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Sociologie du travail

Action située et cognition. Le savoir en place


Bernard Conein, Éric Jacopin

Abstract
Bernard Conein and Eric Jacopin
Cognition and situated action : knowledge in the workplace
This paper offers two interpretations of the idea of situated-action by showing how each one explores different research
programs. The first one emphasizes both action understanding and social communication ; researche on interactive machines
and CSCW are concerned by this approach. The second one emphasizes both perception and spatial organization ; everyday
cognition, routines and situated automatons are now concerned. The authors point out the limits of both interpretations and
underline the informative role of artefacts in stabilizing environment.

Résumé
A partir d'une synthèse de la littérature cet article présente deux interprétations de la notion d'action située en montrant
comment chacune définit des programmes de recherche distincts. La première met l'accent sur la compréhension de l'action et
la communication sociale. Elle oriente les recherches sur les machines «interactives» et la coopération assistée par ordinateur.
La deuxième met l'accent sur la perception et l'organisation spatiale et oriente les travaux sur la cognition ordinaire et les
automates situés. En indiquant les limites de ces deux interprétations, les auteurs soulignent le rôle informationnel joué par la
technologie et les artefacts dans la construction de l'environnement.

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Conein Bernard, Jacopin Éric. Action située et cognition. Le savoir en place. In: Sociologie du travail, 36ᵉ année n°4, Octobre-
décembre 1994. Travail et cognition. pp. 475-500;

doi : https://doi.org/10.3406/sotra.1994.2191

https://www.persee.fr/doc/sotra_0038-0296_1994_num_36_4_2191

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SOCIOLOGIE DU TRAVAILN® 4/94

Bernard Conein et Eric Jacopin

Action située et cognition

le savoir en place

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« Notre manière d'inter-agir avec la technologie est-elle... un


cas spécial ? Ma réponse est non, car ce qui est vraiment en
jeu est notre interaction habituelle avec le monde et notre
façon d'exécuter nos tâches».
D. Norman

Introduction

Lorsque Goffman donne comme titre, en 1964, à un bref article, «La situation
négligée», c'est pour recenser les conséquences négatives de l'omission du
contexte dans l'étude des relations sociales. Aujourd'hui, l'ensemble des
recherches qui se réclament d'une "analyse située" pourraient être rassemblées
sous un tel titre, bien que les phénomènes traités soient d'une toute autre nature:
la manipulation des ustensiles, le placement des produits, l'interface avec un
tableau de contrôle optique ou la lecture de mesures dans des systèmes de calcul
automatisé.
Les approches dites "situées" ouvrent un champ de recherche suffisamment vaste
pour inclure aussi bien l'intelligence artificielle, la sémantique, l'interaction

Sociologie du travail. - 0038-0296/94/04/$ 4.00 © Dunod 475


Bernard Conein et Eric Jacopin

homme-machine que l'ethnométhodologie et l'anthropologie cognitive. A la quête


d'un concept élargi de l'interaction, qui puisse inclure les objets et les machines,
elles hésitent entre emprunter celui-ci aux sciences sociales ou le définir dans le
cadre des sciences cognitives. Tout en permettant une circulation des notions entre
ces deux configurations de disciplines (Lacoste, 1990), ces analyses présentent des
conceptions de la situation, où s'enchevêtrent des modèles sociologiques trans¬
posés, et des problématiques computationnelles de l'interaction, sans une définition
stricte des identifications disciplinaires.
Définir une action comme située signifie généralement que l'on doit concevoir
l'organisation de l'action comme un système émergent in situ de la dynamique
des interactions. Mais cette dynamique peut en effet résulter de deux processus :
soit de la compréhension que chaque participant a des actions de l'autre1, soit de
la perception des indices provenant directement de l'environnement immédiat.
"Situé" peut recouvrir deux emplois selon la nature des interactions considérées :
- un premier, qui concerne l'activité de parole, que l'on trouve déjà chez Goffman
(1961, 1963) et qui est repris par l'ethnométhodologie et Suchman (1987) : lorsque
deux agents communiquent, ils rendent mutuellement manifeste et donc accessible
un foyer d'attention. Leur action est située ( situated activity system) car orientée
et dépendante de l'action du destinataire:
«J'appelle l'unité naturelle d'organisation sociale, dans laquelle une interaction
centrée (focussed) a lieu, rassemblement centré, ou rencontre ( encounter), ou
encore système d'activité située» (Goffman, 1961) 2.
-un second plus récent, que l'on trouve en particulier dans les travaux de Jean
Lave (1988), qui veut comprendre comment des environnements équipés
d'artefacts et d'objets peuvent jouer le rôle de guide pour l'action en facilitant
l'exécution. Ce nouvel emploi qui se dessine alors, se répand à la fois en anthro¬
pologie cognitive et en Intelligence Artificielle. Il signifie que les actions humaines
courantes sont rarement contrôlées par des délibérations préalables lorsque les
circonstances locales fournissent des supports informationnels efficaces.
Cette nuance dans la présentation provient-elle d'une différence de nature dans
les phénomènes étudiés ou dans les objectifs poursuivis ?

1. Selon Suchman (1987), «la situation d'une action peut être définie comme l'ensemble des res¬
sources disponibles pour véhiculer la signification de ses actions et pour interpréter celles d' autrui».
Cette remarque est introduite par une citation de Roy Turner (1972) qui affirme que : «l'interaction
est toujours un processus qui se présente comme une tentative, continuellement testée par la conception
que l'on a d' autrui ».
2. Goffman (1961, 1963) soutient que les activités conçues comme des rencontres sont des systèmes
situés. Il développe cette théorie de la situation dans Encounters et dans Behavior in Public Places en
distinguant la situation non centrée de la situation centrée (focussed interaction).

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Action située et cognition

La conception du contexte met l'accent, dans le premier cas, sur la compré¬


hension et la communication ; et dans le second cas, sur la perception et l'espace,
comme si les interprétations différentes des effets de contextualisation variaient
en fonction du rôle joué dans le contexte par le langage ou par les matériaux
utilisés. Bien que les deux manifestent inconstestablement des convergences,
chaque conception semble poursuivre des objectifs spécifiques :
(i) une défense du caractère irréductible de l'interaction sociale par rapport aux
interactions avec les machines et la technologie ;
(ii) une illustration du fait que tout savoir et toute aptitude sont ancrés dans l'exploi¬
tation des ressources de l'environnement.

Nous examinerons successivement ces deux versions, presque contemporaines,


de la notion d'action située. Pour chacune, nous tenterons d'évaluer comment
chaque signification donnée à la notion de situation influence des types de raison¬
nement, des thèmes de recherche et des méthodologies.

ACTION SITUÉE ET INTERACTION SOCIALE

Bien que les notions d'action et de cognition situées soient principalement


utilisées aujourd'hui dans les sciences cognitives, le premier exposé d'une analyse
située de l'action a été formulé dans le cadre des sciences sociales. Ainsi donc,
pour concevoir les interactions avec la technologie et les machines, cette analyse
hérite d'une conception de la situation pensée en référence avec la communication
verbale et l'interaction sociale. Aussi la relation entre l'homme et la machine, ou
l'homme et l'ordinateur, est-elle décrite comme "interaction", "communication" ou
encore "coopération".

