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PARLEZ POUR MOI !

LA SOLLICITATION SOUS L'ANCIEN RÉGIME

Claude Habib

Commentaire SA | « Commentaire »

2010/4 Numéro 132 | pages 927 à 938


ISSN 0180-8214
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Parlez pour moi !
La sollicitation sous
l’Ancien Régime
CLAUDE HABIB
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Dans un passage justement célèbre de La Démocratie en Amérique, Tocqueville
oppose la société démocratique à celle qui l’a précédée : « L’aristocratie avait fait de
tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie
brise la chaîne et met chaque anneau à part. » De quoi est faite une telle chaîne ? Les
remarques qui suivent portent sur la parole de sollicitation, sous l’Ancien Régime. Elles
sont une réflexion sur cette chaîne, et comme une illustration de la formule de Tocque-
ville. Qu’est-ce qui fait tenir ensemble une société de corps ? Des attentes, des
demandes, des espoirs qui certes ne sont plus les nôtres, mais que nous pouvons recons-
tituer. Notamment l’espoir que le supérieur, dans cette longue chaîne, relaie les
demandes, et les porte plus haut.
C. H.

la chaîne est rompue et que les sans détour qui on est et qui on veut. Et par

Q
UAND
anneaux sont à part, chacun a le ailleurs, sur le plan politique, nous admirons
devoir de s’affirmer directement. Dans les individus qui osent défendre leur droit. Le
la société moderne, l’individu est constam- militant gay qui déclare son orientation
ment requis de témoigner pour lui-même, sexuelle, ou le sans-papiers qui entame une
sans intermédiaire aucun. Il doit dire je, et grève de la faim sont les héros de nos socié-
soutenir sa prétention. C’est vrai dans le tés, en tout cas ceux qui reçoivent un écho
champ professionnel, dans le champ érotique, médiatique rapide, parce qu’ils sortent de
dans le champ politique. Dans le domaine l’ombre et qu’ils ont le courage de revendi-
professionnel, l’entretien d’embauche est quer pour eux-mêmes – to stand for one’s
devenu un rituel brutal, où le postulant est rights. La place du je dans notre société est
interrogé sur son expérience et sur ses moti- considérable, elle est inimaginable dans la
vations, ce qui se conçoit, mais aussi, et société d’Ancien Régime où chacun essaie au
parfois cruellement, sur ses qualités et ses contraire de faire avancer ses affaires indi-
défauts. Il est sommé de se définir. Sur le plan rectement, par la médiation de quelqu’un de
érotique, la même violence est à l’œuvre dans plus puissant, qui est mieux né ou mieux en
les petites annonces, où la règle est de dire cour.

COMMENTAIRE, N° 132, HIVER 2010-2011 927


CLAUDE HABIB

À ce compte, le maillon du dessus n’est pas Enfin, j’aurais voulu que des gens bien
ressenti comme ce qui opprime mais comme instruits
ce qui appuie. Si le gentilhomme ou la noble Vous eussent pu, Monsieur, dire ce que
dame accepte de parler à ma place, s’il veut je suis (2).
bien se faire le porte-parole de mes espoirs et Voici donc la situation : Caritidès attend
mes demandes, il devient un alter ego, mais un qu’Eraste le représente auprès du roi, et il
alter ego plus glorieux. Pour nous, la supério- regrette que personne ne l’ait représenté au
rité est une insulte, pour les hommes de l’an- préalable auprès d’Eraste. Il voudrait avoir eu
cien monde, elle pouvait être un soutien, une un représentant pour disposer en sa faveur
assurance dans les mauvaises passes, voire une celui qui aura pour tâche de le représenter
prise dans leurs efforts d’ascension sociale. auprès du roi. Mais, à ce compte, on n’en finit
Je voudrais montrer que cette double pas (qui aura représenté Caritidès auprès de
pratique, la sollicitation et l’intercession, est celui qui serait son représentant auprès
une caractéristique du monde que la Révolu- d’Eraste ?). C’est ce que les philosophes
tion française a fait disparaître, je voudrais appellent une régression à l’infini, et les gens
démontrer que cette pratique n’est pas spécia- du monde, une perte de temps. La pièce où
lement morale (elle peut l’être ou ne pas apparaît Caritidès s’appelle Les Fâcheux. Cari-
l’être) ; enfin j’essaierai de rappeler, par un tidès, avec ces circonvolutions, est pris dans la
exemple pris chez Marivaux, qu’elle fut collection des casse-pieds qui s’interposent
susceptible de causer des bonheurs très aigus entre Eraste et son rendez-vous d’amour. La
que très probablement nous ne connaîtrons situation, c’est qu’Eraste est pressé. Plus vite,
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plus, dans nos vies indépendantes ; mais dont plus vite, pense le sollicité. Mais le solliciteur
nous pouvons avoir une idée par la lecture, ce préfère développer son embarras. Caritidès
qui vaut mieux que l’ignorance pure. prend son temps, et celui d’Eraste. C’est
souvent une question qu’on se pose, devant la
Un fâcheux civilité d’Ancien Régime : aurions-nous seule-
ment le temps ?
Donnons tout de suite un exemple pris chez
Molière. Caritidès arrête Eraste pour le prier Autre exemple
de présenter un placet. Tous les sujets ont le
droit de présenter un placet sur le passage du Est-il bon, est-il méchant ? est la dernière
roi qui est censé en prendre connaissance. pièce qu’ait écrite Diderot et c’est indiscuta-
C’est la première réponse d’Eraste : « Hé blement la meilleure. C’est une pièce en
Monsieur vous pouvez le présenter vous- quatre actes, parce que Diderot ne respecte
même (1). » Mais la pratique se répand de pas grand-chose, et que les pièces, à son
faire présenter son placet par quelqu’un que époque, se font en trois ou en cinq actes,
le roi connaît, afin de mieux le disposer. C’est éventuellement un seul pour les levers de
le service que Caritidès sollicite. Mais ce qui rideau. C’est une pièce qui a la particularité
gêne Caritidès, c’est qu’Eraste, dont il espère d’être un autoportrait, en même temps qu’un
ce coup de pouce, ne le connaît pas : divertissement théâtral. En effet, la plupart
Monsieur c’est une peine extrême des péripéties qui se nouent autour du person-
Lorsqu’il faut à quelqu’un se produire soi- nage central, dénommé Hardouin dans la
même ; pièce, sont attestées par la correspondance de
Diderot, comme des anecdotes véridiques. Je
Et toujours près des grands on doit être
ne veux pas encourir les foudres de la critique
introduit
savante, qui déteste le biographisme, je ne
Par des gens qui de nous fassent un peu de
dirai donc pas que Hardouin, c’est Diderot
bruit,
mais seulement qu’il tient sur la scène des
Dont la bouche écoutée avecques poids
rôles que Diderot a tenus dans la vie. Cet
débite
autoportrait est moralement problématique,
Ce qui peut faire voir notre petit mérite.
comme le titre l’indique assez. Est-il bon, est-

(1) Molière, Les Fâcheux (1661), acte III, scène II, vers 651. (2) Ibid., vers 631-638.

