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OCTOBRE 2019

——

Rapport de Mission

PRÉCARITÉ MENSTRUELLE : CHANGEONS LES RÈGLES !

EXPÉRIMENTER LA GRATUITÉ DES PROTECTIONS PÉRIODIQUES

Patricia SCHILLINGER, sénatrice du Haut-Rhin


Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Avant-propos
Par refus de faire face à un tenace tabou, les problèmes liés aux menstruations ne
sont pas traités par nos sociétés. Au delà des contraintes dans la vie de tous les
jours, les règles représentent pour de nombreuses femmes et jeunes filles n’ayant
pas les moyens d’acheter des protections menstruelles, une véritable source de
privation. Pour se procurer des protections menstruelles et répondre à ce besoin de
première nécessité, les jeunes filles et femmes en situation de précarité ont trop
souvent recours à des arbitrages de dépenses au détriment d’autres besoins
également primordiaux, en France comme à travers le reste du monde.

La mission confiée par Monsieur le Premier ministre m’a permis à la fois d’établir un
état des lieux des initiatives conduites par les acteurs déjà mobilisés sur le terrain en
direction des premières concernées, ainsi que de formuler des propositions
permettant d’expérimenter plus largement la distribution de protections périodiques
pour cibler les divers publics victimes de la précarité menstruelle.

Sujet peu visible en début d’année 2018, bien que certains acteurs le pointaient du
doigt de longue date, c’est notamment à travers des initiatives de distribution
ponctuelle que la précarité menstruelle s’est progressivement imposée dans le débat
public fin 2018 et tout au long de l’année 2019. Sensible à ce fléau, c’est aussi par
ce type d’initiatives que moi-même je réalisais que le temps était venu de changer
les règles !

En novembre 2018, à travers un amendement au projet de loi de finance 2019,


j’attirais l’attention sur la nécessité d’expérimenter des distributions gratuites de
protections périodiques. Expérimenter pour évaluer les besoins et identifier la
meilleure réponse à apporter.

C’est donc dans ce sens que mes travaux se sont dirigés, pour aboutir rapidement à
un pré-rapport rendu à Madame la secrétaire d’Etat chargée de l'Égalité entre les
femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations Marlène SCHIAPPA
en juillet 2019, où la plupart des propositions formulées dans le présent document

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

figuraient déjà. Dans l’optique de lutter contre la précarité menstruelle, l’ambition


même de ce rapport est bien de donner des pistes, des modalités souhaitables sur
lesquelles pourra s’appuyer le gouvernement pour conduire une expérimentation de
mise à disposition gratuite de protections périodiques.

Les auditions menées dans le cadre de cette mission m’ont convaincue que le sujet
de la précarité menstruelle et plus généralement la lutte contre le tabou entourant les
règles était en pleine évolution grâce aux acteurs mobilisés dans cette lutte.
Personnes engagées, militants associatifs, professionnels de l’accompagnement
social, responsables politiques, fonctionnaires, fabricants, je souhaite les remercier
pour leur expertise et le temps qu’ils ont consacré à nos auditions.

Une fois les enseignement tirés, mon souhait - et ma conviction, reste que la mise à
disposition gratuite de protections menstruelles pour les femmes sera dans quelques
années tout aussi naturelle que celle de papier toilette ou de savon.

Patricia SCHILLINGER

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

SOMMAIRE

Lettre de mission du Premier ministre 2

Avant-propos 4

Introduction 8

I. Une précarité réelle, censurée par des tabous persistants 12

I.1- Les différents aspects de la précarité menstruelle 12

Les femmes en situation de précarité : sans-abri, accueil d’urgence, bénéficiaires


d’associations solidaires 12

Les femmes écrouées 13

Le public scolaire et universitaire : une question d’égalité des chances 15

I.2- Une précarité accentuée par le tabou qui entoure les règles 17

II. Les premiers retours des expériences de terrain autour de la gratuité 19

II.1- Des modalités de gratuité très variées 19

En France 19

Le précédent écossais 26

La Ville et l’État de New York 28

II.2- Les nombreux enseignements dégagés de la pratique 28

L’accès en libre-service, clé de la réussite 29

L’importance de l’accès à l’eau, à des sanitaires, à des poubelles 29

La pertinence de proposer plusieurs produits, adaptés aux besoins 30

“Libre-service” signifie-t-il distributeur automatique ? 30

Vigilance et exigence quant à la qualité des produits et leur composition 31

La collecte et l’approvisionnement 34

La question du gaspillage et des déchets 36

La difficulté de budgéter 37

L’évaluation des dispositifs 38

La participation des bénéficiaires à la conception du dispositif et à son évaluation 39

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

III. Propositions pour une expérimentation de la gratuité 39

III.1- Le périmètre territorial : pertinence de l’échelle départementale 39

III.2- Recommandations selon les lieux d’expérimentation 40

Les lieux fréquentés par les personnes précaires et accompagnées 40

Femmes écrouées 42

Les établissements d’enseignement 42

III.3- L’aspect budgétaire 44

III.4- Une année d’expérimentation 47

III.5- COPIL et comité de suivi 48

Pour la dignité et l’égalité femmes-hommes :


des protections périodiques pour toutes. 50

ANNEXES 52

Liste des personnes auditionnées 53

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Introduction

Se conformer aux principes des droits humains exige de porter une attention
particulière à la fois aux besoins des groupes vulnérables et marginalisés et à
l’impact des programmes sur leurs droits de même qu’à la mise en place de
procédures garantissant la non-discrimination, l’égalité, la responsabilisation au
sein de l’organisation et la participation aux opérations.

Cet extrait du rapport de l’ONG Human Rights Watch sur la gestion de l’hygiène
féminin1, résume la démarche dans laquelle s’inscrit la présente mission.

Travailleuses pauvres, sans-abri, habitantes de bidonvilles, femmes écrouées, ou


étudiantes, de nombreuses femmes sont touchées par la précarité menstruelle.
Parmi le « grand public », une femme sur dix2 renonce à changer de protections
périodiques aussi souvent que nécessaire par manque d’argent. Alors que cette
proportion est déjà trop importante, la même étude estime à 39% les femmes les
plus précaires ne disposant pas de suffisamment de protections périodiques, se
résolvant souvent à garder trop longtemps la même protection, ou à rogner sur
d'autres budgets pour un tiers d’entre elles.

1
« Comprendre la gestion de l’hygiène menstruelle et les droits humains qui s’y rapportent », Human
Rights Watch, 2018.

2
Sondage Ifop sur la précarité hygiénique du 19 mars 2019, demandé par Dons solidaires pages
focus sur l’hygiène féminin en annexe

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

« Quelquefois, il n’y a pas de protections féminines à l’épicerie sociale, je suis


obligée de patienter deux jours avec du papier toilette. »
Leïla, 26 ans3

De tout temps, les questions liées aux menstruations et plus largement au corps des
femmes constituent un sujet tabou dans la société et un impensé dans les politiques
publiques. Il s’agit là d’un véritable et éternel angle mort impliquant entre autres une
absence quasi totale d’évaluation et d’enquête sur la question.

Ce tabou, d’une part, nuit à l’information des jeunes filles et des femmes sur leur
propre corps et recouvre de plus divers enjeux sociaux. La question de la précarité
menstruelle est en effet occultée car elle concentre un double sentiment de honte :
celui associé aux règles et celui associé à la pauvreté.

Au nom des droits humains

Or le temps de la honte doit prendre fin. En effet, loin d’être honteux, loin d’être une
pathologie, une souillure ou un défaut, ce phénomène biologique qui concerne la
moitié de l’humanité est, rappelons le, indispensable à la survie de l’espèce.

Bien plus encore, la gestion de l’hygiène féminine et l’accès à des protections


périodiques relèvent des droits humains : de la dignité, de l’égalité entre les femmes
et les hommes, de l’accès à l’éducation, de la santé des femmes.

La santé, telle que définie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans sa
Constitution, est un état de complet bien-être physique, mental et social, qui ne
consiste pas seulement en l'absence de maladies ou d'infirmité4. L’organisation
internationale précise que « la possession du meilleur état de santé qu’il est capable
d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que
soit sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale

3
Ibid

4
Constitution de l’Organisation Mondiale de la Santé
https://www.who.int/fr/about/who-we-are/constitution

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

»5. Autant d’impératifs qui font des protections périodiques des produits de première
nécessité à part entière.

Certes, la question progresse et a connu des avancées ces dernières années.


Depuis 2015, le sujet des protections périodiques fait l’objet de quelques débats
parlementaires depuis la réduction à 5,5 % de la TVA appliquée aux tampons et
serviettes hygiéniques à l’occasion du projet de loi de finance 2016. Réduction pour
laquelle il semble pertinent d’évaluer l’éventuelle répercussion sur les prix de vente.
En 2018, la gratuité des protections périodiques est de nouveau questionnée avec
notamment en France la mutuelle étudiante, LMDE, qui en propose le
remboursement partiel et en Ecosse, où le gouvernement a annoncé la mise en
place d’un programme destiné à fournir gratuitement des protections périodiques
aux près de 400 000 élèves du pays.

Toujours en 2018, l’auteure de ce rapport a déposé un amendement au projet de loi


de finance 2019 afin de d’expérimenter la libre distribution de protections
périodiques dans des lieux accueillant du public et notamment des femmes
précaires.
En réponse à cet amendement d’appel, la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre
les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Marlène
SCHIAPPA s’est engagée à ouvrir des travaux sur le sujet durant l’année 2019.
Travaux dans lesquels s’inscrit la présente mission visant à proposer des modalités
et objectifs d’expérimentation de distribution de protections périodiques.

De manière concomitante et parfois de plus longue date, des initiatives solidaires,


militantes, de communication, proches des publics précaires comme de la population
au sens large, ont lieu grâce à des acteurs souhaitant répondre plus ou moins
ponctuellement à l’urgence du terrain, et pour d’autres déterminés à interpeller, à
médiatiser et à sensibiliser le grand public comme les décideurs politiques aux
enjeux et à la nécessité d’agir contre la précarité menstruelle.

5
Ibid

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Récemment à l’étranger, signe de la prise de conscience sur le sujet de la société et


des pouvoirs publics au-delà de nos frontières, la gratuité à l’échelle nationale est
déjà devenue une réalité à travers l’initiative du gouvernement écossais.

Tenant compte de ces évolutions, de l’importance de ce sujet incontournable, et


alors même qu’en France de multiples acteurs de la société civile se mobilisent sur
le sujet et poussent à sa concrétisation politique, les décideurs doivent prendre le
relai, traduire les besoins en réponses concrètes et faire preuve d’une véritable
ambition pour s’attaquer au fléau que représente la précarité menstruelle.

Tentant d’explorer l’ensemble des enjeux, ce rapport se penche dans un premier


temps sur les premiers éléments d’état des lieux établis dans le cadre de la mission,
avant de s’appuyer sur les retours d’expérience des acteurs de terrain agissant
auprès des femmes précaires et dans l’Éducation nationale, pour proposer les
modalités d’une expérimentation à mener rapidement et ainsi battre le fer chauffé
par l’ensemble des acteurs déjà mobilisés.

