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 HOWARD S.

BECKER 

LA PRISE EN COMPTE DE CAS INHABITUELS


DANS L’ANALYSE SOCIOLOGIQUE :
LES CONSEILS DE HUGHES

RÉSUMÉ : L’article 1 examine un problème fondamental rencontré par les chercheurs en


sciences sociales : comment construire des catégories d’analyse indépendantes des catégo-
ries conventionnelles de la vie sociale ? Il dégage les modes de raisonnement originaux utili-
sés par E.C. Hughes en la matière à partir de Bastard Institutions (1951), un article portant
sur les institutions qui satisfont des besoins illégitimes ou qui satisfont illégitimement des
besoins légitimes. En mettant en évidence l’existence de deux directions différentes dans la
déviation par rapport aux normes, Hughes élargit de manière originale la liste des cas à étu-
dier.

Ce texte est extrait d’une étude sur le problème de l’échantillonnage, qui fait
elle-même partie d’un essai intitulé « les trucs du métier ». Il emprunte aux travaux
d’Everett Hughes une approche des problèmes de théorie, qui consiste à remplacer
l’abstraction théorique à grande échelle par une série de « trucs » destinés à appro-
fondir l’analyse dont l’intérêt est d’étendre et d’affiner notre compréhension de
phénomènes sociaux particuliers.

L’ÉCHANTILLONNAGE ET LA SYNECDOQUE

L’échantillonnage est un problème essentiel dans tous les types de recherche.


Nous ne pouvons étudier tous les cas qui nous intéressent, et nous n’en avons pas
besoin. Toute entreprise scientifique vise à trouver, à partir de l’étude de quelques
exemples, quelque chose qui s’appliquera à toute une catégorie, les résultats de
l’étude étant, comme on dit, « généralisables » à tous ses éléments. Nous avons
besoin d’un « échantillon » pour persuader les gens que nous avons des connaissan-
ces sur l’ensemble.
Il s’agit là d’une version de la figure de style classique de la synecdoque, une
figure de rhétorique qui utilise la partie pour désigner le tout. Ainsi nous disons « la
Maison Blanche » pour désigner la Présidence des États-Unis – le Président, mais

1. Conférence prononcée en français, à partir d’une traduction de l’anglais par J.-M Chapoulie et
C. Desmazières ; la version finale a été révisée par J. Tertrais.

Sociétés Contemporaines (1997) n° 27 (p. 29-37)

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aussi l’administration placée sous sa direction. La synecdoque se présente ainsi


comme un échantillonnage. Mais peut-être vaudrait-il mieux dire que l’échantillon-
nage est une sorte de synecdoque, dans laquelle nous décidons que la fraction de la
population, de l’organisation ou du système que nous avons étudiée, sera considérée
comme représentant, de manière significative, la totalité dont elle est extraite. Les
logiques mises en œuvre dans l’échantillonnage servent d’arguments pour persuader
le lecteur que la synecdoque fonctionne, puisqu’on a constitué l’échantillon de
manière acceptable.
À première vue, la difficulté avec la synecdoque, ou avec l’échantillonnage,
semble être que la partie risque de ne pas représenter le tout comme nous aimerions
le penser, qu’elle risque de ne pas reproduire en miniature les caractéristiques qui
nous intéressent, qu’elle risque de ne pas nous permettre de tirer des conclusions sur
ce que nous n’avons pas examiné directement, à partir de ce que nous savons vrai-
ment. Si nous arrêtons quelques hommes et femmes dans les rues de Paris et que
nous mesurons leur taille, la moyenne de ces mesures pourra-t-elle s’appliquer à
l’ensemble de la population de Paris ? Peut-on comparer une moyenne de ce genre,
calculée à partir de quelques personnes prises dans les rues de Seattle, à la moyenne
obtenue à Paris ? La taille moyenne de tous les habitants de ces villes sera-t-elle à
peu près la même que celle des petits groupes que nous avons mesurés ? À partir de
ces échantillons peut-on parvenir à une conclusion acceptable quant à la taille rela-
tive des personnes en France et aux États-Unis ? Pouvons-nous utiliser l’échantillon
comme une synecdoque de la population ? Ou notre recherche s’expose-t-elle à la
critique malveillante que les jeunes chercheurs apprennent vite à formuler triom-
phalement à propos d’un résultat de recherche : « l’échantillon est mauvais » ?
L’échantillonnage au hasard est la solution habituelle à ce problème, et c’est une
excellente solution qui nous permet d’évaluer la probabilité d’obtenir les résultats
que nous avons effectivement obtenus, à partir d’une population dans laquelle ils
sont, en réalité, différents. Cela vaut la peine, mais seulement si c’est là ce qu’on
veut savoir. C’est pourquoi j’ai dit précédemment que le problème semblait être que
la partie pouvait ne pas convenablement représenter le tout, et ne pas reproduire
exactement ses caractéristiques importantes : par exemple la taille moyenne d’une
population ou le pourcentage des personnes votant pour tel parti. Le décalage entre
la valeur d’une variable dans l’échantillon et sa valeur dans la population globale est
un réel problème, mais ce n’est pas le seul, parce que la moyenne ou les pourcenta-
ges ne sont peut-être pas ce qui nous intéresse. Il existe d’autres interrogations.