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il méchant ?, il s’agit de juger Diderot. Rous- problèmes, non comptée la pièce à écrire.
seau a écrit, à peu près à la même époque, Hardouin doit tout résoudre, comme un
Rousseau, juge de Jean-Jacques. Diderot jongleur à quatre balles, et de fait il résout
tourne l’interrogation en comédie, une tout, et parvient à fâcher tout le monde contre
comédie qu’on pourrait rebaptiser Hardouin lui. C’est le sous-titre de la pièce : Celui qui
juge de Diderot. Sur des modes très diffé- les sert tous et n’en contente aucun.
rents, l’un et l’autre de ces génies se posent, Pourquoi commencer par cette pièce un peu
dans les mêmes années, la question de leur oubliée (quoique très drôle et très vive) ?
valeur morale. Parce que c’est une pièce qui porte centrale-
Cette pièce est un portait d’intellectuel ment sur la sollicitation. C’est la seule que je
surmené. C’est le premier que je connaisse : connaisse qui en fasse son objet premier.
« Je suis excédé de ce maudit pays-ci. La vie Cette comédie fait voir une réalité d’Ancien
s’y évapore, on n’y fait quoi que ce soit de Régime : les hommes alors ne s’appartenaient
bien », dit-il (acte II, scène IV). Hardouin est pas. Hardouin est embarrassé par les affaires
d’autant plus accablé que tous les personnages des uns et des autres. Il est surchargé des
ont quelque chose à lui demander. Il est affaires d’autrui. Il n’est jamais à lui-même.
d’abord prié d’écrire un divertissement théâ- S’il est lui-même, c’est par un style particulier
tral pour fêter l’anniversaire d’une amie, ce de résolution, ce style que justement tout le
qu’il refuse de faire, parce qu’il manque de monde lui reproche et qui mêle le mensonge
temps et d’idées. « Je suis désespéré de vous et la grivoiserie. Hardouin ne se gêne pas
refuser net, mais tout net […] parce qu’il ne pour inventer, il affabule, il diffame. Par
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me reste pas une idée, mais pas une » (acte I, exemple, pour faire plier la mère qui ne veut
scène X). À la place de la pièce qu’il n’écrit pas marier sa fille, il lui laisse entendre que
pas, il est assailli par les sollicitations des uns sa fille est enceinte et que le jeune amant s’est
et des autres : il est prié de régler les affaires refroidi sur cette union. Voici la mère prête à
d’une jeune et jolie veuve, dont le mari capi- tout pour conclure ce mariage qu’elle repous-
taine de vaisseau est mort en mer au service sait cinq minutes avant. Ce style de résolution,
de la France. Cette femme touche une c’est du Diderot pur : il est bienveillant, mais
pension, elle voudrait que cette pension soit il se moque du monde. Cette solution, c’est
mise au nom de son fils, afin qu’il en demeure lui. Mais ce type de problèmes, c’est l’ancien
bénéficiaire si jamais elle venait à mourir, et monde.
bien sûr le ministère s’oppose à cette mesure Cet exemple complique l’image de la chaîne
dispendieuse (les caisses sont vides, la crise dont nous sommes partis. Hardouin n’est pas
financière léguée par Louis XIV dura tout le le « supérieur » de M. de Crancey (c’est le
siècle, jusqu’à la Révolution). Donc cette nom du gentilhomme qui veut épouser). Pour
femme voudrait que Hardouin plaide sa cause se sortir d’un embarras, on ne s’adresse pas
auprès d’un commis de la marine qu’il connaît. forcément à un supérieur, on cherche autour
Puis se succèdent un avocat, un amoureux, une de soi quelqu’un qui ait de l’ascendant. On
ex-maîtresse. L’avocat est en procès avec une cherche dans son périmètre, pas forcément
amie de Hardouin, et ce dernier a reçu d’elle au-dessus, parfois à côté, plus rarement en
une procuration pour trouver un accommode- dessous, mais cela peut arriver ; la servante de
ment, ce que l’avocat ignore, lui qui voudrait la maison, qui a de l’âge et de l’expérience,
de son côté trouver un accommodement ; peut être un appui pour des amoureux. « On
l’amoureux supplie Hardouin de convaincre la a souvent besoin d’un plus petit que soit »,
mère de la jeune fille qu’il aime de lui accor- répète l’Âge classique, de Gracian à
der sa fille, ce que cette mère refuse obstiné- La Fontaine. Et c’est ce côtoiement, ces
ment ; et cette mère, enfin, qui se trouve être échanges permanents qui font du monde
l’ex-maîtresse, a aussi quelque chose à deman- ancien un monde autrement fait que le nôtre.
der : elle voudrait que Hardouin pèse dans une Le tissu des relations humaines apparaît à la
nomination ecclésiastique. Le choix est entre fois plus serré et plus souple. Tout un monde
un abbé rigoriste et scrupuleux et un abbé bon d’intermédiaires entoure les acteurs, il y a non
vivant, amateur de bonne chère, de bons mots, seulement les confidents (ceux-là, nous en
de plaisir. C’est lui que la bonne dame veut avons toujours) mais aussi des chaperons, des
faire nommer à toute force. Quatre duègnes, des hommes de confiance, des direc-

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teurs de conscience, plus ou moins parasites demande au châtelain de faire sa demande en


