve dans le Pañchatantra. Originellement rédigé en sanskrit entre -
300 et 570 par un brahmane du nom de Pilpay dans la région du Cachemire, ce
recueil de fables avait pour but d'enseigner la sagesse aux princes et le succès
dans la vie. Il a connu d'innombrables remaniements et versions dérivées, dont
l'une s'intitule Hitopadesha ou L'Instruction utile, datant du XIIe siècle. On
trouve dans le Pañchatantra le bestiaire habituel des fables
(âne, lion, singe, serpent, etc.), avec la différence que deux chacals, Karataka et
Damanaka, y jouent le rôle du renard européen, tout en se comportant parfois
sottement20. Ce recueil compte 70 fables, majoritairement en prose.

Cet ouvrage arrivera en Occident au terme d'un cheminement fort complexe,


attestant de l'intérêt que la fable a pu susciter dans différentes cultures21.
Le Livre de Pilpay est introduit en Perse par le roi sassanide Khosro Ier (531-
579) qui, ayant appris l'existence en Inde d'un ouvrage contenant la source de
toute formation intellectuelle, avait donné mission à son médecin de se le
procurer. L'ouvrage est alors traduit en moyen-persan sous le titre Kalîleh va
Demneh, qui est la version la plus ancienne du Pañchatantra à laquelle on
puisse remonter, l'original indien de l'époque ne nous étant pas parvenu22. Après
la conquête de la Perse par les Arabes au VIIe siècle, il est traduit en arabe sous le
titre Kalîla wa Dimna (ou Kelileh va Demneh) par Abdullah Ibn al-
Muqaffa (vers 750), qui transpose les récits originaux dans un contexte arabe.
Les fables y sont insérées dans un récit continu dont les deux chacals — Calila
(Karataka) et Dimna (Damanaka) — sont les protagonistes.

Aucun ouvrage originaire de l'Inde n'a été aussi répandu23. Avec plus de 200
versions en une soixantaine de langues, notamment le turc, le syriaque, le malais
et l'éthiopien22, il a influencé les littératures d'Asie, d'Afrique du nord et
d'Europe24. Il est traduit en grec par Syméon Seth à la demande de l'empereur
byzantin Alexis Ier Comnène (XIe siècle) et en hébreu par Jacob ben Eléazar de
Tolède au début du XIIIe siècle. L'ouvrage est alors remarqué par le roi de
Castille Alphonse X le Sage, qui le fait traduire de l'arabe en espagnol sous le
titre Calila y Dimna en (1251)25. En 1263, Jean de Capoue traduit en latin la
version hébraïque pour le cardinal Orsini en lui donnant pour titre Directorium
humanae vitae (litt. « La conduite de la vie humaine »)26. En 1313, à la demande
de la reine Jeanne de Navarre, Raymond de Béziers en publie une autre édition,
qui reprend pour l'essentiel celle de Jean de Capoue tout en y intégrant des
données de la version espagnole27.

Une version persane sera à son tour traduite en français par Gilbert


Gaulmin en 1644 sous le titre Le Livre des lumières ou la Conduite des Rois,
composée par le sage indien Pilpay, traduite en français par David Sahid,
d'Ispahan, ville capitale de Perse. En 1666, Pierre Poussines fait une autre
traduction du Pañchatantra sous le titre Specimen sapientiae Indorum veterum,
en se basant sur la version grecque de Syméon Seth28. Ce sont ces deux ouvrages
que connaîtra La Fontaine et qui inspireront plusieurs fables de son deuxième
recueil, ainsi qu'il le reconnaît dans l'introduction de ce recueil. Ce sont
notamment L'Ours et l'Amateur des jardins, La Laitière et le Pot au lait, Le
Chien qui lâche sa proie pour l'ombre, La Tortue et les deux Canards, Les
Poissons et le Cormoran, et Le Loup et le Chasseur29.

À une époque ancienne, avant l'apparition du Kalîla wa Dimna, la fable semble


avoir été rattachée dans le monde arabe au nom de Locman le Sage (aussi écrit
Loqman ou Luqman). Celui-ci aurait vécu à la même époque qu'Ésope et aurait
également été esclave. Le Coran le mentionne comme étant un sage30.
En 1615, Thomas van Erpe publie une traduction latine d'un recueil contenant
34 fables, attribuées à Loqman par un auteur anonyme, mais dont la plupart
appartiennent en fait au corpus ésopique traditionnel. Tout comme pour Ésope,
le nom de Locman semble avoir fonctionné dans le monde arabe comme un
« aimant générique », agglutinant les récits du même genre qui circulaient dans
la tradition orale. Le nom de Locman le Sage sera dès lors parfois attaché à la
fable comme un des fondateurs mythiques du genre et La Fontaine le mentionne
comme tel dans l'introduction de son deuxième recueil (Livre VII [archive]).
Le grand poète persan Djalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273), qui a étudié les fables
d'Ésope dans sa jeunesse, en fait une adaptation originale dans son
livre Masnavî-ye-Masnavî. Fils d'un théologien soufi et lui-même considéré
comme un saint, il donne aux fables une morale souvent mystique, très
différente de la morale classique. La leçon à en tirer n'est pas tant de se méfier
des autres que de soi-même et de la partie animale de son âme31.

