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LECTURE DE JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOÏSE

Alain Besançon

Commentaire SA | « Commentaire »

2010/3 Numéro 131 | pages 743 à 754


ISSN 0180-8214
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ISBN 9782916291215
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Lecture de Julie
ou La Nouvelle Héloïse
ALAIN BESANÇON

Alain Besançon prépare un livre sur les deux versants de l’amour : la passion amou-
reuse et le mariage. Il a donc relu Rousseau.
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COMMENTAIRE

n’est pas une mince affaire de lire roman inextricable, je veux le désosser. Un

C
E
Julie. 745 pages dans la Pléiade. On ne opéra, ai-je dit. Je veux le réduire au livret,
peut rien sauter, parce que le philo- sans la musique. Et même à un script. Un
sophe y a mis toute sa philosophie, et l’artiste aide-mémoire peut être utile, parce que le
tout son art. Son éloquence est si belle qu’on roman n’est plus très lu et qu’il est difficile de
n’en a pas envie de sauter de pages et que le garder dans sa tête. Je laisse tomber les
l’on ne s’ennuie pas. Si j’ai fait l’effort de développements qui ne se rattachent pas
relire ce roman, c’est parce que j’y étais directement au principal, les amours de Julie
obligé : parce qu’il me semble que mes deux d’Étange et de Saint-Preux. Déjà assez
points d’intérêt, la passion amoureuse, d’une compliqué. Je vais être grossier.
part, le mariage indissoluble de l’autre, sont
traités à fond, ensemble et pour la première Script
fois. Et L’Astrée ? Et La Princesse de Clèves,
Manon Lescaut ? Et Richardson ? Rousseau Julie et Saint-Preux ont le même âge, vingt
les a lus et en a tiré le suc. Le roman moderne ans, mais lui est son précepteur. Le roman
ne remonte pas si en amont. Julie est un carre- attaque brutalement. Il lui annonce qu’il est
four, un point nodal. On arrive à lui, on part amoureux. Chassez-moi, punissez-moi ! Il ne
de lui. Il inspire le remake réussi des Affinités me reste qu’à mourir. Demain ! Autrement
électives, Anna Karénine, les Français posté- dit : je me suicide ; réponse de Julie, qui lui
rieurs, Stendhal, Balzac, jusqu’à Flaubert et, donne d’emblée du tu : attends ! Moi aussi je
encore après lui, Proust certainement. Flau- t’aime. « Tes vertus seront le dernier refuge
bert ? Pas sûr. Il y avait de quoi l’énerver. Il de mon innocence. » Joie complète, partagée :
est un rocher que le flot contourne. Du moins nous nous aimons. Julie fait venir sa cousine
à première vue. Claire pour la garder dans cette circonstance.
La magie de cette prose, la houle des Julie oublie ses langueurs. Elle a une mine
grandes vagues lyriques, emmène, étourdit, superbe. Le bonheur amoureux grandit
égare. Pour essayer de voir clair dans ce chaque jour et naturellement le désir de Saint-

COMMENTAIRE, N° 131, AUTOMNE 2010 743


ALAIN BESANÇON

Preux. Julie l’invite au plaisir délicieux « mon dessein est de me précipiter dans tes
d’« aimer purement » et l’engage à « s’en bras, et de recevoir ainsi le coup mortel, pour
remettre à elle du soin de leur destin n’avoir plus à me séparer de toi ». La nuit
commun ». Elle prend donc en main les d’amour a donc lieu, dans les transports
commandes ; elle ne les lâchera plus. « Les incomparables du corps, sans doute, de l’âme
charmes de l’union des cœurs se joignent à bien plus encore. Ce sera l’unique et dernière
ceux de l’innocence. » Saint-Preux accepte fois jusqu’à la fin du roman et la mort de Julie.
tout et alors elle lui promet une surprise. Ce Un nouveau personnage fait son entrée,
sera, dans le bosquet, un baiser. Bouleverse- Milord Edouard, grand seigneur anglais. Il se
ment physique de l’un et de l’autre. « Baiser dispute avec Saint-Preux. Julie arrête le duel
mortel, écrit Saint-Preux, c’est du poison que imminent. Elle lui avoue qu’elle a un amant
j’ai cueilli sur tes lèvres. » Ou un philtre. Julie aimé et qu’elle ne lui survivrait pas. Edouard
lui commande l’éloignement et il s’en va se s’attendrit et s’attache au couple, surtout à
promener dans les montagnes du Valais. Mais Julie : « Vos deux âmes sont si extraordinaires
il supplie Julie de « goûter le bonheur » et la qu’on ne peut juger sur les règles communes
menace même, pour la deuxième fois, du […] Il s’est joint à votre amour une émulation
suicide. Julie alors « perd son innocence », de vertu qui vous élève et vous vaudriez moins
autrement dit sa virginité, et sur un ton de l’un et l’autre si vous ne vous étiez point
désespoir le confie à sa cousine, Claire d’Orbe aimés. »
« C’est la pitié qui me perdit […] C’est ainsi
qu’un instant d’égarement m’a perdue à Il n’y a plus qu’à se marier. Milord Edouard
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jamais. Je suis tombée dans l’abîme d’ignomi- le propose avec le poids de son nom illustre,
nie dont une fille ne revient pas. » Claire lui de sa richesse immense. La mère de Julie
répond par une déclaration d’amour : elle consent. Toute la maisonnée soutient ce
aime Julie absolument par-dessus tout et pour mariage, tous les amis, Claire au premier
toujours. En effet, cela ne se démentira pas. rang, les domestiques, les voisins, toute la
Quand Claire se mariera, ce sera sans passion. ville. Le père seul s’y oppose pour la raison
Quand mourra son brave homme de mari, qui la plus sotte qui soit, que tout le monde trouve
passe comme une ombre, elle se vouera tota- absurde et ridicule : Saint-Preux est roturier !
lement à Julie, son véritable amour. Elle lui Le tendre père s’entête, gifle Julie, la rosse
donnera sa petite-fille et elle habitera avec jusqu’au sang, quitte à la prendre sur ses
elle dans la maison de Clarens. genoux le lendemain et à lui demander
Julie est dans le remords. Le « doux enchan- tendrement pardon.
tement de vertu s’est évanoui comme un Tel est l’obstacle. Il paraît éminemment
songe », ah si elle pouvait reprendre « la vie surmontable. Le brave hobereau suisse, borné,
solitaire et paisible » d’où son amant l’a arra- vieux, retraité, n’est certes pas le roi Marc. Lord
chée ! Cela ne l’empêche pas, peu après, et Edouard, qui s’est vraiment entiché de Julie et
profitant d’une absence des parents (« ils sont qui aime bien son amant, leur propose d’aller
partis ce matin ce tendre père et cette mère vivre tranquillement, dûment mariés, dans un
incomparable »), de proposer à Saint-Preux sien château qu’il possède dans le Yorkshire et
de passer une nuit dans un chalet commode. dont il ne se sert pas. Or Julie dit non. « Je ne
Mais au dernier moment elle annule le rendez quitterai jamais la maison paternelle. » Son
vous et le prie d’aller tirer une protégée d’un devoir est du côté de « l’auteur de ses jours ».
mauvais pas. « Personne ne se repentit d’une Saint-Preux part, submergé par le désespoir. Ou
bonne action. » Le pauvre amant frustré plutôt on le fait partir. Il se plaint à Julie. Elle
trouve que le chalet valait encore mieux. À lui répond par une lettre cornélienne où elle lui
quoi Julie répond que le palais d’Armide, fait honte de sa faiblesse : « Comment t’oses-
entendu spirituellement, n’a pas besoin du tu dégrader au point de soupirer et gémir
chalet et que « le véritable amour est le plus comme une femme et de t’emporter comme un
chaste de tous les liens ». furieux ? […] Sois encore, si j’ose dire, l’amant
Cela ne l’empêche nullement, quelque que Julie a choisi […] ne me déshonore pas
temps après, de lui fixer un autre rendez vous, deux fois. » Allons, du courage ! C’est rude.
dans son domicile même. Qu’il n’apporte Claire passe du côté de Julie : « Je lui ai suggéré
surtout pas son épée. Si son père les surprend, le parti qu’exigeait son honneur en péril. Le