mondains (comme Troïle chez La Bruyère (3), mariage à la mère d’une jeune fille. Blaise est
ou Tartuffe chez Molière). Il y a toujours un riche fermier, il n’a aucun besoin de la
quelqu’un vers qui se tourner. permission du châtelain, contrairement aux
Parlez pour moi ! J’en fais mon affaire : cet valets et aux servantes qui ne peuvent pas
échange définit le couple du solliciteur et de fonder un foyer sans l’accord de leurs maîtres.
son bienfaiteur, au sens restreint qui m’oc- Blaise n’en a aucun besoin, mais c’est plus
cupe : celui qui accepte d’intercéder, celui qui gratifiant si Lucidor s’en charge, et de meilleur
veut bien se faire le promoteur d’une cause. augure s’imagine le pauvre Blaise. Autre
C’est une définition restreinte. On peut exemple, dans un roman d’Isabelle de Char-
concevoir des bienfaits plus substantiels. Si le rière : dans les Lettres neuchâteloises, une petite
solliciteur demande de l’argent et que le bien- couturière est engrossée par un jeune bour-
faiteur accède à sa demande, on est devant un geois. Au lieu de s’adresser au fautif, elle va
acte de charité. Cette conduite relève des obli- voir une jeune fille noble, qui fait partie de sa
gations morales et religieuses puisque la clientèle, lui confesse sa faute et lui remet le
charité est une vertu chrétienne, et même une soin de ses intérêts (finalement, la jeune coutu-
vertu théologale. Le bienfait que j’envisage est rière obtient qu’on lui paye ses couches et
moindre, il n’est pas de l’ordre de la charité, l’éducation de l’enfant (4)). Ces démarches sont
mais de la civilité. Le solliciteur demande d’un autre temps. Dans la société moderne, les
seulement de l’intérêt et du temps. Les affaires personnelles se traitent personnelle-
demandes sont de tous ordres. Leur point ment, quitte à rejaillir sur des confidents et des
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commun, c’est que le solliciteur voudrait psys (mais ceux-là sont des oreilles, non des
qu’on le représente. Il espère qu’on parle bouches). Nous sommes plus directs et moins
pour lui, aux deux sens de cette expression : timides, parce que nous avons à la fois l’expé-
qu’on parle dans le sens de ses intérêts, et rience de la solitude et le culte de l’autonomie.
qu’on parle à sa place. Il n’est question que Pour vouloir que quelqu’un me représente, il
de cela dans la pièce de Diderot. Beaucoup faudrait que j’estime supérieur à moi celui que
de comédies mettent en scène des intrigants, je choisis pour me représenter. Plus brillant,
qui ont pour vocation de faire les affaires plus éloquent, de plus de poids. En régime
d’autrui. Spécialement celles des amoureux, démocratique, un tel aveu est humiliant, alors
qui sont souvent des empotés, et qui donc ont qu’il ne pose aucun problème dans une société
besoin d’un valet officieux pour faire avancer d’ordres, dans cette société où tous sont en
leur affaire. Mais la pièce de Diderot montre contact quotidien avec des personnes qui sont
un intrigant absolument désintéressé, un intri- mieux nées – tous à part le roi et quelques
gant qui n’a pas vocation à l’être. Hardouin princes de sang. L’inégalité donne une flexibi-
ne veut rien, n’a rien à gagner, simplement il lité aux rapports humains que nous avons
se voit crédité par un certain nombre de perdue : aujourd’hui, la supériorité donne de
personnages. Crédité de quoi ? Crédité l’humeur et non plus de la souplesse. Nos
d’avoir du crédit. Et le voilà jeté dans le mœurs sont donc plus franches, et moins
champ de la sollicitation par les espoirs qu’on gracieuses. Nous comptons peu sur la serviabi-
met en lui. lité d’autrui, et nous avons raison. Dans une
société de salariés, les gens n’ont plus le temps
Les mœurs serviables d’être tout à tous, comme furent les jésuites,
mais aussi, à sa manière, Diderot-Hardouin (5).
En dehors de ce cas de spécialisation invo-
lontaire, la sollicitation est omniprésente. Tout (4) Je remercie Roxane Thébault d’avoir attiré mon attention sur
cet exemple.
le monde a quelque chose à demander, d’un (5) Au XVIIIe siècle, le nom de Hardouin fait d’abord songer à un
bout à l’autre de l’échelle sociale. En général jésuite polémiste du siècle précédent, qui avait entrepris de prouver
l’inauthenticité de la plupart des textes de l’Antiquité, composés,
à plus puissant que soi. C’est vrai des petites selon lui, par des moines du Moyen Âge. C’est lui qu’évoque
gens. Par exemple, dans une pièce de Mari- Voltaire, dans sa lettre au Docteur Pansophe : « Le jésuite
Hardouin, et d’autres menteurs publics, trouvaient partout des
vaux, L’Épreuve, un fermier, du nom de Blaise, athées ; mais le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, ne sont pas
bons à imiter » (1766). Diderot le mentionne, mais en bonne part,
dans les additions à la Lettre sur les sourds et muets. Il en fait un
(3) La Bruyère, « De la société et de la conversation », in Les modèle de savoir moderne, qui ne démérite pas devant l’érudition
Caractères, livre V, 13. antique : « Varron n’était pas plus savant que Hardouin… »