Fable chinoise[modifier | modifier le code]


Songe du papillon (Du Ziling, 1988)

La fable a une très longue histoire en Chine et existait déjà sous forme orale
trois mille ans avant notre ère. Lors de la période des Printemps et Automnes et
des Royaumes combattants, elle devient un genre littéraire à part entière et fait
son apparition dans nombre d'œuvres de l’ère pré-Qin, mais tous les livres de
cette époque ont malheureusement été détruits sur ordre de l'empereur Qin Shi
Huang en 213 av. J.-C. Les fables chinoises ne sont pas associées à la plume
d’un seul auteur. La langue courante garde la mémoire des fables de Tchouang-
tseu et de nombreuses fables populaires anonymes32. Celles-ci reflètent les
aspirations, les demandes et l’idéal des masses laborieuses. De nos jours, on les
lit encore et on en tire des leçons. Beaucoup de fables chinoises sont même
devenues des expressions populaires de quatre mots, comme « Zhuang zhou
meng die » (庄周梦蝶), qui évoque le rêve du papillon de Tchouang-tseu Evan
la victime.

Le mot chinois pour désigner la « fable » (寓言 yùyán) est apparu pour la
première fois dans « Chapitre Fable » de Tchouang-tseu. Il signifie « exprimer
des pensées par des paroles » —ce qui est comparable au sens premier du mot
fable en latin et en grec.

Les fables chinoises peuvent être divisées en quatre genres, selon les époques33 :
1. Fables philosophiques de l’ère pré-Qin : Ce genre littéraire est apparu et
s'est développé durant l’ère pré-Qin, mais il connaîtra son âge d'or durant
la période des Royaumes combattants. Les fables apparaissent dans des
œuvres de différentes écoles où elles servent à exposer des idées
philosophiques et politiques, comme c'est le cas pour le Songe du
papillon (庄周梦蝶) de Tchouang-tseu.
2. Fables dissuasives de la dynastie Han : Les thèmes et le style des fables
de la dynastie Han sont hérités de l’ère pré-Qin. Le but de ces fables est
d’obtenir l’unification et la stabilité du nouvel empire féodal. Il s'agit
d’instruire les hommes à travers les leçons de l’histoire. Les fables les
plus connues sont : La mante qui chasse une cigale (螳螂捕蝉), L'homme
qui adorait le dragon (叶公好龙), Jouer du luth devant les buffles (对牛
弹琴), etc.
3. Fables satiriques ou ironiques des dynasties Tang et Song : Les fables
écrites sous les dynasties Tang et Song utilisent l’allégorie à des fins plus
satiriques que philosophiques. La plupart des principaux représentants
des mouvements littéraires ont rédigé des fables. Les plus célèbres sont
毛颖传 de Han Yu, 黔之驴 de Liu Zongyuan et 卖油翁 de Ouyang Xiu.
Avec la montée du bouddhisme durant cette période, des fables
étrangères apparaissent en traduction dans les textes bouddhistes.
4. Fables humoristique des dynasties Yuan, Ming et Qing : Durant les
dynasties Yuan, Ming et Qing, les fabulistes cultivent surtout l'histoire
drôle. C'est le cas des auteurs majeurs que sont Liu Ji (auteur de la fable
郁离子), Song Lian, Liu Yuanqing, etc.
Moyen Âge[modifier | modifier le code]
Le Corbeau et le Renard (Steinhowel, 1521)

La fable continue à se transmettre à travers tout le Moyen Âge sous la forme de


recueils, les Ysopets (déformation d'Ésope). Un recueil attribué à Romulus, qui
compte 84 fables en latin, dont 51 sont traduites de Phèdre, est immensément
populaire durant toute cette période et sera un des premiers ouvrages à être
imprimé34. Parmi les auteurs dont la tradition a conservé le nom, on aussi trouve
Syntipas et pseudo-Dosithée, dont on ne sait trop s'ils font référence à des
personnages réels ou mythiques. La qualité littéraire est alors délaissée au profit
des moralités35. (Pour un article détaillé, voir Isopet.)

Il en va tout autrement de Marie de France (1154-1189), qui publie un recueil de


fables sous le titre Ysopet. Sur une centaine de pièces, les deux tiers sont
d'origine inconnue et proviennent peut-être du répertoire oral de son époque. Les
autres sont tirées d'Ésope.

