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Hallucinations psychotiques et énonciation1

Résumé : L’auteur présente les rapports entre hallucination psychotique et énonciation


dans la théorie psychanalytique lacanienne. Il montre qu’il existe une spécificité
centrale de cette conception de l’énonciation, qui est sa dérivation à partir de la théorie
de l’hallucination selon Jules Seglas ; à ce titre elle se distingue, non seulement des
théories anglo-saxonnes de la pragmatique de la parole, mais également des théories
linguistiques de l’énonciation, initiées par E. Benveniste et R. Jakobson. Après avoir
décrit les concepts empruntés par J. Lacan à Edouard Pichon et à Roman Jakobson,
l’auteur commente l’article de J. Lacan "Subversion du sujet et dialectique du désir", et
montre que s’y trouve définie la séparation névrotique entre l’énonciation et l’énoncé,
mais également une théorie de la subjectivité psychotique, selon trois aspects : la pré-
psychose comme équilibre fragile, le vécu hallucinatoire centré sur le code
(néologismes) et le vécu hallucinatoire centré sur le message (insultes hallucinées,
messages interrrompus). Deux aspects doivent dès lors être isolés dans la notion
lacanienne d’énonciation : 1) la coupure ou séparation, liée au discordantiel pichonien,
2) la désignation du sujet, que J. Lacan théorise par une mise en équivalence entre la «
personne ténue » pichonienne et le shifter jakobsonien C/M. De son côté, la notion
pichonienne de personne étoffée est « corrigée » par J. Lacan qui y voit l’étoffe
pulsionnelle du fantasme.

Mots-clés : Psychanalyse ; énonciation ; hallucination.

Summary : Psychotic hallucinations and enunciation, The author presents the


relationship between psychotic hallucination and enunciation in the Lacanian
psychoanalytic theory. He shows that there is a central specificity in the latter : its
special relationship with Jules Seglas’ theory of hallucinations. This separates it from
the Anglo-Saxon theories of pragmatics, and also from the linguistic enunciation
theories initiated by E. Benveniste and R. Jakobson. The author describes the concepts
Lacan borrowed from Edouard Pichon and from Roman Jakobson and comments on
Lacan’s article Subversion du sujet et dialectique du désir. He shows that Lacan defines
in it : 1) the neurotic differentiation between enunciation and statement (énoncé), 2) a
theory of psychotic subjectivity, with three aspects, the fragile stabilization of pre-
psychosis, the code-centered hallucination (neologisms), and the message-centered

1
SAUVAGNAT, F. “Hallucinations psychotiques et énonciation. La voix, dans et hors la cure”, Numéro
thématique, Revue Psychologie Clinique, n. 19, p. 93-125, 2005.
hallucinations (interrupted sentences, hallucinatory insults). Consequently, two aspects
must be differntiated in the Lacanian theory of enunciation : 1) the cut or separation,
derived from the Pichonian discortantiel, 2) the designation of the subject, which Lacan
constructs by identifying the Jakobsonian C/M shifter with the Pichonian personne
ténue. On the other side, the Pichonian personne étoffée is corrected as being in fact the
material of the fantasy, the core of which is the object of the drive.

Key words : Psychoanalysis ; enunciation ; hallucination

Dans plusieurs publications (Sauvagnat 1983, 1990, 1997, 2002), nous avons montré
que la théorie lacanienne du signifiant n’était pas, comme on le croit trop souvent, le
résultat d’une sorte de placage de théories linguistiques sur l’expérience analytique,
mais qu’il fallait au contraire tenir compte du fait que pour Lacan, le « signifiant dans le
réel » (Séminaire “Les psychoses”, 1955), le signifiant à l’état pur, si l’on peut dire,
apparaît lors d’expériences psychotiques sous les espèces d’interprétations délirantes et
d’hallucinations verbales. Plus encore que la référence à Clérambault, la référence au
principal inspirateur de celui-ci, Jules Séglas, est essentielle. Que nous dit ce dernier ?
Sa thèse essentielle est que les hallucinations verbales, loin de devoir être considérées
comme des « erreurs de perception », comme le voulait Esquirol, sont avant tout à
comprendre comme des formes pathologiques de langage intérieur. Il a effectivement
démontré que les hallucinations auditives psychotiques sont pratiquement toutes
proférées par le sujet de façon plus ou moins perceptible. Cette hypothèse a été
confirmée par toute une ligne de recherches encore bien vivante actuellement, dans
laquelle les mouvements du larynx et du pharynx du sujet halluciné sont observés, les
proférations à voix basse sont captées et leur sonorité augmentée et régulièrement, on
vérifie que le contenu même des hallucinations dont se plaint le patient correspond bien
à des proférations (Sauvagnat 1997).

