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Chapitre IV

LE LIVRE DES PSAUMES

Ce livre appartient à la troisième section des


livres bibliques, les Kethoubîm (les Écrits)1,
ensemble d’ouvrages disparates essentiellement
formés selon les chrétiens, comme nous l’avons
déjà dit, de livres poétiques et sapientiaux (écrits
de sagesse). Le mot Psaumes vient du grec
Psalmoi, qui désigne des œuvres musicales,
souvent jouées sur un instrument à cordes appelé
psaltérion utilisé dans l’Antiquité tant chez les
Grecs que chez les Hébreux. Par extension, le mot
psalmoi désignait aussi les textes des paroles qui
accompagnaient ces œuvres. En hébreu, ces
œuvres sont appelées Tehillîm, mot qui signifie
Louanges.
Ce livre constitue une anthologie, qui regroupe
chez les juifs et les chrétiens occidentaux cent
cinquante textes, et un peu plus dans les églises
orientales. La composition d’un nombre important
de ces psaumes était traditionnellement attribuée
au roi David2, attribution qui n’est plus acceptée

1
Dans la TaNaK, la composition des Kethoubîm diffère appréciablement
de celle de l’Ancien Testament des bibles catholiques.
2
Paul, à deux reprises, dans son Épître aux Romains (chap. 4 et 11) y fait
allusion. Il en est ainsi de l’Épître aux Hébreux (4, 7) dont l’auteur demeure
1
par la plupart des exégètes actuels. En plus des
psaumes officiellement recueillis dans cet ouvrage,
on trouve dispersés à travers les livres canoniques
des textes de louange qui pourraient à bon droit
appartenir à cet ensemble. Sans parler des
psaumes qui appartiennent à des livres
apocryphes (comme le livre des Psaumes de
Salomon) et de tous ceux qui ont été perdus au
cours des aléas de l’histoire.
Les psaumes sont habituellement identifiés par
des numéros qui vont de 1 à 150. Mais il faut
constater qu’il existe une légère variation entre la
numérotation de la TaNaK, déterminée par les
massorètes (érudits juifs du Moyen Âge, comme
nous l’avons déjà mentionné), et celle de la
Septante et de la Vulgate latine. Mais, à la toute fin,
les deux numérotations finissent par coïncider. Les
luthériens, anglicans et calvinistes utilisent la
numérotation des massorètes, tandis que les
églises orientales suivent celle de la Septante. Pour
les catholiques, les choses sont un peu plus
compliquées. Les textes liturgiques catholiques,
héritiers d’une très longue tradition, se réfèrent à la

l’objet de discussions érudites. Dans le Ier Livre des Chroniques, on


retrouve aussi des passages extraits de plusieurs psaumes, 96, 105 et 106),
qui lui sont également attribués. Cette attribution, aujourd’hui contestée,
apparaît néanmoins à plusieurs reprises dans des textes du Nouveau
Testament. Par exemple, dans chacun des trois évangiles synoptiques (Mt,
22 ; Mc, 12 ; Lc, 20), et dans les Actes des Apôtres à plusieurs occasions.
2
numérotation de la Vulgate, donc de la Septante,
tandis que les traductions faites par des
catholiques modernes (par exemple la Bible de
Jérusalem) suivent la numérotation des
massorètes. C’est celle que nous utiliserons ici.
L’ensemble des textes qu’on y trouve sont
rédigés en vers, car l’hébreu, tout comme le
français du bourgeois gentilhomme se partage en
prose et en vers, et « tout ce qui n’est point prose
est vers, et tout ce qui n’est point vers est prose ».
Mais l’hébreu, comme toute autre langue, possède
ses manières propres de déterminer les règles qui
régissent sa versification. Pour comprendre la
complexité de la question, pensons à la diversité
des formes qu’emprunte la versification française.
On nous permettra de ne pas nous risquer à
dégager ici de manière précise les caractéristiques
de la versification hébraïque, ce qui nous obligerait
à nous engager dans les dédales grammaticaux et
phonétiques de la langue. Qu’il nous suffise de dire
ceci : alors que la versification française classique
repose sur le décompte des syllabes qui
composent chaque vers, que les versifications
grecque ou latine sont fondées sur les complexes
combinaisons de syllabes brèves ou longues, la
versification hébraïque repose sur l’agencement
des accents toniques à l’intérieur de chaque vers.

3
Ajoutons qu’une des méthodes stylistiques
qu’utilise fréquemment la poésie hébraïque
consiste dans le parallélisme des formules, qui
constitue une sorte de rime, où cette méthode est
exprimée au moyen de répétitions et de synonymes
ou, au contraire, au moyen d’expressions
antagonistes ou opposées.

Énumérons en bloc les divers thèmes qui y sont


traités. Certes, chacun de ces psaumes a pour but,
comme l’indique le nom hébreu du livre, de
louanger YaHWeH. Mais on peut distinguer dans ce
tout plusieurs sous-ensembles suivant les diverses
manières d’adresser ces louanges. Par exemple, on
rencontre
a) des hymnes se rapportant au Dieu auquel la
réflexion théologique juive est parvenue : un Dieu
unique, éternel, omniscient, tout-puissant, créateur
des choses visibles et invisibles, maître de
l’histoire et du destin des nations et des
personnes, juge ultime de leurs actions, mais
exigeant du peuple qu’il s’est choisi une fidélité
particulière ; sans être indifférents aux merveilles
de la nature, les psalmistes sont moins soucieux
de décrire avec précision les phénomènes naturels
que de tirer de la contemplation de ces

4
phénomènes une interaction cachée du Seigneur
de l’univers ;
b) des hymnes auxquelles on a donné le nom de
Chants du Règne, qui exaltent le Seigneur à la fois
comme Roi d’Israël et Roi de l’univers ;
c) des cantiques adressés à Sion, colline située
au sud-ouest de la vieille ville de Jérusalem, dont le
nom, par métonymie, désigne l’endroit où se
dresse le Temple, parfois, le Temple lui-même,
mais aussi la ville de Jérusalem ou la Judée tout
entière ;
d) certains psaumes qui, à la différence des
psaumes du Règne célèbrant le Roi de l’univers,
glorifient les rois terrestres qui régnèrent sur les
royaumes d’Israël et de Juda ;
e) des psaumes de lamentation collective, où le
triste sort du peuple juif est évoqué avec
l’espérance d’être un jour délivré de cet abandon,
mais aussi des psaumes de lamentation
individuelle, où s’exprime avec lyrisme l’affligeante
déréliction de l’auteur ; mais il existe à côté de
ceux-là des psaumes où l’espérance et la joie du
peuple et des individus éclatent en hymnes
d’allégresse et de reconnaissance ;
f) enfin, il existe des psaumes dits de sagesse,
parce qu’ils comportent un message de sagesse,
telle qu’on la trouve dans les livres sapientiaux. Par

5
exemple, on place dans cette catégorie les
psaumes 32 (bonheur de celui dont les péchés ont
été pardonnés), 78 (leçons tirées de l’histoire
d’Israël), 142 (cri de détresse que le persécuté
adresse à YaHWeH.

La réflexion des exégètes a tiré de l’étude du


Livre des Psaumes la conclusion que ce livre peut
être divisé en cinq groupes, chacun se terminant
par une doxologie, c’est-à-dire une invocation
adressée à la gloire de Dieu. Par exemple, la
première section formée des psaumes 1 à 41 se
termine par le verset suivant :
Béni soit YaHWeh, Dieu d’Israël, depuis l’éternité jusqu’à
l’éternité. Amen ! Amen ! (Ps, 41, 14)

Les autres groupes se partagent comme suit : Groupe


2, psaumes 42 à 72, Groupe 3, psaumes 73 à 89, Groupe 4,
psaumes 90 à 106, Groupe 5, psaumes 107 à 150. Cette
division en cinq parties s’expliquerait, selon certains, par
le fait que le Livre des Psaumes répondrait à la Torah.
Celle-ci, comme nous l’avons vu dans le tome Ier, est
divisée en cinq livres. Le dernier des Psaumes, qui vient
clore la dernière partie, et le livre tout entier est formée
d’une vaste doxologie qui vient résumer l’ensemble des
psaumes :
Alleluia ! Louez Dieu en son sanctuaire, louez-le au firmament
de sa puissance, louez-le en ses œuvres de vaillance, louez-le en

6
toute sa grandeur ! Louez-le par l’éclat du cor, louez-le par la
harpe et la cithare, louez-le par la danse et le tambour, louez-le
par les cordes et les flûtes, louez-le par les cymbales sonores et
triomphantes ! Que tout ce qui respire loue YaHWeH !
(Ps, 150, 1 – 6)

Il ne faudrait pas conclure de ces regroupements


en cinq parties, dues, à l’origine à la tradition
rabbinique, que chacun des psaumes d’une partie
donnée traite d’un seul et même thème. On y
trouve, comme partout ailleurs dans le Livre des
Psaumes, des chants d’exaltation devant la victoire
et d’accablement devant la défaite, des hymnes de
louanges envers Dieu, mais aussi des reproches
amers devant l’abandon apparent de sa sollicitude.
Donc, il ne faudrait pas croire que cet ordre,
introduit à l’intérieur des psaumes reçus comme
canoniques, fut déterminé d’un seul coup, ni que
ce partage en cinq sections s’est imposé en une
seule opération. Cette classification est le fruit
d’une longue maturation et de « repentirs » divers
dont la tradition juive est la première et la
principale responsable. D’autres classifications,
d’autres regroupements et d’autres partages ont
été suggérés au fil des siècles, mais l’ordre qu’ont
imposé le temps et l’usage, celui que nous avons
reçu, s’est fermement maintenu jusqu’à nous. Il

7
serait plus qu’imprudent de prétendre songer à
bouleverser de nos jours cette vénérable tradition.
La noble réflexion massorétique oblige.