Élargir le concept d'interaction : l'action située

Les analyses situées retrouvent les définitions de la situation par l'interaction


qui prédominent dans certains courants des sciences sociales3. L'accent mis sur le
contexte local immédiat prend sa source dans les approches interactionnistes, en
particulier dans les écrits d'Alfred Schutz et de George Herbert Mead, puis de
1 ' ethnométhodologie .
L'approche interactionniste et localiste de la situation influence des travaux
récents, plus directement inspirés par les sciences cognitives. Cette convergence
Bernard Conein et Eric Jacopin

se traduit par la prolifération de l'adjectif "situé" dans trois courants : si la notion


d'action située provient de l'ethnométhodologie, on retrouvera l'adjectif dans de
nouvelles expressions, à travers le vocable de cognition située (ethnographie
cognitive) ou d'automate situé (Intelligence Artificielle). Un des indices de ce
rapprochement se trouve dans le constat partagé, selon lequel les modèles
classiques de la connaissance, en psychologie et en informatique, s'avèrent
incapables d'intégrer les facteurs situationnels.
La convergence est aussi soulignée par des chercheurs en Intelligence Artificielle
(I.A), comme William Clancey :
« Les sciences cognitives se sont développées et ont avancé en acceuillant des
chercheurs en sciences sociales dont les analyses et les méthodes contrastent
fortement avec les vues de l'I.A sur la connaissance humaine et le raisonnement...
Par exemple, on insiste sur la construction des représentations comme activité à
l'intérieur d'un espace perceptuel, structuré par l'interaction sociale» (Clancey,
1989).
Cette présentation des liens entre sciences sociales et sciences cognitives est
optimiste, car elle suppose un fort consensus parmi les différentes approches de la
situation, essentiellement entre l'ethnométhodologie de l'action située, inspirée par
Lucy Suchman, l'ethnographie cognitive de Jean Lave, et les recherches de Rodney
Brooks sur les agents autonomes et les architectures réactives.
Le terme «action située» est introduit par Suchman, une anthropologue, pour
désigner le modèle de l'action propre à l'ethnométhodologie:
« Pour désigner l'alternative suggérée par l'ethnométhodologie en tant que refor¬
mulation du problème de l'action orientée vers un but, j'ai introduit le terme
d'action située. Ce terme souligne que chaque cours d'action dépend de façon
essentielle des matériaux utilisés et des circonstances sociales» (Suchman, 1987).
L'emploi systématique du terme est motivé par l'extension du champ de
l'interaction à l'analyse des usages des machines "interactives". Pour étudier des
phénomènes portant sur l'interaction homme-machine, dans la tradition de l'ethno¬
méthodologie qui s'intéressait essentiellement à la théorie de l'interaction sociale
et au rôle qu'y joue la communication verbale, il faut évaluer la possibilité d'utiliser
le concept d'interaction dans des circonstances où le protagoniste est une machine.
Ce qui est en cause est la définition de l'interaction et le rôle attribué à l'interaction
sociale :

«Cela peut constituer une surprise pour certains d'admettre que le fond du
problème de l'interaction homme-machine réside dans le fait qu'il ne s'agit pas
d'interaction. Cette hypothèse conduit, bien entendu, à admettre que ce qui
constitue une "véritable" interaction ne se produit jamais dans le contexte d'une
interaction avec une machine» (Suchman, 1983).

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Action située et cognition

Seule l'interaction sociale serait située, car elle seule manifeste une propriété
essentielle de la contextualisation : l'accès mutuel, donc au moins à deux, aux
circonstances immédiates. La machine apparaît alors comme un protagoniste
détaché de la situation, sans accès aux circonstances et ne pouvant produire aucune
compréhension spontanée, seule garante de la dynamique de l'interaction. Seul
l'utilisateur a accès au contexte et ainsi «le problème de l'interaction homme-
machine, peut être compris comme résultant de l'asymétrie des accès respectifs de
l'usager et de la machine à la situation» (idem, 1983). L'accès à la situation
apparaît donc comme une clef de la mise en contexte 4.
Dans l'exemple de Suchman, la relation entre un usager et une photocopieuse
informatisée 5 est décrite d'une part en observant la coopération, et donc la commu¬
nication, entre deux usagers novices, et d'autre part en traitant le système d'aide
comme communiquant des questions et des réponses à l'usager. Ce dernier peut
être interprété comme une sorte de destinateur, si l'on conçoit ce système comme
accomplissant le plan du concepteur. Elle souligne en effet que « la situation pour
la machine... est constituée par un plan pour l'emploi de la machine, écrit par le
concepteur et implémenté dans le programme qui détermine le comportement de
la machine» (Suchman, 1987). Dans le cas particulier d'une machine interactive
en "dialogue" avec son utilisateur6, l'interaction en face-à-face fournit un modèle
de compréhension de l'action. L'introduction dans le dispositif expérimental de
deux utilisateurs conversants permet de justifier l'emploi d'un modèle de
l'interaction qui fonde sa méthode sur les recherches ethnométhologiques sur la
communication verbale.
De toutes façons, l'approche en terme d'action située a une ambition plus
générale, puisqu'elle veut défendre une théorie interactionniste de l'action7. La
possibilité d'étendre ce modèle d'action située à d'autres activités où priment les
relations avec l'espace et la manipulation des objets sera un test important de la
portée de l'argument.

4. Suchman oppose "accès à la situation" à "anticipation de la situation". Si la machine est orientée


vers le futur de l'action, elle peut ainsi anticiper la réponse de l'usager dans un système informatisé
immédiates
interactif, mais
de l'activité.
elle ne peut pas improviser in situ, puisqu'elle n'a aucun accès aux circonstances
5. Il s'agit d'un système d'aide qui accompagne l'utilisateur à chaque étape d'une opération en lui
fournissant des instructions. Ce système a été conçu et expérimenté au centre de recherche de Xerox
à Palo Alto, dans la perspective de construire une machine interactive dont « l'emploi peut être décou¬
vert par l'utilisateur principalement au moyen de l'information fournie par et dans la machine même »
(Suchman, 1983).
6. La position de Suchman (1983, 1987) reste hésitante, puisqu'elle fait de l'interaction en face-
à-face le modèle pour comprendre l'interaction avec la machine, tout en considérant que les deux types
d'interaction doivent être distingués.
7. L'ambition est aussi de fournir une théorie de l'action. Car l'action située ne désigne pas un type
particulier d'activité car toute activité est située. Ce point est contesté par Vera & Simon (1993), qui
considèrent la rationalité située comme une modalité de la rationalité.

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Bernard Conein et Eric Jacopin

Parler est une activité située

Pour quelles raisons, la communication verbale apparaît-elle comme une pièce


essentielle d'une approche contextuelle de l'action? Une première justification
viendrait du fait que l'activité de parole apparaît au départ comme un cas clairement
identifiable d'activité située8.

Pour qu'une activité soit située, il faut non seulement un accès mutuel au
contexte, mais de plus, que ce contexte ne soit jamais donné d'avance et soit le
résultat de l'interaction. Or la communication verbale offre l'un des rares cas où
le fait d'agir constitue immédiatement un environnement qui soit simultanément
le produit et le cadre de cet agir. Bien avant que l'on parle d'action située, les
recherches en pragmatique9 s'étaient penchées sur ce phénomène de détermination
mutuelle action/situation (Bar-Hillel, 1954). Quand on dit «prend cet objet et
passe-le moi », toutes les coordonnées formées avec le contexte sont le produit de
l'immersion du locuteur dans l'acte de parole et dans les circonstances immédiates
auxquelles il se réfère.
Ce phénomène de renvoi au contexte était désigné, dans les recherches
pragmatiques sur l'indexicalité, comme un cas de réflexivité. Il y a réflexivité
lorsque l'activité de parole «n'est pas seulement ancrée dans la situation mais
constitue le contexte de son emploi» (Suchman, 1987). La réflexivité est devenue,
par la suite, pour les ethnométhodologues, une propriété essentielle des activités
pratiques, et ce n'est que récemment, avec la sémantique des situations (Barwise
& Perry, 1985 ; Barwise, 1989), que l'indexicalité a été intégrée à une probléma¬
tique de l'activité située. L'idée était déjà défendue par Garfinkel (1967), et sera
reprise plus tard par Suchman, que l'indexicalité constitue un objet privilégié des
recherches ethnométhodologiques : «j'utilise le terme ethnométhodologie pour
désigner l'étude des propriétés rationnelles des expressions indexicales ainsi que
des autres activités pratiques».
L' ethnométhodologie trouve dans l'indexicalité un point d'appui pour analyser
l'accès à la situation. Au sens strict, selon l'emploi prédominant en linguistique,
l'indexicalité se réduit à la deixis, elle désigne l'existence, dans les langues, d'une
classe d'expressions comme les déictiques (pronoms personnels, adverbes de temps
et de lieu ou démonstratifs) qui rend la signification dépendante du contexte, plus
précisément du placement spatio-temporel de celui qui utilise ces représentations