QUELQUES AUTRES PROBLÈMES POSÉS PAR L’ÉCHANTILLONNAGE

Pour prendre un autre type de problème que les chercheurs en sciences sociales
essaient souvent de résoudre, nous cherchons, par exemple, à découvrir à quelle
organisation globale appartient l’objet particulier de notre étude. Quand nous disons
« la Présidence » pour désigner l’ensemble de l’appareil du pouvoir exécutif du
gouvernement américain, nous cherchons à savoir à quel type de phénomène le
rattacher. Si nous utilisons l’expression « fonctionnaire de l’administration cen-
trale/responsable de l’exécutif », notre synecdoque apporte-t-elle quelque chose de
significatif ou de fiable sur l’ensemble ? Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas une

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 CAS INHABITUELS : CONSEILS DE HUGHES

quelconque mesure, mais la manière dont les parties d’une totalité complexe révè-
lent sa structure d’ensemble.
Les archéologues et paléontologues connaissent ce problème. Ils trouvent des os,
mais pas un squelette entier ; ils trouvent des ustensiles de cuisine, mais pas toute la
cuisine ; des déchets, mais pas ce dont ces déchets constituent les restes. Ils considè-
rent qu’ils ont eu de la chance de trouver le peu qu’ils ont trouvé, car la vie n’est pas
facile pour les archéologues. Aussi ne se plaignent-ils pas d’avoir des données mal
fichues. Ils travaillent pour passer du fémur à l’organisme, du récipient au mode de
vie dans lequel il jouait son modeste rôle d’ustensile. Pour prendre une autre analo-
gie, c’est le problème qui consisterait à concevoir une machine à partir de quelques
débris qu’on en aurait trouvés.
On peut s’intéresser aussi à un troisième type de problème qui préoccupe sou-
vent les chercheurs en sciences sociales et sur lequel je vais maintenant me pencher :
comment cerner l’éventail des variations possibles d’un même phénomène. Quelles
sont, par exemple, toutes les façons dont les liens de parenté sont organisés ? Nous
nous posons ces questions parce que nous avons besoin de connaître tous les élé-
ments de la catégorie concernée par nos généralisations. Nous ne voulons pas que
notre synecdoque ait des caractéristiques qui soient spécifiques d’un sous-ensemble
et que l’on prendrait imprudemment pour les caractéristiques essentielles de la caté-
gorie. Nous évitons de faire l’hypothèse naïve qu’une caractéristique, présente dans
le cas que nous étudions, est présente « naturellement » dans n’importe quel élément
de la catégorie et donc n’exige pas d’explication particulière. Est-il seulement
« instinctif » et « naturel » que l’on n’ait pas de relations sexuelles avec des parents
proches ? Puisqu’il apparaît que cet interdit « naturel » ne s’applique pas aux rois de
l’Égypte ancienne, nous devons réviser notre conclusion sur le caractère « naturel »
de cet interdit. Nous devons reconnaître que son existence requiert une explication
plus détaillée et plus explicite.