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bonheur de Julie m’est plus cher que le vôtre. » ment, ce que vous avez fait pour
Le bonheur ? gagner mon cœur n’est point blâma-
Saint-Preux est maintenant à Paris. Julie ble ; il est permis à un amant de cher-
n’est pas tranquille. « Si jamais tu m’oublies, cher les moyens de plaire, et on doit
hélas, je ne ferai qu’en mourir ; mais toi tu lui pardonner, lorsqu’il a réussi. »
vivras vil et malheureux et je mourrai trop Comment se fait-il que j’ai cru respirer dans
vengée. » Gare, donc, souviens-toi que notre ce fragment de Marivaux l’air pur du véritable
nœud est éternel. Elle lui envoie une amulette amour ? Et pourquoi ai-je senti du même coup
à porter autour du coup. Il faut la contempler une fausse note dans le discours de Julie, qui
« tous les matins un quart d’heure jusqu’à ce fait la grande âme après un aveu pareillement
qu’on se sente pénétré d’un certain attendris- coûteux ?
sement ». Ce talisman a le pouvoir de commu-
niquer à distance l’impression des baisers. Catastrophe ! Madame d’Étange a décou-
Julie lui envoie aussi son portrait. « Je m’ima- vert la correspondance de sa fille. Boulever-
gine que tu tiens mon portrait et je suis si folle sée, elle supplie Saint-Preux de renoncer à
que je crois sentir l’impression des caresses Julie. Puis elle meurt, d’une maladie de cœur.
que tu lui fais, et des baisers que tu lui Saint-Preux exhale sa douleur : « Jours de
donnes : ma bouche croit les recevoir, mon plaisirs et de gloire, vous n’étiez pas d’un
tendre cœur croit les goûter. » mortel. Vous étiez trop beau pour être péris-
Le pouvoir de cette icône n’est cependant pas sables. Une douce extase absorbait toute votre
si efficace qu’il préserve Saint-Preux de se
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durée, et la rassemblait en un point comme
laisser entraîner par quelques camarades au celle de l’éternité. » L’amant exprime comme
bordel. Quelle faute ! Quel remords ! Il se le Tristan de Wagner, le présent immobile,
dépêche d’en informer Julie : « J’implore ta « l’explosante fixe » de la passion incandes-
rigueur, je la mérite. Quel que soit mon châti- cente. C’est pourquoi Claire essaie de le tirer
ment, il me sera moins cruel que le souvenir de de cette illusion. « Vos feux ont vaincu tous
mon crime. » Eh bien Julie se contente de lui les obstacles hors le plus puissant de tous, qui
faire la morale. On est surpris par cette indul- est de n’en avoir plus à vaincre et de se
gence. « Votre prompte et sincère confession nourrir uniquement d’eux-mêmes. L’univers
m’a touchée ; car je sens combien vous a coûté n’a jamais vu de passion soutenir cette
la honte d’un tel aveu. » Surtout, ne recom- épreuve, quel droit avez-vous d’espérer que la
mencez pas. Et, plus réaliste qu’on ne croirait,
vôtre l’eût soutenue ? Le temps eût joint au
elle lui recommande de prendre les précautions
dégoût d’une longue possession le progrès de
hygiéniques d’usage : « Il ne doit rester aucune
l’âge et le déclin de la beauté. » Il y a tout
trace d’un crime que j’ai pardonné. »
lieu de croire que Julie a parfaitement pensé
à tout cela ; que l’usure de l’amour, son
Parenthèse. Marivaux déclin, le refroidissement de la passion est ce
qu’elle craint par-dessus tout. Que faire ?
Je suis tombé par hasard, aujourd’hui même, Mourir ? On n’en est pas loin. Julie attrape
sur un passage des Fausses Confidences. Et sur la variole, maladie qui fait mourir ou qui défi-
la réplique suivante : gure. Saint-Preux la visite, lui baise la main
« Dorante. — […] J’aime encore alors qu’elle est sans connaissance et s’inocule
mieux regretter votre tendresse que la volontairement la maladie. Chance, ils s’en
devoir à l’artifice qui me l’a acquise. tirent et le visage de Julie ne garde que
J’aime mieux votre haine que le quelques marques. Elle n’en est pas moins
remords d’avoir trompé ce que j’adore. décidée à obéir à son père, elle se marie et
Araminte, le regardant quelque temps l’annonce à son amant tout en l’assurant
sans parler. — Si j’apprenais cela d’un qu’elle sera toujours sienne et qu’elle l’aimera
autre que vous, je vous haïrais sans à jamais. Réponse de Saint-Preux : j’ai envie
doute ; mais l’aveu que vous m’en de te tuer ; alternativement : l’adultère est une
faites vous-même, dans un moment solution assez commode, fort pratiquée à
comme celui-ci, change tout. Après Paris comme à Londres et dont personne ne
tout, puisque vous m’aimez véritable- fait une histoire. Pourquoi pas ?