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

I. Une précarité réelle, censurée par des tabous persistants

Même si le sujet fait aujourd'hui beaucoup parler et mobilise une grande diversité
d’acteurs, la première difficulté relative aux travaux de cette mission est la grande
rareté des données permettant de mettre en lumière les besoins et en perspective
l’ensemble des initiatives menées sur le territoire.
Autrement dit le problème existe, le problème mobilise beaucoup d’énergies, mais
probablement du fait de son émergence récente dans le débat public et des tabous
encore persistants, la précarité menstruelle reste un sujet encore peu documenté.

I.1- Les différents aspects de la précarité menstruelle

Les femmes en situation de précarité : sans-abri, accueil d’urgence,


bénéficiaires d’associations solidaires

La question des menstruations est bien présente chez les femmes à la rue. En effet,
contrairement à ce que beaucoup peuvent penser, les acteurs de la solidarité
agissant auprès de ces publics ont insisté sur le fait que les femmes à la rue ont des
menstruations, mais que celles-ci sont cependant souvent “déréglées” ou
abondantes. Et s’il est vrai que certaines femmes à la rue n’ont plus de règles, elles
restent minoritaires.

Aussi, alors même que les règles posent de véritables complications dans la vie
quotidienne de femmes de toutes classes sociales, il n’est pas difficile d’imaginer les
complications supplémentaires que peuvent vivre des femmes n’ayant pas les
moyens d’acheter des protections, n’ayant pas accès à l’eau, à des conditions
d’hygiène décentes, ni même à un lieu sécurisé pour pouvoir se changer.

Ainsi ce sont les points d’eau dans les squares, les toilettes des associations et de
quelques commerçants qui répondent partiellement et ponctuellement, au besoin
premier de ces femmes sans domicile fixe de procéder au changement de leurs
protections périodiques, faute de solution véritablement décente.

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Si avoir ses règles reste un tabou général dans notre société, chose déjà
problématique, il s’agit donc bien d’un calvaire supplémentaire pour les femmes
précaires.

Les femmes écrouées

Au 1​er avril 2019 le nombre de femmes écrouées sans aménagement de peine en


Métropole et Outre-Mer s’élève à 2 5216 (entre 3 et 4 % des personnes détenues en
milieux pénitentiaires).

Pour ces femmes, pauvreté et précarité sont la norme. Symbole de la normalisation


de cette dimension de l’incarcération, l’INSEE ne prend pas en compte la pauvreté
des détenus hommes et femmes car ils ne sont pas considérés comme faisant partie
d’un ménage7.

Pour acheter les produits dont elles ont besoin, c’​est le système de « cantine » qui
s’applique aux femmes détenues ​en établissement pénitentiaire. Chaque mois les
femmes ont la possibilité de s’approvisionner auprès de la cantine en protections
périodiques et autres produits nécessaires à leur hygiène, moyennant une
participation financière significativement plus élevée qu’à l’extérieur de la prison.

6
Effectifs au 1​er​ avril 2019, source : DAP – SDME – Me5

7
Les Tableaux de l'économie française, INSEE, 2018
https://www.insee.fr/fr/statistiques/3303433?sommaire=3353488#documentation

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Le fonctionnement de la « cantine »

La « cantine » désigne les opérations d’achat de divers objets, denrées et


prestations de services par l'administration pénitentiaire et leur revente aux
détenus dans les conditions fixées par le Code de procédure pénale8.

La « cantine » est ainsi le moyen pour les détenu.e.s de procéder à des achats en
établissement pénitentiaire, permettant à ceux qui disposent de ressources
financières d'améliorer leur quotidien. Sorte de magasin interne, la cantine est
gérée par l'administration pénitentiaire ou par des entreprises privées et fonctionne
par un système de commandes mensuelles formulées par les détenus. Les prix
pratiqués étaient notoirement élevés et très disparates d'un établissement à l'autre
jusqu'en 2016, en raison des frais de fonctionnement que ce moyen de distribution
unique en son genre engendre, ainsi que de la faiblesse des contrôles.

Dans son r​apport public thématique : Le service public pénitentiaire : « Prévenir la


récidive, gérer la vie carcérale » ​de juillet 2010, la Cour des comptes relevait ainsi
la persistance d'écarts de prix injustifiables ».9

Aujourd’hui, les tarifs appliqués aux protections périodiques dans les cantines des
établissements pénitentiaires sont deux à quatre fois plus coûteux que les prix
pratiqués dans les grandes surfaces accessibles au grand public. Alors que les
détenues sont toujours dans des situations financières précaires, ce surplus tarifaire
conduit les femmes à se mettre en danger faute d’avoir accès à des protections et
des soins hygiéniques. Or pour le Comité européen pour la prévention de la torture
et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT), se penchant sur la

8
Dans les conditions prévues par les article 344 à 346 du code de procédure pénale.

9
Le service public pénitentiaire : « Prévenir la récidive, gérer la vie carcérale », Rapport public
thématiques La Cour des Comptes, juillet 2019. ​https://www.ccomptes.fr/fr/documents/940

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

situation des femmes en prison : une égalité réelle implique que des mesures
spécifiques soient prises afin d’éradiquer les inégalités existantes.10

Sur le plan de l’hygiène féminine en milieu carcéral, depuis 2000 le CPT rappelle
que « les besoins spécifiques des femmes en matière d’hygiène doivent être
abordés de manière appropriée. Il importe en particulier qu'elles aient facilement
accès à des installations sanitaires, à des salles d'eau, qu’elles disposent de
quantités suffisantes d'articles d'hygiène de base, tels que serviettes hygiéniques ou
tampons, et qu’elles puissent les jeter dans des poubelles spécialement réservées
aux objets souillés. ​Le fait de ne pas fournir aux femmes détenues ces produits
11
peut s’apparenter, en soi, à un traitement dégradant ​».

Souhaitant sensibiliser l’opinion et les pouvoirs publics et faire évoluer la situation


des femmes écrouées, des collectifs militants tels que l’association Georgette Sand
pointent du doigt les risques sanitaires et l’atteinte à la dignité humaine que
représente le manque de protections menstruelles pour les femmes détenues en
milieu pénitentiaire12.

Le public scolaire et universitaire : une question d’égalité des chances

Là encore la précarité menstruelle est un continent à peine exploré. La question de


l’accès des élèves et étudiantes à des protections menstruelles, notamment sur leur
lieu d’étude, n’a que récemment fait irruption dans le débat public à la faveur
d’initiatives locales de distributions ou mises à dispositions gratuites.
Comme nous l’ont rapporté des chefs d’établissements et des infirmières scolaires, il
s’avère très difficile d’identifier cette précarité en raison du double tabou déjà
évoqué, celui des règles et celui de la pauvreté. Telle collégienne ou lycéenne qui
s’adresse à l’infirmerie ou à la vie scolaire pour demander une protection périodique

10
Les femmes en prison, janvier 2018, fiche thématique, ​Comité européen pour la prévention de la
torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ​https://rm.coe.int/168077ff15

11
10e Rapport général du CPT, 2010
http://hudoc.cpt.coe.int/fre?i=p-standards-inf-2000-13-part-fr-6

12
Audition de l’association Georgette Sand

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

fait rarement, sinon jamais, état de sa situation économique, mais invoque un oubli
(« ​j’ai changé de sac​ ») ou un imprévu.

13
Le sondage Ifop réalisé pour Dons Solidaires en février 2019 a mis en lumière
l’impact de la précarité menstruelle sur l’absentéisme scolaire : à la question « votre
fille a-t-elle déjà manqué les cours car elle n’avait pas de protections périodiques ?»,
9% des femmes bénéficiaires d’associations répondent « de temps en temps » et
3% « souvent », soit un total de 12%.

Un constat similaire a pu être dressé dans l’enseignement supérieur, notamment à


l’Université de Lille à l’occasion d’une opération de distribution gratuite de
protections menstruelles en janvier dernier : de nombreuses étudiantes ne portent
pas de protections menstruelles ou une seule pour toute une journée, ou encore ne
vont pas en cours les jours de règles de peur de tacher leurs vêtements. Une
situation qui n’est d’ailleurs pas limitée aux seules étudiantes en situation de
14
précarité . Ces premiers éléments confirment que la précarité menstruelle des
élèves et étudiantes, certes difficilement mesurable, est une réalité aux
conséquences inacceptables en termes de dignité, de droit à l’éducation et d’égalité
des chances entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes.

Dès lors plusieurs angles d’action doivent se conjuguer pour mettre fin à cette
injustice : il s’agira de lutter contre la précarité menstruelle de ces élèves à travers
l’aide financière ou matérielle apportée aux jeunes femmes et/ou au foyer familial
mais aussi et surtout, d’assurer un accès gratuit à des protections menstruelles sur
le lieu d’étude, y compris à l’université, en évitant toute stigmatisation liée à la
situation de l’élève.

13
Cf. sondage Ifop précité

14
Entretien avec Madame Sandrine ROUSSEAU, Vice présidente de l’Université de Lille

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Cette réflexion sur la précarité menstruelle nous a naturellement amenés à


envisager d’étendre l’expérimentation de la gratuité à l’ensemble des jeunes filles et
jeunes femmes en milieu scolaire et universitaire.

Élargir le public cible de l’expérimentation à l’ensemble des élèves et des étudiantes


dans un établissement donné permettrait non seulement d’éviter le risque de
stigmatisation des plus précaires mais aussi de promouvoir des conditions
d’apprentissage équivalentes pour les filles et les garçons.

Chaque jeune fille ou femme doit pouvoir étudier dans des conditions qui ne
l’exposent pas à une contrainte supplémentaire que les garçons n’auront jamais à
connaître : comment rester concentrée sur les apprentissages lorsque l’on craint de
se lever, d’aller au tableau, de subir des moqueries, voire un harcèlement sur les
réseaux sociaux ? Sans parler des douleurs accompagnant parfois les règles. Les
filles et elles seules sont pénalisées. C’est pourquoi elles devraient toutes être
assurées d’avoir en cas de besoin un accès simple et gratuit à une protection
menstruelle sur le lieu même de leurs études.

I.2- Une précarité accentuée par le tabou qui entoure les règles

Elle s’appelait Jackline CHEPNGENO et avait 14 ans. Cette jeune élève s’est
pendue le 06 septembre dernier au Kenya après avoir été humiliée en public et
renvoyée de la classe par son enseignante pour avoir taché son uniforme à cause
de ses premières règles. Le Kenya a pourtant adopté en 2017 une loi prévoyant la
gratuité des protections menstruelles dans les écoles.