LE PROBLÈME DES « CATÉGORIES »

Pour bien construire un échantillon qui tienne compte de la totalité des cas, nous
devons contourner les obstacles créés par les modes de pensée conventionnels. Une
des difficultés majeures tient à ce que nous « connaissons » à l’avance les réponses à
beaucoup de questions qui devraient être l’objet même de notre recherche. Nous
« connaissons » ces réponses parce que, membres adultes compétents de notre
société, nous avons tout le « savoir » des membres adultes compétents de cette
société. C’est-à-dire que nous connaissons les réponses du sens commun aux ques-
tions du sens commun, et que nous trouverions stupide de nous interroger sur ce qui
ne suscite d’interrogation pour personne dans notre société. Ainsi, par exemple,
nous « savons » que les écoles éduquent les enfants et que les hôpitaux soignent les
malades. « Tout le monde » sait cela. Mais l’une des missions du chercheur en
sciences sociales est précisément de s’interroger sur ce savoir commun, et de se
demander ce que font les écoles ou les hôpitaux, plutôt que d’accepter les croyances
communes en ces matières.
On retrouve là le problème philosophique bien connu des « catégories ». Com-
ment pouvons nous reconnaître et prendre en compte dans nos analyses les catégo-
ries les plus fondamentales qui déterminent notre pensée, alors qu’elles nous

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semblent si « normales » que nous n’en sommes pas conscients ? Les exercices de
méditation (notamment ceux du Zen), les brainstorming et autres entraînements à la
créativité ont souvent pour but d’éliminer cet écran que les mots interposent entre
nous et la réalité. Robert Morris, le peintre et sculpteur, affirme que « voir consiste à
oublier le nom des choses que nous regardons ». Les appellations et les pensées
qu’elles suscitent nous empêchent de voir ce qu’il y a à voir.
On peut penser que tout chercheur en sciences sociales espère automatiquement
qu’une loi ou une théorie générale vont s’appliquer à tout ce à quoi elles sont suppo-
sées s’appliquer, et qu’il va étudier systématiquement tous les cas possibles corres-
pondant au phénomène indiqué par une théorie, en faisant toutes les démarches
nécessaires pour en découvrir les subdivisions. On peut penser que le problème des
catégories est un souci permanent. Les chercheurs en sciences sociales en parlent
souvent, mais ils le traitent habituellement comme une énigme philosophique plutôt
que comme un problème de recherche concret qu’on pourrait espérer résoudre.
En fait les chercheurs en sciences sociales traitent rarement le problème des
catégories comme un problème concret et soluble. Ils font d’ordinaire exactement
l’inverse. Quel que soit le domaine, ils concentrent plutôt leurs efforts sur quelques
cas supposés archétypes, et semblent croire que leur explication permettra par exten-
sion d’appréhender tous les autres. Quand on étudie les révolutions, on se penche
sur les révolutions américaine, chinoise, française et russe, parfois sur la révolution
anglaise, ce qui ne veut pas dire que les historiens ou autres spécialistes ignorent les
centaines d’autres révolutions qui se sont produites dans le monde et dans l’histoire,
mais plutôt que ces quelques exemples deviennent ce que Talcott Parsons appelait
par une expression merveilleusement trompeuse les « cas types », et occupent une
place centrale dans ce domaine d’études.
Dans le domaine des recherches sur le travail, par exemple, les chercheurs se
sont longtemps focalisés sur les médecins et les juristes. Bien que d’autres catégo-
ries de travailleurs aient été par la suite étudiées en détail, ces métiers, ainsi que tous
ceux que l’on peut désigner sous le terme anglais profession, sont toujours privilé-
giés, à un degré sans commune mesure avec quelque chose d’aussi simple que la
proportion de travailleurs qu’ils représentent. Dans l’étude de la déviance, les
infractions à certaines lois, celles qui sont ordinairement violées par les personnes
les plus pauvres, sont beaucoup plus susceptibles d’être étudiées que celles qui sont
perpétrées par les milieux d’affaires et par d’autres populations de la classe
moyenne. Ce déséquilibre persiste, bien qu’Edwin Sutherland ait ouvert le domaine
d’études que désigne le terme « délinquance en col blanc ». De même, ceux qui étu-
dient les mouvements sociaux choisissent habituellement les mouvements qui ont
réussi, de préférence à ceux qui ont périclité.
Pour éviter de tomber dans le piège des catégories propre à notre profession, on
peut lire les descriptions extrêmement détaillées d’écrivains aussi différents que
James Agee (Louons maintenant les Grands Hommes 2) et Georges Perec dans
Tentative d’épuisement d’un lieu parisien 3. La description minutieuse de détails que
nos théories et nos idées n’ont pas retenus est à l’origine d’observations qui rentrent