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ALAIN BESANÇON

La vie conjugale
Alors Julie lui envoie une très longue lettre
récapitulative. Oui, j’ai aimé dès le premier Monsieur le baron de Wolmar a cinquante
regard. Dès l’instant que j’ai osé ouvrir le ans. Il a trente ans de plus que Julie. Il a été
premier billet, j’étais perdue, entraînée et si un ami de son père. Né sujet de l’Empire
ma volonté résistait encore, « mon cœur était russe, il a frôlé la Sibérie et il y a laissé sa
corrompu ». Si j’étais tombée enceinte, j’au- fortune. Il lui en reste suffisamment pour
rais pu me déclarer publiquement. Mais je ne qu’une gestion avisée fasse qu’on ne manque
l’étais pas. Curieuse pensée : elle n’a couché de rien. Son caractère est égal et froid. « On
qu’une fois, deux à la rigueur. dirait qu’il n’aime qu’autant qu’il veut aimer
Je ne peux résumer cette lettre. Elle est si et qu’il ne le veut qu’autant que la raison le
dense, si belle, l’analyse du cœur si subtile, les permet. » Plutôt qu’un « amour forcené »,
combats de l’amour et du devoir, la fidélité à mieux vaut « l’immuable et constant attache-
l’aimé qui surmonte l’horreur de la faute, la ment de deux personnes honnêtes et raison-
nables ». À Clarens, il règne un ordre parfait.
fausse vertu que l’on se fait pour se la cacher
Julie, en complet accord avec son époux, se
à soi-même, le torrent de l’amour qui entraîne
montre une mère exemplaire et tendre – elle
inexorablement jusqu’au bout, la condamna-
a deux enfants – et une collaboratrice intelli-
tion sans appel de l’adultère, cette grande gente et efficace dans l’économie du domaine.
lettre qui fait le centre du roman est si Pour en saisir l’esprit, voici comment elle
complexe que je suis découragé. Mais dit-elle conduit sa domesticité.
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toute la vérité ?
Celle-ci est réduite au minimum, soit, pour
Julie se marie donc, mais comme son un foyer de cinq personnes, huit domestiques,
« cœur jurait encore un amour éternel », elle trois femmes et cinq hommes, sans compter le
est menée au temple « comme une victime valet de chambre du Baron ni les gens de la
impure qui souille le sacrifice où l’on va l’im- basse-cour. Pour maintenir la concorde, ils sont
moler ». Or à ce point précis, elle subit inté- tous et tout le temps occupés à quelque travail
rieurement « une révolution subite ». En utile, collectivement et solidairement. Ils le
entendant, dans la parole du pasteur, la voix font gaiement et avec plaisir. Ils sont augmen-
de Dieu, la dignité, la pureté du mariage, ses tés de 5 % par an, mais, s’ils font une faute,
chastes et sublimes devoirs, « j’envisageai le ils retournent à leur salaire de début. Pour
saint nœud que j’allais former comme un certaines fautes, ils sont chassés sans rémission.
nouvel état qui devait purifier mon âme et la Les sexes sont soigneusement séparés, c’est le
rendre à tous ses devoirs ». Le pasteur reçoit secret d’un bon service. Tard dans le soir, les
la promesse de fidélité. « Je la tiendrai jusqu’à femmes s’occupent des enfants, les hommes
la mort. » C’est une expérience religieuse, une travaillent encore au jardin. Ils ont donc peu
sorte de conversion affective qu’a éprouvée l’occasion de se voir ni de se parler. Tous les
Julie. « Je crus me sentir renaître. » Born dimanches après le prêche du soir, les femmes
se rassemblent dans la chambre des enfants,
again. Elle enchaîne aussitôt un hymne à la
jouent avec eux, invitent parfois une amie avec
Providence. Elle prêche Saint-Preux :
le consentement de Madame, et elles se réga-
« Adorez l’Être éternel, mon digne et sage
lent de laitages, de gaufres et d’échaudés. Le
ami. » L’adultère est une abomination. « Vous vin est bien sûr exclu. Pour que les hommes
perdez une tendre amante, vous gagnez une n’aillent pas au village boire et jouer au
fidèle amie. » Je ne serai jamais heureuse que cabaret, on leur a ménagé derrière la maison
vous ne soyez heureux aussi. « Il n’y a point un terrain de jeu. Ils s’y livrent à des sports
de bonheur sans vertu. » Au cri de douleur de raisonnables, à des concours d’adresse, à d’in-
Saint-Preux, Julie répond par une lettre qui nocentes loteries de nippes qu’on leur fournit.
pendant sept ans sera la dernière. « Adieu, L’hiver, on se réunit le dimanche dans la salle
mon aimable ami, adieu pour toujours. » Mais basse, où il y a du feu, du vin, des fruits, des
le papier est trempé de larmes. Exit l’ami. gâteaux et un violon pour danser. Il n’est pas
rare que Madame elle-même danse avec ses
propres gens. Les maîtres avec les domes-

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tiques, qu’ils considèrent comme leurs enfants, perdu son pouvoir magique. Wolmar confie à
forment donc une communauté unie, transpa- Claire qu’il sait bien que « mes jeunes gens »
rente, paisible et contente. Ah ! l’aimable, ah sont plus amoureux que jamais, mais ils sont
l’étouffant jardin d’enfants pour adultes ! parfaitement « guéris ». Toujours amants,
Dans le jardin, il a été aménagé un endroit mais seulement amis. Son pari : que Saint-
réservé que l’on nomme l’Élysée. Il est secret Preux ne reconnaîtra pas Julie d’Étange dans
et on ne le voit pas du dehors, à cause du la nouvelle Madame de Wolmar. « Il l’aime
feuillage qui l’environne. Il est soigneusement dans le temps passé. » « Ôtez-lui la mémoire,
fermé à clé. À l’intérieur, la nature a repris il n’y aura plus d’amour. » En les laissant
ses droits. Un gazon verdoyant, les mille fleurs seuls, il les soumet à l’épreuve.
des champs, des allées tortueuses, irrégulières, Épreuve dangereuse. Julie confie à Claire
bordées de bocages fleuris. Des ruisseaux qu’elle a tout, le mari le plus doux, les enfants
d’eau claire le parcourent en tous sens, selon les plus beaux, l’amie la plus tendre, la pros-
leur pente naturelle. C’est le contraire du périté la plus ordonnée, le respect de tous, et
jardin à la française, géométrique et artificiel. pourtant : « Je ne suis pas heureuse. »
Les oiseaux abondent. Ils se sentent chez eux, Saint-Preux et Julie font une promenade en
ils n’ont pas crainte des hommes. Et pourtant, barque sur le lac de Genève. La tempête se
dit M. de Wolmar, jamais ma femme n’y a mis lève. Ils abordent à grand-peine du côté de la
les pieds. Alors qu’est-ce que c’est que cet Meillerie, autre lieu sacré des premières
Élysée ? Hébien, comme on écrit dans Julie, ce amours. Ils se reposent un moment dans une
n’est rien d’autre que le jardin clos, le Hortus sorte de grotte, et là Saint-Preux lui redit son
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conclusus, le jardin d’Armide isolé et rond qui amour dans les termes les plus émouvants.
n’a d’autre but de servir d’asile à l’amour. Il Julie écoute ce discours déchirant, se tait, se
est désert, Julie n’y va pas. Ni encore Saint- laisse prendre seulement la main. Il est tenté
Preux. Seulement Wolmar et les enfants. de la précipiter dans le lac et d’y périr avec
Des années ont passé. Saint-Preux a voyagé. elle. Puis il pleure longuement. Son cœur finit
Il a fait le tour du monde sur un navire par s’apaiser. La crise est passée. Julie se
anglais. Il en revient pareil. Les conditions de retire et il va se coucher. Wolmar a gagné son
la navigation à l’époque étaient rudes. Elles pari, dirait-on.
n’ont pas l’air d’avoir laissé des marques sur La vie reprend à Clarens. Les champs
lui. Rien d’un loup de mer tanné, buriné et verdoient, les légumes sont savoureux, les
couturé. Il a toujours l’allure d’un joli et bon repas bien composés, l’ordre se perfectionne.
jeune homme, poli, cultivé, bien disant, bien Saint-Preux admire et aime Wolmar, il va
écrivant, la même tournure de gendre idéal même chasser avec le vieux baron d’Étange
qu’il avait il y a six ans. Il est toujours éper- auquel il finit par trouver des qualités. Milord
dument épris, bien qu’il ait sans cesse travaillé Edouard est invité à s’installer définitivement
sa passion jusqu’à la transformer en autre dans la maison et à partager la vie de la
chose, en une amitié inviolable, une chaste communauté. Pour Claire, c’est fait depuis
alliance des âmes. Julie lui donne sa propre longtemps. Elle a apporté sa fille à Julie et
clé du jardin clos. Il y passe deux heures, seul, forme avec elle une maternité en double sur
les plus belles de sa vie. Il médite sur la les trois enfants confondus dans la même
nouvelle Julie, comme il la voit maintenant famille. Julie a cependant un souci et mûrit
dans sa vertu, entourée de ses enfants, et il se un dessein.
serait méprisé de « souiller d’un seul soupir Sa vie religieuse s’est approfondit depuis la
un aussi ravissant tableau d’innocence et subite révélation devant l’autel du mariage. Sa
d’honnêteté ». Dans le jardin, il n’y aura ni dévotion est discrète et ne la détourne nulle-
Armide ni Renaud, à jamais séparés. ment de ses devoirs de mère, d’épouse, de
Wolmar sait ce qui s’est passé entre sa maîtresse de maison, qu’elle accomplit à la
femme et Saint-Preux. Il décide de leur faire perfection, avec gaîté et enjouement. La médi-
confiance et il part en voyage en les laissant tation des Écritures saintes, la considération de
ensemble quelques jours. Il a emmené aupa- l’Être suprême occupent une place de plus en
ravant Julie dans le bosquet sacré du premier plus grande dans le secret de son âme. Elle
baiser et là, il tient à l’embrasser. Un baiser exhorte Claire, Saint-Preux. Mais Wolmar l’in-
bien différent ! Le bosquet « profané » a quiète. Il est irréprochable en tout, son honnê-