La thématique de la fable prend une singulière expansion avec le Roman de


Renart, collection de récits dus à des clercs anonymes du XIIe siècle. Dans ces
histoires inspirées d'Ysengrinus, œuvre latine du poète flamand Nivard de Gand,
la lutte du goupil contre le loup sert de prétexte à une vigoureuse satire de
la société féodale et de ses injustices. La fable cède ici la place à une comédie
animale où tout se tient.

En Angleterre, Eudes de Cheriton (1190 - 1246/47)rédige en latin un recueil de


fables, dont plusieurs proviennent d'Ésope et de divers auteurs. Il utilise la fable
conjointement avec des paraboles et des exempla pour alimenter sermons et
prêches36.

Renaissance[modifier | modifier le code]
Le Renard et la Cigogne d'Ésope, dans l'édition de Gilles Corrozet (1542).

Le Corbeau et le Renard de Guéroult.

Contrairement à la vogue qu'avait connue le genre au Moyen Âge, les poètes de


la Pléiade ne se sont pas intéressés à la fable. On peut citer cependant Jean-
Antoine de Baïf qui en a écrit une vingtaine, dont certaines sont d'une sécheresse
remarquable37, tandis que Mathurin Régnier insère dans une de ses satires La
Lionne, le Loup et le Mulet38.

On trouve aussi des fables en prose intégrées à des contes, des nouvelles ou


des satires. Dans Les Nouvelles récréations et joyeux devis, publié
en 1558, Bonaventure Des Périers conte l'histoire de « la bonne femme qui
portoit une potee de laict au marché », ancêtre de La Laitière et le Pot au lait de
La Fontaine39. Marguerite de Navarre en introduit également dans
son Heptaméron. Il en va de même pour Noël du Fail dans Les Baliverneries
d'Eutrapel (1548) et Les Contes et Discours d’Eutrapel (1585).

Avec la redécouverte des sources grecques par les humanistes, les recueils de


fables antiques se multiplient. En Angleterre, William Caxton publie en 1484 le
premier recueil de fables ésopiques à partir de sources antiques grecques et
latines, tout en leur donnant une dose d'humour apte à séduire un large public.
Cet ouvrage deviendra une référence incontournable dans le monde anglophone
jusqu'à la parution d'une nouvelle traduction par le folkloriste Joseph Jacobs à la
fin de XIXe siècle40.

En Italie, Laurentius Abstémius publie en 1495 un recueil de 100 fables


intitulé Hecatomythium41, dont certaines sont traduites d'Ésope tandis que
d'autres sont de son invention. Il y ajoute par la suite un second recueil de 100
fables, qu'il publie avec des fables de Lorenzo Valla, Érasme, Aulu-Gelle et
quelques autres. La Fontaine s'en inspirera pour une vingtaine de ses fables.
Giovanni Maria Verdizotti publiera à son tour un recueil de 100 fables en 1570,
intitulé Cento favole bellissime.

En France, Gilles Corrozet publie en 1542 Les Fables du très ancien Ésope, une


traduction en vers du texte grec accompagnée de somptueuses illustrations (ci-
joint). Cinq ans plus tard, Guillaume Haudent publie Trois cent soixante et six
apologues d’Ésope traduits en vers. En 1610, le Suisse Isaac Nicolas Nevelet,
alors âgé de 20 ans, publie Mythologia Aesopica42, ouvrage qui comprend le
texte grec et une traduction latine des fables d'Ésope et de Babrius, auxquelles
s'ajoutent celles de Phèdre, Avianus et Abstémius.

Par ailleurs, le genre des emblèmes, très à la mode pendant tout le XVIe siècle,


exploite sous une forme synthétique et hautement visuelle la matière de la fable.
Après n’avoir désigné que la seule gravure, le sens du mot « emblème » va
s’étendre pour s’appliquer également au poème qui lui sert de légende ou de
commentaire. On écrit alors des livres d’emblèmes, à l’imitation de ceux de
l’Italien Alciato. En France, Guillaume Guéroult semble s’être spécialisé dans ce
genre avec le Blason des Oyseaux (1551), les Hymnes du Temps et de ses
parties (1560) et les Figures de la Bible (1564), toujours composés sur le
modèle d’une gravure accompagnée d’une courte pièce de vers. Parmi les
emblèmes de Guéroult traitant de fables ésopiques également reprises par Jean
de La Fontaine, on compte Le Corbeau et le Renard, Le Singe et le
Chat, L'Araignée et l'Hirondelle, La Cour du Lion, L'Astrologue qui se laisse
tomber dans un puits, La Cigale et la Fourmi et La Grenouille qui veut se faire
aussi grosse que le Bœuf.