Mais il y a évidemment aussi une thèse subsidiaire : si les hallucinations verbales sont
bien une pathologie du langage intérieur, on peut renverser cette proposition et se
demander si on ne peut pas décrire toute une série de configurations plus ou moins
continues allant du vécu d’hallucination (vécu d’étrangeté, d’écho, d’annexion par un
Autre mystérieux de nos propres proférations) à un vécu d’appropriation, dans lesquels
le sujet, se parlant à soi-même comme dans le Lieutenant Gustel d’Arthur Schnitzler,
s’éprouve au contraire être lui-même dans la parole qu’il ne destine à personne d’autre.
Jules Séglas s’était contenté de décrire une telle continuité entre l’hallucination
psychomotrice verbale et toute une série de proférations involontaires d’intensité
croissante. L’idée que nous allons soutenir dans les lignes qui suivent est que la théorie
de l’énonciation de J. Lacan est une façon de décrire ce qui fait la différence entre des
cas où la parole est vécue comme totalement étrangère au sujet, et le cas normal où
celui-ci se sent être le maître d’une parole qu’il peut considérer comme un simple
instrument de sa pensée. Une telle perspective n’est pas à vrai dire isolée dans notre
champ. Dans un horizon culturel différent, Lev Vygotsky avait soutenu que le langage
tel qu’il est utilisé par l’adulte est le résultat final d’une difficile transition, chez
l’enfant, entre des proférations infantiles asémantiques et phonétiquement libres, et la
reprise du langage formel tel qu’il est utilisé par son entourage. Nous allons proposer
une lecture de la notion d’énonciation telle qu’elle est utilisée par J. Lacan, dans
laquelle nous allons voir que cette notion essaie précisément de répondre à cette
question de savoir quel type de rapport entretiennent, d’une part, l’expérience des
hallucinations verbales chez le psychotique et, d’autre part, l’expérience de la
profération normale d’un sujet névrotique, parfaitement certain que c’est bien lui qui
parle au moment où il le fait. Cette utilisation de la notion d’énonciation est à notre avis
particulière à J. Lacan et à certains de ses élèves. Elle est à distinguer d’un certain
nombre d’usages classiques de la notion de cette notion.

Que le terme d'énonciation n'apparaisse pas massivement sous la plume de Benveniste


ne doit pas induire de fausses conclusions. Lorsqu'il thématise le terme, c'est pour
l'arrimer solidement à deux types de considérations : la relation temporelle, renvoyant
elle-même à la question de la référentialité, et la question des pronoms personnels. Il est
incontestable que ces deux – ou plutôt ces trois – points seront au centre de ce qui sera
donné comme énonciation, et notamment énonciation inconsciente dans les travaux
psychanalytiques contemporains, même si ce n'est pas là un destin que Benvéniste lui-
même a nécessairement souhaité. Néanmoins, il est important de noter que la notion
d'énonciation est souvent située par les linguistes aux marges de leur discipline, pour
renvoyer habituellement à la psycholinguistique, à la sociolinguistique ou à la
pragmatique. Depuis Saussure, ils préfèrent le domaine de la langue comme système, au
domaine plus périphérique de la parole, où l'énonciation est habituellement rangée. Il est
également frappant que la linguistique générative, au moins dans sa version
chomskienne, ne s'intéresse nullement à l'énonciation, ce qui lui est d'ailleurs interdit
par le type même de locuteur automatique (le « locuteur-auditeur idéal ») qu'elle
construit, ou plutôt qu'elle tente de construire. On constate, chez les linguistes récents se
situant dans l'aire francophone et qui souhaitent donner une certaine consistance à la
notion d'énonciation (les autres préfèrent parler de pragmatique), deux types de
positions. Soit on considère que l’énonciation est une sorte de condition de la
sémantique ; soit on considère, et c’était par exemple la position de T. Todorov dans son
Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, qu’il existerait nécessairement
une « empreinte stylistique de l'énonciation dans l'énoncé » renvoyant aux
caractéristiques propres de l’énonciateur. Nous allons voir que le concept d’énonciation
tel que l’utilise J. Lacan est beaucoup plus radical. Nous en suivrons les différentes
réalisations en faisant référence aux deux linguistes qui l’ont le plus inspiré à ce propos,
E. Pichon et R. Jakobson.

Les apports linguistiques d'Édouard Pichon : la distinction sémième/taxième

Édouard Pichon (1890-1940) aura fortement contribué à la problématique de


l'énonciation, même s'il n'utilise guère ce terme, par au moins trois aspects de son œuvre
grammaticale. Rétrospectivement, il semble que la dialectique lacanienne entre énoncé
et énonciation doive beaucoup à la façon dont Pichon envisageait les rapports entre la
pensée et le langage. Pour lui, s'il existe bien une dialectique par laquelle l'un et l'autre
s'influencent réciproquement, c'est avant tout la pensée, résultat des coutumes, du degré
de civilisation, de la subtilité ou non des échanges, qui en dernier ressort influence la
langue, et en constitue l'esprit. L'exemple le plus évident en est, pour Damourette et
Pichon, la façon dont les trois temps du passé en indo-européen (aoriste, parfait,
imparfait) se réduisent, dans les langues germaniques, à un seul, cette simplification
étant pour lui le signe d'une rusticité foncière. Quoi qu'on puisse penser de cet exemple,
en particulier en dépit de l'objection selon laquelle l'usage des particules est en géréral
fort riche dans les langues germaniques, ce qui est susceptible de compenser ce déficit,
l'idée directrice qui s'impose est bien la relative indépendance entre la pensée et le
langage et l'avantage relatif de la première sur le second, qu'elle tend à transformer
selon ses exigences propres. De la sorte, Damourette et Pichon estiment que la
charpente d'une langue est constituée de taxièmes, c'est à dire d'idées directrices (§6). «
Le grand caractère commun des sujets parlant un même idiome, c'est qu'ils portent tous
en eux, d'une façon surtout inconsciente d'ailleurs, un même système de notions d'une
façon surtout inconsciente d'ailleurs, d'après lesquelles s'ordonnent toutes les notions
qu'ils viennent à formuler en langage ». Ces taxièmes sont à distinguer des sémièmes,
idées libres qui ne se reflètent pas dans un mot unique, mais ne peuvent être exprimées
que par plusieurs. De la sorte, si Damourette et Pichon prétendent admettre, avec Joseph
de Maistre, que « cest une folie égale de croire qu'il y ait un signe pour une pensée qui
n'existe pas, ou qu'une pensée manque d'un signe pour se manifester », ils considèrent
néanmoins qu'il peut exister une relative indépendance entre la pensée et la langue. Ceci
aura une certaine importance lors de leur analyse de la négation en français, puisqu'ils
arrivent à l'idée surprenante qu'il n'existe pas de taxième de la négation en français, mais
seulement un sémième, qui ne peut s'exprimer que par certains types de combinaisons
entre des taxièmes partiellement négatifs.