Ce drame nous rappelle combien les menstruations sont encore synonyme de


stigmatisation, de honte, de gêne sociale, autant d’obstacles à leur gestion sereine
par les femmes. Il s’agit pourtant « ​d’un phénomène biologique vécu par la moitié de
la population mondiale, qui garantit la survie de notre espèce », qui survient « ​en

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

moyenne 450 fois dans la vie d’une femme, durant 3 à 5 jours ​»15 ​, soit l’équivalent
de 7 à 8 années ! Le tabou qui entoure les menstruations et le sang menstruel a
engendré un impensé social majeur, décrit avec humour par la journaliste Elise
THIÉBAULT, aux yeux de laquelle ​« cette expérience qui, pour être d’une banalité
absolue, était si peu partagée, si peu racontée qu’on aurait pu croire que les règles
étaient au fond un phénomène imaginaire- comme les licornes ou les sirènes »16.

Un tabou qui continue de faire obstacle à la prise en compte des difficultés que
rencontrent les femmes pour gérer leurs menstruations, et particulièrement la
précarité menstruelle: aujourd’hui encore, avoir à demander des protections
périodiques à un travailleur social, un bénévole associatif ou à une infirmière scolaire
reste un frein majeur pour les femmes et jeunes filles concernées. Ainsi les femmes
menstruées ont appris à se “débrouiller” seules, doublement invisibles pour la
société.

Fort heureusement les mentalités évoluent, avec une nette accélération ces
dernières années grâce à l’action conjuguée d’actrices et d’acteurs très mobilisés :
collectifs militants, campagnes associatives, pétitions en ligne, plateforme
d’information sur les règles, influenceuses sur les réseaux sociaux et artistes
engagés. Il y a quelques semaines seulement, l’ONG ​Care France et le collectif ​Les
Nanas d’Paname ont conduit une action collective en mobilisant 12 influenceuses
qui ont dévoilé sur Instagram des photos d’elles en culottes blanches tachées de
rouge, autour du #RespectezNosRegles.17

15
Vanessa THOMAS, ​Menstruations, sang pour sang taboues, comment l’hygiène menstruelle
impacte nos sociétés,​ Observatoire de la Santé mondiale- « Global Health », IRIS, Février 2018 p.20
et p. 2.

​https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2018/02/Observatoire-sant%c3%a9-f%c3%a9vrier-20
18.pdf

16
Elise THIÉBAUT, ​Ceci est mon sang,​ La Découverte, Paris, 2017, p.13.

17
Sang des règles : 12 influenceuses dévoilent leur photo sur Instagram, Site internet de Care
France, 13 septembre 2019.
https://www.carefrance.org/actualite/communique-presse-news/2019-09-13,sang-regles-tabou-menstr
uations.htm

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Le tabou intériorisé depuis des générations cède peu à peu la place à la prise de
conscience, la revendication et l’action. Il faut que cesse la fatalité de vivre ses
menstruations comme une épreuve, pire, une honte.

II. ​Les premiers retours des expériences de terrain autour de la


gratuité

De nombreuses actions de distribution ou de mises à disposition gratuites de


protections menstruelles existent déjà à différentes échelles en France comme à
l’étranger. En France, elles sont le plus souvent issues du milieu associatif, y
compris en partenariat avec des fabricants. Dans les établissements d’enseignement
du second degré, ce sont principalement les infirmeries qui délivrent ces produits au
cas par cas. Depuis quelques mois des initiatives locales ont vu le jour financées par
des collectivités ou des universités.

II.1- Des modalités de gratuité très variées

En France

Auprès des femmes en situation de grande précarité

Dans le cadre de cette mission, plusieurs intervenants auprès de publics divers ont
été auditionnés et ont partagé leur expérience, notamment des représentants de
l’​Association pour le développement de la santé des femmes (ADSF),
d’​Interlogement 93 - ​association fédérative de 45 associations de lutte contre
l'exclusion sociale et la précarité en Seine-Saint-Denis et opérateur du SIAO 93 -, de
l’​Amicale du Nid 93 qui intervient auprès de femmes prostituées, de l'association
Gynécologie sans Frontière,​ ou encore du ​Planning familial.​

Ces organisations de la sphère associative solidaire mènent chacune des combats


avec des outils et moyens différents. Elles peuvent organiser des maraudes,
proposer un suivi médical aux femmes à la rue et les sensibiliser aux enjeux de
santé à l’image de Gynécologie sans frontière et de l’ADSF ou bien accompagner

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

les publics féminins et masculins vers l’accueil de jour, l’hébergements d’urgence et


le logement comme le fait le réseau Interlogement 93, ou encore comme l’Amicale
du Nid 93 qui accompagne les femmes en situation de prostitution.

De par leur mission quotidienne de venir en aide aux personnes les plus fragiles,
certains Centres communaux d’action sociale (CCAS) répondent également
ponctuellement aux besoins en protections menstruelles auxquels sont confrontés
les publics reçus.

Malgré leur diversité, les points de vue des acteurs rencontrés convergent vers la
prégnance des problèmes que représente le non traitement des questions liées aux
menstruations et les difficultés d’accès des femmes précaires à des protections
périodiques. Et les différentes actions solidaires qu’ils mènent représentent autant
d’occasions de distribuer des protections périodiques aux femmes rencontrées,
accueillies voire suivies, malgré généralement l’absence de moyens prévus à cet
effet.

La première question concernant ces femmes est celle de leurs besoins en


protections menstruelles. Or, à cette question il est difficile de trouver une réponse
chiffrée à l’échelle nationale. Cependant, l’ADSF qui organise des consultations
gynécologiques depuis 2002, pointait du doigt le problème de l’accès aux protections
périodiques dès son rapport annuel de 2005. En 2018, l’association a distribué des
kits hygiéniques dits « de dignité » auprès de toutes les femmes accueillies et
rencontrées dans l’année. Ces kits, en complément des serviettes hygiéniques
intègrent aussi le nécessaire pour se laver (gel douche, shampoing, brosse à dent et
dentifrice), des crèmes corporelles contre les dermatoses, du déodorant, des
lingettes intimes et des préservatifs féminins et masculins. Le choix de l’association
en termes de protections périodiques porte sur les serviettes.

En effet, pour les représentants de l’ADSF les tampons sont inenvisageables pour
les personnes à la rue, en raison notamment des complications qu’un mauvais
usage peut occasionner. Par exemple, par le non respect de la régularité du
changement des tampons et des risques de choc toxique qu’il peut engendrer.

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

De même, dans ce contexte spécifique, la distribution de coupes menstruelles, ou «


cup », relèverait de la fausse bonne idée selon les acteurs car cela nécessiterait un
travail de pédagogie supplémentaire de la part des acteurs et d’appropriation de la
part des utilisatrices. La nécessité de stériliser la coupe régulièrement pourrait qui
plus est difficilement être satisfaite quand on connaît les difficultés que rencontrent
les femmes précaires pour accéder à des points d’eau. Devoir alors accéder
régulièrement à un lieu permettant de faire bouillir de l’eau ajouterait donc de
nouvelles complications et serait contre productif dans la démarche de faciliter les
conditions d’accès à des protections menstruelles et d’en favoriser le bon usage.

Certains intervenants auprès de femmes précaires distribuent dans la mesure de


leurs moyens des serviettes hygiéniques de manière ouverte, avec choix de flux et
également de serviettes pour fuites urinaires pour les périodes post-natales et
post-menstruées. Ces produits sont d’autant plus demandés qu’ils sont plus coûteux
que les protections périodiques dites « ordinaires ».

S’il reste difficile d’estimer les besoins, quelques éléments chiffrés nous ont été
données pour des initiatives locales. A titre d’exemple, en 2018 l’ADSF a suivi 1 043
femmes et leur a proposé un accès libre aux serviettes périodiques et couches pour
bébés. Sur l’année 2019 l’association prévoit la distribution de 28 000 serviettes
hygiéniques auprès d’un nombre toujours croissant de femmes accompagnées.

Parmi les associations membres du regroupement Interlogement 93, cinquante trois


de ces structures ont accepté de répondre à une étude réalisée par cet acteur
fédérateur. Plus de 43 % des structures qui interviennent dans le champs de
l’hébergement d’urgence et du logement reconnaissent être régulièrement sollicitées
par les femmes accueillies et accompagnées pour obtenir des protections
périodiques18.

18
Etude réalisée par ​Interlogement 93​ auprès de ses structures adhérentes, annexe

- 21 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Sur l’ensemble des structures membres du réseau séquano-dionysien plus de 16 %


des acteurs recensent des demandes chaque semaine (dont un tiers de manière
quotidienne), et 27 % chaque mois.

Alors que le taux de 43 % de structures sollicitées peut sembler faible, l’étude


précise que 80 % des structures ne faisant pas l’objet de demande de protections
périodiques font l’hypothèse que cette absence de demande est due au fait que les
femmes n’osent pas leur demander de protection en raison du tabou autour des
règles.

Face aux besoins exprimés, deux tiers des acteurs se mobilisent pour fournir des
protections menstruelles à leurs publics.

Cependant ces besoins peuvent également s’exprimer, en creux, par le constat de


pratiques à risque – telles que l’usage de draps ou serviettes de toilette déchirés –
ou encore par l’hospitalisation de certaines femmes peu ou mal informées sur
l’hygiène féminine et les risques de certaines pratiques telles que l’usage de
lingettes nettoyantes en remplacement de protections périodiques ou le non
remplacement des protections. Ces pratiques sont évidemment liées à l’absence de
moyens et d’information, ainsi qu’à l’incapacité à se fournir en protections
menstruelles en quantités suffisantes.

Il nous apparaît dès lors que les chiffres relevés par les acteurs de la solidarité
restent en deçà des besoins réels, pour grande partie non exprimés.

Ainsi des acteurs tels que l’ADSF ou encore l’Amicale du Nid 93 remarquent
clairement que les demandes de protections sont rares, mais que lorsque celles-ci
sont en libre-service et ​gratuites​, les femmes accèdent beaucoup plus facilement
aux protections. Le relevé des évolutions des stocks représente également une
manière de quantifier les besoins.

Dès lors que la demande est faible on pourrait croire que les besoins ne sont que
peu importants voire inexistants. Cependant les associations ont fait part lors des
auditions d’un constat tout autre. Elles remarquent en effet régulièrement des

- 22 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

preuves de “bricolage” et autres pratiques à risque afin de pallier le manque de


protections menstruelles. Peu sensibilisés aux risques que ces usages dangereux
induisent et ne disposant souvent pas d’autres « solutions », il est fréquent que ces
publics déjà en grande difficulté doivent être hospitalisés en raison de complications
sanitaires causées par ces pratiques risquées.

Les besoins, pour les raisons énoncées précédemment, représentent très clairement
un angle mort partagé par l’ensemble des acteurs : à l’image de ce qui a trait de près
ou de loin avec les menstruations dans notre société.

Auprès des élèves et des étudiantes

De l’ensemble des échanges conduits dans le cadre de cette étude avec différentes
catégories de personnels de l’éducation nationale, il ressort, sans surprise, que dans
les établissements scolaires du second degré (collèges et lycées), des protections
périodiques sont fournies gratuitement, «en cas de besoin», aux jeunes filles qui le
demandent. Ce sont généralement les infirmières, mais parfois aussi les personnels
en charge de la vie scolaire, qui assurent ce dépannage, généralement sur le budget
de l’infirmerie.