D’autres écrivains pratiquent la fable en Europe, tel le portugais Sá de Miranda.

Le siècle de Jean de La Fontaine[modifier | modifier le code]


Article détaillé :  Fables de la Fontaine.
La Chatte métamorphosée en femme (Ill. de Leloir, 1873)

Au XVIIe siècle, la fable revient à la mode et les recueils se multiplient. Ce


succès s'explique en partie par le développement de l'éducation et la place que
l'on faisait à la fable dans les écoles pour entraíner à manier la langue et faire des
exercices de grec et de latin. Cela crée un contexte favorable à l'épanouissement
du genre.

Après s'être essayé à divers genres poétiques, Jean de La Fontaine (1621-1695)


publie son premier recueil de fables en 1668 (livres I à VI). Devant le succès
obtenu, il en publiera deux autres, en 1678 et 1694, pour un total de 243 pièces,
dont plusieurs sont des apologues et ne mettent pas en scène des animaux43. Ces
recueils le consacreront comme le plus grand fabuliste de tous les temps.

Puisant ses sources dans la littérature mondiale de tous les temps


(Ésope, Phèdre, Horace, Abstémius, Marie de France, Jean de Capoue, Guéroult,
etc.), La Fontaine ne se contente pas de traduire ou d'actualiser des pièces
connues, mais imprime sa marque sur le genre par des récits vivants, variés et
délicieusement racontés, qui font une large place au dialogue et témoignent
d'une grande précision dans l'observation, jointe à une ironie douce, qui touche
souvent à la satire et parfois à la philosophie.

Immensément populaires durant plus de trois siècles et étudiées par des


générations d'écoliers, ces fables ont profondément marqué la littérature
française. Leur célébrité s'est très vite étendue au-delà des frontières. En 2013, le
site OpenLibrary en dénombrait 395 éditions, dont 57 en format ebook, ce qui
témoigne de l'intérêt toujours actuel de cette œuvre44.

XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Le Vacher et le garde-chasse de Florian se termine par la maxime « Chacun son


métier…». (Ill. de Grandville)
Antoine Houdar de La Motte (1672-1731) explore de son côté une poétique des
fables qui rompt délibérément avec les auteurs antiques, considérant que les
opinions communes sont souvent infondées et que la connaissance a évolué
depuis Ésope et Phèdre45. Ses fables font preuve d'une certaine inspiration,
même si la langue n'a pas le charme de celle de La Fontaine46.

Un autre nom a survécu durablement au côté de celui de La Fontaine : celui


de Florian (1755-1794). Son recueil compte une centaine de fables dans
lesquelles on sent parfois l’inspiration de l’Anglais John Gay ou de
l’Espagnol Tomás de Iriarte. Certaines de ses fables sont à orientation publique
et visent à vulgariser les idées de la philosophie des Lumières sur la nature
humaine et la nécessité pour les gouvernants de respecter des principes moraux ;
d'autres sont à orientation privée et enseignent des principes de sagesse, d'amour
du travail et de charité.

Les fables de Florian sont parfois jugées mieux adaptées aux enfants que celles
de La Fontaine parce que le message en est moins ambigu et les oppositions
entre les personnages moins tranchées :

« il proposait aux dames mignonnes et fardées, en façon de fables, de jolies


énigmes, et leur arrangeait un bouquet de moralités fades; il peignait d'après
l' Émile la tendresse conjugale, les leçons maternelles, le devoir des rois,
l'éducation des princes47. »

Nombre de récits, en effet, se terminent par une réconciliation générale et la


vertu l'emporte toujours. Parmi les thèmes abordés, on trouve ceux du rapport de
l'enfant à ses parents adoptifs : Les Serins et le Chardonneret, l'importance de
l'entraide : L'Aveugle et le Paralytique et la présence d'inventions modernes,
comme dans la fable du Singe qui montre la lanterne magique. Certaines de ses
moralités sont passées en proverbes, tel que « Pour vivre heureux, vivons
cachés » du Grillon ou « Chacun son métier, les vaches seront bien gardées »
de Le Vacher et le garde-chasse). Toutefois, la psychologie des animaux est loin
d'y être aussi bien informée que dans les fables de La Fontaine47.

La fable est également pratiquée par les philosophes des Lumières : Diderot en


introduit à l'occasion dans ses Lettres ou dans ses Mélanges philosophiques48. Le
succès prodigieux de la fable inspire alors bien des vocations : du grand seigneur
au commis, en passant par le magistrat, le curé ou le marchand, tout un chacun
s’essaie au genre de la fable. En 1777, Jean-Jacques Boisard publie un recueil
qui en contient 1 001, tandis que le jésuite François-Joseph Desbillons en
produit 560 l'année suivante. Même Napoléon Bonaparte, avant d’être sacré
empereur, en compose une, jugée assez bonne à l’époque. Tous ces auteurs sont
tombés dans l’oubli.