2. Paris, 1972, Plon.


3. Paris, 1983, Bourgois.

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mal dans nos catégories et nous obligent à inventer des idées et des catégories
nouvelles où elles puissent entrer sans être déformées. On retrouve la question de
l’échantillonnage que j’évoquais précédemment. Si l’on considère le choix des
choses à décrire comme un problème d’échantillonnage – quelles sont, parmi toutes
les choses que l’on peut observer à propos d’une personne, d’une situation, ou d’un
événement, celles que nous inclurons dans notre échantillon ? – on voit que le cœur
du problème et sa solution résident dans la nécessité pour nous d’affronter tout ce
qui s’accorde mal avec nos catégories ordinaires, avec les manières habituelles de
considérer le problème et de le résoudre.
On rencontre ici un paradoxe presque semblable à celui que relevait Thomas
Kuhn. La science fait des « progrès » lorsque les scientifiques s’accordent sur ce à
quoi ressemble un problème et ses solutions, c’est-à-dire quand ils utilisent des caté-
gories conventionnelles ; si chacun se représente différemment les entités dont le
monde est constitué, les questions et les réponses pertinentes, alors chacun fait un
travail différent et ne contribue pas à l’accumulation d’un savoir. Kuhn dit que dans
cette situation, on a beaucoup de scientifiques et pas de science. Les scientifiques ne
peuvent parvenir à un accord sur ce qu’ils doivent considérer et étudier qu’en igno-
rant pratiquement tout ce qu’ils ont sous les yeux et en faisant abstraction de
presque toutes les données disponibles. Aussi vaut-il mieux considérer ce paradoxe
comme une tension ; il est souhaitable de partager la même manière conventionnelle
de travailler, mais il est souhaitable aussi de temps en temps de remettre en cause ce
consensus.
Comment procéder pour trouver des cas qui remettent en cause cet accord ?
Nous pouvons être attentif à toutes les données dont nous disposons réellement au
lieu d’ignorer ce qui peut nous gêner ou, au contraire, ce qui risque de passer
inaperçu. Nous pouvons aussi examiner ce qui nous empêche de trouver de tels cas :
techniques de recueil des données conventionnelles ou œillères au niveau concep-
tuel, et une fois ces obstacles identifiés, nous pouvons mettre au point des instru-
ments – des astuces – pour les contourner.

HUGHES ET L’ANALYSE DES « INSTITUTIONS BÂTARDES »

Comme d’autres problèmes de méthode, ce problème d’échantillonnage est fon-


damentalement conceptuel. L’habitude d’ignorer ce qui est désagréable, déplaisant,
de mauvais goût, ou ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne doit pas être évoqué,
empêche fortement les chercheurs de voir tout l’éventail des cas pertinents et, par
conséquent, de s’en servir pour élargir le champ de leurs réflexions. Everett Hughes
appréciait les remarques irrévérencieuses. Il affectionnait les comparaisons cho-
quantes et tout à fait inconvenantes. Il aimait rappeler, par exemple, que les prêtres,
les psychiatres ou les prostituées développent un savoir coupable : ils connaissent, à
propos de leurs paroissiens, de leurs malades ou de leurs clients, des choses qui doi-
vent rester secrètes. Hughes s’intéressait à l’étude comparée des moyens employés
par chacun pour ne pas dévoiler ces secrets, selon ses conditions de travail.