Compte tenu des enjeux d’égalité des chances évoqués dans la première partie de
ce rapport, on ne peut se satisfaire de cette solution de secours, qui implique pour la
jeune fille de faire une démarche pour aller demander, certaines diraient même
«quémander », un bien de première nécessité.

C’est précisément l’objet de l’expérimentation à venir que de tester d’autres


modalités de mise à disposition gratuite, en s’inspirant des initiatives qui ont vu le
jour au premier trimestre 2019 et d’autres qui se multiplient depuis quelques mois.

Des universités pionnières

Ainsi l’université de Lille19 a réalisé une distribution gratuite de protections


périodiques en janvier 2019, à la fois dans le Hall des locaux de l’Université,

19
Entretien avec Mme Sandrine ROUSSEAU, Vice Présidente de l’Université de Lille
- 23 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

volontairement choisis pour rendre l’opération visible et lutter contre les préjugés et
la « honte », mais également dans des locaux plus discrets. 35 000 packs ont été
distribués, comprenant soit des serviettes hygiéniques ou tampons, soit une coupe
menstruelle. Cette distribution a été accompagnée d’une communication sur
l’importance de disposer de protections menstruelles, au même titre que le papier
toilette ou le savon. Lors de la distribution, les serviettes hygiéniques ont été très
largement préférées aux tampons. Les associations étudiantes avaient été
mobilisées pour assurer la communication autour cette initiative.

Le budget de cette opération s’est élevé à 59 000 euros avec une seule réponse au
marché public. Pour l’année 2019/2020 le budget a quasiment été divisé par 8 pour
les mêmes quantités. Madame Sandrine ROUSSEAU, Vice-présidente de
l’Université de Lille en charge de cette opération a fait le constat de l’universalité de
la problématique de la précarité menstruelle, qui touche toutes les étudiantes quel
que soit leur milieu d’origine.

Cette première distribution gratuite a alimenté la réflexion sur d’autres actions à


mener sur le moyen et long terme au sein de l’université. Plutôt que d’installer des
distributeurs de protections gratuites, qui restent encore rares et ne permettent pas
de proposer différentes marques et fournisseurs, Madame ROUSSEAU projette de
cumuler plusieurs actions : proposer des produits comme des serviettes lavables et
des coupes menstruelles ; mettre en place un réseau d’étudiants relais en soutien
aux étudiants en situation difficile, et placer des protections menstruelles dans les
toilettes via des paniers en libre-service, en partenariat avec des associations
étudiantes.

A Caen, l’association l’ASSUREIPSS20, créée en 2008, a saisi l’occasion d’un forum


sur la santé sexuelle organisé à l’université le 13 mars 2019 pour lancer une collecte
de protections menstruelles sur l’ensemble du site : près de 500 produits ont été
collectés le premier jour, au total 6 600 l’ont été sur les quatre semaines de

20
Association Universitaire de Recherche, d’Enseignement et d’Information pour la Promotion de la
Santé Sexuelle. Entretien avec M. Edouard DUCHEMIN

- 24 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

collectes. Les produits collectés représentaient pour moitié des serviettes


hygiéniques et pour moitié des tampons. Les points de collecte étaient répartis sur le
site, y compris à l’entrée des bibliothèques et lieux de passage. Les produits
collectés ont été distribués via deux partenaires : la plus grande partie des dons a
été reversée à une association locale qui accueille et suit des femmes en grande
précarité, et environ 1 000 produits ont été donnés à l’épicerie solidaire au sein
même du campus. Cette initiative a été récompensée par la ville de Caen. Etudiant
en médecine et concepteur de ce projet, Monsieur Edouard DUCHEMIN a indiqué
réfléchir à d’autres actions pour pérenniser la collecte de produits au bénéfice des
associations partenaires et également pour répondre aux besoins des étudiantes. Là
encore la question des distributeurs se pose, d’autant que dans les nouveaux
bâtiments de médecine les distributeurs dédiés aux préservatifs ont disparu au profit
de distributeurs multi-produits, dont les préservatifs. Une piste à explorer pour mettre
à disposition des protections menstruelles si leur conditionnement s’y prête.

Au fil des mois, d’autres projets de distributions et mises à disposition gratuites ont
été annoncés puis mis en oeuvre à la rentrée universitaire : à l’université de Rennes
2, une distribution gratuite de protections périodiques (9 000 kits de serviettes à
usage unique et tampons bio mais également 1 300 coupes menstruelles et
serviettes réutilisables) a eu lieu entre le 9 et le 13 septembre 201921. Par la suite,
des distributeurs de protections gratuites seront progressivement installés dans les
toilettes. Cette opération d’un coût de 42 000 € bénéficie d’un financement au titre
du budget participatif de l’université (4 000 €) ainsi que du CVEC (contribution de
vie étudiante et de campus). Il est à noter que les votes des étudiant.e.s de
l’université ont porté la distribution de protections périodiques en tête des 10 projets
retenus pour le budget participatif, preuve très encourageante de la prise de
conscience et de l’accélération de l’évolution des mentalités sur la question de la
précarité menstruelle.

21
Distribution de protections périodiques gratuites sur les campus de Rennes 2, site internet de
l’Université Rennes 2, 4 septembre 2019
https://www.univ-rennes2.fr/article/rennes-2-distribue-protections-periodiques-gratuites-pour-lutter-con
tre-precarite
- 25 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Une mobilisation similaire des associations étudiantes féministes de la Sorbonne a


porté ses fruits avec l’allocation d’un budget de 30 000 € au titre du budget
participatif (financement CVEC) pour l’installation de distributeurs de protections
périodiques gratuites 22.

Les collèges du 10ème arrondissement de Paris

Le 8 mars 2019, Madame Alexandra CORDEBARD, maire du 10ème


arrondissement de Paris a annoncé que les collèges publics de l’arrondissement
bénéficieront d’un distributeur de protections périodiques bio et gratuites à compter
de la rentrée 201923. Madame le maire souhaite à la fois combattre la précarité
menstruelle, assurer des conditions de scolarité équitables aux jeunes filles et lutter
contre le tabou des menstruations. Elle développe ce projet en lien étroit avec les
chefs d’établissement et les infirmier.e.s scolaires, afin de parvenir à une
mobilisation de l’ensemble de la communauté éducative24.

Le précédent écossais

Le gouvernement écossais a lancé à la rentrée 2018 un programme de gratuité des


protections menstruelles pour l’ensemble des étudiantes et élèves du pays, soit
environ 400 000 personnes du collège à l’université25. Le budget de cette première
année de mise en œuvre a été fixé à 5,2 millions de livres sterling (5,6 millions

22
A la Sorbonne, des distributeurs de protections périodiques gratuites vont être installés, Libération,
6 juin 2019.
https://www.liberation.fr/direct/element/a-la-sorbonne-des-distributeurs-de-protections-periodiques-gra
tuites-vont-etre-installes_98626

23
Le 10e s’engage contre la précarité menstruelle, site de la mairie du 10ème arrondissement de
Paris, 30 juillet 2019.
https://www.mairie10.paris.fr/ma-mairie/egalite-droits-des-femmes-lutte-contre-les-discriminations/le-1
0e-s-engage-contre-la-precarite-menstruelle-880

24
Entretien avec Madame Alexandra CORDEBARD, Maire du 10ème arrondissement.

25
Access to free sanitary products : BRIA, Housing and Social Justice Directorate, site internet du
gouvernement écossais, 1er octobre 2018.
https://www.gov.scot/publications/access-free-sanitary-products-programme-government-commitment
-business-regulatory-impact/pages/1/

- 26 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

d’euros), soit en moyenne 13 livres par élève (14,20 € environ). Le gouvernement


finance par ailleurs à hauteur de 500 000 livres sterling l’organisation caritative
FareShare pour distribuer gratuitement des protections périodiques aux femmes aux
revenus modestes. L’objectif est de toucher près de 19 000 personnes.

S’agissant du milieu scolaire, les modalités d’approvisionnement et de mise à


disposition gratuite sont déterminées au niveau local, par les collectivités ou les
établissements d’enseignement, dans une démarche partenariale avec l’ensemble
des intervenants. La prise en compte de l’avis des bénéficiaires, notamment les
élèves et étudiantes, sur les modalités et l’effectivité de l’accès aux produits fait
partie intégrante du programme.

Les données détaillées ont été remontées du terrain dès janvier / février 2019 pour
assurer le suivi budgétaire. Un communiqué dressant un bilan succinct des 6
premiers mois du programme a été publié par le gouvernement écossais le 13
septembre dernier26. Entre la rentrée scolaire et février 2019, plus de 8 millions de
produits ont été fournis aux établissements d’enseignement. Selon les chiffres
fournis par 19 universités, près de 3 millions de produits ont été achetés entre
septembre 2018 et février 2019.

Cette première mondiale pour un gouvernement a été précédée d’une


expérimentation pilote de 6 mois conduite dans la région d’Aberdeen de septembre
2017 à février 2018, supervisée par l’association caritative Community Food
Initiatives North East (CFINE). Les publics ciblés incluaient les bénéficiaires
d’associations caritatives et de banques alimentaires, des collégiennes et lycéennes,
des étudiantes et même une école primaire, soit environ 1 000 personnes.

Pendant 6 mois, les participantes à l’expérimentation ont opté entre différentes


modalités de mise à disposition gratuite de protections menstruelles : distribution
directe par les associations, don d’argent liquide pour acheter les protections ou
cartes prépayées à utiliser dans les commerces (à partir de décembre 2017).

26
Sanitary products anniversary, site internet du gouvernement écossai, 13 septembre 2019.
https://www.gov.scot/news/sanitary-products-anniversary/
- 27 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Chaque mise à disposition a été comptabilisée selon les modalités propres à chaque
association.

Outre le relevé des données quantitatives, un questionnaire soumis aux


bénéficiaires ainsi que des entretiens individuels ont complété l’évaluation du
programme pilote. Les résultats ont établi que près des 2/3 des participantes avaient
connu par le passé des difficultés pour accéder à des protections menstruelles, et
58% pour des raisons économiques. Les participantes comme les associations
partenaires ont insisté sur deux éléments : la simplicité d’accès aux produits et
l’absence de stigmatisation liée à la situation de précarité.

La Ville et l’État de New York

Depuis 2016, la ville de New York a rendu obligatoire la mise à disposition gratuite
(par distributeur ou autres procédés) de tampons et serviettes hygiéniques dans les
établissements d’enseignement public, les lieux d’hébergement pour sans-abris et
les prisons27, le coût étant imputé sur le budget général de chaque établissement. Le
1​er juillet 2018, l’Etat de New York a été le premier état américain à adopter une
législation imposant la mise à disposition gratuite de protections périodiques dans
les établissements d’enseignement public.

II.2- Les nombreux enseignements dégagés de la pratique

Les échanges avec les différents interlocuteurs rencontrés dans le cadre de cette
mission ont permis d’identifier un ensemble de bonnes pratiques et de points de
vigilance largement partagés s’agissant de la mise à disposition et/ou distribution
gratuite de protections périodiques.