Comme l’indiquent le mot psaumes et la patiente


énumération de noms d’instruments que l’on trouve au
psaume 150, ces textes étaient destinés à être chantés
avec un accompagnement instrumental lors de diverses
cérémonies religieuses. Ils se réfèrent fréquemment à un
choryphée, c’est-à-dire à un maître de chœur qui dirige
l’exécution de ces chants.

La plupart des psaumes, à part trente-quatre d’entre eux


dits orphelins, débutent en indiquant les noms des
auteurs auxquels ils sont prétendument attribués. En
particulier, un bon nombre d’entre eux le sont au roi David
; ainsi en est-il, à quelques exceptions près, des quarante
et un psaumes du premier groupe. On y décrit, sur un ton
passionné, les épreuves qu’entraînent les luttes ardentes
subies par les justes persécutés par leurs ennemis.
Toutes ces attributions, qu’elles soient adressées à David
ou à d’autres, qui étaient traditionnellement acceptées
sans discussion, sont contestées par la plupart des
exégètes actuels.
Dans le deuxième groupe qui contient trente et
un psaumes les noms de Dieu sont abondamment
utilisés : Élohîm et YaHWeH y apparaissent
respectivement deux cent dix et quarante-cinq fois.

8
La rédaction de plusieurs de ces psaumes est
attribuée aux fils de Coré, personnage qui, selon le
Livre des Nombres (le quatrième de la Torah), se
serait rebellé contre l’autorité de Moïse et d’Aaron.
Inutile de mentionner que, aux yeux des exégètes
actuels, cette attribution ne possède aucun
fondement historique. Le thème principal sur
lequel portent les psaumes de ce groupe se réfère
avant tout à la douleur des justes exilés. Mais, en
même temps, ces psaumes contiennent la
promesse qu’un jour cet exil se terminera par un
joyeux retour dans la ville de Jérusalem d’où le
peuple de Juda avait été arraché. Écoutons des
passages de deux psaumes qui illustrent ce
douloureux thème et la promesse d’une future
consolation.
Comme une biche languit après les eaux vives. Ainsi mon âme
languit vers toi, Élohîm ! Mon âme a soif d’Élohîm, le Dieu vivant
[…] Je dirai à Dieu, mon Rocher : « pourquoi m’as-tu oublié ?
Pourquoi dois-je marcher, assombri, sous l’oppression de
l’ennemi, tandis que sont broyés mes os ? (Ps, 42, 2 – 3 ; 10)

Que se lève Élohîm, que soient dispersés ses ennemis et que


fuient devant lui ceux qui le haïssent ! […] Le père des orphelins,
le justicier des veuves, c’est Élohîm en sa demeure de sainteté,
Élohîm qui donne au solitaire le toit d’une maison, qui ouvre aux
captifs la porte du bonheur, alors que les rebelles demeurent sur
un sol aride. (Ps, 68, 2; 6 - 7)

9
Les dix-sept poèmes du troisième groupe
constituent, physiquement mais aussi
idéologiquement, la partie centrale du Livre des
Psaumes. C’est une méditation prolongée sur le
destin et les fins dernières de l’humanité, résumés
et symbolisés par l’histoire tragique du peuple juif.
En particulier, le psaume 78 qui raconte les
péripéties de la sortie des Hébreux de Misraïm,
c’est-à-dire de l’Égypte, de la traversée du désert
et, enfin, après une longue occupation du pays de
Canaan, le choix privilégié de la tribu de Juda, dont
était issu David, qui devint roi et ancêtre d’une
descendance messianique.
Alors le Seigneur s’éveilla, tel un dormeur, tel un héros grisé par
le vin, il frappa ses adversaires par derrière, il les livra pour
toujours à la honte. Il rejeta la tente de Joseph et ne choisit pas la
tribu d’Éphraïm, mais il choisit la tribu de Juda et la montagne de
Sion qu’il aime. Il y bâtit son Sanctuaire comme les hauteurs et
comme la terre qu’il a fondée à jamais. Puis il choisit David, son
serviteur et le tira des parcs de petit bétail, pour faire d’Israël son
héritage. Il le fit paître suivant la perfection de son cœur et le
guida de ses mains adroites. (Ps, 78, 65 - 73)

Jusques à quand, YaHWeH, seras-tu caché ? Jusqu’à la fin ?


Brûlera-t-elle comme un feu, ta colère ? […] Où sont les signes
avant-coureurs de ton amour, Seigneur, et de ce que, dans ta
vérité, tu avais juré à David ? Souviens-toi, Seigneur, de l’insulte
faite à ton serviteur. Je reçois en mon sein les armes des peuples

10
qui sont tes ennemis, YaHWeH, et qui m’ont insulté comme ils
ont insulté les traces de ton Messie ! (Ps, 89, 47 ; 50 - 52)

Avec le quatrième groupe (psaumes 90 à 106), il


semble que les psalmistes aient dans leur cœur et
dans leur pensée franchi le désert des
désespérances et que, protégés par les ailes du
Seigneur, guidés et rassérénés par ses promesses,
éblouis par les merveilles de sa création, ils soient
entrés dans une ère de délivrance nouvelle, remplie
d’espérance et de joie.
Toi qui habites dans le secret du Très-Haut, qui te loges à
l’ombre de Shaddaï3, dis à YaHWeH : « Mon abri et ma forteresse,
mon Dieu en qui je me confie !» Car c’est lui qui te délivrera du
filet de l’oiseleur, du fléau des malheurs. De son plumage il te
couvrira et sous ses ailes tu te réfugieras. […] Car tu as YaHWeH
pour abri, tu as fait du Très-Haut ton asile. Le mal ne t’atteindra
pas ni la plaie ne s’approchera de ta tente. Car à ses anges il
commandera de te garder en toutes tes voies. (Ps, 91, 1 - 4 ; 9 -
11)

Alléluia ! Rendez grâce à YaHWeH, car éternel est son amour ! Qui
dira les prouesses de YaHWeH et qui fera entendre sa louange ?
Heureux ceux qui observent le droit et qui pratiquent en tout temps la
justice ! […] Sauve-nous, YaHWeH, notre Dieu, rassemble-nous

3
El Shaddaï, mot qui signifie en hébreu le Suprême Destructeur, est l’un
des noms que le judaïsme primitif donnait à Dieu, celui que la Bible attribue
aux patriarches Abraham, Isaac et Jacob,. Certains commentateurs
pensent que ce nom proviendrait de la mythologie d’Ougarit, peuple qui
habitait le nord de l’actuel littoral syrien. Ce nom, qui apparaît à plusieurs
occasions dans le Pentateuque, et à de rares endroits des Prophètes et des
Psaumes, est abondamment repris dans le Livre de Job.
11
du milieu des nations païennes pour que nous rendions grâce à
ton saint nom, pour que nous nous félicitions de ta louange. Béni
soit YaHWeH, le Dieu d’Israël, depuis toujours et pour toujours.
Et tout le peuple dira : « Amen, Alléluia » (Ps, 106, 1 - 4 ; 47 - 48)

Le cinquième et dernier groupe, formé des


psaumes 107 à 150, représente les étapes d’une
montée vers les hauteurs célestes, là où réside
YaHWeH. À la suite des trois premiers psaumes de
ce groupe. Alors que, bien qu’emmêlées à la
virulente condamnation des méchants, percent la
joie et l’espérance des justes, nous entrons dans
cette partie de ce groupe à laquelle on a donné le
nom de Grand Hallel (la Grande Louange)
constituée des six psaumes (113 à 118). Ce nom
collectif résume admirablement bien le contenu de
ce passage du Livre des Psaumes, alors que sans
cesse on rend grâce à YaHWeH, car, est-il partout
écrit, « éternel est son amour. »
On entre alors dans le fort long psaume 119 — il
s’étend sur pas moins de 176 versets, c’est le plus
étendu des 150 psaumes — qui fait l’éloge de la loi
du Seigneur. Ce psaume possède une structure
particulière qui l’apparente aux acrostiches que
l’on rencontre dans la poésie française. Il est formé
de vingt-deux strophes de huit vers et chacune de
ces strophes est identifiée dans l’ordre par

12
chacune des vingt-deux lettres de l’alphabet
hébraïque. De plus, chacun des versets
apparaissant dans une strophe commence par la
lettre qui identifie dans l’alphabet hébraïque la
strophe à laquelle il appartient. De plus, chaque
verset — à l’exception du 122e —, fait allusion plus
ou moins directement à la Loi de YaHWeH. On ne
connaît pas le nom de l’écrivain qui a accompli ce
tour de force, mais on ne peut qu’admirer ce chef-
d’œuvre d’habileté littéraire.