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Son essai sur les institutions bâtardes 4, un court chef-d’œuvre de théorie socio-
logique, montre comment les idées que nous avons habituellement sur ce qui peut
faire l’objet d’une analyse sociologique excluent de nombreux phénomènes que
nous devrions intégrer dans nos réflexions. Il en découle que notre échantillon des
activités humaines collectives est moins large et moins riche qu’il ne devrait l’être.
On peut aussi trouver dans cet essai, moins explicitement formulée, une méthode qui
permet d’obtenir de meilleurs échantillons de la totalité des cas. Je vais maintenant
considérer la question de l’analyse conceptuelle et je terminerai par son application
évidente aux problèmes d’échantillonnage.
Hughes remarque d’abord que les institutions qui satisfont légitimement les
désirs humains légitimes définissent ce qu’il est permis de désirer. Quelle que soit
l’étendue de cette définition, il reste toujours des personnes qui désirent quelque
chose qu’elle ne recouvre pas. Ainsi dans tous les domaines de l’activité humaine,
les institutions n’offrent pas tout ce dont le besoin existe. Certaines institutions nais-
sent de la protestation collective contre les définitions institutionnalisées – par
exemple quand une secte religieuse proteste contre la définition usuelle de la reli-
gion développée par un clergé officiel.
Il existe aussi, cependant, des institutions bâtardes, des contestations et des
déviations chroniques qui prennent des formes variées. Dépourvues de légitimité et
de sanction légale puisque les autorités sont susceptibles d’ignorer leur existence,
dépourvues même de respectabilité, elles « satisfont illégitimement des besoins
légitimes ou satisfont des besoins qui ne sont pas considérés comme légitimes » 5.
Dans les deux cas, elles possèdent le même type d’organisation que les institutions
légitimes.
Beaucoup d’institutions bâtardes, bien qu’elles ne soient pas vraiment légitimes,
sont très banales et soutenues par l’opinion publique, quoique souvent par une partie
seulement de la communauté. Hughes cite en exemples les formes officieuses de
justice qui se développent dans les prisons ou les armées, dans certaines enclaves
ethniques comme les Chinatowns américains d’autrefois, ou les institutions que les
communautés juives orthodoxes développent pour s’approvisionner en viande
casher que leurs membres ne peuvent obtenir des magasins ordinaires.
Certaines institutions bâtardes se situent en marge des services plus légitimes. À
côté des écoles qui enseignent le droit et la comptabilité, on trouve par exemple des
écoles spécialisées qui enseignent comment réussir aux examens organisés par l’État
pour sélectionner ceux qui ont le droit de pratiquer les professions correspondantes.
Hughes range aussi dans cette catégorie les communautés qui proposent ce que des
communautés voisines interdisent. Il se plaisait à citer la communauté modèle de
George Pullman à Chicago, construite dans les années mille huit cent quatre-vingts
pour les travailleurs de son entreprise de wagons-lits. Pullman, qui prenait au
sérieux sa conception de la religion, avait interdit tous les débits de boissons dans sa
ville modèle. Ce n’était pas un problème pour les travailleurs : juste de l’autre côté

4. « Bastard Institutions »(1951), in The Sociological Eye : Selected Papers, Chicago, Aldine, 1971,
p. 98-105. Traduction française sous le titre « Les institutions bâtardes » in Le Regard
Sociologique, Paris, 1996, Presses de l’EHESS, p. 155-163 (les références suivantes renvoient aux
pages de la traduction française).
5. « Les institutions bâtardes », p. 156.