8. Comme si le seul niveau où la notion de situation était clairement identifiable était, tout au moins
chez Suchman, la communication verbale (Andler, 1993).
9. La pragmatique désigne la partie des sciences du langage qui s'intéresse à l'activité de parole,
c'est-à-dire à l'usage et aux contextes d'emploi des énoncés par des sujets parlants. Le sens pragmatique
s'identifie au sens communiqué en tant qu'il se distingue du sens littéral.

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Action située et cognition

puisqu'elles font référence à leur propre énonciation 10. C'est en ce sens que ces
expressions sont reflexives, car toute occurrence d'un pronom réfléchit le fait de
sa propre énonciation. L'accès à l'information sur le contexte n'a, par excellence,
pas besoin d'être représentée de façon explicite, puisque la perception supplée au
langage pour déterminer à quoi les expressions «celui-là», «le» et «moi» se
réfèrent.

En un sens élargi, adopté par l'ethnométhodologie et par la sémantique des


situations, l'indexicalité désigne le fait que la même expression, puisqu'elle est
employée par des personnes, dans des lieux et en des moments différents, véhicule
à chaque nouvelle énonciation, différentes interprétations (Barwise, 1989).
L'indexicalité révélerait ainsi l'une des caractéristiques de l'action située, le fait
que la situation ne définit pas seulement les circonstances de l'action mais les
produit en même temps au moyen du langage11.

La coopération est-elle un pré-requis de la contextualisation ?

Si la mise en situation de l'action requiert des mécanismes interprétatifs


identiques à ceux en jeu dans l'interaction en face-à-face et la communication
verbale 12 , la coopération devient une condition essentielle de la compréhension
des interactions avec la machine. Plus précisément, cette problématique conduit
les recherches sociologiques inspirées par l'ethnométhodologie à s'intéresser aux
processus de coopération dans des tâches menées en équipe où l'activité paraît
conditionnée par la façon dont l'information est communiquée:
- le travail de Heath et Luff (1994), dans ce numéro, montre comment les systèmes
technologiques (tableau de contrôle optique et tableau de marche) servent de
ressources à une co-participation dans des activités hybrides, partiellement indivi¬
duelles et coopératives ;
- la recherche de Goodwin et Goodwin (1994) décrit de quelle façon les manières
concrètes d'utiliser un écran illustrent la structure même du travail de coodination
des activités dans la tour de contrôle d'un aéroport.

désigne
(Récanati,
10. «Certaines
le 1979).
momentexpressions
où a lieu l'énonciation,
font implicitement
"tu" désigne
référence
la àpersonne
leur propre
à quiénonciation:
s'adresse l' énonciation
"maintenant"»

11. Dans ce modèle de la situation, l'activité produit, ou même est, son propre contexte (Lave &
Chatlin, 1993). La relation activité/situation n'est plus une relation de correspondance ou d'ajustement
dans laquelle la situation serait des conditions et l'activité serait influencée par ces conditions.
12. Un point de vue proche, bien que ne se réclamant pas de l'analyse située, est celui développé
par Winograd & Flores sur les ordinateurs (1989) : «Les ordinateurs ont un impact particulièrement
Bernard Conein et Eric Jacopin

Une analyse située du travail en équipe conduit cependant à modifier la notion


même de coopération, et à montrer qu'il existe un continuum entre tâches indivi¬
duelles et tâches menées à plusieurs qui passent par des modalités complexes de
coordination liées à la dynamique des interactions. Par exemple, Heath et Luff
montrent que l'informateur dans la salle de commande du métro de Londres, tout
en surveillant l'activité du chef de régulation, laisse à son collègue une «marge
de manœuvre» pour s'acquitter de sa tâche, préservant ainsi ce qu'ils appellent
«un équilibre des engagements». Tout en étant engagés dans une action, «ils
peuvent contrôler simultanément l'activité des autres».
Dans ces travaux sur le travail d'équipe, «situé» semble vouloir dire que la
coopération est en fait toujours un équilibre instable entre activité individuelle et
activité en coopération où la dynamique de l'interaction définit des formes variées
de coordination qui tendent à la coopération, tout en ménageant des formes indivi¬
duelles de participation.
Ces travaux ont des affinités avec les recherches sur la cognition sociale
distribuée menées par Cicourel (1994) et Hutchins (1994), par l'importance
attribuée, dans les deux cas, à la coopération :
-Cicourel (1994), dans ce numéro, montre que les formes sociales, et pas
seulement cognitives, prises par la coopération et la communication verbale, dans
une équipe médicale et dans la relation avec le patient, déterminent la modalité et
la fiabilité du diagnostic 13 ;
-Hutchins (1994), dans ce numéro, en mettant l'accent sur les aspects cognitifs
de la coopération dans le pilotage d'avion, souligne que ce n'est plus l'individu
mais le système fait d'hommes et d'objets qui constitue l'unité d'analyse.
Est-ce que la coopération devient pour autant un pré-requis de la mise en situation
de l'action?
Si l'on examine les exemples proposés dans ces travaux, il semble que le lien
entre activité située et coopération soit plus complexe. Car bien que, dans tous les
cas mentionnés, l'objet de l'observation soit des tâches menées à plusieurs, l'impor¬
tance des artefacts techniques comme support de la dynamique de l'action n'est
pas négligée.
Mais c'est en examinant d'autres formes de contextualisation que l'on pourra
mieux évaluer l'intérêt de la métaphore du langage et de la communication pour
comprendre l'action située. Les travaux d'ethnographie cognitive vont constituer
un intéressant défi, car ils portent tous sur des phénomènes où la coopération et
les activités verbales jouent un rôle mineur dans la mise en situation de l'action.

accordée
13. «Les
à lamédecins
source, qu'elle
établissent
soit le
la patient
pertinence
ou un
de autre
l'information
médecin»médicale
(Cicourel,
sur 1994).
la base de la crédibilité

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Action située et cognition

L'AMEUBLEMENT DE LA SITUATION: L'ETHNOGRAPHIE COGNITIVE

L'intérêt pour les aspects expérienciels et non réfléchis du savoir va conduire


des chercheurs en sciences cognitives à s'intéresser au rôle du contexte dans les
activités de résolution de problèmes. Les recherches sur la cognition située
semblent, à première vue, en continuité avec les études ethnométhodologiques sur
l'action située, bien qu'elles s'en distinguent par plusieurs traits.
En effet l'utilisation du terme "cognition située" ne traduit pas une simple
influence de la problématique de l'action située. Tout d'abord, une différence
notable réside dans la nature des phénomènes étudiés. Contrairement à ce qui se
produit en ethnométhodologie, la cognition elle-même est ici objet d'étude: ce
sont des activités mentales (calcul, raisonnement, mémoire) ou des processus
cognitifs (résolution de problèmes, apprentissage) qui sont pris en considération u.
Ensuite, les effets de la situation ne sont plus pensés en référence au langage
ou à l'indexicalité, car ces études explorent les aspects situationnels liés à l'environ¬
nement physique et spatial :« J'ai tenté, dans des études antérieures, de comprendre
comment l'activité de mathématique dans les épiceries implique d'être "dans" la
boutique, de déambuler dans les allées, de regarder les rayons remplis de boites,
de bouteilles, d'emballages et de récipients. Mes analyses portaient sur les activités
des vendeurs..., et sur les relations entre ces activités et le matériel, le caractère
sélectif des relations espace-temps et leur signification» (Lave, 1993).
Enfin, bien que les activités observées engagent souvent plusieurs personnes, la
coopération et l'interaction sociale ne sont pas particulièrement mises au centre
des recherches.

