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9.

TRANSMIGRATION ET ÉCONOMIES SOUTERRAINES : UNE ÉCONOMIE


« PAR LES PAUVRES, POUR LES PAUVRES »

Alain Tarrius

La Découverte | « Regards croisés sur l'économie »

2014/1 n° 14 | pages 147 à 158


ISSN 1956-7413
ISBN 9782707177582
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2014-1-page-147.htm
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9
Transmigration et économies
souterraines : une économie
« par les pauvres, pour les
pauvres »

Alain Tarrius
Université de Toulouse le Mirail, Laboratoires
UMR-CNRS-LISST-EHESS et MIGRINTER-Poitiers
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Résumé
Depuis les années 1980, une nouvelle forme migratoire se développe
dans le rapport transmigration/mondialisation, parallèlement à la
dualité immigration/nation. Renouant avec l’ancestral colportage
de marchandises, des migrants internationaux effectuent des
migrations pendulaires de quelques jours à quelques mois,
commercialisant dans diverses nations des produits achetés hors
taxes dans d’autres. À partir des années 2000, un marché mondial
du « poor to poor » ou « pour les pauvres, par les pauvres » naît de la
conjonction d’intérêts de grandes entreprises d’électronique du
Sud-Est asiatique cherchant à exporter leurs marchandises hors
taxe, de milieux criminels internationaux cherchant à blanchir
d’immenses bénéfices du trafic des drogues et de migrants
internationaux pauvres, prêts à colporter massivement ces
marchandises. Sur la base de nombreuses recherches empiriques,
l’auteur examine la genèse de ce processus.
 148 Lumière sur les économies souterraines

Abstract
A new migration form appeared in the 1980s, structured by
the relation transmigration/globalization as an alternative to
immigration/nation. As in ancestral peddling, the trip of the
migrants takes the form of a pendulum migration of a few days
to several months, during which they trade in various countries
products bought tax-free in others. With the 2000s appeared
a new worldwide market «  poor to poor  », or «  for the poor,
by the poor », from the combined interests of major electronic
companies from Southeast Asia seeking tax-free exportation
of their products, criminal organization willing to launder the
money from drug traffic and poor migrants ready to trade these
products. This article describes the genesis of this phenomenon,
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on the basis of numerous empirical research.

D epuis les années 1980, une nouvelle forme


migratoire se développe dans le rapport
transmigration/mondialisation, parallèlement à la dualité immi-
gration/nation. Des initiatives commerciales collectives souter-
raines naissent dans des quartiers urbains décrits de l’extérieur
comme enclavés, et se connectent régionalement et interna-
tionalement (Tarrius et Missaoui, 1995) le long de territoires
circulatoires de plus en plus vastes. Ces territoires circulatoires
génèrent des interactions économiques et indissociablement
affectives, aussi bien dans le temps du parcours que dans celui
de l’étape : à la façon des colportages préindustriels (Fontaine,
2008), une cohésion se développe malgré l’altérité des parte-
naires dans un cosmopolisme de route.
L’économie souterraine, les échanges sur l’honneur et
la parole donnée correspondent à ces régulations originales
fondées sur des liens forts. Cette nouvelle forme migratoire
Transmigration et économies souterraines  149

s’inscrit ainsi dans une mobilisation économique mondiale


tentaculaire, et s’accompagne de l’extension d’activités
commerciales en direction des populations pauvres et dont les
migrants pauvres sont le moteur : il s’agit du développement
du phénomène du « poor to poor » ou de l’« entre pauvres », sur
lequel revient ce chapitre.