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ALAIN BESANÇON

teté, son équité peuvent servir d’exemple, et pas d’avoir la plus minime intuition de l’im-
pourtant il n’a pas la foi. Il est même athée. mense oratorio qu’est Julie ou la Nouvelle
Comment un juste peut-il être sans religion ? Héloïse. Combien j’ai été injuste en dépouil-
Ce juste ne peut pas aller en enfer, d’ailleurs lant le roman de sa chair, en en offrant le
d’enfer il n’y a pas dans la religion de Julie. squelette. Tout Rousseau y est contenu.
Wolmar vient au temple, évite le scandale, mais Son expérience amoureuse. Elle a été
Julie sait que le sentiment de Dieu lui manque. courte. Elle tient, selon les biographes, dans
Il le lui a avoué dans l’intimité. C’est pour elle un seul été, en 1757. Il a une « affair » (je
une énigme et une affliction. préfère le terme anglais, pas exactement
Le dessein est de marier Claire à Saint- traduisible) avec Sophie d’Houdetot. Elle
Preux. C’est une façon de boucler la boucle, avait vingt-sept ans et lui quarante-cinq. Ils
de compléter la communauté, d’étendre la eurent de nombreuses conversations intimes
communion des âmes, de parfaire le bonheur et, au moins de sa part, passionnées, au fond
parce que le roman n’est pas seulement d’un jardin, dans un bosquet, non loin d’une
d’amour, il est un roman du bonheur. Julie cascade. Une nuit, ils eurent certainement des
dont le cœur déborde de tendresse et d’amour contacts corporels, mais rien ne fut
veut, telle la Vierge d’Enguerrand Quarton, consommé, autant qu’on peut savoir. L’amant
englober tout son monde sous son grand en titre de Sophie, Saint Lambert, vint promp-
manteau. Je repousse l’interprétation psycho- tement rétablir le bon ordre. Sur une base si
logique qui suggère que, Claire étant devenue mince, imaginer un tableau si ample, si
complet de l’amour témoigne du singulier
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un doublet, un clone, de Julie, en la mariant
à Saint-Preux, ce serait pour elle une manière génie de l’auteur. C’est encore plus étonnant
détournée de satisfaire son désir. C’est pour- quand on sait qu’il a commencé le roman
tant bien ce qu’écrit Julie, dans la première avant de rencontrer Sophie, et que l’art a été
lettre qu’elle lui adresse depuis sept ans : au-devant de la réalité. Celle-ci l’a développé,
« N’est-ce pas aussi Julie que je vous donne ? comme on développe une photographie.
N’aurez-vous pas [avec Claire] la meilleure Dans le roman, Rousseau commence à
partie de moi-même, et n’en serez-vous pas dégager un modèle réduit du contrat social
plus cher à l’autre ? Avec quel charme alors encore enfoncé dans le modèle patriarcal du
je me livrerai sans contrainte à tout mon atta- maître de domaine. La société de Clarens est
chement pour vous. » Claire est amoureuse de une semi-démocratie directe, bien que hiérar-
Saint-Preux, quoique non sans réserve. Elle chisée, régie par la Volonté générale qui est
est toute à Julie. Lui aussi, finalement. Le celle de la raison, laquelle raison coïncide
mariage ne se fera pas. avec celle de Julie, celle de Wolmar et
progressivement avec celle de tous ses
Survient l’accident. En promenant les
citoyens, domestiques compris. Elle s’oppose
enfants au bord du lac de Genève, l’un tombe
à la corruption des sociétés modernes, et
à l’eau et Julie saute aussitôt pour le rattra-
particulièrement de celle que Saint-Preux a pu
per. Elle prend un bouillon, dont elle va
étudier et condamner : Paris. On doit y ratta-
mourir. Je reviendrai sur sa mort qui est très
cher la merveilleuse description de la fête des
importante dans l’économie générale du
vendanges où Rousseau nous fait partager son
roman. Saint-Preux, qui est en voyage, reçoit
rêve de joie et de bonheur social en rassem-
une lettre de Julie qui se termine par ces mots blant dans l’union des cœurs, au rythme d’une
sublimes : « La vertu qui nous sépara sur la danse où tous entrent en rond et des chants
terre nous unira dans le séjour éternel. Je populaires repris en chœur, le peuple entier
meurs dans cette douce attente. Trop de Clarens. La Révolution française s’effor-
heureuse d’acheter au prix de ma vie le droit cera d’imiter cette fête.
de t’aimer toujours sans crime, et de te le dire Il expose ses idées économiques. Le
encore une fois. » domaine de Clarens correspond à son idéal
d’autarcie, de simplicité, de bonne agriculture.
Conjectures Ainsi que le train de maison, décent, sobre,
abondant sans excès.
J’ai fini mon script. Je me rends compte à Il y met son esthétique. Sa critique de la
quel point un livret sans musique ne permet musique française, son amour de l’Italie (il ne