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Et aussi, pendant une brève période, et non infortuné, il s’attendrit mais il se rétracte, il
sans difficultés, Jean-Jacques Rousseau : compatit mais il craint le grappin, il est à la
« Durant mes courtes prospérités beaucoup de fois compassionnel et jaloux de sa liberté : au
gens recouraient à moi, et jamais dans tous les fond il nous ressemble, on dirait un individu
services que je pus leur rendre aucun d’eux ne contemporain jeté dans une société d’ordres.
fut éconduit. Mais de ces premiers bienfaits Pour lui le bienfait, c’est-à-dire la chaîne sans
versés avec effusion de cœur naissaient des fin des services, a cessé d’aller de soi. À la fin
chaînes d’engagements successifs que je n’avais de sa vie, il jette l’éponge et s’interdit toute
pas prévus et dont je ne pouvais plus secouer action pour autrui. Pris dans le délire de
le joug. Mes premiers services n’étaient aux persécution, il est désormais persuadé de la
yeux de ceux qui les recevaient que les erres fausseté des requêtes qu’on lui adresse. Il est
[=les arrhes] de ceux qui les devaient suivre ; aussi écrasé par l’ampleur de la tâche (le
et dès qu’un infortuné avait jeté sur moi le complot n’existerait pas, son problème reste-
grappin d’un bienfait reçu, c’en était fait désor- rait le même) : « il lui faudrait dix mains et
mais, et ce premier bienfait libre et volontaire, dix secrétaires pour écrire les requêtes,
devenait un droit indéfini à ceux dont il pouvait placets, lettres mémoires, compliments, vers,
avoir besoin dans la suite, sans que l’impuis- bouquets dont on vient à l’envi le charger, vu
sance même suffît pour m’en affranchir (6). » la grande éloquence de sa plume et la grande
Être quelqu’un, sous l’Ancien Régime, c’est bonté de son cœur : car c’est toujours l’ordi-
être requis d’appuyer les demandes des uns et naire refrain (8)… ». Si Rousseau s’essouffle,
des autres. Rousseau ne cherche pas à se et même s’asphyxie à la tâche, c’est aussi qu’il
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dérober, il est persuadé que c’est un devoir est désespérément sincère. Il n’a jamais su se
d’humanité. Il a d’ailleurs fait entrer ce genre dérober. Il ne pratique ni le mensonge à la
de bons offices dans l’éducation d’Émile, Diderot, ce bonneteau comique, ni le
comme un développement de la charité. La mensonge obligeant des courtisans, qui disent
vraie charité, ce n’est pas se débarrasser des oui pour couper court, comme finit par faire
gens avec de l’argent, c’est de s’embarrasser Eraste, s’emparant du placet, dans la scène
avec leurs problèmes. « Occupez votre élève à des Fâcheux.
toutes les bonnes actions qui sont à sa portée ; Fort bien, donnez-le vite, et faites la retraite :
que l’intérêt des indigents soit toujours le sien ; Il sera vu du roi ; c’est une affaire faite (9).
qu’il ne les assiste pas seulement de sa bourse,
mais de ses soins ; qu’il les serve, qu’il les
protège, qu’il leur consacre sa personne et son À la cour
temps, qu’il se fasse leur homme d’affaires : il
ne remplira de sa vie un si noble emploi. Il y a chez les courtisans, qui sont les hommes
Combien d’opprimés, qu’on n’eût jamais les plus polis du royaume, un art d’esquiver sans
écoutés, obtiendront justice, quand il la deman- désobliger. Mentir est chose courante ; on peut
dera pour eux avec cette intrépide fermeté que aussi se dérober sans mentir : on peut éluder
donne l’exercice de la vertu ; quand il forcera et payer de mots. La Bruyère a dévoilé un stra-
les portes des grands et des riches, quand il ira, tagème éprouvé : « Personne à la cour ne veut
s’il le faut, jusqu’au pied du trône faire enten- entamer, on s’offre d’appuyer ; parce que
dre la voix des infortunés à qui tous les abords jugeant des autres par soi-même, on espère que
sont fermés par leur misère (7)… » nul n’entamera, et qu’on sera dispensé d’ap-
Rousseau plaide – avec quelle éloquence ! – puyer : c’est une manière douce et polie de
pour que son élève intercède auprès des puis- refuser son crédit, ses offices et sa médiation à
sants. Et cependant, même s’il recommande qui en a besoin (10). »
de s’entremettre pour les autres, Rousseau est Se dépêtrer des demandes est un art néces-
le premier à signaler la contradiction qui saire. Celui qui l’a exprimé, le plus claire-
existe entre bienfaisance et liberté : devant un
(8) Jean-Jacques Rousseau, « Deuxième dialogue », Rousseau.
Juge de Jean-Jacques, édition Erik Leborgne, Flammarion,
(6) Jean-Jacques Rousseau, « Sixième promenade », Rêveries du coll. « GF », 1999, p. 334.
promeneur solitaire, Gallimard, Folio, p. 108. (9) Molière, op. cit., acte III, scène II, vers 671-672.
(7) Jean-Jacques Rousseau, Émile, livre IV, Flammarion, (10) La Bruyère, « De la cour », Les Caractères, VIII, 29.
coll. « GF », édition Michel Launay, 1966, p. 325-326 ; Flamma- Entamer signifie : parler le premier en faveur d’une cause, c’est-à-
rion, coll. « GF », édition André Charrak, 2009, p. 361. dire « initier » en franglais d’aujourd’hui.

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ment, avec un cynisme déconcertant, c’est gieux. Et il est contagieux parce que les
Gracian. J’ai pris jusqu’ici des exemples bour- malheureux ne sont pas spécialement bien
geois ou populaires. Ils sont encore plus intentionnés. D’ailleurs personne ne l’est.
nombreux au sommet. Toute cour regorge de Gracian, qui dispense des conseils de
solliciteurs. C’est donc là que s’élabore l’art prudence, n’a pas la prétention de valoir
de transmettre, de freiner ou de bloquer les mieux que ces dangereux malheureux qu’il
demandes. conseille de fuir. Il est fait de la même étoffe.
Gracian est un jésuite espagnol qui a écrit La maxime 258 porte un titre explicite :
dans la première moitié du XVIIe siècle, près « Chercher quelqu’un qui aide à porter le faix
d’un demi-siècle avant La Bruyère. Il a beau- de l’adversité. » Se défausser sur autrui, ce
coup réfléchi sur l’intrigue de cour, et c’est un n’est pas méchant, c’est humain. C’est ce
très grand théoricien de la séduction : qu’exprime avec une force incomparable la
comment plaire, comment faire pour se métaphore du concile médical : « Le médecin
rendre indispensable ? C’est le propos princi- adroit qui n’a pas réussi à la guérison de son
pal d’un manuel de conseils qui fut traduit en malade ne manque jamais d’en appeler un
français en 1684 (soit quatre ans avant la autre qui, sous le nom de consultation, l’aide
première parution des Caractères) sous le titre à soulever le cercueil. Partage donc la charge
L’Homme de cour. Ce qui est compliqué, dans et le chagrin, car il est insupportable d’être
l’intrigue de cour, c’est qu’on ne sait jamais seul à souffrir (14). » Conclusion de ce flori-
très bien qui fait quoi et dans quel but, cela lège : l’intrigue, à la mode de Gracian, peut
pour une raison simple : « Quelques-uns font être fort utile mais n’a rien de moral. C’est
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leurs affaires en paraissant faire celles d’au- pourquoi Jankélévitch, qui faisait grand cas de
trui (11). » D’où la nécessité de la vigilance. Gracian, résume son propos par une injonc-
Un effort est requis pour ne pas s’emmêler tion de non-réciprocité : Fais à autrui ce que
dans les affaires d’autrui, bien qu’on soit tu ne veux pas qu’il te fasse.
toujours conduit à se mêler aux affaires d’au- La Bruyère écrit un demi-siècle plus tard,
trui. « Sois plutôt avare que prodigue de toi », en France, et non en Aragon, mais la situa-
conseille Gracian. Sur le chapitre de la solli- tion n’a pas changé fondamentalement. L’ad-
citation, il donne des conseils pratiques terre ministration royale n’est pas encore une
à terre, par exemple il ne faut pas demander bureaucratie : les places ne sont pas pourvues
avant le repas, mais après. Plus subtilement : par des concours administratifs, et pour les
il ne faut pas demander à quelqu’un qui vient obtenir, l’argent ne suffit pas. La vénalité des
de refuser une faveur à quelqu’un d’autre, charges, ce n’est pas la méritocratie républi-
parce que la gêne « de dire non est surmon- caine, mais ce n’est pas non plus l’ultralibé-
tée (12) ». Il donne aussi des conseils renver- ralisme. Pour acheter une charge ou un brevet
sants, au regard de notre morale moderne. dans l’armée, encore faut-il que le Prince le
Ainsi le conseil de fuir les malheureux. Une veuille bien. La faveur est essentielle. La diffi-
des maximes de L’Homme de cour s’intitule : culté, c’est d’attirer l’attention du Prince, dans
« Connoître les gens heureux pour s’en servir un monde où il est malvenu de parler de soi.
et les malheureux pour s’en écarter (13). » Cela Cette discrétion n’est pas seulement une ques-
semble éhonté. tion de convenance et d’honnêteté. Elle
Ce refus de solidarité est une consigne répond aussi à un problème humain. Certes,
constante que développe la maxime 285 « Ne il est mal élevé de parler de soi. Mais surtout
se pas perdre avec autrui » : « Sache que celui c’est gênant. Cette gêne que les classiques
qui est dans le bourbier ne t’appelle que pour repèrent avec finesse, nous ne voulons plus en
se consoler à tes dépens, quand tu seras entendre parler. Dans cette analyse, les
embourbé avec lui. » Selon Gracian, le hommes du passé ont de l’avance sur nous. Ils
malheur est dangereux, parce qu’il est conta- ont atteint une vérité qu’on peut difficilement
prétendre ignorer : « Il me semble que qui
sollicite pour les autres a la confiance d’un
(11) Gracian, maxime CXCIII, L’Homme de cour, Éditions Ivrea,
coll. « Champ libre », 1972, p. 92. J’utilise la traduction ancienne homme qui demande justice, et qu’en parlant
d’ Amelot de La Houssaye, préférable sur bien des points à la ou en agissant pour soi-même, on a l’embar-
traduction moderne.
(12) Ibid., maxime CCXXXV.
(13) Ibid., maxime XXXI. (14) Ibid., p. 120-121.