On entre ensuite dans un ensemble de quinze


psaumes (120 à 134) identifiés par l’en-tête
Cantique des montées, qui crée l’impression que
chacun nous fait gravir un escalier conduisant à la
glorification du Seigneur. On invoque aussi par ce
moyen le chemin qui conduisait les pèlerins en
route vers Jérusalem, ainsi que les quinze marches
qui permettaient d’accéder dans le Temple au
parvis d’Israël, auquel seuls les Israélites, à
condition qu’ils fussent purifiés, pouvaient
accéder.
Puis le psaume 136, une longue litanie d’actions
de grâce adressée à YaHWeH dont on célèbre les
merveilles, est scandé par la répétition du
refrain que l’on entend tout au long du Livre des
Psaumes : « Car éternel est son amour ! »

13
Rendez grâce au Dieu des dieux, car éternel est son amour ! Rendez
grâce au Seigneur des seigneurs, car éternel est son amour ! Lui seul a
fait des merveilles, car éternel est son amour ! Il fit les cieux avec
sagesse, car éternel est son amour ! Il affermit la terre sur les eaux, car
éternel est son amour ! [...] À toute chair, il donne le pain, car éternel
est son amour ! Rendez grâce au Dieu du ciel, car éternel est son
amour ! (Ps, 136, 2 - 6 ; 25 - 26)

Les psaumes qui suivent (138 à 145) sont


attribués, si l’on en croit leur en-tête, au roi David.
C’est une attribution qu’il convient, à la suite des
exégètes contemporains, de prendre avec une
indéniable distance historico-critique. Le ton, le
sujet et le contenu de ces psaumes diffèrent
fortement les uns des autres. On y trouve une
hymne d’action de grâce adressée à YaHWeH, une
méditation sur l’omniscience de Dieu, une
séquence d’imprécations contre les méchants et
ceux qui se laissent entraîner vers le mal, la prière
d’un persécuté et une humble supplication
adressée à la justice de Dieu, une hymne qui vient
louer les bienfaits de la violence victorieuse — car
le Livre des Psaumes est parsemé de chants
guerriers —, suivi d’une hymne au Seigneur
secourable. S’ensuivent les derniers psaumes du
texte officiel : hymnes adressées au Dieu souverain
et tout-puissant, au Créateur de l’univers, à la joie
triomphale du peuple choisi que vient couronner à

14
la fin, comme un éclat de cymbales, la doxologie
que nous avons précédemment citée : « Alléluia.
Louez Dieu en son sanctuaire, louez-le au
firmament de sa puissance, alléluia. » C’est ainsi
que se conclut le texte canonique du Livre des
Psaumes. Tout au moins pour les massorètes, les
catholiques et les protestants.
Mais il existe quelques autres psaumes qui n’ont
pas trouvé place dans ce choix canonique. Ainsi, la
Septante comprend un psaume 151, dont on
connaît une version hébraïque provenant d’un
recueil de psaumes retrouvés parmi les manuscrits
de la mer Morte. On trouve aussi dans la Peshitta 4
des psaumes absents de la liste retenue par les
massorètes, auxquels on a donné les numéros 152
à 155. Il existe aussi dix-huit psaumes dits
Psaumes de Salomon qui sont considérés comme
apocryphes et à la rédaction desquels le fils de
David et de Bethsabée n’a sûrement pas participé.
Leur rédaction daterait du premier siècle avant
notre ère. On n’en connaît que des versions

4
C’est ainsi que l’on désigne dans la langue syriaque une version de la
Bible effectuée en cette langue au dernier quart du IIe siècle de notre ère.
Le mot peshitta signifie dans cette langue version simple, tout comme on
dit Vulgate pour désigner la version de la Bible en latin effectuée par saint
Jérôme. Rappelons que le syriaque est un dialecte de la langue araméenne
qui était parlé dans l’Antiquité dans la région d’Édesse. Cet endroit
correspond à la ville d’Urfa dans la Turquie actuelle. Il existe plusieurs
églises du Proche- et du Moyen-Orient qui continuent à utiliser le syriaque
comme langue liturgique.
15
grecque et syriaque, mais on soupçonne, bien
qu’une telle version soit disparue, qu’ils furent
préalablement rédigés en hébreu. Ils apparaissent
dans la Septante, mais ne furent jamais acceptés
par les massorètes.

DATATION ET IDENTIFICATION DES


AUTEURS DU LIVRE DES PSAUMES

Traditionnellement, les exégètes et les autres


érudits, tant juifs que chrétiens, qui se penchaient
sur le Livre des Psaumes acceptaient sans
discussion critique les noms des personnes
auxquelles leur rédaction était prétendument
attribuée. Il en était ainsi, en particulier du nom du
roi David, qui apparaît au début de soixante-treize
des cent cinquante psaumes officiellement
recueillis par les massorètes médiévaux. On
signalera qu’un manuscrit, laissé par les Esséniens
de Qumran dans une des grottes adjacentes à la
mer Morte, attribuait au roi David pas moins de
trois mille six cents tehillîm (chants de louange).
Bien entendu, dans tous les cas il n’existe aucune
preuve irréfutable qu’il en fut ainsi, et les exégètes
contemporains se sont en général distancés de ces
attributions faites sans sérieux fondements. En

16
vérité, ces attributions auraient été employées par
des copistes ou même par d’authentiques auteurs,
qui mal connus, étaient désireux d’assurer la
valeur ou la pérennité de leurs écrits ou d’assurer
d’assurer la prétendue authenticité.
En fait, on croit que la rédaction des psaumes
s’étendrait sur une période d’au moins cinq
siècles, le plus ancien d’entre eux étant
vraisemblablement le psaume 29, dont la
traduction dans les langues vernaculaires a posé
dès le premier verset d’insondables difficultés.
Après l’attribution usuelle à David, le texte hébreu
peut se traduire en français de la manière
suivante :
Célébrez YaHWeH, xxxxxx, célébrez sa gloire et sa
puissance.
Les xxxxxx qui suivent le nom de YaHWeH
recouvrent la difficulté que nous venons d’évoquer.
En hébreu, on rencontre le mot ‫ אֵ לִ י‬que l’on peut
(approximativement) translittérer en alphabet latin
par ‘êlîm. Il s’agit bien d’un pluriel qui se réfère à
des êtres supérieurs, ce qui invite à traduire
simplement ce mot par dieux. En fait, il s’agit d’un
mot que l’on retrouve à d’autres endroits de la
Bible, par exemple au verset 7 du psaume 89.
La Septante qui, rappelons-le, fut historiquement
la première traduction de ces textes, traduit ce mot

17
en grec par huioi Theou (ce qui signifie fils de
Dieu). La Vulgate de saint Jérôme traduit en latin ce
mot par filii Dei, qui possède la même signification.
La Bible de Luther traduit ce mot par Gewaltigen,
qui signifie (à peu près) Êtres puissants, tandis que
la King James Version traduit par O ye mighty (Ô
vous les puissants). Enfin, les traducteurs
francophones modernes adoptent des traductions
diverses : Louis Segond, protestant : Fils de Dieu,
André Chouraqui, juif : fils d’Elohîms, Édouard
Dhorme, Pléiade : ô fils de Dieu, Bible de
Jérusalem, catholique : fils de Dieu, TOB,
œcuménique : vous les dieux, Nouvelle traduction
de La Bible, Bayard : fils des dieux.
Il ne vous reste plus qu’à choisir dans cette foule
une et une seule traduction et à tenter d’expliquer
par la même occasion les raisons de ces
variations. Retenons dans cette pléthore trois
manières de traduire le mot ‘êlîm (translittération,
comme nous l’avons déjà dit, de l’hébraïque ‫ ) אֵ לִ י‬:
fils de Dieu, fils de dieux et dieux tout court. Mais
qui sont-ils donc ces « fils de Dieu ». Ce sont,
disent les exégètes de toutes tendances et de tous
temps, les Anges, ces messagers célestes qui
parcourent sans cesse à tire-d’aile les espaces
déployés entre le Ciel et la Terre, et qui sont

18
intervenus tant de fois dans l’Ancien et le Nouveau
Testament, voire même lors de la naissance de
l’islam et au cours de son histoire. Voilà une
traduction qui respecte, certes, le monothéisme
indéfectible que l’on prête à la vénérable tradition
du judaïsme. Mais un grand nombre d’historiens et
d’exégètes contemporains pensent que la croyance
en un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, à
laquelle est parvenue la pensée théologique juive
se serait faite suivant des étapes qui, à partir d’un
polythéisme initial, ont conduit progressivement
cette pensée au monothéisme. C’est ce qui
expliquerait l’utilisation du pluriel dans des mots
comme ‘êlîm et êlohîm. Ces remarques invitent
donc à préférer comme traductions de cet
énigmatique vocable, soit fils d’Elohîms de
Chouraqui5, soit vous les dieux de la TOB, soit fils
de dieux de la traduction de Bayard.
L’analyse du psaume 29 — dont nous avons dit
qu’il serait probablement le plus ancien du recueil
canonique —, ainsi que la littérature comparée
permettent de penser que ce psaume résulterait
d’une adaptation d’une hymne cananéenne de
louanges adressée au dieu païen Baal en une
hymne de louanges adressée à YaHWeH. L’un des

5
Qui a la réputation de chercher à retrouver dans sa traduction les
particularités stylistiques de la langue hébraïque.
19
sens du nom Baal est Seigneur. C’est aussi le sens
du mot Adonaï que les juifs utilisaient et utilisent
encore pour éviter de prononcer le nom sacré de
YaHWeH. De plus, ce psaume mentionne la voix du
Dieu d’Israël qui s’exprime par le moyen du
tonnerre et de la tempête. Or, il se trouve que dans
les mythologies des Cananéens et des autres
peuples païens du Proche-Orient — et même dans
la Bible où son nom apparaît fréquemment 6 —, Baal
est, en plus de son rôle prééminent de maître des
dieux, le dieu de l’orage et de la pluie.
Pour revenir à la datation des psaumes du livre
canonique, on serait fort en peine, comme nous
l’avons dit précédemment, pour assigner des dates
précises à chacun d’entre eux, mais on pense que
la plupart furent composés dans la période qui
suivit le retour de l’exil à Babylone, qui débuta
dans le dernier tiers du ~VIe siècle.
Rappelons que les psaumes n’étaient pas avant
tout destinés à une lecture publique ou privée,
mais qu’ils formaient les paroles de chants
accompagnés de musiques instrumentales. Ces
cantiques étaient exécutés durant les cérémonies
religieuses qui marquaient le service divin. Il ne

6
L’un des fils du roi Saül s’appelait Ishbaal (cf. Ier Livre des Chroniques). Il
y eut un temps, au début de l’histoire d’Israël, où Baal ne possédait pas la
réputation sulfureuse que l’entrée en scène au ~IXe siècle de la reine
Jézabel et de son culte idolâtre lui fit prendre.
20
faut pas s’étonner que nous ne connaissions rien
de cette musique à part le nom et l’apparence de
ces instruments. Car, en autant que nous le
sachions, l’histoire de la notation musicale ne
semble commencer qu’au XIe siècle avec le moine
bénédictin Guy d’Arezzo. Avant cette date, la
musique ne pouvait être transmise que par voie
orale de maîtres à élèves, tout comme l’était
l’ensemble des connaissances avant l’invention de
l’écriture.
Certains psaumes ont atteint une grande
notoriété alors qu’ils sont sortis du domaine
religieux où ils avaient été jusque-là strictement
confinés. Par exemple, le psaume 23 qui est
particulièrement célèbre et célébré :
Le Seigneur est mon berger, / Rien ne saurait me
manquer. / Dans des prés d’herbe fraîche / Il me fait
reposer.