L'ethnographie cognitive : le savoir dans la place

Si l'intérêt pour l'aspect situé de la cognition semble, sur ce plan, prolonger les
études sur l'action située, la méthodologie diffère 15. Ces recherches empiriques
sur la "cognition ordinaire" paraissent plus proches de l'ethnographie que de
l' ethnométhodologie, puisque la méthode consiste davantage à recueillir des obser¬
vations de terrain qu'à décrire des séquences d'interaction enregistrées en temps
réel. Le décor de l'étude sur la cognition change, puisqu'on privilégie les fonction¬
nements mentaux dans des sites comme les épiceries, les supermarchés ou les bars.
L'ethnographie de terrain est opposée à l'étude en laboratoire : «les tâches expéri-

objet
un 14.
15.
objet
des
Les
Suchman
d'étude.
sciences
sources
encognitives,
effet
intellectuelles
dans son
maisétude
aussi
l'action
de
diffèrent
1987
située.
insistait
: Le
Cole,
phénomène
sur
Lave,
le fait
Scribner
qu'elle
cognitifetn'étudiait
deBeach
la planification
sont
pas lades
planification,
chercheurs
n'est plus

qui ont été tous influencés par la théorie de l'activité du psychologue russe Vygotsky.

483
Bernard Conein et Eric Jacopin

mentées en laboratoire ne sont pas nécessairement représentatives de celles qui


nous intéressent sur le terrain» (Hutchins, 1994). Il est supposé qu'en privilégiant
l'expérimentation et la modélisation, les travaux classiques sur la cognition n'ont
accès qu'à des aptitudes limitées, et surtout ne soupçonnent pas l'étendue des
aptitudes cognitives effectivement utilisées en situation réelle 16. Cette investigation
de la connaissance dans le contexte de sa mise en œuvre modifie l'établissement
des données, en s' écartant des procédures utilisées en psychologie expérimentale
(tests en laboratoire) et en Intelligence Artificielle (modélisation computation-
nelle) 17.
L'une des recherches pionnières a été l'étude de Gay et Cole (1967) sur les
techniques de calcul des Kpelle au Nigéria 18, qui tendait à montrer que les aptitudes
de calcul des Kpelle étaient meilleures que celles des Américains scolarisés, si la
tâche et le contexte étaient définis de façon non scolaire au moyen de supports
informationnels externes (estimation du nombre de cailloux, de quantités de riz).
Des études plus récentes, tout en poursuivant un objectif similaire, se concentrent
sur l'observation des espaces de travail dans l'organisation d'une tâche (Lave et
al, 1984; Beach, 1985 ; Scribner, 1984) et présentent une approche de la situation
centrée sur l'espace et la manipulation des objets :
-Lave et al (1984) montrent que l'organisation spatiale des super-marchés
configure la prise des produits, car «l'arrangement de l'environnement (arena)
met en forme une situation (setting ) de telle sorte que l'ordre dans lequel sont
déposés les éléments dans le chariot reflète leur place dans les rayons ». Les clients
se déplaçant dans les rayons utilisent des stratégies spatiales pour trouver les
produits en utilisant leur arrangement dans les rayons comme indices 19.
- Scribner (1984) souligne que les livreurs utilisent également des stratégies
spatiales pour déposer les produits de façon à ce qu'ils soient rangés en ordre, afin
d'éviter un calcul arithmétique de type réflexif :
« Les livreurs réduisaient souvent le travail de comptage en rendant manifestes
des dispositifs visuels. Ces analyses montrent que pour devenir un collecteur de
produits efficace, il fallait apprendre la valeur de configurations variées d'objets
pouvant servir de récipients ».

16. Comme le souligne Michèle Lacoste (1990), ces études portent sur «le savoir mis en œuvre à
un moment donné par opposition aux connaissances envisagées comme un stock ».
17. Il faut souligner que l'étude sur site n'implique pas pour autant un rejet de l'expérimentation et
l'ethnographie
de terrain. cognitive recherche souvent une combinaison entre tests expérimentaux et observations
larisés.
18. Gay et Cole comparent les performances de calcul des enfants scolarisés et d'adultes non sco¬
19. L'analyse proposée par Lave (1984) prend pour objet le calcul ordinaire accompli par les clients
en situation d'achat. 803 achats ont été observés durant les courses pour observer le degré d'explicitation
et de précision des calculs réalisés dans un contexte pratique.

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Action située et cognition

-Beach (1988) montre que les barmans utilisent la forme et la place des verres,
mais aussi la couleur et la quantité de liquide, comme indices servant d'aide-
mémoire pour être plus rapides dans la préparation de cocktails. Ce travail porte
sur l'utilisation des objets comme instrument de mémoire externe et des infor¬
mations verbales liées à la classification des boissons-types pour réaliser de façon
optimale la préparation des cocktails.
Le trait commun de ces trois études est qu'elles privilégient des activités
d'exécution qui mettent en jeu des manipulations d'objets. La situation est vue
d'abord comme une structure spatiale équipée, le placement des objets et l'espace
servant de support informationnel à l'activité. La communication verbale n'est plus
ici le facteur essentiel de la contextualisation.

L'action située est ancrée dans l'espace

Si l'appui que constitue l'activité de parole fait défaut, comment identifier des
effets situationnels dans des activités non verbales, comme le fait de choisir des
produits dans une épicerie ?
Pour parvenir à concevoir un processus d'interaction qui ne soit pas limité à
l'activité de langage et à la communication verbale, l'espace et l'environnement
doivent acquérir une fonction dans la contextualisation de l'action. C'est en
accordant un rôle nodal à la position spatio-temporelle de l'agent qu'une liaison
s'établit entre l'action et la situation.

Cette intuition de la dimension écologique de l'action est antérieure à l'ethno¬


graphie cognitive, on la trouvait déjà chez Mead (1932) et Schutz (1987 pour la
traduction française) qui insistent, l'un et l'autre, sur le fait que toute activité de
travail suppose un espace egocentré composé d'objets. Tous deux soulignent aussi
que l'expérience du contact avec les objets manipulés constitue le support de
l'exécution de l'action.

Il faut en effet, pour qu'une action soit située, non seulement établir la localité
de l'action, mais aussi caractériser la liaison étroite entre localité et activité. Le
critère de la localisation de l'agent ne suffit pas pour autant à définir la situation
dans sa relation à l'action.
En effet Schutz 20 voit, dans le caractère situé du travail, identifié comme « monde
à ma portée», un exemple d'activité à la fois dépendant de l'environnement et
constitutif de celui-ci. En considérant la tâche accomplie dans sa dimension
Bernard Conein et Eric Jacopin

d'activité temporelle de manipulation d'objets, on retrouve la même séparation


que dans l'indexicalité, entre un espace egocentré, à portée de soi, et un espace
public, à distance de soi mais disponible à tous :
«On doit faire une distinction entre l'objet dans la région manipulatoire, à la
fois vu et saisi, et l'objet à distance, à la fois hors d'atteinte et présent dans le
champ de la perspective visuelle» (Mead, 1932).
La définition du travail comme «monde à ma portée» sépare l'espace en deux,
en rendant l'un dynamique car dépendant de l' agent-en-activité, et l'autre statique
et public car non (encore) altéré par l'action21. L'accent mis par Mead sur l'aspect
spatio-temporel de l'activité manipulatoire suppose une détermination mutuelle
entre l'espace et l'activité de manipulation des objets, puisque l'action, en mettant
à portée de main les objets, délimite en même temps les frontières de cet espace
qu'elle construit. Un espace de travail se constitue progressivement au cours d'une
activité manipulatoire avec des outils et des objets. Mead parvient, dans cette
remarque, à anticiper une caractéristique propre à toute activité située : le fait qu'il
existe une relation essentielle entre la place de l'agent dans l'environnement et
certaines régularités à l'intérieur de cet environnement. Avec l'idée d'un espace
fait d'objets «à ma portée», s'annonce déjà une intuition qui sera reprise par
l'ethnographie cognitive : toute activité cognitive doit intégrer des éléments autres
que mentaux, car c'est au moyen de ceux-ci qu'elle va trouver l'essentiel de ses
supports informationnels 22 .