932
PARLEZ POUR MOI ! LA SOLLICITATION SOUS L’ANCIEN RÉGIME

ras et la pudeur de celui qui demande intrigues sont donc nécessairement plus aléa-
grâce (15). » La Bruyère atteint ici la formule toires que des négociations diplomatiques,
la plus humaine et la plus élémentaire du qui le sont aussi.
problème. Ce qui rend l’intrigue nécessaire, Il n’y a pas d’intrigue sans faille, et rien
ce ne sont pas les bienséances, c’est la gêne. n’empêche que vous soyez la dupe des
Donc la cour est le haut lieu de la sollici- personnes que vous tentez d’instrumenter.
tation, il faut qu’on vous recommande le plus Pour conclure sur ce point, je vous livre ce
fortement possible, et par divers canaux, ce ravissant petit scénario d’échec, toujours dû
qui conduit à monter des intrigues complexes. à La Bruyère, et qui reprend la distinction
La Bruyère utilise volontiers un langage de l’appui et de l’entame : « Vous dépendez
mécanique ou militaire pour en rendre dans une affaire qui est juste et importante
compte : « On fait sa brigue pour parvenir à du consentement de deux personnes ; l’un
un grand poste, on prépare toutes ses vous dit : j’y donne les mains pourvu qu’un
machines, toutes les mesures sont prises, et tel y condescende, et ce tel y condescend, et
l’on doit être servi selon ses souhaits ; les uns ne désire plus que d’être assuré des inten-
doivent entamer, les autres appuyer ; l’amorce tions de l’autre ; cependant rien n’avance ;
est déjà conduite et la mine prête à les mois, les années s’écoulent inutilement :
jouer (16). » Le mot de machine est un terme je m’y perds, dites-vous, et je n’y comprends
difficile. Il est apparemment technique et en rien, il ne s’agit que de faire qu’ils s’abou-
fait assez flou, comme le mot dispositif en art chent et qu’ils se parlent : je vous dis moi
contemporain. Qu’est-ce que c’est que ces que j’y vois clair, et que j’y comprends tout,
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machines ? Sans doute le résultat d’une frag- ils se sont parlé (18). »
mentation. J’en découvre le principe dans
l’écrit d’un négociateur de Louis XIV, Fran- De simples ressorts ?
çois de Callières. Cet ambassadeur fait un
éloge appuyé du père de la diplomatie Il est extrêmement difficile d’instrumenter
moderne : « Le cardinal de Richelieu ne se les hommes, de les utiliser comme des
contentoit pas d’employer plusieurs négocia- marionnettes, de les faire mouvoir comme des
teurs pour une même affaire. Il partageoit ressorts. Il y a mille raisons d’échouer, et la
souvent entr’eux le secret de ses desseins et plus grande est sans doute la duplicité des
faisoit mouvoir divers ressorts pour les faire courtisans. Ce sont tous des menteurs, et des
réussir (17). » Partager entre eux, cela ne signi- menteurs subtils. Néanmoins, malgré les
fie pas partager avec eux, c’est même le échecs permanents, l’intrigue se reforme
contraire. Richelieu est celui qui a inventé de toujours, c’est une compulsion, c’est une
diviser son secret entre ses négociateurs, de drogue : « Un homme qui a vécu dans l’in-
sorte que personne, à part lui, ne comprend trigue un certain temps ne peut plus s’en
entièrement ce qu’il fait, ni où il tend. passer, toute autre vie lui paraît languis-
C’est bien ce modèle que suivent les cour- sante (19) », note La Bruyère. Un courtisan ne
tisans qui cherchent à s’avancer. Fragmenter, peut vivre que dans cet élément, dans
instrumenter, faire des gens de simples l’échange électrique de la sollicitation et de sa
ressorts. Évidemment, les courtisans, qui transmission par intercession. Ce qui est capti-
visent leur propre intérêt, n’ont pas la puis- vant, ce n’est pas le mouvement ingénu de
sance de Richelieu, qui poursuit l’intérêt de l’âme humaine, qui existe aussi – après tout,
l’État et paye des négociateurs, et même des le solliciteur, même à la cour, est un homme
négociateurs pour espionner ses propres dans le besoin. On pourrait être touché par
négociateurs (ce que Callières approuve). lui, vouloir l’aider par amitié ou par huma-
Les gens de cour n’ont pas le pouvoir de nité. Mais ce n’est pas ce qui agit. Ce qui est
nommer et de révoquer les émissaires. Leurs surexcitant, c’est l’occasion d’avancement, et
le jeu compliqué du projet et du secret.
(15) La Bruyère, « De la cour », Les Caractères, VIII, 87. Dernière image de machine. Après la
(16) Ibid., VIII, 43. machine de guerre, la mine avec son amorce,
(17) François de Callières, De la manière de négocier avec les
souverains, Michel Brunet, 1716, chap. XXIII, p. 384. Reproduit in
Jean-Claude Waquet, François de Callières, L’Art de négocier en (18) La Bruyère, « De la cour », Les Caractères, VIII, 30.
France sous Louis XIV, Éditions de l’ENS rue d’Ulm, 2005, p. 263. (19) Ibid., VIII, 91.