Ce psaume consolateur connaîtra un succès


considérable. Il sera mis en musique par de
nombreux compositeurs classiques et populaires.
Pour ne mentionner que les plus renommés d’entre
eux : Michel Richard de Lalande (Grand Motet, S.
43), Jean-Sébastien Bach (Cantate no. 112), Anton

21
Bruckner (Psaume 227), Leonard Bernstein
(Chichester Psalms), Franz Schubert, Daniel Darc
(Psaume 23 dans l’album Crève cœur), Duke
Ellington dans l’album Black, Brown and Beige,
Pink Floyd, Sheep, Animals. En vérité, la
métaphore de l’agneau, du mouton et du berger
sera l’objet de maintes réflexions sur les liens qui
unissent Dieu et ses fidèles tout autant chez les
juifs que chez les chrétiens.

Le psaume 51 — qui porte le numéro 50 dans


certaines traductions bibliques fidèles aux
traditions de la Septante et de la Vulgate —,
souvent appelé Miserere (c’est le premier mot de la
version latine récitée par les catholiques) est un
psaume de pénitence et de miséricorde. Il fait
partie avec les psaumes 6, 32, 38, 102, 130 et 143
des sept psaumes dits pénitentiaux, tous dédiés à
cette fin. Mais il est le plus célèbre et le plus
fréquemment utilisé dans de sombres
circonstances. Il est récité à l’occasion des
funérailles et des fêtes consacrées à la repentance
et à la demande de pardon.

6. Comme nous l’avons mentionné auparavant, il existe des différences


dans la numérotation des psaumes. 22 est le numéro que possède dans
certaines bibles le psaume 23.
22
Selon les versets 1 et 2, ce psaume aurait été
composé par le roi David quand, admonesté par le
prophète Nathan, il s’est repenti des graves fautes
qu’il avait commises en séduisant l’épouse d’Urie
le Hittite, et en provoquant la mort du mari en
commandant à Joab, le chef de son armée, de
l’exposer aux premiers rangs d’un dangereux
combat (cf. IIe Livre de Samuel, chap. 11 et 12).
Quoi qu’il en soit de l’historicité des Livres de
Samuel, les exégètes actuels, comme nous l’avons
précédemment indiqué, doutent fort que les
psaumes dont la composition est attribuée à David
aient été effectivement composés par lui. Les
versets qui suivent se présentent comme suit :
Aie pitié de moi, Élohîm, en ta bonté, / en ta grande
tendresse efface mon péché, / lave-moi tout entier de ma
faute. / Car je reconnais mon forfait / et mon péché est sans
cesse devant moi. (51, 3 – 6)

De nombreux compositeurs se sont attachés à


écrire des partitions musicales, de qualités fort
variables, destinées à accompagner les paroles du
Miserere. La plus célèbre d’entre elles fut
composée vers 1638 par l’italien Gregorio Allegri
sous le règne du pape Urbain VIII, celui qui, soit dit
en passant, acquit une grande renommée dans
l’histoire de la science quand il présida par

23
inquisiteurs interposés à la condamnation de
Galilée qui prétendait, après le chanoine polonais
Nicolas Copernic, que la Terre, de même que les
autres planètes connues, tournait autour du Soleil.
Cachez de telles pensées que je ne saurais
entendre !
Mais revenons au Miserere d’Allegri. Cette œuvre
musicale était chantée a capella [sans
accompagnement instrumental] à la chapelle
Sixtine le mercredi et le vendredi de la Semaine
Sainte lors des matines de l’Office des Ténèbres,
alors que l’éclairage était progressivement éteint.
Dès sa création, le Vatican avait interdit que cette
œuvre soit exécutée par d’autres chœurs que le
sien et avait limité son exécution aux offices de la
Semaine sainte. La diffusion de sa partition était
défendue sous peine d’excommunication. On
raconte que Mozart, alors âgé de quatorze ans,
avait assisté à Rome aux deux offices durant
lesquels était exécuté le Miserere d’Allegri et qu’il
était parvenu, en dépit des interdictions vaticanes,
à reconstituer de mémoire la partition secrète. Par
la suite, Félix Mendelsohn et un prêtre italien
nommé Pietro Alfieri en firent une transcription qui
sera exécutée jusqu’à nos jours, car la version
originelle s’est en cours de route perdue. Il reste
que cette musique créée pour accompagner le

24
psaume 51 se situe parmi les œuvres les plus
célèbres issues du répertoire baroque.

Le psaume 137 (Le chant des exilés) connaîtra


une destinée aussi éclatante. Rappelons-en les
premières paroles et les circonstances qui
favorisèrent sa renommée hors des frontières
religieuses.
Au bord des fleuves de Babylone, / nous étions assis et
nous pleurions, / nous souvenant de Sion. / Nous avions
suspendus nos harpes / aux peupliers d’alentour.
Et c’est là que nos geôliers nous demandèrent / des
cantiques, et nos ravisseurs de la joie. / « Chantez-nous,
disaient-ils / un cantique de Sion. »
Comment chanterions-nous / un cantique de YaHWeH /
sur une terre étrangère ? / Si je t’oublie, Jérusalem, / que ma
droite se dessèche !

Le 9 mars 1842, Giuseppe Verdi présentait à la


Scala de Milan un opéra intitulé Nabucco,
abréviation de Nabuchodonosor, le roi de Babylone
conquérant de Jérusalem et responsable de l’exil
de l’élite judéenne et d’une partie importante de sa
population. Au troisième acte de Nabucco, le
chœur des esclaves hébreux menacés
d’extermination entonne le célèbre Va, pensiero.
Va, pensée, sur tes ailes dorées. Va, pose-toi sur les
pentes et sur les collines, où embaument, tièdes et suaves,

25
les douces brises du sol natal ! Salue les rives du Jourdain,
les tours abattues de Sion. Ô ma si belle patrie perdue ! Ô
souvenir si cher et si funeste ! Harpe d'or des prophètes du
Destin, pourquoi, muette, pends-tu au saule ? Rallume les
souvenirs dans nos cœurs, parle-nous du temps passé !
Ces paroles manifestement inspirées par le
psaume 137 prendront pour les Italiens une
signification particulière. À cette époque, Milan et
le nord de la péninsule étaient sous la domination
de l’Autriche, alors que le Risorgimento, le
mouvement d’unification de l’Italie avait pris son
essor. Spontanément, les Milanais présents virent
dans ce chant un appel en faveur de la libération et
de l’unification du pays. Il deviendra pour un temps
l’hymne national officieux d’une Italie unifiée et
reconquise.
La fascination exercée par cet air ne s’est jamais
effacée, surtout en Italie. Le 12 mars 2011, pour
marquer le 150e anniversaire de la proclamation de
l’Unité italienne, le chef Ricardo Muti dirigeait à Rome le
Nabucco de Verdi en présence de tout le gratin de la
société italienne. L’exécution du Va, pensiero… est
suivi d’un tonnerre d’applaudissements et de cris
enthousiastes qui se prolonge en une ovation de sept
minutes. Muti s’adresse alors à la foule déplorant les
coupes brutales que le gouvernement s’apprête à faire
subir au ministère de la Culture, puis invite les gens à

26
se joindre au chœur pour reprendre le chant où
s’exprime la plainte des esclaves hébreux. La reprise
terminée, la chaleureuse ovation recommence, alors
que, sur la scène et dans la salle, les yeux brillent,
mouillés par les pleurs d’une touchante émotion
collective. On peut voir et entendre sur You Tube cette
reprise du Va, pensiero. Chaque fois que cet air est
entonné à travers le monde résonne le souvenir de
l’exil des Judéens à Babylone et, adressé à tout peuple
soumis, un appel à reconquérir sa liberté perdue.

USAGES DES PSAUMES DANS LES


TRADITIONS JUIVES ET CHRÉTIENNES
Tant chez les juifs que chez les chrétiens, les
psaumes furent utilisés sous forme de chants et de
prières destinés aux rituels exécutés
collectivement, ainsi qu’à l’expression de la piété
individuelle.