Préalables méthodologiques
et théoriques aux recherches
sur les transmigrations commercial
Depuis plus d’un siècle, le paradigme domi-
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nant des migrations économiques de populations pauvres est
exprimé à partir d’une dualité de mouvements entre nations :
l’immigration et l’émigration, consécutives à la mobilisation
de main-d’œuvre non qualifiée. En découlent les constants
débats intra-nationaux sur les modalités d’intégration des
primo-arrivants et d’assimilation de leurs descendants et sur
les altérités que suggèrent leurs croyances, leurs mœurs, leur
apparence. De fait, ce paradigme, appuyé sur l’analyse écono-
mique de la mobilisation internationale de la force de travail
et de divers autres types d’exils collectifs, permet non seule-
ment d’analyser les mouvements migratoires, leurs fonctions,
mais encore de réguler des parcours d’intégration. Les « défauts
d’intégration », tels qu’enclavements urbains, culturels, dépen-
dances extrêmes, sont diagnostiqués et leur «  traitement  »
relève de l’État (Castells et Godard, 1975). C’est lui qui balise
les parcours, souvent intergénérationnels, vers la citoyenneté,
ce qui rend difficile l’identification des initiatives collectives
des nouveaux venus  ; en effet, les parcours d’intégration ne
permettent pas une lecture de la figure de l’étranger autre que
celle déclinée par la place que lui concède l’État étape par étape.
A contrario, le transmigrant économique pauvre est un colporteur
 150 Lumière sur les économies souterraines

transnational, fournisseur privilégié de l’économie souterraine


durant des tournées de durées très variables de chez lui à chez
lui. Il a longtemps été confondu avec le travailleur clandestin :
alors que le paradigme immigration/nation engendre le poor
for rich – où les populations récemment immigrées occupent
les emplois subalternes –, le paradigme transmigration/monde
engendre le poor to poor – commerce transnational de produits
par des migrants pauvres à destination de populations pauvres.
Les activités souterraines ne sont qu’un attribut transversal
aux deux paradigmes, parmi de nombreux autres, et non le
marqueur d’un type nouveau (Weber et Remy, 1984).
L’approche interactionniste d’Erving Goffman (1989)
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a rendu possible la lecture de situations originales, souvent
fugitives, mais globalement signifiantes, issues des rapports
économiques et indissociablement affectifs développés en
mobilité. En particulier, l’observation participante en mobilité
permet de suivre ces parcours souvent enfouis, souterrains,
et de saisir, notamment à l’aide de la notion transversale de
moral area1, toute la continuité entre ces formes d’échanges et
ceux à l’œuvre dans les circuits légaux. La mobilité transna-
tionale engendre ainsi des territoires à même de produire des
rapports sociaux originaux dépassant les frontières de chaque
nation, lus comme des formes populaires de la mondialisa-
tion commerciale.

1 Introduit par Robert Ezra Park et central dans les travaux de l’École de
Chicago (Hannertz, 1983, 1996), le concept de moral area permet d’ana-
lyser les liens entre activités conformes au «  bon ordre public  » et activi-
tés souterraines (consommations d’alcools alors prohibées, jeux d’argent,
prostitutions, etc.), en suivant par exemple le parcours de l’argent des jeux
nocturnes où il est collecté à la banque où il est blanchi et peut être utilisé
dans le cadre d’activités légales.
Transmigration et économies souterraines  151