La situation comme environnement et comme contexte

La conception de la situation qui se dégage des recherches d'ethnographie


cognitive fait intervenir l'espace sous une forme assez proche de celle exposée par
Mead et Schtitz. La nouveauté de ces travaux consiste principalement à présenter
la notion de situation selon deux modalités :
-comme contrainte sur l'action, car les espaces équipés que sont les épiceries
(Lave), les bars (Beach), ou les navires et les cockpits (Hutchins, 1994), guident
l'activité s'ils sont effectivement des supports informationnels efficaces ;

«ce22.
le
cet
dans
21.
champ
aspect
monde
une
Selon
Biendirection
de
deque
comprend
Schiitz
vision
leurSuchman
conception
nouvelle.
et
(1987)
d'audition»
la région
(1987)
le Dans
monde
de manipulatoire
l'interaction,
sele
(Schtitz,
du
réclame
chapitre
travail
1987).
également
qui
4,doit
deintitulé
Mead
aurait
comprendre
pour
(1932)
de
«Situated
Mead
effet
les
mais
etdeux
d'orienter
Actions»,
de
également
espaces
Schutz,
laSuchman
notion
considérés
elle
les objets
néglige
d'action
(1987)
situés
par
d'utiliser
Mead
utilise
située
dans:

la patronage
de l'action. des mêmes auteurs pour opposer au modèle de l'action planifiée le modèle interactionniste

486
Action située et cognition

-comme un effet produit par l'activité des personnes qui, en modifiant de façon
continuelle leur environnement immédiat, créent de nouvelles relations spatiales.
Si l'espace de l'épicerie comme situation contraint l'action, comment, en
revanche, la modification des relations spatiales due à l'activité du client crée-t-elle
une situation?

Lave (1988) propose de distinguer deux facettes dans la situation:


(i) Y arena, environnement spatial objectif, représente la situation comme donnée,
et (ii) le setting, partie de l'environnement altérée par l'action, représente la
situation comme produit de l'activité.
La situation se présente donc sous un double visage, avec l'introduction d'une
distinction qui faisait défaut dans les modèles antérieurs. En apparence, le modèle
a des points communs avec celui de l'ethnométhodologie, puisqu'on trouve aussi
l'idée d'une détermination mutuelle situation/action : l'action modifiant la situation,
qui elle-même détermine ensuite l'action. «Une situation (setting ) est générée à
partir de l'activité de la personne dans l'épicerie, et en même temps génère cette
activité» (Lave, 1988: 151). En réalité, le modèle abandonne l'un des traits
essentiels de la réfléxivité, la simultanéité dans la détermination mutuelle. Cet
abandon explique l'obligation dans laquelle se trouve Lave de ne plus utiliser le
même terme pour désigner les deux figures de la situation.
Si on étudie l'exemple présenté par Lave, la correspondance entre la liste des
produits exposés dans les rayons et la liste des courses du client, on voit à quel
point il s'éloigne du modèle de la réfléxivité. En effet les actions déterminées par
la situation et les actions qui visent à modifier la situation sont nettement distinctes :
«Ce qui rend le déplacement possible est l'arrangement ordonné des items dans
la boutique et le caractère ordonné des attentes du client concernant le processus
d'achat et ce qu'il achètera» (Lave, 1988).
La relation arena/setting se manifeste de la manière suivante: «L'arrangement
de l'environnement» (arena) rend possible une situation (setting ) dont la mise en
forme implique une congruence temporelle entre ordre des produits dans les rayons
et ordre de leur placement dans le chariot. Par exemple, les actions de rangement
des produits dans les rayons créent des circonstances qui facilitent ensuite au client
la mise des achats dans le chariot23.
L'hypothèse qu'il existerait une détermination mutuelle entre situation et action
n'implique pas pour autant la réfléxivité, si on entend par là une simultanéité de
la détermination. A la différence des phénomènes d'indexicalité, la détermination
contexte-action-contexte, est, dans les travaux d'ethnographie cognitive, successive

distinction
23. Dansentre
sa sémantique
circonstances
des et
situations,
situation.Barwise (1989) est conduit pour d'autres raisons à faire une

487
Bernard Conein et Eric Jacopin

et non simultanée : les actions d'arrangement des rayons précèdent les actions de
collecte des produits alimentaires.
Rayons

L'achat situé dans le super-marché24

LES FACETTES MULTIPLES DE LA SITUATION

« Situé » semble vouloir désigner deux choses à la fois :


- l'action est guidée et inscrite dans les circonstances locales ;
- la situation est construite par l'action en stabilisant l'environnement25.
La notion de situation proposée par Lave distingue bien ces deux sens. En
conservant le sens classique avec le terme d'arène pour désigner ce qui est donné
dans l'environnement, elle réserve le terme de situation à ce qui est construit dans
l'interaction. L'arrangement des rayons du super-marché qui permet une collecte

pointillé
relation
lui-même
mond,
24. Les
25. «Converse
entre
Une
lal'environnement
flèches
relation
façon
les etitems
en
d'assurer
Grass,
entre
gras-pointillé
deplacement
afin
laun
1992).
liste
qu'il
ajustement
etindiquent
lui
des
le convienne.
placement
produits
entre
le trajet
unetdes
Nous
agent
placement
effectué
produits.
appellerons
et sondans
dans
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les
cette
le rayons,
chariot,
activité
les
est
lesstabilisation
flèches
que
flèches
l'agent
enstandard
standard-
»modifie
(Ham¬
la

488
Action située et cognition

routinière des produits se distingue de la modification continuelle de cet environ¬


nement par les activités des usagers.

Ce qui devient crucial dans cette problématique, ce sont les relations entre ces
deux pôles: l'ancrage de l'action dans l'environnement et la construction du
contexte par l'interaction.

Ancrer l'activité dans l'environnement ou agir avec des routines

Ce sont les recherches sur les automates situés qui ont mis au premier plan
l'analyse des processus d'ancrage (grounding ). Bien que ces travaux restent
éloignés des analyses de cas, ils contribuent néanmoins à l'analyse des processus
situés.

Ces recherches tentent de construire des agents autonomes (mobots) 26 au moyen


d'architectures informatiques "réactives" à l'environnement:

« Ces architectures mettent l'accent sur un couplage direct perception/action, sur


la distribution et la décentralisation des processus, l'interaction dynamique avec
l'environnement et des mécanismes qui intègrent la limitation des ressources et
des connaissances incomplètes» (Maes, 1990).

L'ancrage de l'action suppose un mécanisme qui minimise la part antérieurement


attribuée en Intelligence Artificielle à la délibération dans les situations courantes
d'exécution d'action27. Une des représentations classiques d'une activité de délibé¬
ration est l'élaboration d'un plan-programme. A l'opposé, une action réactive à la
situation utilise le monde comme programme, et moins de planification et de
raisonnement.