La distinction discordantiel/forclusif et ses implications sur la question de l'énonciation

Le second aspect porte sur la question de la négation. La thèse centrale de Damourette


et Pichon est qu'il n'existe pas à proprement parler de « négation logique » en français,
c'est à dire de négation globale portant uniquement sur un contenu. La négation à
proprement parler n'est qu'un des résultats possibles de l'usage de deux sortes de
taxièmes : les forclusifs et le discordantiel. Pour Pichon, la raison en est que l'esprit de
la langue française insiste avant tout sur les différente formes de refus, réticence, etc.
qu'exprime un sujet. En d'autres termes, la négation est davantage une attitude
subjective – nous voyons ici pointer bien évidemment quelque chose que Lacan
caractérisera comme un aspect essentiel de la question de l'énonciation – qu'une
véritable négation portant sur des objets. À cet égard, Damourette et Pichon distinguent
forclusif et discordantiel. Le discordantiel ne, exprime selon eux une discordance entre
la proposition subordonnée et la proposition principale. À ce titre, il est employé de la
façon la plus pure dans les comparatifs d'inégalité. Damourette et Pichon citent ainsi R.
Boylesve, qui écrit dans Nymphes dansant avec un satyre : « Il a plus de génie qu'il n'en
a l'air ». Mais il apparaît également « dans les propositions complétives gouvernées par
des verbes exprimant la crainte, la précaution et l'empêchement ». Au sixième tome de
leur ouvrage, néanmoins, Damourette et Pichon ajoutent à cette série d'autres
colorations impliquant nécessairement la discordance : la contrariété, l'interdiction, la
lueur d'espoir, le faillissement, la disparité, la confrontation, la réserve, l'absence de
réalisation, la précession, l'enfouissement temporel. Quelles que soient les contestations
qui aient pu surgir, notamment de la part de linguistes (voir par exemple Michel Arrivé
1994), cette notion de discordantiel sera promise à un bel avenir par la suite. Une des
preuves avancées à l'appui du sens fondamentalement discordantiel de ne, en français,
est le fait que cette particule prend tout spécialement le sens négatif lorsqu'elle est
employée avec des verbes « dont la nature même lui donne cette couleur ». Il s'agit des
verbes pouvoir, savoir, oser, cesser, bouger et leurs équivalents sémantiques. Pour
Damourette et Pichon, ces verbes « expriment, chacun à sa façon, une rupture d'inertie,
une discordance, de sorte que le discordantiel marque la continuation même de cette
inertie ».

Quant au forclusif, second aspect de la négation, il est « constitué par des mots comme
rien, jamais, personne, plus, guère , etc. [ainsi, naturellement, que pas, qui possède en
outre des pouvoirs de "surnégation"] et s'applique aux faits que le locuteur n'envisage
pas comme faisant partie de la réalité. Ces faits sont en quelque sorte forclos, ainsi
donnons-nous à ce second morceau de la négation le nom de forclusif ». Pour les
auteurs, les idées touchées par le forclusif sont « expulsées du champ des possibilités
aperçues par le locuteur ». Lorsque Mme Jourdain déclare à propos de Covielle, dans Le
Bourgeois Gentilhomme, « Je ne veux point qu'il me dise rien », la particule forclusive
« scotomise en somme la possibilité […] qu'elle se refuse à envisager ». La chose est
d'autant plus frappante dans le cas du repentir, où ce désir d'expulsion hors de la réalité
porte sur des choses du passé. Damourette et Pichon citent à ce propos un article de J.
Marcillac qui écrivait dans Le Journal du 18 août 1922 : « L'affaire Dreyfus c'est pour
moi un livre qui est désormais clos. Il dut se repentir de l'avoir jamais ouvert ». Voilà
qui, pour Damourette et Pichon, constitue un exemple particulièrement frappant,
éclairant les mécanismes de l'énonciation sous sa forme la plus pure : celle de
l'inconscient. « Le langage, écrivent-ils, est pour celui qui sait en éclairer les images un
merveilleux miroir des profondeurs de l'inconscient. Le repentir est le désir qu'une
chose passée, donc irréparable, n'ait jamais existé ; la langue française, par le forclusif,
exprime ce désir de scotomisation, traduisant ainsi le phénomène normal dont la
scotomisation, décrite en pathologie mentale par M. Laforgue et l'un de nous, est
l'exagération pathologique ».