933
CLAUDE HABIB

voici la machine par excellence, la mécanique et altruiste. La preuve en est donnée hors du
de haute précision, le fin du fin de la tech- chapitre « De la cour » qui porte un jugement
nologie, c’est-à-dire la montre : « Les roues, globalement négatif sur le monde des courti-
les ressorts, les mouvements sont cachés, rien sans, et conclut qu’un esprit sain doit puiser
ne paraît d’une montre que son aiguille, qui à la cour le désir de la quitter. La question
insensiblement s’avance et achève son tour ; n’est pourtant pas définitivement réglée.
image du courtisan d’autant plus parfaite, Malgré cette ferme leçon, dans la suite des
qu’après avoir fait assez de chemin, il revient Caractères, on découvre une excellente raison
souvent au même point d’où il est parti (20). » d’y retourner : « Il y a une philosophie qui
La vie du courtisan ressemble à une montre, nous élève au-dessus de l’ambition et de la
objet rare et précieux. L’image marche deux fortune, qui nous égale, que dis-je, qui nous
fois. Elle marche d’abord pour dire : à la place plus haut que les riches, que les grands,
cour, on ne comprend pas ce qui se passe, car et que les puissants ; qui nous fait négliger les
il y a un mouvement apparent, et des ressorts postes et ceux qui les procurent ; qui nous
cachés. On voit un courtisan faire son exempte de désirer, de demander, de prier, de
chemin, acquérir des promotions et des solliciter, d’importuner, et qui nous sauve
pensions, et l’on ne voit pas comment il a fait. même l’émotion et l’excessive joie d’être
Mais une autre idée, in extremis, réinvestit exaucés. Il y a une autre philosophie qui nous
l’image, celle du retour au point de départ : soumet et nous assujettit à toutes ces choses
tout ce travail minutieux de l’intrigue ne en faveur de nos proches ou de nos amis, et
mène à rien, ou peut ne mener à rien ; et c’est c’est la meilleure (21). »
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là que l’image pèche, puisque dans une Ici se découvre une autre raison, extérieure
montre véritable l’aiguille revient toujours à à l’excitation de la vie de cour, de se joindre
son point de départ. Donc l’image marche à la vie de cour. Dans cette nouvelle configu-
parfaitement dans un sens (mouvement ration, participer à l’intrigue, ce n’est pas
produit par des causes cachées), et marche à céder à l’appât du gain, ni au plaisir de l’in-
nouveau dans un autre sens (pour dire l’ab- trigue dont les vieux courtisans ne pouvaient
surdité de l’activité courtisane) ; mais cette se désintoxiquer. Ici, la participation à l’in-
fois l’image ne marche pas tout à fait. Cette trigue a un motif désintéressé. On agit non
imperfection est voulue par cet immense pour soi, mais dans l’intérêt des siens, de ses
styliste. Il ne faut pas que ça marche mieux. proches, de ses amis. La Bruyère emploie le
La vie du courtisan est réglée comme une vocabulaire de la servitude (soumettre, assu-
montre, et en même temps, c’est un dérègle- jettir), mais, comme la servitude a pour fin le
ment. Le courtisan prétend régir, par une bien d’autrui, cet assujettissement est jugé
application sans faille, ce qui échappe forcé- supérieur à l’indépendance du sage qui se
ment au calcul des hommes : on ne peut pas détourne des ambitions communes. Le sage
tout prévoir, ni tout régler. Comme solitaire a bien raison de mépriser les
La Bruyère le dit ailleurs « Le plus habile émotions vulgaires de l’échec ou du succès.
l’emporte, ou le plus heureux. » Mais ce sage à l’antique (celui que Paul Veyne
compare à un scaphandrier) ne représente pas
Moralités pour La Bruyère le plus haut degré de la
sagesse. Ce sage a raison, mais on peut avoir
L’intrigue de cour, sous la plume de une raison plus large que ce sage-là. Le souci
Gracian, semblait franchement immorale. des proches reconduit La Bruyère à la grande
L’intrigue de cour vue par La Bruyère paraît mêlée des intrigues. La sympathie, un peu à
sortir du même tonneau. Est-ce que la manière de l’école écossaise, interdit à ce
La Bruyère la condamne ? Oui et non. Malgré philosophe d’un nouveau genre de se sous-
les passages que je viens de citer, et qui ne traire aux demandes qui s’adressent à lui. Tout
sont pas à la gloire des courtisans, La Bruyère sage qu’il soit, il ne peut se tenir hors de la
la juge tout de même recommandable. Pour- sollicitation. On peut trouver à redire à ce
quoi ? Parce qu’il y a moyen d’être intrigant motif d’intervention. La Bruyère est désinté-

(20) Ibid., VIII, 65. (21) La Bruyère, « Des jugements », Les Caractères, XII, 69.