27
dossier législatif disponible sur le site du New York City Council
https://legistar.council.nyc.gov/LegislationDetail.aspx?ID=2637114&GUID=834E4DFC-7F14-4E1E-81
2F-2CD862A4FC1D&Options=ID%7CText%7C&Search=tampons
- 28 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

L’accès en libre-service, clé de la réussite

Il est important de souligner ici que les acteurs rencontrés qui agissent auprès des
femmes précaires ou au sein des établissements scolaires s’accordent sur la
nécessité d’une mise à disposition en libre-service, sans nécessité de formuler une
demande. Une option également retenue en Ecosse et à New York. Il s’agit en effet
de ne pas faire peser sur les femmes et jeunes filles un regard, donc un contrôle
voire un jugement extérieur sur leur consommation en produits, la périodicité de leur
menstruation, sur le fait qu’elles s’en procurent par ailleurs ou non, ou encore sur
leurs éventuelles difficultés financières.

Le modèle auquel la plupart des représentants auditionnés adhère est celui du


papier hygiénique, qui, par principe, est mis à libre disposition dans les lieux
propices à son usage. Aussi les toilettes des femmes sont le lieu le plus adéquat à la
mise à disposition de protections périodiques, soit dans la partie commune où se
trouve le point d’eau, soit idéalement dans chaque cabine.

L’importance de l’accès à l’eau, à des sanitaires, à des poubelles

La problématique de la précarité menstruelle est indissociable de la question des


lieux accessibles aux femmes pour leur permettre d’utiliser leurs protections
menstruelles dans des conditions d’hygiène, de sécurité et de dignité. Or force est
de constater que l’accès à des toilettes dotées d’un accès à l’eau et de poubelles est
très inégal. Seuls les sanitaires équipés pour l’accès des personnes à mobilité
réduite ont l’obligation de comporter un point d’eau. Pour les femmes les plus
précaires, l’accès à des toilettes gratuites devient de plus en plus difficile en dehors
des lieux d’accueil de jour et d’hébergement d’urgence : il leur faut souvent négocier
avec le personnel de telle ou telle enseigne de restauration rapide ou grande surface
pour y avoir accès. Dans les établissements scolaires l’accès aux sanitaires avec
robinets, savon et poubelles reste trop souvent tributaire des dégradations
récurrentes des locaux, malgré les efforts des collectivités locales et des personnels

- 29 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

et la mobilisation des parents d’élèves.

La pertinence de proposer plusieurs produits, adaptés aux besoins

Les protections menstruelles disponibles en France sont très variées : aux serviettes
hygiéniques et tampons sont venus s’ajouter entre autres les coupes menstruelles,
les serviettes lavables et les culottes menstruelles. Les innovations dans ce secteur
sont prometteuses, notamment pour réduire l’impact environnemental des
protections jetables, mais elles restent des marchés de niche pour le moment. Selon
les chiffres fournis par les industriels, la répartition en volume d’unités vendues de
protections périodiques à usage unique s’établit à 75% de serviettes hygiéniques et
25% de tampons28.
Les intervenants auprès des femmes en situation d’urgence ont insisté sur la
préférence très nette des femmes pour les serviettes hygiéniques, les tampons étant
très peu utilisés. Quant aux coupes menstruelles, serviettes lavables et culottes
menstruelles, leur indéniable intérêt en termes économiques et environnementaux
se heurte au fait qu’elles impliquent un accès à de l’eau et de la lessive, ce qui, nous
l’avons vu, demeure une difficulté pour ces femmes.
Dans les établissements scolaires en Écosse, serviettes hygiéniques et tampons
sont proposés aux élèves.

“Libre-service” signifie-t-il distributeur automatique ?

Face à la problématique du conditionnement, le distributeur automatique, peut-être


parce qu’il est déjà utilisé pour les préservatifs apparaît spontanément comme la
solution première.

En France, peu de distributeurs automatiques -payants ou gratuits- de protections


périodiques existent et sont disposés à la portée du public. Les rares cas existants

28
Chiffres communiqués par Group’hygiène, juin 2019.

- 30 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

se trouvent dans les lieux de transit tels que les aéroports, à des prix parfois très
élevés29.

A l’issue des auditions réalisées dans le cadre de la mission, les fabricants relèvent
la quasi absence de distributeurs automatiques sur le marché français pour proposer
des protections menstruelles. Néanmoins le marché évolue très vite, ainsi la société
Marguerite & Cie a récemment breveté un distributeur de protections périodiques
(tampons et serviettes hygiéniques) spécialement conçu pour la distribution gratuite
de ses produits, notamment à l’université de Rennes 2 et dans des résidences
CROUS en Bretagne.

En vue d’expérimenter la distribution en libre service, le manque actuel doit être


considéré et le format du système de distribution devra faire l’objet d’une attention
particulière lors d’éventuels appels d’offre ouverts dans le cadre de
l’expérimentation. Cependant d’autres pistes pourraient être à explorer comme la
mise à disposition de serviettes hygiéniques et tampons dans des panières dans les
toilettes des femmes.

Vigilance et exigence quant à la qualité des produits et leur composition

Au cours des auditions menées pour l’établissement du présent rapport, plusieurs


interlocuteurs ont appelé de leurs voeux une réglementation effective de la
composition et de l’étiquetage des protections périodiques. D’autre ont souligné que
la demande de produits issus de l’agriculture biologique et respectueux de
l'environnement progresse rapidement, notamment chez les jeunes femmes.

Les études de la DGCCRF30 puis de l’ANSES31 sur l’évaluation de la sécurité des


protections intimes ont mis en évidence la présence de substances chimiques - dont

29
2 euros les deux tampons et 2 euros les 2 serviettes hygiéniques dans les distributeurs à l’aéroport
Roissy-Charles de Gaulle.
30
Sécurité des produits d’hygiène féminine, enquête, DGCCRF, mai 2017
https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/securite-des-produits-dhygiene-feminine

31
Evaluation de la sécurité des produits de protections intimes, ANSES juillet 2017
https://www.anses.fr/fr/content/evaluation-de-la-s%C3%A9curit%C3%A9-des-produits-de-protections-
intimes

- 31 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

certaines interdites en France - en très faible concentration et concluent à l’absence


de risque lié à la présence de ces substances.

Cependant il n’existe pas de règlementation ou de normes fixant la teneur maximale


pour ces substances dans les produits d’hygiène féminine, pourtant en contact
prolongé et répété avec les muqueuses. Rappelons qu’au cours de sa vie une
femme utilise plus de 10 000 protections périodiques à usage unique ...

Dans ce contexte de lacune réglementaire, l’Anses recommande donc aux fabricants


“​d’améliorer la qualité des matières premières et de réviser certains procédés de
fabrication afin d’éliminer ou, à défaut, de réduire autant que possible, la présence
de ces substances, en particulier celles présentant des effets « cancérogènes,
mutagènes ou reprotoxiques » (CMR), perturbateurs endocriniens ou sensibilisants
cutanés​.”

Il devient urgent d’élaborer au niveau européen un cadre réglementaire afin de


limiter la présence de ces substances dont certaines sont cancérigènes, mutagènes
et reprotoxiques.

S’agissant de l’information sur la composition détaillée des produits délivrée par les
fabricants, des efforts sont également à faire. L’enquête publiée par l’association 60
millions de consommateurs en février 201932 révèle que seule la moitié des 15
références de l’essai affiche la composition des produits sur l’emballage, certains
renvoyant à leur site internet et d’autres ne fournissant aucune information, ni sur
l’emballage ni en ligne, notamment les marques de distributeurs.

Les consommatrices ne disposent donc pas à ce jour d’une information explicite sur
la composition de leurs protections périodiques.

La DGCCRF a en revanche précisé que l’ensemble des notices et emballages de


tampons assurent de manière visible, lisible et explicite une information et une mise
en garde sur le Syndrome de Choc Toxique.

32
https://www.60millions-mag.com/2019/02/21/tampons-et-serviettes-connaitre-la-composition-c-est-c
oton-12464

- 32 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Les experts qui ont réalisé l’étude de l’ANSES soulignent quant à eux que “l​es
matériaux de fabrication des protections intimes sont mal documentés et que les
auditions des représentants des fabricants de ces produits n’ont pas permis de les
caractériser de façon précise. Un même manque d’information a été constaté pour la
description des auxiliaires de fabrication comme les colles par exemple, ou les
substances ajoutées intentionnellement (parfums, encres, etc.)​”.

L’Etat de New York vient d’adopter le 11 octobre dernier, à l’occasion de la journée


internationales de la fille, une loi imposant l’affichage sur les protections périodiques
d’une liste explicite et visible de tous les ingrédients, dans l’ordre d’importance33.
Cette loi entrera en vigueur dans 6 mois et prévoit un délai de 18 mois pour
permettre aux fabricants de développer les nouveaux emballages ou étiquettes. Le
non respect de cette législation exposera les fabricants à une pénalité financière
égale à 1% du volume annuel de leur ventes dans l’état de New York.

Par ailleurs certains interlocuteurs ont souligné qu’il n’existe pas encore de
certification écologique ou biologique spécifique aux protections menstruelles à
usage unique alors que ce marché se développe de façon très dynamique, dans le
commerce traditionnel ou en ligne. Des certifications existent en revanche pour le
coton utilisé pour la fabrication. Plusieurs start up françaises ont vu le jour ces
dernières années sur le segment bio du marché des protections à usage unique,
proposant à leurs clientes des boîtes mensuelles livrées à domicile, et souvent
partenaires d’association de lutte contre la précarité menstruelle. Aux manettes des
femmes entrepreneures engagées, qui ont bataillé pour lever les fonds nécessaires
à leur entreprise… tabou, vous avez dit tabou ?

Le besoin d’information et d’éducation sur les menstruations

Le constat partagé par la plupart des interlocuteurs rencontrés est celui d’une
méconnaissance encore trop répandue du cycle des menstruations et de l’anatomie
féminine en général. Pour les femmes en situation de précarité ce constat se double

33
https://www.governor.ny.gov/news/day-girl-governor-cuomo-signs-legislation-make-new-york-first-st
ate-nation-require-disclosure

- 33 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

d’un accès très difficile à des consultations de gynécologie. Dans le cadre scolaire, il
a été souligné que l’éducation sur les menstruations est trop souvent associée à
l’éducation à la sexualité, alors qu’elle relève de la connaissance du corps et non du
domaine de la vie sexuelle et affective au sens strict34. Ainsi les menstruations sont
le plus souvent abordées trop tardivement au collège et sous l’angle de la
reproduction, ce qui reste un angle réducteur et ne permet pas d’aborder la question
de la gestion de leurs règles par les jeunes filles, ni celle des douleurs associées,
encore moins de lutter contre les stéréotypes. Il faudrait (dé)construire l’éducation
sur les menstruations et s’interroger sur l’opportunité de débuter cette éducation dès
la fin de l’école primaire, pour les filles comme les garçons.

La collecte et l’approvisionnement

Deux formes de collectes ont été observées auprès de deux principales sources
d’approvisionnement.