Gotthold Ephraim Lessing illustre le genre en Allemagne, Ignacy


Krasicki en Pologne.

Depuis le XIXe siècle[modifier | modifier le code]


Jean-Pierre Saint-Ours, La lecture de la fable (1796)

Au XIXe siècle, la fable ne sera plus guère pratiquée en France, si l'on excepte


des auteurs comme Victor Cholet (L'Ésope, fables politiques, 1832) ou Jean-
Pons-Guillaume Viennet, qui publie un recueil en 1843. La relative désaffection
du public français à l'égard de la fable coïncide avec la «montée » du roman49.
Cependant, Victor Hugo en septembre 1852, va dans son recueil Les
Châtiments, utiliser la fable pour dénoncer le comportement de Louis-Napoléon
Bonaparte 50. Il compare celui-ci à un singe dans sa Fable ou histoire.

En Russie, toutefois, la fable connaît un accès de popularité avec Ivan Krylov,


qui en fait son genre de prédilection. Cristóbal de Beña (es) (Fábulas políticas)
et Juan Eugenio Hartzenbusch en feront autant en Espagne. Au Canada, le
romancier, journaliste et conteur Pamphile Lemay (1837-1918) publie
en 1882 un recueil intitulé Fables canadiennes51. Ces fables sont tombées dans
un certain oubli[réf. nécessaire].

Ambrose Bierce utilise la fable à des fins de satire politique aux États-Unis. Est


parfois aussi rattaché au genre de la fable, pris dans son acception la plus large
d'apologue, La Ferme des animaux (Animal Farm) de George Orwell52. Publié
en 1945, cet apologue décrit une ferme dans laquelle les animaux se révoltent
puis prennent le pouvoir et chassent les hommes, à la suite de leur négligence à
leur endroit. Dans cette fable animalière, Orwell propose une satire de
la Révolution russe et une critique du stalinisme. Blackham y voit un
développement de la fable Le Loup et le Chien53.

Franz Kafka (1883-1924) a laissé dans ses brouillons quelques fables,


telle Petite fable, dans laquelle une souris poursuivie par un chat voit les murs
d'un couloir se rétrécir inexorablement devant elle. Le Départ met en scène le
même univers angoissant que ses romans. Dans cette veine ésopique dévoyée, la
morale est absente et les certitudes ont fait place à un sentiment d'incertitude
généralisée54.

La fable fait l'objet de pastiches et de parodies. C'est le cas notamment


chez James Joyce avec The Ondt and the Gracehoper inséré dans Finnegans
Wake, où se trouve aussi Mooske and the Gripes55. Dans La cimaise et la
fraction, Raymond Queneau applique à la première fable de La Fontaine la règle
S+7 qui consiste à remplacer chacun des substantifs par celui qui le suit en
septième position dans le dictionnaire56. Eugène Ionesco introduit dans La
Cantatrice chauve une pseudo-fable, Le Chien et le Bœuf. Pierre Perret récrit les
fables de La Fontaine en argot. Roland Dubillard publie Le bouchon et le
fabuliste, aussi intitulée Fable du fabuliste incertain57.

Dans une veine plus classique, la fable continue à intéresser certains écrivains
du XXe siècle. Le poète et dramaturge Jean Anouilh publie Fables en 1962.
Dans un esprit que l’Encyclopedia Britannica rattache directement à La
Fontaine, Pierre Gamarra publie La Mandarine et le Mandarin (1970), qui
contient des fables « d'une drôlerie remarquable et d'une grande virtuosité
technique58».

Utilisation psychanalytique de la fable[modifier | modifier le code]

Au milieu du XXe siècle, la psychanalyste Louisa Düss a mis en place une


méthode d'exploration des conflits inconscients de l'enfant à l'aide d'un corpus
de « fables » construit à cette fin. Une étude des réponses à ces récits permettrait
de « déceler les troubles affectifs causés chez l'enfant par une situation familiale
anormale59». Il faut noter cependant que les fables de ce corpus ne se
conforment pas au schéma classique, car aucun des récits proposés ne comporte
de résolution ou dénouement. À titre d'exemple : « C'est la fête de mariage de
Papa et de Maman. Ils s'aiment beaucoup et ils ont fait une belle fête. Pendant la
fête, l'enfant se lève et va tout seul au fond du jardin. Pourquoi? ».

Schéma narratif[modifier | modifier le code]


Schéma du double renversement dans Le Chêne et le Roseau.