934
PARLEZ POUR MOI ! LA SOLLICITATION SOUS L’ANCIEN RÉGIME

ressé, par rapport à Gracian, mais il n’est pas comme disposition psychologique, mais comme
absolument désintéressé, car, enfin, l’amour pratique sociale tellement courante que nous
de ses proches, ce n’est pas l’amour du ne la voyons plus. Cela saute aux yeux des
prochain. Par ce genre de comportement, on hommes venant d’autres cultures comme saute
favorise son entourage, on construit des aux yeux d’un héros de Salman Rushdie une
sphères d’influence. Aider ses proches, ce publicité, dans un grand magasin new-yorkais,
n’est pas aider tout le monde. annonçant de bonnes affaires au rayon des
Avec Rousseau, l’activité de la bienfaisance soutiens-gorge spéciaux pour mastectomie.
s’ouvre davantage, presque au maximum. Elle
ne s’exerce plus à l’avantage des siens, pour Faveur mondaine
la famille et les amis. Émile doit aider tous
les infortunés qu’il rencontre, en plaidant leur J’avais promis une vignette de la parfaite
cause. Dans ce dernier cas, l’obligeance se obligeance, je l’ai trouvée chez Marivaux.
confond avec la charité, et c’est une conduite Dans La Vie de Marianne, l’héroïne fait le
idéalement morale. portrait d’une de ses bienfaitrices. Il passe
Une même conduite est donc immorale chez pour être celui de Madame de Tencin, une
Gracian, semi-morale chez La Bruyère, rigou- femme d’esprit qui fut l’amie de Marivaux.
reusement morale chez Rousseau. Et si elle Pour faire comprendre la nature exception-
peut être tout l’un ou tout l’autre, cela prouve nelle de sa bienfaitrice, Marianne oppose sa
qu’elle n’est rien de tout cela. Elle n’est pas en bonté éclairée par l’esprit et la bonté ordi-
soi morale, mais avant tout sociale, autre
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naire. La bonté ordinaire se borne à faire ce
manière de dire que l’intercession ne dépend qu’on lui demande. C’est celle des gens qui
pas de la charité, mais de la civilité. L’obli- vous servent « littéralement », dit Marianne.
geance est une réalité de la société d’Ancien Ceux qui vous rendent tout juste le service
Régime, et c’est parce que Rousseau ne la que vous osez leur demander.
comprend plus pour ce qu’elle est qu’il la Je dis « oser », précise Marianne, « car on
moralise à outrance. Rousseau ne comprend a rarement le courage de dire tout le service
pas l’échange des services, il est étranger à ce dont on a besoin, n’est-il pas vrai ? On y va
monde et il veut le rester. Du coup, il ne trans- d’ordinaire avec une discrétion qui fait qu’on
met pas le courant qui passe entre les anneaux ne s’explique qu’imparfaitement (22) ».
de la chaîne. Et c’est pour cette raison qu’il Cette bonté courante sert de repoussoir à la
retranscrit le service en termes de bienfaisance bonté exceptionnelle de Madame Dorsin. La
(ce que nous comprenons immédiatement, car bienfaitrice idéale, non contente de faire ce
nous sommes tous devenus compassionnels). qu’on lui demande, devine ce qu’on ne lui
Rousseau retranscrit ce qui existait en fait, de demande pas. Et elle se charge aussi des
manière très différente, dans le monde où il souhaits inexprimés : « tout ce que vous n’osiez
vivait, non comme un effort moral individuel lui dire, son esprit le pénétrait ; il en instrui-
mais comme un effet de la cohésion sociale. sait son cœur, il l’échauffait de ses
Dans la France monarchique, les relations lumières (23)…»
humaines comptaient davantage, au sens où Ce premier dépassement n’est pas suffisant,
l’on ne pouvait imaginer s’en passer. C’est ce Madame Dorsin franchit ce niveau de la
qui donne à ce monde un visage plus humain. sympathie télépathique, qui est le propre de
Les situations individuelles y sont nécessaire- l’amitié :
ment relayées, transmises, prises en charge par
d’autres hommes. L’intervention dans la vie des Qu’un ami véritable est une douce chose !
autres est un fait inévitable et permanent. Les Il cherche vos besoins au fond de votre
sujets du roi avaient moins de liberté que nous, cœur ;
sans doute, mais également plus de latitude, Il vous épargne la pudeur
parce qu’ils vivaient en dehors du carcan admi- De les lui découvrir vous-même (24).
nistratif où nous sommes pris désormais. Ce fut
un monde plus humain, où régnait plus d’amé- (22) Marivaux, La Vie de Marianne, Gallimard, coll « Folio »,
nité, mais où manquent ces deux données édition Jean Dagen, 1997, 5e partie, p. 281.
(23) Ibid.
essentielles de notre vie morale moderne, la (24) Jean de La Fontaine, « Les deux amis », Fables, livre VIII,
solitude et la franchise – la franchise, non fable XI

935
CLAUDE HABIB

Non seulement Madame Dorsin déborde Dans la fusion érotique ou sentimentale, on


votre demande explicite, non seulement elle cesse de penser en termes de tien et mien.
déchiffre vos désirs implicites, mais elle prend, C’est sans doute aussi le cas dans l’extrême
à votre place, des initiatives que vous n’aviez piété religieuse. Mais chez Marivaux cette
pas même envisagées : suspension se trouve expérimentée au cœur
« Ce nécessaire allait toujours plus loin que de la mondanité : entre Marianne et Madame
vous ne l’aviez imaginé vous-même. Vous Dorsin – entre Marivaux et Madame de
n’auriez pas songé à demander tout ce que Tencin, pour ceux que le biographisme n’ef-
Mme Dorsin faisait. farouche pas –, ce n’est ni une relation amou-
Aussi pouviez-vous manquer d’attention, reuse, ni une relation de charité chrétienne.
d’esprit, d’industrie : elle avait de tout cela C’est une relation mondaine. Pourtant, c’est
pour vous. une relation extrême. Le solliciteur suscite
Ce n’était pas elle que vous fatiguiez du soin une sollicitude infinie, qui le déborde :
de ce qui vous regardait, c’était elle qui vous « Au lieu d’une obligation que vous comp-
en fatiguait ; c’était vous qu’on pressait, qu’on tiez avoir à Mme Dorsin, vous étiez tout
avertissait, qu’on faisait ressouvenir de telle surpris de lui en avoir plusieurs que vous
ou telle chose, qu’on grondait de l’avoir n’aviez pas prévues ; vous étiez servi pour le
oubliée ; en un mot, votre affaire devenait présent, vous l’étiez pour l’avenir dans la
réellement la sienne. L’intérêt qu’elle y prenait même affaire. Mme Dorsin voyait tout,
n’avait plus l’air généreux à force d’être songeait à tout, devenant toujours plus servia-
personnel ; il ne tenait qu’à vous de trouver ble, et se croyant obligée de le devenir à
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cet intérêt incommode (25). » mesure qu’elle vous obligeait (26). »
Ce texte étonnant décrit un échange : la Pourquoi cet emballement, pourquoi se
bienfaitrice se met à la place de l’obligé, et croit-elle obligée de devenir toujours plus
crée une exceptionnelle vacance. L’obligé n’a serviable ? C’est que la seule gratification
plus à s’occuper de lui. Il n’a plus à se faire qu’espère cette bienfaitrice hors pair, c’est la
le moindre souci, il peut oublier son affaire, confiance de l’obligé : qu’il ose demander plus
devenir distrait, paresseux puisque Madame est sa seule récompense. Pour elle, la rétri-
Dorsin pense pour lui, s’étant mentalement bution du bienfait, c’est la prochaine
transportée à sa place. Il y a un caractère demande. « Votre hardiesse à redemander
stupéfiant de la relation d’obligation, portée à d’être servi faisait sa récompense, son sublime
ce point. Madame Dorsin est plus vous que amour-propre n’en connaissait point de plus
vous-même, d’où le renversement étrange : touchante (27). » Celui qui donne est lié par
« L’intérêt qu’elle y prenait n’avait plus l’air son don. Au-delà de ce qu’il donne, il ouvre
généreux à force d’être personnel. » Elle s’est une ligne de crédit, en tout cas chez une âme
si bien appropriée votre affaire qu’elle a l’air de cette trempe, « une âme qui ne vous
de défendre la sienne et non la vôtre ; vous demande rien pour les services qu’elle vous a
avez le loisir, une fois déchargé de vous-même rendus, sinon que vous en preniez droit d’en
de trouver fatigant cette femme qui se remue. exiger d’autre, qui ne veut rien que le plaisir
L’obligé est en apesanteur. Avec une de vous voir abuser de la coutume qu’elle a
incroyable tranquillité d’âme (qu’elle seule lui de vous obliger (28) ».
permet par son activité), il se dégage de l’in- On baigne dans le supra-céleste. Les inté-
térêt personnel : il s’oublie. Il a le loisir, grâce rêts du moi sont abolis parce qu’ils sont
à elle, de ne plus être concerné par son intérêt comblés, ils ne le sont pas ponctuellement, ils
propre. La bienfaitrice procure ce luxe du le sont pour toujours et toujours davantage.
détachement complet, qui consiste à se Marianne fait éprouver l’euphorie qui naît de
défaire de soi – dès lors qu’on s’en est remis la multiplication des bienfaits. C’est peut-être
à elle, on n’y pense plus. C’est un point une illimitation dont il faut se défier, ce qu’in-
étrange. La suspension des intérêts du moi est dique le scrupule religieux qui saisit Marianne :
une expérience rare et instable, normalement, « peut être l’élévation de pareils sentiments est-
si je puis dire, réservée à l’extase amoureuse.
(26) Ibid, p. 282.
(27) Ibid.
(25) Marivaux, op. cit., p. 281-282. (28) Ibid.