La première forme de collecte se fait auprès du grand public, dans des lieux divers
et variés. Particulièrement mobilisée dans la lutte contre la précarité menstruelle
depuis 2015, l’association “Règles Élémentaires” organise de nombreuses collectes
dans des établissements et institutions publiques comme dans des espaces
associatifs ou même chez des commerçants (une quarantaine de points et boîtes de
collecte à travers la France en octobre 2019). L’association estime à plus de 35 000
le nombre de femmes touchées par ses actions de distribution de protections
périodiques, qu’il s’agisse de produits à usage unique ou de produits réutilisables
(serviettes lavables, culottes hygiéniques, coupes menstruelles ou “cups”). Les
protections périodiques collectées par Règles Élémentaires sont ensuite distribuées
aux femmes sans abri et en situation précaire par des organismes comme
l’Association pour le Développement de la Santé des Femmes, ou encore le Samu
Social et la Croix Rouge.

Le second type de collecte provient directement des entreprises fabriquant des


protections périodiques. Plusieurs fabricants ont développé à titre individuel des

34
Entretien avec le planning familial.

- 34 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

actions de RSE et des partenariats avec des associations caritatives35. C’est


essentiellement pour des raisons de garantie de la fiabilité des produits que
l’association “Agence du don en nature” (ADN) collecte les dons de produits non
alimentaires (protections menstruelles entre autres) directement auprès des
entreprises et fait ainsi l’intermédiaire avec les acteurs de la solidarité, qui les
redistribuent ensuite auprès des publics démunis. D’autres acteurs tels que Dons
solidaires interviennent également sur ce champ d’action.

ADN est présente sur 75 départements (hors Outre-mer). Symbole de son coeur
d’activité, la logistique représente les deux tiers de son budget. En raison de son
maillage territorial et partenarial, avec 800 associations partenaires (dont un tiers
d’épiceries sociales et solidaires), elle constitue un acteur de référence sur la partie
non alimentaire des acteurs de l’accompagnement des personnes sans domicile
fixe, Emmaüs, Aurore ou encore l’Armée du salut, et de la protection de l’enfance,
en lien notamment avec SOS villages d’enfants. Les besoins en protections
hygiéniques sont croissants car de plus en plus de femmes sont accueillies dans le
cadre de ces dispositifs.

L’ADN récupère ponctuellement des protections menstruelles invendues par la


société Procter & Gamble. Cependant, tributaire des invendus, l’une des principales
difficultés rencontrées par l’ADN pour approvisionner ses partenaires en protections
périodiques est l’irrégularité des dons et souvent en quantités insuffisantes pour
pouvoir fournir l’ensemble des associations.

Indépendamment des expérimentations, et afin de faciliter les dons d’entreprises la


présence de la mention “don” à l’article 5 du projet de loi pour une économie
circulaire adoptée au Sénat par voie d’amendement36 facilitera le travail des
associations bénéficiant de dons en nature des entreprises, notamment des dons de
protections périodiques.

35
Ainsi le partenariat entre la Croix Rouge française et Essity pour la distribution annuelle de 100 000
kits d'hygiène (homme et femme) lors de maraudes (audition de Group’Hygiène).
36
Amendement n°572 rect, 1ère lecture au Sénat du projet de loi Économie circulaire, Monsieur
Frédéric MARCHAND, sénateur du Nord.
https://www.senat.fr/amendements/2018-2019/728/Amdt_572.html

- 35 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

D’autres initiatives solidaires ont également vu le jour récemment. L’entreprise


Marguerite & Cie en est un exemple. Cette entreprise qui vend des protections
périodiques en coton biologique, offre pour chaque lot de protections hygiéniques ou
“box” vendu son équivalent à l’ADSF, afin que l’association les distribue aux femmes
en situation de grande précarité et d’isolement.

Ces trois exemples parmi tant d’autres qui fleurissent sur le territoire national, ne
suffisent pas aujourd’hui à répondre aux besoins des structures accueillant les
publics ciblés. Aussi, suivre leur évolution en parallèle de l’expérimentation, voire
proposer des modalités de mise en oeuvre s’appuyant entre autres sur ces initiatives
pourrait faciliter le développement plus large de la gratuité des protections
périodiques.

La question du gaspillage et des déchets

Lors de distributions gratuites de produits quels qu’ils soient, les risques de


gaspillage existent. Dans ce contexte, les organisations de la sphère solidaire ne
semblaient guère inquiétées de cette problématique en raison de la nécessité
flagrante de donner l'accès à ces protections. De par leur vécu, il est peu probable
que du gaspillage soit constaté ou bien à la marge.

Pour ce qui est du public scolaire, les acteurs rencontrés ont exprimé spontanément
des appréhensions relatives au gaspillage mais également aux éventuelles
dégradations, qui sont malheureusement à craindre au sein des établissements. Si
ces craintes sont légitimes, notamment au démarrage d’un dispositif, elles ne
peuvent constituer une fin de non recevoir.

Sur les manières de se prémunir face à un éventuel phénomène de gaspillage, les


avis divergent. Certains acteurs souhaiteraient que ce soit les infirmières qui
distribuent sur demande des protections, tandis que pour d’autres le fait que les
protections soient placées dans le lieu où l’intimité de chacune est préservée, à
savoir les cabines de toilettes, permettra une meilleure régulation.

- 36 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Enfin, un autre sujet interroge les représentants rencontrés : les protections lavables
et réutilisables. Si l’avantage économique - une coupe menstruelle coûte
généralement entre 10 et 25 euros et est utilisable sur une durée de 5 ans - et
écologique pour des adolescentes et femmes sensibilisées aux intérêts de tels
produits ne fait pas débat, la plus grande partie des acteurs interrogés voient la
distribution de coupes menstruelles comme comportant des risques de mauvaise
utilisation ou de gaspillage. En effet, ces produits ne sont pas forcément les plus
faciles à utiliser sans avoir été correctement informée sur les modalités d’usage. La
nécessité de stériliser régulièrement la coupe en période d’utilisation représente
aussi de fait un risque sanitaire . Cette problématique se présente également pour
les femmes précaires dont l’une des difficultés du quotidien est celle de l’accès à des
points d’eau.

Aussi, conscients de l’intérêt écologique et financier que représente l’utilisation de


coupe menstruelle les acteurs semblaient de prime abord convaincus de la
pertinence d’intégrer une présentation de ce type de produit et de son usage lors
d’ateliers d’information sur les règles et l’utilisation de protections menstruelles sans
nécessairement procéder à des distributions, au moins s’agissant du public scolaire
et des femmes en situation de grande précarité. Il en va autrement des universités,
où des distributions de cup et serviettes lavables ont déjà été organisées.

La difficulté de budgéter

Comme remarqué précédemment le sujet n’ayant fait l’objet que de peu d’attention
de la part des pouvoirs publics, aucune évaluation des besoins n’existe à l’heure
actuelle. Besoins pour lesquels il serait bien entendu plus aisé de déterminer un
cadre budgétaire linéaire ayant vocation à y répondre.
Face à cette difficulté la Maire du 10​e arrondissement de Paris, Alexandra
CORDEBARD, a pris le parti de prévoir le maximum de protections menstruelles
pour l’ensemble des élèves filles des collèges de son arrondissement. Arrivant à un

- 37 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

budget maximal de 20 000 euros pour les 6 établissements concernés sur l’année
scolaire 2019-2020 à venir37.

Malgré l’inconvénient de présenter un budget couvrant l’ensemble des éventuels


besoins et donc un budget « gonflé » pour une première année de mise en place,
cette méthode présente deux avantages essentiels. Le premier avantage est
l’impossibilité de rupture des stocks, le second est la possibilité de comparer la
différence entre les besoins potentiels (maximaux) et les besoins réels.

Enfin un troisième aspect positif est que les stocks restant à l’issue d’une première
année, par un système de roulement évident, permettront d’approvisionner les
stocks de l’année suivante qu’il s’agit d’ajuster selon les enseignements tirés de
l’évolution des stocks de l’année passée.

Tenant compte de ces difficultés et afin de suivre au mieux les implications


financières de l’expérimentation, son financement doit être consacré uniquement aux
protections périodiques sécurisées - avec un stock suffisant pour ne pas manquer de
produits - à minima sur l’ensemble de l’année. Qui plus est, afin de faciliter la mise
en oeuvre de l’expérimentation par les pouvoirs publics, il conviendrait qu’au sein du
projet de loi de finance, les programmes budgétaires utilisés relèvent de la même
mission.

L’évaluation des dispositifs

Toute expérimentation doit faire l’objet d’une évaluation rigoureuse. Pour cela il est
nécessaire de définir des critères, en amont de leur mise en place, afin d'estimer au
mieux les besoins. En l’absence actuelle de véritable évaluation à l’échelle nationale,
l’un des objectifs de l’expérimentation est de rendre compte des besoins des
différents publics ciblés.

D’autre part par comparaison l’évaluation devra mesurer la pertinence des dispositifs
mis en oeuvre pour répondre aux besoins, leur efficacité selon les différents modèles

37
Entretien avec Mme Alexandra CORDEBARD, Maire du 10​e​ arrondissement de Paris.

- 38 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

utilisés. Cela permettra ensuite de confronter ces formats et de tirer les leçons
empiriques des expérimentations.

La participation des bénéficiaires à la conception du dispositif et à son


évaluation

L’exemple écossais est à ce titre éclairant : les bénéficiaires ont été associés au
projet et à son évaluation tant lors de l’expérimentation d’Aberdeen que depuis de la
mise en place du plan gouvernemental. La capacité à répondre effectivement aux
attentes des bénéficiaires est d’ailleurs un des critères d’évaluation du programme
gouvernemental en cours.

III.​ ​Propositions pour une expérimentation de la gratuité

III.1- Le périmètre territorial : pertinence de l’échelle départementale

Détenteurs de la compétence sociale, les Conseils départementaux paraissent être


l’échelon territorial à privilégier comme chef de file et coordinateurs des projets
d’expérimentation à mener au sein de territoires. De plus, il serait bénéfique que
parmi les départements désignés figurent plusieurs typologies de territoires : ruraux,
urbains et Outre-Mer. En effet, ces trois types de territoires selon leurs particularités
sont confrontés différemment à la précarité menstruelle et plusieurs départements
pourraient être favorables aux expérimentations38, car ressentent déjà la nécessité
d’informer et de sensibiliser sur le sujet des règles et de l’accès aux protections
hygiéniques. Pour l’ADF l’un des points clés pour qu’une expérimentation soit menée
réside dans l’implication des personnels de direction des collèges39.

Bien que la pauvreté et la précarité soient présentes parmi les habitants de


territoires ruraux, urbains et d’Outre-Mer, les femmes sont confrontées de manières
différentes à la précarité menstruelle au sein de ces territoires. En outre, dans

38
Audition de l’Assemblée des Départements de France

39
Ibid.

- 39 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

certains territoires ruraux les acteurs de la solidarité peuvent être plus rares et
maillent plus difficilement le terrain que dans des territoires urbains où la densité de
ces acteurs favorise les actions communes et l’accès des publics. Alors que les prix
appliqués aux protections périodiques en Guyane ou à Mayotte40 peuvent être près
de deux fois plus élevés qu’en métropole et que les taux de pauvreté bien plus
importants aggravent les difficultés d’accès à ces produits de base. Expérimenter sur
ces diverses typologies de territoires permettrait de mieux en percevoir les enjeux et
mieux préparer la suite des expérimentations.