Dans les divers commentaires (Chazaud, Roudinesco) consacrés à la notion de


scotomisation, on a beaucoup insisté sur l'idée qu'il s'agirait d'une forme de négation
extrême ( ayant pour réalisation clinique l'hallucination négative). Néanmoins, dans la
présentation faite par Damourette et Pichon du forclusif, ils estiment que celui-ci n'est «
ni pleinement négatif, ni pleinement affirmatif ». Il s'agit seulement d'« exclusion de la
réalité », de situer tel rêve « hors des possibilités du monde », ou encore d'indiquer que
« le fait amplecté est exclu du monde accepté par le locuteur », ou encore, avec jamais
plus, d'indiquer que les limites des possibilités ont été dépassées – ce qui est le sens
exact de forclusion au sens juridique du terme. De la sorte, on assiste, dans le cas du
discordantiel comme dans le cas du forclusif, au maintien d'une contradiction, et non
pas à une négation pure et simple : pour Damourette et Pichon, « il semble bien que la
langue française se soit constitué deux taxièmes plus fins que l'antique taxième latin de
négation ; l'un, le discordantiel, qui marque une inadéquation du fait qu'il amplecte avec
le milieu ; l'autre, le forclusif, qui indique que le fait amplecté est exclu du monde
accepté par le locuteur ». La seule véritable négation en français, pour Damourette et
Pichon, résulte d'une alliance entre le forclusif et le discordantiel. Lorsque nous lisons,
sous la plume d'Alfred Jarry, « Je n'en finirai jamais » (Ubu Roi, III.8), pour
Damourette et Pichon, cela veut dire deux choses. D'une part, « en finir n'appartient pas
à la réalité temporelle que j'aperçois » et « je n'aperçois aucun signe qui permette de
diagnostiquer que j'en finisse » (forclusif). En outre, « que j'en finisse serait en
discordance avec toute l'ambiance dans laquelle je baigne (discordantiel) ». En fait, le
raisonnement de Damourette et Pichon semble être le suivant :

- le forclusif indique que le fait considéré n'apparaît pas dans mon champ de
connaissance : l'exclusion porte ici sur un ensemble, et non sur ses éléments.

- le dicordantiel porte sur l'exclusion de chacun des éléments particuliers de cet


ensemble.

La véritable négation en français résulterait donc de l'exclusion d'un ensemble puis de


ses éléments . Que cette négation totale soit en fait le résultat de la conjonction de deux
formes spécifiques explique que certaines occurences de « ne… jamais » ne soient pas
négatives, à condition que le discortantiel porte sur un fait dont la réalité est relative. La
thèse conclusive de Damourette et Pichon est que la négation simple a en français un
statut « presque sémiématique », c'est à dire qu'elle n'est pas inclue dans les taxièmes de
la langue, mais ne peut être exprimée que comme un cas particulier, à partir « de deux
notions qui dépassent le domaine de la négation ».
Personnaison ténue et étoffée

Le troisième aspect concerne les deux formes que connaissent les pronoms personnels,
qui lui aussi sera repris et critiqué par J. Lacan. Ils relèvent de la « répartitoire
d'empersonnement » et deux séries sont à relever : les pronoms personnels agglutinatifs
(dits aussi ténus : je, tu, il…), c'est à dire « aussi étroitement unis au verbe que s'ils
étaient coalescents » et soumis au même accent d'intensité du point de vue de la
scansion ; d'autre part les pronoms personnels indépendants (dits étoffés : moi, toi,
lui…), ayant une rhèse (accent d'intensité) à eux ; mis à part le fait qu'ils exigent
l'accord du verbe, leur syntaxe est très proche des celle des noms propres. La « physe
d'empersonnement ténue » exprime « la substance personnisée uniquement en ce qu'elle
a à jouer, dans l'ocurrence, son rôle de personne grammaticale ». Lorsque le sujet est
uniquement représenté par la personne ténue, « il se dépouille de ce qui n'est pas la
notion de locuteur », il « s'intimise ». Cette personne ténue est « bien plus endo-
psychique, bien plus spiritualisée que la personne étoffée moi, laquelle est jusqu'à un
certain point, vue de l'extérieur comme pourrait l'être une autre substance ». La
personne ténue se présente en outre comme « continue et identique à elle-même ». En
revanche, la personne étoffée ajoute à cette présentation « tous ses caractères tant
essentiels qu'accessoires », au point de se sentir parfois étranger à soi-même : vu
introspectivement, « le moi […] peut laisser tomber des pans entiers de lui-même, et y
voir surgir de nouveaux appartements ». Au contraire de la personne ténue, qui pour les
auteurs se caractérise par sa continuité, la personne étoffée est particulièrement adaptée
pour exprimer la dépersonnalisation, dans la mesure où ses identifications lui sont au
départ étrangères. Damourette et Pichon citent ainsi plusieurs auteurs évoquant la
transformation d'un personnage selon plusieurs identités successives. Nous avons donc
chez Damourette et Pichon une série de notations tout à fait consistantes sur la notion
d'énonciation, même si le terme n'est pas employé par eux et même si, pourrait-on
ajouter, leur vocabulaire technique rend parfois leur propos peu abordable.