CHEZ LES JUIFS


Certains des titres et en-têtes associés au début
des psaumes suggèrent dans quelles
circonstances ils doivent être utilisés à des fins
rituelles. Des psaumes sont récités dans les

27
synagogues et dans les familles à l’occasion des
grandes fêtes qui jalonnent le calendrier juif.
Pourim. Fêtes du Destin (ou des sorts)
commémorant les événements relatés dans le Livre
d’Esther. Ces jours-là, les jeunes se déguisent,
comme chez les chrétiens à l’occasion de
l’Halloween et du Mardi gras, et la récitation de
passages de ce livre est accompagnée de huées et
de cris à l’adresse d’Aman, le vilain, le persécuteur
des juifs persans.
Pessah (la pâque juive) qui célèbre la sortie
d’Égypte du peuple juif et le don de la Torah à
Moïse et le moment des semailles.
Roch Hachana. (Fête de l’année) nouvel An juif
suivi du Yom Kippour, qui est la Fête du Grand
Pardon.
Souccot. Fêtes des tentes8 ou des cabanes, fêtes
joyeuses réparties sur plusieurs jours qui rendent
grâce à YaHWeH pour les dons de la terre et celui
de la Torah. Symboliquement, pour cette période
les Juifs installent des tentes au-dehors de leurs
résidences.
Enfin, Hanouka. Fête des lumières qui célèbre la
remontée du Soleil reprenant ses forces après le

8
Le psaume 81 est spécifiquement consacré à la célébration de cette fête :
« Criez de joie pour Élohîm, notre force, acclamez le Dieu de Jacob. […]
Sonnez du cor au mois nouveau à la pleine lune, au jour de notre fête. Car
Israël a une loi et une coutume en l’honneur du Dieu de Jacob. »
28
solstice d’hiver et qui symbolise plus généralement
le triomphe de la lumière sur les forces de
l’obscurité.
En plus de ces grandes fêtes annuelles, la
célébration du sabbat à la synagogue et dans les
familles est marquée par des chants et des
récitations dont les paroles proviennent souvent
du Livre des Psaumes. Des sectes juives comme
les Hassidim et les Loubavitch lisent la totalité de
ces psaumes le jour du sabbat qui précède la date
présumée de la Nouvelle Lune.

CHEZ LES CHRÉTIENS


De nombreux passages du Nouveau Testament
laissent deviner l’importance que les premières
communautés chrétiennes accordèrent aux
psaumes, tant pour nourrir les rituels qu’ils
utilisaient lors de leurs célébrations, que pour
appuyer les premiers pas de cette doctrine à
laquelle on donnera par la suite le nom de
christologie. Entendez par là la partie de la
réflexion théologique appliquée à comprendre la
personne de Jésus, ainsi que le sens de l’œuvre
qu’il avait accomplie et du message qu’il avait livré.
Il n’est pas de livres de l’Ancien Testament qui
aient été plus abondamment cités que le Livre des
Psaumes.
29
L’auteur des Épîtres aux Éphésiens (chap. 5) et
aux Colossiens (chap. 3) — la tradition voulait que
ce fût Paul, mais, selon les exégètes actuels, cette
attribution est loin d’être assurée —, exhorte les
chrétiens réunis pour célébrer les agapes
fraternelles, qui rappelaient la Dernière Cène et
préfiguraient les cérémonies qui donneront
naissance à la messe, de réciter des psaumes et de
se garder d’abuser de la nourriture et du vin.
Les auteurs du Nouveau Testament et les Pères
de l’Église qui vinrent après eux voudront croire
que le Messie longuement prédit dans l’Ancien
Testament et, en particulier dans le Livre des
Psaumes, s’était par sa naissance et sa prédication
manifesté en la personne de Jésus de Nazareth.
Dans les premiers chapitres des Actes des
Apôtres, on entendra dans les discours prononcés
par Pierre et Jean (Ac, 4, 25) un rappel du psaume
2.
Voici le décret de YaHWeH. Il m’a dit : « Tu es mon fils,
moi aujourd’hui je t’ai engendré. Demande et je te donnerai
les nations en héritage et pour domaine les extrémités de la
terre. Tu les briseras avec un sceptre de fer et tu les
casseras comme des vases de potier. » (Ps, 2, 7 – 9)
De tels discours et de telles interprétations
traceront la voie vers le dogme portant sur la
divinité de Jésus, qui bouleversera la croyance

30
judaïque traditionnelle envers la transcendance et
l’unicité de Dieu.
Les paroles de détresse prononcées par Jésus
sur la croix : « Éli, éli, lama sabachtani ? (Pourquoi,
mon Dieu, mon Dieu, m’as-tu abandonné ? »
rapportées par Matthieu (27, 46) et Marc (15, 24)
proviennent du début du psaume 22, où sont
exprimées à la fois les souffrances et l’espoir du
juste d’être délivré. Les chrétiens verront dans ce
psaume l’annonce des épreuves qui
accompagnèrent la mort de Jésus. Le verset 19 de
ce même psaume dit : « Ils partagent entre eux mes
habits et tirent au sort mes vêtements. » Jean (19,
23-24) y voit la prédiction d’un épisode de la
Passion qu’il rapporte presque mot à mot. Bref, on
trouvera partout dans le Nouveau Testament
d’incessantes références et d’incessants emprunts
au Livre des Psaumes. Nous pourrions multiplier
les exemples. En voyant dans les évangiles et dans
les autres textes rédigés par les premières
générations chrétiennes cette pluie d’allusions au
Livre des Psaumes, on ne s’étonnera pas que leurs
auteurs aient cru pouvoir déceler dans les
psaumes une préfiguration de la vie de Jésus, ni
s’étonner de l’importance qui leur fut accordée,
tant pour comprendre la signification de leur destin

31
que pour soutenir et accompagner leur propre
piété.
Depuis ces temps éloignés, il n’est pas de
groupes chrétiens issus du noyau initial des
disciples de Jésus, qu’ils appartiennent aux
anciennes églises orientales, qu’ils soient
catholiques, orthodoxes ou protestants, qui se
soient écartés de l’utilisation des psaumes afin de
nourrir et d’accompagner leur culte et leur
dévotion.
The Gideons — leur nom provient d’un
personnage du Livre des Juges (en français
Gédéon) dont nous avons parlé dans le tome 1er —,
est un groupe évangélique formé aux États-Unis à
la toute fin du XIXe siècle qui s’est donné pour
mission de répandre à travers le monde des copies
de l’Écriture sainte. Un de leur champ d’activités
consiste à placer des exemplaires de ces textes
dans les chambres d’hôtel d’Amérique du Nord.
Reculant devant le prix que représenterait la
distribution de copies de la Bible tout entière, ils se
sont résignés à n’y placer que des copies du
Nouveau Testament et d’un seul livre de l’Ancien.
Devinez lequel : le Livre des Psaumes. Ainsi, après
s’être mis au lit, tous les voyageurs du continent
pourraient s’endormir dans la paix d’une lecture
édifiante. Mais, il semble —observations à l’appui

32
— que les exemplaires qu’on y a mis soient peu
consultés, car ils paraissent dans presque tous les
cas aussi neufs que quand ils ont quitté les
presses des imprimeurs.

LES PSAUMES ET LES BEAUX-ARTS

En eux-mêmes, les psaumes sont des œuvres


poétiques dont les qualités littéraires sont fort
relevées. Toute la gamme des émotions humaines
y est exposée : l’exaltation et l’ardeur guerrières
opposées à l’infamie des ennemis, l’amertume de
la défaite et du deuil, les joies et les délectations de
la victoire et de la paix, l’éloge de la liberté, la
confiance et l’espérance envers YaHWeH, la colère
et les reproches exprimés devant le silence d’un
Dieu qui semble insensible ou indifférent devant
les souffrances de son peuple, la crainte d’être
abandonné par lui, les repentirs, les remords, les
hontes, les regrets poignants des pécheurs, tout y
est. Amateurs de poésie, si vous ne l’avez jamais
fait, donnez-vous la peine d’ouvrir ce livre et de le
lire au moins une fois, au moins une seule fois,
comme vous le faites ou l’avez fait avec Villon,
Ronsard, Chénier, Baudelaire, Éluard ou Aragon.
Éblouissements garantis.

33
Les psaumes qui, dans la liturgie judaïque
ancienne étaient accompagnés de chants et de
musique instrumentale, ne pouvaient pas ne pas
inspirer les compositeurs chrétiens dont les
autorités religieuses avaient très tôt accueilli les
psaumes parmi les écrits considérés suivant leur
croyance comme inspirés par la Parole de Dieu. On
les retrouve notamment parmi les offices du
bréviaire catholique, en particulier dans l’office des
Vêpres auquel des compositeurs comme Claudio
Monteverdi (Vêpres de la Vierge), Antonio Vivaldi
(Vêpres pour la Nativité de la Vierge), Frédéric
Haendel (Psaume 110 dit Dixit Dominus Domino) et
Wolfgang A. Mozart (Vêpres solennelles pour un
confesseur), pour ne nommer qu’eux, leur
consacrèrent des œuvres spécifiques. Certains
passages des psaumes se sont glissés dans
plusieurs Requiem dont le plus célèbre est sans
doute le Requiem allemand de Johannes Brahms.
Mais à ces noms, un remords soudain et
irrépressible me force d’ajouter ceux de Roland de
Lassus (Psalmi Davidis poenitentiales), de Heinrich
Schütz (Psalmen Davids), et plus près de nous,
ceux d’Arthur Honegger (Le Roi David), d’Igor
Stravinsky (la Symphonie des Psaumes), Leonard
Bernstein (Chichester Psalms). Et puis je me
retiens, car d’autres noms se pressent sur mon

34
clavier, mais je leur crie : « N’insistez pas, MM.
Liszt, Rameau, Mendelssohn, Franck, César de son
prénom, Saint-Saëns, Bruckner, Vaughan Williams,
Holst et Britten. La cour est pleine ! » Mais je vois
rôder des personnages bizarres portant des noms
et des accoutrements inquiétants comme U2 et
Megadeth. Sans compter cet anarchiste de Léo
Ferré qui, avec son psaume 151, voudrait forcer la
porte. Non, non et non.