748
LECTURE DE JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOÏSE

cite que Pétrarque, le Tasse, Métastase), son entre deux jeunes gens. Mais elle bute sur un
goût des jardins à l’anglaise dont l’Élysée est obstacle. Les deux amants, chacun de leur
une miniature. côté, sont dans l’obligation de surmonter leur
Les enfants de Julie-et-Claire sont éduqués sentiment premier. Julie entre dans la voie du
dans les principes qui sont ceux de l’Émile mariage. Elle la parcourt jusqu’au bout, et
auquel Rousseau travaille déjà. Saint-Preux finit par se ranger à sa volonté.
Enfin la religion de Julie est celle du Vicaire Mais la passion subsiste sous la « guérison ».
Savoyard. Elle repose théoriquement sur une Au bout de dix ans. Julie l’avoue à la fin, et
méditation des Écritures, mais nous ne savons comme elle va mourir, elle peut s’y abandon-
pas lesquelles. Julie adore Dieu, le Dieu ner sans « crime ». Rousseau a tenu l’archet
éternel, bon, provident, père, non responsable de la passion, fortissimo, ensuite il a chanté le
du mal, non trinitaire. On ne voit pas d’affir- long andante du mariage et enfin il réunit les
mation de la divinité du Christ ni de la réalité deux mouvements dans l’accord final de la
des miracles. Cette foi est confortée par la mort. « La sensiblité s’éteint à la fin, mais
raison. La raison refuse certains dogmes l’âme sensible demeure toujours. » En même
déraisonnables, le péché orignel, l’enfer, la temps : « J’aime me figurer deux époux lisant
résurrection des corps, l’odieux des pratiques ce recueil ensemble et y puisant un nouveau
catholiques. En revanche, elle admet la courage pour supporter leurs travaux
morale conjugale, condition du bonheur, la communs. » La sensibilité est justifiée (« ils
dévotion, la contemplation, la prière, source ont su aimer ») parce qu’elle est dans la
de paix, de force et de joie. Elle rejette l’in- nature, et la vertu triomphe, qui est du côté
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tolérance, condamne l’ascétisme exagéré, et, du mariage. Il n’y a point de « méchants »
avec indignation, l’adultère. Mais c’est la dans ce roman. Tous aspirent à la vertu. Le
Conscience, la voix intérieure, mystérieuse, sens général pourrait donc être celui d’une
péremptoire, et elle seule, qui ouvre l’âme de purification et d’une ascension mystique de la
l’homme au vrai sens du mariage, à la vie de passion à la vertu, de la vertu à l’Être suprême
la grâce et finalement à l’extase mystique. Elle en qui se confie Julie dans ses dernières
se substitue à l’Esprit saint dans la version du années et dans son dernier jour. En somme,
christianisme que professe Rousseau. Julie un élan vers le haut platonicien, ce qui serait
convertit Claire, Milord Edouard, Saint- conforme à Rousseau qui a toujours proclamé
Preux, posthumément Wolmar. La religion de Platon pour son maître.
Julie n’est pas exactement la chrétienne. Elle Cette dernière considération m’invite à
est meilleure, c’est pourquoi Julie ne fait pas rendre hommage à Denis de Rougemont et à
le catéchisme à ses enfants. Sa religion est son célèbre L’Amour et l’Occident. Il donne
devenue la religion civile de Clarens. Mais elle deux pages à La Nouvelle Héloïse. Selon lui,
lui donne le nom de christianisme. « le mythe reparaît, alangui, honteux et
Je reviens au principal, à l’amour. Quel sens confus, mais à travers des larmes vertueuses,
général a voulu donner Rousseau à cette reconnaissable à je ne sais quel frisson
aventure ? Je ne sais pas. Le sait-il lui-même ? funèbre ». Rousseau multiplie les obstacles les
Il a écrit une préface dialoguée qui ne conclut plus gratuits, dont le plus pénible est la roture
rien. Il écrit : « l’enthousiasme est le dernier de Saint-Preux. Julie appelle « sainte ardeur »
degré de la passion. Quand elle est à son l’amour qui la ravissait, et « crime »,
comble, elle voit son objet parfait ; elle en fait « horreur », « corruption », ce même amour
alors son idole ; elle le place dans le ciel » ; le après la possession. Ce qui démontre, écrit
langage de la dévotion se confond alors avec Rougemont, que la faute qui compte pour
le langage de l’amour. Il écrit aussi : « C’est eux, c’est celle qui lèse la courtoisie (l’amour
une longue romance dont les couplets pris à courtois) et non la vertu bourgeoise trop
part n’ont rien qui touche, mais dont la suite souvent évoquée. La dialectique de Tristan est
produit à la fin son effet. » présente, avec cette différence capitale que
« Rousseau aboutit au mariage, c’est-à-dire au
Si on prend le roman at face value, et tel triomphe du monde sanctifié par le christia-
qu’il a été lu par un public innombrable, nisme, alors que la légende glorifiait dans la
souvent baigné de pleurs, le schéma semble mort l’entière dissolution des liens terres-
être le suivant : une passion amoureuse naît tres ».