La Cigale et la Fourmi (Ill. de Grandville)

Le Cheval et le Loup (Ill. de Grandville)

Le Loup et le Renard (Ill. de Grandville)

Il est difficile de présenter un schéma narratif valable pour toutes les fables, car
depuis la plus haute antiquité, les recueils de fables pouvaient regrouper une
grande variété de récits : histoires d'animaux, contes, récits mythologiques,
anecdotes, bons mots et explications de type étiologique60. Cette section ne
concerne donc que les fables les plus typiques.

Selon Houdar de La Motte, la fable s'organise à partir de la morale que l'on veut


démontrer :
« pour faire un bon apologue, il faut d'abord se proposer une vérité morale, la
cacher sous l'allégorie d'une image qui ne pèche ni contre la justesse, ni contre
l'unité, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l'on fera parler dans
un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé de ce qu'il y a de
plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien les nuances du riant et du
gracieux, du naturel et du naïf61. »

La fable classique raconte une seule et unique action62, qui repose sur des jeux
d'opposition très nets entre deux personnages63, tout comme dans les récits
mythiques analysés par Claude Lévi-Strauss. Dès Ésope et Phèdre, ces
oppositions sont énoncées le plus souvent dans le titre, qui annonce, par
exemple, une histoire mettant aux prises une biche et une vigne, une grenouille
et un bœuf, un corbeau et un renard, etc. D'entrée de jeu, le lecteur se trouve
donc en présence d'une situation conflictuelle, qui va constituer le moteur du
récit et en nouer l'intrigue64. Dans les fables à deux personnages, « la fable
connaît toujours un conflit, c.-à-d. un antagonisme entre les acteurs, basé sur des
intérêts divergents65».

Souvent, les deux personnages se trouvent dans des positions subjectives fort
dissemblables. L'un se vante de sa force, de ses habiletés ou de son importance :
il est en position haute ; l'autre apparaît comme faible ou dépourvu de
ressources : il occupe la position basse. Grâce à un évènement narratif imprévu,
celui qui était en position haute se retrouvera en position basse et vice versa. On
peut en voir une illustration dans la fable Le Chêne et le Roseau de La Fontaine
(I, 22). Le chêne (A1), qui se vantait au début de sa solidité et méprisait le faible
roseau (B1), est renversé par la tempête (A2) alors que le roseau se retrouve
intact (B2) parce qu’il a su plier sans se rompre. Les deux personnages ont donc
effectué un parcours inverse. Ce schéma est désigné comme « un double
renversement66 ». Il se rencontre dans des dizaines de fables, souvent les plus
populaires, tels Le Corbeau et le Renard, Le Lion et le Moucheron, Le Lion et le
Rat, La Colombe et la Fourmi, Le Coq et le Renard, Le Cheval et le Loup, Le
Cheval et l'Âne, Les Deux Coqs, Le Loup et le Renard, Le Chat et le Renard, Le
Trésor et les Deux Hommes, Le Lièvre et la Tortue, Le Renard et la Cigogne67.

Parfois, le renversement se fait au profit d'un troisième personnage, comme


dans Les Voleurs et l'Âne, La Grenouille et le Rat, L'Oiseleur, l'Autour et
l'Alouette, Le Chat, la Belette et le petit Lapin, Le Cheval s'étant voulu venger
du Cerf, L'Huître et les Plaideurs. Parfois encore, le modèle du double
renversement est quelque peu syncopé, comme dans La Cigale et la Fourmi où
la situation initiale montrant l'avantage de la cigale sur la fourmi n'est évoquée
qu'à la fin de la fable (« — Que faisiez-vous au temps chaud? — Nuit et jour à
tout venant / Je chantais ne vous déplaise »). C'est le cas aussi pour Le Rat de
ville et le Rat des champs où La Fontaine commence par l'invitation du rat de
ville alors que dans la version ésopique, tout comme dans celle d'Horace, cette
invitation ne venait qu'après un repas chez le rat des champs que le cousin de la
ville avait snobé pour la simplicité de ses mets68. Par contre, dans L'Âne chargé
d'éponges et l'Âne chargé de sel, La Fontaine a renforcé la structure du modèle
ésopique, en faisant intervenir deux protagonistes plutôt qu'un seul. Dans
nombre de fables, la fable se développe ainsi sur des relations antithétiques entre
des sujets, des objets, des situations ou des propriétés. Cela permet de verrouiller
le sens de la fable et de véhiculer une morale facile à déduire, particulièrement
dans la fable antique.