Énonciation et shifters chez Roman Jakobson

C'est néanmoins Roman Jakobson dans son fameux article de 1957 (mais dont les
parties essentielles étaient prêtes dès 1950), "Les Embrayeurs, les catégories verbales et
le verbe russe", qui a été le plus directement mis à contribution par J. Lacan, et très
probablement du fait de ses références à la théorie de l'information, alors un sujet
extrêmement brûlant. Tant le message que le code, nous indique Jakobson, peuvent être
traités comme objets d'emploi ou de référence : un message peut renvoyer soit au code,
soit à un autre message ; d'autre part, la même chose est vraie de toute une unité de
code. À partir de là, quatre « types doubles » peuvent être distingués : M/M, C/C, M/C
et C/M. Jakobson discute d'abord du discours cité (M/M), en évoquant fort
classiquement les recherches de V. N. Volochinov, mais, contrairement à Todorov, il ne
considère pas qu'il s'agisse ici d'énonciation. Puis il considère que le type double C/C
correspond aux noms propres, qui « désignent quiconque porte ce nom » : Fido désigne
un chien qui s'appelle Fido, sans qu'il existe aucune propriété spéciale de « fidoïté » ; la
nomination n'est qu'un sec renvoi au code, sans aucun contenu, estime Jakobson, qui
s'appuie ici largement sur la théorie purement arbitraire de la nomination développée
par Bertrand Russell. Vient ensuite le mode autonyme (M/C), qui désigne « toute
interprétation ayant pour objet l'élucidation de mots ou de phrases, qu'elle soit
intralinguale (circonlocution, synonymes) ou interlinguale (traduction) ». Il s'agit
toujours d'un « message renvoyant au code ». Enfin viennent les embrayeurs (en anglais
shifters, C/M), dont la nature sémiologique a été, pour Jakobson, établie par l'étude d'A.
W. Burks sur la classification des signes selon Peirce. Burks, estime Jakobson, a montré
que les pronoms sont à la fois des symboles (associés conventionnellement à des objets)
et des index (en relation existentielle avec des objets). « Le mot "je" désignant
l'énonciateur est dans une relation existentielle avec l'énonciation, donc il fonctionne
comme un index », écrit-il. Jakobson critique la lecture proposée par Husserl, qui
insistait uniquement dans ses Recherches logiques sur le caractère interchangeable des
locuteurs de la première personne et celle proposée par B. Russell, qui estimait que les «
particuliers égocentriques » ne s'appliquent jamais à plus d'une chose à la fois. En fait,
la vraie caractéristique des embrayeurs, estime Jakobson, est d'être des constituants du
code linguistique qui renvoient obligatoirement au message. Jakobson insiste également
sur le caractère sophistiqué des shifters, qui ne sont acquis que très tardivement par les
jeunes enfants, et leur concurrence avec les noms propres (C/C), qui constituent le
premier type d'autodésignation. Il montre très finement à quel point les shifters peuvent
avoir un caractère inquiétant pour certains enfants, qui ne s'habituent pas aisément à des
termes aussi aliénables que les pronoms personnels, après avoir eu l'expérience d'un
nom propre inaliénable. Certains, par réaction « tentent de monopoliser le pronom
"moi" ; dans d'autres cas, certains sujets refusent de dire leur patronyme, retrouvant en
cela des pratiques propres à certaines sociétés traditionnelles ».

J. Lacan et la figure séparative de l'énonciation : « plutôt qu'il sache, que je meure ! »

Si nous nous penchons maintenant sur la façon dont le notion d'énonciation est
thématisée chez J. Lacan, nous notons d'emblée deux choses. D'une part, les références
sont assez nombreuses – Henry Krutzen note 46 références en se basant uniquement sur
les séminaires de J. Lacan – et elles sont très principalement concentrées sur une
construction théorique particulière, celle du graphe du désir, qui est construit dans la
continuité du séminaire sur la lettre volée (Séminaire I), c'est à dire d'une application de
la cybernétique à la psychanalyse comme l'a montré J.-A. Miller. Nous nous bornerons
ici essentiellement à discuter la présentation développée de ce graphe dans "Subversion
du sujet et dialectique du désir". Une première constatation : c'est avec le concept
d'énonciation que J. Lacan essaie de saisir la réalité du sujet de l'inconscient. Dès la
septième page de ce long article, nous constatons que J. Lacan propose de définir le
sujet « à partir de la définition strictement linguistique du Je comme signifiant ». Il n'est
alors « rien d'autre que le shifter ou indicatif qui dans le sujet de l'énoncé désigne le
sujet en tant qu'il parle actuellement ». Il faut probablement comprendre index au lieu
d'indicatif. Cette indication, estime Lacan, va bien au-delà de la signification : le shifter
désigne le sujet de l'énonciation « mais ne le signifie pas ». Il est de même tout à fait
possible que dans un énoncé, aucun signifiant ne représente le sujet de l'énonciation. Tel
est, estime Lacan, le cas du ne explétif, qui est un signe d'énoncation beaucoup plus net
que les pronoms eux-mêmes, à qui est donc dévolue la lourde charge de différencier la
désignation et la signification. Il propose les exemples suivants :

1) « Puisse la charge que nous lui donnons, les faire s'y reprendre, avant qu'il ne soit
avéré qu'ils n'y comprennent rien ». Dans ce cas, indique Lacan, le ne a une « valeur
d'attaque » qui renvoie à une énonciation singulière. Si en revanche le ne explétif n'était
pas employé, l'énonciation serait élidée dans l'impersonnalité du nous.

2) « Mais je crains ainsi qu'ils n'en viennent à me honnir ». Dans ce cas l'explétif insiste
sur « la crainte alléguée de l'avis de ma répugnance » (autrement dit, la crainte d'être
rejeté), où se manifeste l'énonciation. Si en revanche l'explétif était supprimé, explique
Lacan, il s'agirait d'une assertion timide, l'énonciation n'étant plus séparée de l'énoncé.
Le sujet serait alors situé dans l'énoncé avec lequel il se confondrait.