749
ALAIN BESANÇON

Je ne suis pas convaincu. On peut jouer à ce que j’ai eu de meilleur. » Faute d’avoir saisi
plaquer sur le roman les personnages de la l’occasion. Faute d’avoir donné le coup de
légende. Saint-Preux serait Tristan, Julie Iseut, pied qui l’aurait fait émerger de son rêve
Claire serait Brangien l’amie-servante amoureux pour entrer dans la vie qu’il méri-
passionnément dévouée (n’oublions pas que tait d’avoir. Ô, Rousseau, je blasphème !
Brangien sacrifie sa virginité, ce qui comptait Il m’est arrivé avec Claire d’Orbe une
au XIIe siècle). Le vieux baron d’Étange est un curieuse aventure. Dans le souvenir de ma
roi Marc faiblard, même si on lui associe le première lecture, je croyais que Claire avait
plus consistant Wolmar. Julie meurt, mais pas écrit à Julie une lettre très lucide où elle la
d’amour seulement et Saint-Preux ne meurt « démasquait », lui faisait voir son jeu. J’en
pas du tout. Cela ne colle pas. étais persuadé, et cette lettre je l’ai cherchée
Il ne suffit pas d’aspirer à la vertu pour partout. Sans la trouver puisqu’elle n’existe
l’avoir. Toujours saint Paul et Augustin : « Je pas.
ne fais pas le bien que j’aime et je fais le mal Dans la lettre II de la quatrième partie,
que je hais. » Mais Rousseau rejette de sa reli- Claire écrit ceci : « Ma Julie tu es faite pour
gion le péché originel. Il faut regarder de plus régner. Ton empire est le plus absolu que je
près nos personnages et se demander s’il est connaisse. Il s’étend jusque sur les volontés,
vrai qu’aucun n’est « méchant ». Rousseau est et je l’éprouve plus que personne. Comment
fier de n’avoir mis que des bons sentiments. cela se fait-il ? Nous aimons toutes deux la
vertu ; l’honnêteté nous est également chère,
Il y a peu à dire sur ce chapitre de Lord nos talents sont les mêmes ; j’ai presque
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Edouard. Il a l’énergie, la fermeté de carac- autant d’esprit que toi et ne suis guère moins
tère, la rude franchise que Rousseau prête au jolie. Je sais fort bien tout cela, et malgré tout
peuple anglais, lequel est plus viril que le cela tu m’en imposes, tu me subjugues, tu
peuple français parce qu’il vit sous la liberté. m’atterres, ton génie écrase le mien et je ne
On s’aperçoit au fil du roman qu’il est lui aussi suis rien devant toi. […] naturellement je
embarrassé dans une affaire amoureuse, entre devais être ta servante. »
une marquise italienne crudela et une femme En fait, cette lettre est une déclaration
galante dont le cœur est excellent mais que d’adoration. « Tu me consoles de tout. » « Ton
son rang empêche absolument d’épouser. Il a cœur vivifie tous ceux qui l’environnent et leur
pour Julie une admiration totale. Il sert de donne pour ainsi dire un nouvel être. » Je
frère aîné et même de père à Saint-Preux. Il comprends cependant que j’aie pu me
le guide dans l’existence d’une main amicale tromper. Claire fusionne avec Julie, pas seule-
et sévère. ment de cœur et d’âme mais aussi de corps.
Peu à dire aussi de Saint-Preux. Il ne change Elle devient identique. Quand Julie mourra,
pas de caractère au cours de ces dix ans. Il est on aura du mal à arracher Claire du cadavre.
un gentil garçon, cultivé, capable de progrès. Cette jeune femme d’un caractère primesau-
Il est vraiment amoureux, totalement amou- tier et gai devient passive, un clone. Aliénée.
reux, cela remplit sa vie. Les efforts continus Est-ce bien, est-ce mal ?
qu’il fait sur lui-même pour se « guérir », c’est Wolmar est mystérieux. On ne connaît pas
dans l’amour et par amour qu’il trouve la bien son passé. On distingue mal son présent
force de les fournir. Il croit y être parvenu, et parce qu’il ne se livre jamais. Il se trouve que
après la crise de la Meillerie, il pense être en j’ai disposé pour le comprendre de trois inter-
état de partager sans « danger » la vie de prétations remarquables, de Gilson, de Burge-
Clarens, de faire ami avec tous, d’admirer lin, de Claude Habib. Je sais qu’il y en a d’au-
purement et chastement Julie. Progrès en tres, mais j’ai averti que je ne faisais pas une
amour assez lents, mais substantiels. Il est tout étude.
de même, ce bon jeune homme, un peu niais, Burgelin examine la question philosophique
mou et faible. On ne sait pas comment il vieil- de l’athée vertueux. Rousseau abomine
lira. S’il aura un jour le courage de laisser l’athéisme : « L’athée ne croit à rien de ce qui
tomber son impossible engagement. S’il reste donne du prix aux vertus et dans l’innocence
toujours seul, il pourrait un jour se dire, à la d’une vie irréprochable, il porte au fond du
façon de Frédéric Moreau, en repensant à sa cœur l’affreuse paix des méchants. » Bigre !
descente au bordel parisien : « C’est peut-être Wolmar est un spectateur, ou plutôt un

750
LECTURE DE JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOÏSE

voyeur. Il pratique la curiosité sans amour. Il mémoire, et il n’y a plus d’amour. » On va


serait (c’est moi qui le dis, pas Burgelin) une tout droit vers Proust.
sorte de Monsieur Ouine. Rationnel, il Claude Habib est radicale. Après des consi-
gouverne implacablement sans jamais élever dérations pénétrantes sur l’ensemble du
la voix dans la république de Clarens. roman, elle tranche. Wolmar est criminel. Son
Gilson remonte à la conception de l’homme crime est d’avoir pris la femme d’un autre, en
chez Rousseau. L’homme n’est tel que porté le sachant. Pourquoi ? Pour une raison banale,
par l’imagination et le désir. La raison, qui parce qu’il éprouve pour Julie une passion
autrefois était chargée de gouverner l’âme, amoureuse. Il complote avec d’Étange pour
passe après. « Je sentis avant de penser ». Le l’avoir. Il se condamne pour la vie à l’inquié-
coursier noir et le coursier blanc dont parle tude et au désespoir, c’est pourquoi il ne cesse
Platon galopent ensemble et n’ont plus de de tester Julie, jusqu’à demander à Saint-
cocher. L’homme est une « âme sensible ». Les Preux d’habiter avec eux. Il est le maître et
hommes sont tous semblables par leur sensi- un maître dur. « Vous jouissez durement,
bilité, et ils se distinguent individuellement les gémit Julie, de la vertu de votre femme. »
uns des autres par les degrés et modalités de Hypocrite, manipulateur, despote, Wolmar
leur faculté de sentir. La sensibilité mène n’est pas vertueux. Est-il méchant ? Je suis les
l’homme dans la coexistence d’émotions subtiles analyses de Claude Habib, mais je vois
contraires dont chacune se développe à l’état aussi dans Wolmar un type que j’ai rencontré.
libre. L’homme est fondamentalement passif. Celui de l’homme enfermé en lui-même, inca-
Comment alors gouverner le monde inté- pable d’une vraie communication avec
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rieur ? Rousseau avait rêvé d’écrire un traité, personne et surtout pas avec celle qu’il ne peut
Le Matérialisme du sage. On agirait sur aimer autrement qu’à travers une vitre qui ne
l’homme, mobile, contradictoire, en agissant laisse pas passer la chaleur, seulement la
sur lui de l’extérieur, en transformant son lumière froide de la conduite rationnelle.
milieu. « Que d’écarts on sauverait à la raison, L’homme auquel je pense a eu une femme, il
que de vices on empêcherait de naître, si l’on lui a fait des enfants, lui a construit une maison,
savait forcer l’économie animale à favoriser mais il ne lui a jamais parlé. Il a imposé un ordre
l’ordre moral qu’elle trouble si souvent. » honorable et son épouse s’y est pliée avec zèle.
C’est le traitement que fait subir Wolmar à Elle a été fidèle à son devoir. Elle n’ose pas se
Saint-Preux et à Julie pour les guérir de leur poser la question de savoir si son mari l’aime,
passion. ni même si elle aime son mari. Si on le lui
Wolmar compte sur le temps. Le roman a demande, elle répond : oui, avec force, avec
une durée longue, dix ans à peu près. Saint- conviction. Mais lui reste incomunicado. Sur
Preux est fixé à la Julie du premier regard. toutes les questions d’administration domes-
Mais elle a changé. Aimer toujours la même tique, de relation sociale, ils sont à l’unisson.
personne n’est pas de la constance, mais de Mais la vie conjugale réelle n’est pas celle-là.
l’inconstance, car la personne change et pour Entre Ulysse et Pénélope, le nœud se renoue
rester fidèle à son premier amour il faut cesser autour d’un épanchement mutuel des cœurs,
d’aimer la personne qu’on a aimée. L’objet autour d’une conversation chaleureuse, rieuse,
immuable n’existe que dans le souvenir. ininterrompue, inépuisable, d’une intimité d’en
« Changer sans cesse et vouloir toujours qu’on deçà de la raison, d’une familiarité des corps, à
vous aime, c’est vouloir qu’à chaque instant l’abri du vieillissement, d’une entente silen-
on cesse de vous aimer. » Que fait alors cieuse, et dont il n’y a rien à dire à personne
Wolmar : il ménage la rencontre de la Meil- d’autre. C’est tout autrement, dans ces couples
lerie, où sur les parois de la grotte, l’amant a vraiment mariés, que se pose la question de
gravé les vers pétrarquiens des anciennes l’amour : elle ne se pose pas. Entre Philémon
amours. Mais Mme de Wolmar, épouse et et Baucis, on ne la comprendrait même pas.
mère de famille n’est plus Julie. Elle dit à Auprès de Wolmar, on gèle. Julie gèle.
Saint-Preux : « Allons-nous-en, mon ami ; l’air Julie est une jeune fille jolie, mais pas extra-
de ce lieu n’est pas bon pour moi. » Et lui : ordinairement. « Il y en a mille plus belles que
« Je quittai pour jamais ce triste réduit, toi », lui dit Claire. Elle est exceptionnelle-
comme j’aurais quitté Julie elle-même. » Les ment intelligente. Elle écrit comme une
souvenirs seuls sont immuables. « Ôtez-lui la déesse. Il est vrai que tous les personnages du