De la centralité commerciale
aux implantations multiples.
Maghreb-Europe, 1985-1997
Une des premières manifestations européennes
des initiatives commerciales collectives d’immigrants ayant
donné lieu à étude est celle qui apparaît dans le quartier centre-
urbain en déshérence de Belsunce à Marseille (Tarrius, 1987).
En 1987, environ 350  boutiques tenues par des immigrants
algériens (70 %), tunisiens (25 %) y fournissent en appareils
électroménagers et audio-visuels, en vêtements et chaussures,
en pièces de rechange de voitures et pneumatiques, un flux
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de 700  000 acheteurs. Maghrébins de Marseille, du Midi
méditerranéen, d’Europe du Nord au cours d’une escale lors
d’un retour au pays, Algériens et Tunisiens lors d’un séjour
du vendredi et du samedi, achètent là les marchandises que
leurs États ne peuvent importer. Ce dispositif commercial est,
du fait de son peuplement ethnique, invisibilisé au cœur du
Marseille économiquement déclinant. Le chiffre d’affaires
est estimé, en 1987, à 2,9  milliards de francs par la SEDES,
bureau d’études de la Caisse des Dépôts et Consignations. Ce
quartier, désigné par les principaux candidats aux élections
locales comme celui de la reconquête d’une colonie maghrébine,
devint la première surface commerciale de la façade méditer-
ranéenne française.
Les mobilités inhérentes au transport des produits sont
régionales (vêtements, alimentation), nationales (électro-
ménager), européennes (électroménager italien, audio-
visuel allemand, pièces de rechange de voitures fabriquées
dans le Piémont, etc.). Des Marocains en France, des Turcs
en Allemagne et des Subsahariens en Italie se chargent des
accompagnements de ces marchandises, généralement de
fins de séries, négociées par deux centrales d’achat fédérant
 152 Lumière sur les économies souterraines

des commerçants algériens de Belsunce. Les rabais consentis


autour de 30  % permettent des reventes sous garantie (sauf
pour les pièces de rechange de voitures) à environ 10  % de
moins que les prix du marché. Ce n’est pas tant l’avantage
tarifaire qui attire alors et fidélise les acheteurs que l’immense
système informationnel qu’est devenu Belsunce aussi bien en
opportunités commerciales (jusqu’au matériel BTP d’occa-
sion) qu’en opportunités de rencontres en vue de mariages, de
collaborations pour des projets à développer dans le Maghreb
et en Europe.
Entre 1989 et 1991 ce dispositif s’effrite  : d’une part, à
la suite du « coup d’État légal » en Algérie2, les commerçants
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algériens soumis alors à un impôt révolutionnaire par le GIA,
tentent de vendre leurs boutiques aux « nouveaux » migrants
apparus tardivement à Belsunce : Turcs de Bruxelles et Stras-
bourg, Est-Européens fuyant l’effondrement des Républiques
socialistes, et surtout Marocains de la nouvelle émigration3.
Ceux-ci ont en commun de privilégier la mobilité, pour la
distribution des marchandises, sur la concentration en vastes
comptoirs commerciaux  : ainsi naissent le long des routes
méditerranéennes et rhodaniennes des Marocains, commer-
çants nomades ou transmigrants, des implantations commer-
ciales dans des métropoles régionales et des villes moyennes,
en Espagne et en France, Alicante, Valencia, Perpignan, Mont-
pellier, Nîmes, Vienne, Lyon, etc. Il ne s’agit pas de localisa-
tions dans les enclaves ethniques urbaines, mais à la lisière de
ces quartiers, résolument tournées vers la plus grande diver-
sité de consommateurs. Les clientèles sont diversifiées, parmi

2 Le FIS (Front islamique du salut) remporte les élections législatives de 1989,


aussitôt annulées par le FLN (Front de libération nationale) au pouvoir. Il
s’ensuivit la guerre civile des années 1990, le FIS se muant en GIA (Groupes
islamiques armés).
3 1 100 000 Marocains émigrent entre 1991 et 1997, selon le Centre Hassan II
pour les migrants, Rabat.
Transmigration et économies souterraines  153

les populations immigrées maghrébines, mais aussi parmi les


populations autochtones ; les mobilités fédèrent des migrants
est-européens et moyen-orientaux en collectifs cosmopolites
autour des Marocains. De la même façon, la « route des Maro-
cains », configuration d’un territoire circulatoire, s’affirme non
seulement comme espace des réseaux commerciaux maro-
cains, mais aussi comme lieu d’interactions multiples, les
rapports d’affaires étant indissociables des relations affectives
fortes avec les voisins sédentaires d’étape : ceci d’autant plus
que bon nombre de ces «  fourmis  » du commerce interna-
tional sont issues des populations immigrées en France, en
Espagne et en Belgique, propriétaires ou locataires d’apparte-
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ments devenus autant d’entrepôts, d’hébergement d’étapes,
et de centres d’information par les TIC4 naissantes.