La question de l'énonciation peut également être posée sous la forme suivante : « Qui
parle ? ». S'inspirant du ne explétif, Lacan considère alors qu'il faut « tout ramener à la
fonction de coupure dans le discours ». Dès lors « le discours dans la séance analytique
ne vaut que de ce qu'il trébuche ou même s'interrompt ». La structure du sujet serait
celle d'une « discontinuité dans le réel », « coupure dans la chaîne signifiante » ; le sujet
ne venant à l'être qu'en « disparaissant de [son] dit » : c'est une « énonciation qui se
dénonce », un « énoncé qui se renonce », une « ignorance qui se dissipe », une «
occasion qui se perd ». L'illustration la plus parfaite de cette figure du sujet est donnée,
pour Lacan, par le fameux énoncé d'un patient obsessionnel : « Il [le père] ne savait pas
qu'il était mort », rapporté par Freud dans ses "Formulations sur les deux principes de
l'advenir psychique". L'existence du sujet y est affirmée sous condition d'un non-savoir
du père, présenté comme un souhait, conséquence ultime de la définition du sujet de
l'énonciation comme désigné par le ne explétif : « Il ne savait pas… un peu plus il
savait, ah ! que jamais ceci n'arrive ! Plutôt qu'il sache, que je meure. Oui, c'est ainsi
que ce Je vient là, là où c'était : qui donc savait que j'étais mort ? ». Le je est donc alors
un « être de non-étant », doublement : sa subsistance s'abolit à partir du savoir propre au
signifiant et, d'autre part, la mort symbolique est le point d'où jaillit son existence :
mortifié par le signifiant, le sujet se refuse à se réduire à une pure désignation. À partir
de là, le sujet ne se soutient pas d'une globalisation, mais bien au contraire d'un objet qui
est le témoin d'un refus de savoir, en même temps qu'il noue le désir du sujet au désir de
l'Autre.

Nous pouvons donc conclure provisoirement que l'énonciation réside essentiellement


pour Lacan, non pas dans la simple indication de marques ou de traces concernant
l'énonciateur, mais dans une négativité qui vient séparer la place du sujet en tant
qu'existence distinguée de la pure et simple prise dans l'énoncé. La mise en place du
graphe du désir va permettre de préciser comment articuler la problématique de
l'énonciation en répartissant ce qui revient à la négation et au shifter. Dans "Subversion
du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien", J. Lacan fait du sujet un
effet de l’interruption de la chaîne signifiante. Il distingue deux niveaux, qui
correspondent aux deux étages du graphe :
1) un niveau où le sujet est directement, déterminé par l’effet de signification, sans nulle
autre médiation éventuelle qu’un évitement caractéristique de la méconnaissance
moïque.

2) un deuxième niveau (l’étage supérieur) où le sujet va pouvoir jouer sa séparation par


rapport à l’effet de signification grâce aux pulsions, c’est à dire en se présentant comme
divisé.

La thèse de Lacan concernant la différence entre ces deux niveaux est simple. Pour lui,
le sujet psychotique ne connaît que l’étage inférieur, qui décrit deux configurations: soit
l’hallucination verbale (entre A et s(A)), soit la prépsychose ( entre m et i(a)). Ce niveau
inférieur décrit donc le dilemme psychotique : soit être parlé par les hallucinations, soit
raser les murs dans la prépsychose. En revanche, l’étage supérieur décrit la
configuration névrotique où le sujet assume la division de l’Autre à l’aide du montage
du fantasme, qui lui garantit à la fois une sorte de mainmise sur le désir de l’Autre et
une séparation minimale par rapport aux caprices de celui-ci.

L'hallucination psychomotrice verbale saisie à partir de l'articulation entre code et


message

Le premier étage du graphe distingue deux instances :

- l'instance de l'Autre comme lieu du code (A).

- le moment d'effet de retour sur l'émetteur à partir du code, moment constitutif de la


désignation du sujet, (s(A)).

On voit que ces deux instances ne mettent en jeu que les catégories jakobsoniennes du
code et du message. La thèse de Lacan est la suivante : ce mouvement est celui de
l'hallucination, au sens que donne Séglas à l'hallucination psycho-motrice verbale
(réception anormale du discours intérieur) en tant que le sujet ne peut s'abriter derrière
aucune négation qui pourrait le couvrir. « Messages de code et codes de message se
distingueront en formes pures dans le sujet de la psychose, celui qui se suffit de cet
Autre préalable ». J. Lacan évoque ici la façon dont il a réparti les deux types
d'hallucinations du Président Schreber :
1) D'une part, un code constitué de messages sur le code (ce que nous pouvons écrire,
en usant des formules jakobsoniennes : C=M/C).

2) D'autre part, des messages réduits à ce qui dans le code indique le message (ce que
nous pouvons écrire, en usant des formules jakobsoniennes : M=C/M).