751
ALAIN BESANÇON

roman écrivent bellement, dans une langue, la Edouard se fait son chaperon. Il est un dévot
même pour tous, la langue de Jean-Jacques de Julie : le trésor est en bonne main. Au
Rousseau. Mais, sous cette intelligence déliée, retour du grand voyage, elle constatera qu’il
elle en a une autre. Ce n’est pas un « incons- est intact. Après la nuit de la Meillerie, elle
cient », comme on dirait aujourd’hui, mais n’a plus de souci à se faire. Saint-Preux a failli
une seconde intelligence qui n’est pas au la tuer : quelle plus belle preuve ? La preuve
service de la raison, mais de la « sensibilité ». que cherche et trouve Carmen au prix de sa
Les deux chevaux du Phèdre ont la bride sur vie.
le cou, l’un ou l’autre tient la corde. Julie se marie. Elle a parfaitement jugé
La première partie du roman est Wolmar au premier coup d’œil. Avec cet
« normale », celle de deux jeunes gens de homme-là, froid, opaque, il n’y aura pas
vingt ans qui s’éprennent l’un de l’autre. Julie d’amour au sens premier. Ni même la joie du
a l’initiative : premier baiser, donation de sa mariage. C’est le meilleur choix possible.
virginité, nuit d’amour retardée, puis accor- Wolmar n’est pas un concurrent pour Saint-
dée. On s’étonne un peu de la conscience Preux dans le cœur de Julie. Et puis le temps
dramatique et coupable que Julie prend de passe, il est naturel pour une femme de
son « crime ». Je ne suis pas la première, vouloir une maison, un foyer, des enfants, la
pourrait-elle se dire ! Mais, justement, elle ne respectabilité. Elle veut tout cela sincèrement.
se compare à personne. Amoureuse, elle se conformait à la Nature.
Mariée, elle obéit toujours à cette même loi,
Le problème, le vrai problème, est de savoir autrement, plus stablement, plus profondé-
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pourquoi Julie ne se marie pas. On ne peut ment. Elle est dame dans Clarens, elle y
pas prendre un instant au sérieux l’obstacle du déploie tous ses talents.
vieil imbécile. C’est Julie qui se dérobe, de Mais quelle compensation à cette vie dans
par sa propre volonté. le désert de l’amour ? Car Julie, au milieu de
Beaucoup l’ont dit, et Claire l’a vu tout de tous ses biens, « n’est pas heureuse ». La
suite. Elle ne veut pas que l’amour s’use. Elle compensation, c’est elle-même. La vertu, dit-
a lu les dernières lignes de La Princesse de elle. Qu’est-ce que la vertu pour Julie ? C’est
Clèves. Monsieur de Nemours « fit tout ce Julie comme vertueuse. Elle sculpte sa statue,
qu’il put imaginer de capable de la [Madame va de progrès moral en progrès moral, de
de Clèves] faire changer de dessein. Enfin, des perfection en perfection. Elle construit un
années entières s’étant passées, le temps et temple dont elle est la quasi-divinité qui reçoit
l’absence ralentirent sa douleur et éteignirent le culte, l’hommage, la vénération. Tous
sa passion ». Comment veiller sur ce feu, qu’il deviennent ses esclaves par amour, Saint-
ne s’éteigne jamais ? La passion de Saint- Preux, Claire, Edouard, Fanchon la dévouée
Preux est le trésor de Julie. Elle ne veut l’ex- domestique. Tous entrent joyeusement dans la
poser à l’attiédissement de la vie conjugale. servitude volontaire. Elle les subjugue, au sens
Elle a lu (ou plutôt est-ce Rousseau qui en a fort, les met sous le joug.
fait ses délices) L’Astrée avec toutes les Elle est isolée dans sa tour d’adoration,
« épreuves » et les séparations qui font sans comme Merlin dans sa tour d’air. Elle n’en
cesse rebondir l’amour. Elle aime Saint-Preux, peut plus sortir.
oui, mais moins que l’amour qu’il lui voue. Alors Julie monte encore plus haut. Elle
Amare amabam ; amari amabam. devient dévote. Au-dessus d’elle, elle décou-
C’est pourquoi dans les séparations tempo- vre l’Être suprême et le promeut autour
raires comme dans la séparation définitive d’elle. Elle entre, et fait entrer tout Clarens
Julie s’emploie avec un art merveilleux à dans un état mystique. Elle s’offre en sacri-
conserver cet amour comme un gâteau sacré, fice. On la surprend en prière, toute seule,
mis par elle dans un four à juste température, baignée de pleurs. Elle s’aime elle-même
ni trop chaud, ni trop froid. C’est tantôt par comme dispensatrice d’amour. C’est ce que ne
un mouvement tendre, tantôt par un coup de cesse de lui dire Claire : « C’est cette âme
caveçon, tantôt par une exhortation au tendre et cette douceur d’attachement qui n’a
courage. Toujours par un éloge de la vertu. point d’égale ; c’est le don d’aimer, mon
Elle a l’œil fixé sur l’amouromètre. Le brave enfant, qui te fait aimer. »
amant pleure, se révolte et se soumet. Lord