III.2- Recommandations selon les lieux d’expérimentation

Afin de cibler au mieux les publics choisis pour l’expérimentation et afin de pas les
stigmatiser ou d'en freiner l'accès, une expérimentation de mise en libre-service de
protections menstruelles devra s’orienter vers des lieux où les femmes pouvant en
bénéficier n’auront pas de limitation d’accès.

Les lieux fréquentés par les personnes précaires et accompagnées

Ces recommandations font suite aux retours du terrain apportés par les acteurs
rencontrés et visent à la fois à prendre en compte les pratiques qui fonctionnent
auprès des publics ciblés et à éviter celles pour lesquelles les mêmes acteurs ont pu
constater des écueils importants.

En vue de l’expérimentation auprès des publics précaires, ​les recommandations


suivantes ont été retenues :

1- Mettre en place des expérimentations de mise à disposition ​en libre-service des


protections périodiques, afin d'en faciliter l'accès.

Les termes « libre-service » et « libre disposition » précisent l’importance pour les


femmes fréquentant ces lieux de ne pas avoir à engager une démarche auprès des
acteurs ou à formuler une quelconque demande écrite ou verbale.

40
Audition de l’association Mlézi Maore

- 40 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Dans l’idéal les protections périodiques seront disposées de sorte à ce que chacune
puisse se servir dans des cabines de toilette. A défaut de possibilité d’installation
dans les cabines de toilette, ces protections pourront être disposées de sorte à être
visibles et à laisser la possibilité à chacune de se servir.

2- Expérimenter la mise en libre disposition de protections périodiques dans des


lieux ciblant les femmes en situation de précarité tels que : les centres d’accueil de
jour, les centre d’hébergement d’urgence, les hôtels sociaux, les CCAS, les banques
alimentaires. Cibler ces lieux fréquentés exclusivement par les publics ciblés par
l’expérimentation permettra d’atteindre les femmes priorisées par le dispositif sans
nécessité de contrôle ou de vérification d’éventuelles conditions à remplir pour être
bénéficiaires. De tels types de contrôle risqueraient en effet de constituer comme
nombre de dispositifs conditionnés un effet désincitatif à l’usage, voire stigmatisant.

3- Le suivi précis de l’évolution des stocks devra être effectué. Cela permettra
d'évaluer plus précisément les besoins des femmes précaires fréquentant les
structures et l’efficacité du dispositif testé.

4- Aucun relevé nominatif ou anonyme ne devra être effectué au moment de la


distribution, afin d’éviter toute impression de surveillance.

5- Respectant le point de vue des acteurs de terrain rencontrés, la mission


recommande que seules les protections jetables et simples d’usage soient mises à
disposition, telles que les serviettes hygiéniques et tampons périodiques des publics.
Excluant par conséquent pour des raisons d’accessibilité les autres protections telles
que les coupes menstruelles ou sous vêtement lavables.

6- Des ateliers d’information sur les règles et la gestion des menstruations pourront
être proposées et organisés par des acteurs qualifiés et expérimentés sur la santé et
l’hygiène féminine. Ces ateliers pourront être l’occasion d’informer les publics sur les
usages relatifs aux protections périodiques réutilisables.

- 41 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Femmes écrouées

Etant donnée les spécificités du milieu carcérale, les modalités d’expérimentation


précédemment ne peuvent être appliquées au système de cantine. Aussi plusieurs
possibilités d’expérimentation sont à envisager.

Recommandations :

1- La création d’un bloc dédié à l’hygiène féminine pouvant comprendre des


serviettes hygiéniques, des tampons, des produits hygiéniques bio, des coupes
menstruelles avec du désinfectant voire des stérilisateurs, des gels nettoyants au PH
neutre, le tout à des prix préférentiels, c’est à dire équivalents à ceux des grandes
surfaces.

2- Une deuxième possibilité serait de permettre la commande et l’approvisionnement


gratuit de modèles de protections “périodiques basiques” (serviettes et tampons), à
côté de la création du bloc hygiène féminine.

3- Il paraît pertinent, étant donnés l’urgence et le faible impact budgétaire à l’échelle


de l’État que pourrait avoir une politique de lutte contre la précarité en direction des
femmes écrouées et prenant en compte leur nombre restreint (2 521), ​que dès le
lancement de l’expérimentation, soit actée sa pérennisation​. L’expérimentation
permettant d’anticiper les éventuelles difficultés de la généralisation pérenne de la
mesure à l’ensemble des établissements pénitentiaires où des femmes sont en
détention.

Les établissements d’enseignement

L’expérimentation d’une mise à disposition gratuite de protections menstruelles,


serviettes hygiéniques et tampons, pour toutes les élèves au sein des
établissements doit permettre de mesurer les besoins et de tester différentes
modalités de distribution, sans reposer sur les seules infirmières scolaires, dès lors
que, rappelons-le, les règles ne sont pas une maladie. Les infirmières et infirmiers

- 42 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

scolaires sont des partenaires essentiels pour accompagner l’expérimentation,


notamment par des interventions d’éducation aux menstruations.

Les recommandations suivantes :

1- Idéalement l’ensemble des collèges et des lycées d’un même département


devraient être inclus dans l’expérimentation. Toutefois, il convient de s’assurer de
l’adhésion de chaque équipe éducative à l’expérimentation, dès lors que sa
mobilisation est un élément essentiel de la mise en œuvre effective du projet.

2- Les élèves et leurs élus, les parents d’élèves, plus largement l’ensemble de la
communauté éducative sera encouragé à participer activement à l’expérimentation
et à son l’évaluation, notamment au travers le Comité d’éducation à la santé et la
citoyenneté de chaque établissement, mais également des questionnaires auprès
des élèves.

3- L’expérimentation devra proposer plusieurs modalités de mises à disposition de


protections menstruelles, chaque établissement participant étant le mieux placé pour
choisir celle qui correspond à la disposition des locaux pour éviter autant que
possible les dégradations et mésusages : distributeurs installés dans les toilettes des
filles ; distributeurs installés près de l’infirmerie ou de la vie scolaire ; accès en
libre-service sans distributeur dans des locaux accessibles aux élèves (vie scolaire),
voire gérés par les élèves (foyers, Maison des collégiens, maisons de lycées, FSE).

4- Les protections menstruelles mises à disposition pourront inclure serviettes


hygiéniques et tampons, avec une large prédominance des serviettes hygiéniques,
notamment au collège. Les produits devront présenter un haut niveau de qualité et,
compte tenu de l’absence de certification écologique ou biologique des protections,
une attention particulière devra être apportée à la composition et aux procédés de
fabrication des produits ainsi qu’aux matières premières utilisées.

5- L’achat des protections menstruelles sera pris en charge par la collectivité


territoriale en charge du budget de fonctionnement des établissements (département

- 43 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

ou région) qui recevra une compensation de l’état au titre de l’expérimentation. Les


mécanismes de groupement d’achats seront mobilisés.

6- L’expérimentation conduite dans les établissements devrait comporter un volet


d’heures de sensibilisation sur les menstruations pour tous les élèves, en s’appuyant
sur les actions proposées par le CESC en lien avec les infirmières scolaires et des
intervenants extérieurs habilités et surtout expérimentés.

III.3- L’aspect budgétaire

Afin de mettre en place ces expérimentations il conviendrait de s’appuyer sur deux


programmes budgétaires de la ​Mission Solidarité, insertion et égalité des
chances du prochain projet de loi de finances 2020. Le ​Programmes 304 -
Inclusion sociale et protection des personnes​, concernant le volet dignité et
actions en direction des femmes précaires et le ​programme 137 - Egalité entre les
femmes et les hommes pour les actions à mener du sein de l’éducation nationale
et au sein des universités.

La formule à appliquer pour calculer le budget nécessaire pour chaque public est la
suivante :

Budget = F x 13 x 20 x 0,12

Où le budget de chaque expérimentation dépend de F le nombre de femmes ou


adolescentes ciblées, 13 le nombre de périodes menstruelles dans l’année, 20 est le
nombre moyen de protections menstruelles utilisées par période41 et 0,12 le prix
moyen à l’unité d’une protection périodique (serviette et tampon) en euro42.

Femmes précaires :
Pour les femmes fréquentant des lieux d’accueil et d’accompagnement solidaire, le
budget dédié est difficile à évaluer en raison notamment de l’absence de statistiques

41
Sur la base de l’étude de Chase et al., 2007, repris par : l’évaluation de la sécurité des produits de
protections intimes rédigée par ANSES juillet 2017, établissant que les femmes utilisent entre 11 et
30 tampons par cycle et une médiane de 20 tampons par cycle menstruel.

42
Audition de Group’Hygiène

- 44 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

sur ces publics. Aussi il est ici proposé d’estimer les besoins en considérant les
femmes vivant sous le seuil de pauvreté sur l’ensemble du territoire national à
hauteur de 2,615 millions43.

Afin d’affiner les estimations du nombre de femmes ciblées, il est possible, en


s’appuyant sur la répartition des âges, de considérer qu’environ 40 % de femmes
sont actuellement menstruées (en moyenne menstruées pendant 35 ans, pour une
espérance de vie de 85,3 ans44).

De plus dans le cadre de ces expérimentations, l’échelon départemental semblant le


plus approprié comme relai de l’Etat pour les mener, cette estimation haute peut être
ramenée à un budget moyen par département de 320 000 euros pour la première
année d’expérimentation.
Cependant, l’ensemble des femmes en situation de pauvreté ne fréquentant pas
systématiquement les lieux d’accueil, il est à noter que cette estimation reste
d’autant plus supérieure aux besoins des publics fréquentant les lieux d’accueil.

Pour les femmes écrouées :


L’application la plus simple du calcul présenté est celle destinée à définir la quantité
et le budget nécessaires à l’approvisionnement des établissements pénitentiaires sur
l’ensemble du territoire national. Pour cela on s’appuie sur un nombre de 2 521
femmes écrouées sans aménagement de peine en Métropole et Outre-Mer a​u 1​er
avril 201945. En effet, considérant la consommation médiane de 20 protections
périodiques par période menstruelle, une moyenne de 13 périodes par an pour les
femmes menstruées et un prix moyen en sortie de caisse de 0,12 euros, le budget
annuel pour approvisionner l’ensemble des femmes écrouées s’élèverait à moins de
79 000 euros pour la première année​.

A l’image du calcul appliqué pour les populations précaires, ce chiffre est une
estimation haute, afin de viser suffisamment large et d’éviter “les mauvaises

43
​Source : Insee - Données 2015

44
Source : Insee - Données 2018

45
Effectifs au 1​er​ avril 2019, source : DAP – SDME – Me5
- 45 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

surprises” sur le terrain, comme une pénurie, ou bien au moment de l’évaluation en


constatant que l’estimation des besoins ne serait pas complète en raison d’une
réponse en deçà de ceux-ci.