936
PARLEZ POUR MOI ! LA SOLLICITATION SOUS L’ANCIEN RÉGIME

elle trop délicieuse ; peut-être Dieu défend-il là d’un transport qui a quelque chose de
qu’on s’y complaise (29) ». Cette inquiétude suspect, aux yeux même, de celui qui en jouit,
consonne avec une autre question qui l’a parce qu’il est délicieux, et trop doux pour
effleurée dans le cours de ce portrait : « Est- être vrai.
ce que l’âme, si l’on peut le dire ainsi, serait C’est le conte de fées de la parfaite sollici-
d’une trop haute condition pour devoir tude, ou peut-être de la sollicitude en
quelque chose à une autre âme ? Le titre de surchauffe, de la sollicitude sortie de ses
bienfaiteur ne sied-il bien qu’à Dieu seul ? Est- gonds. Je crains, en faisant ce conte, d’avoir
il déplacé partout ailleurs (30) ? » irrité les esprits sérieux qui n’aiment pas les
Il y eut du divin dans la relation de Mari- contes de fées, ni les histoires de tapis volants,
vaux à Madame de Tencin. Ce divin fut peut- ni le bonheur en roue libre. Ce conte doit
être déplacé. Il y eut peut-être là une nouvelle faire sourciller les graves économistes pour
forme d’idolâtrie de la créature (sans luxure, qui n’existent pas de repas gratuits – there’s
sans contact, mais quand même). Dans cette not such a thing as a free lunch. Il est naturel
relation extrême, le solliciteur se livre entiè- que tant de gratuité indispose. Alors une indi-
rement, délicieusement à la bienfaitrice. Il se cation pour finir, qui est cohérente avec ce qui
produit un double don : don de soi, de précède. Madame de Tencin, le modèle de ce
l’obligé, qui s’abandonne sans réserve, et don portrait, passe pour avoir été une des femmes
de son temps, de son activité et de son esprit les plus méchantes de son temps. C’est
de la part de la bienfaitrice. La demande est normal. S’il est possible d’agir comme
d’un côté, la puissance de l’autre. Toute la Marianne le relate en faveur d’une personne,
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passivité est d’un côté, toute l’activité est de peut-être même de deux ou trois personnes,
l’autre. C’est une inversion étonnante, relati- il est absolument impossible d’agir ainsi avec
vement aux les intrigues de cour, où le solli- tout le monde. Plus le régime est idéal pour
citeur est actif, et cherche à faire de l’autre sa le bénéficiaire, moins il a de chances d’être
marionnette, pour le mouvoir à son gré. Dans généralisable. Plus parfaite est la faveur, dans
ce portrait de Madame Dorsin, l’obligé est l’expérience de celui qui en jouit, et plus elle
complètement abandonné, comme une apparaît, du dehors, comme un favoritisme
marionnette, tandis qu’elle seule agit et donne éhonté. La bienfaisance, qui est liée à la
l’impulsion. Ce double don crée une relation préférence, engendre de l’inégalité. Non
extraordinaire que nous avons du mal à nous seulement elle en suppose, mais elle en
figurer parce que c’est une relation de produit constamment. Connaissons le monde
confiance au sein de l’inégalité – on ne peut que nous avons quitté, pour admirer ce qu’il
imaginer de permuter les deux positions, elles eut d’admirable, mais pas forcément pour le
sont dissymétriques. Et cette confiance immo- regretter. Il n’est pas sûr que nous aurions la
dérée est une confiance en expansion : il y a force de le supporter.
du toujours plus dans ce rapport. Il s’agit bien
CLAUDE HABIB
(29) Ibid., p. 283.
(30) Ibid., p. 280.

937
LA LOYAUTÉ CHEVALERESQUE

Joinville est sans contredit le type de la loyauté chevaleresque ; on sait, de plus,


quelle affection personnelle il avait pour saint Louis ; écoutons-le cependant : « Il
arriva qu’un jour un sergent du roi mit la main sur un chevalier de ma bataille.
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Je m’en allai plaindre au roi et lui dis que, s’il ne m’en faisait droit, je laisserais
son service, puisque ses sergents battaient les chevaliers. Il me fit faire droit, et
le droit fut tel, selon les usages du pays, que le sergent vint en ma herberge
deschaux et en braies, une épée toute nue en sa main, et s’agenouilla devant le
chevalier, et lui dit : “Sire, je vous amende de ce que j’ai mis la main sur vous,
et vous ai apporté cette épée pour que vous me coupiez le poing, s’il vous plaît.”
Et je priai le chevalier qu’il lui pardonnât son mal talent, et ainsi fit-il (1). »
Conçoit-on un des généraux de Constantin ou de Théodose écrivant à l’Empereur
que, pour quelques mécontentements personnels, il avait résolu d’abandonner le
service de l’État ?

Ernest RENAN, Revue des deux mondes, 1er juillet 1859, reproduit
dans Questions contemporaines [1868], puis dans Œuvres complètes,
tome I, Calmann-Lévy, 1947, p. 35.

(1) N.d.l.r. : Mémoires du sire de Joinville (1224-1317) ou Histoire de saint Louis.

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