Mais, me direz-vous, vous avez oublié


quelqu’un : Herr Kapellmeister Johann Sebastian
Bach. N’ayez crainte, je ne l’ai pas oublié. Je le
gardais pour la fin, afin de le servir comme un
dessert des plus raffiné. Car comment oublier un
compositeur comme lui qui emprunta les textes de
tant de psaumes pour étoffer les paroles de ses
innombrables cantates ? Toute son œuvre s’en est
nourrie. Que de joies esthétiques se cachent au
creux de ces pièces inoubliables qu’une
malencontreuse indifférence aurait failli faire
oublier, si ce n’eût été de Félix Mendelssohn qui en
fit redécouvrir et parcourir le pays des merveilles.
Un pareil sort menaça Vivaldi, qui sortit de l’ombre
où il était enseveli, grâce aux valeureux travaux
d’un musicologue français appelé Marc Pincherle.
Plusieurs autres maîtres du baroque et du rococo,

35
dont Corelli et Jean-Marie Leclerc revirent la
lumière grâce à ce fouineur de Pincherle. Pensez
donc : s’il avait fallu que les œuvres de Jean
Sébastien Bach et d’Antonio Vivaldi demeurent
perdues dans des archives oubliées. De quels
trésors l’humanité eût-elle été privée ?
Alors que les amateurs de musique sont comblés
par l’abondance des œuvres inspirées par le Livre
des Psaumes, ni les beaux-arts, ni la littérature
n’ont été aussi généreusement abreuvés par
l’influence que ce livre aurait exercée en leurs
domaines. Certes, l’illumination des psautiers, des
livres d’Heures, les icônes, les représentations de
David, le prétendu psalmiste, jouant d’un
instrument, viennent redorer cette relative
pauvreté.
Certes, paradoxalement, le sulfureux Pietro Bacci
(1492 – 1556), dit L’Arétin, parce qu’il était né dans
la ville toscane d’Arezzo, rédigea entre autres pieux
écrits des paraphrases des Psaumes. Il déconcerta
ses contemporains, tout comme les
commentateurs actuels. D’un côté, son irrévérence
ostensiblement affichée en matière religieuse fera
croire qu’il était l’auteur du fantomatique Traité des
trois imposteurs9, de l’autre un candide

9
Qui auraient été Moïse, Jésus et Mahomet. On se transmettait avec
horreur d’une génération à l’autre le titre de ce traité, sans qu’on pût ni en
36
ecclésiastique du nom de Gnatio de Fossembrune
écrivait : « Dans le seigneur Arétin sont réunis la
morale de Grégoire, la profondeur de Jérôme, la
subtilité d’Augustin, et le style sentencieux
d’Ambroise. » En vérité, les écrits pieux de l’Arétin
n’étaient qu’une hypocrite voie d’échappement
habilement destinée à lui permettre de se dérober
aux plus vives condamnations. Quoi qu’il en soit il
écrivit sous le titre I sette salmi della penitentia di
David (Les sept psaumes de la pénitence de David)
des paraphrases des psaumes 6, 32, 38, 51, 102,
130, et 143, que l’usage désigne habituellement
sous ce nom collectif.
En revanche, des poètes réformés de la
Renaissance nous ont laissés de bonne foi —
j’entends cette expression sans lui prêter une
signification équivoque — des textes que leur ont
inspirés les psaumes.
Alors que dans l’Église catholique les psaumes
étaient chantés en latin de la Vulgate par des
moines et des clercs, les Réformateurs voulurent
que durant les offices du culte l’assemblée des
fidèles puisse chanter des textes édifiants et pieux
dans une langue qu’ils comprenaient. Peut-être à
l’instigation de Marguerite d’Angoulême (ou de

montrer le texte ni en certifier le nom de l’auteur. Cf. Georges Minois, Le


Traité des trois imposteurs, Albin-Michel, 2009
37
Valois) — la Reine Margot, dont Alexandre Dumas
racontera la vie palpitante dans l’un de ses romans
—, le poète de cour Clément Marot, converti à la
Réforme, entreprendra de traduire en vers les
textes des psaumes. Il vaudrait mieux dire qu’il les
paraphrasera, les règles de la traduction
s’appliquant à l’époque avec une grande liberté.
Ces textes seront souvent mis en musique sur des
airs profanes populaires.
En 1543, inquiété pour ses idées religieuses,
Marot se réfugie à Genève auprès de Calvin qui, de
son côté, avait lui-même entrepris de traduire en
français le Livre des Psaumes. Pour sa part, Martin
Luther avait commencé à traduire les psaumes en
allemand, en même temps que l’ensemble de
l’Ancien Testament. Ensuite, des compositeurs,
petits et grands, accompagneront ces textes de
mélodies conformes à l’esthétique musicale de leur
pays et de leur époque.
Quand il mourra en 1544, Marot avait traduit (ou
paraphrasé) quarante-neuf psaumes. Le relais sera
repris par le grand humaniste 10 de langue française
Théodore de Bèze (1519 – 1605) qui travaillera sur
les cent un psaumes que Marot n’avait pas eu le
temps de toucher. En 1562 paraîtra à Genève sous

10
On a donné ce titre aux lettrés de cette époque qui étaient versés dans la
connaissance des langues anciennes : le grec et le latin.
38
le titre Pseaumes de David mis en rime françoise
un psautier contenant l’ensemble de ces
traductions. Voulant respecter les contraintes de la
prosodie française, ne craignant pas de s’écarter
du texte original, utilisant une langue qui avait
beaucoup vieilli avec le passage du temps, ces
traductions auraient mérité que l’on dise qu’elles
étaient de belles et vieilles infidèles. C’est pourquoi
des traducteurs protestants francophones
continueront jusqu’à nos jours de reprendre ces
textes pour les rendre conformes aux usages
linguistiques de leur époque. Pour donner un
exemple des écarts que s’était permis Marot,
comparons avec une traduction contemporaine le
début de la traduction du psaume 8 telle que
présentée par le poète.

TRADUCTION DE MAROT
O Nostre Dieu et Seigneur amiable, / Combien ton nom
est grand et admirable / Par tout ce val terrestre spacieux /
Qui ta puissance eslève sur les cieulx !
En tout se veoit ta grand’vertu parfaicte / Jusqu’à la
bouche aux enfans qu’on alaicte / Et rendz par là confuz et
abattu / Ton ennemy qui nie ta vertu.

TRADUCTION EN FRANÇAIS D’AUJOURD’HUI :

39
Pour le coryphée [chef de chœur], sur la guittite11,
psaume de David. / YaHWeH, notre Seigneur, qu’il est
puissant ton nom par toute la terre. ! / Lui qui redit ta
majesté plus haute que les cieux / par la bouche des
enfants et des tout petits12, / tu l’établis, lieu fort, à cause de
tes adversaires / pour réduire l’ennemi et le rebelle. (Ps, 8, 1
– 3)
Il est des psaumes où Marot et Bèze se sont
permis des libertés encore bien plus audacieuses
avec le texte des originaux hébreux. Qu’il suffise
d’inviter les lecteurs curieux de parcourir cette
veine de comparer le texte des « Pseaumes … mis
en rime françoise » avec les traductions actuelles.
Mais, comme il se devait, si les paroles se sont
adaptées aux variations de la langue française,
bien souvent ces paroles, en revanche, sont
chantées sur des airs composés au temps de la
Renaissance et qui n’ont pas varié. Ce dont il
convient de se réjouir, car ces mélodies ont ainsi
conservé toute leur saveur originelle.

Il faudra attendre le XXe siècle pour retrouver


cette fois des littérateurs français catholiques qui
se laisseront inspirer par les textes du Livre des
Psaumes. Le plus important d’entre eux est le

11
Ce mot, par ailleurs inconnu, désignerait un instrument de musique
utilisé chez les Philistins, dans la région viticole de Gath.
12
Lors de l’épisode des marchands chassés du Temple de Jérusalem,
Jésus citera ces paroles. (Mt, 21, 16)
40
dramaturge, poète et diplomate Paul Claudel. De
1918 à 1953, Claudel paraphrasera avec une très
grande liberté un certain nombre de psaumes. En
fait il prit une bien plus grande liberté que ne le
firent en leur temps Marot et Bèze. On a parlé de
méditations pour décrire ces paraphrases. Pour
certains psaumes Claudel « remettra plusieurs fois
sur le métier son ouvrage », tandis qu’il laissera de
côté une bonne part d’entre eux. Bref, avec Claudel
nous n’avons pas sous les yeux un psautier tout
entier. Et, parmi les psaumes qui l’inspireront,
seulement un petit nombre sera publié de son
vivant à l’intérieur de minces recueils. Ici, quoi qu’il
s’en soit défendu13, Claudel donnera face aux
psaumes libre cours à sa propre créativité littéraire,
et pratiquera l’art de la paraphrase bien plus que
celui de la traduction. Un grand poète chrétien peut
sans doute se permettre des libertés qui ne
conviendraient pas à un traducteur patenté.
Nous avons au chapitre 10 du tome Ier de cet
ouvrage traité de la légèreté avec laquelle Claudel
abordait les questions se rapportant à l’exégèse
biblique. En cette matière, il n’était déjà plus à la
page, je dirais pour m’exprimer encore plus