Ainsi, ce calcul représente une estimation au-delà du maximum des besoins en


considérant virtuellement que l’ensemble des femmes écrouées sont menstruées.
Aussi les dépenses nécessaires seraient inférieures à ce premier calcul et
l’expérimentation permettrait assez vite d’affiner les estimations. Considérant le
faible budget nécessaire, la gratuité des protections périodiques pourrait se faire dès
la première année dans l’ensemble des établissements pénitentiaires.

Élèves de collèges et lycées :


Le montant budgétaire du volet scolaire et universitaire de l’expérimentation pourrait
se calculer sur la base de cette formule :

Budget = N​e​ x P​s​ x 15 x 0,12


Budget = N​e​ x 19,80

Où N​e représente le nombre d’étudiantes dans les établissements impliqués, 11 le


nombre de périodes menstruelles au cours de l’année scolaire et 15 est une
estimation haute du nombre de protections utilisées sur le lieu de scolarité. Un
budget annuel de 19,80 euros par étudiante serait ainsi nécessaire.

Il est une nouvelle fois à noter que ce calcul prévoit la marge la plus haute répondant
à l’ensemble des besoins des filles scolarisées sur l’année scolaire.

Chacun des calculs proposés prend en compte une sur-évaluation afin d’éviter de
manquer de protections et de passer à côté de besoins pouvant se révéler
importants en cours d'expérimentation. Il s’agit d’une hypothèse haute.
Volontairement plus haute que réaliste, cette estimation permet d’anticiper un
ordre de grandeur maximal. ​En raison de cette anticipation, il convient
d'échelonner les commandes au cours de l’année, afin d’ajuster les stocks en
fonction de l’évolution des stocks initiaux.

- 46 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

De plus, passée la première année de mise en oeuvre, l’expérience écossaise a


démontré une forte baisse des prix à l’achat des stocks de protections périodiques
abondant les distributions libres par une adaptation des fabricants et une meilleure
mise en concurrence un an après l’ouverture de marché nouveau.

Après une année d’expérimentation s’appuyant sur des prévisions hautes, il sera
donc possible d’affiner les estimations des besoins et donc des budgets
nécessaires. En plus de la sur-évaluation forte des besoins cette estimation, en
l’absence de marché public de référence, prend en compte des tarifs tels que ceux
pratiqués dans la grande distribution. La première année sera forcément plus
coûteuse, ne serait-ce que par le coût d’investissement initial nécessaire à
l’installation de distributeurs. L’expérimentation nécessitant d’ouvrir un appel d’offres
devrait bénéficier de prix “en gros” bien moindres que ceux ici pris en compte.

III.4- Une année d’expérimentation

La durée recommandée pour l’expérimentation est celle d’un an pour deux


principales raisons.

La première raison est que cette expérimentation nécessitera à la fois une


appropriation et une familiarisation aux enjeux de la part de l’ensemble des acteurs
impliqués. Qu’il s’agisse des publics femmes précaires fréquentant tous lieux
précédemment cités, filles scolarisées, femmes écrouées, ou bien des acteurs
nécessaires à l’expérimentation ainsi que de la population du territoire dans lequel
s'inscrit l’expérimentation afin de percevoir l’impact des politiques développées sur
l’opinion publique générale.

La seconde raison justifiant une expérimentation sur une année est d’un ordre plus
pratique. En effet, pratiquée pendant une année, l’expérimentation permettra de
mieux rendre compte des problématiques s’appliquant tout au long de l’année,
notamment les questions d’approvisionnement, de réapprovisionnement des lieux de
distribution de gestion des stocks, leurs évolutions, les éventuelles évolutions de
rapport aux questions liées aux menstruations et aux protections périodiques chez
les publics ou encore les questions financières et budgétaires rapportées à une

- 47 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

année.

III.5- COPIL et comité de suivi

Au niveau national il reviendra au secrétariat d’État à l’égalité femmes-hommes


d’animer le projet et en lien avec les autres ministères concernés – Éducation
nationale, Solidarités et santé en tête – d’en assurer la transversalité devant se
décliner au sein des territoires.

Au niveau plus local l’expérimentation pourrait par exemple, sous réserve d’une
procédure rapide, faire l’objet d’un appel à projet afin de trouver les conseils
départementaux volontaires pour en assurer le rôle de chef de file – coordinateur.
Une fois les collectivités désignées : un COPIL incluant l’ensemble des acteurs à
impliquer sur le projet d’expérimentation à l’échelle territoriale devra être créée. Ces
comités de pilotage ont pour vocation d’être transversaux pour garantir la vision
globale du projet et entretenir entre autre le lien entre les différents volets de
l’expérimentation et les échanges d’expérience entre les acteurs impliqués.

Dès lors que l'expérimentation entre en vigueur, le COPIL assure son suivi en
s’appuyant sur les critères d’évaluation définis ci-dessous ainsi que selon des
critères que les membres du COPIL auront jugés pertinents d’observer en fonction
notamment des particularités du territoire.

III.5- Critères d’évaluation

Les expérimentations devront être évaluées selon des critères de réussite définis en
amont de leur mise en place. Ces critères devront notamment servir à rendre
compte de la pertinence des dispositifs et de l’efficacité des différents modèles de
mise en oeuvre afin de pouvoir ensuite comparer et tirer les leçons empiriques des
expérimentations.

Ces critères​, en plus de ceux adaptés à chaque territoire selon ses particularités,
pourront relever de :

- 48 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

➢ L’efficacité de l’expérimentation ;

➢ L’évaluation de la réponse aux besoins via un suivi rigoureux de l’évolution


des stocks ;

➢ L’observation des mésusages (gaspillage apparent) et leur évolution ;

➢ Du nombre de séances d’information ;

➢ L’analyse de la mobilisation des parties prenantes ;

➢ L’utilisation du questionnaire de satisfaction auprès des bénéficiaires et des


acteurs.

- 49 -
Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Pour la dignité et l’égalité femmes-hommes :


des protections périodiques pour toutes.

A l’issue de la présente mission, l’expérimentation se conçoit comme une étape


nécessaire vers l’idéal de la mise en libre service des protections périodiques dans
l’ensemble des lieux accueillant du public.
Nécessaire tout d’abord pour évaluer les besoins. En l’absence actuelle de données
chiffrées sur le sujet, l’expérimentation, apportant une attention forte à l’évaluation
des besoins permettra de mieux préparer la suite.
Expérimenter permettra d’informer, de sensibiliser, d’entretenir et de faire avancer le
débat dans l’opinion publique sur un sujet crucial aux droits des Femmes.

Ensuite, parce que le besoin en protections périodiques touche toutes les femmes et
adolescentes menstruées, il est important que cette expérimentation soit menée
dans des lieux accueillant des femmes précaires et dans des établissements
scolaires. Le but étant ainsi de débuter par le ciblage de femmes adultes aux faibles
moyens financiers, et s’attaquer ainsi à la cause économique de la précarité
menstruelle. Il s'agira aussi de procéder à l’expérimentation dans les établissements
d’enseignement du second degré afin d’informer les adolescentes sur les bonnes
pratiques d’entretien de l’hygiène féminine et de prévenir les pratiques à risque (des
remplacements des protections périodiques par des bricolages dangereux, des
protections gardées trop longtemps notamment).

Pour un public comme pour l’autre l’expérimentation doit s’appuyer sur trois mesures
de mise en oeuvre :

1- La distribution de protections périodiques


2- Des ateliers d’information
3- Des supports de communication permettant d’interpeller le grand public sur le
sujet de la précarité menstruelle et l’implication des adolescentes et femmes ciblées
via par exemple la mise en ligne d’un site internet participatif dédié ou encore la
sollicitation de “Youtubeurs” en appui à l’expérimentation.

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Alors que la gratuité des protections périodiques dans les lieux définis accueillant
des publics doit être le but à atteindre, il apparaît indispensable pour l’heure d’en
passer par l’expérimentation, afin d’une part de mieux évaluer les besoins, aucune
étude n’ayant à l’heure actuelle été réalisée dans ce sens. D'autre part, pour en
analyser les résultats les plus pertinents. Les questions pour une mise en oeuvre la
plus efficace possible devraient également être éclairées par les retours
d’expérimentation.

De plus, il est primordial de suivre et s’instruire des expériences initiées par les
acteurs déjà mobilisés dans la lutte contre la précarité menstruelle, à l’image de
ceux rencontrés lors des auditions et ayant éclairé les travaux de cette mission, en
parallèle des expérimentations à mener.

Pour plus d’égalité, pour la dignité et l'émancipation, l’objectif que doit poursuivre
une politique de gestion de l’hygiène féminine est celui de la généralisation de la
mise à disposition des protections menstruelles dans les espaces accueillant du
public. La finalité doit être le libre-service des protections menstruelles dans les lieux
publics au même titre que pour le papier hygiénique.

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

ANNEXES

1- Liste des personnes auditionnées

2- Sondage Ifop sur la précarité hygiénique du 19 mars 2019,


demandé par Dons solidaires

3- Étude réalisée par ​Interlogement 93 ​auprès de ses structures


adhérentes

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Liste des personnes auditionnées

Décideurs, personnalités à l’origine d'initiatives institutionnelles :

Mme Alexandra CORDEBARD, Maire du 10​e​ arrondissement de Paris

Mme Sandrine ROUSSEAU, Vice Présidente de l’Université de Lille 1

Organisations :

Agence du don en nature​, association de collecte et redistribution de produits


neufs non alimentaires

Amicale du Nid 93​, association de solidarité

Assemblée des départements de France – ADF​, association d’élus

Association des Maires de France – AMF​, association d’élus

Association pour le développement de la santé des femmes – ADSF​,


association de solidarité et d’accès à la santé

Association Universitaire de Recherche, d’Enseignement et d’Information pour


la Promotion de la Santé Sexuelle

Collectif Georgette Sand​, association militant pour les droits des femmes

Group’hygiene​, syndicat professionnel des fabricants d'articles à usage unique pour


l'hygiène

Gynécologie sans frontières​, association de solidarité et d’accès à la santé

Interlogement 93​, association fédérative dans le domaine du logement et


hébergement d’urgence

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Rapport - Précarité menstruelle : changeons les règles ! Octobre 2019

Marguerite et cie​, fabricant de protections périodiques bios

Mlezi Maore​, association de solidarité à Mayotte

Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public – PEEP

Planning familial​, mouvement féministe et d'éducation populaire, militant pour le


droit à l'éducation à la sexualité, à la contraception, à l'avortement, à l'égalité
femmes-hommes.

Règles élémentaires​, association de collecte de produits d'hygiène intime à


destination des femmes sans-abri et mal-logées

Syndicat général de l’Éducation nationale – SGEN-CFDT

Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation Nationale –


SNDPEN

Syndicat national des infirmiers éducateurs en santé de l’Éducation nationale


– SNIES

Université de Lille 1

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