Vers un marché mondial du poor to poor.


Moyen-Orient, Mer Noire 1997-2010
À partir des ports de la mer Noire, un second
modèle apparaît à la fin des années 1990, incarné préféren-
tiellement par les populations baloutches, iraniennes comme
afghanes.
Dans les années 1980, lors de la présence militaire sovié-
tique en Afghanistan, des Baloutches habitués aux parcours
pastoraux le long de la frontière irano-afghane jusqu’au détroit
d’Ormuz commencent à passer en contrebande divers produits
fabriqués dans le Sud-Est asiatique et revendus dans des condi-
tions avantageuses à Dubaï5. La prise de pouvoir par les Isla-
mistes, durant les années 1990, relocalise ces commerces vers
la frontière ouest, irano-turque, où, en association avec des

4 TIC, techniques informatiques de communication, Minitel dans les


premières années 1990, puis Internet.
5 Vente sans taxe à 40 % environ des prix grande distribution européenne.
 154 Lumière sur les économies souterraines

Kurdes, les trafics de marchandises «  passed by Dubaï free of


tax  » prennent un nouvel essor. L’Iran, d’une part, facilite
l’octroi de ses passeports aux familles baloutches afghanes
qui en font la demande, justifiant d’une parenté sur son terri-
toire et, d’autre part, a conclu des accords de libre circula-
tion dans les deux nations entre citoyens turcs et iraniens.
Les contrebandes entre les ports de la côte iranienne du
golfe Persique et les Émirats arabes unis, Bahrein, Qatar et
Koweit, s’amplifient, bénéficiant de l’interruption de la voie
terrestre par l’Irak en guerre interne dans les années 2000. Les
Baloutches parviennent au « premier balcon d’Europe », ports
de Trabzon et Samson en Turquie, par la voie Tabriz et Van,
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et port de Poti, en Géorgie, par la voie de Bakou, Azerbaïdjan,
et de Tbilissi, Géorgie, et encore d’Odessa, Ukraine et Sotchi,
Russie. Des réceptions de marchandises, outre celles trans-
portées, dans les aéroports voisins de ces ports permettent à
chaque transmigrant baloutche ou kurde, au nombre de plus
de 6 000 mensuellement, de passer en une dizaine de traver-
sées de la mer Noire, environ six milliards de dollars par an,
prix de vente grande distribution européenne, de produits
électroniques fabriqués dans le Sud-Est asiatique (SEA), à l’ex-
clusion des marques chinoises qui empruntent les voies de la
diaspora pour rejoindre l’Europe.
Les apprentissages : de la migration
ethnique à la transmigration cosmopolite
Les ports de la mer Noire constituent une vaste
moral area, mêlant les arrivées de migrants ethniques et
renvoyant des transmigrants cosmopolites, parlant un pidgin
dérivé du broken-english – Baloutches, Kurdes, Turcs, Géorgiens,
Ukrainiens – vers les Balkans par la « porte d’Europe » que repré-
sentent la Bulgarie et ses ports de Burgas et Varna. Un territoire
circulatoire est institué depuis les années 2002-2003 entre les
Transmigration et économies souterraines  155