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 CAS INHABITUELS : CONSEILS DE HUGHES

de South Michigan Avenue, à l’ouest de la communauté Pullman, se trouvait la


communauté de Roseland, où, hors de portée du rigorisme religieux de Pullman, sur
environ un kilomètre et demi, des tavernes fournissaient cigarettes, whisky et pros-
tituées, introuvables à l’est (cette spécialité se maintenait dans les années quarante,
quand je jouais occasionnellement du piano dans ces mêmes débits de boisson).
Dans les cas les plus évidents, des institutions bien établies fournissent les biens
et services interdits pour lesquels il existe un marché permanent et important. Il en
va ainsi pour les salles de jeux illégales, pour les bars clandestins dans les zones où
la vente d’alcool est interdite, et pour les différents types de bordels. Des institutions
de ce genre fournissent des biens et services auxquels certains ont accès légitime-
ment, mais qui ne sont pas accessibles officiellement pour d’autres. Les hommes qui
veulent s’habiller en femme trouvent commode de faire leurs achats là où les
employés vendent des sous-vêtements et des porte-jarretelles pour des hommes
mesurant un mètre quatre-vingts et pesant cent kilos. Hughes affirmait que ce genre
d’établissements, qui rend accessible ce qui est ailleurs difficile d’accès ou interdit,
sert à corriger les défaillances dans la définition des institutions et dans la distribu-
tion institutionnalisée.
Les chercheurs en sciences sociales ont l’habitude de classer de tels phénomènes
comme des conduites déviantes dont il faudrait trouver l’origine spécifique afin que
« la société » puisse agir efficacement pour se débarrasser du « problème ». Hughes,
au contraire, les intégrait dans « l’ensemble complexe des activités et des entreprises
humaines (...). On peut y voir le déroulement de processus sociaux peut-être identi-
ques à ceux qui se déroulent dans les institutions légitimes » 6. Il considérait les
formes légitimes et illégitimes de la même activité comme des parties d’un même
ensemble :
« Les institutions tendent à concentrer les comportements en un point modal en
définissant ce qui est convenable, en sanctionnant les comportements déviants, et en
mettant en place des dispositifs destinés à n’offrir aux gens que des possibilités et
des services standardisés. Mais si elles restreignent les possibilités de
comportement, les institutions ne suppriment pas complètement les déviations » 7.
Ainsi le mariage est la manière modale d’organiser le sexe et la procréation mais
certaines personnes ne se marient pas, et d’autres ne limitent pas leurs activités
sexuelles à leur partenaire légitime. Chaque société définit une forme de mariage
(qui constitue, entre autres, un moyen d’attribuer des hommes aux femmes et des
femmes aux hommes) qui implique que des gens présentant des caractéristiques
sociales particulières (notamment de race, de classe et d’appartenance ethnique)
seront des partenaires adéquats. Mais la capacité des gens à vivre en couple est
variable, et la manière dont les populations se déplacent et parfois s’assemblent dans
un relatif isolement fait naître des situations dans lesquelles, pour beaucoup de gens,
il n’existe pas de partenaire convenable pour le mariage. Les exemples classiques
extrêmes sont les héroïnes des romans de Jane Austen et les hommes qui travaillent
dans les chantiers, les bateaux et les mines, loin des communautés ordinaires où ils
pourraient trouver des femmes qui leur conviendraient. La prostitution ou les rela-