À la différence de ses prédécesseurs, La Fontaine joue souvent sur l'ambiguïté


pour donner plus de piquant à ses fables. Par exemple, alors que dans la tradition
ésopique, la morale de la fable La cigale et les fourmis indique clairement que la
cigale est à blâmer pour son insouciance, la leçon est loin d'être aussi claire dans
l'adaptation qu'en a faite La Fontaine, en raison des jeux sur le signifiant (rejets,
sonorités, rimes, rythmes)69,70.
La fable se prête moins bien que le conte traditionnel à ce que le lecteur
s'identifie d'entrée de jeu avec un personnage. Qui choisir, en effet, du chat ou
du renard, du renard ou de l'écureuil, du lion ou du rat, de la cigale ou de la
fourmi ? Cette difficulté pour le lecteur à se projeter dans le récit, en s'identifiant
d'emblée à un personnage, a pour effet de le maintenir dans l'expectative et de le
placer dans la position d'un observateur ou plus précisément d'un juge. La fable
s'adresse ainsi davantage à l'intelligence et à la faculté de jugement qu'à un goût
d'évasion ou de rêverie sentimentale71. C'est ce qui en a fait un genre privilégié
pour servir à « l'éducation des peuples », ainsi que le montre son histoire ci-
dessus.

Dimension morale[modifier | modifier le code]

Le Renard et la Cigogne ou Comment tromper un filou.

La Tortue et les deux Canards ou Le piège des automatismes.

Les Deux Rats, le Renard et l'Œuf ou Comment résoudre un problème de


transport.

Le Chartier embourbé « Aide-toi, le Ciel t'aidera.»

Loin d'être une annexe au récit, la morale (ou moralité) en est le résumé,


l'argument sur lequel celui-ci est construit, elle constitue un élément essentiel de
la fable. Selon Hegel, « La fable est comme une énigme qui serait toujours
accompagnée de sa solution72. » Taine, pour sa part, compare la morale
au CQFD des théorèmes de géométrie73.

Alors que la fable est souvent définie comme un « petit récit, le plus souvent en
vers, d'où l'on tire une moralité74 », Claude Simon, rejoignant Houdar de La
Motte, inverse le processus dans la création : « Pour le fabuliste, il y a d'abord
une moralité et ensuite seulement l'histoire qu'il imagine à titre de démonstration
imagée, pour illustrer la maxime, le précepte ou la thèse que l'auteur cherche par
ce moyen à rendre plus frappants75 ».

Dans certaines fables dont le sens est évident, la morale n'est pas formulée
explicitement, l'auteur préférant laisser au lecteur le plaisir de la déduire lui-
même du récit. On appelle la morale promythion (ou prologue) quand elle est
placée en tête de la fable, epimythion (ou épilogue) quand elle y fait suite. Dans
le Pañchatantra, la morale est mentionnée au début et à la fin de chaque fable76.

La valeur « morale » des fables a souvent été critiquée. Selon Jean-Jacques


Rousseau la morale de la fable est souvent douteuse, voire purement immorale,
et inappropriée à l'éducation des enfants :

« On fait apprendre les fables de la Fontaine à tous les enfants, et il n’y en
a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore
pis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge,
qu’elle les porterait plus au vice qu’à la vertu. […] Ainsi donc la morale
de la première fable citée (Le Corbeau et le Renard) est pour l'enfant une
leçon de la plus basse flatterie; celle de la seconde, une leçon
d'inhumanité (La Cigale et la Fourmi); celle de la troisième, une leçon
d'injustice (La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le
Lion)77. »

Un siècle après Rousseau, Lamartine est encore plus sévère dans son jugement


sur La Fontaine:

« Ces histoires d'animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se
moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, sans amitié, plus
méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les fables de La Fontaine
sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard, que la
philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant : c'est du fiel,
ce n'est pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge78. »
Ces critiques seraient justifiées si la fable se présentait effectivement comme
une leçon de vertu, alors que sa caractéristique principale est d'être « une
structure narrative spécifique qui impose d'elle-même une
interprétation transcendante79 », c'est-à-dire une interprétation qui dépasse le
niveau apparent du récit.

Même si certaines fables ont une portée éthique, comme chez Hésiode, la


plupart sont des histoires de mise en garde, enseignant comment survivre
dans le monde hostile des sociétés traditionnelles, où le pouvoir des puissants
s'exerce sans contrepoids et où l'on risque toujours d'avoir affaire à plus fort
ou plus habile que soi. Par leur dénouement, où le personnage qui se vantait
de ses avantages au début est durement puni à la fin, la fable recommande à
chacun de « garder un profil bas ». Le philosophe Michel Serres exprime
cette idée autrement : « il faut éviter d'être pris dans les avatars du minor et
du major […] Si vous voulez gagner, jouez le minorant80».

Il en va de même pour les fables du Pañchatantra, dont un spécialiste


résume ainsi les morales : dans la plupart des cas, le vice est récompensé,
tandis que la vertu est parfois punie, la tricherie se révélant le plus sûr moyen
de réussir81.