ports de Burgas, Bulgarie, et Durrës, Albanie, dénommé « la


Route des Sultans  », tant sont présents les souvenirs otto-
mans le long de cette traversée des Balkans. Les côtes alba-
naises représentent le « deuxième balcon d’Europe » (Tarrius,
2012). La route de l’Ouest, dénommée « la route en pointil-
lés », est alors ouverte par les ports de Bari, Brindisi et Tarente
en Italie du Sud : les étapes en effet apparaissent de ville en
ville, de quartier enclavé en quartier ethnique où le poor to
poor se dit « mano a mano », « tombé du camion », etc. Une
autre «  route en pointillés  » fédère les mêmes populations,
articulées autour de Turcs et de Kurdes, grossies de Polonais,
vers l’Allemagne et la Belgique. Les brassages dans les ports
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de la mer Noire permettent ces recompositions cosmopolites
nécessaires à la multiplicité des transactions en Europe de
l’Ouest : cette configuration portuaire fonctionne comme la
moral area décrite par Robert Ezra Park à Chicago.
Les réseaux criminels originaires des mêmes zones, tour-
nés vers l’Europe occidentale pour les trafics de drogues et
de femmes demeurent ethniques, notamment Géorgiens
Abkhazes et Serbes travaillant pour les milieux criminels
russo-turco-italiens, et sont à même de se refermer très rapi-
dement : ils ne développent pas d’interactions avec les popu-
lations côtoyées, au-delà des cercles criminels. Les territoires
circulatoires des transmigrants pauvres, contrairement aux
itinéraires des milieux criminels, ne se résument jamais à des
contours de réseaux et demeurent très ouverts aux sociétés
traversées et très labiles, selon les problèmes rencontrés.
Du plus officiel au plus souterrain :
une surprenante association à la conquête
du marché mondial des pauvres
Dès 1997 (Tarrius et Bernet, 2010), les Majors
de l’électronique du Sud-Est asiatique, accélèrent leurs livrai-
sons dans les Émirats du golfe Persique. Ils identifient deux
 156 Lumière sur les économies souterraines

voies commerciales croissantes : celle que nous décrivons, par


la mer Noire, et une seconde, encore plus dotée, par l’Ara-
bie saoudite, Djedda, l’Afrique, dont le Sénégal, puis Miami
et l’Amérique latine. Ils identifient encore la nature souter-
raine de ces trafics en direction de la vente vers des popula-
tions pauvres. Vers 2002, les marques les plus prestigieuses
réorientent leurs gammes vers des entrées abordables pour
une clientèle pauvre. Le poor to poor ou économie par les pauvres
pour les pauvres apparaît. Sa finalité est le développement et la
maîtrise d’un immense marché mondial des pauvres.
Il nécessite de vastes transactions entre collectifs des
migrants primo-acquéreurs, dans les Émirats, Majors du Sud-
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Est asiatique par l’intermédiaire des importateurs émiraties, et
milieux criminels russo-turco-italiens des psychotropes déri-
vés du pavot, héroïne et morphine en premier lieu. Le proces-
sus est le suivant : les transmigrants baloutches commencent
leurs tournées européennes à partir des lieux de plantations
et de transformation du pavot en Afghanistan, en Turquie
et en Géorgie, dans lesquelles ils travaillent en tant qu’ou-
vriers agricoles. Ils deviennent ainsi attributaires des sommes
à avancer, 40  % du prix de vente net à Dubaï, majorées de
la «  coulure  »6 inhérente au blanchiment des revenus des

6 Lors du blanchiment financier d’un revenu clandestin, la « coulure » repré-


sente la somme que le trafiquant est prêt à sacrifier pour disposer ouverte-
ment et sans risques de son argent. Pour les revenus blanchis de drogues
illicites, on estime (OFDT, Toxibase) la perte de 25  % à 30 % des revenus
globaux clandestins. Dans le cas qui nous intéresse, les transmigrants
afghans retiennent de 25 % à 30 % à leurs fournisseurs-criminels de capitaux
(prise de risque, frais de route…) ; de l’autre côté, les importateurs émiraties
ne retiennent aux transmigrants afghans qu’une coulure très réduite (de
l’ordre de 5 % pour les frais de traitements bancaires et d’achat des marchan-
dises). Pour un prêt moyen de 100 000 $, les transmigrants récupèrent donc
entre 20 000 $ et 25 000 $ dont 10 000 $ pour des frais de route et environ
15 000 $ qu’ils réinjectent dans la baisse du prix de vente des marchandises
(soit 15 % de « moins-value positive »). L’argent sera rendu dans les six mois,
une fois la transmigration accomplie.
Transmigration et économies souterraines  157