Cette approche lie l'ancrage physique de l'action à l'idée que le monde fournit
une aide essentielle pour agir :

«Elle est fondée sur une hypothèse d'ancrage physique, qui propose que, pour
construire un système intelligent, il faut avoir des représentations ancrées dans le

éd.,
événements...
se 27.
(Brooks,
l'action.
de
on 26.
qualifie
raisonnement
suppose
1990)
LesSa
«Jusqu'à
1990).
;mobots
de
voir
thèse
que
»« (Maes,
nouvelle
Un
opérant
aussi
1970,
l'agent
principale
sont
ouvrage
lele
des
1991).
àpossède
numéro
I.A
paradigme
partir
robots
récent
est
», ou
d'un
que
spécial
une
mobiles
« l'intelligence
rassemble
I.A
"délibératif"
modèle
représentation
à'
fondamentale
construits
Artificial
interne
des arecherches
peut
prédominé
de
àinterne
Intelligence
des
»,type
êtreou
fins
implémentée
symbolique.
en
sede
desen
réclamant
un
(D.
recherche
actions
I.A
sens
Kirsh
mais
plus
Concernant
sous
àde
éd.,
fondamentale.
aussi
exécuter,
cette
faible
la1991).
forme
dans
approche
«ledes
activité
choix
les
d'une
L'approche
buts
théories
(P.
d'action,
située
activité
etMaes
des
de
»
Bernard Conein et Eric Jacopin

monde physique... Le point essentiel est que c'est le monde qui constitue son
meilleur modèle» (Brooks, 1990) 28.
Si une action est ancrée dans l'environnement, elle doit pouvoir être mise en
œuvre sans délibération ou raisonnement. Inversement, si l'exécution d'une action
doit pour avoir comme condition de réalisation une délibération sur les buts, ce
ne sont plus les circonstances qui servent de guide pour agir.
Si une activité est déterminée par la situation, elle doit se caractériser par une
simplicité des représentations qui se traduit par une diminution de la délibération
et du raisonnement. Inversement, plus les représentations du monde sont complètes,
plus l'agent s'éloigne d'un pilotage par la situation. Pour Brooks (1990, 1991), les
modèles non situés, typiquement, « représentent le monde complètement et expli¬
citement».
L'action située suppose des représentations situées, qui ne sont pas construites
par des formes de langage (indexicalité) mais par un couplage entre perception
d'un indice et exécution d'une action. L'ancrage physique est conçu alors comme
un enchâssement de l'action dans un environnement immédiatement perçu.
L'action ancrée s'identifie à une routine réactive où «c'est la même représentation
qui sert à l'évaluation et à l'exécution » (Norman, 1991) et réduit ainsi l'écart entre
représentation de la situation et contrôle de l'exécution.
Si une action réactive est en effet totalement contrôlée par la situation, elle
s'accomplit dès que l'indice est perçu. Ce qui signifie non seulement une absence
de délibération, mais que la situation n'a pas besoin d'être représentée car pour
agir avec efficacité, se représenter complètement le monde devient trop coûteux 29 .
La perception requise est par ailleurs minimale, l'indice pouvant se réduire à deux
coins pour passer une porte. Il suffit que la perception visuelle soit ajustée au
contexte pour que l'action se réalise sans plan en utilisant des routines qui couplent
la perception d'un indice à une action particulière :
«La routine est située car elle fait un usage extensif de l'entourage immédiat et
de sa disponibilité pour l'observation et l'interaction. Plutôt que de raisonner sur
des représentations du monde, on accède au monde directement par la perception.
Une telle théorie s'attache d'abord au problème de l'émergence des routines qui
sont des dynamiques d'interaction... Le monde et l'esprit s'interpénétrent...
L'activité routinière porte sur le ici et maintenant, elle ne requiert pas de planifi¬
cation pour le futur, de réflexion sur le passé ou de considération sur les diversités
des causes» (Chapman & Agre, 1987)

monde
modèle
28. Ce
29. L'expression
familier
de qui
la situation
veut
dans
dire
"le
lequel
est
aussi
monde"
inscrit
onqu'il
agit
constitue
dans
n'y
n'est
la
a pas
routine.
pas
unbesoin
découvert
modèle
Lad'une
notion
ou
à «chaque
unde
définition
guide
« définition
foispeut
de
(Hammond
laêtre
de
situation
lainterprétée
situation
et »al.,
pour
1992).
»,comme:
agir
chèrecaraux
le

interactionnistes classiques, appartient à une problématique de la compréhension de l'action.

490
Action située et cognition

Une action est donc ancrée si elle n'a pas besoin de recourir à une représentation
complète ni de la situation, ni des actions. La routine retrouve la simultanéité mais
au moyen d'un assemblage entre perception d'un indice et action30.

Réduire le gouffre de l'exécution : routine et plan-ressource

La routine semble bien expliquer le comportement du client dans les rayons du


super-marché : il utilise quelques repères spatiaux pour trouver les produits, sans
raisonner ou délibérer, car chaque geste est contrôlé par une perception guidée par
ces repères.
Pourtant, l'identification de l'action située à une routine comporte deux incon¬
vénients. D'une part, elle omet de signaler que les éléments qui servent d'indices
et de repères sont eux-mêmes produits d'une action, et ne se trouvent pas naturel¬
lement disponibles pour tous. D'autre part, elle passe sous silence les cas où les
circonstances font défaut pour l'exécution de l'action. La conversation enregistrée
par Suchman entre deux novices utilisant la photocopieuse informatisée illustre
bien un cas de figure où l'action ne se déroule pas sur le mode d'une routine et
où un plan sous forme d'un système d'aide est utilisé comme ressource. Bien que
les novices recherchent des repères dans la situation plutôt que dans les instruc¬
tions, cette recherche constitue bien une délibération car l'exécution de l'action
est suspendue.
Comment comprendre, dans la perspective d'une analyse située, ces contextes
où la situation n'est plus une aide pour l'action?
Certains travaux récents permettent de répondre à cette question. Il s'agit de
recherches qui se rapprochent de l'ethnographie cognitive par le fait qu'elles
portent sur des analyses de cas, mais ont des affinités avec les études sur les
architectures situées par l'accent mis sur les problèmes de conception. On peut
citer comme représentatifs de ces recherches, les travaux de Norman (1988, 1993)
sur le rôle des artefacts et des technologies cognitives dans l'organisation des
tâches quotidiennes et ceux de Hutchins (1991) sur les supports informationnels
dans le pilotage de navire de guerre31.

ou 31.
quence
simultanéité
avec
d'un
30.
delaboratoire
l'indexicalité
préhension
La
Norman
immédiate
routine
perception/exécution.
et(Distributed
qui
est
Hutchins
même
estau
unqu'au
lieu
programme
si ont
maintenant
d'être
Cognition
lieu
mené
Cette
d'avoir
causé
d'exécution
une
le
Group)
simultanéité
par
langage
un
recherche
un
étalement
de
état
qui
ne
l'Université
mental
rappelle
commune
implique
joue
temporel
plus
est
lades
de
causé
aucun
sur
relation
(délibération/exécution),
Californie
mouvement-types
le par
rôle.
pilotage
situation/action
l'environnement.
à San
d'avion
Diego.
de dans
qu'on
déplacement
La
onleconsé¬
trouve
acadre
une

491
Bernard Conein et Eric Jacopin

Ces études prennent en compte le rôle des objets informationnels dans l'organi¬
sation des activités. Parmi ceux-ci, que Norman (1994) appelle "artefact cognitif 1 32,
certains ontà une
mationnel l'action.
fonction de représentation de l'action, d'autres de support infor¬