La fable met aussi en garde contre les actes inconsidérés et l'absence de


réflexion préalable à une action, comme de descendre dans un puits sans
avoir envisagé le moyen d'en remonter (Le Renard et le Bouc). Elle prévient
en somme contre le piège des automatismes82 et tire ses meilleurs effets de
situations où se produit chez l'un des personnages une réaction réflexe
inappropriée : ouvrir la bouche pour montrer la beauté de son chant (Le
Corbeau et le Renard) ou pour répondre à un défi alors que la situation
exigeait qu'on la garde fermée (La Tortue et les Deux Canards), ou parce
qu'on est emporté par son avidité (Le Chien qui lâche sa proie pour l'ombre).
Ou encore, un ami met trop de force pour écraser une mouche (L'Ours et
l'Amateur des jardins). Même Jupiter ne peut s'empêcher d'accomplir un acte
réflexe (L'Aigle et l'Escarbot). Il en va de même de la jeune femme qui se
laisse emporter par son imagination au point de perdre le peu qu'elle avait
(La Laitière et le Pot au lait)83. Ces actions manquées provoquent le rire chez
le lecteur, car, ainsi que l'avait noté le philosophe Henri Bergson, « le
comique est ce par où le personnage se livre à son insu, le geste involontaire,
le mot inconscient84».

Bien des fables se présentent encore comme des réponses à un problème ou


comme le déchiffrement d'une énigme. C'est le cas notamment dans Le Lion
malade et le Renard, Le Charretier embourbé, Les deux Rats, le Renard, et
l’Œuf ou La Cour du Lion85.

Fable et allégorie[modifier | modifier le code]


La fable d'Ésope l'Âne sauvage et l'Âne domestique est devenue chez La
Fontaine Le Loup et le Chien. Une même idée se traduit différemment à
diverses époques.

Une allégorie consiste dans la juxtaposition d'un sens apparent et d'un sens


caché86. La fable est donc une forme d'allégorie, car l'histoire imagée qui y
est racontée est mise en relation avec une morale abstraite, donnant une
portée générale à ce qui n'était en apparence qu'une anecdote. Ainsi, dans Le
Renard et la Cigogne, la morale ne fait que dégager la leçon du récit et en
tirer une portée générale :

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :


Attendez-vous à la pareille.

Un second niveau allégorique apparaît lorsque chacun des personnages du


récit, ou chacun des éléments de l'action, doit être interprété à un
niveau métaphorique pour que le sens du récit apparaisse. C'est le cas, par
exemple, dans Le Voyage de Florian, où il faut apercevoir le rapport entre les
moments de la vie humaine et ceux d'un voyage qui commence à l'aube et
s'achève le soir. Ce mécanisme d'interprétation serait une caractéristique
générique de la fable, qui « a érigé en système la capacité que possède tout
récit de se terminer par une évaluation87».

Les personnages animaliers se prêtent au jeu de l'allégorie car ils sont


souvent identifiables à des caractéristiques morales en raison de leur
physique ou de leur comportement. Le chien est ainsi considéré comme
le symbole de la fidélité tandis que le loup symbolise le côté sauvage et
brutal. La colombe représente l'attachement amoureux, la fourmi l'ardeur au
travail, le renard la ruse, l'âne la stupidité, l'éléphant la force, le paon la
vanité, le lion la puissance, l'agneau l'innocence, etc. Cette façon d'attribuer
des traits humains à des animaux est de l'anthropomorphisme. Les animaux
permettent ainsi de représenter de façon vivante des idées abstraites. Comme
l'ont signalé nombre de critiques, La Fontaine décrit ses animaux avec des
traits d'une grande justesse, qui en font plus que de simples
abstractions : « Si le lion n'agissait qu'en roi, s'il n'avait pas pour Louvre « un
antre, vrai charnier », si, lorsqu'il établit son budget, il ne comptait pas sur
ses ongles, la fable serait froide et sans vie88 ».

Illustration de la fable[modifier | modifier le code]

Comme elle présente des actions simples accomplies par des personnages
très typés, la fable se prête bien à l'illustration et celle-ci renforce l'attrait du
récit tout en déclenchant d'emblée chez le lecteur un processus
d'interprétation. Illustrée, la fable parle directement au lecteur et le séduit,
particulièrement chez les jeunes.

Dès l'apparition de l'imprimerie, les recueils de fables sont accompagnés


d'illustrations, notamment chez Steinhowel (1476), Corrozet (1542), Nevelet
(1610). Le premier recueil de fables de La Fontaine est illustré par François
Chauveau (La Cigale et la Fourmi. Ces recueils attireront par la suite les plus
grands illustrateurs, notamment Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), Charles
Monnet (1732-1808), Tony Johannot (1803-1852), Jean-
Jacques Grandville (1803-1847), Gustave Doré (1832-1883) ou Marc
Chagall (1887-1985). Le recueil de La Fontaine est probablement l'œuvre la
plus illustrée de la littérature française[réf. souhaitée].