13
Il aura beau s’écrier : « Ce n’est pas beau, ce n’est pas de la
littérature ! », il ne faut pas se laisser prendre. Ces psaumes, travaillés par
Claudel, visent à la production de textes écrits avec d’évidents soucis
littéraires.
41
familièrement qu’il était déjà « passé date », quand
il rédigeait ces paraphrases du psautier. Il paraît
encore plus attardé de nos jours quand on lit ses
commentaires à la lumière de la pensée critique
actuelle. Pour Claudel, il ne fait pas de doute que le
roi David est l’auteur certifié des psaumes qu’on lui
attribue, voire même de l’ensemble du psautier.
La tradition de l’exégèse des Livres saints
voulait, durant la plus grande partie de son
histoire, que quatre sens distincts soient présents
à l’esprit de quiconque se penchait sur un texte
biblique. Ces sens, hérités de la pensée juive, sont
chez les théologiens chrétiens, successeurs des
Pères de l’Église, les suivants : le sens littéral ou
obvie (c’est-à-dire qui s’impose immédiatement à
l’esprit quand on le lit) ; le sens allégorique (sens
que l’on tente de découvrir caché sous le sens
immédiat ou symbolisé par lui ) ; le sens
tropologique ou moral (celui qui guide l’être
humain à la recherche des étapes qui le mèneront
vers Dieu) ; enfin, le sens anagogique (d’un mot
grec qui signifie élévation ; ce mot, qui pourrait
aussi être dit spirituel ou mystique, permet de
déceler au-delà des biens terrestres immédiats les
biens ultimes auxquels devraient aspirer les âmes
vertueuses). Nous reprendrons ces questions par

42
la suite en un chapitre intitulé Les hauts et les bas
de l’exégèse biblique.
Pour ne donner qu’un exemple des « belles
infidélités » que commet l’auteur du Soulier de
satin quand il entreprend de traduire (façon de dire)
les psaumes, voyons ce que devient le psaume 4
quand il coule de sa plume.

Le jour finit, et le tracas avec lui de ce long jour qui


s’affaiblit. / Le silence s’est fait et le décollement au fond

de moi de ces lèvres où naît le miserere. / Cet

appesantissement de ton cœur, ô mon enfant, pourquoi ? /


Il n’y a pas que la vanité et le mensonge. Il y a cette
merveille en toi qu’on ne peut pas t’enlever : / il y a cette

espèce en toi sourdement de vibration qui s’accentue. /


Emporte-le avec toi pour le mêler au sommeil qui
commence, ce mécontentement de ton péché, cette
composition salutaire avec la honte. / Ce sacrifice dans la

nuit qui fume ! Où êtes-vous, mon bien ? / Où êtes-vous,


tison ? rouge lueur au fond de mon âme comme une
braise ! / L’âme ! l’âme en moi qui s’abandonne à une

espèce de multiplication sacramentelle ! / Il y a cette paix

en moi qui va à la rencontre du sommeil. / Il y a ce trésor


en moi d’une espérance que Tu m’as donnée afin que nous
la partagions à nous deux.

Afin qu’ils mesurent la distance qui sépare le


texte de Claudel de l’authentique psaume, j’invite le

43
lecteur ou la lectrice à comparer ce texte à une
traduction que l’on trouverait dans l’une des Bibles
actuellement publiées. Jamais, quand il nous
donnait son admirable traduction de l’Orestie
d’Eschyle ou qu’il rendait en français des textes de
Coventry Patmore et de G. K. Chesterton, écrivains
anglais catholiques, Claudel ne s’était permis de
pareils écarts d’avec les textes originaux.
Parmi les quatre sens que nous avons ci-dessus
énumérés, il en est un, le sens allégorique, que
Claudel, à la suite d’un grand nombre d’exégètes
traditionnels, pratique avec une imagination et une
ardeur nonpareilles. En particulier, bien que cela ne
soit pas évident dans cette méditation inspirée par
le psaume 4, ce sens allégorique invitait
(imprudemment) les commentateurs chrétiens à
débusquer partout dans la TaNaK des allusions et
des préfigurations d’événements décrits dans le
Nouveau Testament à propos du Christ Jésus. Car
le sens allégorique, il faut le constater, ouvre la
porte aux inventions les plus délirantes et les plus
inattendues. Certes, les prophètes et les autres
auteurs juifs avaient prédit et attendu un Messie,
mais Jésus de Nazareth n’apparut pas à la majorité
d’entre eux répondre au sujet de leurs espérance.
Bien que Claudel se soit défendu ardemment,
comme nous l’avons remarqué ci-dessus, de ne

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pas poursuivre à travers ces paraphrases
d’intentions littéraires, on peut constater que, le
naturel, chassé par l’exégète déguisé, revient au
galop et que le style spontané du poète perce
malgré lui. Jamais, quand il travaillera à ses
admirables traductions du grec ancien et de
l’anglais, il ne se permit de pareils écarts. Il est vrai
qu’il connaissait ces langues, mais ignorait
totalement l’hébreu, et a laissé, par ses préjugés
envers l’exégèse historico-critique, divaguer sa
plume. On retrouvera dans Visages radieux (1945)
des écrits sur le roi David et sur saint Jérôme, où
Claudel s’identifie avec les figures de l’auteur
faussement présumé et du traducteur
officiellement certifié des psaumes.

Née dans une famille indifférente en matière


religieuse, mais fascinée par les attraits du
catholicisme et par les questions qu’il pose, sinon
par les réponses qu’il apporte, la poétesse
française Marie Rouget (1883 – 1967), dont toute la
vie fut associée à la ville bourguignonne d’Auxerre,
est connue sous le nom de plume de Marie Noël.
On a dit d’elle qu’elle était émerveillée et
soumise, mais aussi rebelle et assaillie par le
doute, ce qu’elle appelait « l’adoration ténébreuse
», formule que bien des mystiques pourraient lui

45
envier. Elle ne craint pas d’interroger Dieu et de
mettre en question son silence et les obscurités et
les failles cruelles de sa création. Son Poème pour
un enfant mort, qui met en scène les cris d’une
mère écartelée entre sa brutale souffrance et sa foi
en un Dieu qu’elle est tentée de blasphémer, nous
déchire le cœur. Face aux épreuves et aux
mystères qu’impose le Mal omniprésent dans la
Nature et dans le comportement humain, elle ne
voit qu’un remède et qu’un bouclier : l’Amour. Son
œuvre, qui témoigne de la lucidité de sa pensée et
de la générosité de son cœur, éblouit, enchante et
ensorcelle. Des écrivains mécréants comme
Aragon, Colette ou Montherlant se sont joints à
François Mauriac pour louer sa sensibilité,
l’enivrante clarté de son style et, voire même, ses
interrogations religieuses. Son journal, intitulé
Notes intimes (1959), nous révélera avec leur plus
vive intensité ces cruels déchirements.
Quelque temps avant sa mort survenue en 1933,
la réputée Anna de Noailles dira d’elle : « La plus
grande, ce n’est pas moi, c’est elle. » Comme le
disait le VIe chant de l’Iliade et certains poèmes de
Baudelaire, on est parfois tenté en la lisant « de rire
à travers nos larmes ».
Son abondante œuvre poétique, alimentée par
ses croyances et ses doutes, traversée par le

46
passage du temps et l’alternance des saisons, se
consacrera à plusieurs reprises à paraphraser
lucidement et librement les psaumes comme
l’indiquent des titres comme Chants et psaumes
d’automne et Antiennes pour les 150 psaumes
pendant le temps de Noël.
Elle fut commandeur des Arts et des Lettres et
reçut en 1960 des mains du général de Gaulle la
croix d’Officier de la Légion d’honneur. Elle
obtiendra en 1962 le Grand Prix de l’Académie
française pour l’ensemble de son œuvre, qui sera
également saluée par de nombreux autres prix
littéraires. Cette même année le compositeur Roger
Boutry, Grand Prix de Rome, présentera à partir de
son Rosaire des joies (1930) un oratorio qui connut
un grand succès, et nombre de ses poèmes seront
mis en musique par divers compositeurs.
Ironique à l’égard des rigueurs et des sèches
contraintes que certains voudraient introduire dans
l’Église, elle écrivit :
Ce théologien se comporte comme un vieux serviteur qui
aurait connu Dieu tout petit et qui tous les matins l’habille
de dogmes. Dieu se reconnaît-il dans le miroir que son
serviteur lui tend ?
Cette foi teintée d’une douce et souriante, mais
en même temps douloureuse, malice contraste

47
fortement avec la foi abrupte et rigide de Claudel.
Écoutons un moment son émouvante voix :
Tous meurent. Nul ne sait mourir. Mourir est l’ouvrage
pour lequel il n’est ni apprentissage, ni expérience. Les
vivants connaissent l’« avant » de la mort, ses
préliminaires, l’agonie. Les croyants, par la foi, envisagent
l’« après »… Mais entre l’avant et l’après est la minute sans
lumière, éternellement secrète. Là est l’horreur inconnue.
(Notes intimes, 1920…1933)

OFFICE POUR L’ENFANT MORT


On entendit dans Rama un grand cri. C’est Rachel qui
pleure ses enfants. (Jérémie, 31, 15)
L’enfant frêle qui m’était né, / Tantôt nous l’avons
promené. / L’avons sorti de la maison / Au gai soleil de la
saison. […] / Le fossoyeur qui l’a couché / C’est le dernier
qui l’a touché. […] Un Ange est venu vendredi / Chez nous
étouffer mon petit / Pour l’emporter au Paradis / […] Est-ce
difficile ? Est-ce bien ? / Pour un Ange qui ne craint rien, /
D’étouffer, comme un pigeon blanc / Le cœur d’un
nourrisson tremblant ? […] Malgré mes mains de vain
amour / Qui tournent sans remède autour / Du mal dont
c’est l’heure et le jour. […] Ô mon Dieu, voici mes genoux /
Qui sont par terre devant Vous. / Seigneur, voici mes
pauvres mains / Que devant Vous je joins en vain. / Et ma
bouche où tremble la voix / De mes prières d’autrefois, /
Pleine des mots qui Vous sont dus, / Mais dont le sens en
est perdu. / Seigneur, Vous êtes Dieu, moi, rien. / Je le dis
bien, je le sais bien. / C’est votre droit de Tout-Puissant / De
m’ôter la chair et le sang. / C’est votre droit d’avoir raison /
Dans le malheur de ma maison. / […] Ah! C’est un ténébreux