752
LECTURE DE JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOÏSE

Seulement c’est faux. Julie est entrée dans verts et rattachés ; l’air avait été changé ; on
le faux et sa fausseté se communique au y sentait une odeur agréable ; on n’eût jamais
roman. À la fin, le lecteur commence à en cru être dans la chambre d’un malade. Elle
avoir assez. Il n’y croit plus. Il s’ennuie des avait fait sa toilette avec soin. La grâce et le
discours interminables, de la sublimité conti- goût se montraient encore dans sa parure
nue. Julie n’aime pas Wolmar, quoi qu’elle négligée. » Julie meurt en femme du monde,
dise et redise. Mais aime-t-elle encore Saint- en pleine beauté.
Preux ? La moitié du gâteau sacré qui est la Le pasteur vient lui rendre visite. Il est un
part de l’amant est encore chaud, mais dans peu inquiet parce qu’elle ne prie pas, qu’elle
celle qui appartient à Julie il se gâte et perd préfère sa toilette, causer avec ses amis,
peu à peu son goût. Dans ces amours-là, égayer leurs repas, sans jamais un mot de
observait saint Thomas, comme on ne cherche Dieu ni du salut ! Elle le met dans sa poche
pas simpliciter le bien de l’autre, l’affection à en un instant et le convertit à sa version de la
la fin se referme sur elle-même. Talis affectio religion. Il s’en retourne subjugué, enthou-
in fine intra ipsum concluditur. Julie n’est ni siasmé. Puis Julie y va d’un très long prêche
amante, ni épouse. Saint-Preux le lui avait dit où elle expose sa croyance. Elle parle, elle
dans un moment de lucidité. L’amour ne se parle, elle parle encore au milieu de son
nourrit pas de lui-même. Comment sortir de cercle attentif et bouleversé. Elle donne des
sa tour d’air ? Il est temps de mourir. conseils, des exhortations, des dernières
volontés, entre dans tous les détails. « J’aime,
je suis aimée, je vis jusqu’à mon dernier
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La mort de Julie soupir. » Gaie, douce, caressante, sereine.
Intarissable. Plus éloquente et abondante en
Julie est donc tombée dans l’eau. Elle paroles que Socrate après la ciguë.
échappe à la noyade, mais pas à une bonne C’est alors que l’épais blindage de Wolmar
pneumonie. La coutume juive quand la mort semble se fissurer : « Julie, ma chère Julie,
approche est de se tourner vers le mur, de vous avez navré mon cœur […] Oui, je vous
rompre avec le monde, avec la famille, de ai pénétrée ; vous vous réjouissiez de mourir.
rester seul avec Dieu, et d’attendre. Je l’ai vu Vous étiez bien aise de me quitter. » Ce sont
faire. Ce n’est pas cette conduite qu’adopte les seuls mots d’amour, disons : humains, qu’il
Julie. Elle frappe les trois coups et lève le prononce. Mais Julie laisse après elle une
rideau sur le grand théâtre de sa mort. double mine.
Cette mort est à plusieurs actes, avec des Elle donne à Wolmar la lettre de Saint-
rebondissements, sur plusieurs jours. Elle Preux, quitte à la lui transmettre ou pas.
s’impose au médecin qui hésite sur les Épouse irréprochable, elle n’a pas de secret
remèdes, sur ses chances de guérison : pour son mari. À Saint-Preux, elle redit pour
« Faites-moi vivre ou laissez-moi, je saurai toujours son amour. Amante irréprochable.
bien mourir seule. » Elle s’inquiète pour Ils sont rivés définitivement tous les deux,
Claire. Elle veut lui apprendre elle-même quel Wolmar et Saint-Preux, au cadavre déifié de
est son véritable état. « Elle ne supportera ce Julie. Il ne reste plus à l’un et à l’autre que
coup que de ma main ; elle en mourra s’il lui vivre ensemble et pour toujours à Clarens,
vient d’une autre. » Elle fait dresser un petit dans ce climat où toute personne normale
lit pour elle dans sa propre chambre. Elle lui mourrait en huit jours d’étouffement et de
donne solennellement ses enfants, après les contrainte vertueuse.
avoir bénis : « Allez, mes enfants, allez vous
jeter aux pieds de votre mère : voilà celle que En relisant le roman et en rédigeant ces
Dieu vous donne, il ne vous a rien ôté. » Et lignes, j’ai varié sur Julie. Au début, j’ai été
cependant Wolmar voit briller dans ses touché, puis dur. Je trouvais qu’elle jouait sur
regards « je ne sais quelle joie » dont il ne les deux tableaux, sur l’amour et le mariage,
devine pas la cause. et qu’elle triomphait sur les deux. Le beurre
Julie fait faire le ménage dans son apparte- et l’argent du beurre. Je blâmais son esclava-
ment. « Il y régnait de l’ordre et de l’élé- gisme. Maintenant j’éprouve une grande
gance ; elle avait fait mettre des pots de fleurs compassion. Pauvre, pauvre Julie ! Elle aspi-
sur la cheminée ; ses rideaux étaient entr’ou- rait au bien et n’a fait que du mal. Elle a ruiné

753
ALAIN BESANÇON

la vie de Saint-Preux, la vie de Claire, la vie Rousseau, mais on n’y croit pas trop. Julie
de Wolmar, sa propre vie. Elle a imposé à parle trop de son « crime » et pas assez de ses
Clarens un ordre faux et asphyxiant. La voilà, péchés. Ce qui est passionnant et qui fait la
au seuil de la mort, remplie d’elle-même et grandeur du roman, c’est l’énigme que propo-
d’elle seule, mais vide, dépouillée et toujours sent les personnages, et qu’on ait envie de la
orgueilleuse. Elle a souhaité passionnément la déchiffrer, comme s’ils étaient des êtres
transparence, mais elle a été incapable de se vivants. Ce qui les fait vivre, c’est la contra-
comprendre elle-même. Sa mort est un diction interne, la pluralité dans une seule
triomphe de la vertu et de la perversité. personne. Montaigne : « Nous sommes tous
La Nouvelle Héloïse a été lue avec transport de lopins et d’une contexture si informe et
dans toute l’Europe. Les lecteurs y ont vu un diverse, que chaque pièce, chaque moment
tableau vrai de la nature humaine ; une libé- fait son jeu. Et il se trouve autant de diffé-
ration de l’amour. Le mariage est refondé sur rence de nous à nous-mêmes, que de nous à
la sensibilité, il reçoit de l’amour sa seule légi- autrui. » Montaigne toutefois cherchait la
timité. L’union libre aussi. L’adultère est justi- sagesse. Rousseau, et nous non plus, nous ne
fié non certes par ce que prêche Julie, quand la cherchons pas. Nous nous complaisons dans
elle suit son « cheval blanc », mais par la force le trouble.
du « cheval noir » et de son furieux galop. En Le charme de La Nouvelle Héloïse est dans
somme, un nouvel élargissement de la caverne sa complexité, son équivoque, son ambiguïté.
de l’âme. C’est aussi la raison de son déclin. Notre
On l’avait vu s’entrouvrir, métaphorique- époque préfère les schémas bien carrés des
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ment, chez les Anciens, cette caverne et Liaisons dangereuses. Simplification.
s’éclairer dans la Bible, avec le péché, le
repentir de David et le pardon que lui accorde ALAIN BESANÇON
Dieu. On retrouve tout cela dans le roman de

PRÉVISION

Que lira-t-on en l’an 2000 ? Plus guère que Barbusse, Paul Morand, Ramuz et moi-
même, il me semble. Vanité ? Oh non, mon dieu ! Si je m’en fous ! Ai-je été assez
excédé, par toutes ces haines et le tapage de mon vivant ! Seulement je connais l’ou-
vrage. Parbleu ! Passeront aussi Morand, Barbusse, Ramuz et moi-même ! Les livres
se pressent comme des citrons ; tout le jus tiré, c’est fini. Encore du jus pour cinquante
ans ! La belle histoire.

Louis-Ferdinand CÉLINE, lettre à Henri Muller [entre la fin mars


et le 12 avril 1949], in Lettres, Pléiade, 2009, p. 1174.

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