Les objets informationnels comme les technologies cognitives sont paradoxa¬


lement à la fois liés à l'action et détachés de l'action. Dans les systèmes techno¬
logiques complexes, comme le pilotage aérien ou naval ou le contrôle des
commandes dans les centrales nucléaires, il existe des dispositifs de représentation
de l'action (sous forme de checklists ou de procédures) où chaque opération est
spécifiée dans un ordre séquentiel33.
Par son pouvoir descripteur (quelles actions, dans quel ordre...), une checklist
se présente comme une sorte de plan comportant un format de représentation des
actions, elle s'inscrit dans la situation, comme une structure additionnelle qui se
superpose à l'action (Hutchins, 1994).
Toutefois, par sa structure, le plan a un autre potentiel de description car il
intervient au niveau des choix (quelle action ultérieure est possible, quelle action
est causée par une action antérieure...). C'est d'ailleurs ce deuxième aspect qui
conduit Brooks à le voir comme substitut de la décision pratique (« la planification
est juste une manière d'éviter de se poser la question que faire maintenant?»,
Brooks, 1987). Sans impliquer nécessairement une délibération, il permet d'éviter
d'agir immédiatement quand les circonstances sont défaillantes pour l'usager34.
Les modalités de la description des actions revêtent alors des conséquences
différentes du point de vue de l'exécution en introduisant une distinction entre
quoi faire et comment faire (Conein & Jacopin, 1993). Si le quoi faire peut être
orienté par la situation en cours (par suite de l'exécution des actions précédentes),
le comment faire est davantage inscrit dans la situation. Ainsi, l'action située
apparaît selon des régimes différents selon qu'on la conçoit comme un modèle de
la compréhension de l'action ou du contrôle de l'exécution.

dans
32.le« but
Un de
artefact
satisfaire
cognitif
une est
fonction
un outilreprésentationnelle
artificiel conçu pour
» (Norman,
conserver,1991/1994).
exposer et traiter l'information
33. Ces dispositifs peuvent être plus ou moins spécifiés comme dans le cas des recettes. Selon Agre
& Chapman (1990), lorsque l'exécution est conçue comme la réalisation d'une procédure alors le plan
détermine l'action. Pour ces auteurs, ce format de l'action correspond à un point de vue qu'ils appellent
"le plan-programme", point de vue qu'ils opposent au plan-communication qui laisse un jeu plus
important aux circonstances ; il correspond à la notion de plan comme ressource de Suchman.
34. Lorsque le plan se présente comme une ressource pour agir dans la situation en cours (Agre &
Chapman, 1990 ; Suchman, 1987), ils orientent l'activité. Il est alors un outil qui se trouve inscrit dans
la situation comme une modalité de l'action accomplie. Chez Suchman mais aussi dans les théories
classiques du plan, le plan sert de représentation de l'action et dans ce cas, son rapport à la situation
change, puisque l'action est détachée de la situation et peut prendre la forme d'une délibération. Cette
représentation peut être celle du client s'il lui arrive de perdre sa liste de course s'il doit se rappeler le
nombres des items, ou s'il ne trouve pas un produit.

492
Action située et cognition

Mais quand les objets et l'environnement ne sont plus un support efficace pour
agir, le problème du quoi faire prédomine sur le comment faire 35. Les travaux de
Norman et Hutchins suggèrent que les objets peuvent jouer un rôle informationnel
autre que la représentation d'action sous forme de procédures ou de recettes. Ce
qui importe, ce n'est pas une représentation des actions, mais une représentation
pertinente de la situation.
En effet lorsque le monde ne fournit aucun retour d'information36, il faut trouver
ou construire des supports informationnels externes. Les objets se présentent alors
comme des supports pouvant générer des représentations efficaces de l'environ¬
nement, comme dans les exemples donnés par Hutchins, dans ce numéro, sur les
artefacts qui servent à représenter la vitesse. C'est ce dernier cas que nous allons
envisager maintenant.

Les objets informationnels et les figures de l'action située

Cependant, si dans les travaux considérés, la description des effets contextuels


varie considérablement, c'est peut-être parce qu'on ne saurait avoir le même
concept de situation pour tous les phénomènes observés, par exemple pour les
machines interactives et la manipulation des objets quotidiens. Faut-il alors opérer
une distinction, comme le suggère Norman (1994), entre objets-outils qui visent à
faciliter la manipulation et l'exécution, et objets informationnels ou artefacts
cognitifs, qui visent à faciliter la mémoire, le raisonnement et la planification ?
La notion d'objet informationnel n'implique pas une distinction fondée sur la
nature des objets utilisés. Un paquet de riz dans un rayon peut servir de signal si,
sans être l'objet convoité, il constitue un repère pour le trouver.
Un exemple tiré de l'ergonomie, présenté par Rasmussen (1983), nous servira
à illustrer le rôle de l'objet pour mettre en situation une action. Il s'agit d'un
vu-mètre qui décrit une valve régulant le débit d'un fluide. La valeur indiquée
traduit la grandeur en une dimension (par exemple, des litres par minutes), et les
variations de cette grandeur sont indiquées par l'intrument de mesure. Selon les
valeurs, et selon la situation où elles sont enregistrées, le vu-mètre peut occuper
plusieurs fonctions.

dans
tement
comprendre
un 35.
36.
problème
retour
le«Certaines
Ilàrapport
faut
l'espace.
d'information
son
de
admettre
àaction,
compréhension
l'environnement
interactions
Si l'environnement
comme
ni
adéquat
de se
le
peuvent
deet
la
suggère
etune
l'action
représenter.
aux
fournit
être
information
Thévenot
objets.
mais
si indirectes
des
àEn
des
(1993,
bonnes
directe
effet,
problèmes
etle
1994)
représentations,
sigouffre
suréloignées
l'état
la spécificité
de contrôle
de qu'il
du l'exécution
monde»
alors
duest
dumouvement
régime
très
on
(Norman,
est
n'a
difficile
rarement
de
besoin
familiarité
ou
1991).
d'avoir
d'ajus¬
nidûdeà

493
Bernard Conein et Eric Jacopin

Rasmussen envisage trois cas représentés par trois figures qui décrivent le
vu-mètre dans des circonstances différentes.

régime
nominal

Figure 1.

Dans la figure 1, le vu-mètre désigne la valeur du régime nominal (fonction¬


nement normal) du mécanisme37. Toute variation autour de cette valeur permet à
un opérateur d'adapter le régime du mécanisme pour retrouver le régime nominal.
Il s'agit ici d'un phénomène de seuil: pour une certaine valeur, le mécanisme
fonctionnne normalement ; tout écart de seuil (toute variation de la dimension du
régime nominal) traduit une déviation du régime normal de fonctionnement car il
doit exister un couplage entre la détection d'une déviation et l'action à réaliser.

Figure 2. Figure 3.

Dans la figure 2, le mécanisme est arrêté, la valve est fermée. Si l'aiguille est
dans la position A, la dimension traduit cet arrêt (position sur zéro). Mais si le

sur37.
le point
Un régime
indiqué
nominal
par la correspond
petite flèche
au inversée.
fonctionnement normal exprimé ici par la position de l'aiguille

494
Action située et cognition

vu-mètre est en position B, il faut le régler (le calibrer sur 0). Dans la figure 3, il
n'y a plus de fluide. Si après avoir calibré le vu-mètre, la position de l'aiguille est
en B et si, comme dans l'exemple de Rasmussen, le mécanisme est une valve, la
position B peut indiquer une fuite.