Le néologisme comme mode autonyme et l'hallucination interrompue comme échec de


la nomination

Les phénomènes de code sont essentiellement constitués par ce que D. P. Schreber


appelle la Grundsprache , « un allemand quelque peu archaïque, mais toujours rigoureux
qui se signale tout spécialement par sa grande richesse en euphénismes ». Une
particularité essentielle de cette langue est qu'elle abonde en locutions néologiques. Les
hallucinations « informent le sujet des formes et des emplois qui constituent le néocode
». La structure énonciative de ces hallucinations est proche, estime Lacan, des
autonymes décrits par Jakobson : c'est le signifiant même et non ce qu'il signifie, qui «
fait l'objet de la communication ». Dans son article, Jakobson cite Carnap pour qui ce
mode autonyme suppose que « le mot est employé comme sa propre désignation » et
non pas comme désignant directement des objets extérieurs. La particularité des «
messages sur le code » schrébériens réside néanmoins en ceci que « ces messages sont
tenus pour supportés par des êtres dont ils énoncent eux-mêmes les relations », qui
s'avèrent « analogues aux modes de connexions du signifiant », puiqu'ils consistent en
des « nerfs annexés et désannexés ». Cette relation des entités délirantes aux
hallucinations pourrait selon Lacan être versée au dossier du métalangage, mais à
condition de considérer qu'il n'y a pas de métalangage possédant en soi quelque
consistance. Au départ, ces hallucinations ne proviennent de rien d'autre que d'un vide
énigmatique qui, au fur et à mesure que le délire s'organise, est remplacé par des entités,
elles-mêmes de plus en plus inoffensives au fur et à mesure que leurs proférations
deviennent de simples ritournelles. En outre, les hallucinations sont régulièrement
différenciées des pensées propres du sujet, dont il s'éprouve toujours l'instigateur
intentionnel. Ce qui n'empêche pas qu'à partir de là, un véritable traité de psychologie
ait été rédigé par Schreber.

Le deuxième type de phénomène (M=C/M) consiste en des messages hallucinatoires


adressés à Schreber par son interlocuteur divin, messages qui sont toujours interrompus.
Or le point d'interruption est toujours le même : un shifter, ou une particule référant
directement à un shifter, celui de la deuxième personne désignatrice, ou celui d'une
première personne que Schreber doit endosser : Sie sollen nämlich, Nun will ich mich,
Das will ich mir. Dans tous les cas, Schreber est convoqué à y répliquer pour compléter
la phrase, faute de quoi l'interlocuteur divin concluera qu'il est mort ou idiot et devra sur
le champ l'abandonner. La structure de ces hallucinations consiste en un arrêt sur les
shifters (les « termes qui, dans le code, indiquent la position du sujet à partir du message
lui-même »), en laissant à Schreber la charge de la partie « proprement lexicale de la
phrase », qui définit les termes par rapport à leur emploi. Cliniquement, dans le cas
Schreber, il est remarquable que dans les moments où le sujet se met à refuser de
répondre à ces hallucinations, c'est à dire de les compléter, il devienne le siège de «
miracles de hurlements », dans lesquels il sent des hurlements lui sortir de la gorge au
moment même où le cigare qu'il fume habituellement lui tombe des lèvres. Une enquête
sur le contenu exact de ces hurlements a montré qu'ils consistaient en fait en des
protestations concernant sa nomination : « Je suis Schreber, président du Sénat ! ». Où il
se vérifie que l'insistance sur le shifter (M/C) a bien comme résultat une dépossession
par rapport à la nomination (C/C). Nous avons donc vu que, dans ces deux cas, aucune
forme de négativité, en particulier discordantielle, n'est en jeu (la désignation du sujet
est sans écran, dans le deuxième cas et dans le premier cas, les entités profératrices ne
sont nullement distanciées de leur profération).

L'évitement de l'énonciation dans la prépsychose

Nous devons néanmoins faire ici une incise : que se passe-t-il lorsque le sujet de
structure psychotique n'est pas encore halluciné ? Ici il faut, nous semble-t-il, évoquer la
façon dont le moi est décrit par J. Lacan sur son graphe 58. Le trajet propre au moi, m
<--- i(a) (c'est à dire allant de l'image virtuelle dans le miroir au moi), est situé au-
dessous du trajet s(A) ---> A, que nous avons décrit précédemment, mais également au-
dessus du $ (point de départ de la boucle de la signification) et de I(A), point
d'aboutissement de la boucle de signification. Deux particularités sont annoncées pour
le trajet du moi :

1) Ce trajet (A ---> i(a) ---> m -----> s(A) ), est en court-circuit sur $ ---> I(A), c'est à
dire qu'il permet de ne pas effectuer ce trajet tout entier, qu'il coupe avant d'aboutir au
lieu du code (A). Ce court-circuit permet d'éviter l'effet de signification métaphorique,
c'est à dire les formations de l'inconscient pour le sujet névrotique ; cet effet est
catastrophique dans le cas du sujet psychotique, pour qui il produit des phénomènes de
type hallucinatoire.

2) Le moi ne s'achève que par une voie de retour sur s(A) ---> A, par un trajet $ --- i(a)
--- m ---> I(A), qui est dit métonymique, c'est à dire qu'il se règle non pas sur le « je du
discours » (C/M, c'est à dire A ---> (s(A)), mais sur un objet sans cesse repoussé à
l'infini, que Lacan précise ailleurs comme étant le phallus maternel. Le réglage du sujet
psychotique sur la « métonymie de la signification » correspond à ce que « Damourette
et Pichon prennent pour la personne étoffée », et que Lacan considère bien plutôt
comme un leurre.

En ce qui concerne les sujets psychotiques, la solution prépsychotique consiste à éviter


les effets de signification A ---> s(A), et à s'en tenir à des relations en court-circuit,
réglées sur une identification d'allure plus ou moins schizoïde au phallus maternel,
présenté comme doté de capacités limitatives par rapport aux significations extérieures.
Dans la même page, Lacan confirme que pour lui, la « personne subtile » de Damourette
et Pichon n'est rien d'autre que la fonction du shifter, dans sa désignation directe des
aspects essentiels du sujet.