6. Ibid, p. 157.
7. Ibid, p. 157.

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HOWARD S. BECKER 

tions homosexuelles temporaires sont des solutions répandues du côté masculin,


comme l’ont été, du côté féminin, les relations discrètement homosexuelles des
femmes de classes moyennes qui « partageaient un appartement ».
L’analyse est jusqu’ici intéressante mais sans surprise. D’autres auteurs, comme
Kingsley Davis ou Arthur Stinchcomb, ont utilisé des exemples similaires aux
mêmes fins. C’est ensuite que Hughes nous surprend. Il remarque que la déviation
peut s’exercer dans deux directions et prendre deux formes. Le chercheur en scien-
ces sociales doit considérer non seulement les déviances illégitimes et désapprou-
vées – ce qu’il appelle la « direction diabolique » – mais aussi les déviations dans la
« direction angélique ». La prostitution sert à attribuer aux hommes un petit nombre
de femmes, mais il n’y a pas de moyen analogue pour attribuer des hommes aux
femmes quand le déséquilibre est dans l’autre sens. Il arrive que ces femmes se par-
tagent un supérieur hiérarchique masculin, mais ce n’est pas un partenaire avec
lequel elles pourraient partager les plaisirs et les peines d’une relation plus ordinaire.
Ainsi, beaucoup de femmes qui n’ont pas de partenaire masculin légitime – quelle
que soit la manière dont on définit la légitimité – souhaiteraient ne pas se trouver
dans cette situation.
Plus généralement, le fonctionnement des institutions ordinaires exige que quel-
ques personnes soient « meilleures » qu’elles ne souhaiteraient l’être, ou que les
autres n’attendraient qu’elles le soient. C’est l’une des tâches de l’analyse sociologi-
que que de « trouver où se développe l’institutionnalisation de ces adaptations à la
nécessité d’être meilleur qu’on ne le souhaiterait » 8. Le célibat au nom de la reli-
gion institutionnalise une déviation du mariage dans la direction angélique, c’est
« un moyen déclaré, établi et consenti, de ne pas accepter la norme modale du com-
portement, peut-être une façon plus noble et gratifiante de se résigner au sort auquel
condamne une défaillance dans la répartition effectuée par les institutions existan-
tes » 9.
L’institutionnalisation de la déviation angélique permet à quelques-uns de don-
ner l’exemple de vertus dont une société ne pourrait pas supporter la mise en prati-
que générale. De fait, comme le remarque Hughes, une forme classique d’hérésie
consiste à exiger de chacun qu’il vive conformément à une vertu ordinairement
révérée. L’institutionnalisation de cet exercice de sainteté rend inoffensive « la
menace que constituerait pour les personnes la sainteté individuelle présentée
comme un modèle à imiter par tous, et la menace que constituerait pour la société la
contagion de cet exemple » 10.
La conclusion de Hughes, formulée comme un principe théorique et conceptuel,
peut se résumer et s’énoncer sous la forme d’une recommandation technique quant à
la manière de constituer un échantillon couvrant l’ensemble des cas d’un phéno-
mène :
« Prendre un domaine, un aspect de la vie humaine fortement institutionnalisé et
qui possède de fortes implications morales, et examiner toute la gamme des com-
portements à son égard, des formes institutionnalisées aux déviations s’écartant de

8. Ibid, p. 161.
9. Ibid, p. 161-162.
10. Ibid, p. 163.

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 CAS INHABITUELS : CONSEILS DE HUGHES

la norme dans différentes directions. (...) [Voir] la norme (...) comme un élément
particulier dans l’éventail des cas possibles, et examiner les relations possibles entre
l’institution et la déviation, à la fois dans la direction de l’imperfection bâtarde et
dans celle de la perfection angélique » 11.
Nous pouvons éviter les « biais d’échantillonnage » introduits dans nos travaux
par nos habitudes de pensée, qui nous portent à regarder certains comportements
comme trop répugnants pour être examinés, en considérant que tout comportement
peut être localisé sur un axe qui s’étend dans les deux sens à partir d’un point central
correspondant à ce qui est institutionnalisé. On élargit ainsi l’éventail des cas aux-
quels la théorie doit s’appliquer, en tenant compte non seulement des déviations
dans la direction démoniaque, sur lesquelles le bon goût nous interdisait de nous
pencher, mais aussi de celles auxquelles nous n’aurions pas pensé, c’est-à-dire les
déviations dans la direction angélique. Comme vraisemblablement d’autres caracté-
ristiques théoriquement importantes seront associées à ces cas, cette astuce d’échan-
tillonnage limite le risque de généralisation abusive.

Howard S. BECKER
Department of Sociology,
University of Washington
SEATTLE (USA)

11. Ibid, p. 163.

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