A chaque contexte, le vu-mètre peut susciter des actions différentes, orientées


vers le vu-mètre (calibrage), ou vers le mécanisme (fluide). Les trois figures de
Rasmussen font apparaître différents rôles joués par l'objet comme déclencheur
d'actions :

-Lorsque l'objet sert de contrôle à l'exécution d'action (figure 1), l'objet est un
signal et l'action se présente comme une routine. Comme il s'agit d'un fonction¬
nement en régime nominal, tout écart est suspect. Il faut donc vérifier en ligne
que n'existe aucun écart. L'action d'ajuster le régime est sous-déterminée38.
Clairement, cette action ne possède pas de contrôle puisqu'ici l'objet apporte une
réponse, facilitant ainsi le mécanisme d'exécution. Comme dans l'exemple
d'Hutchins du « repère saumon », l'objet sert de support informationnel en « trans¬
formant une tâche conceptuelle en tâche perceptuelle», car «un simple coup d'œil
suffit » 39.

- Dans la figure 2, lorsque l'aiguille est sur B, l'objet peut aussi servir à indiquer
l'action à exécuter, "calibrer le vu-mètre". L'objet sert alors de contrôle, mais le
mécanisme qui conduit à cette action est différent : il ne suffit pas de se servir de
la configuration spatiale comme support, il faut construire une inférence entre une
condition (la valve est fermée) et un état de l'environnement. Le contrôle par le
vu-mètre permet ici des options. Rasmussen souligne que l'objet agit alors comme
signe et non comme signal. Dans la figure 1, la valeur du régime nominal n'était
pas importante, car il suffît d'ajuster l'aiguille pour qu'elle pointe sur la flèche
inversée car le vu-mètre fonctionnait comme un seuil supportant une activation
binaire sans égard à la valeur du seuil.

-Enfin, si l'aiguille vient d'être calibrée et qu'elle est toujours en position B


(Fig. 3) l'action à exécuter passe par une phase délibérative : y-a-t-il fuite? le
vu-mètre est il fidèle? Non seulement la représentation de l'action est alors
infiniment plus complexe que dans les deux autres cas, mais elle nécessite un
contrôle tout aussi complexe pour résoudre le problème posé.

soit39.
indique
mon 38.remplie)
sont
Cette
Hutchins
unalignés
régime
action
comme
souligne
».nominal
n'est
appuyer
pas
qu'«un
» lemais
sur
résultat
un
simple
plutôt,
starter
d'une
coup
« ou
ajuster
boucle
comme
d'œillesuffit
(exécuter
régime
: « ne
pour
rien
pour
une
vérifier
faire
qu'il
action
tant
que
soit
jusqu'à
que
l'aiguille
nominal
la position
ce qu'une
».
et lede
repère
condition
l'aiguille
sau¬
Bernard Conein et Eric Jacopin

Ces trois exemples montrent que les figures de l'action située sont hétérogènes.
Aussi bien Brooks que Lave ont tendance à n'envisager comme modèle de l'action
située que le cas où l'environnement exerce un contrôle direct sur l'action40.
Dans le cas du super-marché, consulter sa liste si on oublie un item est tout
aussi situé que se fier à la position des items dans les rayons. Dans les deux cas,
l'agent utilise un support externe pour agir, soit pour délibérer avec efficacité, soit
pour agir de façon réactive sans effort41.
Enfin, les activités situées des clients doivent être distinguées des activités de
préparation des employés, qui visent à modifier la situation en équipant l'environ¬
nement d'indices et de repères pour faciliter la collecte des produits. Loin de
s'opposer, ces deux pôles sont étroitement imbriqués. L'exploitation spontanée des
ressources provenant des circonstances locales implique une construction des
indices et des repères. Si l'ancrage de l'action permet ainsi au client de compter
sur la situation pour agir, c'est parce que l'environnement est "équipé", préparé
ou stabilisé par la présence d'objets. La flexibilité et l'exploitation des opportunités
ne sont donc plus prises comme données de départ mais comme le résultat d'actions
préalables. Si l'agent apparaît comme situé dans le cours d'action, c'est parce que
le marquage de l'environnement par les objets est pris comme allant de soi et le
client se repose sur la familiarité de l'environnement (Thévenot, 1994).

CONCLUSION

L'analyse située constitue un cadre de recherche pour concevoir les activités


cognitives dans le monde réel. Malgré les différentes figures prises par la notion
de situation dans les courants mentionnés, il existe une réelle convergence des
problèmes et des intérêts. L'analyse située traite de questions identiques : l'environ¬
nement comme ressource, la contextualisation dans la prise d'information et le rôle
des objets informationnels comme médiateurs entre le monde et l'activité.
La notion d'action située présente un des rares cas où une catégorie des sciences
sociales pénètre le champ des sciences cognitives, malgré certaines ambiguités.
Loin d'être reliée au problème de la cognition, la notion sert au départ à contester
la légitimité de l'approche cognitive de l'action. L'action située devient cognition

circonstances,
d'apprentissage,
par
de
pour
40.
41.
laFrancesco
interpréter
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suggérée
par les

496
Action située et cognition

située lorsqu'elle se donne comme projet de rendre explicite les supports informa¬
tionnels qui ancrent l'action dans son environnement immédiat.
Ce deuxième modèle de la situation, en mettant au premier plan les relations à
l'espace et aux objets, décrit d'autres types d'effet situationnel. Abandonnant la
métaphore de la communication, ce nouveau modèle s'intéresse à des problèmes
plus directement liés à l'exécution de l'action42.
Il serait cependant préjudiciable que les approches situées se scindent en deux
types de travaux, ceux qui portent sur la communication dans un travail d'équipe
et ceux qui concernent l'interaction individuelle avec un outil ou une machine43.
Beaucoup de travaux mentionnés illustrent au contraire comment l'interaction avec
des objets et l'interaction entre des humains conduisent au même résultat : optimiser
l'information pour faciliter la réalisation de la tâche.
Une théorie de la situation qui intègre à la fois la relation entre les personnes
et la relation avec l'environnement reste un objectif pour les analyses situées même
si cela conduit à abandonner l'idée de fonder le modèle de l'action sur le langage
et la communication. A vouloir privilégier l'interaction en face-à-face, on risque
d'entretenir une opposition factice entre interaction sociale et interaction avec les
objets.
Bernard Conein
Groupe de sociologie politique et morale - GSPM/GHESS,
105, boulevard Raspail, 75007 Paris
Eric Jacopin
LAFORIA, Université Paris VI
4, place Jussieu, 75252 Paris Cedex 05

MOTS CLÉS

Action située, objet, environnement, planification, situation, routine, interaction.

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42. En effet, si la métaphore du langage joue au départ un tel rôle, c'est parce que l'approche en
termes d'action située privilégie la compréhension de l'action, alors que la seconde approche privilégie
les processus d'ajustement dans l'exécution. La théorie du plan-ressource de Suchman est liée à une
problématique de l'interprétation de l'action.
43. Dans ce numéro, Joseph, Heath et Luff font des remarques judicieuses sur la nécessité de ne
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Annexe :
Les courants de l'action située.

Action située Région manipulatoire et objets Théorie de l'activité


(Schutz) ........ (Mead) (Vygotsky)

Ecologie de l'esprit
1960 (Bateson)

d'action
Système
située
(Goffman)
1965 Ethnométhodologie
Indexicalité
(Garfinkel)

Analyse
de Apprentissage culturel
1970- conversation (Cole)
(Sacks & Schegloff)

1975 Sociologie
cognitive
(Cicourel)
Théorie
Affordances
de la perception
1980- (Gibson)
des
Sémantique
situations
(Barwise & Perry)
Cognition Arène et situation
Action située (Scnbner)
ordinaire Ethnographie
(Lave)cognitive
1985- (Suchman) Agents autonomes
architecture réactive
(Brooks) \

Cognition
Artefact
(Norman)
Distribuée
Cognitif (Hutchins
Cognition
Pré-computation
&Distribuée
Cicourel) (AgreRoudne
& Chapman)
1990

500