psychotropes. Ils acquièrent ainsi les marchandises auprès


des importateurs émiraties, et réinjectent une large part de
cette coulure dans la diminution d’environ 10 % du prix de
revente de leurs marchandises. Cette opération, renouvelée
au fur et à mesure de leur transmigration et de leurs réappro-
visionnements, notamment en Albanie, leur permet d’abais-
ser les coûts de leurs reventes au fur et à mesure de leurs tour-
nées. C’est ce qu’ils dénomment « la moins-value positive » :
inversion apparente des logiques économiques élémentaires.
Le « peer to peer » auxiliaire
du « poor to poor »
Les transmigrants ne doivent pas menacer les
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distributions légales. Les marchandises qu’ils vendent à 40 %
du prix officiel de la grande distribution en Bulgarie (35  %
en Italie), après une nouvelle «  moins-value positive  » au
passage de Durrës (Albanie), ne doivent jamais être cédées aux
vendeurs officiels. Cette règle est parfois contournée par des
ventes sur des grands sites d’occasions de l’Internet en « neuf
sans assurance  » à 50  % des prix grande distribution. Une
culture des publicités des grandes marques du Sud-Est asia-
tique se développe chez les jeunes des quartiers d’étape de la
« route en pointillés », capables de décliner les caractéristiques
des nouveaux produits d’entrée de gamme que ne manque-
ront pas d’apporter les transmigrants. Il s’agit du « peer to peer »
ou « entre experts » indissociable du « poor to poor ».
Ainsi se développe une économie mondiale ultralibérale
du monde des pauvres, écartés souvent des distributions offi-
cielles, rêve des grandes entreprises transnationales d’aboli-
tion des frontières et des taxes, avec une singularité écono-
mique, permise par l’association financière des entreprises
criminelles, mondialisées elles aussi : l’irrationnelle, du point
de vue de l’officialité, mais si opportune moins-value positive.
Et une singularité sociale  : la fédération des transmigrants
 158 Lumière sur les économies souterraines

ethniques en cosmopolitismes de route, sur les bases du lien


fort requis par la subterranéité, les échanges de parole. Pour
l’immense marché des pauvres, par les initiatives résolues des
transmigrants pauvres.

Bibliographie
Castells M. et Godard F. (1975), Luttes urbaines et pouvoir
politique, Maspero, Paris, 123 p.
Fontaine L. (2008), L’économie morale : pauvreté, crédit et
confiance dans l’Europe préindustrielle, Gallimard, Paris,
437 p.
Goffman E. (1989), Les moments et leurs hommes, textes
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recueillis et présentés par Y.  Winkin, Seuil, Paris,
254 p.
Hannertz U. (1983), Explorer la ville, Minuit, Paris, 432 p.
Hannertz U. (1996), Transnational connections, Routledge,
London, 201 p.
Noiriel G. (1989), Le creuset français, histoire de l’immi-
gration XIXe-XXe siècles, Points-Poche, Paris.
Remy J. [Weber M.] (1984), «  Territorialités  », Revue de
l’Institut de Sociologie, Université libre de Bruxelles, 3.4.
Tarrius A. (1987), «  L’entrée dans la ville  : migrations
maghrébines et recompositions des tissus urbains à
Tunis et à Marseille », Revue européenne de migrations
internationales, vol. 3, pp. 131-148.
Tarrius A. (1989), Anthropologie du mouvement, Para-
digmes, Caen.
Tarrius A. et Bernet O. (2010), Migrants internationaux et
nouveaux réseaux criminels, Trabucaire, Canet.
Tarrius A. et Missaoui L. (1995), Arabes de France dans
l’économie souterraine mondiale, Éditions de l’Aube,
Paris.