L'étoffe du fantasme comme doublure du moi : une objection à la « personne étoffée »

Si nous avons vu J. Lacan, dans l'élaboration du premier étage du graphe du désir,


utiliser essentiellement la notion de shifter et de personne ténue, nous avons également
noté qu'un bref passage est consacré à la notion de personne étoffée, pour la rapporter à
la deuxième articulation du moi, l'articulation métonymique. Nous allons voir que
Lacan pousse plus loin son utilisation critique de la notion pichonnienne de personne
étoffée dans le deuxième étage du graphe, caractéristique du sujet névrosé. Que nous
retrouvions la même notion dans les deux étages du graphe se justifie par l'homologie
de construction de ces deux étages, comme l'a montré J.-A. Miller. Chacun de ces deux
étages est en effet muni d'un circuit de retour supplémentaire, en court-circuit, à contre-
courant par rapport à l'effet de signification métaphorique. De la même façon que le
circuit de retour du moi était doublement spécifié au premier étage du graphe, le circuit
de retrour propre au fantasme se trouve également doublement spécifié, d'une part
comme retour métonymique entre la pulsion et le signifiant d'un manque dans l'Autre :

(S(A barré) <--- s<>a <--- d <--- $ (D) ), mais aussi comme effet de retour entre A (le
code) et s(A) le symptôme. Ce mouvement est la stricte doublure du mouvement de
retour formateur du moi, l'un comme l'autre partent du code et aboutissent au
symptôme. La thèse de Lacan est ici que le fantasme fournit véritablement au moi son
étoffe, dans cette doublure réalisée par le second étage du graphe, par l'accollement
entre :

A---> i (a) ---> m ---> s(A)

A---> d---> $ <> a ---> s(A)

J. Lacan fait de ce deuxième étage du graphe la conséquence d'une négation


fondamentale, qui concerne la complétude de l'Autre. L'incomplétude de l'Autre est ce
qui permet au sujet de s'en séparer, en faisant de son désir une condition absolue, dont il
faut comprendre selon nous que la fonction paternelle permet l'humanisation. Ce qui
permet d'écrire que le message signifiant est redoublé d'une face de jouissance (S(A
barré)) qui trouve l'équivalent du code dans la pulsion ($ <> D), activité pulsionnelle du
sujet soumise, comme le signalait Freud en s'inspirant des observations pédiatriques du
budapestois Samuel Lindner, à une véritable grammaire (Sauvagnat 1999). C'est à partir
de là que J. Lacan propose de reconsidérer l'étoffe de la personne étoffée de Damourette
et Pichon. Il est clair que son point de vue est critique : s'il n'y a pas de consistance du
moi autre que par une identification au « furet métonymique », la véritable consistance,
la véritable étoffe doit être située au niveau du véritable sujet de l'énonciation, c'est à
dire du sujet en tant qu'il est refoulé (et bien sûr… qu'il fait retour). Cette étoffe est
constituée par le fantasme, en tant que sa formule, $ <> a vient tisser les relations entre
le sujet et l'objet. Cet objet lestant dans le fantasme le sujet refoulé, qui lui donne sa
constance, est présenté comme la doublure du « sujet de la conscience » (le moi), alors
même qu'il est insaisissable dans « le miroir de l'image spéculaire ». Remarquons par
ailleurs que la coupure qui sépare l'objet, tel qu'il est classiquement décrit comme objet
partiel ou transitionnel, vient ici de son côté donner son préalable au ne discordantiel.
Ce qui confirme que pour Lacan, le discordantiel, c'est à dire ce qui assure la distance
entre énoncé et énonciation, est bien à concevoir comme indice de ce qu'il appelle à la
fin des années 1950 la « castration symbolique » caractéristique du névrosé.
Conclusion

Nous avons tenté, par ces quelques brèves notations, de préciser la nature exacte de
l'usage de la notion d'énonciation en psychanalyse – tout particulièrement chez J. Lacan,
qui semble avoir été le premier à en imposer la notion – et la torsion qui lui avait été
imprimée à partir de son emprunt par rapport à la linguistique. Il nous est apparu évident
d'emblée que cet emprunt n'était pas une importation directe, comme semblaient le
soutenir certains linguistes, mais qu'il était orienté par ce que l'on pouvait savoir des
troubles du langage chez les sujets psychotiques, qui fournissait d'emblée un contraste
frappant pour mieux saisir la nature de l'énonciation chez le sujet névrosé. En revanche,
la prévalence des apports de Pichon et Jakobson est incontestable. À partir de là, nous
avons noté une frappante dissymétrie :

1) l'énonciation en tant que prise de distance par rapport à l'énoncé est envisagée par J.
Lacan à partir du discordantiel selon Pichon, ou du moins à partir des critiques faites par
Pichon à la notion de négation explétive ; dès lors, nous notons une expansion de ce
versant de l'énonciation vers la notion de coupure, de scansion de séance, mais
également vers la notion de modalités séparatives de l'énonciation névrotique.

2) en revanche, la personne subtile selon Pichon est donnée comme un équivalent du


shifter jakobsonien, dont la réalisation est attestée dans les psychoses sous la forme des
hallucinations désignatrices ou interrompues, ce phénomène ayant son pendant dans les
hallucinations centrées sur le code (de type néologique).

Nous aurions à compléter cette étude par l'examen des hallucinations propres à la
schizophrénie, où le caractère discordant – au sens de Falret cette fois-ci – est prévalent,
ce qui implique pour J. Lacan de remettre en question la notion même d'une chaîne
signifiante, pour lui préférer la notion d'une tresse d'anneaux qui se dénoue.

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