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bonheur, / C’est une chance à faire peur / Que d’être Dieu
sans foi ni loi, / Dieu sans Dieu ni Maître14 que soi, / Qui ne
doit de compte à nul du sort / De ses vivants et de ses
morts / Rien n’est plus grand, rien n’est meilleur, / Rien
n’est que d’être Vous, Seigneur ! / Mais las ! mieux vaudrait
n’être pas / La créature d’ici-bas. / Mieux vaudrait n’être pas
ici / La poussière à votre merci. (Chants et psaumes
d’automne.)
Et, par-dessous, la mer / D’épouvantable eau basse… /
Et, dedans, Dieu, la face / Retournée à l’envers, // Dieu, le
Noir, le Puissant, / Le Seul ! Et sa loi seule / Qui tourne… et
tout le sang / Du monde sous la meule… // Vous tous, ô
gens de foi, / Qui passez, hommes, femmes, / À moi vos
mains ! À moi ! / Sauvez-moi de mon âme ! // Sauvez mon
peu de cœur / Encore qui persiste / À battre sous la peur /

Mortelle des eaux tristes ; // Sauvez, pour quelques ans, //

Encore et quelque route, / Ce peu de corps présent / Dont la


lumière doute. (Les chansons et les heures)

Cette poétesse que certains ont benoîtement cru


devoir ensevelir dans les plis d’un pieux suaire
n’est pas de tout repos si on la lit bien. Elle fouille
sans détours et sans ménagements les mystérieux
abîmes de la condition humaine, ainsi que les
déchirements et les contradictions de la croyance
religieuse. Lisez-la, elle vous enchantera et vous
émouvra à jamais. Cette humble et modeste
14
Ce sont là des fragments de slogans qui, dès le XIXe siècle, claquaient
dans le vent des discours anarchistes. Marie Noël oscille douloureusement
entre la soumission et la révolte, entre la prière et le blasphème.
49
poétesse mériterait d’être pour toujours classée
parmi les grands.

Aujourd’hui tristement perdu dans les oubliettes


de l’histoire littéraire, mais muni d’un nom à
coulisse et à rallonge qu’on ne saurait totalement
oublier, Patrice de La Tour du Pin 15 (1911 – 1975)
descend par son père d’un célèbre chef protestant
du XVIe siècle, René de la Tour Gouvernet, et par sa
mère de nul autre que le lumineux marquis de
Condorcet. Un tel héritage génétique vous invite à
convoiter et briguer à votre tour les lauriers de la
gloire.
Il deviendra orphelin très jeune — son père,
officier supérieur, mourra à la bataille de la Marne
au tout début de la Ire Grande Guerre — et il fut
élevé par sa mère et sa grand-père qui lui
inculquèrent une ardente foi catholique. Né à Paris,
il y décédera après avoir résidé en province durant
de nombreuses années. Voyageant entre le
Gâtinais et la capitale, il fit de brillantes études
dans les meilleurs lycées parisiens et à l’École libre
des sciences politiques, qui le mirent en contact

15
On pourrait même ajouter à son nom le supplément Chambly de la
Charce que portait son père. Mais, se distançant de son état civil, le poète
ne publiera que sous le nom abrégé que nous lui donnons ici.
50
avec tous les milieux intellectuels de son temps,
même les plus radicaux.
Sa renommée d’auteur débutera avec la
publication en 1933 de La Quête de joie qu’il avait
écrit à 19 ans. Jules Supervielle avait tenté en vain
de le faire publier par La Nouvelle Revue française,
ce qui n’empêchera pas la maison Gallimard de
devenir par la suite son éditeur principal.
Il sera fait prisonnier durant la Deuxième Guerre
mondiale et retenu en Allemagne dans un Oflag
[camp de concentration pour officiers] durant trois
ans, où il poursuivra la rédaction de son œuvre
poétique. C’est ainsi que s’édifiera son immense
Somme de poésie qui apparaîtra dans son entier en
trois volumes de 1981 à 1984, donc après son
décès. Après la Libération, il épousera sa cousine
Anne de Bernis qui lui donnera quatre filles, et il
continuera à travailler à l’élaboration de son œuvre.
L’une des décisions du concile œcuménique
Vatican II fut d’introduire dans le propre et
l’ordinaire de la messe, dans la récitation du
bréviaire et dans les autres cérémonies de la
liturgie catholique des prières rédigées dans les
grandes langues vernaculaires. Patrice de la Tour
du Pin participera activement aux travaux de la
Commission liturgique de traduction, notamment
pour les psaumes et les chants liturgiques. Il est le

51
seul laïc qui ait appartenu à cette commission. En
1970, il publiera chez Gallimard Une lutte pour la
vie, qui lui vaudra l’honneur de recevoir l’année
suivante le Grand Prix catholique de la littérature.
Le travail de traduction qu’il accomplira suscita en
lui un intérêt marqué pour les psaumes, ce qui le
conduira à publier en 1974 un recueil intitulé
Psaumes de tous mes temps. Mais, déjà, en 1938, il
avait été publié chez Gallimard sous le titre
Psaumes. Supervielle, quand il recommandait à la
Nouvelle Revue Française le premier recueil de La
Tour du Pin vantait la fraîcheur de son écriture, son
émerveillement devant les splendeurs de la
création, un émerveillement qui, nourri tout au long
de sa vie par une foi humble, simple et ardente
savait néanmoins éviter les pièges d’une naïve
mièvrerie. Dans un geste audacieux, on a
rapproché son écriture poétique qui évoque
fréquemment les fascinations et les ivresses de
l’adolescence, de la prose d’Alain-Fournier, l’auteur
de l’envoûtant Grand-Meaulnes où percent tant de
signes mystérieux et secrets.
Dans un style plus serein que ne l’avait fait Marie
Noël — on n’y retrouve plus le même pathétique
que tout à l’heure —, il nous offre un Psaume pour
une messe des morts qui se lit comme suit :

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Mon Dieu, reprends ton souffle à notre ami, / Dégage-le
de l’odeur de la mort. / Tu l’as donné gratuit, reprends-le de
même. / Mets d’abord à son compte que nous l’aimons /
Nous n’avons pas à te le présenter. / Nous te montrons ce
qu’il nous a donné. / Rassemble ses bontés, elles
t’appartiennent. / Ne l’isole pas de nos prières pour le juger.
/ Devant la mort, nous ne savons que toi, / Nous prenons
souffle à l’espérance, / Là où déjà beaucoup des tiens sont
à demeure : / Qu’ils accueillent notre ami et qu’ils
l’entourent. Oublie qu’il t’oubliait, Seigneur, / Rappelle-toi
qu’il t’appelait. / Reprend son souffle et tiens-le pour ami : /
Tes amis te le demandent.

Je ne suis plus le renard en chasse dans les prairies, /


mais le faon qui trouve en elles sa pâture. // […] Ceux qui
courent l’ivresse en dehors de leurs terres, / ne savent pas
les sources qu’on goûte en la creusant. // Ils vont toujours
plus loin par des vols de hasard : / moi, je pars des lointains
pour trouver l’homme. // Et je n’ai pas besoin de boussole
ou de rose des vents / pour aborder aux prairies en moi-
même. (Psaumes de tous mes temps)

À celui qui m’attend au retour, / porteur du mot « amour »


et m’arrête au passage : ouvre-moi, dit-il, tes bagages. //
Toute ma soif de n’avoir rien qui nous sépare / ne me ferait
pas sourdre un vrai cri d’amoureux : / seul l’espoir de le
crier plus tard… // Peut-être sommes-nous des angoisses
contraires, / des vies qui pour tenir se font mal ou se nient, /
étrangers à n’avoir pas un joint de langage ? // Je te dirai de
ton ombre à mon ombre, / parce que tout l’amour n’est pas
levé dans l’ombre : / soyons amis dans la soumission à

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l’hiver // Sans pouvoir découvrir encor ce que recèlent / ces
mots d’ami, d’hiver lancés pour toi vers Dieu, / ce mot de
Dieu, comme ténèbre des ténèbres. // Non pas à sens perdu,
car voici leur retour, / leur éclosion à la surface du silence :
/ être quand même en Dieu à si grande distance ! // Je suis
le voyageur qui n’a pas voulu lire / les mots abstraits des
bornes pour se diriger, / et ne peut pas montrer qui a su le
conduire. // Je ne sais que le nom de mon pèlerinage, / celui
du pèlerin que j’ai pour passager : mais ne sois pas déçu si
c’est tout mon bagage ! (Psaumes de tous mes temps)

Mis en musique ces poèmes trouveront un


accueil enthousiaste auprès des paroisses et des
monastères et connaîtront une large distribution
grâce aux maisons de disques.
Devant cette poésie qui, à la fraîcheur de
l’enfance, allie la gravité de la maturité, on ne peut
que partager l’enthousiasme de Supervielle quand,
à la vue de telles promesses, il célébrait « cette
poésie toute neuve et déjà si merveilleusement
sûre. »

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